La Guerre des Gaules (De bello Gallico) (page 7)
Livre V, chapitre XXX
XXX. Après cette dispute de part et d’autre, comme Cotta et les principaux centurions soutenaient vivement leur avis : « Eh bien ! qu’il soit fait comme vous le voulez, » dit Sabinus ; et élevant la voix, pour être entendu d’une grande partie des soldats. « Je ne suis pas, reprit-il, celui de vous que le danger de la mort effraie le plus ; s’il arrive quelque malheur, on saura vous en demander compte ; tandis que, si vous le vouliez, réunis dans deux jours aux quartiers voisins, nous soutiendrions avec eux les chances communes de la guerre, et nous ne serions pas, loin de nos compagnons et tout à fait isolés, exposés à périr par le fer ou par la faim. »
Livre V, chapitre XXXI
XXXI. On se lève pour sortir du conseil ; les soldats entourent les deux lieutenants et les conjurent « de ne pas tout compromettre par leur division et leur opiniâtreté : tout est facile, soit qu’on demeure, soit qu’on parte, si tous partagent et approuvent le même avis ; mais la dissension ne peut laisser aucun espoir. » Le débat se prolonge jusqu’au milieu de la nuit. Enfin, Cotta ébranlé se rend ; l’avis de Sabinus l’emporte. On annonce le départ pour le point du jour : le reste de la nuit se passe à veiller ; chaque soldat visite son bagage, pour savoir ce qu’il emportera ou ce qu’il sera contraint de laisser de ses équipements d’hiver. Il semble qu’on ne néglige rien pour ne pouvoir rester sans danger et pour ajouter au péril de la retraite celui de l’opérer avec des soldats affaiblis par la fatigue et la veille. C’est dans cet état qu’on sort du camp à la pointe du jour, avec la persuasion que l’avis donné par Ambiorix l’était non par un ennemi, mais par l’ami le plus sûr ; on se met en marche sur une longue file, avec un nombreux bagage.
Livre V, chapitre XXXII
XXXII. Mais les ennemis, avertis du départ de nos soldats par le bruit et le mouvement de la nuit, avaient, en se partageant en deux corps, formé une embuscade dans leurs forêts, dans un lieu caché et favorable à leur dessein, à deux mille pas environ ; et ils attendaient l’arrivée des Romains. Quand la plus grande partie de nos troupes se fut engagée dans une vallée profonde, ils se montrèrent tout à coup à l’une et à l’autre de ses issues, attaquèrent l’arrière-garde, arrêtèrent l’avant-garde, et engagèrent le combat dans la position la plus désavantageuse pour nous.
Livre V, chapitre XXXIII
XXXIII. Alors Titurius, en homme qui n’avait pourvu à rien, se trouble, court ça et là, et dispose les cohortes ; mais ses mesures sont timides, et tout semble lui manquer à la fois, comme il arrive d’ordinaire à ceux qui, dans le moment même de l’action, sont forcés de prendre un parti. Mais Cotta qui avait pensé au danger de se mettre en marche, et qui, pour cette raison, s’était opposé au départ, n’omettait rien de ce qu’exigeait le salut commun, remplissant à la fois le devoir de général en dirigeant et exhortant les troupes, et celui de soldat en combattant. Comme, à raison de l’étendue de l’armée, les lieutenants pouvaient moins facilement tout faire par eux-mêmes, et pourvoir aux besoins de chaque point, ils firent publier l’ordre d’abandonner les bagages et de se tenir en cercle ; résolution qui, bien qu’elle ne fût pas répréhensible dans cette conjoncture, eut cependant un effet fâcheux ; car elle diminua la confiance de nos soldats et donna au contraire plus d’ardeur aux ennemis, qui prirent cette disposition pour l’indice d’une grande terreur et du désespoir. Il en résulta en outre un inconvénient inévitable ; c’est que partout les soldats s’éloignaient des enseignes pour courir aux bagages, afin d’y prendre et d’en retirer chacun ce qu’il avait de plus cher ; on n’entendait que cris et gémissements. 
Livre V, chapitre XXXIV
XXXIV. Les Barbares au contraire ne manquèrent pas de prudence : car leurs chefs firent publier dans toute l’armée, « qu’aucun ne quittât son rang ; que tout ce que les Romains auraient abandonné serait la proie réservée au vainqueur ; que tout dépendait donc de la victoire. » Les nôtres ne leur étaient inférieurs ni en valeur ni en nombre ; quoique abandonnés de leur chef et de la Fortune, ils plaçaient encore dans leur courage tout l’espoir de leur salut ; et chaque fois qu’une cohorte se portait sur un point elle y faisait un grand carnage. Ambiorix s’en aperçut et fit donner à tous les siens l’ordre de lancer leurs traits de loin, de ne point trop s’approcher et de céder sur les points où les Romains se porteraient vivement : la légèreté de leur armure et l’habitude de ce genre de combat les préserveraient de tout péril : ils ne devaient attaquer l’ennemi que lorsqu’il reviendrait aux drapeaux.
Livre V, chapitre XXXV
XXXV. Cet ordre fut très fidèlement exécuté ; lorsqu’une cohorte sortait du cercle pour charger l’ennemi, il s’enfuyait avec une extrême vitesse. Cette charge laissait nécessairement notre flanc à découvert, et c’était là que se dirigeaient aussitôt les traits. Puis, quand la cohorte revenait vers le point d’où elle était partie, elle était enveloppée à la fois par ceux qui avaient cédé et par ceux qui s’étaient postés près de nos flancs. Voulait-elle tenir ferme, sa valeur devenait inutile, et ne pouvait la garantir, serrée comme elle l’était, des traits lancés par une si grande multitude. Toutefois, malgré tant de désavantages et tout couverts de blessures, nos soldats résistaient encore ; une grande partie du jour était écoulée, et ils avaient combattu depuis le point du jour jusqu’à la huitième heure, sans avoir rien fait qui fût indigne d’eux. Alors T. Balventio, qui, l’année précédente, avait commandé comme primipile, homme brave et considéré, a les deux cuisses traversées par un javelot. Q. Lucanius, du même grade, est tué en combattant vaillamment pour secourir son fils qui était enveloppé : le lieutenant L. Cotta, allant de rang en rang pour animer les cohortes, est blessé d’un coup de fronde au visage.
Livre V, chapitre XXXVI
XXXVI. Effrayé de ce désastre, Q. Titurius, ayant de loin aperçu Ambiorix qui animait ses troupes, lui envoie son interprète Cn. Pompée pour le prier de l’épargner lui et ses soldats. À ce message, Ambiorix répond : « Que si Titurius veut conférer avec lui, il le peut ; qu’il espère obtenir de l’armée gauloise la vie des Romains ; qu’il ne serait fait aucun mal à sa personne et qu’il engage sa foi en garantie. » Titurius communique cette réponse à Cotta blessé, et lui propose, s’il y voit de l’avantage, de sortir de la mêlée, et d’aller conférer ensemble avec Ambiorix : il espère en obtenir le salut de l’armée et le leur. Cotta proteste qu’il ne se rendra point auprès d’un ennemi armé (9), et persiste dans ce refus.
Livre V, chapitre XXXVII
XXXVII. Sabinus ordonne aux tribuns des soldats et aux centurions des premiers rangs qu’il avait alors autour de lui, de le suivre. Arrivé près d’Ambiorix, il en reçoit l’ordre de mettre bas les armes ; il obéit, et ordonne aux siens de déposer les leurs. Pendant qu’ils discutent les conditions dans un entretien qu’Ambiorix prolonge à dessein, Sabinus est peu à peu enveloppé, et mis à mort. Alors les Barbares, poussant leurs cris de victoire, se précipitent sur nos troupes et les mettent en désordre. Là fut tué les armes à la main L. Cotta, avec la plus grande partie des soldats romains. Le reste se retira dans le camp d’où l’on était sorti. Un d’entre eux, L. Pétrosidius, porte-aigle, pressé par une multitude d’ennemis, jeta l’aigle dans les retranchements et périt devant le camp, en combattant avec le plus grand courage. Les autres y soutinrent avec peine un siège jusqu’à la nuit, et, cette nuit même, dans leur désespoir, ils se tuèrent tous jusqu’au dernier. Quelques-uns, échappés du combat, gagnèrent, par des chemins détournés à travers les forêts, les quartiers du lieutenant T. Labiénus, et l’instruisirent de ce désastre (10).
Livre V, chapitre XXXVIII
XXXVIII. Enflé de cette victoire, Ambiorix se rend aussitôt avec sa cavalerie chez les Atuatuques, peuple voisin de ses états, et marche jour et nuit, après avoir ordonné à son infanterie de le suivre. Il leur annonce sa victoire, les excite à se soulever, passe le lendemain chez les Nerviens et les exhorte « A ne pas perdre l’occasion de s’affranchir à jamais et de se venger sur les Romains des injures qu’ils en ont reçues ; il leur représente que deux lieutenants ont été tués et qu’une grande partie de l’armée romaine a péri ; qu’il ne sera pas difficile de détruire, en l’attaquant subitement, la légion qui hiverne chez eux avec Cicéron ; il leur offre son aide pour cette entreprise. » Les Nerviens sont aisément persuadés par ce discours.
Livre V, chapitre XXXIX
XXXIX. Ayant donc sur-le-champ envoyé des courriers aux Ceutrons, aux Grudes, aux Lévaques, aux Pleumoxes, aux Geiduns , peuples qui sont tous dans leur dépendance, ils rassemblent le plus de troupes qu’ils peuvent ; et volent à l’improviste aux quartiers de Cicéron, avant que le bruit de la mort de Titurius soit parvenu jusqu’à lui. Il arriva, ce qui était inévitable, que quelques soldats occupés à faire du bois pour les fascines, et répandus dans les forêts, furent séparés de leur corps par la soudaine irruption des cavaliers ennemis et enveloppés de toutes parts. Un nombre considérable d’Éburons, de Nerviens, d’Atuatuques ainsi que leurs alliés et auxiliaires, viennent ensuite attaquer la légion. Nos soldats courent sur-le-champ aux armes et bordent le retranchement. Ils eurent ce jour-là beaucoup de peine à résister à des ennemis qui avaient mis tout leur espoir dans la promptitude de leur attaque, et qui se flattaient, en remportant cette victoire, d’être désormais invincibles.
Livre V, chapitre XL
XL. Cicéron écrit aussitôt à César, et promet de grandes récompenses à ceux qui lui porteront ses lettres. Tous les chemins étant gardés, les courriers ne peuvent passer. La nuit, on élève jusqu’à cent vingt tours avec le bois destiné à retrancher le camp, ce qui se fait avec une célérité incroyable, et on achève les retranchements. Le lendemain, les ennemis, en bien plus grand nombre, viennent attaquer le camp et comblent le fossé. La résistance de notre côté est aussi vive que la veille. Les jours suivants se passent de même. Le travail se continue sans relâche pendant la nuit : les malades, les blessés ne peuvent prendre aucun repos : on prépare chaque nuit tout ce qui est nécessaire pour la défense du lendemain : on façonne quantité de pieux, et de traits de remparts ; de nouveaux étages sont ajoutés aux tours ; des claies sont tressées, des mantelets construits. Cicéron lui-même, quoique d’une très faible santé, ne se donnait aucun repos, même pendant la nuit, au point que les soldats, par d’unanimes instances, le forçaient à se ménager.
Livre V, chapitre XLI
XLI. Alors les chefs des Nerviens et les principaux de cette nation, qui avaient quelque accès auprès de Cicéron et des rapports d’amitié avec lui, lui font savoir qu’ils désirent l’entretenir. Ils répètent, dans cette entrevue, ce qu’Ambiorix avait dit à Titurius : « Que toute la Gaule était en armes, > que les Germains avaient passé le Rhin, que les quartiers de César et de ses lieutenants étaient attaqués ». Ils annoncent en outre la mort de Sabinus. Ils montrent Ambiorix pour faire foi de leurs paroles : « Ce serait, disent-ils, une illusion, que d’attendre le moindre secours de légions qui désespèrent de leurs propres affaires. Ils n’ont, au reste, aucune intention hostile à l’égard de Cicéron et du peuple romain, et ne leur demandent que de quitter leurs quartiers d’hiver et de ne pas se faire une habitude de ces campements. Ils peuvent en toute sûreté sortir de leurs quartiers et se retirer sans crainte par tous les chemins qu’ils voudront. » Cicéron ne leur répondit qu’un mot : « Le peuple romain n’est point dans l’usage d’accepter aucune condition d’un ennemi armé ; s’ils veulent mettre bas les armes, ils enverront par son entremise des députés à César ; il espère qu’ils obtiendront de sa justice ce qu’ils lui demanderont. »
Livre V, chapitre XLII
XLII. Déchus de cet espoir, les Nerviens entourent les quartiers d’un rempart de onze pieds et d’un fossé de quinze. Ils avaient appris de nous cet art dans les campagnes précédentes et se le faisaient enseigner par quelques prisonniers faits sur notre armée ; mais, faute des instruments de fer propres à cet usage, ils étaient réduits à couper le gazon avec leurs épées et à porter la terre dans leurs mains ou dans leurs saies (11). Du reste, on put juger, par cet ouvrage, de leur nombre prodigieux : car, en moins de trois heures, ils achevèrent un retranchement de quinze mille pas de circuit. Les jours suivants, ils se mirent à élever des tours à la hauteur de notre rempart, à préparer et à faire des faux et des tortues, d’après les instructions des mêmes prisonniers.
Livre V, chapitre XLIII
XLIII. Le septième jour du siège, un très grand vent s’étant élevé, ils lancèrent avec la fronde des boulets d’argile rougis au feu et des dards enflammés (12) sur les buttes des soldats, couvertes en paille, à la manière gauloise. Elles eurent bientôt pris feu, et la violence du vent porta la flamme sur tout le camp. Les ennemis, poussant alors de grands cris, comme s’ils eussent déjà obtenu et remporté la victoire firent avancer leurs tours et leurs tortues, et montèrent à l’escalade. Mais tels furent le courage et la présence d’esprit des soldats que, de toutes parts brûlés par la flamme, en butte à une multitude innombrable de traits, sachant bien que tous leurs bagages et toute leur fortune étaient la proie de l’incendie, non seulement aucun d’eux ne quitta le rempart pour se sauver, mais en quelque sorte ne tourna même la tête ; ils ne songeaient tous en ce moment qu’à se battre avec la plus grande intrépidité. Ce fut pour nous une bien rude journée ; mais elle eut cependant pour résultat qu’un très grand nombre d’ennemis y furent blessés et tués ; entassés au pied du rempart, les derniers fermaient la retraite aux autres. L’incendie s’étant un peu apaisé, et les barbares ayant roulé et établi une tour près du rempart, les centurions de la troisième cohorte, postés en cet endroit, s’en éloignèrent, emmenèrent toute leur troupe, et, appelant les ennemis, les invitèrent du geste et de la voix, à entrer s’ils voulaient ; aucun d’eux n’osa s’avancer. Alors des pierres lancées de toutes parts mirent le désordre parmi eux, et l’on brûla leur tour.
Livre V, chapitre XLIV
XLIV. Il y avait dans cette légion deux centurions, hommes du plus grand courage et qui approchaient déjà des premiers grades, T. Pullo et L. Vorénus. Il existait entre eux une continuelle rivalité, et chaque année ils se disputaient le rang avec une ardeur qui dégénérait en haine. Comme on se battait opiniâtrement près des remparts : « Qu’attends-tu, Vorénus ?, » dit Pullo. « Quelle plus belle occasion de prouver ton courage ? Voici, voici le jour qui devra décider entre nous. » À ces mots, il sort des retranchements et se précipite vers le plus épais de la mêlée. Vorénus ne peut alors se contenir, et, craignant l’opinion générale, il le suit de près. Arrivé près de l’ennemi, Pullo lance son javelot et perce un de ceux qui s’avançaient en foule sur lui ; il le blesse à mort : aussitôt ils couvrent le cadavre de leurs boucliers, dirigent tous leurs traits contre Pullo, et lui coupent la retraite. Son bouclier est traversé par un dard, qui s’enfonce jusque dans le baudrier. Le même coup détourne le fourreau et arrête sa main droite qui cherche à tirer l’épée : ainsi embarrassé, les ennemis l’enveloppent. Vorénus, son rival, accourt le défendre contre ce danger. Les Barbares se tournent aussitôt contre lui, laissant Pullo qu’ils croient hors de combat. Vorénus, l’épée à la main, se défend au milieu d’eux, en tue un, et commence à faire reculer les autres. Mais emporté par son ardeur, il rencontre un creux et tombe. Pullo vient à son tour pour le dégager ; et tous deux, sans blessure, après avoir tué plusieurs ennemis, rentrent au camp couverts de gloire. Ainsi, dans ce combat où ils luttèrent, la fortune balança leur succès, chacun d’eux défendit et sauva son rival, et l’on ne put décider qui l’avait emporté en courage.
Livre V, chapitre XLV
XLV. Plus le siège devenait rude et difficile à sontenir, surout avec le peu de défenseurs auxquels nous réduisait chaque jour le grand nombre des blessés, plus Cicéron dépêchait vers César de courriers porteurs de ses lettres ; la plupart étaient arrêtés et cruellement mis à mort à la vue de nos soldats. Dans le camp était un Nervien, nommé Verticon, d’une naissance distinguée, qui, dès le commencement du siège, s’était rendu près de Cicéron et lui avait engagé sa foi. Il détermine un de ses esclaves, par l’espoir de la liberté et par de grandes récompenses, à porter une lettre à César. L’esclave la porte, attachée à son javelot, et, Gaulois lui-même, il se mêle aux Gaulois sans inspirer de défiance, et arrive auprès de César, qu’il instruit des dangers de Cicéron et de la légion.
Livre V, chapitre XLVI
XLVI. César, ayant reçu cette lettre vers la onzième heure du jour (13), envoie aussitôt un courrier au questeur M. Crassus, dont les quartiers étaient chez les Bellovaques, à vingt-cinq mille pas de distance. Il lui ordonne de partir au milieu de la nuit avec sa légion et de venir le joindre en toute hâte. Crassus part avec le courrier. Un autre est envoyé au lieutenant C. Fabius, pour qu’il conduise sa légion sur les terres des Atrébates, qu’il savait avoir à traverser lui-même. Il écrit à Labiénus de se rendre, s’il le peut sans compromettre les intérêts de la république, dans le pays des Nerviens avec sa légion. Il ne croit pas devoir attendre le reste de l’armée qui était un peu plus éloignée, et rassemble environ quatre cents cavaliers des quartiers voisins.
Livre V, chapitre XLVII
XLVII. Vers la troisième heure, César fut averti par ses coureurs de l’arrivée de Crassus, et le même jour il avança de vingt mille pas. Il laissa Crassus à Samarobriva, et lui donna une légion pour garder les bagages de l’armée, les otages des cités, les registres et tout le grain qu’on avait rassemblé dans cette ville pour le service de l’hiver. Fabius, selon l’ordre qu’il avait reçu, ne tarda pas à partir avec sa légion, et joignit l’armée sur la route. Labiénus, instruit de la mort de Sabinus et du massacre des cohortes, était entouré de toutes les forces des Trévires ; craignant, s’il effectuait un départ qui ressemblerait à une fuite, de ne pouvoir résister à l’impétuosité d’ennemis qu’une récente victoire devait rendre plus audacieux, il exposa, dans sa réponse à César, le danger de tirer la légion de ses quartiers ; il lui détailla ce qui s’était passé chez les Éburons, et lui apprit que toutes les forces des Trévires, cavalerie et infanterie, étaient réunies à trois mille pas de son camp.
Livre V, chapitre XLVIII
XLVIII. César approuva le parti qu’il prenait ; au lieu de trois légions sur lesquelles il comptait, il fut réduit à deux, mais il savait que le salut commun ne dépendait que de sa diligence. Il se rend à marches forcées sur les terres des Nerviens. Là, il apprend des prisonniers ce qui se passe au camp de Cicéron, et son extrême danger. Alors il décide, à force de récompenses, un cavalier gaulois à lui porter une lettre : elle était écrite en caractères grecs, afin que les ennemis, s’ils l’interceptaient, ne pussent connaître nos projets. Dans le cas où il ne pourrait parvenir jusqu’à Cicéron, il lui recommande d’attacher la lettre à la courroie de son javelot et de la lancer dans les retranchements du camp. César écrivait que, parti avec les légions, il allait bientôt arriver, et exhortait Cicéron à conserver tout son courage (14). Dans la crainte du péril, et selon ses instructions, le Gaulois lance son javelot ; il se fiche par hasard dans une tour, y reste deux jours sans être aperçu, et n’est découvert que le troisième par un soldat, qui prend la lettre et la porte à Cicéron. La lecture qui en est faite en présence des soldats excite parmi eux d’unanimes transports de joie. Déjà on voyait la fumée des incendies (15), et il ne put rester aucun doute sur l’approche des légions.
Livre V, chapitre XLIX
XLIX. Les Gaulois, avertis par leurs coureurs, lèvent le siège et marchent contre César avec toutes leurs troupes ; elles se composaient d’environ soixante mille hommes (16). Cicéron, ainsi dégagé, demande à son tour à ce même Vertico, dont nous avons parlé plus haut, un Gaulois, pour porter une lettre à César, et recommande au porteur la prudence et la célérité. Il annonçait par cette lettre que les ennemis l’avaient quitté, et tournaient toutes leurs forces contre César. Celui-ci, l’ayant reçue vers le milieu de la nuit, en fait part aux siens et les anime pour le combat. Le lendemain, au point du jour, il lève son camp, et il a fait à peine quatre mille pas, qu’il aperçoit une multitude d’ennemis au-delà d’une grande vallée traversée par un ruisseau. Il eût été très dangereux de combattre des troupes si nombreuses dans un lieu défavorable. D’ailleurs il voyait Cicéron délivré des Barbares qui l’assiégeaient, il pouvait ralentir sa marche, et il s’arrêta dans le poste le plus avantageux possible, pour s’y retrancher dans son camp. Quoique ce camp eût peu d’étendue par lui-même, puisqu’il contenait à peine sept mille hommes sans aucuns bagages, il le resserre encore dans le moindre espace possible, afin d’inspirer aux ennemis le plus grand mépris. En même temps, il envoie partout ses éclaireurs reconnaître l’endroit le plus commode pour traverser le vallon.
Livre V, chapitre L
L. Dans cette journée, qui se passa en escarmouches de cavalerie près du ruisseau, chacun resta dans ses positions : <les Gaulois, parce qu’ils attendaient l’arrivée de troupes plus nombreuses ; César, parce qu’en feignant de craindre, il espérait attirer l’ennemi près de ses retranchements et le combattre en deçà du vallon, à la tête de son camp ; dans le cas contraire, il voulait reconnaître assez les chemins pour traverser avec moins de péril le vallon et le ruisseau. Dès le point du jour, la cavalerie ennemie s’approcha du camp et engagea le combat avec la nôtre. Aussitôt César ordonne à ses cavaliers de céder et de rester dans le camp ; il ordonne en même temps de donner partout plus de hauteur aux retranchements, de boucher les portes, et, en exécutant ces travaux, de courir çà et là dans la plus grande confusion, avec tous les signes de l’effroi.
Livre V, chapitre LI
LI. Attirées par cette feinte, les troupes ennemies passent le ravin, et se rangent en bataille dans un lieu désavantageux. Voyant même que les nôtres laissaient le rempart dégarni, les Barbares s’en approchent de plus près, y lancent des javelots de toutes parts, et font publier autour de nos retranchements, par la voix des hérauts, que tout Gaulois ou Romain qui voudra passer de leur côté avant la troisième heure, peut le faire sans danger ; qu’après ce temps, il ne le pourra plus. Enfin ils conçurent pour nous un tel mépris que, croyant trouver trop de difficulté à forcer nos portes fermées, pour la forme, par une simple couche de gazon, ils se mirent, les uns à détruire le rempart à l’aide seulement de leurs mains, les autres à combler le fossé. Alors César, faisant une sortie par toutes les portes à la fois, suivi de la cavalerie, met bientôt les ennemis en fuite, sans que personne ose s’arrêter pour combattre. On en tua un grand nombre, et tous jetèrent leurs armes.
Livre V, chapitre LII
LII. Craignant de s’engager trop avant dans une poursuite que les bois et les marais rendaient difficile ; et comme, d’ailleurs, c’était pour les ennemis un assez rude échec que d’avoir été chassés de leurs positions, César, sans avoir perdu un seul homme, joignit Cicéron le même jour. Il ne vit pas sans étonnement les tours, les tortues et les retranchements qu’avaient élevés les Barbares. Ayant passé en revue la légion, à peine un dixième des soldats se trouva sans blessure, témoignage certain du courage qu’ils avaient déployé au milieu du péril. Il donna à Cicéron et à la légion les éloges qui leur étaient dus, distinguant par leur nom les centurions et les tribuns des soldats dont l’intrépidité lui avait été signalée par leur chef. Il apprit des prisonniers les détails de la défaite de Sabinus et de Cotta. Le lendemain, il convoque une assemblée, rappelle ce qui s’est passé, console et encourage les soldats, attribue à l’imprudence et à la témérité du lieutenant l’échec qu’il avait reçu, les exhorte à le supporter avec d’autant plus de résignation que, grâce à leur courage et à la protection des dieux immortels, ce revers avait déjà été réparé, et n’avait pas laissé longtemps leur joie aux ennemis, ni aux Romains leur douleur.
Livre V, chapitre LIII
LIII. Cependant le bruit de la victoire de César fut porté à Labiénus, chez les Rèmes, avec une si incroyable vitesse que, bien qu’éloigné de soixante mille pas des quartiers de Cicéron, où César n’était arrivé qu’après la neuvième heure du jour, des acclamations s’élevèrent aux portes du camp avant minuit, et que déjà, par leurs cris de joie, les Rèmes félicitaient Labiénus de cette victoire. Cette nouvelle, parvenue aux Trévires, détermina Indutiomaros, qui comptait attaquer le lendemain le camp de Labiénus, à s’enfuir pendant la nuit et à ramener toutes ses troupes dans son pays. César renvoya Fabius dans ses quartiers avec sa légion, et résolut d’hiverner lui-même aux environs de Samarobriva avec trois légions dont il forma trois quartiers. Les grands mouvements qui avaient eu lieu dans la Gaule le déterminèrent à rester tout l’hiver près de l’armée (17). En effet, sur le bruit de la mort funeste de Sabinus, presque tous les peuples de la Gaule se disposaient à prendre les armes, envoyaient partout des messagers et des députations, examinaient le parti qui leur restait à prendre, sur quel point commenceraient les hostilités, et tenaient des assemblées nocturnes dans les lieux écartés. Il ne se passa presque pas un seul jour de cet hiver que César n’eût des motifs d’inquiétude et ne reçût quelques avis des réunions et des mouvements des Gaulois. Ainsi, le lieutenant L. Roscius, qui commandait la treizième légion, lui fit savoir qu’un grand nombre de troupes gauloises des nations que l’on appelle Armoriques , s’étaient réunies pour l’attaquer, et n’étaient plus qu’à huit mille pas de ses quartiers ; lorsqu’à la nouvelle de la victoire de César, elles s’étaient retirées si précipitamment que leur départ ressembla à une fuite.
Livre V, chapitre LIV
LIV. César, après avoir fait venir près de lui les principaux de chaque cité, effraya les uns en leur déclarant qu’il était instruit de leurs desseins, fit aux autres des exhortations, et contint dans le devoir une grande partie de la Gaule. Cependant les Sénons , nation très puissante et jouissant d’un grand crédit parmi les Gaulois, avaient, en plein conseil, résolu la mort de Cavarinos que César leur avait donné pour roi : il descendait des anciens chefs du pays, et Moritasgos, son frère, y régnait à l’arrivée de César en Gaule. Cavarinos qui, dans le pressentiment de son sort, s’était enfui, avait été poursuivi jusque sur leurs frontières et chassé du trône et de la cité. Ils avaient député vers César pour justifier leur conduite, et en avaient reçu l’ordre de lui envoyer tous leurs sénateurs, ordre auquel ils n’obéirent pas. Les Barbares étaient si fiers d’avoir trouvé parmi eux un peuple qui eût osé le premier faire la guerre aux Romains, et cela avait produit un tel changement dans l’opinion générale, qu’à l’exception des Héduens et des Rèmes, que César considéra toujours singulièrement, les uns pour leur ancienne et constante fidélité au peuple romain, les autres pour leurs services récents dans cette guerre, il n’y eut presque pas une cité qui ne nous fût suspecte. Et je ne sais, sans parler des autres motifs, s’il faut s’étonner qu’une nation qui l’emportait sur toutes les autres par le mérite militaire, et qui se voyait déchue de sa haute renommée, eût pu sans une vive douleur supporter le joug du peuple romain.
Livre V, chapitre LV
LV. Les Trévires et Indutiomaros ne cessèrent, durant tout l’hiver, d’envoyer des députés au-delà du Rhin, de solliciter les peuples à prendre les armes, de promettre des subsides, disant qu’une grande partie de notre armée ayant été massacrée, il ne nous en restait que de faibles débris. Cependant ils ne purent déterminer à passer le Rhin aucun des peuples germains, doublement avertis, par la guerre d’Arioviste et le sort des Tencthères, de ne plus tenter la fortune. Déchu de cet espoir, Indutiomaros n’en rassembla pas moins des troupes, les exerça, leva de la cavalerie chez les peuples voisins, et attira à lui de toutes les parties de la Gaule, par l’appât de grandes récompenses, les bannis et les condamnés. Il s’était déjà acquis, par ces moyens, un tel crédit dans la Gaule, que de tous côtés lui venaient des députations des villes et des particuliers, pour solliciter sa protection et son amitié.
Livre V, chapitre LVI
LVI. Dès qu’il vit qu’on se ralliait à lui, que d’un côté les Sénons et les Carnutes étaient engagés par le souvenir de leur crime (18) ; que de l’autre, les Nerviens et les Atuatuques se préparaient à la guerre, et qu’une foule de volontaires se réuniraient à lui sitôt qu’il aurait franchi les limites de son territoire, il convoqua un conseil armé, selon l’usage des Gaulois au commencement d’une guerre. Là, d’après la loi générale, tous les jeunes gens doivent se rendre en armes ; celui d’entre eux qui arrive le dernier est mis à mort, en présence de la multitude, et au milieu des tourments. Dans cette assemblée, il déclara ennemi de la patrie Cingétorix, son gendre, chef du parti opposé, et resté fidèle à César, auquel il s’était attaché, comme nous l’avons dit plus haut. La vente de ses biens fut publiée. Il annonça ensuite dans le conseil qu’appelé par les Sénons, les Carnutes et plusieurs autres peuples de la Gaule ; il se rendrait chez eux par le territoire des Rèmes, qu’il le ravagerait, et, qu’avant tout, il attaquerait le camp de Labiénus ; et il donna ses ordres pour l’exécution.
Livre V, chapitre LVII
LVII. Labiénus, qui occupait une position fortifiée par la nature et par l’art, ne craignait aucun danger ni pour lui ni pour la légion, et songeait à ne pas laisser échapper l’occasion d’un coup d’éclat. Instruit par Cingétorix et ses proches du discours qu’Indutiomaros avait tenu dans l’assemblée, il envoie des messagers aux cités voisines, leur demande à toutes des cavaliers et indique le jour de leur réunion. Cependant, presque chaque jour, Indutiomaros faisait voltiger sa cavalerie autour du camp, soit pour en reconnaître la situation, soit pour entrer en pourparlers ou nous inspirer de l’effroi ; le plus souvent les cavaliers lançaient des traits dans nos retranchements. Labiénus retenait ses troupes dans le camp (19), et ne négligeait rien pour accroître l’opinion que les ennemis avaient de sa frayeur.
Livre V, chapitre LVIII
LVIII. Tandis qu’Indutiomaros s’approchait de notre camp, chaque jour avec plus de mépris, Labiénus fit entrer, dans une seule nuit, les cavaliers de toutes les cités voisines, qu’il leur avait demandés, et retint tous les siens au camp, par une garde si vigilante que ce renfort resta entièrement ignoré, et qu’aucun avis ne put être transmis aux Trévires. Cependant Indutiomaros s’approche comme de coutume et passe une grande partie de la journée près de notre camp ; ses cavaliers lancent des traits, et, par des invectives, nous provoquent au combat. Comme on ne leur répondit point, sur le soir ils se retirèrent dispersés et sans ordre. Tout à coup Labiénus fait sortir par les deux portes du camp toute sa cavalerie ; il ordonne expressément, dès que les ennemis effrayés seront en fuite, ce qui arriva comme il l’avait prévu, qu’on s’attache à Indutiomaros seul, et qu’on ne blesse personne, avant que ce chef ne soit mis à mort ; il ne voulait pas que le temps donné à la poursuite des autres lui permît de s’échapper. Il promet de grandes récompenses à ceux qui l’auront tué, et fait soutenir la cavalerie par les cohortes. La Fortune seconde ses desseins. Poursuivi seul par tous, et atteint au gué même de la rivière (20), Indutiomaros est tué, et sa tête apportée au camp. Les cavaliers, au retour, attaquent et tuent ce qu’ils rencontrent d’ennemis. À la nouvelle de cette déroute, les troupes réunies des Éburons et des Nerviens se retirent ; et César, après cet événement, vit la Gaule un peu plus tranquille.
Livre VI, chapitre I
I. César, qui, par une foule de raisons, s’attendait à de plus grands mouvements dans la Gaule, chargea M. Silanus, C. Antistius Reginus et T. Sextius, ses lieutenants, de faire des levées. En même temps, il demanda à Cn. Pompée, proconsul, qui restait devant Rome avec le commandement, pour la sûreté de la république, d’ordonner aux recrues qu’il avait faites dans la Gaule cisalpine, sous son dernier consulat, de rejoindre leurs enseignes et de se rendre auprès de lui. Il croyait très important, même pour l’avenir, de convaincre les Gaulois que l’Italie avait assez de ressources non seulement pour réparer promptement quelques pertes essuyées à la guerre, mais encore pour déployer plus de forces qu’auparavant. Pompée accorda cette demande au besoin de la république et à l’amitié (1) ; et, grâce à l’activité du recrutement, trois légions furent formées et réunies avant la fin de l’hiver (2) ; le nombre des cohortes perdues sous Q. Titurius se trouva doublé, et l’on montra, par ces levées si promptes et si nombreuses, ce que pouvaient la discipline et les ressources du peuple romain.