La Guerre des Gaules (De bello Gallico) (page 9)
Livre VI, chapitre XXXII
XXXII. Les Sègnes et les Condruses, peuples d’origine germaine, qui habitent entre les Éburons et les Trévires, envoyèrent des députés à César, pour le prier de ne point les mettre au nombre de ses ennemis, et de ne pas croire que tous les Germains en deçà du Rhin fissent cause commune ; ils n’avaient nullement songé à la guerre, n’avaient donné aucun secours à Ambiorix. César, s’étant informé du fait en questionnant les captifs, ordonna à ces peuples de lui ramener ceux des Eburons qui, après leur déroute, se seraient rassemblés chez eux, et leur promit, s’ils le faisaient, de ne commettre aucun dégât sur leur territoire. Ayant alors distribué ses troupes en trois parties, il envoya les bagages de toutes les légions à Atuatuca . C’est le nom d’un fort. Il est situé presqu’au milieu du pays des Éburons, dans le lieu même où Titurius et Aurunculéius avaient déjà établi leurs quartiers d’hiver. César choisit cette position par divers motifs, et surtout parce que les retranchements de l’année précédente étaient entièrement conservés, ce qui devait épargner beaucoup de travail aux soldats. Il laissa pour la garde des bagages la quatorzième légion, l’une des trois qu’il avait récemment levées en Italie, et amenées en Gaule. Il confia à Q. Tullius Cicéron le commandement de cette légion et du camp, et lui donna deux cents cavaliers.
Livre VI, chapitre XXXXIII
XXXXIII. Partageant l’armée, il fait partir T. Labiénus, avec trois légions, vers l’Océan, dans le pays qui touche aux Ménapes ; il envoie C. Trébonius, avec le même nombre de légions, vers les contrées voisines des Atuatuques, avec ordre de les ravager. Il arrête de marcher en personne avec les trois autres, vers le fleuve de l’Escaut, qui se jette dans la Meuse (18), et de gagner l’extrémité des Ardennes, où il entendait dire qu’Ambiorix s’était retiré avec un petit nombre de cavaliers. Il annonce, en partant, qu’il sera de retour dans sept jours ; c’était l’époque où il savait qu’on devait distribuer les vivres à la légion qu’il laissait pour la garde des bagages. Il engage Labiénus et Trébonius à revenir le même jour, si l’état des choses leur permet de le faire, afin de se concerter de nouveau et de diriger la guerre d’après ce qu’on saurait des dispositions des ennemis.
Livre VI, chapitre XXXIV
XXXIV. Ils n’avaient, comme on l’a dit plus haut, nulle troupe organisée, point de garnison, point de place qui fût en état de défense, c’était une multitude éparse çà et là. Se présentait-il un vallon couvert, un lieu boisé, un marais de difficile accès, qui leur offrit quelque espoir de sûreté ou de salut, ils s’y arrêtaient. Ces asiles étaient connus des habitants voisins, et la chose requérait beaucoup de prudence, non pour protéger le corps de l’armée, car elle n’avait, en masse, aucun danger à craindre de la part d’ennemis effrayés et dispersés, mais pour la conservation de chaque soldat ; et d’ailleurs le salut des individus intéressait celui de l’armée entière. L’appât du butin en entraînait plusieurs au loin, et l’incertitude des chemins, dans ces forêts épaisses, empêchait de marcher en corps de troupes. Si l’on voulait en finir, et exterminer cette race de brigands, il fallait former plusieurs détachements et laisser agir séparément les soldats. Si on voulait retenir ceux-ci près de leurs enseignes, suivant l’ordre et l’usage des armées romaines, la nature même des lieux faisait la sûreté des barbares, et ils ne manquaient pas d’audace pour dresser de secrètes embûches et envelopper nos soldats dispersés. Mais au milieu des difficultés de ce genre, il fallait employer toutes les précautions possibles ; il valait mieux, quelque désir de vengeance qui enflammât nos soldats, faire moins de mal à l’ennemi que d’exposer les troupes à trop de dangers. César envoie des messagers dans les pays voisins ; il les appelle tous à lui par l’espoir du butin, les invite à piller les Éburons, aimant mieux risquer, au milieu de ces forêts, la vie des Gaulois que celle des légionnaires ; il voulait au moyen de cette invasion d’une immense multitude, détruire jusque dans sa race et son nom une nation si criminelle. Une foule nombreuse arriva bientôt.
Livre VI, chapitre XXXV
XXXV. Les choses se passaient ainsi sur tous les points du pays des Éburons, et l’on approchait de ce septième jour, auquel César avait fixé son retour près des bagages et de la légion qui les gardait. On vit alors tout ce que peut le hasard à la guerre et quels événements il produit. L’ennemi était dispersé et frappé d’épouvante : il n’avait, nous l’avons dit, aucune troupe capable d’inspirer la moindre crainte. Le bruit parvint au-delà du Rhin, chez les Germains, que le pays des Éburons était livré au pillage et que l’on conviait tous les peuples à cette proie. Deux mille cavaliers se réunissent chez les Sugambres, voisins du Rhin, et qui avaient, comme nous l’avons déjà vu, recueilli dans leur fuite les Tencthères et les Usipètes ; ils passent le Rhin sur des barques et des radeaux, à trente mille pas au-dessous de l’endroit où César avait établi un pont et laissé une garde. Ils envahissent d’abord les frontières des Eburons, ramassent une foule de fuyards dispersés, et s’emparent d’une grande quantité de bestiaux, dont les barbares sont très avides. L’appât du butin les entraîne plus avant. Il n’est ni marais ni bois capables d’arrêter ces hommes nés au sein de la guerre et du brigandage. Ils s’informent des prisonniers en quels lieux est César ; ils apprennent qu’il est parti au loin et que l’armée s’est retirée. Alors un des captifs leur dit : "Pourquoi poursuivre une paix si misérable et si mince, tandis que la plus haute fortune s’offre à vous ? En trois heures vous pouvez arriver devant Aduatika : là sont déposées toutes les richesses de l’armée romaine ; la garde est si faible qu’elle ne pourrait même pas border le rempart, et que pas un n’oserait sortir des retranchements. » Pleins d’espérances, les Germains mettent à couvert le butin qu’ils avaient fait, et marchent sur Atuatuca, prenant pour guide celui qui leur avait donné cet avis.
Livre VI, chapitre XXXVI
XXXVI. Cicéron, qui, tous les jours précédents, avait, selon les ordres de César, retenu avec le plus grand soin les soldats dans le camp, et n’avait pas même souffert qu’un seul valet sortît du retranchement, le septième jour, ne comptant plus sur l’exactitude de César à revenir au terme fixé, d’autant plus qu’on annonçait qu’il s’était avancé au loin, et que l’on n’avait aucune nouvelle de son retour, céda aux plaintes des soldats, qui disaient que sa patience équivalait à un siège, puisqu’on ne pouvait sortir du camp. Il croyait d’ailleurs qu’étant couvert par neuf légions et une nombreuse cavalerie, il n’avait rien à craindre, à trois mille pas du camp, d’ennemis dispersés et presque détruits. Il envoya donc cinq cohortes couper du blé dans la campagne la plus voisine, dont il était séparé par une colline seulement. On avait laissé dans le camp des malades de diverses légions ; trois cents environ, qui s’étaient rétablis pendant l’absence de César, sortent ensemble sous une même enseigne ; enfin une multitude de valets obtiennent la permission de suivre avec un grand nombre de chevaux laissés en dépôt dans le camp.
Livre VI, chapitre XXXVII
XXXVII. Le hasard voulut qu’en ce moment même les cavaliers germains arrivassent : sans faire halte, ils essaient de pénétrer dans le camp par la porte décumane. On ne les avait aperçus, à cause des bois qui couvraient cette partie, que lorsqu’ils étaient déjà près du camp, et les marchands qui avaient leurs tentes sous le rempart n’eurent pas même le temps de rentrer. Nos soldats, surpris, se troublent à cette attaque ; et la cohorte de garde soutint à peine le premier choc. Les ennemis se répandent à l’entour, cherchant un passage. C’est avec peine que les nôtres défendent les portes ; les autres issues étaient garanties par leur position naturelle et par les retranchements. La confusion est dans tout le camp ; chacun se demande la cause du tumulte ; et personne ne sait ni où porter les enseignes ni où doit se rendre chaque soldat. L’un annonce que le camp est déjà pris ; l’autre, que le général a péri avec l’armée, et que les Barbares viennent en vainqueurs ; la plupart se font sur la nature du lieu des idées superstitieuses, et n’ont plus sous les yeux que la catastrophe de Cotta et de Titurius, tués dans le même fort. Une consternation si profonde et si générale confirme les Barbares dans l’opinion que le prisonnier leur avait donnée du dénuement complet de notre garnison. Ils essaient de pénétrer de vive force, et s’exhortent à ne pas laisser échapper de leurs mains une si riche proie.
Livre VI, chapitre XXXVIII
XXXVIII. Au nombre des malades laissés dans Atuatuca était P. Sextius Baculus, qui avait servi sous César en qualité de primipile, et dont nous avons fait mention dans le récit des combats précédents. Depuis cinq jours, il n’avait pas pris de nourriture. Inquiet sur le salut de tous et sur le sien, il sort sans armes de sa tente ; il voit combien l’ennemi est proche et le péril pressant, se saisit des premières armes qu’il aperçoit et se place à une porte. Les centurions de la cohorte qui était de garde le suivent ; et tous ensemble ils soutiennent quelque temps le combat. Grièvement blessé, Sextius perd connaissance ; on le passe de mains en mains, et on le sauve avec peine. Dans cet intervalle, les autres reprennent assez de courage pour oser rester sur le rempart et présenter l’apparence d’une défense.
Livre VI, chapitre XXXIX
XXXIX. Cependant nos soldats, revenant du fourrage, entendent des cris ; la cavalerie prend les devants et reconnaît toute l’imminence du danger. Il n’y a là aucun retranchement où ils puissent se retirer dans leur frayeur ; les soldats nouvellement levés et sans expérience de la guerre se tournent vers le tribun militaire et les centurions, et attendent leurs ordres. Nul n’est si brave que la vue du danger ne l’étonne. Les Barbares, apercevant de loin les enseignes, cessent leur attaque ; ils croient d’abord que c’est le retour des légions que les captifs avaient dit s’être portées au loin ; mais, bientôt, pleins de mépris pour ce petit nombre de troupes, ils fondent sur elles de toutes parts.
Livre VI, chapitre XL
XL. Les valets courent sur une hauteur voisine. Chassés de ce poste, ils se replient en désordre sur les enseignes et sur les rangs des cohortes, et augmentent la frayeur des soldats. Les uns veulent qu’on forme le coin, afin de percer jusqu’au camp dont ils sont si près, espérant que si une partie d’entre eux est enveloppée et succombe, le reste du moins pourra se sauver ; d’autres veulent qu’on tienne ferme sur la colline, et que tous courent la même fortune. Cet avis n’est pas celui des vieux soldats que nous avons dit s’être mis en marche sous une même enseigne. Après s’être encouragés mutuellement, et sous la conduite de C. Trébonius, chevalier romain, qui les commandait, ils se font jour à travers les ennemis, et tous, jusqu’au dernier, ils rentrent au camp sans perte. Les valets et les cavaliers suivent l’impulsion, et sont sauvés par le courage des soldats. Mais ceux qui s’étaient arrêtés sur la colline, et à qui manquait toute expérience de l’art militaire, ne surent ni persévérer dans le parti qu’ils avaient pris de se défendre sur cette hauteur, ni imiter la vigueur et l’impétuosité qui avaient, sous leurs yeux, sauvé les autres ; en essayant de gagner le camp, ils s’engagèrent dans un lieu désavantageux. Les centurions, dont plusieurs avaient été, à cause de leur valeur, promus, des rangs inférieurs des autres légions, aux premiers grades de celle-ci, voulant conserver leur ancienne gloire militaire, se firent tuer en combattant vaillamment. Une partie des soldats, pendant que l’ennemi reculait devant tant de courage, put rentrer au camp, sauvée contre tout espoir ; le reste fut enveloppé par les Barbares et périt.
Livre VI, chapitre XLI
XLI. Les Germains, désespérant de forcer le camp, et nous voyant en état de défense sur les remparts, repassèrent le Rhin avec le bution qu’ils avaient déposé dans les forêts. Mais tel était encore l’effroi, même après le départ des ennemis, que la nuit suivante, C. Volusénus, envoyé en avant avec la cavalerie, étant venu au camp, ne put faire croire que César approchait avec l’armée intacte. La peur possédait tous les esprits, au point que, dans l’égarement où l’on était, on soutenait que toutes les troupes avaient été détruites, que la cavalerie seule avait échappé par la fuite ; que, si l’armée eût été entière, les Germains n’auraient pas attaqué le camp. L’arrivée de César dissipa cette frayeur.
Livre VI, chapitre XLII
XLII. À son retour, celui-ci, qui connaissait les chances de la guerre, se plaignit uniquement qu’on eût fait sortir les cohortes du camp dont elles avaient la garde ; il remontra qu’on n’aurait pas dû donner prise au moindre hasard, et que la fortune avait eu grande part à l’arrivée subite des ennemis ; mais qu’elle avait fait encore plus, en permettant qu’on repoussât les barbares presque maîtres des retranchements et des portes du camp. Ce qui, dans tout cela, lui paraissait le plus étonnant, c’est que les Germains, qui n’avaient passé le Rhin que pour ravager le territoire d’Ambiorix, eussent, en venant attaquer le camp des Romains, rendu à Ambiorix le plus grand service qu’il pût désirer.
Livre VI, chapitre XLIII
XLIII. César partit de nouveau à la poursuite des ennemis, et, rassemblant un grand nombre de troupes des cités voisines, il les lâcha en tous sens. Tous les bourgs et toutes les habitations que chacun rencontrait furent incendiés ; tout fut livré au pillage. Le blé que ne consomma point une si grande multitude de chevaux et d’hommes fut détruit par les pluies et les orages, à tel point que le petit nombre de ceux qui nous échappèrent en se cachant dut, après le départ de l’armée, périr de faim et de misère. Il arrivait souvent que, toute la cavalerie battant le pays, des prisonniers disaient avoir vu Ambiorix dans sa fuite, et assuraient qu’il ne pouvait être loin ; aussi l’espoir de l’atteindre, et le désir de gagner la faveur particulière de César, faisaient supporter des fatigues infinies et triompher presque de la nature à force d’ardeur ; on semblait toujours n’avoir manqué que de peu d’instants une si importante capture, et toujours des cavernes et des bois nous le dérobaient. Il gagna ainsi, à la faveur de la nuit, d’autres régions, d’autres retraites, sans autre escorte que celle de quatre cavaliers, les seuls auxquels il osât confier sa vie.
Livre VI, chapitre XLIV
XLIV. Après la dévastation de ce territoire, César ramena l’armée, diminuée de deux cohortes, à Durocortorum , capitale des Rèmes, et, y ayant convoqué l’assemblée de la Gaule, il résolut de s’occuper de la conjuration des Sénons et des Carnutes. Acco, qui en avait été le chef, reçut sa sentence de mort et subit son supplice selon les anciens usages. Quelques autres prirent la fuite, dans la crainte d’un jugement. Après leur avoir interdit le feu et l’eau, César établit deux légions en quartiers d’hiver chez les Trévires, deux chez les Lingons, et les six autres sur les terres des Sénons, à Agédincum . Lorsqu’il eut pourvu aux subsistances de l’armée, il partit pour l’Italie , selon sa coutume, pour y tenir l’assemblée du pays.
Livre VII, chapitre I
I. Voyant la Gaule tranquille, César, comme il l’avait résolu, va tenir les assemblées en Italie. Il y apprend la mort de P. Clodius (1), et, d’après le sénatus-consulte qui ordonnait à toute la jeunesse de l’Italie de prêter le serment militaire (2), il fait des levées dans toute la province. La nouvelle en est bientôt portée dans la Gaule transalpine. Les Gaulois supposent d’eux-mêmes et ajoutent à ces bruits, ce qui semblait assez fondé, « que les mouvements de Rome retiennent César, et qu’au milieu de troubles si grands il ne peut se rendre auprès de l’armée. » Excités par ces circonstances favorables, ceux qui déjà se voyaient avec douleur soumis au peuple romain commencent à se livrer plus ouvertement et plus audacieusement à des projets hostiles. Les principaux de la Gaule s’assemblent dans des lieux écartés et dans les bois ; ils s’y plaignent de la mort d’Acco  ; ils se disent qu’il peut leur en arriver autant ; ils déplorent le sort commun de la Gaule ; ils offrent toutes les récompenses à ceux qui commenceront la guerre, et qui rendront la liberté à la Gaule au péril de leur vie. Tous conviennent que la première chose à faire, avant que leurs projets secrets éclatent, est d’empêcher César de rejoindre l’armée ; ce qui sera facile parce que, pendant son absence, les légions n’oseront sortir de leurs quartiers d’hiver, et que lui-même n’y pourra parvenir sans escorte ; qu’enfin il vaut mieux périr dans une bataille que de ne pas recouvrer leur ancienne gloire militaire et la liberté qu’ils ont reçue de leurs ancêtres.
Livre VII, chapitre II
II. A la suite de cette discussion, les Carnutes déclarent « qu’ils s’exposeront à tous les dangers pour la cause commune ; qu’ils prendront les armes les premiers de tous ; et comme, afin de ne rien découvrir, ils ne peuvent se donner des otages, ils demandent que les alliés engagent leur parole, et sur les étendards réunis (cérémonie qui, dans leurs mœurs, est ce qu’il y a de plus sacré), on leur jure de ne pas les abandonner, quand ils se seront déclarés. » On comble d’éloges les Carnutes ; tous ceux qui sont présents prêtent le serment exigé ; on fixe le jour pour l’exécution, et l’assemblée se sépare.
Livre VII, chapitre III
III. Ce jour arrivé, les Carnutes, sous les ordres de Cotuatos et de Conconnétodumnos, hommes déterminés à tout, se jettent, à un signal donné, dans Genabum , massacrent les citoyens romains qui s’y trouvaient pour affaires de commerce, entre autres C. Fusius Cita, estimable chevalier romain, que César avait mis à la tête des vivres, et ils pillent tous leurs biens. La nouvelle en parvient bientôt à toutes les cités de la Gaule ; car, dès qu’il arrive quelque chose de remarquable et d’intéressant, les Gaulois l’apprennent par des cris travers les campagnes et d’un pays à l’autre. Ceux qui les entendent les transmettent aux plus proches comme on fit alors. En effet, la première veille n’était pas encore écoulée que les Arvernes savaient ce qui s’était passé à Cénabum au lever du soleil, c’est-à-dire à cent soixante milles environ de chez eux.
Livre VII, chapitre IV
IV. Là, dans le même but, un jeune Arverne très puissant, Vercingétorix (3), fils de Celtillos, qui avait tenu le premier rang dans la Gaule, et que sa cité avait fait mourir parce qu’il visait à la royauté, assemble ses clients et les échauffe sans peine. Dès que l’on connaît son dessein, on court aux armes ; son oncle Gobannitio, et les autres chefs qui ne jugeaient pas à propos de courir une pareille chance, le chassent de la ville de Gergovie . Cependant il ne renonce pas à son projet, et lève dans la campagne un corps de vagabonds et de misérables. Suivi de cette troupe, il amène à ses vues tous ceux de la cité qu’il rencontre ; il les exhorte à prendre les armes pour la liberté commune. Ayant ainsi réuni de grandes forces, il expulse à son tour du pays les adversaires qui, peu de temps auparavant, l’avaient chassé lui-même. On lui donne le titre de roi, et il envoie des députés réclamer partout l’exécution des promesses que l’on a faites. Bientôt il entraîne les Sénons, les Parisii, les Pictons, les Cadurques, les Turons, les Aulerques, les Lemovikes , les Andes, et tous les autres peuples qui bordent l’océan : tous s’accordent à lui déférer le commandement. Revêtu de ce pouvoir, il exige des otages de toutes les cités, donne ordre qu’on lui amène promptement un certain nombre de soldats, et règle ce que chaque cité doit fabriquer d’armes, et l’époque où elle les livrera. Surtout il s’occupe de la cavalerie ; à l’activité la plus grande il joint la plus grande sévérité ; il détermine les incertains par l’énormité des châtiments ; un délit grave est puni par le feu et par toute espèce de tortures ; pour les fautes légères il fait couper les oreilles ou crever un œil, et renvoie chez eux les coupables pour servir d’exemple et pour effrayer les autres par la rigueur du supplice.
Livre VII, chapitre V
V. Après avoir, par ces moyens violents, rassemblé bientôt une armée, il en envoie une partie chez les Rutènes, sous les ordres de Luctérios, du pays des Cadurques, et lui-même va chez les Bituriges. À son approche, ceux-ci députent vers les Héduens dont ils étaient les clients, et leur demandent des secours pour mieux résister aux forces de l’ennemi. Les Héduens, de l’avis des lieutenants que César avait laissés à l’armée, leur envoient de l’infanterie et de la cavalerie. Arrivées à la Loire qui sépare les Bituriges des Héduens, ces troupes s’y arrêtèrent quelques jours et revinrent sans avoir osé la passer. Les chefs dirent à nos lieutenants qu’ils étaient revenus sur leurs pas, craignant une perfidie de la part des Bituriges dont ils avaient appris que le dessein était, s’ils passaient le fleuve, de tomber sur eux d’un côté, tandis que les Arvernes les attaqueraient de l’autre. Est-ce par le motif allégué aux lieutenants ou par trahison que les Héduens en agirent ainsi ? c’est ce qu’on ne peut décider, n’y ayant rien de positif à cet égard. Après leur départ, les Bituriges se rejoignirent aux Arvernes.
Livre VII, chapitre VI
VI. Lorsque César apprit ces événements en Italie, il savait déjà que, grâce aux talents de Cn. Pompée, les affaires avaient pris un meilleur aspect à Rome ; il partit donc pour la Gaule transalpine. En arrivant, il se trouva fort embarrassé sur le moyen de rejoindre son armée ; > car s’il faisait venir ses légions dans la province, elles auraient dans la marche à combattre sans lui ; que s’il essayait de les aller trouver, il n’était pas prudent de confier sa personne même à un peuple qui à cette époque paraissait soumis.
Livre VII, chapitre VII
VII. Cependant le Cadurque Luctérios, envoyé chez les Rutènes, les attire au parti des Arvernes, va de là chez les Nitiobroges et les Gabales , qui lui donnent les uns et les autres des otages ; puis, à la tête d’une nombreuse armée, il marche pour envahir la Province du côté de Narbonne. À cette nouvelle, César crut devoir préférablement à tout partir pour cette Province. Il y arrive, rassure les peuples effrayés, établit des postes chez ceux des Rutènes, qui dépendent de la province, chez les Volques Arécomikes , chez les Tolosates et autour de Narbonne, lieux qui tous étaient voisins de l’ennemi. En même temps, il donne ordre à une partie des troupes de la province, et au renfort qu’il avait amené de l’Italie, de se réunir chez les Helves , qui sont limitrophes des Arvernes.
Livre VII, chapitre VIII
VIII. Ces choses ainsi disposées, et Luctérios s’étant arrêté et même retiré parce qu’il crut dangereux de s’engager au milieu de ces différents corps de troupes, César se rendit chez les Helviens, quoique dans cette saison, la plus rigoureuse de l’année, la neige encombrât les chemins des Cévennes, montagnes qui séparent les Helviens des Arvernes. Cependant à force de travail, en faisant écarter par le soldat la neige épaisse de six pieds, César s’y fraie un chemin et parvient sur la frontière des Arvernes. Tombant sur eux au moment où ils ne s’y attendaient pas, parce qu’ils se croyaient défendus par les Cévennes comme par un mur, et que dans cette saison les sentiers n’en avaient jamais été praticables même pour un homme seul, il ordonne à sa cavalerie d’étendre ses courses aussi loin qu’il lui sera possible, afin de causer aux ennemis un plus grand effroi. La renommée et des courriers en informent bientôt Vercingétorix. Tous les Arvernes éperdus l’entourent et le conjurent de penser à leurs intérêts, de ne pas laisser ravager leurs propriétés, maintenant que toute la guerre s’est portée chez eux. Il cède à leurs prières, décampe, quitte le pays des Bituriges, pour se rapprocher de celui des Arvernes.
Livre VII, chapitre IX
IX. César ne s’arrêta dans le pays que deux jours, prévoyant le parti que prendrait Vercingétorix ; et il quitta l’armée, sous le prétexte de rassembler des renforts et de la cavalerie. Il laisse le commandement des troupes au jeune Brutus, et lui recommande de pousser en tous sens et le plus loin possible des partis de cavalerie ; il aura soin de ne pas être absent du camp plus de trois jours. Les choses ainsi réglées, il arrive en toute diligence à Vienne , sans y être attendu. Il y trouve la nouvelle cavalerie qu’il avait envoyée depuis plusieurs jours, et sans s’arrêter ni de jour ni de nuit, il se rend à travers le pays des Héduens chez les Lingons, où deux légions étaient en quartiers d’hiver : il voulait, si les Héduens avaient eux-mêmes des desseins contre sa personne, en prévenir l’effet par sa célérité. Arrivé chez les Lingons, il dépêche des courriers aux autres légions, et les réunit toutes avant que les Arvernes puissent être instruits de sa marche. À cette nouvelle, Vercingétorix ramène son armée chez les Bituriges, et de là va mettre le siège devant Gergovie , ville des Boïens, que César, après les avoir vaincus dans la même bataille que les Helvètes, avait établie sous la dépendance des Édues.
Livre VII, chapitre X
X. Cette entreprise mettait César dans un grand embarras. Quel parti prendrait-il ? Si, pendant le reste de l’hiver, il tenait les légions réunies sur un seul point, il craignait que la prise d’une ville tributaire des Héduens ne le fit abandonner de toute la Gaule, parce que l’on verrait que ses amis ne pouvaient compter sur sa protection ; s’il entrait en campagne plus tôt que de coutume, la difficulté des transports pouvait le faire souffrir du côté des vivres. Cependant il crut plus à propos de s’exposer à tous ces inconvénients que d’essuyer un affront propre à aliéner les esprits de tous ses alliés. Ayant donc engagé les Héduens à lui envoyer des vivres, il fait prévenir les Boïens de sa marche, et les exhorte à rester fidèles et à soutenir vigoureusement l’attaque des ennemis. Laissant à Agédincum deux légions avec les bagages de toute l’armée, il se dirige vers les Boïes.
Livre VII, chapitre XI
XI. Le lendemain, étant arrivé à Vellaunodunum , ville des Sénons, et ne voulant pas laisser d’ennemi derrière lui pour que les vivres circulassent librement, il résolut d’en faire le siège, et en acheva la circonvallation en deux jours. Le troisième jour, la ville envoya des députés pour se rendre ; et il fut ordonné aux assiégés d’apporter leurs armes, de livrer leurs chevaux et de donner six cents otages. César laisse, pour faire exécuter le traité, le lieutenant C. Trébonius ; et, sans perdre de temps, il marche sur Cénabum, ville des Carnutes, qui tout récemment instruits du siège de Vellaunodunum, et croyant qu’il durerait plus longtemps, rassemblaient des troupes qu’ils devaient envoyer au secours de la première ville. César y arrive le second jour, et établit son camp devant la place ; mais l’approche de la nuit le force de remettre l’attaque au lendemain : il ordonne aux soldats de tenir prêt tout ce qu’il faut en pareil cas ; et, comme la ville de Cénabum avait un pont sur la Loire, dans la crainte que les habitants ne s’échappent la nuit, il fait veiller deux légions sous les armes. Un peu avant minuit les assiégés sortent en silence, et commencent à passer le fleuve. César, averti par les éclaireurs, met le feu aux portes, fait entrer les légions qui avaient reçu l’ordre d’être prêtes, et s’empare de la place. Très peu d’ennemis échappèrent ; presque tous furent pris, parce que le peu de largeur du pont et des issues arrêta la multitude dans sa fuite. César pille et brûle la ville, abandonne le butin aux soldats, fait passer la Loire à l’armée, et arrive sur le territoire des Bituriges.
Livre VII, chapitre XII
XII. Vercingétorix, à la nouvelle de l’approche de César, lève le siège et part au-devant de lui. Celui-ci avait résolu d’assiéger Noviodunum , ville des Bituriges, placée sur sa route. Des députés en étaient sortis pour le prier de leur pardonner et de leur conserver la vie ; César, pour terminer l’expédition avec cette promptitude qui avait fait le succès de ses précédentes, leur ordonne de lui apporter les armes, de lui amener les chevaux, de lui donner des otages. Une partie des otages avait déjà été livrée, et le reste du traité s’exécutait en présence des centurions et de quelques soldats qu’on avait introduits dans la place pour recueillir les armes et les chevaux, lorsqu’on aperçut au loin la cavalerie des ennemis qui précédait l’armée de Vercingétorix. Dès qu’ils l’aperçoivent et qu’ils ont l’espoir d’être secourus, les habitants poussent un cri et commencent à prendre les armes, à fermer les portes et à border le rempart. Les centurions qui étaient dans la ville, comprenant aux mouvements des Gaulois qu’ils trament quelque nouveau dessein s’emparent des portes l’épée à la main et se retirent sans perte ainsi que tous leurs soldats.
Livre VII, chapitre XIII
XIII. César fait sortir du camp sa cavalerie et engage le combat avec celle des Gaulois. La nôtre commençant à plier, il la fait soutenir par environ six cents cavaliers germains qu’il s’était attachés depuis le commencement de la guerre. Les Gaulois ne purent soutenir leur choc, prirent la fuite et se replièrent sur leur armée avec beaucoup de pertes. Cette déroute ayant jeté de nouveau la terreur dans la ville, les habitants saisirent ceux qu’ils crurent avoir excité le peuple, les amenèrent à César et se rendirent à lui. Cette affaire terminée, César marcha sur Avaricum , la plus grande et la plus forte place des Bituriges, et située sur le territoire le plus fertile ; il espérait que la prise de cette ville le rendrait maître de tout le pays.
Livre VII, chapitre XIV
XIV. Vercingétorix, après tant de revers essuyés successivement à Vellaunodunum, à Cénabum, à Noviodunum, convoque un conseil. Il démontre « que cette guerre doit être conduite tout autrement qu’elle ne l’a été jusqu’alors ; qu’il faut employer tous les moyens pour couper aux Romains les vivres et le fourrage ; que cela sera aisé, puisque l’on a beaucoup de cavalerie et qu’on est secondé par la saison ; que, ne trouvant pas d’herbes à couper, les ennemis seront contraints de se disperser pour en chercher dans les maisons, et que la cavalerie pourra chaque jour les détruire ; qu’enfin le salut commun doit faire oublier les intérêts particuliers ; qu’il faut incendier les bourgs et les maisons en tout sens depuis Boïe aussi loin que l’ennemi peut s’étendre pour fourrager. Pour eux, ils auront tout en abondance, étant secourus par les peuples sur le territoire desquels aura lieu la guerre ; les Romains ne pourront soutenir la disette ou s’exposeront à de grands périls en sortant de leur camp ; il importe peu de les tuer ou de leur enlever leurs bagages, dont la perte leur rend la guerre impossible. Il faut aussi brûler les villes qui par leurs fortifications ou par leur position naturelle ne seraient pas à l’abri de tout danger, afin qu’elles ne servent ni d’asile aux Gaulois qui déserteraient leurs drapeaux, ni de but aux Romains qui voudraient y enlever des vivres et du butin. Si de tels moyens semblent durs et rigoureux, ils doivent trouver plus dur encore de voir leurs enfants, leurs femmes, traînés en esclavage, et de périr eux-mêmes, sort inévitable des vaincus. »
Livre VII, chapitre XV
XV. Cet avis étant unanimement approuvé, on brûle en un jour plus de vingt villes des Bituriges. On fait la même chose dans les autres pays. De toutes parts on ne voit qu’incendies : ce spectacle causait une affliction profonde et universelle, mais on s’en consolait par l’espoir d’une victoire presque certaine, qui indemniserait promptement de tous les sacrifices. On délibère dans l’assemblée générale s’il convient de brûler ou de défendre Avaricum. Les Bituriges se jettent aux pieds des autres Gaulois : « Qu’on ne les force pas à brûler de leurs mains la plus belle ville de presque toute la Gaule, le soutien et l’ornement de leur pays ; ils la défendront facilement, disent-ils, vu sa position naturelle ; car presque de toutes parts entourée d’une rivière et d’un marais, elle n’a qu’une avenue très étroite. » Ils obtiennent leur demande ; Vercingétorix, qui l’avait d’abord combattue, cède enfin à leurs prières et à la pitié générale. La défense de la place est confiée à des hommes choisis à cet effet.
Livre VII, chapitre XVI
XVI. Vercingétorix suit César à petites journées, et choisit pour son camp un lieu défendu par des marais et des bois, à seize mille pas d’Avaricum. Là, des éclaireurs fidèles l’instruisaient à chaque instant du jour de ce qui se passait dans Avaricum, et y transmettaient ses volontés. Tous nos mouvements pour chercher des grains et des fourrages étaient épiés ; et si nos soldats se dispersaient ou s’éloignaient trop du camp, il les attaquait et leur faisait beaucoup de mal, quoiqu’on prît toutes les précautions possibles pour sortir à des heures incertaines et par des chemins différents.
Livre VII, chapitre XVII
XVII. Après avoir assis son camp dans cette partie de la ville qui avait, comme on l’a dit plus haut, une avenue étroite entre la rivière et le marais, César fit commencer une terrasse, pousser des mantelets, et travailler à deux tours ; car la nature du lieu s’opposait à une circonvallation. Il ne cessait d’insister auprès des Boïens et des Héduens pour les vivres ; mais le peu de zèle de ces derniers les lui rendait comme inutiles, et la faible et petite cité des Boïens eut bientôt épuisé ses ressources. L’extrême difficulté d’avoir des vivres, due à la pauvreté des Boïens, à la négligence des Héduens et à l’incendie des habitations, fit souffrir l’armée au point qu’elle manqua de blé pendant plusieurs jours, et qu’elle n’eut, pour se garantir de la famine, que le bétail enlevé dans les bourgs très éloignés. Cependant on n’entendit pas un mot indigne de la majesté du peuple romain ni des victoires précédentes. Bien plus, comme César, visitant les travaux, s’adressait à chaque légion en particulier, et leur disait que si cette disette leur semblait trop cruelle, il lèverait le siège, tous le conjurèrent de n’en rien faire : « Depuis nombre d’années, disaient-ils, qu’ils servaient sous ses ordres, jamais ils n’avaient reçu d’affront ni renoncé à une entreprise sans l’avoir exécutée ; ils regardaient comme un déshonneur d’abandonner un siège commencé : il valait mieux endurer toutes les extrémités que de ne point venger les citoyens romains égorgés à Cénabum par la perfidie des Gaulois. » Ils le répétaient aux centurions et aux tribuns militaires pour qu’ils le rapportassent à César.