La Guerre des Gaules (De bello Gallico) (page 10)
Livre VII, chapitre XVIII
XVIII. Déjà les tours approchaient du rempart quand des prisonniers apprirent à César que Vercingétorix, après avoir consommé ses fourrages, avait rapproché son camp d’Avaricum, et qu’avec sa cavalerie et son infanterie légère habituée à combattre entre les chevaux, il était parti lui-même pour dresser une embuscade à l’endroit où il pensait que nos fourrageurs iraient le lendemain. D’après ces renseignements, César partit en silence au milieu de la nuit, et arriva le matin près du camp des ennemis. Ceux-ci, promptement avertis de son approche par leurs éclaireurs, cachèrent leurs chariots et leurs bagages dans l’épaisseur des forêts, et mirent toutes leurs forces en bataille sur un lieu élevé et découvert. César, à cette nouvelle, ordonna de déposer les sacs et de préparer les armes.
Livre VII, chapitre XIX
XIX. La colline était en pente douce depuis sa base ; un marais large au plus de cinquante pieds l’entourait presque de tous côtés et en rendait l’accès difficile et dangereux. Les Gaulois, après avoir rompu les ponts, se tenaient sur cette colline, pleins de confiance dans leur position ; et ; rangés par familles et par cités, ils avaient placé des gardes à tous les gués et au détour du marais, et étaient disposés, si les Romains tentaient de le franchir, à profiter de l’élévation de leur poste pour les accabler au passage. À ne voir que la proximité des distances, on aurait cru l’ennemi animé d’une ardeur presque égale à la nôtre ; à considérer l’inégalité des positions, on reconnaissait que ses démonstrations n’étaient qu’une vaine parade. Indignés qu’à si peu de distance il pût soutenir leur aspect, nos soldats demandaient le signal du combat ; César leur représente « par combien de sacrifices, par la mort de combien de braves, il faudrait acheter la victoire ; il serait le plus coupable des hommes si, disposés comme ils le sont à tout braver pour sa gloire, leur vie ne lui était pas plus chère que la sienne. » Après les avoir ainsi consolés, il les ramène le même jour au camp, voulant achever tous les préparatifs qui regardaient le siège.
Livre VII, chapitre XX
XX. Vercingétorix, de retour près des siens, fut accusé de trahison, pour avoir rapproché son camp des Romains, pour s’être éloigné avec toute la cavalerie, pour avoir laissé sans chef des troupes si nombreuses, et parce qu’après son départ les Romains étaient accourus si à propos et avec tant de promptitude. « Toutes ces circonstances ne pouvaient être arrivées par hasard et sans dessein de sa part, il aimait mieux tenir l’empire de la Gaule de l’agrément de César que de la reconnaissance de ses compatriotes. » Il répondit à ces accusations « qu’il avait levé le camp faute de fourrage et sur leurs propres instances ; qu’il s’était approché des Romains, déterminé par l’avantage d’une position qui se défendait par elle-même ; qu’on n’avait pas dû sentir le besoin de la cavalerie dans un endroit marécageux, et qu’elle avait été utile là où il l’avait conduite. C’était à dessein qu’en partant il n’avait remis le commandement à personne, de peur qu’un nouveau chef, pour plaire à la multitude, ne consentît à engager une action ; il les y savait tous portés par cette faiblesse qui les rendait incapables de souffrir plus longtemps les fatigues ; si les Romains étaient survenus par hasard, il fallait en remercier la fortune, et, si quelque trahison les avaient appelés, rendre grâce au traître, puisque du haut de la colline on avait pu reconnaître leur petit nombre et apprécier le courage de ces hommes qui s’étaient honteusement retirés dans leur camp, sans oser combattre. Il ne désirait pas obtenir de César par une trahison une autorité qu’il pouvait obtenir par une victoire qui n’était plus douteuse à ses yeux ni à ceux des Gaulois ; mais il est prêt à s’en démettre, s’ils s’imaginent plutôt lui faire honneur que lui devoir leur salut ; » et pour que vous sachiez ; « dit-il, » que je parle sans feinte, écoutez des soldats romains. « Il produit des esclaves pris quelques jours auparavant parmi les fourrageurs et déjà exténués par les fers et par la faim. Instruits d’avance de ce qu’ils doivent répondre, ils disent qu’ils sont des soldats légionnaires ; que, poussés par la faim et la misère, ils étaient sortis en secret du camp pour tâcher de trouver dans la campagne du blé ou du bétail ; que toute l’armée éprouvait la même disette ; que les soldats étaient sans vigueur et ne pouvaient plus soutenir la fatigue des travaux ; que le général avait en conséquence résolu de se retirer dans trois jours, s’il n’obtenait pas quelque succès dans le siège. » Voilà, « reprend Vercingétorix, » les services que je vous ai rendus, moi que vous accusez de trahison, moi dont les mesures ont, comme vous le voyez, presque détruit par la famine et sans qu’il nous en coûte de sang, une armée nombreuse et triomphante ; moi qui ai pourvu à ce que, dans sa fuite honteuse, aucune cité ne la reçoive sur sont territoire."
Livre VII, chapitre XXI
XXI. Un cri général se fait entendre avec un cliquetis d’armes, démonstration ordinaire aux Gaulois quand un discours leur a plu (4). Vercingétorix est leur chef suprême ; sa fidélité n’est point douteuse ; on ne saurait conduire la guerre avec plus d’habileté. Ils décident qu’on enverra dans la ville dix mille hommes choisis dans toute l’armée : ils ne veulent pas confier le salut commun aux seuls Bituriges, qui, s’ils conservaient la place, ne manqueraient pas de s’attribuer tout l’honneur de la victoire.
Livre VII, chapitre XXII
XXII. À la valeur singulière de nos soldats, les Gaulois opposaient des inventions de toute espèce ; car cette nation est très industrieuse et très adroite à imiter et à exécuter tout ce qu’elle voit faire. Ils détournaient nos faux avec des lacets, et lorsqu’ils les avaient saisies, ils les attiraient à eux avec des machines. Ils ruinaient notre terrasse, en la minant avec d’autant plus d’habileté qu’ayant des mines de fer considérables, ils connaissent et pratiquent toutes sortes de galeries souterraines. Ils avaient de tous côtés garni leur muraille de tours recouvertes de cuir. Faisant de jour et de nuit de fréquentes sorties, tantôt ils mettaient le feu aux ouvrages, tantôt ils tombaient sur les travailleurs. L’élévation que gagnaient nos tours par l’accroissement journalier de la terrasse, ils la donnaient aux leurs, en y ajoutant de longues poutres liées ensemble ; ils arrêtaient nos mines avec des pieux aigus, brûlés par le bout, de la poix bouillante, d’énormes quartiers de rochers, et nous empêchaient ainsi de les approcher des remparts.
Livre VII, chapitre XXIII
XXIII. Telle est à peu près la forme des murailles dans toute la Gaule : à la distance régulière de deux pieds, on pose sur leur longueur des poutres d’une seule pièce ; on les assujettit intérieurement entre elles, et on les revêt de terre foulée. Sur le devant, on garnit de grosses pierres les intervalles dont nous avons parlé. Ce rang ainsi disposé et bien lié, on en met un second en conservant le même espace, de manière que les poutres ne se touchent pas, mais que, dans la construction, elles se tiennent à une distance uniforme, un rang de pierres entre chacune. Tout l’ouvrage se continue ainsi, jusqu’à ce que le mur ait atteint la hauteur convenable. Non seulement une telle construction, formée de rangs alternatifs de poutres et de pierres, n’est point, à cause de cette variété même, désagréable à l’œil ; mais elle est encore d’une grande utilité pour la défense et la sûreté des villes ; car la pierre protége le mur contre l’incendie, et le bois contre le bélier ; et on ne peut renverser ni même entamer un enchaînement de poutres de quarante pieds de long, la plupart liées ensemble dans l’intérieur.
Livre VII, chapitre XXIV
XXIV. Quoique l’on rencontrât tous ces obstacles, et que le froid et les pluies continuelles retardassent constamment les travaux, le soldat, s’y livrant sans relâche ; surmonta tout, et en vingt-cinq jours, il éleva un terrasse large de trois cent trente pieds, et haute de quatre-vingts. Déjà elle touchait presque au mur de la ville, et César qui, suivant sa coutume, passait la nuit dans les ouvrages, exhortait les soldats à ne pas interrompre au seul instant leur travail, quand un peu avant la troisième veille (5), on vit de la fumée sortir de la terrasse, à laquelle les ennemis avaient mis le feu par une mine. Dans le même instant, aux cris qui s’élevèrent le long du rempart, les Barbares firent une sortie par deux portes, des deux côtés des tours. Du haut des murailles, les uns lançaient sur la terrasse des torches et du bois sec, d’autres y versaient de la poix et des matières propres à rendre le feu plus actif, en sorte qu’on pouvait à peine savoir où se porter et à quoi remédier d’abord. Cependant, comme César avait ordonné que deux légions fussent toujours sous les armes en avant du camp, et que plusieurs autres étaient dans les ouvrages, où elles se relevaient à des heures fixes, on put bientôt, d’une part, faire face aux sorties, de l’autre retirer les tours et couper la terrasse pour arrêter le feu ; enfin toute l’armée accourut du camp pour l’éteindre.
Livre VII, chapitre XXV
XXV. Le reste de la nuit s’était écoulé, et l’on combattait encore sur tous les points ; les ennemis étaient sans cesse ranimés par l’espérance de vaincre, avec d’autant plus de sujet, qu’ils voyaient les mantelets de nos tours brûlés, et sentaient toute la difficulté d’y porter secours à découvert ; qu’à tous moments ils remplaçaient par des troupes fraîches celles qui étaient fatiguées, et qu’enfin le salut de toute la Gaule leur semblait dépendre de ce moment unique. Nous fûmes alors témoins d’un trait que nous croyons devoir consigner ici, comme digne de mémoire. Devant la porte de la ville était un Gaulois, à qui l’on passait de main en main des boules de suif et de poix, qu’il lançait dans le feu du haut d’une tour. Un trait de scorpion (7) lui perce le flanc droit ; il tombe mort. Un de ses plus proches voisins passe par-dessus le cadavre et remplit la même tâche ; il est atteint à son tour et tué de la même manière ; un troisième lui succède ; à celui-ci un quatrième ; et le poste n’est abandonné que lorsque le feu de la terrasse est éteint et que la retraite des ennemis partout repoussés a mis fin au combat.
Livre VII, chapitre XXVI
XXVI. Après avoir tout tenté sans réussir en rien, les Gaulois, sur les instances et l’ordre de Vercingétorix, résolurent le lendemain d’évacuer la place. Ils espéraient le faire dans le silence de nuit, sans éprouver de grandes pertes, parce que le camp de Vercingétorix n’était pas éloigné de la ville, et qu’un vaste marais, les séparant des Romains, retarderait ceux-ci dans leur poursuite. Déjà, la nuit venue, ils se préparaient à partir, lorsque tout à coup les mères de famille sortirent de leurs maisons, et se jetèrent, tout éplorées, aux pieds de leurs époux et de leurs fils, les conjurant de ne point les livrer à la cruauté de l’ennemi elles et leurs enfants, que leur âge et leur faiblesse empêchaient de prendre la fuite. Mais comme ils persistaient dans leur dessein, tant la crainte d’un péril extrême étouffe souvent la pitié, ces femmes se mirent à pousser des cris pour avertir les Romains de cette évasion. Les Gaulois effrayés craignant que la cavalerie romaine ne s’emparât des passages, renoncèrent à leur projet.
Livre VII, chapitre XXVII
XXVII. Le lendemain, tandis que César faisait avancer une tour, et dirigeait les ouvrages qu’il avait projetés, il survint une pluie abondante. Il croit que ce temps favoriserait une attaque soudaine, et remarquant que la garde se faisait un peu plus négligemment sur les remparts, il ordonne aux siens de ralentir leur travail, et leur fait connaître ses intentions. Il exhorte les légions qu’il tenait toutes prêtes derrière les mantelets à recueillir enfin dans la victoire le prix de tant de fatigues ; il promet des récompenses aux premiers qui escaladeront la muraille, et donne le signal. Ils s’élancent aussitôt de tous les côtés et couvrent bientôt le rempart.
Livre VII, chapitre XXVIII
XXVIII. Consternés de cette attaque imprévue, renversés des murs et des tours, les ennemis se forment en coin (7) sur la place publique et dans les endroits les plus spacieux, résolus à se défendre en bataille rangée, de quelque côté que l’on vienne à eux. Voyant qu’aucun Romain ne descend, mais que l’ennemi se répand sur toute l’enceinte du rempart, ils craignent qu’on ne leur ôte tout moyen de fuir ; ils jettent leurs armes, et gagnent d’une course les extrémités de la ville. Là, comme ils se nuisaient à eux-mêmes dans l’étroite issue des portes, nos soldats en tuèrent une partie ; une autre déjà sortie fut massacrée par la cavalerie ; personne ne songeait au pillage. Animés par le carnage de Genabum, et par les fatigues du siège, les soldats n’épargnèrent ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. Enfin de toute cette multitude qui se montait à environ quarante mille individus, à peine en arriva-t-il sans blessures auprès de Vercingétorix, huit cents qui s’étaient, au premier cri, jetés hors de la ville. Il les recueillit au milieu de la nuit en silence ; car il craignait, s’ils arrivaient tous ensemble, que la pitié n’excitât quelque sédition dans le camp ; et, à cet effet, il avait eu soin de disposer au loin sur la route ses amis et les principaux chefs des cités pour les séparer et les conduire chacun dans la partie du camp qui, dès le principe, avait été affectée à leur nation.
Livre VII, chapitre XXIX
XXIX. Le lendemain, il convoqua l’armée, la consola, et l’exhorta à ne se laisser ni abattre, ni décourager à l’excès par un revers. « Les Romains n’ont point vaincu par la valeur et en bataille rangée, mais par un art et une habileté dans les sièges, inconnus aux Gaulois ; on se tromperait si on ne s’attendait, à la guerre, qu’à des succès ; il n’avait jamais été d’avis de défendre Avaricum ; ils en sont témoins : cependant cette perte due à la témérité des Bituriges et au trop de complaisance des autres cités, il la réparera bientôt par des avantages plus considérables. Car les peuples qui n’étaient pas du parti du reste de la Gaule, il les y amènera par ses soins ; et la Gaule entière n’aura qu’un but unique, auquel l’univers même s’opposerait en vain. Il a déjà presque réussi. Il était juste néanmoins qu’il obtint d’eux, au nom du salut commun, de prendre la méthode de retrancher leur camp, pour résister plus facilement aux attaques subites de l’ennemi. »
Livre VII, chapitre XXX
XXX. Ce discours ne déplut pas aux Gaulois, surtout parce qu’un si grand échec n’avait pas abattu son courage, et qu’il ne s’était pas caché pour se dérober aux regards de l’armée. On lui trouvait d’autant plus de prudence et de prévoyance, que quand rien ne périclitait encore, il avait proposé de brûler Avaricum, ensuite de l’évacuer. Ainsi, tandis que les revers ébranlent le crédit des autres généraux, son pouvoir depuis celui qu’il avait éprouvé s’accrut au contraire de jour en jour. En même temps ils se flattaient, sur sa parole, d’être bientôt secondés par les autres cités. Les Gaulois commencèrent alors pour la première fois à retrancher leur camp ; et telle était leur consternation, que ces hommes, inaccoutumés au travail, crurent devoir se soumettre à tout ce qu’on leur commandait.
Livre VII, chapitre XXXI
XXXI. Vercingétorix travailla, suivant sa promesse, à réunir à son alliance les autres cités ; et il en gagna les chefs par des présents et par des promesses. Il choisit pour cette mission des agents adroits et prodigues de belles paroles, aux avances desquels on pouvait aisément se laisser prendre. Il a soin de fournir des vêtements et des armes aux réfugiés d’Avaricum. En même temps, pour compléter ses troupes affaiblies, il commande aux cités l’envoi d’un certain nombre d’hommes, fixe le jour où ils doivent être arrivés, et donne ordre de rechercher et de lui envoyer tous les archers, qui sont très nombreux dans la Gaule. Il a bientôt ainsi remplacé ce qui avait péri dans Avaricum. Dans l’intervalle, Teutomatos, fils d’Ollovico, roi des Nitiobroges, dont le père avait reçu de notre sénat le titre d’ami, était venu le joindre avec un corps considérable de cavalerie levé dans son pays et dans l’Aquitaine.
Livre VII, chapitre XXXII
XXXII. César demeura encore plusieurs jours dans Avaricum, où il trouva beaucoup de blé et d’autres vivres, et où l’armée se remit de ses fatigues. L’hiver étant à sa fin, et la saison même l’appelant en campagne, il avait résolu de marcher à l’ennemi, soit pour l’attirer hors de ses marais et de ses bois, soit pour l’y assiéger, lorsque les principaux des Héduens vinrent en députation auprès de lui, pour le prier d’accorder son secours à leur cité dans une circonstance extrêmement urgente. « L’état, disaient-ils, était dans le plus grand danger ; car, tandis que de tout temps on n’avait créé qu’un magistrat unique qui jouissait de l’autorité suprême pendant une seule année, il y en avait en ce moment deux qui se disaient l’un et l’autre nommés suivant les lois. L’un était Convictolitavis, jeune homme d’une naissance illustre ; l’autre, Cotos, issu d’une très ancienne famille, très puissant par lui-même et par ses grandes alliances ; son frère Valétiacos avait, l’année précédente, rempli la même magistrature. Toute la nation était en armes, le sénat partagé, le peuple divisé, chacun à la tête de ses clients. Si ce différend se prolongeait, la guerre civile était imminente, malheur que préviendraient la promptitude et l’autorité de César.
Livre VII, chapitre XXXIII
XXXIII. Quoiqu’il crût préjudiciable d’abandonner la guerre et l’ennemi, cependant, comme il savait combien d’inconvénients entraînent de pareilles dissensions, il partit dans la crainte qu’une cité si importante et si étroitement unie au peuple romain, une cité qu’il avait toujours protégée et comblée d’honneurs, n’en vînt aux violences et aux armes, et que le parti qui se croirait le moins fort n’appelât Vercingétorix à son secours ; et il voulait prévenir ce danger. Comme les lois des Héduens ne permettaient pas au souverain magistrat de sortir du territoire, César, ne voulant paraître enfreindre en rien ni leur droit ni leurs lois, prit le parti d’aller lui-même dans leur pays, et cita devant lui, à Décétia , tout le sénat et les deux prétendants. Presque toute la cité s’y rassembla ; il apprit de quelques personnes appelées en secret, que le frère avait proclamé son frère, dans un temps et dans un lieu contraires aux institutions ; les lois défendaient non seulement de créer magistrats, mais même d’admettre dans le sénat deux personnes de la même famille, du vivant de l’une ou de l’autre. César obligea donc Cotos de se démettre de sa magistrature, et ordonna que le pouvoir fût remis à Convictolitavis que, suivant l’usage de la cité, les prêtres avaient élu avec l’intervention des magistrats.
Livre VII, chapitre XXIV
XXIV. Après cette décision, il engagea les Héduens à oublier leurs querelles et leurs dissensions, pour s’occuper uniquement de la guerre, assurés qu’ils étaient de recevoir, après la soumission de la Gaule, les récompenses qu’ils auraient méritées ; il les chargea de lui envoyer promptement toute leur cavalerie et dix mille fantassins, dont il ferait des détachements pour escorter ses convois. Divisant son armée en deux corps, il donne quatre légions à Labiénus pour aller chez les Sénons et les Parisii ; lui-même, à la tête de six autres légions, il s’avance vers Gergovie , le long de la rivière d’Allier. Il avait donné à Labiénus une partie de la cavalerie, et gardé le reste avec lui. À la nouvelle de la marche de César, Vercingétorix fit aussitôt rompre tous les ponts de la rivière, et remonta l’Allier sur la rive gauche.
Livre VII, chapitre XXXV
XXXV. Les deux armées étaient en présence, les camps presque en face l’un de l’autre ; et les éclaireurs disposés par l’ennemi empêchaient les Romains de construire un pont et de faire passer les troupes. Cette position devenait très embarrassante pour César, qui craignait d’être arrêté une partie de l’été par la rivière, l’Allier n’étant presque jamais guéable avant l’automne. Pour y obvier, il campa dans un lieu couvert de bois, vis-à-vis de l’un des ponts que Vercingétorix avait fait détruire ; et s’y tenant caché le lendemain avec deux légions, il fit partir le reste des troupes avec tous les bagages, dans l’ordre accoutumé, en retenant quelques cohortes ; pour que le nombre des légions parût au complet. Il ordonna de faire la plus longue marche possible, et quand il put supposer, d’après le temps écoulé, que l’armée était arrivée au lieu du campement, il se mit à rétablir le pont sur les anciens pilotis, dont la partie inférieure était restée intacte. L’ouvrage fut bientôt achevé : César fit passer les légions, prit une position avantageuse, et rappela les autres troupes. À cette nouvelle, Vercingétorix, pour n’être pas forcé de combattre malgré lui, se porta en avant à grandes journées.
Livre VII, chapitre XXXVI
XXXVI. De là César parvint en cinq marches à Gergovie ; et le même jour, après une légère escarmouche de cavalerie, il reconnut la position de la ville, qui était assise sur une montagne élevée et d’un accès partout très difficile ; il désespéra de l’enlever de force, et ne voulut s’occuper de ce siège qu’après avoir assuré ses vivres. De son côté, Vercingétorix campait sur une montagne près de la ville, ayant autour de lui, séparément, mais à de faibles distances, les troupes de chaque cité, qui couvrant la chaîne entière des collines, offraient de toutes parts un aspect effrayant. Chaque matin, soit qu’il eût quelque chose à leur communiquer, soit qu’il s’agît de prendre quelque mesure, il faisait, au lever du soleil, venir les chefs dont il avait formé son conseil ; et il ne se passait presque pas de jour que, pour éprouver le courage et l’ardeur de ses troupes, il n’engageât une action avec sa cavalerie entremêlée d’archers. En face de la ville, au pied même de la montagne, était une éminence escarpée de toutes parts et bien fortifiée ; en l’occupant, nous privions probablement l’ennemi d’une grande partie de ses eaux et de la facilité de fourrager ; mais elle avait une garnison, à la vérité un peu faible. César, dans le silence de la nuit, sort de son camp, s’empare du poste, dont il culbute la garde, avant que de la ville on puisse lui envoyer du secours, y met deux légions, et tire du grand au petit camp un double fossé de douze pieds, pour qu’on puisse aller et venir même individuellement, sans crainte d’être surpris par l’ennemi.
Livre VII, chapitre XXXVII
XXXVII. Tandis que ces choses se passent près de Gergovie, l’Éduen Convictolitavis qui, comme on l’a vu, devait sa magistrature à César, séduit par l’argent des Arvernes, a des entrevues avec plusieurs jeunes gens, à la tête desquels étaient Litavie (9) et ses frères, issus d’une illustre famille. Il partage avec eux la somme qu’il a reçue, et les exhorte à se souvenir qu’ils sont nés libres et faits pour commander. « La cité des Héduens retarde seule le triomphe infaillible des Gaulois ; son influence retient les autres nations ; s’ils changent de parti, les Romains ne tiendront point dans la Gaule ; il a quelque obligation à César, qui d’ailleurs n’a été que juste envers lui : mais il doit bien plus à la liberté commune ; car pourquoi les Héduens viendraient-ils discuter leur droit et leurs lois devant César, plutôt que les Romains devant les Héduens ? » Le discours du magistrat et l’appât du gain ont bientôt gagné ces jeunes gens ; ils offrent même de se mettre à la tête de l’entreprise, et on ne songe plus qu’aux moyens de l’exécuter ; car on ne se flattait pas que la nation se laisserait entraîner légèrement à la guerre. On arrêta que Litaviccis prendrait le commandement des dix mille hommes que l’on enverrait à César ; il se chargerait de les conduire, et les frères se rendraient en avant auprès de César. Ils réglèrent ensuite la manière d’agir pour tout le reste.
Livre VII, chapitre XXXVIII
XXXVIII. Litavie, avec l’armée mise sous ses ordres, n’était plus qu’à trente mille pas environ de Gergovie, quand tout à coup, assemblant les troupes et répandant des larmes : "Où allons-nous, soldats ? leur dit-il ; toute notre cavalerie, toute notre noblesse a péri ; nos principaux citoyens, Éporédorix (10) et Viridomaros, ont été, sous prétexte de trahison, égorgés par les Romains, sans forme de procès. Écoutez ceux qui ont échappé au carnage ; car pour moi, dont les frères et tous les parents ont été massacrés, la douleur m’empêche de vous dire ce qui s’est passé. « Il produit alors des soldats qu’il avait instruits à parler selon ses vœux ; ils confirment ce que Litaviccos vient d’avancer ; que tous les cavaliers héduens avaient été tués, pour de prétendues entrevues avec les Arvernes ; qu’eux-mêmes ne s’étaient sauvés du milieu du carnage qu’en se cachant dans la foule des soldats. Les Héduens poussent des cris, et conjurent Litaviccos de pourvoir à leur salut. » Y a-t-il donc à délibérer « , reprend-il, » et n’est-ce pas une nécessité pour nous de marcher à Gergovie, et de nous joindre aux Arvernes ? Doutons-nous qu’après ce premier forfait, les Romains n’accourent déjà pour nous égorger ? Si donc il nous reste quelque énergie, vengeons la mort de ceux qui ont été si indignement massacrés, et exterminons ces brigands." Il leur montre les citoyens romains qui étaient là sous sa sauvegarde et sous son escorte, leur enlève aussitôt un convoi de vivres et de blé, et les fait périr dans de cruels tourments. Puis il dépêche des courriers dans tous les cantons de la cité, les soulève par le même mensonge sur le massacre de la cavalerie et de la noblesse, et les exhorte à punir toute perfidie de la même manière que lui.
Livre VII, chapitre XXXIX
XXXIX. L’Éduen Éporédorix, jeune homme d’une grande famille et très puissant dans son pays, et avec lui Viridomaros, de même âge et de même crédit, mais inférieur en naissance, que César, sur la recommandation de Diviciacos, avait élevé d’une condition obscure aux plus hautes dignités, étaient venus, nominativement appelés par lui, le joindre avec la cavalerie. Ils se disputaient le premier rang, et dans le débat récent pour la suprême magistrature, ils avaient combattu de tous leurs moyens ; l’un pour Convictolitavis, l’autre pour Cotos. Éporédorix, informé du dessein de Litaviccos, en donne avis à César au milieu de la nuit ; il le prie de ne pas souffrir que des jeunes gens, par des manœuvres perverses, détachent sa cité de l’alliance du peuple romain ; ce qu’il regarde comme inévitable, si tant de milliers d’hommes se joignent à l’ennemi ; car leurs familles ne pourraient manquer de s’intéresser à leur sort, ni la cité d’y attacher une grande importance.
Livre VII, chapitre XL
XL. Vivement affecté de cette nouvelle, parce qu’il avait toujours porté aux Héduens un intérêt particulier, César, sans balancer un instant, prend quatre légions sans bagage, et toute la cavalerie. On n’eut pas même le temps de replier les tentes, parce que tout, dans ce moment, semblait dépendre de la célérité. Il laissa pour la garde du camp le lieutenant C. Fabius, avec deux légions. Il avait ordonné de saisir les frères de Litaviccos ; mais il apprit qu’ils venaient de s’enfuir vers l’ennemi. Il exhorte les soldats à ne pas se rebuter des fatigues de la marche dans une circonstance aussi urgente. L’ardeur fut générale ; après s’être avancé à la distance de vingt-cinq mille pas, il découvrit les Héduens, et détacha la cavalerie, qui retarda et empêcha leur marche ; elle avait défense expresse de tuer personne. Éporédorix et Viridomaros, que les Héduens croyaient morts, ont ordre de se montrer dans les rangs de la cavalerie et d’appeler leurs compatriotes. On les reconnaît ; et la fourberie de Litaviccos une fois dévoilée, les Héduens tendent les mains, font entendre qu’ils se rendent, jettent leurs armes et demandent la vie. Litaviccos s’enfuit à Gergovie, suivi de ses clients ; car, selon les mœurs gauloises, c’est un crime d’abandonner son patron, même dans un cas désespéré.
Livre VII, chapitre XLI
XLI. César dépêcha des courriers pour faire savoir aux Héduens qu’il avait fait grâce à des hommes que le droit de la guerre lui eût permis de tuer ; et après avoir donné trois heures de la nuit à l’armée pour se reposer, il reprit la route de Gergovie. Presque à moitié chemin, des cavaliers, expédiés par Fabius, lui apprirent quel danger avait couru le camp ; il avait été attaqué par de très grandes forces ; des ennemis frais remplaçaient sans cesse ceux qui étaient las, et fatiguaient par leurs efforts continuels les légionnaires forcés, à cause de la grande étendue du camp, de ne pas quitter le rempart ; une grêle de flèches et de traits de toute espèce avait blessé beaucoup de monde ; les machines avaient été fort utiles pour la défense. Après la retraite des assaillants, Fabius, ne conservant que deux portes, avait fait boucher les autres, et ajouter des parapets aux remparts : il s’attendait pour le lendemain à une attaque pareille. Instruit de ces faits, et secondé par le zèle extrême des soldats, César arrive au camp avant le lever du soleil.
Livre VII, chapitre XLII
XLII. Tandis que ces événements se passent auprès de Gergovie, les Héduens, aux premières nouvelles qu’ils reçoivent de Litaviccos, ne donnent pas un instant à la réflexion. Les uns sont poussés par la cupidité, les autres par la colère et par cette légèreté qui est si naturelle à ce peuple qu’il prend pour chose avérée ce qui n’est qu’un simple ouï-dire. Ils pillent les citoyens romains, les massacrent, les traînent en prison. Convictolitavis seconde l’impulsion donnée, et précipite la multitude dans les excès les plus coupables, afin que le crime une fois commis, elle ait honte de revenir à la raison. M. Aristius, tribun des soldats, rejoignait sa légion ; on le fait sortir sur parole de la place de Cavillonum  ; on force à s’éloigner ceux qui s’y étaient établis pour leur commerce. Harcelés sans relâche sur la route, ils sont dépouillés de tous leurs effets ; ceux qui résistent sont assaillis nuit et jour ; enfin, après beaucoup de pertes de part et d’autres, on excite une plus grande multitude à prendre les armes.
Livre VII, chapitre XLIII
XLIII. Cependant, à la nouvelle que toutes leurs troupes sont au pouvoir de César, les Héduens accourent près d’Aristius ; ils l’assurent que rien ne s’est fait de l’aveu général ; ils ordonnent une enquête sur le pillage des effets, confisquent les biens de Litaviccos et de ses frères, et députent vers César pour se justifier. Leur seul but était de recouvrer leurs troupes ; mais souillés d’un crime, enrichis par le profit du pillage auquel un grand nombre d’entre eux avait eu sa part, et, frappés de la crainte du châtiment, ils ne tardent pas à former secrètement des projets de guerre, et font, par des agents, intriguer auprès des autres cités. César, quoique instruit de ces menées, parla à leurs députés avec toute la douceur possible. « L’aveuglement et l’inconséquence de la populace ne lui feront jamais penser désavantageusement des Héduens, et ne peuvent diminuer sa bienveillance pour eux. » S’attendant néanmoins à un mouvement plus général dans la Gaule, et ne voulant pas être investi par toutes les cités, il pensait aux moyens de s’éloigner de Gergovie, pour réunir de nouveau toutes ses forces ; mais il fallait que son départ, qui venait de la crainte d’un soulèvement, n’eût pas l’air d’une fuite.
Livre VII, chapitre XLIV
XLIV. Au milieu de ces pensées, il crut avoir trouvé une occasion favorable. Car, en visitant les travaux du petit camp, il vit qu’il n’y avait plus personne sur la colline qu’occupait l’ennemi les jours précédents, et en si grand nombre qu’à peine en voyait-on le sol. Étonné, il en demande la cause aux transfuges, qui chaque jour venaient en foule se rendre à lui. Tous s’accordent à dire, ce qu’il savait déjà par ses éclaireurs, que le sommet de cette colline étant presque plat, mais boisé et étroit du côté qui conduisait à l’autre partie de la ville, les Gaulois craignaient beaucoup pour ce point, et sentaient que si les Romains, déjà maîtres de l’autre colline, s’emparaient de celle-ci, ils seraient pour ainsi dire enveloppés sans pouvoir ni sortir ni fourrager. Vercingétorix avait donc appelé toutes ses troupes pour fortifier cet endroit.
Livre VII, chapitre XLV
XLV. Sur cet avis, César y envoie, au milieu de la nuit, plusieurs escadrons, avec ordre de se répandre dans la campagne d’une manière un peu bruyante. Au point du jour, il fait sortir du camp beaucoup d’équipages et de mulets, qu’on décharge de leurs bagages ; il donne des casques aux muletiers, pour qu’ils aient l’apparence de cavaliers, et leur recommande de faire le tour des collines. Il fait partir avec eux quelques cavaliers qui doivent affecter de se répandre au loin. Il leur assigne à tous un point de réunion qu’ils gagneront par un long circuit. De Gergovie, qui dominait le camp, on voyait tous ces mouvements, mais de trop loin pour pouvoir distinguer ce que c’était au juste. César détache une légion vers la même colline ; quand elle a fait quelque chemin, il l’arrête dans un fond et la cache dans les forêts. Les soupçons des Gaulois redoublent, et toutes leurs troupes passent de ce côté. César, voyant leur camp dégarni, fait couvrir les insignes, cacher les enseignes, et défiler les soldats du grand camp dans le petit, par pelotons pour qu’on ne les remarque pas de la ville ; il donne ses instructions aux lieutenants qui commandent chaque légion, et les avertit surtout de contenir les soldats que l’ardeur de combattre et l’espoir du butin pourraient emporter trop loin ; il leur montre le désavantage que donne l’escarpement du terrain ; la célérité seule peut le compenser ; il s’agit d’une surprise et non d’un combat. Ces mesures prises, il donne le signal, et fait en même temps monter les Édues sur la droite par un autre chemin.
Livre VII, chapitre XLVI
XLVI. De la plaine et du pied de la colline jusqu’au mur de la ville il y avait douze cents pas en ligne droite, sans compter les sinuosités du terrain. Les détours qu’il fallait faire pour monter moins à pic augmentaient la distance. À mi-côte, les Gaulois avaient tiré en longueur, et suivant la disposition du terrain, un mur de six pieds de haut et formé de grosses pierres, pour arrêter notre attaque ; et laissant vide toute la partie basse, ils avaient entièrement garni de troupes la partie supérieure de la colline jusqu’au mur de la ville. Au signal donné, nos soldats arrivent promptement aux retranchements, les franchissent et se rendent maîtres de trois camps. Le succès de cette attaque avait été si rapide, que Teutomatos, roi des Nitiobroges, surpris dans sa tente, où il reposait au milieu du jour, s’enfuit nu jusqu’à la ceinture, eut son cheval blessé, et n’échappa qu’avec peine aux mains des pillards.
Livre VII, chapitre XLVII
XLVII. César ayant atteint son but (11), fait sonner la retraite et faire halte à la dixième légion, qui l’accompagnait. Mais les autres n’avaient pas entendu le son de la trompette, parce qu’elles étaient au-delà d’un vallon assez large ; et bien que, pour obéir aux ordres de César, les lieutenants et tribuns s’efforçassent de les retenir, entraînées par l’espérance d’une prompte victoire, par la fuite des ennemis, par leurs anciens succès, et ne voyant rien de si difficile qu’elles n’en pussent triompher par leur courage, elles ne cessèrent leur poursuite qu’aux pieds des murs et jusqu’aux portes de la ville. Un cri s’étant alors élevé de toutes les parties de l’enceinte, ceux qui étaient les plus éloignés, effrayés de cette confusion soudaine, croient les Romains dans la ville et se précipitent des murs. Les mères jettent du haut des murailles des habits et de l’argent, et s’avançant, le sein découvert, les bras étendus, elles supplient les Romains de les épargner et de ne pas agir comme à Avaricum, où l’on n’avait fait grâce, ni aux femmes ni aux enfants. Quelques-unes, s’aidant de main en main à descendre du rempart, se livrèrent aux soldats. L. Fabius, centurion de la huitième légion, qui, ce jour même, avait dit dans les rangs, qu’excité par les récompenses d’Avaricum, il ne laisserait à personne le temps d’escalader le mur ayant lui, ayant pris trois de ses soldats, se fit soulever par eux et monta sur le mur. Il leur tendit la main à son tour, et les fit monter un à un.