Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 11)
Nous, simples particuliers, redoublons de zèle pour le sort des Grecs ; protestons en leur faveur à la face du monde ; combattons pour eux ; recueillons à nos foyers leurs enfants exilés, après avoir trouvé l’hospitalité dans leurs ruines.
En attendant des jours plus prospères, nous recevons et nous sollicitons à la fois de la munificence publique ce qu’elle nous adresse de tous côtés pour nos illustres suppliants. Nous remercions cette généreuse et brillante jeunesse qui lève un tribut sur ses plaisirs pour secourir le malheur. Nous savons ce qu’elle vaut, cette jeunesse française ! Que ne pourrait-on point faire avec elle en lui parlant son langage, en la dirigeant, sans l’arrêter, sur le penchant de son génie ; toujours prête à se sacrifier, toujours prête à faire dire à quelque nouveau Périclès : " L’année a perdu son printemps ! "
Nous voulons aussi témoigner notre gratitude à ces officiers de toutes armes qui viennent nous offrir leur expérience, leur bras et leur vie. Telle est la puissance du courage et du talent, que quelques hommes peuvent seuls faire pencher la victoire du côté de la justice, ou donner le temps, en arrêtant la mauvaise fortune, d’arriver à une médiation que tous les intérêts doivent désirer.
Quelles que soient les déterminations de la politique, la cause des Grecs est devenue la cause populaire. Les noms immortels de Sparte et d’Athènes semblent avoir touché le monde entier : dans toutes les parties de l’Europe il s’est formé des sociétés pour secourir les Hellènes ; leurs malheurs et leur vaillance ont rattaché tous les cœurs à leur liberté. Des vœux et des offrandes leur arrivent jusque des rivages de l’Inde, du fond des déserts de l’Amérique : cette reconnaissance du genre humain met le sceau à la gloire de la Grèce.
OPINION
SUR LE
PROJET DE LOI RELATIF A LA RÉPRESSION DES DÉLITS
COMMIS DANS LES ÉCHELLES DU LEVANT
Messieurs, j’ai remarqué dans le projet de loi soumis à votre examen une lacune considérable, et qu’il est, selon moi, de la dernière importance de remplir.
Le projet parle de contraventions, délits et crimes commis dans les échelles du Levant ; mais il ne définit point ces contraventions, ces délits et crimes ; il annonce seulement qu’il les punit par les lois pénales françaises, quand ils se commettent.
On est donc réduit à remonter, par l’infliction des peines, à la connaissance des délits : cela est dans l’ordre, puisqu’il ne s’agit ici que d’une loi de procédure, et que l’on peut toujours connaître les délits par la loi pénale, celle-ci désignant toujours et nécessairement le délit ou le crime qui provoque son application.
Mais s’il arrive qu’il y ait des contraventions, des délits et des peines qui n’aient point été prévus, et que par conséquent aucun châtiment ne menace, il en résulte que ces contraventions, délits et crimes, ne peuvent être atteints par les lois pénales existantes jusqu’à ce qu’ils aient été rangés dans la série des contraventions, des délits et des crimes connus et signalés.
Ainsi, par exemple, il a été loisible d’entreprendre la traite des noirs jusqu’au jour où une loi l’a défendue. Eh bien, un crime pour le moins aussi effroyable, que je nommerai la traite des blancs, se commet dans les mers du Levant, et c’est ce crime que mon amendement vous propose de rappeler, afin qu’il puisse tomber sous la vindicte des lois françaises.
Je vais, messieurs, développer ma pensée.
Si la loi contre la traite des noirs s’était exprimée d’une manière plus générale ; si, au lieu de dire, comme elle le dit : Toute part quelconque qui sera prise au trafic connu sous le nom de la traite des noirs sera punie, etc., elle avait dit seulement au trafic des esclaves, je n’aurais eu, messieurs, aucun amendement à proposer. Le projet de loi actuel parlant en général des contraventions, délits et crimes qui ont lieu dans les échelles du Levant, et le crime du trafic des esclaves s’y commettant tous les jours, il serait clair que le crime que je désigne serait enveloppé dans le présent projet de loi. Mais la loi de 1818 ne parle pas d’une manière générale du crime contre la liberté des hommes ; elle borne sa prohibition à la seule traite des noirs. Or, voici, messieurs, l’étrange résultat que cette prohibition spéciale peut produire dans les échelles du Levant et de Barbarie.
Je suppose qu’un bâtiment chargé d’esclaves noirs, partant d’Alger, de Tunis, de Tripoli, apporte son odieuse cargaison à Alexandrie : ce délit est prévu par vos lois : les consuls d’Alger, de Tunis, de Tripoli, informent en vertu de la loi que vous allez rendre, et le capitaine coupable est puni en vertu de la loi de 1818 contre la traite.
Eh bien, messieurs, au moment même où le vaisseau négrier arrive à Alexandrie, entre dans le port un autre vaisseau, chargé de malheureux esclaves grecs, enlevés aux champs dévastés d’Argos et d’Athènes : aucune information ne peut être commencée contre les fauteurs d’un pareil crime. Vos lois puniront dans le même lieu, dans le même port, à la même heure, le capitaine qui aura vendu un homme noir, et elles laisseront échapper celui qui aura trafiqué d’un homme blanc.
Je vous le demande, messieurs, cette anomalie monstrueuse peut-elle subsister ? Le seul énoncé de cette anomalie ne révolte-t-il pas le cœur et l’esprit, la justice et la raison, la religion et l’humanité ?
C’est cette disparate effrayante que je vous propose de détruire par le moyen le plus simple, sans blesser le caractère du projet de loi qui fait l’objet de la présente discussion.
Ne craignez pas, messieurs, que je vienne vous faire ici un tableau pathétique des malheurs de la Grèce, que je vous entraîne dans ce champ de la politique étrangère où il ne vous conviendrait peut-être pas d’entrer. Plus mes sentiments sont connus sur ce point, plus je mettrai de réserve dans mes paroles. Je me contente de demander la répression d’un crime énorme, abstraction faite des causes qui ont produit ce crime et de la politique que l’Europe chrétienne a cru devoir suivre. Si cette politique est erronée, elle sera punie, car les gouvernements n’échappent pas plus aux conséquences de leurs fautes que les individus.
Il est de notoriété publique que des femmes, des enfants, des vieillards, ont été transportés dans des vaisseaux appartenant à des nations civilisées, pour être vendus comme esclaves dans les différents bazars de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. Ces enfants, ces femmes, ces vieillards sont de la race blanche dont nous sommes ; ils sont chrétiens comme nous ; et je dirais qu’ils sont nés dans cette Grèce, mère de la civilisation, si je ne m’étais interdit tous les souvenirs qui pourraient ôter le calme à vos esprits.
A Dieu ne plaise que je veuille diminuer l’horreur qu’inspire la traite des noirs ! mais enfin je parle devant des chrétiens, je parle devant de vénérables prélats d’une Église naguère persécutée. Quand on arrache un nègre à ses forêts, on le transporte dans un pays civilisé ; il y trouve des fers, il est vrai, mais la religion, qui ne peut rien pour sa liberté dans ce monde, quoiqu’elle ait prononcé l’abolition de l’esclavage ; la religion, qui ne peut le défendre contre les passions des hommes, console du moins le pauvre nègre, et lui assure dans une autre vie cette délivrance que l’on trouve près du Réparateur de toutes les injustices, près du Père de toutes les miséricordes.
Mais l’habitant du Péloponèse et de l’Archipel, arraché aux flammes et aux ruines de sa patrie ; la femme enlevée à son mari égorgé ; l’enfant ravi à la mère dans les bras de laquelle il a été baptisé, toute cette race est civilisée et chrétienne. A qui est-elle vendue ? à la barbarie et au mahométisme ! Ici le crime religieux vient se joindre au crime civil et politique, et l’individu qui le commet est coupable au tribunal du Dieu des chrétiens comme au tribunal des nations policées ; il est coupable des apostasies qui suivront des ventes réprouvées du ciel, comme il est responsable des autres misères qui en seront dans ce monde la conséquence inévitable.
Dira-t-on qu’on ne peut assimiler ce que j’appelle la traite des blancs à la traite des noirs, puisque les marchands chrétiens n’achètent pas des blancs pour les revendre ensuite dans les différents marchés du Levant ?
Ce serait là, messieurs, une dénégation sans preuve à laquelle vous pourriez attribuer plus ou moins de valeur. Je pourrais toujours dire que puisque des esclaves blancs sont vendus dans les marchés du Caire, dans les ports de la Barbarie, rien ne démontre que les mêmes chrétiens infidèles à leur foi, rebelles aux lois de leur pays, qui se livrent encore à la traite des noirs, se fissent plus de scrupule d’acheter et de vendre un blanc qu’un noir. Vous niez le crime ? Eh bien, s’il ne se commet pas, la loi ne serait pas appliquée ; mais elle existera comme une menace de votre justice, comme un témoignage de votre gloire, de votre religion, de votre humanité, et j’ose dire comme un monument de la reconnaissance du monde envers la patrie des lumières.
Mais à présent, messieurs, que j’ai bien voulu, pour la force de l’argumentation, combattre a priori la dénégation pure et simple, si elle m’était opposée, les raisonnements du second degré de logique ne laisseraient plus vestige de la dénégation.
Un crime est-il toujours un et entier ? N’y a-t-il assassinat, par exemple, que lorsque l’homme est mort du coup qu’on lui a porté ? La loi n’a-t-elle pas assimilé au crime tout ce qui sert à le faire commettre ? N’enveloppe-t-elle pas dans ses arrêts les complices du criminel comme le criminel lui-même ?
" Les complices d’un crime ou d’un délit, dit le Code pénal, art. 59 et 60, livre II, seront punis de la même peine que les auteurs mêmes de ce crime ou de ce délit, sauf les cas où la loi en aurait disposé autrement. Seront punis de la même peine ceux qui auront, avec connaissance, aidé ou assisté l’auteur ou les auteurs de l’action dans les faits qui l’auront préparée ou facilitée, ou dans ceux qui l’auront consommée. "
On dira que les chrétiens dans le Levant n’achètent pas et ne vendent pas des esclaves blancs : mais n’ont-ils jamais nolisé de bâtiments pour les transporter du lieu où ils avaient subi la servitude au marché où ils devaient être vendus ? Ne sont-ils pas ainsi devenus les courtiers d’un commerce infâme ? N’ont-ils pas ainsi reçu le prix du sang ? Eh quoi ! ces hommes qui ont entendu les cris des enfants et des mères, qui ont entassé dans la cale de leurs vaisseaux des Grecs demi-brûlés, couverts du sang de leur famille égorgée ; ces hommes qui ont embarqué ces chrétiens esclaves avec le marchand turc qui allait, pour quelques piastres, les livrer à l’apostasie et à la prostitution, ces hommes ne seraient pas coupables !
Ici il est évident que le complice est, pour ainsi dire, plus criminel même ; car, s’il n’avait pas, pour un vil gain, fourni des moyens de transport, les malheureuses victimes seraient du moins restées dans les ruines de leur patrie ; et qui sait si la victoire ou la politique, ramenant enfin la Croix triomphante, ne les eût pas rendues un jour à la religion et à la liberté ?
Observez d’ailleurs, messieurs, une chose qui tranche la question. Mon amendement, qui n’est autre chose, comme vous le verrez bientôt, que l’article 1er de la loi du 15 avril 1818, s’exprime d’une manière étendue comme cet article ; il ne renferme pas le crime dans le fait unique de l’achat et de la vente de l’esclave : le bon sens et l’efficacité de la loi voulaient qu’il fût ainsi rédigé.
Un vaisseau arrive sur la côte de l’Afrique pour faire la traite, le capitaine trouve une moisson abondante, et si abondante, que son navire ne suffit pas pour la porter ; un autre vaisseau survient, le capitaine le nolise, y verse une partie de sa cargaison. Le vaisseau nolisé part pour les Antilles ; il est rencontré et arrêté, bien que le capitaine de ce vaisseau n’ait acheté ni ne doive vendre pour son compte les esclaves dont il ne fait que le commerce interlope. Ce capitaine comparaît devant les tribunaux, et il est condamné ; et pourquoi ? parce que la loi du 15 avril 1818 dit très justement : " Toute part quelconque qui serait prise au trafic connu sous le nom de la traite des noirs. "
Voilà précisément le cas de ces affreux nolis qui ont lieu dans la Méditerranée, et voilà le crime que mon amendement est destiné à prévenir.
Je veux croire, messieurs, qu’aucun navire français n’a taché son pavillon blanc dans ce damnable trafic, qu’aucun sujet des descendants du saint roi qui mourut à Tunis pour la délivrance des chrétiens n’a eu la main dans ces abominations ; mais, quel que soit le criminel, que je ne recherche point, le crime certainement a été commis : or, il me semble qu’il est de. notre devoir rigoureux de le tenir au moins sous le coup d’une menace.
Il y a, messieurs, des articles que l’on peut oublier d’insérer dans une loi, mais qu’on ne peut refuser d’y admettre lorsqu’une fois ils ont été proposés. J’ose donc espérer que messieurs les ministres du roi eux-mêmes seront favorables à l’amendement dont je vais donner la lecture à la chambre. Lorsque j’avais l’honneur de siéger avec eux dans le conseil de Sa Majesté, je sais avec quel empressement ils adoptèrent une réponse à la dépêche d’un cabinet étranger pour essayer de mettre un terme au déchirement de la Grèce. Je me plais à révéler ces sentiments qui font leur honneur, et j’espère que si la politique nous divise, l’humanité au moins nous réunira.
Je me résume, messieurs.
Si la loi sur la traite des noirs avait été moins particulière dans l’énoncé des délits et crimes qu’elle condamne, le projet de loi que nous examinons embrassant les crimes et délits qui se commettent dans les échelles du Levant, je n’aurais eu aucun amendement à proposer.
Mais comme la loi contre la traite borne son action à ce qui regarde les esclaves de la race noire, elle laisse tout pouvoir d’agir aux hommes qui voudraient faire le commerce des esclaves de race blanche dans les échelles du Levant, et met les coupables, visiblement hors de l’atteinte de la loi contre la traite des noirs.
Je propose de remédier à ce mal par un amendement qui n’est autre, comme je l’ai dit, que le premier article de la loi sur la traite des noirs, mais généralisé et étendu sur toutes les races d’esclaves. Je n’ajoute rien dans le projet de loi actuel à l’énoncé des peines, et je ne change rien à la juridiction des tribunaux. Ce projet de loi déclarant que les contraventions, les délits et les crimes commis dans les échelles du Levant et de Barbarie sont punis par les lois françaises, il est évident que la loi contre la traite des noirs est comprise dans les lois françaises, et que les peines que cette loi statue seront applicables aux crimes et délits mentionnés dans mon amendement. J’évite ainsi tout naturellement d’entrer dans le système d’une loi pénale ; mon amendement reste ce qu’il doit être, un degré de plus de procédure dans le cours d’une loi de procédure.
Il n’innove rien dans la matière pénale, il ne fait qu’étendre une disposition d’une loi déjà existante ; il applique seulement à l’esclavage en général ce qui, dans une de vos lois, se bornait à un esclavage particulier. Je ne crois donc pas, messieurs, qu’il soit possible de faire une objection un peu solide contre un amendement que réclament également votre religion, votre justice, votre humanité, et qui se place si naturellement dans le projet de loi sur lequel vous allez voter, qu’on dirait qu’il en est partie inhérente et indispensable.
Considéré dans ses rapports avec les affaires du monde, l’amendement est aussi sans le moindre inconvénient. Le terme générique que j’emploie n’indique aucun peuple particulier. J’ai couvert le Grec du manteau de l’esclave afin qu’on ne le reconnût pas et que les signes de sa misère rendissent au moins sa personne inviolable à la charité du chrétien.
AMENDEMENT
A l’article 1er du projet de loi sur la répression des crimes commis par des Français dans les échelles du Levant, et devant former le second paragraphe de cet article.
« Est réputée contravention, délit et crime, selon la gravité des cas, conformément à la loi du 15 avril 1818, toute part quelconque qui serait prise par des sujets et des navires français, en quelque lieu, sous quelque condition et prétexte que ce soit, et par des individus étrangers dans les pays soumis à la domination française, au trafic des esclaves dans les échelles du Levant et de Barbarie. »
PRÉFACE
DE L’ÉDITION DE 1827.
Lorsqu’en 1806 j’entrepris le voyage d’outre-mer, Jérusalem étoit presque oubliée ; un siècle antireligieux avoit perdu mémoire du berceau de la religion : comme il n’y avoit plus de chevaliers, il sembloit qu’il n’y eût plus de Palestine.
Le dernier voyageur dans le Levant, M. le comte de Volney, avoit donné au public d’excellents renseignements sur la Syrie, mais il s’étoit borné à des détails généraux sur le gouvernement de la Judée. De ce concours de circonstances il résultoit que Jérusalem, d’ailleurs si près de nous, paraissoit être au bout du monde : l’imagination se plaisoit à semer des obstacles et des périls sur les avenues de la cité sainte. Je tentai l’aventure, et il m’arriva ce qui arrive à quiconque marche sur l’objet de sa frayeur : le fantôme s’évanouit. Je fis le tour de la Méditerranée sans accidents graves, retrouvant Sparte, passant à Athènes, saluant Jérusalem, admirant Alexandrie, signalant Carthage, et me reposant du spectacle de tant de ruines dans les ruines de l’Alhambra.
J’ai donc eu le très petit-mérite d’ouvrir la carrière et le très-grand plaisir de voir qu’elle a été suivie après moi. En effet, mon Itinéraire fut à peine publié qu’il servit de guide à une foule de voyageurs. Rien ne le recommande au public que son exactitude ; c’est le livre de poste des ruines : j’y marque scrupuleusement les chemins, les habitacles et les stations de la gloire. Plus de quinze cents Anglois ont visité Athènes dans ces dernières années ; et lady Stanhope, en Syrie, a renouvelé l’histoire des princesses d’Antioche et de Tripoli.
Quand je n’aurois eu en allant en Grèce et en Palestine que le bonheur de tracer la route aux talents qui devoient nous faire connoître ces pays des beaux et grands souvenirs, je me féliciterois encore de mon entreprise. On a vu à Paris les Panoramas de Jérusalem et d’Athènes ; l’illusion étoit complète ; je reconnus au premier coup d’œil les monuments et les lieux que j’avois indiqués. Jamais voyageur ne fut mis à si rude épreuve : je ne pouvois pas m’attendre qu’on transportât Jérusalem et Athènes à Paris pour me convaincre de mensonge ou de vérité. La confrontation avec les témoins m’a été favorable : mon exactitude s’est trouvée telle, que des fragments de l’Itinéraire ont servi de programme et d’explication populaires aux tableaux des Panoramas.
L’Itinéraire a pris par les événements du jour un intérêt d’une espèce nouvelle : il est devenu, pour ainsi dire, un ouvrage de circonstance, une carte topographique du théâtre de cette guerre sacrée sur laquelle tous les peuples ont aujourd’hui les yeux attachés. Il s’agit de savoir si Sparte et Athènes renaîtront, ou si elles resteront à jamais ensevelies dans leur poussière. Malheur au siècle, témoin passif d’une lutte héroïque, qui croiroit qu’on peut, sans périls comme sans pénétration de l’avenir, laisser immoler une nation ! Cette faute, ou plutôt ce crime, seroit tôt ou tard suivi du plus rude châtiment.
Il n’est pas vrai que le droit politique soit toujours séparé du droit naturel : il y a des crimes qui, en troublant l’ordre moral, troublent l’ordre social, et motivent l’intervention politique. Quand l’Angleterre prit les armes contre la France en 1793, quelle raison donna-t-elle de sa détermination ? Elle déclara qu’elle ne pouvait plus être en paix avec un pays où la propriété était violée, où les citoyens étoient bannis, où les prêtres étoient proscrits, où toutes les lois qui protègent l’humanité et la justice étoient abolies. Et l’on soutiendroit aujourd’hui qu’il n’y a ni massacre, ni exil, ni expropriation en Grèce ! On prétendroit qu’il est permis d’assister paisiblement à l’égorgement de quelques millions de chrétiens !
Des esprits détestables et bornés, qui s’imaginent qu’une injustice, par cela seul qu’elle est consommée, n’a aucune conséquence funeste, sont la peste des États. Quel fut le premier reproche adressé pour l’extérieur, en 1789, au gouvernement monarchique de la France ? Ce fut d’avoir souffert le partage de la Pologne. Ce partage, en faisant tomber la barrière qui séparoit le nord et l’orient du midi et de l’occident de l’Europe, a ouvert le chemin aux armées qui tour à tour ont occupé Vienne, Berlin, Moscou et Paris.
Une politique immorale s’applaudit d’un succès passager : elle se croit fine, adroite, habile ; elle écoute avec un mépris ironique le cri de la conscience et les conseils de la probité. Mais, tandis qu’elle marche et qu’elle se dit triomphante, elle se sent tout à coup arrêtée par les voiles dans lesquels elle s’enveloppoit ; elle tourne la tête et se trouve face à face avec une révolution vengeresse qui l’a silencieusement suivie. Vous ne voulez pas serrer la main suppliante de la Grèce ? Eh bien ! sa main mourante vous marquera d’une tache de sang, afin que l’avenir vous reconnoisse et vous punisse.
Lorsque je parcourus la Grèce, elle étoit triste, mais paisible : le silence de la servitude régnoit sur ses monuments détruits ; la liberté n’avoit point encore fait entendre le cri de sa renaissance du fond du tombeau d’Harmodius et d’Aristogiton, et les hurlements des esclaves noirs de l’Abyssinie n’avoient point répondu à ce cri. Le jour je n’entendois, dans mes longues marches, que la longue chanson de mon pauvre guide ; la nuit je dormois tranquillement à l’abri de quelques lauriers-roses, au bord de l’Eurotas. Les ruines de Sparte se taisoient autour de moi ; la gloire même étoit muette : épuisé par les chaleurs de l’été, l’Eurotas versoit à peine un peu d’eau pure entre ses deux rivages, comme pour laisser plus d’espace au sang qui alloit bientôt remplir son lit. Modon, où je foulai pour la première fois la terre sacrée des Hellènes, n’étoit pas l’arsenal des hordes d’Ibrahim ; Navarin ne rappeloit que Nestor et Pylos ; Tripolizza, où je reçus les firmans pour passer l’isthme de Corinthe, n’étoit pas un amas de décombres noircis par les flammes, et dans lesquels tremble une garnison de bourreaux mahométans, disciplinée par des renégats chrétiens. Athènes étoit un joli village, qui mêloit les arbres verts de ses jardins aux colonnes du Parthénon. Les restes des sculptures de Phidias n’avoient point encore été entassés pour servir d’abri à un peuple redevenu digne de camper dans ces remparts immortels. Et où sont mes hôtes de Mégare ? Ont-ils été massacrés ? Des vaisseaux chrétiens ont-ils transporté leurs enfants aux marchés d’Alexandrie ? Des bâtiments de guerre construits à Marseille pour le pacha d’Égypte, contre les vrais principes de la neutralité, ont-ils escorté ces convois de chair humaine vivante, ou ces cargaisons de mutilations triomphales qui vont décorer les portes du sérail ?