Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 12)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Chose déplorable ! j’ai cru peindre la désolation en peignant les ruines d’Argos, de Mycènes, de Lacédémone ; et si l’on compare mes récits à ceux qui nous viennent aujourd’hui de la Morée, il semble que j’aie voyagé en Grèce au temps de sa prospérité et de sa splendeur !

J’ai pensé qu’il étoit utile pour la cause des Grecs de joindre à cette nouvelle préface de l’Itinéraire ma Note sur la Grèce, mon Opinion à la chambre des pairs à l’appui de mon amendement sur le projet de loi pour la répression des délits commis dans les échelles du Levant, et même la page du discours que j’ai lu à l’Académie, page où j’exprimois mon admiration pour les anciens comme pour les nouveaux Hellènes. On trouvera ainsi réuni tout ce que j’ai jamais écrit sur la Grèce, en exceptant toutefois quelques livres des Martyrs.

J’ai offert dans la Note un moyen simple et facile d’émanciper les Grecs, et j’ai plaidé leur cause auprès des souverains de l’Europe ; par l’amendement, je me suis adressé au premier corps politique de la France, et ce noble tribunal a prononcé une magnanime sentence en faveur de mes illustres clients.

La Note présente la Grèce telle que des barbares la font aujourd’hui, l’Itinéraire la montre telle que d’autres barbares l’avoient faite autrefois. La Note, indépendamment de son côté politique, est donc une espèce de complément de l’Itinéraire. Si la nouvelle édition de cet ouvrage tombe jamais entre les mains des Hellènes, ils verront du moins que je n’ai pas été ingrat : l’Itinéraire fait foi de l’hospitalité qu’ils m’ont donnée ; la Note témoigne de la reconnoissance que j’ai gardée de cette hospitalité.

Au surplus, on pourra remarquer que j’ai jugé les Turcs dans l’Itinéraire comme je les juge dans la Note, bien qu’un espace de vingt années sépare les époques où ces deux ouvrages ont été écrits.

Les affaires de la Grèce se présentoient naturellement à mon esprit en m’occupant de la réimpression de l’Itinéraire : j’aurois cru commettre un sacrilége de les passer sous silence dans cette préface. Il ne faut point se lasser de réclamer les droits de l’humanité : je ne regrette que de manquer de cette voix puissante qui soulève une indignation généreuse au fond des cœurs, et qui fait de l’opinion une barrière insurmontable aux desseins de l’iniquité.

PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Si je disois que cet Itinéraire n’était point destiné à voir le jour, que je le donne au public à regret et comme malgré moi, je dirois la vérité, et vraisemblablement on ne me croiroit pas.

Je n’ai point fait mon voyage pour l’écrire ; j’avois un autre dessein ; ce dessein, je l’ai rempli dans les Martyrs. J’allais chercher des images ; voilà tout.

Je n’ai pu voir Sparte, Athènes, Jérusalem, sans faire quelques réflexions. Ces réflexions ne pouvoient entrer dans le sujet d’une épopée, elles sont restées sur mon journal de route : je les publie aujourd’hui dans ce que j’appelle Itinéraire de Paris à Jérusalem, faute d’avoir trouvé un titre plus convenable à mon sujet.

Je prie donc le lecteur de regarder cet Itinéraire moins comme un voyage que comme des Mémoires d’une année de ma vie. Je ne marche point sur les traces des Chardin, des Tavernier, des Chandler, des Mungo Park, des Humboldt : je n’ai point la prétention d’avoir connu des peuples chez lesquels je n’ai fait que passer. Un moment suffit au peintre de paysage pour crayonner un arbre, prendre une vue, dessiner une ruine : mais des années entières sont trop courtes pour étudier les mœurs des hommes et pour approfondir les sciences et les arts.

Toutefois, je sais respecter le public, et l’on auroit tort de penser que je livre au jour un ouvrage qui ne m’a coûté ni soins, ni recherches, ni travail : on verra que j’ai scrupuleusement rempli mes devoirs d’écrivain. Quand je n’aurois fait que donner une description détaillée des ruines de Lacédémone, découvrir un nouveau tombeau à Mycènes, indiquer les ports de Carthage ; je mériterois encore la bienveillance des voyageurs.

J’avois commencé à mettre en latin les deux Mémoires de l’Introduction, destinés à une académie étrangère ; il est juste que ma patrie ait la préférence.

Cependant, je dois prévenir le lecteur que cette Introduction est d’une extrême aridité. Elle n’offre qu’une suite de dates et de faits, dépouillés de tout ornement ; on peut la passer sans inconvénient, pour éviter l’ennui attaché à ces espèces de tables chronologiques.

Dans un ouvrage du genre de cet Itinéraire, j’ai dû souvent passer des réflexions les plus graves aux récits les plus familiers : tantôt m’abandonnant à mes rêveries sur les ruines de la Grèce, tantôt revenant aux soins du voyageur, mon style a suivi nécessairement le mouvement de ma pensée et de ma fortune. Tous les lecteurs ne s’attacheront donc pas aux mêmes endroits : les uns ne chercheront que mes sentiments, les autres n’aimeront que mes aventures ; ceux-ci me sauront gré des détails positifs que j’ai donnés sur beaucoup d’objets, ceux-là s’ennuieront de la critique des arts, de l’étude des monuments, des digressions historiques. Au reste, c’est l’homme beaucoup plus que l’auteur que l’on verra partout ; je parle éternellement de moi, et j’en parlois en sûreté, puisque je ne comptois point publier ces Mémoires. Mais comme je n’ai rien dans le cœur que je craigne de montrer au dehors, je n’ai rien retranché de mes notes originales. Enfin, j’aurai atteint le but que je me propose si l’on sent d’un bout à l’autre de cet ouvrage une parfaite sincérité. Un voyageur est une espèce d’historien : son devoir est de raconter fidèlement ce qu’il a vu ou ce qu’il a entendu dire ; il ne doit rien inventer, mais aussi il ne doit rien omettre ; et quelles que soient ses opinions particulières, elles ne doivent jamais l’aveugler au point de taire ou de dénaturer la vérité.

Je n’ai point chargé cet Itinéraire de notes ; j’ai seulement réuni à la fin de l’ouvrage trois opuscules qui éclaircissent mes propres travaux :

1° L’Itinéraire latin de Bordeaux à Jérusalem : il trace le chemin que suivirent depuis les croisés, et c’est pour ainsi dire le premier pèlerinage à Jérusalem : cet Itinéraire ne se trouvoit jusque ici que dans les livres connus des seuls savants ;

2° La dissertation de d’Anville sur l’ancienne Jérusalem : dissertation très-rare, et que le savant M. de Sainte-Croix regardait avec raison comme le chef-d’œuvre de l’auteur ;

3° Un Mémoire inédit sur Tunis.

J’ai reçu beaucoup de marques d’intérêt durant le cours de mon voyage. M. le général Sebastiani, MM. Vial, Fauvel, Drovetti, Saint-Marcel, Caffe, Devoise, etc., trouveront leurs noms cités avec honneur dans cet Itinéraire : rien n’est doux comme de publier les services qu’on a reçus.

La même raison m’engage à parier de quelques autres personnes à qui je dois aussi beaucoup de reconnoissance.

M. Boissonade s’est condamné, pour m’obliger, à la chose la plus ennuyeuse et la plus pénible qu’il y ait au monde : il a revu les épreuves des Martyrs et de l’Itinéraire. J’ai cédé à toutes ses observations, dictées par le goût le plus délicat, par la critique la plus éclairée et la plus saine. Si j’ai admiré sa rare complaisance, il a pu connoître ma docilité.

M. Guizot, qui possède aussi ces connoissances que l’on avoit toujours autrefois avant d’oser prendre la plume, s’est empressé de me donner les renseignements qui pouvoient m’être utiles. J’ai trouvé en lui cette politesse et cette noblesse de caractère qui font aimer et respecter le talent.

Enfin, des savants distingués ont bien voulu éclaircir mes doutes et me faire part de leurs lumières ; j’ai consulté MM. Malte-Brun et Langlès : je ne pouvois mieux m’adresser pour tout ce qui concerne la géographie et les langues anciennes et modernes de l’Orient.

Comme mille raisons peuvent m’arrêter dans la carrière littéraire au point où je suis parvenu, je veux payer ici toutes mes dettes. Des gens de lettres ont mis en vers plusieurs morceaux de mes ouvrages ; j’avoue que je n’ai connu qu’assez tard le grand nombre d’obligations que j’avois aux Muses sous ce rapport. Je ne sais comment, par exemple, une pièce charmante, intitulée le Voyage du Poëte, a pu si longtemps m’échapper. L’auteur de ce petit poëme, M. de Saint-Victor, a bien voulu embellir mes descriptions sauvages et répéter sur sa lyre une partie de ma chanson du désert. J’aurais dû l’en remercier plus tôt. Si donc quelques écrivains ont été justement choqués de mon silence quand ils me faisoient l’honneur de perfectionner mes ébauches, ils verront ici la réparation de mes torts. Je n’ai jamais l’intention de blesser personne, encore moins les hommes de talent qui me font jouir d’une partie de leur gloire en empruntant quelque chose à mes écrits. Je ne veux point me brouiller avec les neuf Sœurs, même au moment où je les abandonne. Eh ! comment n’aimerois-je pas ces nobles et généreuses immortelles ! elles seules ne sont pas devenues mes ennemies lorsque j’ai obtenu quelques succès ; elles seules encore, sans s’étonner d’une vaine rumeur, ont opposé leur opinion au déchaînement de la malveillance. Si je ne puis faire vivre Cymodocée, elle aura du moins la gloire d’avoir été chantée par un des plus grands poëtes de nos jours, et par l’homme qui, de l’aveu de tous, juge et apprécie le mieux les ouvrages des autres.

Quant aux censeurs qui jusqu’à présent ont parlé de mes ouvrages, plusieurs m’ont traité avec une indulgence dont je conserve la reconnoissance la plus vive : je tâcherai d’ailleurs, dans tous les cas et dans tous les temps, de mériter les éloges, de profiter des critiques, et de pardonner aux injures.

PRÉFACE

DE LA TROISIÈME ÉDITION

J’ai revu le style de cet Itinéraire avec une attention scrupuleuse, et j’ai, selon ma coutume, écouté les conseils de la critique. On a paru désapprouver généralement les citations intercalées dans le texte ; je les ai rejetées à la fin de chaque volume : débarrassé de ces richesses étrangères, le récit marchera peut-être avec plus de rapidité.

Dans les deux premières éditions de l’Itinéraire, j’avais rappelé, à propos de Carthage, un livre italien que je ne connaissois pas. Le vrai titre de ce livre est : Ragguaglio del Viaggio compendioso di un Dilettante antiquario, sors preso da corsari, condotto in Barberia e felicemente ripatriato ; Milano, 1805. On m’a prêté cet ouvrage : je n’ai pu découvrir distinctement si son auteur, le père Caroni, est de mon opinion touchant la position des ports de Carthage ; cependant, ils sont placés sur la carte du Ragguaglio là où je voudrois les placer. Il paroît donc que le père Caroni a suivi, comme moi, le sentiment de M. Humbert, officier du génie hollandois, qui commande à la Goulette. Tout ce que dit d’ailleurs l’antiquaire italien sur les ruines de la patrie d’Annibal est extrêmement intéressant : les lecteurs en achetant le Ragguaglio auront le double plaisir de lire un bon ouvrage et de faire une bonne action, car le père Caroni, qui a été esclave à Tunis, veut consacrer le prix de la vente de son livre à la délivrance de ses compagnons d’infortune : c’est mettre noblement à profit la science et le malheur : le Non ignara mali, miseris succurrere disco, est particulièrement inspiré par le sol de Carthage.

L’Itinéraire semble avoir été reçu du public avec indulgence ; on m’a fait cependant quelques objections auxquelles je me crois obligé de répondre.

On m’a reproché d’avoir pris mal à propos le Sousoughirli pour le Granique, et cela uniquement pour avoir le plaisir de faire le portrait d’Alexandre. En vérité, j’aurois pu dire du conquérant macédonien ce qu’en dit Montesquieu : Parlons-en tout à notre aise. Les occasions ne me manquoient pas ; et, par exemple, il eût été assez naturel de parler d’Alexandre à propos d’Alexandrie.

Mais comment un critique, qui s’est d’ailleurs exprimé avec décence sur mon ouvrage, a-t-il pu s’imaginer qu’aux risques de faire rire à mes dépens l’Europe savante, j’avois été de mon propre chef trouver le Granique dans le Sousoughirli ? N’étoit-il pas naturel de penser que je m’appuyois sur de grandes autorités ? Ces autorités étoient d’autant plus faciles à découvrir, qu’elles sont indiquées dans le texte. Spon et Tournefort jouissent, comme voyageurs, de l’estime universelle : or, ce sont eux qui sont les coupables, s’il y a des coupables ici. Voici d’abord le passage de Spon :

« Nous continuâmes notre marche le lendemain jusqu’à midi dans cette belle plaine de la Mysie ; puis nous vînmes à de petites collines. Le soir nous passâmes le Granique sur un pont de bois à piles de pierre, quoiqu’on l’eût pu aisément guéer, n’y ayant pas de l’eau jusqu’aux sangles des chevaux. C’est cette rivière que le passage d’Alexandre le Grand a rendue si fameuse, et qui fut le premier théâtre de sa gloire lorsqu’il marchoit contre Darius. Elle est presque à sec en été, mais quelquefois elle se déborde étrangement par les pluies. Son fond n’est que sablon et gravier ; et les Turcs, qui ne sont pas soigneux de tenir les embouchures de rivières nettes, ont laissé presque combler celle du Granique, ce qui empêche qu’elle ne soit navigable. Au village de Sousoughirli, qui n’en est qu’à une mousquetade, il y a un grand kan ou kiervansera, c’est-à-dire une hôtellerie à la mode du pays, de quoi M. Tavernier nous donne une longue et exacte description dans ses Voyages d’Asie. · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Ayant quitté le village des Buffles d’eau, car c’est ce que signifie en turc Sousoughirli, nous allâmes encore le long du Granique pendant plus d’une heure ; et à six milles de là M. le docteur Pierelin nous fit remarquer de l’autre côté de l’eau, assez loin de notre chemin, les masures d’un château qu’on croit avoir été bâti par Alexandre, après qu’il eut passé la rivière. »

Il est, je pense, assez clair que Spon prend comme moi la rivière du village de Sousoughirli, ou des Buffles d’eau, pour le Granique.

Tournefort est encore plus précis :

« Ce Granique, dont on n’oubliera jamais le nom tant qu’on parlera d’Alexandre, coule du sud-est au nord, et ensuite vers le nord-ouest, avant que de tomber dans la mer ; ses bords sont fort élevés du côté qui regarde le couchant. Ainsi les troupes de Darius avoient un grand avantage, si elles en avoient su profiter. Cette rivière, si fameuse par la première bataille que le plus grand capitaine de l’antiquité gagna sur ses bords, s’appelle à présent Sousoughirli, qui est le nom d’un village où elle passe ; et Sousoughirli veut dire le village des Buffles d’eau. »

Je pourrois joindre à ces autorités celle de Paul Lucas (Voyage de Turquie en Asie, liv. II, p. 131) ; je pourrois renvoyer le critique au grand Dictionnaire de la Martinière, au mot Granique, t. III, p. 160 ; à l’Encyclopédie, au même mot Granique, t. VII, p. 858 ; enfin, à l’auteur de l’Examen critique des Historiens d’Alexandre, p. 239 de la deuxième édition : il verroit dans tous ces ouvrages que le Granique est aujourd’hui le Sousou ou le Samsou, ou le Sousoughirli, c’est-à-dire que La Martinière, les encyclopédistes et le savant M. de Sainte-Croix s’en sont rapportés à l’autorité de Spon, de Wheler, de Paul Lucas et de Tournefort. La même autorité est reconnue dans l’Abrégé de l’Histoire générale des Voyages, par La Harpe, t. XXIX, p. 86. Quand un chétif voyageur comme moi a derrière lui des voyageurs tels que Spon, Wheler, Paul Lucas et Tournefort, il est hors d’atteinte, surtout lorsque leur opinion a été adoptée par des savants aussi distingués que ceux que je viens de nommer.

Mais Spon, Wheler, Tournefort, Paul Lucas, sont tombés dans une méprise, et cette méprise a entraîné celle de La Martinière, des encyclopédistes, de M. de Sainte-Croix et de M. de La Harpe. C’est une autre question : ce n’est pas à moi à m’ériger en maître et à relever les erreurs de ces hommes célèbres ; il me suffit d’être à l’abri sous leur autorité : je consens à avoir tort avec eux.

Je ne sais si je dois parler d’une autre petite chicane qu’on m’a faite au sujet de Kirkagach : j’avois avancé que le nom de cette ville n’existe sur aucune carte ; on a répondu que ce nom se trouve sur une carte de l’Anglois Arowsmith, carte presque inconnue en France : cette querelle ne peut pas être bien sérieuse.

Enfin, on a cru que je me vantois d’avoir découvert le premier les ruines de Sparte. Ceci m’humilie un peu, car il est clair qu’on a pris à la lettre le conseil que je donne dans la Préface de ma première édition, de ne point lire l’Introduction à l’Itinéraire : mais pourtant il restoit assez de choses sur ce sujet dans le corps même de l’ouvrage pour prouver aux critiques que je ne me vantois de rien. Je cite dans l’Introduction et dans l’Itinéraire tous les voyageurs qui ont vu Sparte avant moi ou qui ont parlé de ses ruines : Giambetti, en 1465 ; Giraud et Vernon, en 1676 ; Fourmont, en 1726 ; Leroy, en 1758 ; Riedsel, en 1773 ; Villoison et Fauvel, vers l’an 1780 ; Scrofani, en 1794, et Pouqueville, en 1798. Qu’on lise dans l’Itinéraire les pages où je traite des diverses opinions touchant les ruines de Sparte, et l’on verra s’il est possible de parler de soi-même avec moins de prétention. Comme il m’a paru néanmoins que quelques phrases relatives à mes très-foibles travaux n’étoient pas assez modestes, je me suis empressé de les supprimer ou de les adoucir dans cette troisième édition.

Cette bonne foi, à laquelle j’attache un grand prix, se fait sentir, du moins je l’espère, d’un bout à l’autre de mon voyage. Je pourrois citer en faveur de la sincérité de mes récits plusieurs témoignages d’un grand poids, mais je me contenterai de mettre sous les yeux du lecteur une preuve tout à fait inattendue de la conscience avec laquelle l’Itinéraire est écrit : j’avoue que cette preuve m’est extrêmement agréable.

S’il y a quelque chose qui puisse paroître singulier dans ma relation, c’est sans doute la rencontre que je fis du père Clément à Bethléem. Lorsqu’au retour de mon voyage on imprima dans le Mercure un ou deux fragments de l’Itinéraire, les critiques, en louant beaucoup trop mon style, eurent l’air de penser que mon imagination avoit fait tous les frais de l’histoire du père Clément. La lettre suivante fera voir si ce soupçon étoit bien fondé. La personne qui me fait l’honneur de m’écrire m’est tout à fait inconnue :

À MONSIEUR

MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND

AUTEUR DES MARTYRS

ET DE L’ITINÉRAIRE DE PARIS À JÉRUSALEM ET DE JÉRUSALEM À PARIS.

À PARIS.

Au Pérai, 20 juin.

« En lisant votre Voyage de Paris à Jérusalem, monsieur, j’ai vu avec une augmentation d’intérêt la rencontre que vous avez faite du père Clément à Bethléem. Je le connois beaucoup : il a été mon aumônier avant la révolution. J’ai été en correspondance avec lui pendant son séjour en Portugal, et il m’annonça son voyage à la Terre Sainte. J’ai été extrêmement touchée de l’idée qu’il a été oublié dans sa patrie ; mon mari et moi avons conservé pour lui toute la considération que méritent ses vertus et sa piété. Nous serions enchantés qu’il voulût revenir demeurer avec nous ; nous lui offrons le même sort qu’il avoit autrefois, et de plus la certitude de ne jamais nous quitter. Je croirois amener la bénédiction sur ma maison, si je le décidois à y rentrer. Il auroit la plus parfaite liberté pour tous ses exercices de piété ; il nous connoît, nous n’avons point changé. J’aurois le bonheur d’avoir tous les jours la messe d’un saint homme. Je voudrois, monsieur, lui faire toutes mes propositions, mais j’ignore comment les lui faire passer. Oserai-je vous demander si vous n’auriez pas conservé quelque relation dans ce pays, ou si vous connoîtriez quelque moyen de lui faire passer ma lettre ? Connoissant vos principes religieux, monsieur, j’espère que vous me pardonnerez, si je suis indiscrète, en faveur du motif qui me conduit.

« J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très-humble et obéissante servante,

« Belin de Nan. »

« À Madame de Nan, en son château du Pérai, près Vaas, par Château-du-Loir, département de la Sarthe. »

J’ai répondu à Mme Belin de Nan, et, par une seconde lettre, elle m’a permis d’imprimer celle que je donne ici. J’ai écrit aussi au père Clément à Bethléem, pour lui faire part des propositions de Mme Belin.

Enfin, j’ai eu le bonheur de recevoir sous mon toit quelques-unes des personnes qui m’ont donné si généreusement l’hospitalité pendant mon voyage, en particulier M. Devoise, consul de France à Tunis : ce fut lui qui me recueillit à mon arrivée d’Égypte. Mais j’ai de la peine à me consoler de n’avoir pas rencontré un des pères de Terre Sainte, qui a passé à Paris et qui m’a demandé plusieurs fois. J’ai lieu de croire que c’étoit le père Munos : j’aurois tâché de le recevoir avec un cœur limpido e bianco, comme il me reçut à Jaffa, et je lui aurois demandé à mon tour :

Sed tibi qui cursum venti, quæ fata dedere ?

J’oubliois de dire que j’ai reçu, trop tard pour en faire usage, des renseignements sur quelques nouveaux voyageurs en Grèce, dont les journaux ont annoncé le retour ; j’ai lu aussi, à la suite d’un ouvrage traduit de l’allemand, sur l’Espagne moderne, un excellent morceau intitulé les Espagnols du XIVe siècle. J’ai trouvé dans ce précis des choses extrêmement curieuses sur l’expédition des Catalans en Grèce et sur le duché d’Athènes, où régnoit alors un prince françois de la maison de Brienne. Montaner, compagnon d’armes des héros catalans, écrivit lui-même l’histoire de leur conquête. Je ne connois point son ouvrage, cité souvent par l’auteur allemand : il m’auroit été très-utile pour corriger quelques erreurs ou pour ajouter quelques faits à l’Introduction de l’Itinéraire.

PRÉFACE

DE LA TROISIÈME ÉDITION

Un rare spectacle a été donné au monde depuis la publication de la dernière édition de cette Note : deux princes ont tour à tour refusé l’empire, et se sont montrés également dignes de la couronne en renonçant à la porter.

Quoique cette couronne soit enfin restée sur la tête du grand-duc Nicolas, et que l’avant-propos de la Note parle de Constantin comme empereur, on n’a rien changé au texte de cet avant-propos. Il y a une politique commune à tous les rois : c’est celle qui est fondée sur les principes éternels de la religion et de la justice ; bien différente de cette politique qu’il faut accommoder aux temps et aux hommes, de cette politique qui vous oblige de rétracter le lendemain ce que vous avez écrit la veille, parce qu’un événement est arrivé, parce qu’un monarque a disparu.

Mais serait-ce le sort de cette Grèce infortunée de voir tourner contre elle jusqu’aux vertus mêmes qui la pourraient secourir ? Le temps employé à une lutte où les progrès des idées du siècle se sont fait remarquer au milieu de la résistance des mœurs nationales et militaires, ce temps a été perdu pour le salut d’un peuple dont on presse l’extermination : tandis que deux frères se renvoyaient généreusement le diadème, les Grecs, héritiers les uns des autres, se léguaient en mourant la couronne du martyre, et pas un d’eux n’a refusé d’en parer sa tête. Mais ces monarques à la façon de la religion, de la liberté et du malheur, se succèdent rapidement sur leur trône ensanglanté ; cette race royale sera bientôt épuisée : on ne saurait trop se hâter, si l’on en veut sauver le reste.

On assure qu’Ibrahim, arrivé à Patras, va faire transporter une partie de son armée à Missolonghi. Cette place, assiégée depuis près d’un an, et qui a résisté aux bandes tumultueuses de Reschid-Pacha, pourra-t-elle, avec des remparts à moitié détruits, des moyens de défense épuisés, une garnison affaiblie, résister aux brigands disciplinés d’Ibrahim ? Au moment même où l’on publie la nouvelle édition de cette Note, le voyageur cherche peut-être en vain Missolonghi, comme ce messager de l’ancienne Athènes qui en passant n’avait plus vu Olynthe. Nous invitons les monarques de la terre à délivrer des hommes dont le Roi des rois a peut-être à jamais brisé les chaînes. Nous écrivons peut-être sans le savoir sur le tombeau de la Grèce moderne, comme jadis nous avons écrit sur le tombeau de la Grèce antique.

Si la Grèce avait succombé une seconde fois, ce serait pour notre âge le grand crime de l’Europe chrétienne, l’œuvre illégitime de ce siècle, qui pourtant a rétabli la légitimité, la faute qui serait punie bien avant que ce siècle se soit écoulé. Toute injustice politique a sa conséquence inévitable, et cette conséquence est un châtiment. Dans l’ordre moral et religieux, ce châtiment n’est pas moins certain. Le sang des pères massacrés pour être restés fidèles à leur religion, la voix des fils tombés dans l’infidélité, ne manqueraient pas d’attirer sur nous les vengeances et les malédictions du ciel.

Et quelle double abomination ! Quoi ! ces vaisseaux de chrétiens qui ont porté en Europe les hordes mahométanes de l’Afrique pour égorger des chrétiens ont rapporté en Afrique les femmes et les enfants de ces chrétiens pour être vendus et réduits en servitude ! Et ces auteurs de la traite des blancs oseraient parler de l’abolition de la traite des nègres, oseraient prononcer des paroles d’humanité, oseraient se vanter de la philanthropie de leur politique !

Non, elles ne seront point admises à dire qu’elles étaient chrétiennes, ces générations qui auraient vu sans l’arrêter le massacre de tout un peuple chrétien. Vous n’étiez point chrétiens, répondra la Justice divine, vous qui demandiez des lois contre le sacrilège et qui laissiez changer en mosquées les temples du vrai Dieu ; vous n’étiez point chrétiens, vous qui appeliez la sévérité des tribunaux sur des écrits irréligieux et qui trouviez bon que le Coran fût enseigné aux enfants chrétiens tombés dans l’esclavage ; vous n’étiez pas chrétiens, vous qui multipliiez en France les monastères et qui laissiez violer en Orient les retraites des servantes du Seigneur ; vous n’étiez pas chrétiens, vous qui fréquentiez les hôpitaux, qui ne parliez que de charité et d’œuvres de miséricorde, et qui avez abandonné à toutes les douleurs quatre millions de chrétiens dont les plaies accusent votre charité ; vous n’étiez point chrétiens, vous qui vous faisiez un triomphe de ramener à l’Église catholique quelques-uns de vos frères protestants et qui avez souffert que vos frères du rit grec fussent contraints d’embrasser l’islamisme ; vous n’étiez pas chrétiens, vous qui vous unissiez pour approcher ensemble de la sainte table, et qui l’hostie sur les lèvres condamniez les adorateurs de la victime sans tache aux prostitutions de l’apostasie ! Vous avez dit avec le pharisien : " Je ne suis point comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères ; je jeûne deux fois la semaine. " Et Dieu vous préférera le publicain qui en s’accusant n’osait même lever les yeux au ciel.

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