Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 2)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. quelques écrivains, et en particulier M. Viennet, ont bien voulu se plaindre de n'avoir pas été nommés dans ce passage. L'auteur de la Note se fût fait un devoir de donner de justes éloges à cette foule de poètes et de prosateurs qui ont plaidé avec autant de générosité que de talent la cause des Hellènes, s'il avait pu supposer un moment qu'on attachât quelque importance à son suffrage, mais il était bien loin d'avoir la prétention d'être le dispensateur de la gloire. Quand il a cité les noms de cinq ou six écrivains, opposés sous d'autres rapports politiques, mais d'accord sur la question de la Grèce, il n'a voulu faire valoir qu'un argument, et il n'a pas prétendu publier un catalogue. Si quelqu'un avait des droits à se présenter comme défenseur des Grecs, c'était sans doute le capitaine Raybaud, qui les a servis de sa plume et de son épée, quelque chose, notre opinion est formée depuis longtemps : nous l’avons manifestée à une époque l’on ne songeait guère à l’émancipation de la patrie de Léonidas 1. .

Dans tous les comités philhellènes formés en Europe on remarque des noms qui, par des oppositions politiques, semblaient devoir difficilement se réunir : que faut-il conclure de ces observations ? Qu’aucune passion, qu’aucun esprit de parti n’entre dans l’opinion qui sollicite la délivrance de la Grèce ; et la rencontre de tant d’esprits divers dans une même vérité dépose fortement, comme nous l’avons dit, en faveur de cette vérité.

Les ennemis des Grecs, d’ailleurs en très petit nombre, sont loin de montrer la même unanimité dans les motifs de la haine qui les anime : cela doit être, car ils sont dans le faux, et ils ne peuvent soutenir leur sentiment que par des sophismes. Tantôt ils transforment les Grecs en carbonari et en jacobins ; tantôt ils attaquent le caractère même de la nation grecque et se font des arguments de leurs calomnies.

On répondra, sur le premier chef d’accusation, que les Grecs ne sont point des jacobins ; qu’ils n’ont point manifesté de projets destructeurs de l’ordre ; qu’au lieu de s’élever contre les princes des nations, ils ont imploré leur puissance. Ils leur ont demandé de les admettre dans la grande communauté chrétienne ; ils ont élevé vers eux une voix suppliante ; et, loin de préférer à tout autre le gouvernement républicain, leurs mœurs et leurs désirs les font pencher vers la monarchie. Les a-t-on écoutés ? Non : on les a repoussés sous le couteau ; on les a renvoyés à la boucherie. On a prétendu que briser les fers de la tyrannie, c’était se délier d’un serment de fidélité, comme s’il pouvait y avoir un contrat social entre l’homme et la servitude !

Le souvenir des maux qui ont désolé notre patrie sert aujourd’hui d’argument aux ennemis des principes généreux. Eh quoi ! parce qu’une révolution se sera plongée dans les excès les plus coupables, tous les opprimés, quelque part qu’ils gémissent sur la surface du globe, seront obligés de se résigner au joug pour expier des crimes dont ils sont innocents ! Toutes les mains enchaînées qui labourent péniblement la terre seront accusées des forfaits dont elles n’ont point été souillées ! Le fantôme d’une liberté sanglante qui couvrit la France d’échafauds aura prononcé du haut de ces échafauds l’esclavage du monde !

et M. Fauriel, traducteur des Chants populaires de la Grèce, ouvrage d'un grand mérite, soit par la traduction élégante et fidèle des chants populaires, soit par la savante notice dont ces chants sont précédés.

1. Voir l'Itinéraire.

Mais ceux qui se montraient si effrayés du passé ont-ils toujours manifesté les mêmes craintes ? n’auraient-ils jamais capitulé avec des républiques ? Ils se repentent aujourd’hui d’avoir favorisé l’indépendance ; soit. Mais que ne rachètent-ils eux-mêmes leurs péchés ? La Grèce n’avait pas besoin que leur repentir retombât sur elle ; elle se serait bien passée d’avoir été choisie pour accomplir leur pénitence.

On a laissé se former des républiques en Amérique, et par compensation on veut du despotisme dans la Grèce : mauvais jeu pour la monarchie. La royauté qui se place entre des démocraties et des gouvernements arbitraires se met dans un double péril : la crainte de la tyrannie peut précipiter dans des libertés populaires. Que les couronnes délivrent la Grèce, elles se feront bénir : les bénédictions font vivre.

Le second chef d’accusation porte sur le caractère des Grecs et la conduite qu’ils ont tenue depuis qu’ils combattent pour leur indépendance.

Quels sont ici les accusateurs ? Ce sont, en général, de petits trafiquants qui craignent toute concurrence. La Grèce est encore ingénieuse et vaillante : libre, elle deviendrait promptement une pépinière de hardis matelots et de marchands industrieux. Cette rivalité future que l’on prévoit donne de l’humeur. Mais, pour conserver le monopole des huiles et du miel de l’Attique, des cotons de Sères, des tabacs de la Macédoine, des laines de l’Olympe et du Pélion, des fabriques d’Ambélakia, du vermillon de Livadie, des raisins de Corinthe, des gommes de Thessalie, de l’opium de Salonique et des vins de l’Archipel, faut-il vouer tout un peuple à l’extermination ? faut-il qu’une nation appelée à son tour aux bienfaits de la Providence soit immolée à la jalousie de quelques marchands ?

Les Grecs, nous disent leurs ennemis, sont menteurs, perfides, avares, lâches et rampants ; et l’on oppose à ce tableau, qu’un intérêt jaloux a tracé, celui de la bonne foi des Turcs et de leurs vertus singulières.

Les voyageurs qui sans intérêts commerciaux ont parcouru le Levant savent à quoi s’en tenir sur la bonne foi et les vertus des pachas, des beys, des agas, des spahis, des janissaires : espèces d’animaux cruels, les plus violents quand ils ont la supériorité, les plus traîtres quand ils ne peuvent triompher par la force.

Défions-nous de nos préjugés historiques : relativement aux Grecs du Bas-Empire et de leurs malheureux descendants, nous sommes fascinés par nos études, nous sommes plus que nous ne le pensons peut-être sous le joug des traditions. Les chroniqueurs des croisés et les poètes qui depuis chantèrent les croisades rejetèrent les malheurs des Francs sur la perfidie des Grecs ; les Latins qui prirent et saccagèrent Constantinople cherchèrent à justifier ces violences la même accusation de perfidie. Le schisme d’Orient vint ensuite nourrir les inimitiés religieuses. Enfin, la conquête des Turcs et l’intérêt des commerçants se plurent à propager une opinion qui servait d’excuse à leur barbarie et à leur avidité : le malheur a tort.

Mais du moins aujourd’hui il faut rayer de l’acte d’accusation ce reproche de lâcheté qu’on adressait si gratuitement aux Grecs. Les femmes souliotes se précipitant avec leurs enfants dans les vagues ; les exilés de Parga emportant les cendres de leurs pères ; Psara s’ensevelissant sous ses ruines ; Missolonghi, presque sans fortifications, repoussant les barbares entrés deux fois jusque dans ses murs ; de frêles barques, transformées en flottes formidables, attaquant, brûlant, dispersant les grands vaisseaux de l’ennemi : voilà les actions qui consacreront la Grèce moderne à cet autel où est gravé le nom de la Grèce antique. Le mépris n’est plus permis là où se trouve tant d’amour de la liberté et de la patrie : quand on est perfide et corrompu, on n’est pas si brave. Les Grecs se sont refaits nation par leur valeur ; la politique n’a pas voulu reconnaître leur légitimité : ils en ont appelé à la gloire.

Si on leur objecte quelques pirates qu’ils n’ont pu réprimer et qui ont souillé leurs mers, ils montreront les cadavres des femmes de Souli, qui ont purifié ces mêmes flots.

Pour que le caractère général attribué aux Grecs par la malveillance eût d’ailleurs une apparence de vérité, il faudrait que les Grecs fussent aujourd’hui un peuple homogène. Or les klephtes de la Thessalie, les paysans de la Morée, les manufacturiers de la Romélie, les soldats de l’Epire et de l’Albanie, les marins de l’Archipel, ont-ils tous les mêmes vices, les mêmes vertus ? doit-on leur prêter les mœurs des marchands de Smyrne et des princes du Fanar ? Les Grecs ont des défauts : quelle nation n’a les siens ? et comment les Français (plus équitables dans leur jugement sur les autres peuples que ces peuples ne le sont envers eux), comment les Français sont-ils traités par les historiens de la Grande-Bretagne ?

Après tout, dans la lutte actuelle des Grecs et des Turcs, on n’est point appelé à juger des vertus relatives des deux peuples, mais de la justice de la cause qui a mis les armes à la main des Grecs. Si les Grecs ont des vices que leur a donnés l’esclavage, l’iniquité serait de les forcer à supporter cet esclavage en considération des vices mêmes qu’ils devraient à cet esclavage.

Détruisez la cause, vous détruirez l’effet. Ne calomniez pas les Grecs parce que vous ne voulez pas les secourir ; pour vous justifier d’être les amis du bourreau, n’accusez pas la victime.

Enfin, il y a dans une nation chrétienne, par cela seul qu’elle est chrétienne, plus de principes d’ordre et de qualités morales que dans une nation mahométane. Les Turcs, eussent-ils quelques-unes de ces vertus particulières que donne l’usage du commandement et qui peuvent manquer aux Grecs, ont moins de ces vertus publiques qui entrent dans la composition de la société. Sous ce seul rapport, l’Europe doit préférer un peuple qui se conduit d’après les lois régénératrices des lumières à un peuple qui détruit partout la civilisation. Voyez ce que sont devenues sous la domination des Turcs l’Europe, l’Asie et l’Afrique mahométanes.

Après les reproches généraux faits au caractère des Grecs viennent les reproches particuliers relatifs à leur position du moment.

" Les Grecs ont appliqué à des intérêts privés l’argent qu’on leur avait prêté pour les intérêts de leur liberté ; les Grecs admettent dans leurs rangs des aventuriers ; ils souffrent des intrigues et des ambitions étrangères. Les capitani sont divisés et avides ; la Grèce est plongée dans l’anarchie, etc., etc. "

Des compagnies françaises s’étaient présentées pour remplir l’emprunt de Grèce. Si elles l’avaient obtenu, elles n’auraient pas fait des reproches si amers à la nation qu’elles auraient secourue : on sait en France que quelques désordres sont inséparables des grands malheurs ; on sait qu’un peuple qui sort tumultuairement de l’esclavage n’est pas un peuple régulier, versé dans cet art de l’administration, fruit de l’ordre politique et de la progression du temps. On ne croit point en France que les services rendus donnent le droit d’insulte et autorisent un langage offensif et hautain. Si des particuliers avaient détourné à leur profit l’argent prêté à la Grèce, comment la Grèce aurait-elle depuis cinq ans fourni aux frais de cinq campagnes aussi dispendieuses que meurtrières ? On sait de plus que les Hellènes avaient acheté des vaisseaux en Angleterre et aux États-Unis. Ces forces seraient arrivées, si les sources n’en avaient été taries par l’Europe chrétienne.

" Les Grecs admettent dans leurs rangs des aventuriers ; ils souffrent des intrigues et des ambitions étrangères. "

Admettons ce reproche, si tel est le fait : mais à qui la faute ? Les Grecs abandonnés de tous les gouvernements réguliers et chrétiens reçoivent quiconque leur apporte quelque secours. Que des intrigues étrangères s’agitent au milieu d’eux, ils ne peuvent les empêcher : mais, loin de les favoriser, ils les désapprouvent, car ils sentent qu’elles ne peuvent que leur nuire. Sauvez les Grecs par une intervention favorable, et ils n’auront plus besoin des enfants perdus de la fortune. N’assimilons pas toutefois à quelques particuliers inconnus ces hommes généreux qui, abandonnant leur patrie, leurs familles et leurs amis, accourent de toutes les parties de l’Europe pour verser leur sang dans la cause de la Grèce. Ils savent que la Grèce ne peut rien pour eux, qu’elle est pauvre et désolée, mais leur cœur bat pour sa gloire et pour son infortune, et ils veulent partager l’une et l’autre.

" L’anarchie règne dans la Grèce, les capitani sont divisés : donc le peuple est indigne d’être libre, donc il faut le laisser périr. "

C’est aussi la doctrine que l’Europe monarchique a suivie pour la Vendée : les chefs étaient désunis, la Vendée a été abandonnée. Qu’on dit aujourd’hui l’Europe monarchique ?

Nous voyons les Grecs au moment de la lutte : peut-on s’étonner que les difficultés sans nombre qu’ils ont à surmonter ne fassent pas naître chez eux divers sentiments, diverses opinions ? Les Grecs sont divisés parce que la nature de leurs ressources pécuniaires et militaires est inégale, ainsi que leurs populations, parce qu’il est tout simple que les habitants des îles et des diverses parties du continent aient des intérêts un peu opposés. Refuser de reconnaître ces causes naturelles de divergence et en faire un crime aux Grecs serait grande injustice.

Loin de s’étonner que les Grecs ne soient pas tout à fait d’accord, il faut plutôt s’émerveiller qu’ils soient parvenus à former un lien commun, une défense commune. N’est-ce pas par un véritable miracle qu’un peuple esclave, à la fois insulaire et continental, ait pu, sous le bâton et le cimeterre des Turcs, sous le poids d’un immense empire, se créer des armées de terre et de mer, soutenir des sièges, prendre des places, remporter des victoires navales, établir un gouvernement qui délibère, commande, contracte des emprunts, s’occupe d’un code de lois financières, administratives, civiles et politiques ? Peut-on, avec une apparence d’équité, mettre en balance ce qu’ont fait les Grecs dans le cours de leur lutte héroïque avec quelques désordres inséparables de leur cruelle position ?

Si un voyageur eût visité les États-Unis après la perte de la bataille de Brooklyn, lors de la prise de New-York, de l’invasion du New-Jersey, de la défaite à Brandywine, de la fuite du congrès, de l’occupation de Philadelphie et du soulèvement des royalistes ; s’il avait rencontré de méchantes milices, sans vêtements, sans paye, sans nourriture, souvent sans armes ; s’il avait vu la Caroline méridionale soumise, l’armée républicaine de Pensylvanie insurgée ; s’il avait été témoin des conjurations et des trahisons ; s’il avait lu les proclamations d’Arnold, général de l’Union, qui déclarait que l’ Amérique était devenue la proie de l’avidité des chefs, l’objet du mépris de ses ennemis et de la douleur de ses amis ; si ce voyageur s’était à peine sauvé au milieu des guerres civiles et des égorgements judiciaires dans diverses cités de l’Union ; si on lui avait donné en échange de son argent des billets de crédit dépréciés, au point qu’un chapeau rempli de ces billets suffisait à peine pour acheter une paire de souliers ; s’il avait recueilli l’acte du congrès qui, violant la foi publique, déclarait que ces mêmes billets n’auraient plus cours selon leur valeur nominale, mais selon leur valeur de convention, quel récit un pareil voyageur aurait-il fait de la situation des choses et du caractère des chefs dans les États-Unis ? N’aurait-il pas représenté l’insurrection d’outre mer comme une honteuse anarchie, comme un mouvement prêt à finir ? n’aurait-il pas point les Américains comme une race d’hommes divisés entre eux, d’hommes ambitieux, incapables de la liberté à laquelle ils prétendaient ; d’hommes avides, sans foi, sans loi et au moment de succomber sous les armes victorieuses de la Grande-Bretagne ?

L’événement et la prospérité actuelle des États-Unis auraient aujourd’hui donné un démenti au récit de ce voyageur, et pourtant il aurait dit ce qu’il aurait cru voir à l’époque de sa course. Combien néanmoins les Américains étaient dans une position plus favorable que les Grecs pour travailler à leur indépendance ! Ils n’étaient pas esclaves ; ils avaient déjà l’habitude d’une administration organisée ; chaque État se régissait dans une forme de gouvernement régulier et jouissait de cette force qui résulte d’une civilisation avancée.

Qu’un voyageur vienne donc maintenant nous faire le tableau de l’anarchie qu’il aura trouvée ou cru trouver en Grèce, il ne peindra que la situation naturelle d’une nation dans l’enfantement pénible de sa liberté. Il serait beaucoup plus extraordinaire qu’on nous apprît que tout est calme et florissant dans la Morée, au milieu de l’invasion d’Ibrabim, que de nous dire que les Grecs sont agités, que les ordres s’exécutent mal, que la frayeur a atteint des âmes pusillanimes ; que quelques ambitieux, et peut-être quelques traîtres, cherchent à profiter des troubles de leur patrie.

Et certes, sans manquer de courage, il faut avoir une âme d’une trempe extraordinaire pour envisager d’un œil tranquille la suite que pourraient avoir les succès de ce barbare à qui l’Afrique envoie incessamment de nouveaux assassins. L’auteur de cette Note a jadis connu Ibrabim. On lui pardonnera de rappeler, dans l’intérêt du moment, ce qu’il a dit de son entrevue avec ce chef :

" Le lendemain de notre arrivée au Caire, 1er novembre 1806, nous montâmes au château, afin d’examiner le puits de Joseph, la mosquée, etc. Le fils du pacha habitait alors ce château. Nous présentâmes nos hommages à Son Excellence, qui pouvait avoir quatorze ou quinze ans. Nous la trouvâmes assise sur un tTexte en exposantapis dans un cabinet délabré, et entourée d’une douzaine de complaisants qui s’empressaient d’obéir à ses caprices. Je n’ai jamais vu un spectacle plus hideux. Le père de cet enfant était à peine maître du Caire, et ne possédait ni la Haute ni la Basse-Égypte. C’était dans cet état de choses que douze misérables sauvages nourrissaient des plus lâches flatteries un jeune barbare enfermé pour sa sûreté dans un donjon. Et voilà le maître que les Egyptiens attendaient après tant de malheurs !

" On dégradait dans un coin de ce château l’âme d’un enfant qui devait conduire des hommes ; dans un autre coin on frappait une monnaie du plus bas aloi. Et afin que les habitants du Caire reçussent sans murmurer l’or altéré et le chef corrompu qu’on leur préparait, les canons étaient pointes sur la ville 1. . "

Voilà l’homme peut-être destiné à exterminer la race grecque et à la remplacer dans la terre natale des beaux-arts et de la liberté par une race d’esclaves nègres !

Sait-on bien ce que c’est pour les Osmanlis que le droit de conquête, et de conquête sur un peuple qu’ils regardent comme des chiens révoltés ? Ce droit, c’est le massacre des vieillards et des hommes en état de porter les armes 2. , l’esclavage des femmes, la prostitution des enfants suivie de la circoncision forcée et de la prise du turban. C’est ainsi que Candie, l’Albanie et la Bosnie, de chrétiennes qu’elles étaient, sont devenues mahométanes. Un véritable chrétien peut-il fixer les yeux sans frémir sur ce résultat de l’asservissement de la Grèce ? Ce nom même, qu’on ne peut prononcer sans respect et sans attendrissement, n’ajoute-t-il pas quelque chose de plus douloureux à la catastrophe qui menace ce pays de la gloire et des souvenirs ? Qu’irait désormais chercher le voyageur dans les débris d’Athènes ? les retrouverait-il, ces

1. Itinéraire, VIe partie.

2. Selon Mahomet II, les habitants d'une bourgade près de Modon furent, au nombre de cinq cents, sciés par le milieu du corps : sous Bajazet, toute la population de Modon au-dessus de douze ans fut massacrée, etc. (Essai historique sur l'état de la Grèce, par M. Villemain) débris ? et s’il les retrouvait, quelle affreuse civilisation retraceraient-ils à ses yeux ? Du moins le janissaire indiscipliné, enfoncé dans son imbécile barbarie, vous laisserait en paix, pour quelques sequins, pleurer sur tant de monuments détruits ; l’Abyssinien discipliné ou le Grec musulman vous présentera sa consigne ou sa baïonnette.

Il faut considérer l’invasion d’Ibrahim comme une nouvelle invasion de la chrétienté par les musulmans. Mais cette seconde invasion est bien plus formidable que la première : celle-ci ne fit qu’enchaîner les corps ; celle-là tend à ruiner les âmes : ce n’est plus la guerre au chrétien, c’est la guerre à la Croix.

Nous n’ignorons pas qu’on murmure à l’oreille des hommes qui s’épouvantent de cet avenir un secret tout extraordinaire : Ibrabim n’a point l’intention de rester en Grèce ; tous les maux qu’il fait à ce pays ne sont qu’un jeu ; il passe par la Morée avec ses nègres et ses Arabes pour devenir roi en Égypte.

Et qui le fera roi ? Lui-même ? Il n’avait pas besoin d’aller si loin, de faire tant de dépenses, de perdre une partie de ses troupes nouvellement disciplinées.

Est-ce pour aguerrir ces troupes qu’il s’est donné ce passe-temps ? Les Grecs l’auraient volontiers dispensé du voyage.

Est-ce le grand seigneur qui mettra la couronne sur la tête d’Ibrabim ? Mais apparemment qu’il ne la lui donnera que pour récompense de l’extermination des Grecs, et il ne se contentera pas d’un simulacre de guerre. Quand un pacha a rendu des services à la Porte, ce n’est pas ordinairement une couronne qu’elle lui envoie. Les ennemis des Grecs en sont pourtant réduits à cette politique et à ces excuses !

La cour de Rome dans les circonstances actuelles s’est montrée humaine et compatissante ; cependant, nous osons le dire, si elle a connu ses devoirs, elle n’a pas assez senti sa force.

" Pontifes du Très-Haut (dit d’une manière admirable l’ Essai historique sur l’état des Grecs 1. ), successeurs des Bossuet et des Fénelon, comment n’a-t-on pas entendu votre voix dans cette cause sacrée ? L’Église de France n’a-t-elle pas, hélas ! à l’époque la plus affreuse de nos troubles civils, connu toutes les tortures de la persécution, et ne trouve-t-elle pas de la pitié dans ses souvenirs ? Vers la fin du moyen âge, dans la chaleur des dissensions réveillées

1. Par M. Villemain. par le concile de Florence, le pape Calixte fit publier des indulgences et ordonna des prières dans tous les temples d’Europe pour les chrétiens de la Grèce qui combattaient les infidèles ; il oubliait leur schisme et ne voyait que leur malheur !

" Ne craint-on pas, si la Grèce achève de périr, ne craint-on pas de préparer à l’avenir un terrible sujet de blâme et d’étonnement ? Les peuples chrétiens de l’Europe, dira-t-on, étaient-ils dénués de force et d’expérience pour lutter contre les barbares ? Non. Jamais tous les arts de la guerre n’avaient été portés si loin. Cette catastrophe fut-elle trop rapide et trop soudaine pour que la politique ait eu le temps de calculer et de prévenir ? Non. Le sacrifice dura cinq ans ; plus de cinq ans s’écoulèrent avant que tous les prêtres fussent égorgés, tous les temples brûlés, toutes les croix abattues dans la Grèce. "

Qu’il eût été touchant de voir le père des fidèles réveiller les princes chrétiens, les appeler au secours de l’humanité, se déclarer lui-même, comme Eugène III, comme Pie II, le chef d’une croisade pour le moins aussi sainte que les premières ! Il aurait pu dire aux chrétiens de nos jours ce qu’Urbain II disait aux premiers croisés (nous empruntons cette éloquente traduction à l’excellente, complète et capitale Histoire des Croisades 1. ) :

" Quelle voix humaine pourra jamais raconter les persécutions et les tourments que souffrent les chrétiens ? La rage impie des Sarrasins n’a point respecté les vierges chrétiennes ; ils ont chargé de fers les mains des infirmes et des vieillards ; des enfants arrachés aux embrassements maternels oublient maintenant chez les barbares le nom de Dieu… Malheur à nous, mes enfants et mes frères, qui avons vécu dans des jours de calamités ! Sommes-nous donc venus dans ce siècle pour voir la désolation de la chrétienté, et pour rester en paix lorsqu’elle est livrée entre les mains de ses oppresseurs ?… Guerriers qui m’écoutez, vous qui cherchez sans cesse de vains prétextes de guerre, réjouissez-vous, car voici une guerre légitime ! "

Que de cœurs un pareil langage, une pareille politique, n’auraient-ils pas ramenés à la religion !

Elle eût surtout formé un contraste frappant, cette politique, avec celle que l’on suit ailleurs. Jamais, non jamais, on ne craint pas de le déclarer, politique plus hideuse, plus misérable, plus dangereuse par ses résultats n’a affligé le monde. Quand on voit des chrétiens aimer mieux discipliner des hordes

1. Par M. Michaud. mahométanes que de permettre à une nation chrétienne de prendre, même sous des formes monarchiques, son rang dans le monde civilisé, on est saisi d’une sorte d’horreur et de dégoût. On refuse tout secours aux Grecs, qu’on affecte de regarder comme des rebelles, des républicains, des révolutionnaires, et l’on reconnaît les républiques blanches des colonies espagnoles et la république noire de Saint-Domingue ; et lord Cochrane a pu faire ce qu’il a voulu en Amérique, et on lui ôte les moyens d’agir en faveur de la Grèce !

Aux bras, aux vaisseaux, aux canons, aux machines, que l’on a fournis à Ibrahim, il fallait une direction capable de les faire valoir. Aussi a-t-on surveillé le plan des Turcs. Ceux-ci n’auraient jamais songé à entreprendre une campagne d’hiver, mais les ennemis des Hellènes ont senti qu’il fallait les exterminer vite ; que si on laissait la Grèce respirer pendant quelques mois, un événement inattendu, quelque intervention puissante pourrait la sauver.

Eh bien ! s’il est trop tard aujourd’hui, si les Grecs doivent succomber, s’ils doivent trouver tous les cœurs fermés à la pitié, tous les yeux à la lumière, que les victimes échappées au fer et à la flamme se réfugient chez les peuples divers ; que, dispersées sur la terre, elles accusent notre siècle auprès de tous les hommes, devant la dernière postérité ! Elles deviendront, comme les débris de leur antique patrie, l’objet de l’admiration et de la douleur, et montreront les restes d’un grand peuple. Alors justice sera faite, et justice inexorable. Heureux ceux qui n’auront point été chargés de la conduite des affaires au jour de l’abandon de la Grèce ! mieux vaudra cent fois avoir été l’obscur chrétien dont la prière sera montée inutilement vers les trônes ! Mille fois plus en sûreté sera la mémoire du défenseur sans pouvoir des droits de la religion persécutée et de l’humanité souffrante !

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