Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 24)
Quelle est donc la magie de la gloire ! Un voyageur va traverser un fleuve qui n’a rien de remarquable ; on lui dit que ce fleuve se nomme Sousonghirli : il passe et continue sa route ; mais si quelqu’un lui crie : C’est le Granique ! il recule, ouvre des yeux étonnés, demeure, les regards attachés sur le cours de l’eau, comme si cette eau avait un pouvoir magique, ou comme si quelque voix extraordinaire se faisait entendre sur la rive. Et c’est un seul homme qui immortalise ainsi un petit fleuve dans un désert ! Ici tombe un empire immense ! ici s’élève un empire encore plus grand ; l’Océan indien entend la chute du trône qui s’écroule près des mers de la Propontide ; le Gange voit accourir le Léopard aux quatre ailes 15. , qui triomphe au bord du Granique ; Babylone, que le roi bâtit dans l’éclat de sa puissance 16. , ouvre ses portes pour recevoir un nouveau maître ; Tyr, reine des vaisseaux 17. , s’abaisse, et sa rivale sort des sables d’Alexandrie.
Alexandre commit des crimes : sa tête n’avait pu résister à l’enivrement de ses succès ; mais par quelle magnanimité ne racheta-t-il pas les erreurs de sa vie ! Ses crimes furent toujours expiés par ses pleurs : tout chez Alexandre sortait des entrailles. Il finit et commença sa carrière par deux mots sublimes. Partant pour combattre Darius, il distribue ses États à ses capitaines : " Que vous réservez-vous donc ? " s’écrient ceux-ci étonnés. " L’espérance ? " - " A qui laissez-vous l’empire ? " lui disent les mêmes capitaines, comme il expirait. " Au plus digne ! " Plaçons entre ces deux mots la conquête du monde, achevée avec trente-cinq mille hommes en moins de dix ans, et convenons que si quelque homme a ressemblé à un dieu parmi les hommes, c’était Alexandre. Sa mort prématurée ajoute même quelque chose de divin à sa mémoire ; car nous le voyons toujours jeune, beau, triomphant, sans aucune de ces infirmités de corps, sans aucun de ces revers de fortune, que l’âge et le temps amènent. Cette divinité s’évanouit, et les mortels ne peuvent soutenir le poids de son ouvrage.
" Son empire, dit le prophète, est donné aux quatre vents du ciel 18. . " Nous nous arrêtâmes pendant trois heures à Sousonghirli, et je les passai tout entières à contempler le Granique. Il est très encaissé ; son bord occidental est raide et escarpé ; l’eau, brillante et limpide, coule sur un fond de sable. Cette eau dans l’endroit où je l’ai vue n’a guère plus de quarante pieds de largeur, sur trois et demi de profondeur ; mais au printemps elle s’élève et roule avec impétuosité.
Nous quittâmes Sousonghirli à deux heures de l’après-dîner ; nous traversâmes le Granique, et nous nous avançâmes dans la plaine de la Mikalicie 19. , qui était comprise dans la Mysie des anciens. Nous vînmes coucher à Tehutitsi, qui est peut-être le Squeticui de Tournefort. Le kan se trouvant rempli de voyageurs, nous nous établîmes sous de grands saules plantés en quinconce.
Le 11, nous partîmes au lever du jour, et, laissant à droite la route de Burse, nous continuâmes à marcher dans une plaine couverte de joncs terrestres, où je remarquai les restes d’un aqueduc.
Nous arrivâmes à neuf heures du matin à Mikalitza, grande ville turque, triste et délabrée, située sur une rivière à laquelle elle donne son nom. Je ne sais si cette rivière n’est point celle qui sort du lac Abouilla : ce qu’il y a de certain, c’est qu’on découvre au loin un lac dans la plaine. Dans ce cas, la rivière de Mikalitza serait le Rhyndaque, autrefois le Lycus, qui prenait sa source dans le Stagnum Artynia ; d’autant plus qu’elle a précisément à son embouchure la petite île (Besbicos) indiquée par les anciens. La ville de Mikalitza n’est pas très éloignée du Lopodion de Nicétas, qui est le Loupadi de Spon, le Lopadi, Loubat et Ouloubat de Tournefort. Rien n’est plus fatigant pour un voyageur que cette confusion dans la nomenclature des lieux ; et si j’ai commis à ce propos des erreurs presque inévitables, je prie le lecteur de se souvenir que des hommes plus habiles que moi s’y sont trompés 20. .
Nous abandonnâmes Mikalitza à midi, et nous descendîmes, en suivant le bord oriental de la rivière, vers des terres élevées qui forment la côte de la mer de Marmara, autrefois la Propontide. J’aperçus sur ma droite de superbes plaines, un grand lac, et dans le lointain la chaîne de l’Olympe : tout ce pays est magnifique. Après avoir chevauché une heure et demie, nous traversâmes la rivière sur un pont de bois, et nous parvînmes au défilé des hauteurs que nous avions devant nous. Là nous trouvâmes l’échelle ou le port de Mikalitza ; je congédiai mon fripon de guide, et je retins mon passage sur une barque turque prête à partir pour Constantinople.
A quatre heures de l’après-midi, nous commençâmes à descendre la rivière : il y a seize lieues de l’échelle de Mikalitza à la mer. La rivière était devenue un fleuve à peu près de la largeur de la Seine ; elle coulait entre des monticules verts qui baignent leur pied dans les flots. La forme antique de notre galère, le vêtement oriental des passagers, les cinq matelots demi-nus qui nous tiraient à la cordelle, la beauté de la rivière, la solitude des coteaux, rendaient cette navigation pittoresque et agréable.
A mesure que nous approchions de la mer, la rivière formait derrière nous un long canal, au fond duquel on apercevait les hauteurs d’où nous sortions, et dont les plans inclinés étaient colorés par un soleil couchant qu’on ne voyait pas. Des cygnes voguaient devant nous, et des hérons allaient chercher à terre leur retraite accoutumée. Cela me rappelait assez bien les fleuves et les scènes de l’Amérique, lorsque le soir je quittais mon canot d’écorce et que j’allumais du feu sur un rivage inconnu. Tout à coup les collines entre lesquelles nous circulions venant à se replier à droite et à gauche, la mer s’ouvrit devant nous. Au pied des deux promontoires s’étendait une terre basse à demi noyée, formée par les alluvions du fleuve. Nous vînmes mouiller sous cette terre marécageuse, près d’une cabane, dernier kan de l’Anatolie.
Le 12, à quatre heures du matin, nous levâmes l’ancre ; le vent était doux et favorable, et nous nous trouvâmes en moins d’une demi-heure à l’extrémité des eaux du fleuve. Le spectacle mérite d’être décrit. L’aurore s’élevait à notre droite par-dessus les terres du continent ; à notre gauche s’étendait la mer de Marmara ; la proue de notre barque regardait une île ; le ciel à l’orient était d’un rouge vif, qui pâlissait à mesure que la lumière croissait ; l’étoile du matin brillait dans cette lumière empourprée, et au-dessous de cette belle étoile on distinguait à peine le croissant de la lune, comme le trait du pinceau le plus délié : un ancien aurait dit que Vénus, Diane et l’Aurore venaient lui annoncer le plus brillant des dieux. Ce tableau changeait à mesure que je le contemplais bientôt des espèces de rayons roses et verts, partant d’un centre commun, montèrent du levant au zénith : ces couleurs s’effacèrent, se ranimèrent, s’effacèrent de nouveau, jusqu’à ce que le soleil paraissant sur l’horizon confondit toutes les nuances du ciel dans une universelle blancheur légèrement dorée.
Nous fîmes route au nord, laissant à notre droite les côtes de l’Anatolie ; le vent tomba une heure après le lever du soleil, et nous avançâmes à la rame. Le calme dura toute la journée. Le coucher du soleil fut froid, rouge et sans accidents de lumière ; l’horizon opposé était grisâtre, la mer plombée et sans oiseaux ; les côtes lointaines paraissaient azurées, mais elles n’avaient aucun éclat. Le crépuscule dura peu et fut remplacé subitement par la nuit. A neuf heures, le vent se leva du côté de l’est et nous fîmes bonne route. Le 13, au retour de l’aube, nous nous trouvâmes sur la côte d’Europe, en travers du port Saint-Etienne : cette côte était basse et nue. Il y avait deux mois, jour pour jour et presque heure pour heure, que j’étais sorti de la capitale des peuples civilisés, et j’allais entrer dans la capitale des peuples barbares. Que de choses n’avais-je point vues dans ce court espace de temps ! Combien ces deux mois m’avaient vieilli !
A six heures et demie nous passâmes devant la Poudrière, monument blanc et long, construit à l’italienne. Derrière ce monument s’étendait la terre d’Europe : elle paraissait plate et uniforme. Des villages annoncés par quelques arbres étaient semés çà et là ; c’était un paysage de la Beauce après la moisson. Par-dessus la pointe de cette terre, qui se courbait en croissant devant nous, on découvrait quelques minarets de Constantinople.
A huit heures, un caïque vint à notre bord : comme nous étions presque arrêtés par le calme, je quittai la felouque et je m’embarquai avec mes gens dans le petit bateau. Nous rasâmes la pointe d’Europe, où s’élève le château des Sept-Tours, vieille fortification gothique qui tombe en ruine. Constantinople, et surtout la côte d’Asie, étaient noyées dans le brouillard : les cyprès et les minarets que j’apercevais à travers cette vapeur présentaient l’aspect d’un forêt dépouillée Comme nous approchions de la pointe du sérail, le vent du nord se leva et balaya en moins de quelques minutes la brume répandue sur le tableau ; je me trouvai tout à coup au milieu du palais du commandeur des croyants : ce fut le coup de baguette d’un génie. Devant moi le canal de la mer Noire serpentait entre des collines riantes ainsi qu’un fleuve superbe : j’avais à droite la terre d’Asie et la ville de Scutari ; la terre d’Europe était à ma gauche : elle formait, en se creusant, une large baie pleine de grands navires à l’ancre et traversée par d’innombrables petits bateaux. Cette baie, renfermée entre deux coteaux, présentait en regard et en amphithéâtre Constantinople et Galata. L’immensité de ces trois villes étagées, Galata, Constantinople et Scutari ; les cyprès, les minarets, les mâts des vaisseaux qui s’élevaient et se confondaient de toutes parts ; la verdure des arbres, les couleurs des maisons blanches et rouges ; la mer qui étendait sous ces objets sa nappe bleue, et le ciel qui déroulait au-dessus un autre champ d’azur : voilà ce que j’admirais. On n’exagère point quand on dit que Constantinople offre le plus beau point de vue de l’univers 21. .
Nous abordâmes à Galata : je remarquai sur-le-champ le mouvement des quais et la foule des porteurs, des marchands et des mariniers ; ceux-ci annonçaient par la couleur diverse de leurs visages, par la différence de leur langage, de leurs habits, de leurs robes, de leurs chapeaux, de leurs bonnets, de leurs turbans, qu’ils étaient venus de toutes les parties de l’Europe et de l’Asie habiter cette frontière des deux mondes. L’absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues, et les meutes de chiens sans maîtres, furent les trois caractères distinctifs qui me frappèrent d’abord dans l’intérieur de cette ville extraordinaire. Comme on ne marche guère qu’en babouches, qu’on n’entend point de bruit de carrosses et de charrettes, qu’il n’y a point de cloches, ni presque point de métiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l’air de se dérober aux regards du maître : Vous arrivez sans cesse d’un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n’étaient là que pour acheter, vendre et mourir. Les cimetières sans murs, et placés au milieu des rues, sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leurs nids dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques, qui n’ont de rapport ni avec les hommes modernes ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés : on dirait qu’ils ont été transportés dans cette ville orientale par l’effet d’un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux : ce qu’on voit n’est pas un peuple, mais un troupeau qu’un iman conduit et qu’un janissaire égorge. Il n’y a d’autre plaisir que la débauche, d’autre peine que la mort. Les tristes sons d’une mandoline sortent quelquefois du fond d’un café, et vous apercevez d’infâmes enfants qui exécutent des danses honteuses devant des espèces de singes assis en rond sur de petites tables. Au milieu des prisons et des bagnes s’élève un sérail, Capitole de la servitude : c’est là qu’un gardien sacré conserve soigneusement les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. De pâles adorateurs rôdent sans cesse autour du temple, et viennent apporter leurs têtes à l’idole. Rien ne peut les soustraire au sacrifice ; ils sont entraînés par un pouvoir fatal les yeux du despote attirent les esclaves, comme les regards du serpent fascinent les oiseaux dont il fait sa proie.
On a tant de relations de Constantinople, que ce serait folie à moi de prétendre encore en parler 22. . Il y a plusieurs auberges à Péra qui ressemblent à celles des autres villes de l’Europe : les porteurs qui s’emparèrent de mes bagages me conduisirent à l’une de ces auberges. Je me rendis de là au palais de France. J’avais eu l’honneur de voir à Paris M. le général Sebastiani, ambassadeur de France à la Porte : non seulement il voulut bien exiger que je mangeasse tous les jours au palais, mais ce ne fut que sur mes instantes prières qu’il me permit de rester à l’auberge. MM. Franchini frères, premiers drogmans de l’ambassade, m’obtinrent, par l’ordre du général, les firmans nécessaires pour mon voyage de Jérusalem ; monsieur l’ambassadeur y joignit des lettres adressées au père gardien de Terre Sainte et à nos consuls en Égypte et en Syrie. Craignant que je ne vinsse à manquer d’argent, il me permit de tirer sur lui des lettres de change à vue, partout où je pourrais en avoir besoin ; enfin, joignant à ces services du premier ordre les attentions de la politesse, il voulut lui-même me faire voir Constantinople, et il se donna la peine de m’accompagner aux monuments les plus remarquables. Messieurs ses aides de camp et la légation entière me comblèrent de tant de civilités, que j’en étais véritablement confus : c’est un devoir pour moi de leur témoigner ici toute ma gratitude.
Je ne sais comment parler d’une autre personne que j’aurais dû nommer la première. Son extrême bonté était accompagnée d’une grâce touchante et triste qui semblait être un pressentiment de l’avenir : elle était pourtant heureuse, et une circonstance particulière augmentait encore son bonheur. Moi-même j’ai pris part à cette joie qui devait se changer en deuil. Quand je quittai Constantinople, Mme Sebastiani était pleine de santé, d’espérance et de jeunesse ;
et je n’avais pas encore revu notre pays qu’elle ne pouvait déjà plus entendre l’expression de ma reconnaissance :
(…) Troja infelice sepultum Detinet extremo terra aliena solo. Il y avait dans ce moment même à Constantinople une députation des Pères de Terre Sainte ; ils étaient venus réclamer la protection de,ambassadeur contre la tyrannie des commandants de Jérusalem. Les Pères me donnèrent des lettres de recommandation pour Jaffa. Par un autre bonheur, le bâtiment qui portait les pèlerins grecs en Syrie se trouvait prêt à partir. Il était en rade, et il devait mettre à la voile au premier bon vent ; de sorte que si mon voyage de la Troade avait réussi, j’aurais manqué celui de la Palestine. Le marché fut bientôt conclu avec le capitaine 23. . Monsieur l’ambassadeur fit porter à bord les provisions les plus recherchées. Il me donna pour interprète un Grec appelé Jean, domestique de MM. Franchini. Comblé d’attentions, de vœux et de souhaits, le 18 septembre à midi je fus conduit sur le vaisseau des pèlerins.
J’avoue que si j’étais fâché de quitter des hôtes d’une bienveillance et d’une politesse aussi rares, j’étais cependant bien aise de sortir de Constantinople. Les sentiments qu’on éprouve malgré soi dans cette ville gâtent sa beauté : quand on songe que ces campagnes n’ont été habitées autrefois que par des Grecs du Bas-Empire, et qu’elles sont occupées aujourd’hui par des Turcs, on est choqué du contraste entre les peuples et les lieux ; il semble que des esclaves aussi vils et des tyrans aussi cruels n’auraient jamais dû déshonorer un séjour aussi magnifique. J’étais arrivé à Constantinople le jour même d’une révolution : les rebelles de la Romélie s’étaient avancés jusqu’aux portes de la ville. Obligé de céder à l’orage, Sélim avait exilé et renvoyé des ministres désagréables aux janissaires : on attendait à chaque instant que le bruit du canon annonçât la chute des têtes proscrites. Quand je contemplais les arbres et le palais du sérail, je ne pouvais me défendre de prendre en pitié le maître de ce vaste empire 24. . Oh ! que les despotes sont misérables au milieu de leur bonheur, faibles au milieu de leur puissance ! Qu’ils sont à plaindre de faire couler les pleurs de tant d’hommes, sans être sûrs eux-mêmes de n’en jamais répandre, sans pouvoir jouir du sommeil dont ils privent l’infortuné !
Le séjour de Constantinople me pesait. Je n’aime à visiter que les lieux embellis par les vertus ou par les arts, et je ne trouvais dans cette patrie des Phocas et des Bajazet ni les unes ni les autres. Mes souhaits furent bientôt remplis, car nous levâmes l’ancre le jour même de mon embarquement, à quatre heures du soir. Nous déployâmes la voile au vent du nord, et nous voguâmes vers Jérusalem sous la bannière de la croix, qui flottait aux mâts de notre vaisseau.
Notes
1. Espèce de chêne. (N.d.A.)
2. Je suis l’opinion commune ; mais il est possible que Pline et Solin se soient trompés. D’après le témoignage de Tibulle, d’Horace, etc., la gaze de soie se faisait à Cos, et non pas à Céos. (N.d.A.)
3. M. Pengali était malheureusement attaqué de la pierre. (N.d.A.)
4. Une espèce de vipère nommée tenia était originaire de Ténos. L’île fut appelée dans l’origine Ophissa et Hydrussa, à cause de ses serpents. (N.d.A.)
5. Il n’y a que les paysans grecs de l’île de Chio qui aient, en Turquie, le privilège de sonner les cloches. Ils doivent ce privilège et plusieurs autres à la culture de l’arbre à mastic. Voyez le Mémoire de M. Galland, dans l’ouvrage de M. de Choiseul. (N.d.A.)
6. Olim Œnussae. (N.d.A.)
7. Le turban et le chapeau font la principale distinction des Francs et des Turcs, et dans le langage du Levant on compte par chapeaux et par turbans. (N.d.A.)
8. Voyez Dallaway. Le grand moyen employé par le frère Louis était d’envelopper le malade dans une chemise trempée d’huile. (N.d.A.)
9. Chandler en fait pourtant une description assez poétique, quoiqu’il se moque des poètes et des peintres qui se sont avisés de donner des eaux à l’Ilissus. Il fait couler le Mélès derrière le château. La carte de Smyrne de M. de Choiseul marque aussi le cours du fleuve, père d’Homère. Comment se fait-il qu’avec toute l’imagination qu’on me suppose, je n’aie pu voir en Grèce ce que tant d’illustres et graves voyageurs y ont vu ? J’ai un maudit amour de la vérité et une crainte de dire ce qui n’est pas qui l’emportent en moi sur toute autre considération. (N.d.A.)
10. Vie d’Homère, traduction de M. Larcher. (N.d.A.)
11. M. de Choiseul est le seul qui la nomme. Tournefort parle d’une montagne appelée Kircagan. Paul Lucas, Pococke, Chandler, Spon, Smith, Dallaway, ne disent rien de Kircagach. D’Anville la passe sous silence. Les Mémoires de Peyssonel n’en parlent pas. Si elle se trouve dans quelques-uns des innombrables voyages en Orient, c’est d’une manière très obscure et qui échappe entièrement à ma mémoire.
( Note des deux premières éditions.)
Kircagach se trouve, dit-on, sur une carte d’Arrowsmith. (N.d.A.)
12. Tournefort dit qu’on met le feu à ces forêts pour augmenter les pâturages, ce qui est très absurde de la part des Turcs, car le bois manque dans toute la Turquie, et les pâturages y sont abondants. (N.d.A.)
13. Pascal. (N.d.A.)
14. Je ne sais d’après quel mémoire ou quel voyageur d’Anville donne au Granique le nom d’Ousvola. La manière dont mon oreille a entendu prononcer le nom de ce fleuve, Souséverlé, se rapproche plus du nom écrit par d’Anville que Sousonghirli ou Sousurluck. ( Note des deux premières éditions.) Spon et Tournefort prennent comme moi le Sousonghirli pour le Granique. (N.d.A.)
15. Daniel. (N.d.A.)
16. Daniel. (N.d.A.)
17. Isaïe. (N.d.A.)
18. Voir la note II à la fin de l’Itinéraire.
19. Tournefort écrit Michalicie. (N.d.A.)
20. Pendant que je fais tous ces calculs, il peut exister telle géographie, tel ouvrage, où les points que je traite sont éclaircis. Cela ne fait pas que j’aie négligé ce que je devais savoir. Je dois connaître les grandes autorités : mais comment exiger que j’aie lu les nouveautés qui paraissent en Europe tous les ans ? Je n’en ai malheureusement que trop lu. Parmi les ouvrages modernes sur la géographie, je dois remarquer toutefois le Précis de la Géographie universelle, de M. Malte-Brun, ouvrage excellent, où l’on trouve une érudition très rare, une critique sage, des aperçus nouveaux, un style clair, spirituel et toujours approprié au sujet. (N.d.A.)
21. Je préfère pourtant la baie de Naples. (N.d.A.)
22. On peut consulter Etienne de Bysance ; Gylli, de Topographia Constantinopoleos ; Du Cange, Constantinopolis Christiana ; Porter, Observations on the religion, etc., of the Turks ; Mouradgea d’Ohson, Tableau de l’Empire Ottoman ; Dallaway, Constantinople ancienne et moderne ; Paul Lucas, Thévenot, Tournefort ; enfin le Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore, etc., etc. (N.d.A.)
23. Voir la note III à la fin de l’Itinéraire.
24. La fin malheureuse de Sélim n’a que trop justifié cette pitié. (N.d.A.)
notes
NOTE II. — page 243.
« Cependant les capitaines et lieutenants du roy de Perse Darius, ayant hiis une grosse puissance ensemble, l’attendoient au passage de la rivière de Granique. Si estoit nécessaire de combattre là, comme à la barrière de l’Asie, pour en gaigner l’entrée ; mais la plupart des capitaines de son conseil craignoient la profondeur de cette rivière et la hauteur de l’autre rive, qui estoit roide et droite, et si ne la pouvoit-on gaigner ny y monter sans combattre : et y en avoit qui disoient qu’il falloit prendre garde à l’observance ancienne des mois, pour ce que les roys de Macédoine n’avoient jamais accoustumé de mettre leur armée aux champs le mois de juing ; à quoy Alexandre leur respondit qu’il y remédieroit bien, commandant que l’on l’appellast le second mai. Davantage Parmenion estoit d’avis que pour le premier jour il ne falloit rien hasarder, à cause qu’il estoit desja tard ; à quoy il luy respondit que l’Hellespont rougiroit de honte si luy craignoit de passer une rivière, veu qu’il venoit de passer un bras de mer ; " et en disant cela, il entra luy-mesme dedans la rivière avec treize compagnies de gens de cheval, et marcha la teste baissée à l’encontre d’une infinité de traicts que les ennemis lui tirèrent, montant contre-mont d’autre rive, qui estoit couppée et droite, et, qui pis est, toute couverte d’armes, de chevaux et d’ennemis qui l’attendoient en bataille rangée, poulsant les siens à travers le fil de l’eau, qui estoit profonde, et qui couroit si roide, qu’elle les emmenoit presque aval, tellement que l’on estimoit qu’il y eust plus de fureur en sa conduite que de bon sens ny de conseil. Ce nonobstant il s’obstina à vouloir passer à toute force, et feit tant qu’à la fin il gaigna l’autre rive à grande peine et grande difficulté : mesmement pour ce que la terre y glissoit à cause de la fange qu’il y avoit. Passé qu’il fust, il fallut aussi tost combattre pesle mesle d’homme à homme, pour ce que les ennemis chargèrent incontinent les premiers passez, avant qu’ils eussent loisir de se ranger en bataille, et leur coururent sus avec grands cris, tenants leurs chevaux bien joints et serrez l’un contre l’autre, et combattirent à coups de javeline premièrement, et puis à coups d’espée, après que les javelines furent brisées. Si se ruèrent plusieurs ensemble tout à coup sur luy, pour ce qu’il estoit facile à remarquer et cognoistre entre tous les autres à son escu, et à la cueue qui pendoit de son armet, à l’entour de laquelle il y avoit de costé et d’autre un pennache grand et blanc à merveille. Si fut atteinct d’un coup de javelot au défault de la cuirasse, mais le coup ne percea point ; et comme Roesaces et Spithridates, deux des principaux capitaines persians, s’adressassent ensemble à luy, il se détourna de l’un, et picquant droit à Roesaces, qui estoit bien armé d’une bonne cuirasse, luy donna un si grand coup de javeline, qu’elle se rompit en sa main, et meit aussi tost la main à l’espée ; mais ainsi comme ils estoient accouplez ensemble, Spithridates s’approchant de luy en flanc, se souleva sur son cheval, et luy ramena de toute sa puissance un si grand coup de hache barbaresque, qu’il couppa la creste de l’armet, avec un des costez du pennache, et y feit une telle faulsée, que le tranchant de la hache pénétra jusques aux cheveux : et ainsi comme il en vouloit encore donner un autre, le grand Clitus le prévint, qui lui passa une parthisane de part en part à travers le corps, et à l’instant mesme tomba aussi Roesaces, mort en terre d’un coup d’espée que lui donna Alexandre. Or, pendant que la gendarmerie combattoit en tel effort, le bataillon des gens de pied macédoniens passa la rivière, et commencèrent les deux batailles à marcher l’une contre l’autre ; mais celle des Perses ne sousteint point courageusement ny longuement, ains se tourna incontinent en fuite, exceptez les Grecs qui estoyent à la soude du roy de Perse, lesquels se retirèrent ensemble dessus une motte, et demandèrent que l’on les prist à mercy ! Mais Alexandre donnant le premier dedans, plus par cholere que de sain jugement, y perdit son cheval, qui luy fut tué sous luy d’un coup d’espée à travers les flancs. Ce n’estoit pas Bucéphal, ains un autre ; mais tous ceulx qui furent en celle journée tuez ou blecez des siens le furent en cest endroit-là, pour ce qu’il s’opiniastra à combattre obstineement contre hommes agguerriz et desesperez. L’on dit qu’en ceste première bataille il mourut du costé des barbares vingt mille hommes de pied, et deux mille cinq cents de cheval : du costé d’Alexandre Aristobulus escrit qu’il y en eut de morts trente et quatre en tout, dont douze estoyent gens de pied, à tous lesquelz Alexandre voulut, pour honorer leur mémoire, que l’on dressast des images de bronze faictes de la main de Lysippus : et voulant faire part de ceste victoire aux Grecs, il envoya aux Athéniens particulièrement trois cents boucliers de ceulx qui furent gaignez en la bataille, et generalement sur toutes les autres despouilles ; et sur tout le buttin feit mettre ceste tres honorable inscription : Alexandre, fils de Philippus, et les Grecs, exceptez les Lacédémoniens, ont conquis ce buttin sur les barbares habitants en Asie. " (N.d.A.)
C’est pourquoi ils s’engagent, ce nolisateur et ce capitain, d’observer et remplir les susdits conditions dont ils se sont convenûs, et ont signé tous les deux le présent contrat, qui doit valoir on tout temps, et lieu.
Constantinopli, 6 septembre 1806.
Hadgi Policarpe de Lazare
Noligeateur
Capitain Dimitri Agro
Le susdit cap. s’engage avec moi qu’il ne s’arrêtera devant les Dardanelles et Scio qu’un jour.
Hadgi Policarpe de Lazare.
TROISIÈME PARTIE
VOYAGE DE RHODES, DE JAFFA, DE BETHLÉEM ET DE LA MER MORTE.
Nous étions sur le vaisseau à peu près deux cents passagers, hommes, femmes, enfants et vieillards. On voyait autant de nattes rangées en ordre des deux côtés de l’entrepont. Une bande de papier, collée contre le bord du vaisseau, indiquait le nom du propriétaire de la natte. Chaque pèlerin avait suspendu à son chevet son bourdon, son chapelet et une petite croix. La chambre du capitaine était occupée par les papas conducteurs de la troupe. A l’entrée de cette chambre on avait ménagé deux antichambres. J’avais l’honneur de loger dans un de ces trous noirs, d’environ six pieds carrés, avec mes deux domestiques ; une famille occupait vis-à-vis de moi l’autre appartement. Dans cette espèce de république, chacun faisait son ménage à volonté, les femmes soignaient leurs enfants, les hommes fumaient ou préparaient leur dîner, les papas causaient ensemble. On entendait de tous côtés le son des mandolines, des violons et des lyres. On chantait, on dansait, on riait, on priait. Tout le monde était dans la joie. On me disait : Jérusalem, en me montrant le midi ; et je répondais : Jérusalem ! Enfin, sans la peur, nous eussions été les plus heureuses gens du monde, mais au moindre vent les matelots pliaient les voiles, les pèlerins criaient : Christos, kyrie eleison ! L’orage passé, nous reprenions notre audace.
Au reste, je n’ai point remarqué le désordre dont parlent quelques voyageurs. Nous étions au contraire fort décents et fort réguliers. Dès le premier soir de notre départ, deux papas firent la prière, à laquelle tout le monde assista avec beaucoup de recueillement. On bénit le vaisseau, cérémonie qui se renouvelait à chaque orage. Les chants de l’Église grecque ont assez de douceur, mais peu de gravité. J’observai une chose singulière : un enfant commençait le verset d’un psaume dans un ton aigu, et le soutenait ainsi sur une seule note, tandis qu’un papa chantait le même verset sur un air différent et en canon, c’est-à-dire commençant la phrase lorsque l’enfant en avait déjà passé le milieu. Ils ont un admirable Kyrie eleison : ce n’est qu’une note tenue par différentes voix, les unes graves, les autres aiguës, exécutant, andante et mezza voce, l’octave, la quinte et la tierce. L’effet de ce Kyrie est surprenant pour la tristesse et la majesté : c’est sans doute un reste de l’ancien chant de la primitive Église. Je soupçonne l’autre psalmodie d’appartenir à ce chant moderne introduit dans le rite grec vers le IVe siècle, et dont saint Augustin avait bien raison de se plaindre.
Dès le lendemain de notre départ la fièvre me reprit avec assez de violence : je fus obligé de rester couché sur ma natte. Nous traversâmes rapidement la mer de Marmara (la Propontide). Nous passâmes devant la presqu’île de Cyzique et à l’embouchure d’Egos-Potamos. Nous rasâmes les promontoires de Sestos et d’Abydos : Alexandre et son armée, Xerxès et sa flotte, les Athéniens et les Spartiates, Héro et Léandre, ne purent vaincre le mal de tête qui m’accablait ; mais lorsque, le 21 septembre, à six heures du matin, on me vint dire que nous allions doubler le château des Dardanelles, la fièvre fut chassée par les souvenirs de Troie. Je me traînai sur le pont ; mes premiers regards tombèrent sur un haut promontoire couronné par neuf moulins : c’était le cap Sigée. Au pied du cap je distinguais deux tumulus, les tombeaux d’Achille et de Patrocle. L’embouchure du Simoïs était à la gauche du château neuf d’Asie ; plus loin, derrière nous, en remontant vers l’Hellespont, paraissaient le cap Rhétée et le tombeau d’Ajax. Dans l’enfoncement s’élevait la chaîne du mont Ida, dont les pentes, vues du point où j’étais, paraissaient douces et d’une couleur harmonieuse. Ténédos était devant la proue du vaisseau : est in conspectu Tenedos.
Je promenais mes yeux sur ce tableau, et les ramenais malgré moi à la tombe d’Achille. Je répétais ces vers du poète :
" L’armée des Grecs belliqueux élève sur le rivage un monument vaste et admiré ; monument que l’on aperçoit de loin en passant sur la mer, et qui attirera les regards des générations présentes et des races futures. " Ἀμφ' αὐτοῖσι δ'ἔπειτα μέγαν καὶ ἀμύμονα τύμβον Χεύαμεν Ἀργείων ἱερὸς στρατὸς αἰχημτάων, Ἀκτῇ ἐπί προυχοὺσῃ, ἐπί πλατεὶ Ἑλλεσπόοντῳ, Ως κεν τηλεφανὴς ἐκ ποντόφιν ἀνδράσιν eεἳῃ Τοἲς οἵ νῦν γεγαασι καὶ οἵ μετόπισθεν ἓσονται. (Odyss., lib. XXIV)
Les pyramides des rois égyptiens sont peu de chose, comparées à la gloire de cette tombe de gazon que chanta Homère et autour de laquelle courut Alexandre.
J’éprouvai dans ce moment un effet remarquable de la puissance des sentiments et de l’influence de l’âme sur le corps. J’étais monté sur le pont avec la fièvre : le mal de tête cessa subitement. Je sentis renaître mes forces, et, ce qu’il y a de plus extraordinaire, toutes les forces de mon esprit : il est vrai que vingt-quatre heures après la fièvre était revenue.
Je n’ai rien à me reprocher : j’avais eu le dessein de me rendre par l’Anatolie à la plaine de Troie, et l’on a vu ce qui me força à renoncer à mon projet ; j’y voulus aborder par mer, et le capitaine du vaisseau refusa obstinément de me mettre à terre, quoiqu’il y fût obligé par notre traité 1. . Dans le premier moment, ces contrariétés me firent beaucoup de peine, mais aujourd’hui je m’en console. J’ai tant été trompé en Grèce, que le même sort m’attendait peut-être à Troie. Du moins j’ai conservé toutes mes illusions sur le Simoïs ; j’ai de plus le bonheur d’avoir salué une terre sacrée, d’avoir vu les flots qui la baignent et le soleil qui l’éclaire.