Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 33)
Le temple de Salomon ayant été détruit par les Syriens, le second temple, rebâti par Hérode l’Ascalonite, rentra dans l’ordre de ces ouvrages moitié juifs moitié grecs dont je vais bientôt parler.
Il ne nous reste donc rien de l’architecture primitive des Juifs à Jérusalem, hors la piscine Probatique. On la voit encore près de la porte Saint-Etienne, et elle bornait le temple au septentrion. C’est un réservoir long de cent cinquante pieds et large de quarante. L’excavation de ce réservoir est soutenue par des murs, et ces murs sont ainsi composés : un lit de grosses pierres jointes ensemble par des crampons de fer ; une maçonnerie mêlée appliquée sur ces grosses pierres ; une couche de cailloutage collée sur cette maçonnerie ; un enduit répandu sur ce cailloutage. Les quatre lits sont perpendiculaires au sol, et non pas horizontaux : l’enduit était du côté de l’eau, et les grosses pierres s’appuyaient et s’appuient encore contre la terre.
Cette piscine est maintenant desséchée et à demi comblée ; il y croît quelques grenadiers et une espèce de tamarin sauvage, dont la verdure est bleuâtre ; l’angle de l’ouest est tout rempli de nopals. On remarque aussi dans le côté occidental deux arcades qui donnent naissance à deux voûtes : c’était peut-être un aqueduc qui conduisait l’eau dans l’intérieur du temple.
Josèphe appelle cette piscine stagnum Salomonis, l’Evangile la nomme Probatique, parce qu’on y purifiait les brebis destinées aux sacrifices. Ce fut au bord de cette piscine que Jésus-Christ dit au paralytique :
" Levez-vous, et emportez votre lit. " Voilà tout ce qui reste aujourd’hui de la Jérusalem de David et de Salomon.
Les monuments de la Jérusalem grecque et romaine sont plus nombreux, et forment une classe nouvelle et fort singulière dans les arts. Je commence par les tombeaux de la vallée de Josaphat et de la vallée de Siloé.
Quand on a passé le pont du torrent de Cédron, on trouve au pied du mons Offensionis le sépulcre d’Absalon. C’est une masse carrée, mesurant huit pas sur chaque face ; elle est formée d’une seule roche, laquelle roche a été taillée dans la montagne voisine, dont elle n’est séparée que de quinze pieds. L’ornement de ce sépulcre consiste en vingt-quatre colonnes d’ordre dorique sans cannelure, six sur chaque front du monument. Ces colonnes sont à demi engagées et forment partie intégrante du bloc, ayant été prises dans l’épaisseur de la masse. Sur les chapiteaux règne la frise avec le triglyphe. Au-dessus de cette frise s’élève un socle qui porte une pyramide triangulaire, trop élevée pour la hauteur totale du tombeau. Cette pyramide est d’un autre morceau que le corps du monument.
Le sépulcre de Zacharie ressemble beaucoup à celui-ci ; il est taillé dans le roc de la même manière, et se termine en une pointe un peu recourbée comme le bonnet phrygien ou comme un monument chinois, Le sépulcre de Josaphat est une grotte dont la porte, d’un assez bon goût, fait le principal ornement. Enfin le sépulcre où se cacha l’apôtre saint Jacques présente sur la vallée de Siloé un portique agréable. Les quatre colonnes qui composent ce portique ne posent point sur le col, mais elles sont placées à une certaine hauteur dans le rocher, ainsi que la colonnade du Louvre sur le premier étage du palais.
La tradition, comme on le voit, assigne des noms à ces tombeaux. Arculfe, dans Adamannus ( De Locis Sanctis, lib. I, cap. X), Vilalpandus ( Antiquae Jerusalem Descriptio), Adrichomius ( Sententia de loco sepulcri Absalon), Quaresmius (t. II, cap. IV et V), et plusieurs autres, ont ou parlé de ces noms, ou épuisé sur ce sujet la critique de l’histoire. Mais quand la tradition ne serait pas ici démentie par les faits, l’architecture de ces monuments prouverait que leur origine ne remonte pas à la première antiquité judaïque.
S’il fallait absolument fixer l’époque où ces mausolées ont été construits, je la placerais vers le temps de l’alliance des Juifs et des Lacédémoniens, sous les premiers Machabées. Le dorique dominait encore dans la Grèce : le corinthien n’envahit l’architecture qu’un demi-siècle après, lorsque les Romains commencèrent à s’étendre dans le Péloponèse et dans l’Asie 38. .
Mais en naturalisant à Jérusalem l’architecture de Corinthe et d’Athènes, les Juifs y mêlèrent les formes de leur propre style. Les sépulcres de la vallée de Josaphat, et surtout les tombeaux dont je vais bientôt parler, offrent l’alliance visible du goût de l’Égypte et du goût de la Grèce. Il résulta de cette alliance une sorte de monuments indécis, qui forment pour ainsi dire le passage entre les Pyramides et le Parthénon ; monuments où l’on distingue un génie sombre, hardi, gigantesque, et une imagination riante, sage et modérée 39. . On va voir un bel exemple de cette vérité dans les sépulcres des rois.
En sortant de Jérusalem par la porte d’Ephraïm, on marche pendant un demi-mille sur le plateau d’un rocher rougeâtre où croissent quelques oliviers. On rencontre ensuite au milieu d’un champ une excavation assez semblable aux travaux abandonnés d’une ancienne carrière. Un chemin large et en pente douce vous conduit au fond de cette excavation, où l’on entre par une arcade. On se trouve alors au milieu d’une salle découverte taillée dans le roc. Cette salle a trente pieds de long sur trente pieds de large, et les parois du rocher peuvent avoir douze à quinze pieds d’élévation.
Au centre de la muraille du midi vous apercevez une grande porte carrée, d’ordre dorique, creusée de plusieurs pieds de profondeur dans le roc. Une frise un peu capricieuse, mais d’une délicatesse exquise, est sculptée au-dessus de la porte : c’est d’abord un triglyphe suivi d’un métope orné d’un simple anneau ; ensuite vient une grappe de raisin entre deux couronnes et deux palmes. Le triglyphe se représente, et la ligne se reproduisait sans doute de la même manière le long du rocher, mais elle est actuellement effacée. A dix-huit pouces de cette frise règne un feuillage entremêlé de pommes de pin et d’un autre fruit que je n’ai pu reconnaître, mais qui ressemble à un petit citron d’Égypte. Cette dernière décoration suivait parallèlement la frise, et descendait ensuite perpendiculairement le long des deux côtés de la porte.
Dans l’enfoncement et dans l’angle à gauche de cette grande porte s’ouvre un canal où l’on marchait autrefois debout, mais où l’on se glisse aujourd’hui en rampant. Il aboutit par une pente assez raide, ainsi que dans la grande pyramide, à une chambre carrée, creusée dans le roc avec le marteau et le ciseau. Des trous de six pieds de long sur trois pieds de large sont pratiqués dans les murailles, ou plutôt dans les parois de cette chambre, pour y placer des cercueils. Trois portes voûtées conduisent de cette première chambre dans sept autres demeures sépulcrales d’inégale grandeur, toutes formées dans le roc vif, et dont il est difficile de comprendre le dessin, surtout à la lueur des flambeaux. Une de ces grottes, plus basse que les autres, et où l’on descend par six degrés, semble avoir renfermé les principaux cercueils Ceux-ci étaient généralement disposés de la manière suivante : le plus considérable était au fond de la grotte, en face de la porte d’entrée, dans la niche ou dans l’étui qu’on lui avait préparé ; des deux côtés de la porte deux petites voûtes étaient réservées pour les morts les moins illustres et comme pour les gardes de ces rois, qui n’avaient plus besoin de leur secours. Les cercueils, dont on ne voit que les fragments, étaient de pierre et ornés d’élégantes arabesques.
Ce qu’on admire le plus dans ces tombeaux, ce sont les portes des chambres sépulcrales ; elles sont de la même pierre que la grotte, ainsi que les gonds et les pivots sur lesquels elles tournent. Presque tous les voyageurs ont cru qu’elles avaient été taillées dans le roc même, mais cela est visiblement impossible, comme le prouve très bien le père Nau. Thévenot assure " qu’en grattant un peu la poussière on aperçoit la jointure des pierres, qui y ont été mises après que les portes ont été posées avec leurs pivots dans les trous. " J’ai cependant gratté la poussière, et je n’ai point vu ces marques au bas de la seule porte qui reste debout : toutes les autres sont brisées et jetées en dedans des grottes.
En entrant dans ces palais de la mort, je fus tenté de les prendre pour des bains d’architecture romaine, tels que ceux de l’antre de la Sibylle près du lac Averne. Je ne parle ici que de l’effet général, pour me faire comprendre, car je savais très bien que j’étais dans des tombeaux. Arculfe ( Apud Adamann.), qui les a décrits avec une grande exactitude ( Sepulcra sunt in naturali collis rupe, etc.), avait vu des ossements dans les cercueils. Plusieurs siècles après, Villamont y trouva pareillement des cendres, qu’on y cherche vainement aujourd’hui. Ce monument souterrain était annoncé au dehors par trois pyramides, dont une existait encore du temps de Vilalpandus. Je ne sais ce qu’il faut croire de Zuellard et d’Appart, qui décrivent des ouvrages extérieurs et des péristyles.
Une question s’élève sur ces sépulcres nommés Sépulcres des rois. De quels rois s’agit-il ? D’après un passage des Paralipomènes et d’après quelques autres endroits de l’Ecriture, on voit que les tombeaux des rois de Juda étaient dans la ville de Jérusalem : Dormiitque Achaz cum patribus suis, et sepelierunt eum in civitate Jerusalem. David avait son sépulcre sur la montagne de Sion ; d’ailleurs le ciseau grec se fait reconnaître dans les ornements des sépulcres des rois.
Josèphe, auquel il faut avoir recours, cite trois mausolées fameux.
Le premier était le tombeau des Machabées, élevé par Simon leur frère : " Il était, dit Josèphe, de marbre blanc et poli, si élevé qu’on le peut voir de fort loin. Il y a tout à l’entour des voûtes en forme de portique, dont chacune des colonnes qui le soutiennent est d’une seule pierre. Et pour marquer ces sept personnes, il y ajouta sept pyramides d’une très grande hauteur et d’une merveilleuse beauté 40. . "
Le premier livre des Machabées donne à peu près les mêmes détails sur ce tombeau. Il ajoute qu’on l’avait construit à Modin, et qu’on le voyait en naviguant sur la mer : Ab omnibus navigantibus mare. Modin était une ville bâtie près de Diospolis, sur une montagne de la tribu de Juda. Du temps d’Eusèbe, et même du temps de saint Jérôme, le monument des Machabées existait encore. Les sépulcres des rois, à la porte de Jérusalem, malgré leurs sept chambres funèbres et les pyramides qui les couronnaient, ne peuvent donc avoir appartenu aux princes asmonéens.
Josèphe nous apprend ensuite qu’Hélène, reine d’Adiabène, avait fait élever, à deux stades de Jérusalem, trois pyramides funèbres, et que ses os et ceux de son fils Izate y furent renfermés par les soins de Manabaze 41. . Le même historien, dans un autre ouvrage 42. , en traçant les limites de la cité sainte, dit que les murs passaient au septentrion vis-à-vis le sépulcre d’Hélène. Tout cela convient parfaitement aux sépulcres des rois, qui selon Vilalpandus étaient ornés de trois pyramides, et qui se trouvent encore au nord de Jérusalem, à la distance marquée par Josèphe. Saint Jérôme parle aussi de ce sépulcre. Les savants qui se sont occupés du monument que j’examine ont laissé échapper un passage curieux de Pausanias 43. ; il est vrai qu’on ne pense guère à Pausanias à propos de Jérusalem. Quoi qu’il en soit, voici le passage ; la version latine et le texte de Gédoyn sont fidèles :
" Le second tombeau était à Jérusalem… C’était la sépulture d’une femme juive nommée Hélène. La porte du tombeau, qui était de marbre comme tout le reste, s’ouvrait d’elle-même à certain jour de l’année et à certaine heure, par le moyen d’une machine, et se refermait peu de temps après. En tout autre temps si vous aviez voulu l’ouvrir, vous l’auriez plutôt rompue. " Cette porte, qui s’ouvrait et se refermait d’elle-même par une machine, semblerait, à la merveille près, rappeler les portes extraordinaires des sépulcres des rois. Suidas et Etienne de Byzance parlent d’un Voyage de Phénicie et de Syrie publié par Pausanias. Si nous avions cet ouvrage, nous y aurions sans doute trouvé de grands éclaircissements sur le sujet que nous traitons.
Les passages réunis de l’historien juif et du voyageur grec sembleraient donc prouver assez bien que les sépulcres des rois ne sont que le tombeau d’Hélène ; mais on est arrêté dans cette conjecture par la connaissance d’un troisième monument.
Josèphe parle de certaines grottes qu’il nomme les Cavernes royales, selon la traduction littérale d’Arnaud d’Andilly ; malheureusement il n’en fait point la description : il les place au septentrion de la ville sainte, tout auprès du tombeau d’Hélène.
Reste donc à savoir quel fut le prince qui fit creuser ces cavernes de la mort, comment elles étaient ornées, et de quels rois elles gardaient les cendres. Josèphe, qui compte avec tant de soin les ouvrages entrepris ou achevés par Hérode le Grand, ne met point les sépulcres des rois au nombre de ces ouvrages ; il nous apprend même qu’Hérode, étant mort à Jéricho, fut enterré avec une grande magnificence à Hérodium. Ainsi, les cavernes royales ne sont point le lieu de la sépulture de ce prince ; mais un mot échappé ailleurs à l’historien pourrait répandre quelque lumière sur cette discussion.
En parlant du mur que Titus fit élever pour serrer de plus près Jérusalem, Josèphe dit que ce mur, revenant vers la région boréale, renfermait le sépulcre d’Hérode. C’est la position des cavernes royales.
Celles-ci auraient donc porté également le nom de Cavernes royales et de Sépulcre d’Hérode. Dans ce cas cet Hérode ne serait point Hérode l’Ascalonite, mais Hérode le Tétrarque. Ce dernier prince était presque aussi magnifique que son père : il avait fait bâtir deux villes, Séphoris et Tibériade ; et quoiqu’il fût exilé à Lyon par Caligula 44. , il pouvait très bien s’être préparé un cercueil dans sa patrie : Philippe son frère lui avait donné le modèle de ces édifices funèbres.
Nous ne savons rien des monuments dont Agrippa embellit Jérusalem.
Voilà ce que j’ai pu trouver de plus satisfaisant sur cette question ; j’ai cru devoir la traiter à fond, parce qu’elle a jusque ici été plutôt embrouillée qu’éclaircie par les critiques Les anciens pèlerins qui avaient vu le sépulcre d’Hélène l’ont confondu avec les cavernes royales. Les voyageurs modernes, qui n’ont point retrouvé le tombeau de la reine d’Adiabène, ont donné le nom de ce tombeau aux sépultures des princes de la maison d’Hérode. Il est résulté de tous ces rapports une étrange confusion : confusion augmentée par l’érudition des écrivains pieux qui ont voulu ensevelir les rois de Juda dans les grottes royales, et qui n’ont pas manqué d’autorités.
La critique de l’art ainsi que les faits historiques nous obligent à ranger les sépulcres des rois dans la classe des monuments grecs à Jérusalem. Ces sépulcres étaient très nombreux, et la postérité d’Hérode finit assez vite ; de sorte que plusieurs cercueils auront attendu vainement leurs maîtres : il ne manquait plus, pour connaître toute la vanité de notre nature, que de voir les tombeaux d’hommes qui ne sont pas nés. Rien, au reste, ne forme un contraste plus singulier que la frise charmante sculptée par le ciseau de la Grèce sur la porte de ces chambres formidables où reposaient les cendres des Hérode. Les idées les plus tragiques s’attachent à la mémoire de ces princes ; ils ne nous sont bien connus que par le meurtre de Mariamne, le massacre des innocents, la mort de saint Jean-Baptiste et la condamnation de Jésus-Christ. On ne s’attend donc point à trouver leurs tombeaux embellis de guirlandes légères, au milieu du site effrayant de Jérusalem, non loin du temple où Jéhovah rendait ses terribles oracles, et près de la grotte où Jérémie composa ses Lamentations.
M. Casas a très bien représenté ces monuments dans son Voyage pittoresque de la Syrie : je ne connais point l’ouvrage, plus récent, de M. Mayer. La plupart des voyages en Terre Sainte sont accompagnés de gravures et de vignettes. Il faut distinguer celles de la relation du père Roger, qui pourraient bien être de Claude Mellan. Les autres édifices des temps romains à Jérusalem, tels que le théâtre et l’amphithéâtre, les tours Antonia, Hippicos, Phasaèle et Psephima, n’existent plus, ou du moins on n’en connaît que des ruines informes.
Nous passons maintenant à la troisième sorte des monuments de Jérusalem, aux monuments du christianisme avant l’invasion des Sarrasins. Je n’en ai plus rien à dire, puisque je les ai décrits en rendant compte des saints lieux. Je ferai seulement une remarque : comme ces monuments doivent leur origine à des chrétiens qui n’étaient pas Juifs, ils ne conservent rien du caractère demi-égyptien, demi-grec, que j’ai observé dans les ouvrages des princes asmonéens et des Hérode ; ce sont de simples églises grecques du temps de la décadence de l’art.
La quatrième espèce de monuments à Jérusalem est celle des monuments qui appartiennent au temps de la prise de cette ville par le calife Omar, successeur d’Abubeker et chef de la race des Ommiades. Les Arabes qui avaient suivi les étendards du califes s’emparèrent de l’Égypte ; de là, s’avançant le long des côtes de l’Afrique, ils passèrent en Espagne, et remplirent de palais enchantés Grenade et Cordoue. C’est donc au règne d’Omar qu’il faut faire remonter l’origine de cette architecture arabe dont l’Alhambra est le chef-d’œuvre, comme le Parthénon est le miracle du génie de la Grèce. La mosquée du temple, commencée à Jérusalem par Omar, agrandie par Abd-el-Maleck et rebâtie sur un nouveau plan par El-Oulid, est un monument très curieux pour l’histoire de l’art chez les Arabes. On ne sait point encore d’après quel modèle furent élevées ces demeures des fées dont l’Espagne nous offre les ruines. On me saura peut-être gré de dire quelques mots sur un sujet si neuf et jusqu’à présent si peu étudié.
Le premier temple de Salomon ayant été renversé six cents ans avant la naissance de Jésus-Christ, il fut relevé après les soixante-dix ans de la captivité, par Josué, fils de Josédé, et Zorobabel, fils de Salathiel. Hérode l’Ascalonite rebâtit en entier ce second temple. Il y employa onze mille ouvriers pendant neuf ans. Les travaux en furent prodigieux, et ils ne furent achevés que longtemps après la mort d’Hérode. Les Juifs, ayant comblé des précipices et coupé le sommet d’une montagne, firent enfin cette vaste esplanade où s’élevait le temple à l’orient de Jérusalem, sur les vallées de Siloé et de Josaphat.
Quarante jours après sa naissance, Jésus-Christ fut présenté dans ce second temple ; la Vierge y fut purifiée. A douze ans le Fils de l’Homme y enseigna les docteurs, il en chassa les marchands ; il y fut inutile ment tenté par le démon ; il y remit les péchés à la femme adultère ; il y proposa la parabole du bon Pasteur, celle des deux Enfants, celle des Vignerons et celle du Banquet nuptial. Ce fut dans ce même temple qu’il entra au milieu des palmes et des branches d’olivier, le jour de la fête des Rameaux ; enfin, il y prononça le Reddite quae sunt Caesaris Caesari, et quae sunt Dei Deo ; il y fit l’éloge du denier de la veuve.
Titus ayant pris Jérusalem la deuxième année du règne de Vespasien, il ne resta pas pierre sur pierre du temple où Jésus-Christ avait fait tant de choses glorieuses et dont il avait prédit la ruine. Lorsque Omar s’empara de Jérusalem, il paraît que l’espace du temple, à l’exception d’une très petite partie, avait été abandonné par les chrétiens Saïd-ebn-Batrik 45. , historien arabe, raconte que le calife s’adressa au patriarche Sophronius, et lui demanda quel serait le lieu le plus propre de Jérusalem pour y bâtir une mosquée. Sophronius le conduisit sur les ruines du temple de Salomon.
Omar, satisfait d’établir sa mosquée dans une enceinte si fameuse, fit déblayer les terres et découvrir une grande roche où Dieu avait du parler à Jacob La mosquée nouvelle prit le nom de cette roche, Gâmeat-el-Sakhra, et devint pour les musulmans presque aussi sacrée que les mosquées de La Mecque et de Médine. Le calife Abd-el-Maleck en augmenta les bâtiments, et renferma la roche dans l’enceinte des murailles. Son successeur, le calife El-Louid, embellit encore El-Sakhra et la couvrit d’un dôme de cuivre doré, dépouille d’une église de Balbek. Dans la suite, les croisés convertirent le temple de Mahomet en un sanctuaire de Jésus-Christ ; et lorsque Saladin reprit Jérusalem, il rendit ce temple à sa destination primitive. :
Mais quelle est l’architecture de cette mosquée, type ou modèle primitif de l’élégante architecture des Maures ? C’est ce qu’il est très difficile de dire. Les Arabes, par une suite de leurs mœurs despotiques et jalouses, ont réservé les décorations pour l’intérieur de leurs monuments, et il y a peine de mort contre tout chrétien qui, non seulement entrerait dans Gâmeat-el-Sakhra, mais qui mettrait seulement le pied dans le parvis qui l’environne. Quel dommage que l’ambassadeur Deshayes, par un vain scrupule diplomatique, ait refusé de voir cette mosquée, où les Turcs lui proposaient de l’introduire ! J’en vais décrire l’extérieur :
On voit la grande place de la Mosquée, autrefois la place du Temple, par une fenêtre de la maison de Pilate.
Cette place forme un parvis qui peut avoir cinq cents pas de longueur sur quatre cent soixante de largeur. Les murailles de la ville ferment ce parvis à l’orient et au midi. Il est borné à ! occident par des maisons turques, et au nord par les ruines du prétoire de Pilate et du palais d’Hérode.
Douze portiques, placés à des distances inégales les uns des autres et tout à fait irréguliers comme les cloîtres de l’Alhambra, donnent entrée sur ce parvis. Ils sont composés de trois ou quatre arcades, et quelquefois ces arcades en soutiennent un second rang ; ce qui imite assez bien l’effet d’un double aqueduc. Le plus considérable de tous ces portiques correspond à l’ancienne porta Speciosa, connue des chrétiens par un miracle de saint Pierre. Il y a des lampes sous ces portiques.
Au milieu de ce parvis on en trouve un plus petit, qui s’élève de si à sept pieds, comme une terrasse sans balustres, au-dessus du précédent. Ce second parvis a, selon l’opinion commune, deux cents pas de long sur cent cinquante de large ; on y monte de quatre côtés par un escalier de marbre, chaque escalier est composé de huit degrés.
Au centre de ce parvis supérieur s’élève la fameuse mosquée de la Roche. Tout auprès de la mosquée est une citerne, qui tire son eau de l’ancienne fontaine Scellée 46. , et où les Turcs font leurs ablutions avant la prière. Quelques vieux oliviers et des cyprès clairsemés sont répandus çà et là sur les deux parvis.
Le temple est octogone : une lanterne également à huit faces, et percée d’une fenêtre sur chaque face, couronne le monument. Cette lanterne est recouverte d’un dôme. Ce dôme était autrefois de cuivre doré, il est de plomb aujourd’hui ; une flèche d’un assez bon goût, terminée par un croissant, surmonte tout l’édifice, qui ressemble à une tente arabe élevée au milieu du désert. Le père Roger donne trente-deux pas à chaque côté de l’octogone, deux cent cinquante-deux pas de circuit à la mosquée en dehors, et dix-huit ou vingt toises d’élévation au monument entier.