Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 34)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les murs sont revêtus extérieurement de petits carreaux ou de briques peintes de diverses couleurs ; ces briques sont chargées d’arabesques et de versets du Coran écrits en lettres d’or. Les huit fenêtres de la lanterne sont ornées de vitraux ronds et coloriés. Ici nous trouvons déjà quelques traits originaux des édifices moresques de l’Espagne : les légers portiques des parvis et les briques peintes de la mosquée rappellent diverses parties du Généralife, de l’Alhambra et de la cathédrale de Cordoue.

Quant à l’intérieur de cette mosquée, je ne l’ai point vu. Je fus bien tenté de risquer tout pour satisfaire mon amour des arts ; mais la crainte de causer la perte des chrétiens de Jérusalem m’arrêta. Guillaume de Tyr et Deshayes disent quelque chose de l’intérieur de la mosquée de la Roche ; le père Roger en fait une description fort détaillée et vraisemblablement très fidèle 47. .

Cependant elle ne suffit pas pour prouver que l’intérieur de la mosquée de Jérusalem a des rapports avec l’intérieur des monuments moresques en Espagne. Cela dépend absolument de la manière dont les colonnes sont disposées dans le monument ; et c’est ce que le père Roger ne dit pas. Portent-elles de petites arcades ? sont-elles accouplées, groupées, isolées, comme à Cordoue et à Grenade ? Mais si les dehors de cette mosquée ont déjà tant de ressemblance avec quelques parties de l’Alhambra, n’est-il pas à présumer que les dedans conservent le même goût d’architecture ? Je le croirais d’autant plus facilement que les marbres et les colonnes de cet édifice ont été dérobés aux églises chrétiennes, et qu’ils doivent offrir ce mélange d’ordres et de proportions que l’on remarque dans la cathédrale de Cordoue.

Ajoutons une observation à ces conjectures. La mosquée abandonnée que l’on voit près du Caire paraît être du même style que la mosquée de Jérusalem : or, cette mosquée du Caire est évidemment l’original de la mosquée de Cordoue. Celle-ci fut bâtie par dos princes derniers descendants de la dynastie des Ommiades ; et Omar, chef de leur famille, avait fondé la mosquée de Jérusalem.

Les monuments vraiment arabes appartiennent donc à la première dynastie des califes et au génie de la nation en général ; ils ne sont donc pas, comme on l’a cru jusque ici, le fruit du talent particulier des Maures de l’Andalousie, puisque j’ai trouvé les modèles de ces monuments dans l’Orient.

Cela prouvé, j’irai plus loin. Je crois apercevoir dans l’architecture égyptienne, si pesante, si majestueuse, si vaste, si durable, le germe de cette architecture sarrasine, si légère, si riante, si petite, si fragile : le minaret est l’imitation de l’obélisque ; les moresques sont des hiéroglyphes dessinés au lieu d’hiéroglyphes gravés. Quant à ces forêts de colonnes qui composent l’intérieur des mosquées arabes, et qui portent une voûte plate, les temples de Memphis, de Dendéra, de Thèbes, de Méroué offraient encore des exemples de ce genre de construction. Placés sur la frontière de Metzraïm, les descendants d’Ismael ont eu nécessairement l’imagination frappée des merveilles des Pharaons : ils n’ont rien emprunté des Grecs, qu’ils n’ont point connus, mais ils ont cherché à copier les arts d’une nation fameuse qu’ils avaient sans cesse sous les yeux. Peuples vagabonds, conquérants, voyageurs, ils ont imité en courant l’immuable Égypte ; ils se sont fait des obélisques de bois doré et des hiéroglyphes de plâtre, qu’ils pouvaient emporter avec leurs tentes sur le dos de leurs chameaux.

Je n’ignore pas que ce système, si c’en est un, est sujet à quelques objections, et même à des objections historiques. Je sais que le palais de Zehra, bâti par Abdoulraham auprès de Cordoue, fut élevé sur le plan d’un architecte de Constantinople, et que les colonnes de ce palais furent taillées en Grèce ; je sais qu’il existe une architecture née dans la corruption de l’art, qu’on peut appeler architecture justinienne, et que cette architecture a quelques rapports avec les ouvrages des Maures ; je sais enfin que des hommes d’un excellent goût et d’un grand savoir, tels que le respectable M. d’Agincourt et l’auteur du magnifique Voyage en Espagne, M. de La Borde, pensent que toute architecture est fille de la Grèce ; mais, quelles que soient ces difficultés et ces autorités puissantes, j’avoue qu’elles ne me font point changer d’opinion. Un plan envoyé par un architecte de Constantinople, des colonnes taillées sur les rives du Bosphore, des ouvriers grecs travaillant à une mosquée, ne prouvent rien : on ne peut tirer d’un fait particulier une conséquence générale. J’ai vu à Constantinople l’architecture justinienne. Elle a, j’en conviens, quelque ressemblance avec l’architecture des monuments sarrasins, comme le rétrécissement de la voûte dans les arcades, etc. Toutefois elle conserve une raison, une froideur, une solidité qu’on ne remarque point dans la fantaisie arabe. D’ailleurs cette architecture justinienne me semble être elle-même l’architecture égyptienne rentrée dans l’architecture grecque. Cette nouvelle invasion de l’art de Memphis fut produite par l’établissement du christianisme : les solitaires qui peuplèrent les déserts de la Thébaïde, et dont les opinions gouvernaient le monde, introduisirent dans les églises, dans les monastères, et jusque dans les palais ces portiques dégénérés appelés cloîtres, où respire le génie de l’Orient. Remarquons, à l’appui de ceci, que la véritable détérioration de l’art chez les Grecs commence précisément à l’époque de la translation du siège de l’empire romain à Constantinople : ce qui prouve que l’architecture grecque n’enfanta pas l’architecture orientale, mais que l’architecture orientale se glissa dans l’architecture grecque par le voisinage des lieux.

J’incline donc à croire que toute architecture est sortie de l’Égypte, même l’architecture gothique ; car rien n’est venu du Nord, hors le fer et la dévastation. Mais cette architecture égyptienne s’est modifiée selon le génie des peuples : elle ne changea guère chez les premiers Hébreux, où elle se débarrassa seulement des monstres et des dieux de l’idolâtrie. En Grèce, où elle fut introduite par Cécrops et Inachus ; elle s’épura, et devint le modèle de tous les genres de beautés. Elle parvint à Rome par les Toscans, colonie égyptienne ; elle y conserva sa grandeur, mais elle n’atteignit jamais sa perfection, comme à Athènes. Des apôtres accourus de l’Orient la portèrent aux barbares du Nord : sans perdre parmi ces peuples son caractère religieux et sombre, elle s’éleva avec les forêts des Gaules et de la Germanie ; elle présenta la singulière union de la force, de la majesté, de la tristesse dans l’ensemble et de la légèreté la plus extraordinaire dans les détails. Enfin, elle prit chez les Arabes les traits dont nous avons parlé ; architecture du désert, enchantée comme les oasis, magique comme les histoires contées sous la tente, mais que les vents peuvent emporter avec le sable qui lui servit de premier fondement.

Je pourrais appuyer mon opinion d’un million de faits historiques ; je pourrais montrer que les premiers temples de la Grèce, tels que celui de Jupiter à Onga, près d’Amyclée, étaient de véritables temples égyptiens ; que la sculpture elle-même était égyptienne à Argos, à Sparte, à Athènes, du temps de Dédale et dans les siècles héroïques. Mais j’ai peur d’avoir poussé trop loin cette digression, et il est plus que temps de passer aux monuments gothiques de Jérusalem.

Ceux-ci se réduisent à quelques tombeaux. Les monuments de Godefroy et Baudouin sont deux cercueils de pierre, portés sur quatre petits piliers. Les épitaphes qu’on a lues dans la description de Deshayes sont écrites sur ces cercueils en lettres gothiques. Tout cela en soi-même est fort peu de chose ; cependant, je fus très frappé par l’aspect de ces tombeaux, en entrant au Saint-Sépulcre ; leurs formes étrangères, sur un sol étranger, m’annoncèrent d’autres hommes, d’autres mœurs, d’autres pays ; je me crus transporté dans un de nos vieux monastères : j’étais comme l’Otaïtien quand il reconnut en France un arbre de sa patrie. Je contemplai avec vénération ces mausolées gothiques qui renfermaient des chevaliers français, des pèlerins devenus rois, des héros de La Jérusalem délivrée ; je me rappelai les paroles que le Tasse, met dans la bouche de Godefroy :

Chi sia di noi, ch’esser sepulto schivi, Ove i membri di Dio fur già sepulti ? Quant aux monuments turcs, derniers témoins qui attestent à Jérusalem les révolutions des empires, ils ne valent pas la peine qu’on s’y arrête : j’en ai parlé seulement pour avertir qu’il ne faut pas du tout confondre les ouvrages des Tartares avec les travaux des Maures. Au fond, il est plus vrai de dire que les Turcs ignorent absolument l’architecture ; ils n’ont fait qu’enlaidir les édifices grecs et les édifices arabes, en les couronnant de dômes massifs et de pavillons chinois Quelques bazars et des oratoires de santons sont tout ce que les nouveaux tyrans de Jérusalem ont ajouté à cette ville infortunée.

Le lecteur connaît maintenant les divers monuments de la cité sainte.

En revenant de visiter les sépulcres des rois qui ont donné lieu aux descriptions précédentes, je passai par la vallée de Josaphat. Le soleil se couchait derrière Jérusalem ; il dorait de ses derniers rayons cet amas de ruines et les montagnes de la Judée. Je renvoyai mes compagnons par la porte Saint-Etienne, et je ne gardai avec moi que le janissaire. Je m’assis au pied du tombeau de Josaphat ; le visage tourné vers le temple : je tirai de ma poche un volume de Racine et je relus Athalie.

A ces premiers vers :

Oui, je viens dans son temple adorer l’Eternel, etc. il m’est impossible de dire ce que j’éprouvai. Je crus entendre les cantiques de Salomon et la voix des prophètes ; l’antique Jérusalem se leva devant moi ; les ombres de Joad, d’Athalie, de Josabeth sortirent du tombeau ; il me sembla que je ne connaissais que depuis ce moment le génie de Racine. Quelle poésie, puisque je la trouvais digne du lieu où j’étais ! On ne saurait s’imaginer ce qu’est Athalie lue sur le tombeau du saint roi Josaphat, au bord du torrent de Cédron et devant les ruines du Temple. Mais qu’est-il devenu, ce temple orné partout de festons magnifiques ?

Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ? Quel est dans ce lieu saint ce pontife égorgé ? Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide, Des prophètes divins malheureuse homicide : De son amour pour toi ton Dieu s’est dépouillé ; Ton encens à ses yeux est un encens souillé. Où menez-vous ces enfants et ces femmes ? Le Seigneur a détruit la reine des cités : Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés ; Dieu ne veut plus qu’on vienne à ses solennités : Temple, renverse-toi ; cèdres, jetez des flammes. Jérusalem, objet de ma douleur, Quelle main en un jour t’a ravi tous tes charmes ? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes Pour pleurer ton malheur ? Azarias. O saint temple ! Josabeth. O David ! Le chœur. Dieu de Sion, rappelle, Rappelle en sa faveur tes antiques bontés. La plume tombe des mains : on est honteux de barbouiller encore du papier après qu’un homme a écrit de pareils vers.

Je passai une partie de la journée du 9 au couvent, pour m’occuper des détails de la vie privée à Jérusalem ; je n’avais plus rien d’essentiel à voir, soit au dedans, soit au dehors de la ville, si ce n’est le puits de Néhémie, où l’on cacha le feu sacré au temps de la captivité, les sépulcres des juges et quelques autres lieux ; je les visitai le soir du 9. Comme ils n’ont rien de remarquable, excepté les noms qu’ils portent, ce n’est pas la peine d’en entretenir le lecteur.

Je viens donc à ces petits détails qui piquent la curiosité, en raison de la grandeur des lieux dont on parle. On ne se peut figurer qu’on vive à Athènes et à Sparte comme chez soi. Jérusalem surtout, dont le nom réveille le souvenir de tant de mystères, effraye l’imagination ; il semble que tout doive être extraordinaire dans cette ville extraordinaire. Voyons ce qu’il en est, et commençons par la description du couvent des Pères latins.

On y pénètre par une rue voûtée qui se lie à une autre voûte assez longue et très obscure. Au bout de cette voûte on rencontre une cour formée par le bûcher, le cellier et le pressoir du couvent. On aperçoit à droite, dans cette cour, un escalier de douze à quinze marches ; cet escalier monte à un cloître qui règne au-dessus du cellier, du bûcher et du pressoir, et qui par conséquent a vue sur la cour d’entrée. A l’orient de ce cloître s’ouvre un vestibule qui communique à l’église : elle est assez jolie ; elle a un chœur garni de stalles, une nef éclairée par un dôme, un autel à la romaine et un petit jeu d’orgues : tout cela est renfermé dans un espace de vingt pieds de longueur sur douze de largeur.

Une autre porte, placée à l’occident du cloître dont j’ai parlé, conduit dans l’intérieur du couvent. " Ce couvent, dit un pèlerin 48. dans sa description, aussi exacte que naïve, ce couvent est fort irrégulier, bâti à l’antique et de plusieurs pièces rapportées, hautes et basses, les officines petites et dérobées, les chambres pauvres et obscures, plusieurs petites courcelles, deux petits jardins, dont le plus grand peut avoir quinze ou seize perches, et tenant aux remparts de la ville. Vers la partie occidentale est une autre cour et quelques petits logements pour les pèlerins. Toute la récréation qu’on peut avoir dans ce lieu, c’est que, montant sur la terrasse de l’église, on découvre toute la ville, qui va toujours en descendant jusqu’à la vallée de Josaphat : on voit l’église du Saint-Sépulcre, le parvis du temple de Salomon, et plus loin, du même côté d’orient, la montagne des Olives ; au midi le château de la ville et le chemin de Bethléem, et au nord la grotte de Jérémie. Voilà en peu de paroles le plan et le tableau de ce couvent, qui ressent extrêmement la simplicité et la pauvreté de celui qui en ce même lieu propter nos egenus factus est cum esset dives. " (II, Cor., 8.)

La chambre que j’occupais s’appelle la grande chambre des pèlerins. Elle donnait sur une cour solitaire, environnée de murs de toutes parts. Les meubles consistaient en un lit d’hôpital avec des rideaux de serge verte, une table et un coffre ; mes domestiques occupaient deux cellules assez loin de moi. Une cruche pleine d’eau et une lampe à l’italienne complétaient mon ménage. La chambre, assez grande, était obscure, et ne tirait de jour que par une fenêtre qui s’ouvrait sur la cour dont j’ai parlé. Treize pèlerins avaient écrit leurs noms sur la porte, en dedans de la chambre : le premier s’appelait Charles Lombard, et il se trouvait à Jérusalem en 1669 ; le dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 1804 49. . Je n’ai reconnu que trois noms français parmi ces treize voyageurs.

Les pèlerins ne mangent point avec les Pères comme à Jaffa. On les sert à part, et ils font la dépense qu’ils veulent. S’ils sont pauvres, on les nourrit ; s’ils sont riches, ils payent ce qu’on achète pour eux : le couvent n’en retire pas une obole. Le logement, le lit, le linge, la lumière, le feu, sont toujours pour rien et à titre d’hospitalité.

On avait mis un cuisinier à mes ordres. Je ne dînais presque jamais qu’à la nuit, au retour de mes courses. On me servait d’abord un potage à l’huile et aux lentilles, ensuite du veau aux concombres ou aux oignons, du chevreau grillé ou du mouton au riz. On ne mange point de bœuf, et la viande de buffle a un goût sauvage. Pour rôti, j’avais des pigeons, et quelquefois des perdrix de l’espèce blanche, appelée perdrix du désert. Le gibier est fort commun dans la plaine de Rama et dans les montagnes de Judée : il consiste en perdrix, bécasses, lièvres, sangliers et gazelles. La caille d’Arabie qui nourrit les Israélites est presque inconnue à Jérusalem ; cependant on en trouve quelques-unes dans la vallée du Jourdain. Pour légumes on m’a continuellement fourni des lentilles, des fèves, des concombres et des oignons.

Le vin de Jérusalem est excellent : il a la couleur et le goût de nos vins de Roussillon. Les coteaux qui le fournissent sont encore ceux d’Engaddi près de Bethléem. Quant aux fruits, je mangeai, comme à Jaffa, de gros raisins, des dattes, des grenades, des pastèques, des pommes et des figues de la seconde saison : celles du sycomore ou figuier de Pharaon étaient passées. Le pain, fait au couvent, était bon et savoureux.

Venons au prix de ces divers comestibles.

Le quintal de Jérusalem est composé de cent rolts, le rolt de neuf cents drachmes.

Le rolt vaut deux oques et un quart, ce qui revient à peu près à huit livres de France.

Le mouton se vend deux piastres dix paras le rolt. La piastre turque, continuellement altérée par les beys et les pachas d’Égypte, ne s’élève pas en Syrie à plus de trente-trois sous quatre deniers, et le para à plus de dix deniers. Or, le rolt étant à près de huit livres, la livre de viande de mouton, à Jérusalem, revient à neuf sous quatre deniers et demi.

Le veau ne coûte qu’une piastre le rolt ; le chevreau, une piastre et quelques paras.

Un très grand veau se vend trente ou trente-cinq piastres ; un grand mouton, dix ou quinze piastres ; une chèvre, six ou huit.

Le prix de la mesure de blé varie de huit à neuf piastres.

L’huile revient à trois piastres le rolt.

Les légumes sont fort chers : on les apporte à Jérusalem de Jaffa et des villages voisins.

Cette année, 1806, le raisin de vendange s’éleva jusqu’à vingt-sept piastres le quintal.

Passons à quelques autres détails.

Un homme qui ne voudrait point descendre aux kans ni demeurer chez les Pères de Terre Sainte pourrait louer une ou plusieurs chambres dans une maison à Jérusalem, mais il n’y serait pas en sûreté de la vie. Selon la petitesse ou la grandeur, la pauvreté ou la richesse de la maison, chaque chambre coûterait, par mois, depuis deux jusqu’à vingt piastres. Une maison entière, où l’on trouverait une assez grande salle et une quinzaine de trous qu’on appelle des chambres, se payerait par an cinq mille piastres.

Un maître ouvrier, maçon, menuisier, charpentier, reçoit deux piastres par jour, et il faut le nourrir : la journée d’un garçon ouvrier coûte une piastre.

Il n’y a point de mesure fixe pour la terre ; le plus souvent on achète à vue le morceau que l’on désire : on estime le fonds sur ce que ce morceau peut produire en fruits, blé ou vigne.

La charrue n’a point de roues ; elle est armée d’un petit fer qui effleure à peine la terre : on laboure avec des bœufs.

On récolte de l’orge, du froment, du doura, du maïs et du coton. On sème la sésame dans le même champ où l’on cultive le coton.

Un mulet coûte cent ou deux cents piastres, selon sa beauté ; un âne vaut depuis quinze jusqu’à cinquante piastres. On donne quatre-vingts ou cent piastres pour un cheval commun, moins estimé en général que l’âne ou le mulet ; mais un cheval d’une race arabe bien connue est sans prix. Le pacha de Damas, Abdallah-Pacha, venait d’en acheter un trois mille piastres. L’histoire d’une jument fait souvent l’entretien du pays. On racontait, lorsque j’étais à Jérusalem, les prouesses d’une de ces cavales merveilleuses. Le Bedouin qui la montait, poursuivi par les sbires du gouverneur, s’était précipité avec elle du sommet des montagnes qui dominent Jéricho. La jument était descendue au grand galop, presque perpendiculairement, sans broncher, laissant les soldats dans l’admiration et l’épouvante de cette fuite. Mais la pauvre gazelle creva en entrant à Jéricho, et le Bedouin, qui ne voulut point l’abandonner, fut pris pleurant sur le corps de sa compagne. Cette jument a un frère dans le désert ; il est si fameux que les Arabes savent toujours où il a passé, où il est, ce qu’il fait, comment il se porte. Ali-Aga m’a religieusement montré dans les montagnes, près de Jéricho, la marque des pas de la jument morte en voulant sauver son maître : un Macédonien n’aurait pas regardé avec plus de respect la trace des pas de Bucéphale.

Parlons à présent des pèlerins. Les relations modernes ont un peu exagéré les richesses que les pèlerins doivent répandre à leur passage dans la Terre Sainte. Et d’abord, de quels pèlerins s’agit-il ? Ce n’est pas des pèlerins latins, car il n’y en a plus, et l’on en convient généralement. Dans l’espace du dernier siècle, les Pères de Saint-Sauveur n’ont peut-être pas vu deux cents voyageurs catholiques, y compris les religieux de leurs ordres et les missionnaires au Levant. Que les pèlerins latins n’ont jamais été nombreux, on le peut prouver par mille exemples. Thévenot raconte qu’en 1656 il se trouva, lui vingtdeuxième, au Saint-Sépulcre. Très souvent les pèlerins ne montaient pas au nombre de douze, puisqu’on était obligé de prendre des religieux pour compléter ce nombre dans la cérémonie du lavement des pieds, le mercredi saint 50. . En effet, en 1589, soixante-dix-neuf ans avant Thévenot, Villamont ne rencontra que six pèlerins francs à Jérusalem 51. . Si, en 1589, au moment où la religion était si florissante, on ne vit que sept pèlerins latins en Palestine, qu’on juge combien il y en devait avoir en 1806 ! Mon arrivée au couvent de Saint-Sauveur fut un véritable événement. M. Seetzen, qui s’y trouvait à Pâques de la même année, c’est-à-dire sept mois avant moi, dit qu’il était le seul catholique 52. .

Les richesses dont le Saint-Sépulcre doit regorger, n’étant point apportées à Jérusalem par les pèlerins catholiques, le sont donc par des pèlerins juifs, grecs et arméniens ? Dans ce cas-là même je crois les calculs très enflés.

La plus grande dépense des pèlerins consiste dans les droits qu’ils sont obligés de payer aux Turcs et aux Arabes, soit pour l’entrée des saints lieux, soit pour les caffari ou permissions de passage. Or, tous ces objets réunis ne montent qu’à soixante-cinq piastres vingt-neuf paras. Si vous portez la piastre à son maximum, à cinquante sous de France, et le para à cinq liards ou quinze deniers, cela vous donnera cent soixante-quatre livres six sous trois deniers ; si vous calculez la piastre à son minimum, c’est-à-dire à trente-trois sous de France et quatre deniers, et le para à trois liards et un denier, vous aurez cent huit livres neuf sous six deniers. Voici le compte tel que je le tiens du père procureur du couvent de Saint-Sauveur. Je le laisse en italien, que tout le monde entend aujourd’hui, avec les noms propres des Turcs, etc. ; caractères originaux qui attestent leur authenticité :

Spesa solita che fa un pelerino en la sua intrata da Giaffa sin a Gerusalemme, e nel ritorno a Giaffa 53. .

Piast. Par.

Caffari. In Giaffa dopo il suo sbarco, caffaro 5

20

-------- In Giaffa prima del imbarco al suo ritorno 5

20

Cavalcatura sin a Rama, e portar al Aravo 54. , che accompagna sin a Gerusalemme 1

20

Pago al Aravo che accompagna 5 &raquo ; 10

30

Al vilano che accompagna da Gerasma 5 30

Cavalcatura per venire da Rama, ed altra per ritornare 10

&raquo ;

Caffari nella strada 1 16 cadi medni 20 &raquo ; 1

16

Intrata nel SS. Sepulcro. Al Meheah governatore. E stader del tempio

26

38

Intrata nella citt&agrave ; Ciohadari del cadi e governatore. Sbirro. E portinaro

&raquo ;

15

Primo e secundo drogomano 3

30

62

89

Si le pèlerin allait au Jourdain, il faudrait ajouter à ces frais la somme de douze piastres.

Enfin, j’ai pensé que dans une discussion de faits il y a des lecteurs qui verraient avec plaisir les détails de ma propre dépense à Jérusalem. Si l’on considère que j’avais des chevaux, des janissaires, des escortes à mes ordres ; que je vivais comme à Paris quant à la nourriture, aux temps des repas, etc. ; que j’entrais sans cesse au Saint-Sépulcre à des heures inusitées ; que je revoyais dix fois les mêmes lieux, payais dix fois les droits, les caffari et mille autres exactions des Turcs, on s’étonnera que j’en aie été quitte à si bon marché. le donne les comptes originaux avec les fautes d’orthographe du drogman Michel : ils ont cela de curieux qu’ils conservent pour ainsi dire l’air du pays. On y voit tous mes mouvements répétés, les noms propres de plusieurs personnages, le prix de divers objets, etc. Enfin, ces comptes sont des témoins fidèles de la sincérité de mon récit. On verra même que j’ai négligé beaucoup de choses dans ma relation, et que j’ai visité Jérusalem avec plus de soin encore que je ne l’ai dit.

Dépenses à Jaffa :

Piast. Par.

Per un messo a Gerusalemme 7

20

Altro messo a Rama 3

Altro per avisare agli Aravi 1

20

Orso in Rama per gli cavalli 2

Per il cavallo del servitore di Giaffa in Rama 2

20

Gaflaro alli Aravi 2

36

Al cavaliero che adato il govre di Rama 15

Per il cavalle che porto sua Ecca &agrave ; Gerusalemme 15

Regallo alli servitorj de gli cavalli 3

Regallo al Mucaro Menum 5

Tutto ps

57

96

Dépenses à Jérusalem : Spesa fatta per il sig. dal giorno del suo

arrivo a Gierusalemme ali 4 di ottobre 1806.

Piast. Par.

Il giorno del suo arrivo per cavaleria da Rama, a Gierusalemme

015

Compania per li Arabi, 6 isolite per testa 013 20

Cad&hellip ; . &agrave ; 10 Mi 000 30

Al Muccaro 001 20

Cavalcatura per Michelle andare e ritornar da Rama 008 20

4 cavalli per andare a Betlemme e al Giordano 080

Al portinaro della citt&agrave ; 001 25

Apertura del S. Sepolcro 001 25

Regallo alli portinari del S. Sepolcro 7 persone 030

Alli figlio che chiamano li Turchi per aprire la porta 01 25

Al Chavas del governatore per avere accompagniato il sig. dentro della citt&agrave ;, e fuori a cavallo

008

Item. A un Dalati, cioe, guardia del Zambarakgi Pari

004

Per 5 cavalli per andare al monte Olibette, e altri luoghi, et seconda volte al Potzo di Jeremia, e la madona

016 30

Al genisero per companiare il sig. a Betlemme 003 20

Item. Al genisero per avere andato col sig. per la citt&agrave ;

001 35

12 ottobre per la apertura del S. Sepolcro 001

Tutto ps

185

50

Spese fatte da Michel, per ordine del Sig.

Piast. Par.

Piast. Par.

In vari luoghi

In tabaco per li villani, et la compania nel viagio per il Giordano, e per li villani di S. Saba 006

20

In candelle per S. Saba, e servitori 006

Per li sacrestani greci, e altri 006

20

Regallo nella casa della Madona, e serolio, e nella casa di Simione, e nel convento dell Suriani, e nel spitale di S. Elena, e nella casa di Anas, e nella singoga delli Ebrei 009

10

Item. Regallo nel convento delli Armeni di S. Giacomo, alli servitori, sacrestino e genisari 028

Regallo nel Sepolcro della Madona alli sacrestani, e nel monte Olibette 108

10

Al servitore del governatore il negro, e nel castello 005

20

Per lavare la robba del sig. e suoi servitori 003

Alli poveri in tutto il giro 005

15

Regallo nel convento delli Greci in chiesa al sacrestano, e alli servitori, et alli geniseri 018

4 cavalcature per il sig., suo dragomano, suo servitore, e Michelle da Gierusalemme fino a Giaffa, e quella di Michelle per andare, e ritornare la seconda volta 046

Compania a 6 isolote, ogni persona delli sig. 013

20

Villano 003

Cafarro 004

24

Regallo alli geniseri 020

Regallo a Goch di S. Geremia 050

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