Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 35)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Regallo alli dragomani 030

Regallo al communiere 010

Al portinaro Malia 005

Al spenditare 005

In Bellemme una cavalcatura per la provisione del Giordano, orzo 4 Arabi, due villani : regallo alli capi e servitori 172

Ali-Agha figlio d’Abugiahfar 150

Item. Zbirri, poveri e guardie nel calare al S. Sepolcro l’ultimo giorno 010

713

39

A Mechele Casar 80 : Alcuesnaro 20 100

813

39

Il faut donc d’abord réduire ce grand nombre de pèlerins, du moins quant aux catholiques, à très peu de chose, ou à rien du tout : car sept, douze, vingt, trente, même cent pèlerins, ne valent pas la peine d’être comptés. Mais si cette douzaine de pèlerins qui paraissaient chaque année au Saint-Sépulcre il y a un ou deux siècles étaient de pauvres voyageurs, les Pères de Terre Sainte ne pouvaient guère s’enrichir de leur dépouille. Ecoutons le sincère Doubdan :

" Les religieux qui y demeurent (au couvent de Saint-sauveur) militants sous la règle de saint François y gardent une pauvreté très étroite, et ne vivent que des aumônes et charités qu’on leur envoie de la chrétienté et que les pèlerins leur donnent, chacun selon ses facultés ; mais comme ils sont éloignés de leur pays et savent les grandes dépenses qui leur restent à faire pour le retour, aussi n’y laissent-ils pas de grandes aumônes ; ce qui n’empêche pas qu’ils n’y soient reçus et traites avec grande charité 55. . " Ainsi les pèlerins de Terre Sainte qui doivent laisser des trésors à Jérusalem ne sont point des pèlerins catholiques ; ainsi la partie de ces trésors qui devient l’héritage des couvents ne tombe point entre les mains des religieux latins. Si ces religieux reçoivent des aumônes de l’Europe, ces aumônes, loin de les enrichir, ne suffisent pas à la conservation des lieux saints, qui croulent de toutes parts, et qui seront bientôt abandonnés faute de secours. La pauvreté de ces religieux est donc prouvée par le témoignage unanime des voyageurs. J’ai déjà parlé de leurs souffrances ; s’il en faut d’autres preuves, les voici :

" Tout ainsi, dit le père Roger, que ce fut un religieux français qui eut possession des saints lieux de Jérusalem, aussi le premier religieux qui a souffert le martyre fut un Français nommé frère Limin, de la province de Touraine, lequel fut décapité au Grand-Caire. Peu de temps après, frère Jacques et frère Jérémie furent mis à mort hors des portes de Jérusalem. Frère Conrad d’Alis Barthélemy, du mont Politian, de la province de Toscane, fut fendu en deux, depuis la tête jusqu’en bas, dans le Grand-Caire. Frère Jean d’Ether, Espagnol de la province de Castille, fut taillé en pièces par le bacha de Casa. Sept religieux furent décapités par le sultan d’Égypte. Deux religieux furent écorchés tout vifs en Syrie.

" L’an 1637, les Arabes martyrisèrent toute la communauté des frères qui étaient au sacré mont de Sion, au nombre de douze. Quelque temps après, seize religieux, tant clercs que laïques, furent menés de Jérusalem en prison à Damas (ce fut lorsque Chypre fut pris par le roi d’Alexandrie), et y demeurèrent cinq ans, tant que l’un après l’autre y moururent de nécessité. Frère Cosme de Saint-François fut tué par les Turcs à la porte du Saint-Sépulcre, où il prêchait la foi chrétienne. Deux autres frères, à Damas, reçurent tant de coups de bâton qu’ils moururent sur la place. Six religieux furent mis à mort par les Arabes, une nuit qu’ils étaient à matines au couvent bâti à Anathot, en la maison du prophète Jérémie, qu’ils brûlèrent ensuite. Ce serait abuser de la patience du lecteur, de déduire en particulier les souffrances et les persécutions que nos pauvres religieux ont souffertes depuis qu’ils ont eu en garde les saints lieux. Ce qui continue avec augmentation depuis l’an 1627 que nos religieux y ont été établis, comme on pourra connaître par les choses qui suivent 56. , etc. " L’ambassadeur Deshayes tient le même langage sur les persécutions que les Turcs font éprouver aux Pères de Terre Sainte.

" Les pauvres religieux qui les servent sont aussi réduits aucunes fois à de si grandes extrémités, faute d’être assistés de la chrétienté, que leur condition est déplorable. Ils n’ont pour tout revenu que les aumônes qu’on leur envoie, qui ne suffisent pas pour faire la moitié de la dépense à laquelle ils sont obligés ; car, outre leur nourriture et le grand nombre de luminaires qu’ils entretiennent, il faut qu’ils donnent continuellement aux Turcs, s’ils veulent vivre en paix ; et quand ils n’ont pas le moyen de satisfaire à leur avarice, il faut qu’ils entrent en prison. " Jérusalem est tellement éloignée de Constantinople, que l’ambassadeur du roi qui y réside ne saurait avoir nouvelles des oppressions qu’on leur fait que longtemps après. Cependant ils souffrent et endurent s’ils n’ont de l’argent pour se rédimer ; et bien souvent les Turcs ne se contentent pas de les travailler en leurs personnes, mais encore ils convertissent leurs églises en mosquées 57. . " Je pourrais composer des volumes entiers de témoignages semblables consignés dans les Voyages en Palestine ; je n’en produirai plus qu’un, et il sera sans réplique.

Je le trouve, ce témoignage, dans un monument d’iniquité et d’oppression peut-être unique sur la terre, monument d’une autorité d’autant plus grande, qu’il était fait pour demeurer dans un éternel oubli.

Les Pères m’avaient permis d’examiner la bibliothèque et les archives de leur couvent. Malheureusement ces archives et cette bibliothèque furent dispersées il y a près d’un siècle : un pacha fit mettre aux fers les religieux, et les emmena captifs à Damas. Quelques papiers échappèrent à la dévastation, en particulier les firmans que les Pères ont obtenus, soit de la Porte, soit des souverains de l’Égypte, pour se défendre contre l’oppression des peuples et des gouverneurs.

Ce carton curieux est intitulé :

Registro delli Capitolazioni, Cattiscerifi, Baratti, Comandamenti, Ogetti, Attestazioni, Sentenze, Ordini dei Bascia’, Giudici e Polizze, che si

trovano nell’Archivio di questa procura generale di Terra Santa.

Sous la lettre H, N o 1, p. 369, on lit :

Instrumento del re saraceno Muzafar contiene : che non sia dimandato del vino da i religiosi franchi. Dato alli 13 della luna di Regeb del anno 414.

Sous le N o 2 :

Instrumento del re saraceno Matamad contiene : che li religiosi franchi non siano molestati. Dato alli 2 di Sciava del anno 501.

Sous le N o 5, p. 370 :

Instrumento con la sua copia del re saraceno Amed Ciakmak contiene : che li religiosi franchi non paghino a quei ministri, che non vengono per gli affari dei frati… possino sepelire i loro morti, possino fare vino, provizione… non siano obligati a montare cavalli per forza in Rama ; non diano visitare loro possessioni ; che nessuno pretenda d’esser drogloromanno, se non alcuno appoggio. Dato alli 10 di Sefer 609.

Plusieurs firmans commencent ainsi :

Copia autenticata d’un commendamento ottenuto ad instanza dell’ambasciadore di Francia, etc.

On voit donc les malheureux Pères gardiens du tombeau de Jésus-Christ, uniquement occupés pendant plusieurs siècles à se défendre, jour par jour, de tous les genres d’insultes et de tyrannie. Il faut qu’ils obtiennent la permission de se nourrir, d’ensevelir leurs morts, etc. ; tantôt on les force de monter à cheval, sans nécessité, afin de leur faire payer des droits ; tantôt un Turc se déclare leur drogman malgré eux, et exige un salaire de la communauté. On épuise contre ces infortunés moines les inventions les plus bizarres du despotisme oriental 58. . En vain ils obtiennent à prix d’argent des ordres qui semblent les mettre à couvert de tant d’avanies ; ces ordres ne sont point exécutés : chaque année voit une oppression nouvelle et exige un nouveau firman. Le commandant prévaricateur, le prince, protecteur en apparence, sont deux tyrans qui s’entendent, l’un pour commettre une injustice avant que la loi soit faite, l’autre pour vendre à prix d’or une loi qui n’est donnée que quand le crime est commis. Le registre des firmans des Pères est un livre bien précieux, bien digne à tous égards de la bibliothèque de ces apôtres, qui au milieu des tribulations gardent avec une constance invincible le tombeau de Jésus-Christ. Les Pères ne connaissaient pas la valeur de ce catalogue évangélique ; ils ne croyaient pas qu’il pût m’intéresser ; ils n’y voyaient rien de curieux : souffrir leur est si naturel qu’ils s’étonnaient de mon étonnement. J’avoue que mon admiration pour tant de malheurs si courageusement supportés était grande et sincère ; mais combien aussi j’étais touché en retrouvant sans cesse cette formule : Copie d’un firman obtenu à la sollicitation de M. l’Ambassadeur de France, etc. ! Honneur à un pays qui du sein de l’Europe veille jusqu’au fond de l’Asie à la défense du misérable et protège le faible contre le fort ! Jamais ma patrie ne m’a paru plus belle et plus glorieuse que lorsque j’ai retrouvé les actes de sa bienfaisance cachés à Jérusalem dans le registre où sont inscrites les souffrances ignorées et les iniquités inconnues de l’opprimé et de l’oppresseur.

J’espère que mes sentiments particuliers ne m’aveugleront jamais au point de méconnaître la vérité : il y a quelque chose qui marche avant toutes les opinions ; c’est la justice. Si un philosophe faisait aujourd’hui un bon ouvrage ; s’il faisait quelque chose de mieux, une bonne action ; s’il montrait des sentiments nobles et élevés, moi chrétien, je lui applaudirais avec franchise. Et pourquoi un philosophe n’en agirait-il pas ainsi avec un chrétien ? Faut-il, parce qu’un homme porte un froc, une longue barbe, une ceinture de corde, ne lui tenir compte d’aucun sacrifice ? Quant à moi, j’irais chercher une vertu aux entrailles de la terre, chez un adorateur de Wishnou ou du grand Lama, afin d’avoir le bonheur de l’admirer : les actions généreuses sont trop rares aujourd’hui pour ne pas les honorer sous quelque habit qu’on les découvre, et pour regarder de si près à la robe du prêtre ou au manteau du philosophe.

Notes

1. Son ouvrage, Palestina ex monumentis veteribus illustrata, est un miracle d’érudition. (N.d.A.)

2. Sa description du Saint-Sépulcre va jusqu’à donner en entier les hymnes que les pèlerins chantaient à chaque station. (N.d.A.)

3. Il y a aussi une description de Jérusalem en arménien, et une autre en grec moderne : j’ai vu la dernière. Les descriptions très anciennes, comme celles de Sanut, de Ludolphe, de Brocard, de Breydenbach, de Willibaldus ou Guillebaud, d’Adamannus ou plutôt d’Arculfe et du vénérable Bède, sont curieuses, parce qu’en les lisant on peut juger des changements survenus depuis à l’église du Saint-Sépulcre, mais elles seraient inutiles quant au monument moderne. (N.d.A.)

4. De Vera, en espagnol, est très concis, et pourtant très clair. Zuallardo, en italien, est confus et vague ; Pierre de La Vallée est charmant, à cause de la grâce particulière de son style et de ses singulières aventures, mais il ne fait point autorité. (N.d.A.)

5. Quelques-uns de ces auteurs ont écrit en latin, mais on a d’anciennes versions françaises de leurs ouvrages. (N.d.A.)

6. C’était l’opinion du savant M. de Sainte-Croix. La dissertation de d’Anville porte le nom de Dissertation sur l’étendue de l’ancienne Jérusalem. (N.d.A.)

7. Je n’ai point rejeté dans les notes cette longue citation de Deshayes, parce qu’elle est trop importante et que son déplacement rendrait ensuite inintelligible ce que je dis moi-même de l’église du Saint-Sépulcre. (N.d.A.)

8. Outre ces deux tombeaux on en voit quatre autres à moitié brisés. Sur un de ces tombeaux on lit encore, mais avec beaucoup de peine, une épitaphe rapportée par Cotovic. (N.d.A.)

9. Voyez le deuxième Mémoire de l’Introduction. (N.d.A.)

10. On prétend que Marie, femme de Hakem et mère du nouveau calife, en fit les frais, et qu’elle fut aidée dans cette pieuse entreprise par Constantin Monomaque. (N.d.A.)

11. Le gouverneur de Jérusalem demeurait autrefois dans cette maison, mais on n’y loge plus que ses chevaux parmi les débris. Voyez l’Introduction, sur la vérité des traditions religieuses à Jérusalem. (N.d.A.)

12. In Joan. (N.d.A.)

13. Saint Luc. (N.d.A.)

14. Saint Luc. (N.d.A.)

15. N V 1 05

16. Sur tout cela il y a différentes opinions. La vallée du Roi pourrait bien être vers les montagnes du Jourdain, et cette position conviendrait même davantage à l’histoire d’Abraham. (N.d.A.)

17. Josèphe raconte que Salomon fit couvrir de cèdres les montagnes de la Judée. (N.d.A.)

18. N V 1 22

19. Cette loi est aussi absurde que la plupart des autres lois en Turquie : chose bizarre d’épargner le vaincu au moment de la conquête, lorsque la violence peut amener l’injustice, et d’accabler le sujet en pleine paix ! (N.d.A.)

20. N V 1 06

21. N V 1 07

22. Saint Luc. (N.d.A.)

23. N V 1 08

24. Tertull. (N.d.A.)

25. Ludolph. (N.d.A.)

26. N V 1 09

27. Tobie. (N.d.A.)

28. N’est-il pas singulier qu’un critique m’ait reproché tous ces calculs, comme s’ils étaient de moi, et comme si je faisais autre chose que de suivre ici les historiens de l’antiquité, entre autres Josèphe ? L’abbé Guénée et plusieurs savants ont prouvé au reste que ces calculs ne sont point exagérés. (N.d.A.)

29. Voir le Génie du Christianisme. (N.d.A.)

30. N V 1 10

31. Dans les quatre Mémoires dont je parlerai. (N.d.A.)

32. N V 1 11

33. Elle portait aussi le nom de Neblosa vers la fin du XIIIe siècle, comme on le voit par un passage de Brocard. (N.d.A.)

34. N V 1 12

35. En 1534. (N.d.A.)

36. M. Seetzen, qui passa à Jérusalem quelques mois avant moi, et qui a voyagé plus tard dans l’Arabie, dit, dans sa lettre à M. de Zach, que les habitants du pays ne firent que lui parler des armées françaises. ( Ann. des Voyages, par M. Malte-Brun.) - N.d.A.

37. N V 1 13

38. Aussi trouvons-nous à cette dernière époque un portique corinthien dans le temple rebâti par Hérode, des colonnes avec des inscriptions grecques et latines, des portes de cuivre de Corinthe, etc. (Joseph., de Bell. Jud., lib. VI, cap. XIV.) - N.d.A.

39. C’est ainsi que sous François Ier l’architecture grecque se mêla au style gothique et produisit des ouvrages charmants. (N.d.A.)

40. Antiq. Jud. (N.d.A.)

41. Antiq. Jud. (N.d.A.)

42. De Bell. Jud. (N.d.A.)

43. J’ai vu depuis que l’abbé Guénée l’a indiqué dans les excellents mémoires dont j’ai parlé. Il dit qu’il se propose d’examiner ce passage dans un autre mémoire : il le dit, mais il n’y revient plus : c’est bien dommage. (N.d.A.)

44. Joseph., Ant. Jud., lib. XVIII ; Strab., lib. XVIII. (N.d.A.)

45. C’est Eutychius, patriarche d’Alexandrie. Nous avons ses Annales arabes, imprimées à Oxford, avec une version latine. (N.d.A.)

46. Fons signatus. (N.d.A.)

47. N V 1 14

48. Doubdan. (N.d.A.)

49. C’est apparemment le même M. Gordon qui a fait analyser à Londres une bouteille d’eau de la mer Morte. (N.d.A.)

50. Thév., chap. XLII, p. 391. (N.d.A.)

51. Liv. II, chap. XIX, p. 250. (N.d.A.)

52. Ann. des Voyages, par M. Malte-Brun, t. II, p. 343. (N.d.A.)

53. Les comptes suivants varient un peu dans leurs sommes totales, parce que la piastre éprouve chaque jour un mouvement en Syrie, tandis que le para reste fixe : d’où il arrive que la piastre n’est pas toujours composée du même nombre de paras. (N.d.A.)

54. Aravo pour Arabo. Changement de lettres très commun dans la langue franque, dans le grec moderne et dans le grec ancien. (N.d.A.)

55. Chap. XLVII. (N.d.A.)

56. Description de la Terre Sainte. (N.d.A.)

57. Voyage du Levant. (N.d.A.)

58. On voulut une fois massacrer deux religieux à Jérusalem parce qu’un chat était tombé dans la citerne du couvent. ( Roger, p. 330.) - N.d.A.

CINQUIÈME PARTIE

SUITE DU VOYAGE A JÉRUSALEM

Le 10, de grand matin, je sortis de Jérusalem par la porte d’Ephraïm, toujours accompagné du fidèle Ali, dans le dessein d’examiner les champs de bataille immortalisés par le Tasse. Arrivé au nord de la ville, entre la grotte de Jérémie et les sépulcres des rois, j’ouvris La Jérusalem délivrée, et je fus sur-le-champ frappé de la vérité de l’exposition du Tasse :

Gerusalem sevro due colli è posta, etc. Je me servirai d’une traduction qui dispense de l’original :

" Solime est assise sur deux collines opposées et de hauteur inégale ; un vallon les sépare et partage la ville : elle a de trois côtés un accès difficile. Le quatrième s’élève d’une manière douce et presque insensible ; c’est le côté du nord : des fossés profonds et de hautes murailles l’environnent et la défendent. " Au dedans sont des citernes et des sources d’eau vive ; les dehors n’offrent qu’une terre aride et nue, aucune fontaine, aucun ruisseau ne l’arrose ; jamais on n’y vit éclore de fleurs ; jamais arbre, de son superbe ombrage, n’y forma un asile contre les rayons du soleil. Seulement, à plus de six milles de distance, s’élève un bois dont l’ombre funeste répand l’horreur et la tristesse. " Du côté que le soleil éclaire de ses premiers rayons, le Jourdain roule ses ondes illustres et fortunées. A l’occident, la mer Méditerranée mugit sur le sable qui l’arrête et la captive. Au nord est Béthel, qui éleva des autels au veau d’or, et l’infidèle Samarie. Bethléem, le berceau d’un Dieu, est du côté qu’attristent les pluies et les orages. " Rien de plus net, de plus clair, de plus précis que cette description ; elle eut été faite sur les lieux qu’elle ne serait pas plus exacte. La forêt placée à six milles du camp, du côté de l’Arabie, n’est point une invention du poète : Guillaume de Tyr parle du bois où le Tasse fait naître tant de merveilles. Godefroy y trouva des poutres et des solives pour la construction de ses machines de guerre. On verra combien le Tasse avait étudié les originaux quand je traduirai les historiens des croisades. E’l capitano, Poi ch’intorno ha mirato, a i suoi discende. " Cependant Godefroy, après avoir tout reconnu, tout examiné, va rejoindre les siens : il sait qu’en vain il attaquerait Solime par les côtés escarpés et d’un difficile abord. Il fait dresser les tentes vis-à-vis la porte septentrionale et dans la plaine qu’elle regarde de là il les prolonge jusqu’au-dessous de la tour angulaire. " Dans cet espace il renferme presque le tiers de la ville. Jamais il n’aurait pu en embrasser toute l’enceinte : mais il ferme tout accès aux secours et fait occuper tous les passages. " On est absolument sur les lieux. Le camp s’étend depuis la porte de Damas jusqu’à la tour angulaire, à la naissance du torrent de Cédron et de la vallée de Josaphat. Le terrain entre la ville et le camp est tel que le Tasse l’a représenté, assez uni et propre à devenir un champ de bataille au pied des murs de Solime. Aladin est assis avec Herminie sur une tour bâtie entre deux portes d’où ils découvrent les combats de la plaine et le camp des chrétiens. Cette tour existe avec plusieurs autres entre la porte de Damas et la porte d’Ephraïm.

Au second livre, on reconnaît, dans l’épisode d’Olinde et de Sophronie, deux descriptions de lieu très exactes :

Nel tempio de’cristiani occulto giace, etc. " Dans le temple des chrétiens, au fond d’un souterrain inconnu, s’élève un autel ; sur cet autel est l’image de celle que ce peuple révère comme une déesse et comme la mère d’un Dieu mort et enseveli. " C’est l’église appelée aujourd’hui le Sépulcre de la Vierge ; elle est dans la vallée de Josaphat, et j’en ai parlé plus haut, p. 129. Le Tasse, par un privilège accordé aux poètes, met cette église dans l’intérieur de Jérusalem.

La mosquée où l’image de la Vierge est placée d’après le conseil du magicien est évidemment la mosquée du Temple :

Io là, donde riceve L’alta vostra meschita e l’aura e’l die, etc. " La nuit, j’ai monté au sommet de la mosquée, et, par l’ouverture qui reçoit la clarté du jour, je me suis fait une route inconnue à tout autre. " Le premier choc des aventuriers, le combat singulier d’Argant, d’Othon, de Tancrède, de Raimond de Toulouse, a lieu devant la porte d’Ephraïm. Quand Armide arrive de Damas, elle entre, dit le poète par l’extrémité du camp. En effet, c’était près de la porte de Damas que se devaient trouver, du côté de l’ouest, les dernières tentes des chrétiens.

Je place l’admirable scène de la fuite d’Herminie vers l’extrémité septentrionale de la vallée de Josaphat. Lorsque l’amante de Tancrède a franchi la porte de Jérusalem avec son fidèle écuyer, elle s’enfonce dans des vallons, et prend des sentiers obliques et détournés (cant. VI, stanz. 96). Elle n’est donc pas sortie par la porte d’Ephraïm ; car le chemin qui conduit de cette porte au camp des croisés passe sur un terrain uni : elle a préféré s’échapper par la porte de l’orient, porte moins suspecte et moins gardée.

Herminie arrive dans un lieu profond et solitaire : in solitaria ed ima parte. Elle s’arrête et charge son écuyer d’aller parler à Tancrède : ce lieu profond et solitaire est très bien marqué au haut de la vallée de Josaphat, avant de tourner l’angle septentrional de la ville. Là, Herminie pouvait attendre en sûreté le retour de son messager, mais elle ne peut résister à son impatience : elle monte sur la hauteur, et découvre les tentes lointaines. En effet, en sortant de la ravine du torrent de Cédron, et marchant au nord, on devait apercevoir, à main gauche, le camp des chrétiens. Viennent alors ces stances admirables :

Era la notte, etc. " La nuit régnait encore : aucun nuage n’obscurcissait son front chargé d’étoiles : la lune naissante répandait sa douce clarté : l’amoureuse beauté prend le ciel à témoin de sa flamme ; le silence et les champs sont les confidents muets de sa peine. Elle porte ses regards sur les tentes des chrétiens : O camp des Latins, dit-elle, objet cher à ma vue ! Quel air on y respire ! Comme il ranime mes sens et les récrée ! Ah ! si jamais le ciel donne un asile à ma vie agitée, je ne le trouverai que dans cette enceinte : non, ce n’est qu’au milieu des armes que m’attend le repos !

" O camp des chrétiens ! reçois la triste Herminie ! Qu’elle obtienne dans ton sein cette pitié que l’amour lui promit ; cette pitié que jadis captive elle trouva dans l’âme de son généreux vainqueur ! Je ne redemande point mes États, je ne redemande point le sceptre qui m’a été ravi : ô chrétiens ! je serai trop heureuse si je puis seulement servir sous vos drapeaux ! " Ainsi parlait Herminie. Hélas ! elle ne prévoit pas les maux que lui apprête la fortune ! Des rayons de lumière réfléchis sur ses armes vont au loin frapper les regards : son habillement blanc, ce tigre d’argent qui brille sur son casque, annoncent Clorinde. " Non loin de là est une garde avancée ; à la tête sont deux frères, Alcandre et Polipherne. " Alcandre et Polipherne devaient être placés à peu près vers les sépulcres des rois. On doit regretter que le Tasse n’ait pas décrit ces demeures souterraines ; le caractère de son génie l’appelait à la peinture d’un pareil monument.

Il n’est pas aussi aisé de déterminer le lieu où la fugitive Herminie rencontre le pasteur au bord du fleuve cependant, comme il n’y a qu’un fleuve dans le pays, qu’Herminie est sortie de Jérusalem par la porte d’orient, il est probable que le Tasse a voulu placer cette scène charmante au bord du Jourdain. Il est inconcevable, j’en conviens, qu’il n’ait pas nommé ce fleuve, mais il est certain que ce grand poète ne s’est pas assez attaché aux souvenirs de l’Ecriture, dont Milton a tiré tant de beautés.

Quant au lac et au château où la magicienne Armide enferme les chevaliers qu’elle a séduits, le Tasse déclare lui-même que ce lac est la mer Morte :

Al fin giungemmo al loto, ove già scese Fiamma dal cielo, etc. Un des plus beaux endroits du poème, c’est l’attaque du camp des chrétiens par Soliman. Le sultan marche la nuit au travers des plus épaisses ténèbres ; car, selon l’expression sublime du poète,

Voto Pluton gli abissi, e la sua notte Tutta verso dalle Tartaree grotte. Le camp est assailli du côté du couchant ; Godefroy, qui occupe le centre de l’armée vers le nord, n’est averti qu’assez tard du combat qui se livre à l’aile droite. Soliman n’a pas pu se jeter sur l’aile gauche, quoiqu’elle soit plus près du désert, parce qu’il y a des ravines profondes de ce côté. Les Arabes, cachés pendant le jour dans la vallée de Térébinthe, en sont sortis avec les ombres pour tenter la délivrance de Solime.

Soliman, vaincu, prend seul le chemin de Gaza. Ismen le rencontre, et le fait monter sur un char qu’il environne d’un nuage. Ils traversent ensemble le camp des chrétiens et arrivent à la montagne de Solime. Cet épisode, admirable d’ailleurs, est conforme aux localités jusqu’à l’extérieur du château de David, près la porte de Jaffa ou de Bethléem ; mais il y a erreur dans le reste. Le poète a confondu ou s’est plu à confondre la tour de David avec la tour Antonia : celle-ci était bâtie loin de là, au bas de la ville, à l’angle septentrional du temple.

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