Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 42)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Saint Louis résolut de prendre Carthage avant d’assiéger Tunis, qui était alors une ville riche, commerçante et fortifiée. Il chassa les Sarrasins d’une tour qui défendait les citernes : le château fut emporté d’assaut, et la nouvelle cité suivit le sort de la forteresse. Les princesses qui accompagnaient leurs maris débarquèrent au port ; et, par une de ces révolutions que les siècles amènent, les grandes dames de France s’établirent dans les ruines des palais de Didon.

Mais la prospérité semblait abandonner saint Louis dès qu’il avait passé les mers, comme s’il eût toujours été destiné à donner aux infidèles l’exemple de l’héroïsme dans le malheur. Il ne pouvait attaquer Tunis avant d’avoir reçu les secours que devait lui amener son frère, le roi de Sicile. Obligé de se retrancher dans l’isthme, l’armée fut attaquée d’une maladie contagieuse qui en peu de jours emporta la moitié des soldats. Le soleil de l’Afrique dévorait des hommes accoutumés à vivre sous un ciel plus doux. Afin d’augmenter la misère des croisés, les Maures élevaient un sable brûlant avec des machines : livrant au souffle du midi cette arène embrasée, ils imitaient pour les chrétiens les effets du kansim ou du terrible vent du désert : ingénieuse et épouvantable invention, digne des solitudes qui en firent naître l’idée, et qui montre à quel point l’homme peut porter le génie de la destruction. Des combats continuels achevaient d’épuiser les forces de l’armée : les vivants ne suffisaient pas à enterrer les morts ; on jetait les cadavres dans les fossés du camp, qui en furent bientôt comblés.

Déjà les comtes de Nemours, de Montmorency et de Vendôme n’étaient plus ; le roi avait vu mourir dans ses bras son fils chéri, le comte de Nevers. Il se sentit lui-même frappé. Il s’aperçut dès le premier moment que le coup était mortel ; que ce coup abattrait facilement un corps usé par les fatigues de la guerre, par les soucis du trône et par ces veilles religieuses et royales que Louis consacrait à son Dieu et à son peuple. Il tâcha néanmoins de dissimuler son mal et de cacher la douleur qu’il ressentait de la perte de son fils. On le voyait, la mort sur le front, visiter les hôpitaux, comme un de ces Pères de la Merci consacrés dans les mêmes lieux à la rédemption des captifs et au salut des pestiférés. Des œuvres du saint il passait aux devoirs du roi, veillait à la sûreté du camp, montrait à l’ennemi un visage intrépide, ou, assis devant sa tente, rendait la justice à ses sujets comme sous le chêne de Vincennes.

Philippe, fils aîné et successeur de Louis, ne quittait point son père qu’il voyait près de descendre au tombeau. Le roi fut enfin obligé de garder sa tente : alors, ne pouvant plus être lui-même utile à ses peuples, il tâcha de leur assurer le bonheur dans l’avenir en adressant à Philippe cette instruction qu’aucun Français ne lira jamais sans verser des larmes. Il l’écrivit sur son lit de mort. Du Cange parle d’un manuscrit qui paraît avoir été l’original de cette instruction : l’écriture en était grande, mais altérée : elle annonçait la défaillance de la main qui avait tracé l’expression d’une âme si forte.

" Beau fils, la première chose que je t’enseigne et commande à garder, si est que de tout ton cœur tu aimes Dieu. Car sans ce, nul homme ne peut être sauvé. Et garde bien de faire chose qui lui déplaise. Car tu devrois plutôt désirer à souffrir toutes manières de tourments, que de pécher mortellement. " Si Dieu t’envoie adversité, reçois-la bénignement, et lui en rends grâce : et pense que tu l’as bien desservi, et que le tout te tournera à ton preu. S’il te donne prospérité, si l’en remercie très humblement et garde que pour ce tu n’en sois pas pire par orgueil, ne autrement. Car on ne doit pas guerroyer Dieu de ses dons. " Prends-toi bien garde que tu aies en ta compagnie prudes gens et loyaux, qui ne soient point pleins de convoitises, soit gens d’église, de religion, séculiers ou autres. Fuis la compagnie des mauvais, et t’efforce d’écouter les paroles de Dieu, et les retiens en ton cœur. " Aussi fais droiture et justice à chacun, tant aux pauvres comme aux riches. Et à tes serviteurs sois loyal, libéral et roide de paroles, à ce qu’ils te craignent et aiment comme leur maître. Et si aucune controversité ou action se meut, enquiers-toi jusqu’à la vérité, soit tant pour toi que contre toi. Si tu es averti d’avoir aucune chose d’autrui, qui soit certaine, soit par toi ou par tes prédécesseurs, fais-la rendre incontinent. " Regarde en toute diligence comment les gens et sujets vivent en paix et en droiture dessous toi, par espécial ès bonnes villes et cités, et ailleurs. Maintiens tes franchises et libertés, esquelles tes anciens les ont maintenues et gardées, et les tiens en faveur et amour. " Garde-toi d’émouvoir guerre contre hommes chrétiens sans grand conseil, et qu’autrement tu n’y puisses obvier. Si guerre et débats y a entre tes sujets, apaise-les au plus tôt que tu pourras. " Prends garde souvent à tes baillifs, prévôts et autres officiers, et t’enquiers de leur gouvernement, afin que si chose y a en eux à reprendre, que tu le fasses. " Et te supplie, mon enfant, que, en ma fin, tu aies de moi souvenance, et de ma pauvre âme ; et me secoures par messes, oraisons, prières, aumônes et bienfaits, par tout ton royaume. Et m’octroie partage et portion en tous tes bienfaits, que tu feras. Et je te donne toute bénédiction que jamais père peut donner à enfant, priant à toute la Trinité du paradis, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qu’ils te gardent et défendent de tous maux ; à ce que nous puissions une fois, après cette mortelle vie, être devant Dieu ensemble, et lui rendre grâce et louange sans fin. " Tout homme près de mourir, détrompé sur les choses du monde, peut adresser de sages instructions à ses enfants ; mais quand ces instructions sont appuyées de l’exemple de toute une vie d’innocence, quand elles sortent de la bouche d’un grand prince, d’un guerrier intrépide et du cœur le plus simple qui fut jamais, quand elles sont les dernières expressions d’une âme divine qui rentre aux éternelles demeures, alors heureux le peuple qui peut se glorifier en disant :

" L’homme qui a écrit ces instructions était le roi de mes pères ! " La maladie faisant des progrès, Louis demanda l’extrême-onction. Il répondit aux prières des agonisants avec une voix aussi ferme que s’il eût donné des ordres sur un champ de bataille. Il se mit à genoux au pied de son lit pour recevoir le saint viatique, et on fut obligé de soutenir par les bras ce nouveau saint Jérôme, dans cette dernière communion. Depuis ce moment il mit fin aux pensées de la terre et se crut acquitté envers ses peuples. Eh ! quel monarque avait jamais mieux rempli ses devoirs ! Sa charité s’étendit alors à tous les hommes : il pria pour les infidèles qui firent à la fois la gloire et le malheur de sa vie ; il invoqua les saints patrons de la France, de cette France si chère à son âme royale. Le lundi matin 25 août, sentant que son heure approchait, il se fit coucher sur un lit de cendre, où il demeura étendu les bras croisés sur la poitrine et les yeux levés vers le ciel.

On n’a vu qu’une fois et l’on ne reverra jamais un pareil spectacle :

la flotte du roi de Sicile se montrait à l’horizon ; la campagne et les collines étaient couvertes de l’armée des Maures. Au milieu des débris de Carthage le camp des chrétiens offrait l’image de la plus affreuse douleur : aucun bruit ne s’y faisait entendre ; les soldats moribonds sortaient des hôpitaux, et se traînaient à travers les ruines, pour s’approcher de leur roi expirant. Louis était entouré de sa famille en larmes, des princes consternés, des princesses défaillantes. Les députés de l’empereur de Constantinople se trouvaient présents à cette scène : ils purent raconter à la Grèce la merveille d’un trépas que Socrate aurait admiré. Du lit de cendre où saint Louis rendait le dernier soupir on découvrait le rivage d’Utique : chacun pouvait faire la comparaison de la mort du philosophe stoïcien et du philosophe chrétien. Plus heureux que Caton, saint Louis ne fut point obligé de lire un traité de l’immortalité de l’âme pour se convaincre de l’existence d’une vie future : il en trouvait la preuve invincible dans sa religion, ses vertus et ses malheurs. Enfin, vers les trois heures de l’après-midi, le roi, jetant un grand soupir, prononça distinctement ces paroles : " Seigneur, j’entrerai dans votre maison, et je vous adorerai dans votre saint temple 16. ; " et son âme s’envola dans le saint temple qu’il était digne d’habiter.

On entend alors retentir la trompette des croisés de Sicile : leur flotte arrive pleine de joie et chargée d’inutiles secours. On ne répond point à leur signal. Charles d’Anjou s’étonne et commence à craindre quelque malheur. Il aborde au rivage, il voit des sentinelles, la pique renversée, exprimant encore moins leur douleur par ce deuil militaire que par l’abattement de leur visage. Il vole à la tente du roi son frère : il le trouve étendu mort sur la cendre. Il se jette sur les reliques sacrées, les arrose de ses larmes, baise avec respect les pieds du saint, et donne des marques de tendresse et de regrets qu’on n’aurait point attendues d’une âme si hautaine. Le visage de Louis avait encore toutes les couleurs de la vie, et ses lèvres même étaient vermeilles.

Charles obtint les entrailles de son frère, qu’il fit déposer à Montréal près de Salerne. Le cœur et les ossements du prince furent destinés à l’abbaye de Saint-Denis ; mais les soldats ne voulurent point laisser partir avant eux ces restes chéris, disant que les cendres de leur souverain étaient le salut de l’armée. Il plut à Dieu d’attacher au tombeau du grand homme une vertu qui se manifesta par des miracles. La France, qui ne pouvait se consoler d’avoir perdu sur la terre un tel monarque, le déclara son protecteur dans le ciel. Louis, placé au rang des saints, devint ainsi pour la patrie une espèce de roi éternel. On s’empressa de lui élever des églises et des chapelles plus magnifiques que les simples palais où il avait passé sa vie. Les vieux chevaliers qui l’accompagnèrent à sa première croisade furent les premiers à reconnaître la nouvelle puissance de leur chef : " Et j’ai fait faire, dit le sire de Joinville, un autel en l’honneur de Dieu et de monseigneur saint Loys. "

La mort de Louis, si touchante, si vertueuse, si tranquille, par où se termine l’histoire de Carthage, semble être un sacrifice de paix offert en expiation des fureurs, des passions et des crimes dont cette ville infortunée fut si longtemps le théâtre. Je n’ai plus rien à dire aux lecteurs ; il est temps qu’ils rentrent avec moi dans notre commune patrie.

Je quittai M. Devoise, qui m’avait si noblement donné l’hospitalité. Je m’embarquai sur le schooner américain où, comme je l’ai dit, M. Lear m’avait fait obtenir un passage. Nous appareillâmes de La Goulette le lundi 9 mars 1807, et nous fîmes voile pour l’Espagne. Nous primes les ordres d’une frégate américaine dans la rade d’Alger. Je ne descendis point à terre. Alger est bâti dans une position charmante, sur une côte qui rappelle la belle colline du Pausilype. Nous reconnûmes l’Espagne le 19 à sept heures du matin, vers le cap de Gatte, à la pointe du royaume de Grenade. Nous suivîmes le rivage, et nous passâmes devant Malaga. Enfin nous vînmes jeter l’ancre le vendredi saint 27 mars, dans la baie de Gibraltar.

Je descendis à Algésiras le lundi de Pâques. J’en partis le 4 avril pour Cadix, où j’arrivai deux jours après et où je fus reçu avec une extrême politesse par le consul et le vice-consul de France, MM. Leroi et Canclaux. De Cadix je me rendis à Cordoue : j’admirai la mosquée, qui fait aujourd’hui la cathédrale de cette ville. Je parcourus l’ancienne Bétique où les poètes avaient placé le bonheur. Je remontai jusqu’à Andujar, et je revins sur mes pas pour voir Grenade. L’Alhambra me parut digne d’être regardé, même après les temples de la Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse, et ressemble beaucoup à celle de Sparte : on conçoit que les Maures regrettent un pareil pays.

Je partis de Grenade pour Aranjuès ; je traversai la patrie de l’illustre chevalier de la Manche, que je tiens pour le plus noble, le plus brave, le plus aimable et le moins fou des mortels. Je vis le Tage à Aranjuès, et j’arrivai le 21 à Madrid.

M. de Beauharnois, ambassadeur de France à la cour d’Espagne, me combla de bontés ; il avait connu autrefois mon malheureux frère, mort sur l’échafaud avec son illustre aïeul 17. . Je quittai Madrid le 24. Je passai à l’Escurial, bâti par Philippe II sur les montagnes désertes de la Vieille-Castille. La cour vient chaque année s’établir dans ce monastère, comme pour donner à des solitaires morts au monde le spectacle de toutes les passions et recevoir d’eux ces leçons dont les passions ne profitent jamais. C’est là que l’on voit encore la chapelle funèbre où les rois d’Espagne sont ensevelis, dans des tombeaux pareils, disposés en échelons ; de sorte que toute cette poussière est étiquetée et rangée en ordre comme les curiosités d’un muséum. Il y a des sépulcres vides pour les souverains qui ne sont point encore descendus dans ces lieux.

De l’Escurial je pris ma route pour Ségovie ; l’aqueduc de cette ville est un des plus grands ouvrages des Romains ; mais il faut laisser M. de La Borde nous décrire ces monuments dans son beau Voyage. A Burgos, une superbe cathédrale gothique m’annonça l’approche de mon pays. Je n’oubliai point les cendres du Cid :

Don Rodrigue surtout n’a trait à son visage Qui d’un homme de cœur ne soit la haute image, Et sort d’une maison si féconde en guerriers, Qu’ils y prennent naissance au milieu des lauriers. . . . . . . . . . . . . . . . Il adorait Chimène. A Miranda, je saluai l’Ebre, qui vit le premier pas de cet Annibal dont j’avais si longtemps suivi les traces.

Je traversai Vittoria et les charmantes montagnes de la Biscaye. Le 3 mai je mis le pied sur les terres de France : j’arrivai le 5 à Bayonne, après avoir fait le tour entier de la Méditerranée, visité Sparte, Athènes, Smyrne, Constantinople, Rhodes, Jérusalem, Alexandrie, Le Caire, Carthage, Cordoue, Grenade et Madrid.

Quand les anciens pèlerins avaient accompli le voyage de la Terre Sainte, ils déposaient leur bourdon à Jérusalem, et prenaient pour le retour un bâton de palmier : je n’ai point rapporté dans mon pays un pareil symbole de gloire, et je n’ai point attaché à mes derniers travaux une importance qu’ils ne méritent pas. Il y a vingt ans que je me consacre à l’étude au milieu de tous les hasards et de tous les chagrins, diversa exilia et desertas quaerere terras : un grand nombre de feuilles de mes livres ont été tracées sous la tente, dans les déserts, au milieu des flots ; j’ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerais de quelques instants mon existence ; ce sont là des droits à l’indulgence et non des titres à la gloire. J’ai fait mes adieux aux Muses dans Les Martyrs, et je les renouvelle dans ces Mémoires, qui ne sont que la suite ou le commentaire de l’autre ouvrage. Si le ciel m’accorde un repos que je n’ai jamais goûté, je tâcherai d’élever en silence un monument à ma patrie ; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu’à mettre mes derniers jours à l’abri des soucis qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeune, je n’ai plus l’amour du bruit ; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au dehors que des orages dans tous les cas, j’ai assez écrit si mon nom doit vivre, beaucoup trop s’il doit mourir.

notes

1. Voyez la Préface de la troisième édition. (N.d.A.)

2. La Bagrada de l’antiquité, au bord de laquelle Régulus tua le fameux serpent. (N.d.A.)

3. Histoire de Charles Quint, liv. V. (N.d.A.)

4. Ce Mémoire méritait bien de fixer l’attention des critiques, et personne ne l’a remarqué. (N.d.A.)

5. Quelques auteurs accusent les Carthaginois de l’avoir fait périr par jalousie de sa gloire, mais cela n’est pas prouvé. (N.d.A.)

6. Scipion avait vu auparavant Massinissa. Sa dernière entrevue n’eut pas lieu, car Massinissa était mort quand Scipion arriva à sa cour. (N.d.A.)

7. Ce songe est une imitation d’un passage de la République de Platon. (N.d.A.)

8. Je ne ferai la description de Carthage qu’en parlant de ses ruines. (N.d.A.)

9. J’ai indiqué cet ouvrage plus haut. Son opinion paraît semblable à la mienne. Voyez la Préface de la troisième édition. (N.d.A.)

10. On prononce dans le pays Zauvan. (N.d.A.)

11. Les écuries des éléphants, dont parle lady Montague, sont des chambres souterraines qui n’ont rien de remarquable. (N.d.A.)

12. Une ceinture. (N.d.A.)

13. Un bâton. (N.d.A.)

14. Solatia et indicia itineris. (N.d.A.)

15. Sire de Joinville. (N.d.A.)

16. Psalm. (N.d.A.)

17. M. de Malesherbes. (N.d.A.)

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