Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 41)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Genseric établit à Carthage le siège de son empire : il était digne de commander aux barbares que Dieu lui avait soumis. C’était un prince sombre, sujet à des accès de la plus noire mélancolie, et qui paraissait grand dans le naufrage général du monde civilisé, parce qu’il était monté sur des débris.

Au milieu de ses malheurs, une dernière vengeance était réservée à la ville de Didon. Genseric traverse la mer et s’empare de Rome : il la livre à ses soldats pendant quatorze jours et quatorze nuits. Il se rembarque ensuite ; la flotte du nouvel Annibal apporte à Carthage les dépouilles de Rome, comme la flotte de Scipion avait apporté à Rome les dépouilles de Carthage. Tous les vaisseaux de Genseric, dit Procope, arrivèrent heureusement en Afrique, excepté celui qui portait les dieux. Solidement établi dans son nouvel empire, Genseric en sortait tout les ans pour ravager l’Italie, la Sicile, l’Illyrie et la Grèce. Les aveugles conquérants de cette époque sentaient intérieurement qu’ils n’étaient rien en eux-mêmes, qu’ils n’étaient que des instruments d’un conseil éternel. De là les noms qu’ils se donnaient de Fléau de Dieu, de Ravageur de l’espèce humaine ; de là cette fureur de détruire dont ils se sentaient tourmentés, cette soif du sang qu’ils ne pouvaient éteindre ; de là cette combinaison de toutes choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de vertus, de talents, de génie : car rien ne devait mettre d’obstacles à l’accomplissement des arrêts du ciel. La flotte de Genseric était prête ; ses soldats étaient embarqués : où allait-il ? Il ne le savait pas lui-même. " Prince, lui dit le pilote, quels peuples allez-vous attaquer ? — Ceux-là, répond le barbare, que Dieu regarde à présent dans sa colère. "

Genseric mourut trente-neuf ans après avoir pris Carthage. C’était la seule ville d’Afrique dont il n’eût pas détruit les murs. Il eut pour successeur Honoric, l’un de ses fils.

Après un règne de huit ans, Honoric fut remplacé sur le trône par son cousin Gondamond : celui-ci porta le sceptre treize années, et laissa la couronne à Transamond son frère.

Le règne de Transamond fut en tout de vingt-sept années. Ilderic, fils d’Honoric et petit-fils de Genseric, hérita du royaume de Carthage. Gélimer, parent d’Ilderic, conspira contre lui et le fit jeter dans un cachot. L’empereur Justinien prit la défense du monarque détrôné, et Bélisaire passa en Afrique, Gélimer ne fit presque point de résistance. Le général romain entra victorieux dans Carthage. Il se rendit au palais, où, par un jeu de la fortune, il mangea des viandes mêmes qui avaient été préparées pour Gélimer, et fut servi par les officiers de ce prince. Rien n’était changé à la cour, hors le maître ; et c’est peu de chose quand il a cessé d’être heureux.

Bélisaire au reste était digne de ses succès. C’était un de ces hommes qui paraissent de loin à loin dans les jours du vice, pour interrompre le droit de prescription contre la vertu. Malheureusement ces nobles âmes qui brillent au milieu de la bassesse ne produisent aucune révolution. Elles ne sont point liées aux affaires humaines de leur temps ; étrangères et isolées dans le présent, elles ne peuvent avoir aucune influence sur l’avenir. Le monde roule sur elles sans les entraîner, mais aussi elles ne peuvent arrêter le monde. Pour que les âmes d’une haute nature soient utiles à la société, il faut qu’elles naissent chez un peuple qui conserve le goût de l’ordre, de la religion et des mœurs, et dont le génie et le caractère soient en rapport avec sa position morale et politique. Dans le siècle de Bélisaire, les événements étaient grands et les hommes petits. C’est pourquoi les annales de ce siècle, bien que remplies de catastrophes tragiques, nous révoltent et nous fatiguent. Nous ne cherchons point dans l’histoire les révolutions qui maîtrisent et écrasent les hommes, mais les hommes qui commandent aux révolutions et qui soient plus puissants que la fortune. L’univers bouleversé par les barbares ne nous inspire que de l’horreur et du mépris ; nous sommes éternellement et justement occupés d’une petite querelle de Sparte et d’Athènes dans un petit coin de la Grèce.

Gélimer, prisonnier à Constantinople, servit au triomphe de Bélisaire. Bientôt après ce monarque devint laboureur. En pareil cas, la philosophie peut consoler un homme d’une nature commune, mais elle ne fait qu’augmenter les regrets d’un cœur vraiment royal. On sait que Justinien ne fit point crever les yeux à Bélisaire. Ce ne serait après tout qu’un bien petit événement dans la grande histoire de l’ingratitude humaine. Quant à Carthage, elle vit un prince sortir de ses murs pour aller s’asseoir sur le trône des Césars : ce fut cet Héraclius qui renversa le tyran Phocas. Les Arabes firent, en 647, leur première expédition en Afrique. Cette expédition fut suivie de quatre autres dans l’espace de cinquante ans. Carthage tomba sous le joug musulman en 696. La plupart des habitants se sauvèrent en Espagne et en Sicile. Le patrice Jean, général de l’empereur Léonce, occupa la ville en 697, mais les Sarrasins y rentrèrent pour toujours en 698, et la fille de Tyr devint la proie des enfants d’Ismaël. Elle fut prise par Hassan, sous le califat d’Abd-el-Melike. On prétend que les nouveaux maîtres de Carthage en rasèrent jusqu’aux fondements. Cependant il en existait encore de grands débris au commencement du IXe siècle, s’il est vrai que des ambassadeurs de Charlemagne y découvrirent le corps de saint Cyprien. Vers la fin du même siècle, les infidèles formèrent une ligue contre les chrétiens, et ils avaient à leur tête, dit l’histoire, les Sarrasins de Carthage. Nous verrons aussi que saint Louis trouva une ville naissante dans les ruines de cette antique cité. Quoi qu’il en soit, elle n’offre plus aujourd’hui que les débris dont je vais parler. Elle n’est connue dans le pays que sous le nom de Bersach, qui semble être une corruption du nom de Byrsa. Quand on veut aller de Tunis à Carthage, il faut demander la tour d’Almenare ou la torre de Mastinacès : ventoso gloria curru !

Il est assez difficile de bien comprendre, d’après le récit des historiens, le plan de l’ancienne Carthage. Polybe et Tite-Live avaient sans doute parlé fort au long du siège de cette ville, mais nous n’avons plus leurs descriptions. Nous sommes réduits aux abréviateurs latins, tels que Florus et Velléius Paterculus, qui n’entrent point dans le détail des lieux. Les géographes qui vinrent par la suite des temps ne connurent que la Carthage romaine. L’autorité la plus complète sur ce sujet est celle du Grec Appien, qui florissait près de trois siècles après l’événement, et qui, dans son style déclamatoire, manque de précision et de clarté. Rollin, qui le suit, en y mêlant peut-être mal à propos l’autorité de Strabon, m’épargnera la peine d’une traduction.

" Elle était située dans le fond d’un golfe, environnée de mer en forme d’une presqu’île, dont le col, c’est-à-dire l’isthme qui la joignait au continent, était d’une lieue et un quart (vingt-cinq stades). La presqu’île avait de circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté de l’occident il en sortait une longue pointe de terre, large à peu près de douze toises (un demi-stade), qui, s’avançant dans la mer, la séparait d’avec le marais, et était fermée de tous côtés de rochers et d’une simple muraille. Du côté du midi et du continent, où était la citadelle appelée Byrsa, la ville était close d’une triple muraille, haute de trente coudées, sans les parapets et les tours qui la flanquaient tout alentour par d’égales distances, éloignées l’une de l’autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre étages, les murailles n’en avaient que deux ; elles étaient voûtées, et dans le bas il y avait des étables pour mettre trois cents éléphants, avec les choses nécessaires pour leur subsistance, et des écuries au-dessus pour quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s’y trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers. Enfin, tout cet appareil de guerre était renfermé dans les seules murailles. Il n’y avait qu’un endroit de la ville dont les murs fussent faibles et bas : " c’était un angle négligé qui commençait à la pointe de terre dont nous avons parlé, et qui continuait jusqu’au port qui était du côté du couchant. Il y en avait deux qui se communiquaient l’un à l’autre, mais qui n’avaient qu’une seule entrée, large de soixante-dix pieds et fermée par des chaînes. Le premier était pour les marchands, où l’on trouvait plusieurs et diverses demeures pour les matelots. L’autre était le port intérieur, pour les navires de guerre, au milieu duquel on voyait une île nommée Cothon, bordée, aussi bien que le port, de grands quais où il y avait des loges séparées pour mettre à couvert deux cent vingt navires, et des magasins au-dessus, où l’on gardait tout ce qui était nécessaire à l’armement et à l’équipement des vaisseaux. L’entrée de chacune de ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée de deux colonnes de marbre d’ouvrage ionique ; de sorte que tant le port que l’île représentaient des deux côtés deux magnifiques galeries. Dans cette île était le palais de l’amiral ; et comme il était vis-à-vis de l’entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui se passait dans la mer, sans que de la mer on pût rien voir de ce qui se faisait dans l’intérieur du port. Les marchands, de même, n’avoient aucune vue sur les vaisseaux de guerre, les deux ports étant séparés par une double muraille, et il y avait dans chacun une porte particulière pour entrer dans la ville sans passer par l’autre port. On peut donc distinguer trois parties dans Carthage : le port qui était double, appelé quelquefois Cothon, à cause de la petite île de ce nom ; la citadelle, appelée Byrsa ; la ville proprement dite, où demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle et était nommée Mégara. " Il ne resta vraisemblablement de cette première ville que les citernes publiques et particulières ; elles sont d’une beauté surprenante et donnent une grande idée des monuments des Carthaginois ; mais je ne sais si l’aqueduc qui conduisait l’eau à ces citernes ne doit pas être attribué à la seconde Carthage. Je me fonde, pour la destruction entière de la cité de Didon, sur ce passage de Florus : " Quanta urbs deleta sit, ut de caeteris taceam, vel ignium mora probari potest. Quippe per continuos XVII dies vix potuit incendium exstingui, quod domibus ac templis suis sponte hostes immiserant, ut quatenus urbs eripi Romanis non poterat, triumphus arderet. "

Appien ajoute que ce qui échappa aux flammes fut démoli par ordre du sénat romain. " Rome, dit Velléius Paterculus, déjà maîtresse du monde, ne se croyait pas en sûreté tant que subsisterait le nom de Carthage ", si nomen usquam maneret Carthaginis.

Strabon, dans sa description courte et claire, mêle évidemment différentes parties de l’ancienne et de la nouvelle cité :

Καί Καρχηδὼυ δέ ἐπί χεῥῥουὴσου τινὸς ἰδρυται, (…) etc " Carthage, environnée de murs de toutes parts, occupe une presqu’île de trois cents stades de tour, qu’elle a attachée à la terre ferme par un isthme de soixante stades de largeur. Au milieu de la ville s’élevait une colline sur laquelle était bâtie une citadelle appelée Byrsa. Au sommet de cette citadelle on voyait un temple consacré à Esculape, et des maisons couvraient la pente de la colline, Les ports sont au pied de Byrsa, ainsi que la petite île ronde appelée Cothon, autour de laquelle les vaisseaux forment un cercle. " Sur ce mot Karchêdôn de l’original, j’observe, après quelques écrivains, que, selon Samuel Bochard, le nom phénicien de Carthage était Cartha-Hadath ou Cartha-Hadtha, c’est-à-dire la nouvelle ville. Les Grecs en firent Karchêdôn, et les Romains Carthage. Les noms des trois parties de la ville étaient également tirés du phénicien, Magara de magar, magasin ; Byrsa de bosra, forteresse, et Cothon de ratoun, coupure, car il n’est pas bien clair que le Cothon fût une île.

Après Strabon, nous ne savons plus rien de Carthage, sinon qu’elle était devenue une des plus grandes et des plus belles villes du monde. Pline pourtant se contente de dire : Colonia Carthago, magnae in vestigiis Carthaginis. Pomponius Mela, avant Pline, ne paraît ·pas beaucoup plus favorable : Jam quidem iterum opulenta, etiam nunc tamen priorum excidio rerum quam ope praesentium clarior : mais Solin dit : Alterum post urbem Roman terrarum decus. D’autres auteurs la nomment la grande et l’ heureuse : Carthago magna, felicitate reverenda.

La nouvelle Carthage souffrit d’un incendie sous le règne de Marc-Aurèle ; car on voit ce prince occupé à réparer les malheurs de la colonie.

Commode, qui mit une flotte en station à Carthage pour apporter à Rome les blés de l’Afrique, voulut changer le nom de Carthage en celui de la ville Commodiane. Cette folie de l’indigne fils d’un grand homme fut bientôt oubliée.

Les deux Gordiens, ayant été proclamés empereurs en Afrique, firent de Carthage la capitale du monde pendant leur règne d’un moment. Il paraît toutefois que les Carthaginois en témoignèrent peu de reconnaissance ; car, selon Capitolin, ils se révoltèrent contre les Gordiens en faveur de Capélius. Zosime dit encore que ces mêmes Carthaginois reconnurent Sabinien pour leur maître, tandis que le jeune Gordien succédait dans Rome à Balbin et à Maxime. Quand on croirait, d’après Zonare, que Carthage fût favorable aux Gordiens, ces empereurs n’auraient pas eu le temps d’embellir beaucoup cette cité.

Plusieurs inscriptions rapportées par le savant docteur Shaw prouvent qu’Adrien, Aurélien et Septime Sévère élevèrent des monuments en différentes villes du Byzacium, et sans doute ils ne négligèrent pas la capitale de cette riche province.

Le tyran Maxence porta la flamme et le fer en Afrique, et triompha de Carthage comme de l’antique ennemie de Rome. On ne voit pas sans frissonner cette longue suite d’insensés qui, presque sans interruption, ont gouverné le monde depuis Tibère jusqu’à Constantin, et qui vont, après ce dernier prince, se joindre aux monstres de la Byzantine. Les peuples ne valaient guère mieux que les rois. Une effroyable convention semblait exister entre les nations et les souverains : ceux-ci pour tout oser, celles-là pour tout souffrir.

Ainsi ce que nous savons des monuments de Carthage dans les siècles que nous venons de parcourir se réduit à très peu de chose : nous voyons seulement par les écrits de Tertullien, de saint Cyprien, de Lactance, de saint Augustin, par les canons des conciles de Carthage et par les Actes des Martyrs, qu’il y avait à Carthage des amphithéâtres, des théâtres, des bains, des portiques. La ville ne fut jamais bien fortifiée, car Gordien le Vieux ne put s’y détendre ; et, longtemps après, Genseric et Bélisaire y entrèrent sans difficulté.

J’ai entre les mains plusieurs monnaies des rois vandales qui prouvent que les arts étaient tout à fait perdus sous le règne de ces rois : ainsi il n’est pas probable que Carthage ait reçu aucun embellissement de ses nouveaux maîtres. Nous savons au contraire que Genseric abattit les églises et les théâtres ; tous les monuments païens furent renversés par ses ordres : on cite entre autres le temple de Mémoire et la rue consacrée à la déesse Céleste. Cette rue était bordée de superbes édifices.

Justinien, après avoir arraché Carthage aux Vandales, y fit construire des portiques, des thermes, des églises et des monastères, comme on le voit dans le livre des Edifices de Procope. Cet historien parle encore d’une église bâtie par les Carthaginois, au bord de la mer, en l’honneur de saint Cyprien. Voilà ce que j’ai pu recueillir touchant les monuments d’une ville qui occupe un si haut rang dans l’histoire ; passons maintenant à ses débris.

Le vaisseau sur lequel j’étais parti d’Alexandrie étant arrivé au port de Tunis, nous jetâmes l’ancre en face des ruines de Carthage : je les regardais sans pouvoir deviner ce que c’était ; j’apercevais quelques cabanes de Maures, un ermitage musulman sur la pointe d’un cap avancé, des brebis paissant parmi des ruines ; ruines si peu apparentes, que je les distinguais à peine du sol qui les portait : c’était là Carthage :

Devictae Carthaginis arces Procubuere ; jacent infausto in littore turres Eversae. Quantum illa metus, quantum illa laborum Urbs dedit insultans Latio et Laurentibus arvis ! Nunc passim vix relliquias, vix nomina servans, Obruitur, propriis non agnoscenda ruinis. " Les murs de Carthage vaincue et ses tours renversées gisent épars sur le rivage fatal. Quelle crainte cette ville n’a-t-elle pas jadis inspirée à Rome ! quels efforts ne nous a-t-elle pas coûtés lorsqu’elle nous insultait jusque dans le Latium et dans les champs de Laurente ! Maintenant on aperçoit à peine ses débris, elle conserve à peine son nom, et ne peut être reconnue à ses propres ruines. " Pour se retrouver dans ces ruines, il est nécessaire de suivre une marche méthodique. Je suppose donc que le lecteur parte avec moi du fort de La Goulette, lequel, comme on sait et comme je l’ai dit, est situé sur le canal par où le lac de Tunis se dégorge dans la mer. Chevauchant le long du rivage, en se dirigeant est-nord-est, vous trouvez après une demi-heure de chemin, des salines qui remontent vers l’ouest jusqu’à un fragment de mur assez voisin des grandes citernes. Passant entre les salines et la mer, vous commencez à découvrir des jetées qui s’étendent assez loin sous les flots. La mer et les jetées sont à votre droite ; à votre gauche, vous apercevez sur des hauteurs inégales beaucoup de débris ; au pied de ces débris est un bassin de forme ronde assez profond, et qui communiquait autrefois avec la mer par un canal dont on voit encore la trace. Ce bassin doit être, selon moi, le Cothon, ou le port intérieur de Carthage. Les restes des immenses travaux que l’on aperçoit dans la mer indiqueraient, dans ce cas, le môle extérieur. Il me semble même qu’on peut distinguer quelques piles de la levée que Scipion fit construire afin de fermer le port. J’ai remarqué aussi un second canal intérieur, qui sera, si l’on veut, la coupure faite par les Carthaginois lorsqu’ils ouvrirent un autre passage à leur flotte.

Ce sentiment est directement opposé à celui du docteur Shaw, qui place l’ancien port de Carthage au nord et au nord-ouest de la péninsule, dans le marais noyé appelé El-Mersa, ou : le havre. Il suppose que ce port a été bouché par les vents du nord-est et par le limon de la Bagrada. D’Anville, dans sa Géographie ancienne, et Bélidor, dans son Architecture hydraulique, ont suivi cette opinion. Les voyageurs se sont soumis à ces grandes autorités. Je ne sais quelle est à cet égard l’opinion du savant Italien, dont je n’ai pas vu l’ouvrage 9. .

J’avoue que je suis effrayé d’avoir à combattre des hommes d’un mérite aussi éminent que Shaw et d’Anville. L’un avait vu les lieux, et l’autre les avait devinés, si on me passe cette expression. Une chose cependant m’encourage : M. Humberg, commandant-ingénieur à La Goulette, homme très habile, et qui réside depuis longtemps au milieu des ruines de Carthage, rejette absolument l’hypothèse du savant Anglais. Il est certain qu’il faut se défier de ces prétendus changements de lieux, de ces accidents locaux, à l’aide desquels on explique les difficultés d’un plan qu’on n’entend pas. Je ne sais donc si la Bagrada a pu fermer l’ancien port de Carthage, comme le docteur Shaw le suppose, ni produire sur le rivage d’Utique toutes les révolutions qu’il indique. La partie élevée du terrain au nord et au nordouest de l’isthme de Carthage n’a pas, soit le long de la mer, soit dans l’El-Mersa, la moindre sinuosité qui put servir d’abri à un bateau. Pour trouver le Cothon dans cette position, il faut avoir recours à une espèce de trou qui, de l’aveu de Shaw, n’occupe pas cent verges en carré. Sur la mer du sud-est, au contraire, vous rencontrez de longues levées, des voûtes qui peuvent avoir été les magasins, ou même les loges des galères ; vous voyez des canaux creusés de main d’hommes, un bassin intérieur assez grand pour contenir les barques des anciens, et au milieu de ce bassin une petite île.

L’histoire vient à mon secours. Scipion l’Africain était occupé à fortifier Tunis lorsqu’il vit des vaisseaux sortir de Carthage pour attaquer la flotte romaine à Utique (Tite-Live, liv. X). Si le port de Carthage avait été au nord, de l’autre côté de l’isthme, Scipion, placé à Tunis, n’aurait pas pu découvrir les galères des Carthaginois ; la terre cache dans cette partie le golfe d’Utique. Mais si l’on place le port au sud-est, Scipion vit et dut voir appareiller les ennemis.

Quand Scipion l’Emilien entreprit de fermer le port extérieur, il fit commencer la jetée à la pointe du cap de Carthage (App.). Or, le cap de Carthage est à l’orient, sur la baie même de Tunis. Appien ajoute que cette pointe de terre était près du port ; ce qui est vrai si le port était au sud-est, ce qui est faux si le port se trouvait au nord-ouest. Une chaussée conduite de la plus longue pointe de l’isthme de Carthage pour enclore au nord-ouest ce qu’on appelle l’ El-Mersa est une chose absurde à supposer.

Enfin, après avoir pris le Cothon, Scipion attaqua Byrsa, ou la citadelle (Appien) ; le Cothon était donc au-dessous de la citadelle : or, celle-ci était bâtie sur la plus haute colline de Carthage, colline que l’on voit entre le midi et l’orient. Le Cothon placé au nord-ouest aurait été trop éloigné de Byrsa, tandis que le bassin que j’indique est précisément au pied de la colline du sud-est.

Si je m’étends sur ce point plus qu’il n’est nécessaire à beaucoup de lecteurs, il y en a d’autres aussi qui prennent un vif intérêt aux souvenirs de l’histoire, et qui ne cherchent dans un ouvrage que des faits et des connaissances positives. N’est-il pas singulier que dans une ville aussi fameuse que Carthage on en soit à chercher l’emplacement même de ses ports, et que ce qui fit sa principale gloire soit précisément ce qui est le plus oublié ?

Shaw me semble avoir été plus heureux à l’égard du port marqué dans le premier livre de l’ Enéide. Quelques savants ont cru que ce port était une création du poète ; d’autres ont pensé que Virgile avait eu l’intention de représenter ou le port d’Ithaque ou celui de Carthagène, ou la baie de Naples ; mais le chantre de Didon était trop scrupuleux sur la peinture des lieux pour se permettre une telle licence ; il a décrit dans la plus exacte vérité un port à quelque distance de Carthage. Laissons parler le docteur Shaw :

" L’ Arvah-Reah, l’Aquilaria des anciens, est à deux lieues à l’est-nord-est de Seedy-Doude, un peu au sud du promontoire de Mercure : ce fut là que Curion débarqua les troupes qui furent ensuite taillées en pièces par Saburra. Il y a ici divers restes d’antiquités, mais il n’y en a point qui méritent de l’attention. La montagne située entre le bord de la mer et le village, où il n’y a qu’un demi-mille de distance, est à vingt ou trente pieds au-dessus du niveau de la mer, fort artistement taillée et percée en quelques endroits pour faire entrer l’air dans les voûtes que l’on y a pratiquées : on voit encore dans ces voûtes, à des distances réglées, de grosses colonnes et des arches pour soutenir la montagne. Ce sont ici les carrières dont parle Strabon, d’où les habitants de Carthage, d’Utique et de plusieurs autres villes voisines, pouvaient tirer des pierres pour leurs bâtiments ; et comme le dehors de la montagne est tout couvert d’arbres, que les voûtes qu’on y a faites s’ouvrent du côté de la mer, qu’il y a un grand rocher de chaque côté de cette ouverture, vis-à-vis de laquelle est l’île d’Aegimurus, et que de plus on y trouve des sources qui sortent du roc et des reposoirs pour les travailleurs, on ne saurait presque douter, vu que les circonstances y répondent si exactement, que ce ne soit ici la caverne que Virgile place quelque part dans le golfe, et dont il fait la description dans les vers suivants, quoiqu’il y ait des commentateurs qui ont cru que ce n’est qu’une pure fiction du poète :

Est in secessu longo locus : insula portum Efficit objectu laterum ; quibus omnis ab alto Frangitur, inque sinus scindit sese unda reductos. Hinc atque hinc vastae rupes geminique minantur In coelum scopuli, quorum sub vertice late Aequora tuta silent : tum sylvis scena coruscis Desuper, horrentique atrum nemus imminet umbra. Fronte sub adversa, scopulis pendentibus antrum : Intus aquae dulces, vivoque sedilia saxo, Nympharum domus, etc. (Virg., Aeneid., lib. I, v. 159-168.)

A présent que nous connaissons les ports, le reste ne nous retiendra pas longtemps. Je suppose que nous avons continué notre route le long de la mer jusqu’à l’angle d’où sort le promontoire de Carthage. Ce cap, selon le docteur Shaw, ne fut jamais compris dans la cité.

Maintenant nous quittons la mer, et, tournant à gauche, nous parcourons en revenant au midi les ruines de la ville, disposées sur l’amphithéâtre des collines.

Nous trouvons d’abord les débris d’un très grand édifice qui semble avoir fait partie d’un palais et d’un théâtre. Au-dessus de cet édifice, en montant à l’ouest, on arrive aux belles citernes qui passent généralement pour être les seuls restes de Carthage : elles recevaient peut-être les eaux d’un aqueduc dont on voit des fragments dans la campagne. Cet aqueduc parcourait un espace de cinquante milles, et se rendait aux sources du Zawan 10. et de Zungar. Il y avait des temples au-dessus de ces sources. Les plus grandes arches de l’aqueduc ont soixante-dix pieds de haut, et les piliers de ces arches emportent seize pieds sur chaque face. Les citernes sont immenses : elles forment une suite de voûtes qui prennent naissance les unes dans les autres, et qui sont bordées, dans toute leur longueur, par un corridor : c’est véritablement un magnifique ouvrage.

Pour aller des citernes publiques à la colline de Byrsa, on traverse un chemin raboteux. Au pied de la colline, on trouve un cimetière et un misérable village, peut-être le Tents de lady Montague 11. . Le sommet de l’acropole offre un terrain uni, semé de petits morceaux de marbre, et qui est visiblement l’aire d’un palais ou d’un temple. Si l’on tient pour le palais, ce sera le palais de Didon ; si l’on préfère le temple, il faudra reconnaître celui d’Esculape. Là, deux femmes se précipitèrent dans les flammes, l’une pour ne pas survivre à son déshonneur, l’autre à sa patrie.

Soleil, dont les regards embrassent l’univers, Reine des dieux, témoins de mes affreux revers, Triple Hécate, pour qui dans l’horreur des ténèbres Retentissent les airs des hurlements funèbres ; Pâles filles du Styx, vous tous, lugubres dieux, Dieux de Didon mourante, écoutez tous mes vœux ! S’il faut qu’enfin ce monstre, échappant au naufrage, Soit poussé dans le port, jeté sur le rivage ; Si c’est l’arrêt du sort, la volonté des cieux, Que du moins assailli d’un peuple audacieux, Errant dans les climats où son destin l’exile, Implorant des secours, mendiant un asile, Redemandant son fils arraché de ses bras, De ses plus chers amis il pleure le trépas !… Qu’une honteuse paix suive une guerre affreuse ! Qu’au moment de régner, une mort malheureuse L’enlève avant le temps ! Qu’il meure sans secours, Et que son corps sanglant reste en proie aux vautours ! Voilà mon dernier vœu ! Du courroux qui m’enflamme Ainsi le dernier cri s’exhale avec mon âme. Et toi, mon peuple, et toi, prends son peuple en horreur ! Didon au lit de mort te lègue sa fureur ! En tribut à ta reine offre un sang qu’elle abhorre ! C’est ainsi que mon ombre exige qu’on l’honore. Sors de ma cendre, sors, prends la flamme et le fer, Toi qui dois me venger des enfants de Teucer ! Que le peuple latin, que les fils de Carthage, Opposés par les lieux, le soient plus par leur rage ! Que de leurs ports jaloux, que de leurs murs rivaux, Soldats contre soldats, vaisseaux contre vaisseaux, Courent ensanglanter et la mer et la terre ! Qu’une haine éternelle éternise la guerre ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A peine elle achevait, que du glaive cruel Ses suivantes ont vu partir le coup mortel, Ont vu sur le bûcher la reine défaillante, Dans ses sanglantes mains l’épée encor fumante.

Du sommet de Byrsa l’œil embrasse les ruines de Carthage, qui sont plus nombreuses qu’on ne le pense généralement : elles ressemblent à celles de Sparte, n’ayant rien de bien conservé, mais occupant un espace considérable. Je les vis au mois de février ; les figuiers, les oliviers et les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles ; de grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure parmi les débris de marbre de toutes couleurs. Au loin je promenais mes regards sur l’isthme, sur une double mer, sur des îles lointaines, sur une campagne riante, sur des lacs bleuâtres, sur des montagnes azurées ; je découvrais des forêts, des vaisseaux, des aqueducs, des villages maures, des ermitages mahométans, des minarets et les maisons blanches de Tunis. Des millions de sansonnets, réunis en bataillons et ressemblant à des nuages, volaient au-dessus de ma tête. Environné des plus grands et des plus touchants souvenirs, je pensais à Didon, à Sophonisbe, à la noble épouse d’Asdrubal ; Je contemplais les vastes plaines où sont ensevelies les légions d’Annibal, de Scipion et de César ; mes yeux voulaient reconnaître l’emplacement d’Utique : hélas ! les débris des palais de Tibère existent encore à Caprée, et l’on cherche en vain à Utique la place de la maison de Caton ! Enfin, les terribles Vandales, les légers Maures passaient tour à tour devant ma mémoire, qui m’offrait pour dernier tableau saint Louis expirant sur les ruines de Carthage. Que le récit de la mort de ce prince termine cet Itinéraire : heureux de rentrer, pour ainsi dire, dans ma patrie, par un antique monument de ses vertus, et de finir au tombeau du roi de sainte mémoire ce long pèlerinage aux tombeaux des grands hommes.

Lorsque saint Louis entreprit son second voyage d’outre-mer, il n’était plus jeune. Sa santé, affaiblie, ne lui permettait ni de rester longtemps à cheval ni de soutenir le poids d’une armure ; mais Louis n’avait rien perdu de la vigueur de l’âme. Il assemble à Paris les grands du royaume ; il leur fait la peinture des malheurs de la Palestine, et leur déclare qu’il est résolu d’aller au secours de ses frères les chrétiens. En même temps il reçoit la croix des mains du légat, et la donne à ses trois fils aînés.

Une foule de seigneurs se croisent avec lui : les rois de l’Europe se préparent à prendre la bannière. Charles de Sicile, Edouard d’Angleterre, Gaston de Béarn, les rois de Navarre et d’Aragon. Les femmes montrèrent le même zèle : la dame de Poitiers, la comtesse de Bretagne, Iolande de Bourgogne, Jeanne de Toulouse, Isabelle de France, Amicie de Courtenay, quittèrent la quenouille que filaient alors les reines, et suivirent leurs maris outre mer.

Saint Louis fit son testament : il laissa à Agnès, la plus jeune de ses filles, dix mille francs pour se marier, et quatre mille francs à la reine Marguerite ; il nomma ensuite deux régents du royaume, Matthieu, abbé de Saint-Denis, et Simon, sire de Nesle ; après quoi il alla prendre l’oriflamme.

Cette bannière, que l’on commence à voir paraître dans nos armées sous le règne de Louis le Gros, était un étendard de soie attaché au bout d’une lance : il était d’un vermeil samit, à guise de gonfanon à trois queues, et avait autour des houppes de soie verte. On le déposait en temps de paix sur l’autel de l’abbaye de Saint-Denis, parmi les tombeaux des rois, comme pour avertir que de race en race les Français étaient fidèles à Dieu, au prince et à l’honneur. Saint Louis prit cette bannière des mains de l’abbé, selon l’usage. Il reçut en même temps l’escarcelle 12. et le bourdon 13. du pèlerin, que l’on appelait alors la consolation et la marque du voyage 14. : coutume si ancienne dans la monarchie, que Charlemagne fut enterré avec l’escarcelle d’or qu’il avait habitude de porter lorsqu’il allait en Italie.

Louis pria au tombeau des martyrs, et mit son royaume sous la protection du patron de la France. Le lendemain de cette cérémonie, il se rendit pieds nus, avec ses fils, du Palais de Justice à l’église de Notre-Dame. Le soir du même jour il partit pour Vincennes, où il fit ses adieux à la reine Marguerite, gentille, bonne reine, pleine de grand simplece, dit Robert de Sainceriaux ; ensuite il quitta pour jamais ces vieux chênes, vénérables témoins de sa justice et de sa vertu.

" Maintes fois ai vu que le saint homme roi s’alloit esbattre au bois de Vincennes, et s’asseyoit au pied d’un chesne, et nous fesoit seoir auprès de lui, et tous ceux qui avoient affaire à lui venoient lui parler sans qu’aucun huissier leur donnast empeschement… Aussi plusieurs fois ay vu qu’au temps d’esté le bon roi venoit au jardin de Paris, vestu d’une cotte de camelot, d’un surcot de tiretaine sans manches et d’un mantel par-dessus de sandal noir, et fesoit là estendre des tapis pour nous asseoir auprès de lui, et là fesoit depescher son peuple diligemment comme au bois de Vincennes 15. . " Saint-Louis s’embarqua à Aigues-Mortes, le mardi 1er juillet 1270. Trois avis avaient été ouverts dans le conseil du roi avant de mettre à la voile : d’aborder à Saint-Jean-d’Acre, d’attaquer l’Égypte, de faire une descente à Tunis. Malheureusement saint Louis se rangea au dernier avis par une raison qui semblait assez décisive.

Tunis était alors sous la domination d’un prince que Geoffroy de Beaulieu et Guillaume de Nangis nomment Omar-el-Muley-Moztanca. Les historiens du temps ne disent point pourquoi ce prince feignit de vouloir embrasser la religion des chrétiens ; mais il est assez probable qu’apprenant l’armement des croisés, et ne sachant où tomberait l’orage, il crut le détourner en envoyant des ambassadeurs en France et flattant le saint roi d’une conversion à laquelle il ne pensait point. Cette tromperie de l’infidèle fut précisément ce qui attira sur lui la tempête qu’il prétendait conjurer. Louis pensa qu’il suffirait de donner à Omar une occasion de déclarer ses desseins, et qu’alors une grande partie de l’Afrique se ferait chrétienne à l’exemple de son prince.

Une raison politique se joignait à ce motif religieux : les Tunisiens infestaient les mers ; ils enlevaient les secours que l’on faisait passer aux princes chrétiens de la Palestine ; ils fournissaient des chevaux, des armes et des soldats aux soudans d’Égypte ; ils étaient le centre des liaisons que Bondoc-Dari entretenait avec les Maures de Maroc et de l’Espagne. Il importait donc de détruire ce repaire de brigands, pour rendre plus faciles les expéditions en Terre Sainte.

Saint Louis entra dans la baie de Tunis au mois de juillet 1270. En ce temps-là un prince maure avait entrepris de rebâtir Carthage : plusieurs maisons nouvelles s’élevaient déjà au milieu des ruines, et l’on voyait un château sur la colline de Byrsa. Les croisés furent frappés de la beauté du pays couvert de bois d’oliviers. Omar ne vint point au-devant des Français ; il les menaça au contraire de faire égorger tous les chrétiens de ses États si l’on tentait le débarquement. Ces menaces n’empêchèrent point l’armée de descendre ; elle campa dans l’isthme de Carthage, et l’aumônier d’un roi de France prit possession de la patrie d’Annibal en ces mots : Je vous dis le ban de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et de Louis, roi de France, son sergent. Ce même lieu avait entendu parler le gétule, le tyrien, le latin, le vandale, le grec et l’arabe, et toujours les mêmes passions dans des langues diverses.

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