Mémoires d’outre-tombe (page 124)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Après le récit de l’arrivée de Bonaparte à Fréjus, Walter Scott, débarrassé des grandes scènes, retombe avec joie dans son talent ; il s’en va en bavardin, comme parle madame de Sévigné ; il devise du passage de Napoléon à l’île d’Elbe, de la séduction exercée par Bonaparte sur les matelots anglais, excepté sur Hinton, qui ne pouvait entendre les louanges données à l’empereur sans murmurer le mot humbug. Quand Napoléon partit, Hinton souhaita à son honneur bonne santé et meilleure chance une autre fois. Napoléon était toutes les misères et toutes les grandeurs de l’homme.

Tandis que Bonaparte, connu de l’univers, s’échappait de France au milieu des malédictions, Louis XVIII, oublié partout, sortait de Londres sous une voûte de drapeaux blancs et de couronnes. Napoléon, en débarquant à l’île d’Elbe, y retrouva sa force. Louis XVIII, en débarquant à Calais, eût pu voir Louvel ; il y rencontra le général Maison, chargé, seize ans après, d’embarquer Charles X à Cherbourg. Charles X, apparemment pour le rendre digne de sa mission future, donna dans la suite à M. Maison le bâton de maréchal de France, comme un chevalier, avant de se battre, conférait la chevalerie à l’homme inférieur avec lequel il daignait se mesurer.

Je craignais l’effet de l’apparition de Louis XVIII. Je me hâtai de le devancer dans cette résidence d’où Jeanne d’Arc tomba aux mains des Anglais et où l’on me montra un volume atteint d’un des boulets lancés contre Bonaparte. Qu’allait-on penser à l’aspect de l’invalide royal remplaçant le cavalier qui avait pu dire comme Attila : « L’herbe ne croît plus partout où mon cheval a passé ! » Sans mission et sans goût j’entrepris (on m’avait jeté un sort) une tâche assez difficile, celle de peindre l’arrivée à Compiègne, de faire voir le fils de saint Louis tel que je l’idéalisai à l’aide des Muses. Je m’exprimai ainsi :

« Le carrosse du roi était précédé des généraux et des maréchaux de France, qui étaient allés au-devant de S. M. Ce n’a plus été des cris de Vive le roi ! mais des clameurs confuses dans lesquelles on ne distinguait rien que les accents de l’attendrissement et de la joie. Le roi portait un habit bleu, distingué seulement par une plaque et des épaulettes ; ses jambes étaient enveloppées de larges guêtres de velours rouge, bordées d’un petit cordon d’or. Quand il est assis dans son fauteuil, avec ses guêtres à l’antique, tenant sa canne entre ses genoux, on croirait voir Louis XIV à cinquante ans… … Les maréchaux Macdonald, Ney, Moncey, Sérurier, Brune, le prince de Neuchâtel, tous les généraux, toutes les personnes présentes, ont obtenu pareillement du roi les paroles les plus affectueuses. Telle est en France la force du souverain légitime, cette magie attachée au nom du roi. Un homme arrive seul de l’exil, dépouillé de tout, sans suite, sans gardes, sans richesses ; il n’a rien à donner, presque rien à promettre. Il descend de sa voiture, appuyé sur le bras d’une jeune femme ; il se montre à des capitaines qui ne l’ont jamais vu, à des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel est cet homme ? c’est le roi ! Tout le monde tombe à ses pieds. »

Ce que je disais là des guerriers, dans le but que je me proposais d’atteindre, était vrai quant aux chefs ; mais je mentais à l’égard des soldats. J’ai présent à la mémoire, comme si je le voyais encore, le spectacle dont je fus témoin lorsque Loui XVIII, entrant dans Paris le 3 mai, alla descendre à Notre-Dame : on avait voulu épargner au roi l’aspect des troupes étrangères ; c’était un régiment de la vieille garde à pied qui formait la haie depuis le Pont-Neuf jusqu’à Notre-Dame, le long du quai des Orfèvres. Je ne crois pas que figures humaines aient jamais exprimé quelque chose d’aussi menaçant et d’aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs de l’Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leurs têtes, qui sentaient le feu et la poudre ; ces mêmes hommes, privés de leur capitaine, étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide du temps, non de la guerre, surveillés qu’ils étaient par une armée de Russes, d’Autrichiens et de Prussiens, dans la capitale envahie de Napoléon. Les uns, agitant la peau de leur front, faisaient descendre leur large bonnet à poil sur leurs yeux comme pour ne pas voir ; les autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans le mépris de la rage ; les autres, à travers leurs moustaches, laissaient voir leurs dents comme des tigres. Quand ils présentaient les armes, c’était avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait trembler. Jamais, il faut en convenir, hommes n’ont été mis à une pareille épreuve et n’ont souffert un tel supplice. Si dans ce moment ils eussent été appelés à la vengeance, il aurait fallu les exterminer jusqu’au dernier, ou ils auraient mangé la terre.

Au bout de la ligne était un jeune hussard, à cheval ; il tenait un sabre nu, il le faisait sauter et comme danser par un mouvement convulsif de colère. Il était pâle ; ses yeux pivotaient dans leur orbite ; il ouvrait la bouche et la fermait tour à tour en faisant claquer ses dents et en étouffant des cris dont on n’entendait que le premier son. Il aperçut un officier russe : le regard qu’il lui lança ne peut se dire. Quand la voiture du roi passa devant lui, il fit bondir son cheval, et certainement il eut la tentation de se précipiter sur le roi.

La Restauration, à son début, commit une faute irréparable : elle devait licencier l’armée en conservant les maréchaux, les généraux, les gouverneurs militaires, les officiers dans leurs pensions, honneurs et grades ; les soldats seraient rentrés ensuite successivement dans l’armée reconstituée, comme ils l’ont fait depuis dans la garde royale : la légitimité n’eût pas eu d’abord contre elle ces soldats de l’Empire organisés, embrigadés, dénommés comme ils l’étaient aux jours de leurs victoires, sans cesse causant entre eux du temps passé, nourrissant des regrets et des sentiments hostiles à leur nouveau maître.

La misérable résurrection de la Maison-Rouge, ce mélange de militaires de la vieille monarchie et de soldats du nouvel empire, augmenta le mal : croire que des vétérans illustrés sur mille champs de bataille ne seraient pas choqués de voir des jeunes gens, très braves sans doute, mais pour la plupart neufs au métier des armes, de les voir porter, sans les avoir gagnées, les marques d’un haut grade militaire, c’était ignorer la nature humaine.

Pendant le séjour que Louis XVIII avait fait à Compiègne, Alexandre était venu le visiter. Louis XVIII le blessa par sa hauteur : il résulta de cette entrevue la déclaration du 2 mai, de Saint-Ouen. Le roi y disait : qu’il était résolu à donner pour base de la constitution qu’il destinait à son peuple les garanties suivantes : le gouvernement représentatif divisé en deux corps, l’impôt librement consenti, la liberté publique et individuelle, la liberté de la presse, la liberté des cultes, les propriétés inviolables et sacrées, la vente des biens nationaux irrévocable, les ministres responsables, les juges inamovibles et le pouvoir judiciaire indépendant, tout Français admissible à tous les emplois, etc., etc.

Cette déclaration, quoiqu’elle fût naturelle à l’esprit de Louis XVIII, n’appartenait néanmoins ni à lui, ni à ses conseillers ; c’était tout simplement le temps qui partait de son repos : ses ailes avaient été ployées, sa fuite suspendue depuis 1792 ; il reprenait son vol ou son cours. Les excès de la Terreur, le despotisme de Bonaparte, avaient fait rebrousser les idées ; mais, sitôt que les obstacles qu’on leur avait opposés furent détruits, elles affluèrent dans le lit qu’elles devaient à la fois suivre et creuser. On reprit les choses au point où elles s’étaient arrêtées ; ce qui s’était passé fut comme non avenu : l’espèce humaine, reportée au commencement de la Révolution, avait seulement perdu quarante ans de sa vie ; or, qu’est-ce que quarante ans dans la vie générale de la société ? Cette lacune a disparu lorsque les tronçons coupés du temps se sont rejoints.

Le 30 mai 1814 fut conclu le traité de Paris entre les alliés et la France. On convint que dans le délai de deux mois toutes les puissances qui avaient été engagées de part et d’autre dans la présente guerre enverraient des plénipotentiaires à Vienne pour régler dans un congrès général les arrangements définitifs.

Le 4 juin, Louis XVIII parut en séance royale dans une assemblée collective du Corps législatif et d’une fraction du Sénat. Il prononça un noble discours ; vieux, passés, usés, ces fastidieux détails ne servent plus que de fil historique.

La charte, pour la plus grande partie de la nation, avait l’inconvénient d’être octroyée : c’était remuer, par ce mot très inutile, la question brûlante de la souveraineté royale ou populaire. Louis XVIII aussi datait son bienfait de l’an dix-neuvième de son règne, regardant Bonaparte comme non avenu, de même que Charles II avait sauté à pieds joints par-dessus Cromwel : c’était une espèce d’insulte aux souverains qui avaient tous reconnu Napoléon, et qui dans ce moment même se trouvaient dans Paris. Ce langage suranné et ces prétentions des anciennes monarchies n’ajoutaient rien à la légitimité du droit et n’étaient que de puérils anachronismes. À cela près, la charte remplaçant le despotisme, nous apportant la liberté légale, avait de quoi satisfaire les hommes de conscience. Néanmoins, les royalistes qui en recueillaient tant d’avantages, qui, sortant ou de leur village, ou de leur foyer chétif, ou des places obscures dont ils avaient vécu sous l’Empire, étaient appelés à une haute et publique existence, ne reçurent le bienfait qu’en grommelant : les libéraux, qui s’étaient arrangés à cœur joie de la tyrannie de Bonaparte, trouvèrent la charte un véritable code d’esclaves. Nous sommes revenus au temps de Babel ; mais on ne travaille plus à un monument commun de confusion : chacun bâtit sa tour à sa propre hauteur, selon sa force et sa taille. Du reste, si la charte parut défectueuse, c’est que la révolution n’était pas à son terme ; le principe de l’égalité et de la démocratie était au fond des esprits et travaillait en sens contraire de l’ordre monarchique.

Les princes alliés ne tardèrent pas à quitter Paris : Alexandre, en se retirant, fit célébrer un sacrifice religieux sur la place de la Concorde. Un autel fut élevé où l’échafaud de Louis XVI avait été dressé. Sept prêtres moscovites célébrèrent l’office, et les troupes étrangères défilèrent devant l’autel. Le Te Deum fut chanté sur un des beaux airs de l’ancienne musique grecque. Les soldats et les souverains mirent genou en terre pour recevoir la bénédiction. La pensée des Français se reportait à 1793 et à 1794, alors que les bœufs refusaient de passer sur des pavés que leur rendait odieux l’odeur du sang. Quelle main avait conduit à la fête des expiations ces hommes de tous les pays, ces fils des anciennes invasions barbares, ces Tartares, dont quelques-uns habitaient des tentes de peaux de brebis au pied de la grande muraille de la Chine ? Ce sont là des spectacles que ne verront plus les faibles générations qui suivront mon siècle.

Dans la première année de la Restauration, j’assistai à la troisième transformation sociale : j’avais vu la vieille monarchie passer à la monarchie constitutionnelle et celle-ci à la république ; j’avais vu la République se convertir en despotisme militaire, je voyais le despotisme militaire revenir à une monarchie libre, les nouvelles idées et les nouvelles générations se reprendre aux anciens principes et aux vieux hommes. Les maréchaux d’empire devinrent des maréchaux de France ; aux uniformes de la garde de Napoléon se mêlèrent les uniformes des gardes du corps et de la Maison-Rouge, exactement taillés sur les anciens patrons ; le vieux duc d’Havré, avec sa perruque poudrée et sa canne noire, cheminait en branlant la tête, comme capitaine des gardes du corps, auprès du maréchal Victor, boiteux de la façon de Bonaparte ; le duc de Mouchy, qui n’avait jamais vu brûler une amorce, défilait à la messe auprès du maréchal Oudinot, criblé de blessures ; le château des Tuileries, si propre et si militaire sous Napoléon, au lieu de l’odeur de la poudre, se remplissait de la fumée des déjeuners qui montait de toutes parts : sous messieurs les gentilshommes de la chambre, avec messieurs les officiers de la bouche et de la garde-robe, tout reprenait un air de domesticité. Dans les rues, on voyait des émigrés caducs avec des airs et des habits d’autrefois, hommes les plus respectables sans doute, mais aussi étrangers parmi la foule moderne que l’étaient les capitaines républicains parmi les soldats de Napoléon. Les dames de la cour impériale introduisaient les douairières du faubourg Saint-Germain et leur enseignaient les détours du palais. Arrivaient des députations de Bordeaux, ornées de brassards ; des capitaines de paroisse de la Vendée, surmontés de chapeaux à la Rochejaquelein. Ces personnages divers gardaient l’expression des sentiments, des pensées, des habitudes, des mœurs qui leur étaient familières. La liberté, qui était au fond de cette époque, faisait vivre ensemble ce qui semblait au premier coup d’œil ne pas devoir vivre ; mais on avait peine à reconnaître cette liberté parce qu’elle portait les couleurs de l’ancienne monarchie et du despotisme impérial. Chacun aussi savait mal le langage constitutionnel ; les royalistes faisaient des fautes grossières en parlant charte ; les impérialistes en étaient encore moins instruits ; les conventionnels, devenus tour à tour comtes, barons, sénateurs de Napoléon et pairs de Louis XVIII, retombaient tantôt dans le dialecte républicain qu’ils avaient presque oublié, tantôt dans l’idiome de l’absolutisme qu’ils avaient appris à fond. Des lieutenants généraux étaient promus à la garde des lièvres. On entendait des aides de camp du dernier tyran militaire discuter de la liberté inviolable des peuples, et des régicides soutenir le dogme sacré de la légitimité.

Ces métamorphoses seraient odieuses, si elles ne tenaient en partie à la flexibilité du génie français. Le peuple d’Athènes gouvernait lui-même ; des harangueurs s’adressaient à ses passions sur la place publique ; la foule souveraine était composée de sculpteurs, de peintres, d’ouvriers, regardeurs de discours et auditeurs d’actions, dit Thucydide. Mais quand, bon ou mauvais, le décret était rendu, qui, pour l’exécuter, sortait de cette masse incohérente et inexperte ? Socrate, Phocion, Périclès, Alcibiade.

Est-ce aux royalistes qu’il faut s’en prendre de la Restauration, comme on l’avance aujourd’hui ? Pas le moins du monde : ne dirait-on pas que trente millions d’hommes étaient consternés tandis qu’une poignée de légitimistes accomplissaient, contre la volonté de tous, une restauration détestée, en agitant quelques mouchoirs et en mettant à leur chapeau un ruban de leur femme ? L’immense majorité des Français était, il est vrai, dans la joie ; mais cette majorité n’était point légitimiste dans le sens borné du mot, et comme ne s’appliquant qu’aux rigides partisans de la vieille monarchie. Cette majorité était une foule prise dans toutes les nuances des opinions, heureuse d’être délivrée, et violemment animée contre l’homme qu’elle accusait de tous ses malheurs ; de là le succès de ma brochure. Combien comptait-on d’aristocrates avoués proclamant le nom du roi ? MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, MM. de Polignac, échappés de leur geôle, M. Alexis de Noailles, M. Sosthène de La Rochefoucauld. Ces sept ou huit hommes, que le peuple méconnaissait et ne suivait pas, faisaient-ils la loi à toute une nation ?

Madame de Montcalm m’avait envoyé un sac de douze cents francs pour les distribuer à la pure race légitimiste : je le lui renvoyai, n’ayant pas trouvé à placer un écu. On attacha une ignoble corde au cou de la statue qui surmontait la colonne de la place Vendôme ; il y avait si peu de royalistes pour faire du train à la gloire et pour tirer sur la corde, que ce furent les autorités, toutes bonapartistes, qui descendirent l’image de leur maître à l’aide d’une potence : le colosse courba de force la tête ; il tomba aux pieds de ces souverains de l’Europe, tant de fois prosternés devant lui. Ce sont les hommes de la République et de l’Empire qui saluèrent avec enthousiasme la Restauration. La conduite et l’ingratitude des personnages élevés par la Révolution furent abominables envers celui qu’ils affectent aujourd’hui de regretter et d’admirer.

Impérialistes et libéraux, c’est vous entre les mains desquels est échu le pouvoir, vous qui vous êtes agenouillés devant les fils de Henri IV ! Il était tout naturel que les royalistes fussent heureux de retrouver leurs princes et de voir finir le règne de celui qu’ils regardaient comme un usurpateur ; mais vous, créatures de cet usurpateur, vous dépassiez en exagération les sentiments des royalistes. Les ministres, les grands dignitaires, prêtèrent à l’envi serment à la légitimité ; toutes les autorités civiles et judiciaires faisaient queue pour jurer haine à la nouvelle dynastie proscrite, amour à la race antique qu’elles avaient cent et cent fois condamnée. Qui composait ces proclamations, ces adressée adulatrices et outrageantes pour Napoléon, dont la France était inondée ? des royalistes ? Non : les ministres, les généraux, les autorités choisis et maintenus par Bonaparte. Où se tripotait la Restauration ? chez des royalistes ? Non : chez M. de Talleyrand. Avec qui ? avec M. de Pradt, aumônier du dieu Mars et saltimbanque mitré. Avec qui et chez qui dînait en arrivant le lieutenant général du royaume ? chez des royalistes et avec des royalistes ? Non : chez l’évêque d’Autun, avec M. de Caulaincourt. Où donnait-on des fêtes aux infâmes princes étrangers ? aux châteaux des royalistes ? Non : à la Malmaison, chez l’impératrice Joséphine. Les plus chers amis de Napoléon, Berthier, par exemple, à qui portaient-ils leur ardent dévouement ? à la légitimité. Qui passait sa vie chez l’autocrate Alexandre, chez ce brutal Tartare ? les classes de l’Institut, les savants, les gens de lettres, les philosophes philanthropes, théophilanthropes et autres ; ils en revenaient charmés, comblés d’éloges et de tabatières. Quant à nous, pauvres diables de légitimistes, nous n’étions admis nulle part ; ou nous comptait pour rien. Tantôt on nous faisait dire dans la rue d’aller nous coucher ; tantôt on nous recommandait de ne pas crier trop haut Vive le roi ! d’autres s’étant chargés de ce soin. Loin de forcer aucun à être légitimiste, les puissants déclaraient que personne ne serait obligé de changer de rôle et de langage, que l’évêque d’Autun ne serait pas plus contraint de dire la messe sous la royauté qu’il n’avait été contraint d’y aller sous l’Empire. Je n’ai point vu de châtelaine, point de Jeanne d’Arc, proclamer le souverain de droit, un faucon sur le poing ou la lance à la main ; mais madame de Talleyrand, que Bonaparte avait attachée à son mari comme un écriteau, parcourait les rues en calèche, chantant des hymnes sur la pieuse famille des Bourbons. Quelques draps pendillants aux fenêtres des familiers de la cour impériale faisaient croire aux bons Cosaques qu’il y avait autant de lis dans les cœurs des bonapartistes convertis que de chiffons blancs à leurs croisées. C’est merveille en France que la contagion, et l’on crierait À bas ma tête ! si on l’entendait crier à son voisin. Les impérialistes entraient jusque dans nos maisons et nous faisaient, nous autres bourbonistes, exposer en drapeau sans tache les restes de blanc renfermés dans nos lingeries : c’est ce qui arriva chez moi ; mais madame de Chateaubriand n’y voulut entendre, et défendit vaillamment ses mousselines.

Le Corps législatif transformé en Chambre des députés, et la Chambre des pairs, composée de cent cinquante-quatre membres, nommés à vie, dans lesquels on comptait plus de soixante sénateurs, formèrent les deux premières Chambres législatives. M. de Talleyrand, installé au ministère des affaires étrangères, partit pour le congrès de Vienne, dont l’ouverture était fixée au 3 de novembre, en exécution de l’article 32 du traité du 30 mai ; M. de Jaucourt eut le portefeuille pendant un intérim qui dura jusqu’à la bataille de Waterloo. L’abbé de Montesquiou devint ministre de l’intérieur, ayant pour secrétaire général M. Guizot ; M. Malouet entra à la marine ; il décéda et fut remplacé par M. Beugnot; le général Dupont obtint le département de la guerre ; on lui substitua le maréchal Soult, qui s’y distingua par l’érection du monument funèbre de Quiberon ; le duc de Blacas fut ministre de la maison du roi, M. Anglès préfet de police, le conseiller Dambray ministre de la justice, l’abbé Louis ministre des finances.

Le 21 octobre, l’abbé de Montesquiou présenta la première loi au sujet de la presse ; elle soumettait à la censure tout écrit de moins de vingt feuilles d’impression : M. Guizot élabora cette première loi de liberté.

Carnot adressa une lettre au roi ; il avouait que les Bourbons avaient été reçus avec joie ; mais, ne tenant aucun compte ni de la brièveté du temps ni de tout ce que la charte accordait, il donnait, avec des conseils hasardés, des leçons hautaines : tout cela ne vaut quand on doit accepter le rang de ministre et le titre de comte de l’Empire ; point ne convient de se montrer fier envers un prince faible et libéral quand on a été soumis devant un prince violent et despotique ; quand, machine usée de la Terreur, on s’est trouvé insuffisant au calcul des proportions de la guerre napoléonienne. Je fis imprimer en réponse les Réflexions politiques ; elles contiennent la substance de la Monarchie selon la Charte. M. Lainé, président de la Chambre des députés, parla au roi de cet ouvrage avec éloge. Le roi paraissait toujours charmé des services que j’avais le bonheur de lui rendre ; le ciel semblait m’avoir jeté sur les épaules la casaque de héraut de la légitimité : mais plus l’ouvrage avait de succès, moins l’auteur plaisait à Sa Majesté. Les Réflexions politiques divulguèrent mes doctrines constitutionnelles : la cour en reçut une impression que ma fidélité aux Bourbons n’a pu effacer. Louis XVIII disait à ses familiers : « Donnez-vous de garde d’admettre jamais un poète dans vos affaires : il perdra tout. Ces gens-là ne sont bons à rien. »

Une forte et vive amitié remplissait alors mon cœur : la duchesse de Duras avait de l’imagination, et un peu même dans le visage de l’expression de madame de Staël : on a pu juger de son talent d’auteur par Ourika. Rentrée de l’émigration, renfermée pendant plusieurs années dans son château d’Ussé, au bord de la Loire, ce fut dans les beaux jardins de Méréville que j’en entendis parler pour la première fois, après avoir passé auprès d’elle à Londres sans l’avoir rencontrée. Elle vint à Paris pour l’éducation de ses charmantes filles, Félicie et Clara. Des rapports de famille, de province, d’opinions littéraires et politiques, m’ouvrirent la porte de sa société. La chaleur de l’âme, la noblesse du caractère, l’élévation de l’esprit, la générosité de sentiments, en faisaient une femme supérieure. Au commencement de la Restauration, elle me prit sous sa protection ; car, malgré ce que j’avais fait pour la monarchie légitime et les services que Louis XVIII confessait avoir reçus de moi, j’avais été mis si fort à l’écart que je songeais à me retirer en Suisse. Peut-être eussé-je bien fait : dans ces solitudes que Napoléon m’avait destinées comme à son ambassadeur aux montagnes, n’aurais-je pas été plus heureux qu’au château des Tuileries ? Quand j’entrai dans ces salons au retour de la légitimité, ils me firent une impression presque aussi pénible que le jour où j’y vis Bonaparte prêt à tuer le duc d’Enghien. Madame de Duras parla de moi à M. de Blacas. Il répondit que j’étais bien libre d’aller où je voudrais. Madame de Duras fut si orageuse, elle avait un tel courage pour ses amis, qu’on déterra une ambassade vacante, l’ambassade de Suède. Louis XVIII, déjà fatigué de mon bruit, était heureux de faire présent de moi à son bon frère le roi Bernadotte. Celui-ci ne se figurait-il pas qu’on m’envoyait à Stockholm pour le détrôner ? Eh ! bon Dieu ! princes de la terre, je ne détrône personne ; gardez vos couronnes, si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je n’en veux mie.

Madame de Duras, femme excellente qui me permettait de l’appeler ma sœur, que j’eus le bonheur de revoir à Paris pendant plusieurs années, est allée mourir à Nice : encore une plaie rouverte. La duchesse de Duras connaissait beaucoup madame de Staël : je ne puis comprendre comment je ne fus pas attiré sur les traces de madame Récamier, revenue d’Italie en France ; j’aurais salué le secours qui venait en aide à ma vie : déjà je n’appartenais plus à ces matins qui se consolent eux-mêmes, je touchais à ces heures du soir qui ont besoin d’être consolées.

Le 30 décembre de l’année 1814, les Chambres législatives furent ajournées au 1er mai 1815, comme si on les eût convoquées pour l’assemblée du champ de mai de Bonaparte. Le 18 janvier furent exhumés les restes de Marie-Antoinette et de Louis XVI. J’assistai à cette exhumation dans le cimetière où Fontaine et Percier ont élevé depuis, à la pieuse voix de madame la Dauphine et à l’imitation d’une église sépulcrale de Rimini, le monument peut-être le plus remarquable de Paris. Ce cloître formé d’un enchaînement de tombeaux, saisit l’imagination et la remplit de tristesse. Dans le livre IV de ces Mémoires, j’ai parlé des exhumations de 1815 : au milieu des ossements, je reconnus la tête de la reine par le sourire que cette tête m’avait adressé à Versailles.

Le 21 janvier on posa la première pierre des bases de la statue qui devait être élevée sur la place Louis XV, et qui ne l’a jamais été. J’écrivis la pompe funèbre du 21 janvier ; je disais : « Ces religieux qui vinrent avec l’oriflamme au-devant de la châsse de Saint-Louis, ne recevront point le descendant du saint roi. Dans ces demeures souterraines où dormaient ces rois et ces princes anéantis, Louis XVI se trouvera seul !… Comment tant de morts se sont-ils levés ? Pourquoi Saint-Denis est-il désert ? Demandons plutôt pourquoi son toit est rétabli, pourquoi son autel est debout ? Quelle main a reconstruit la voûte de ces caveaux, et préparé ces tombeaux vides ! La main de ce même homme qui était assis sur le trône des Bourbons. Ô Providence ! il croyait préparer des sépulcres à sa race, et il ne faisait que bâtir le tombeau de Louis XVI. »

J’ai désiré assez longtemps que l’image de Louis XVI fût placée dans le lieu même où le martyr répandit son sang : je ne serais plus de cet avis. Il faut louer les Bourbons d’avoir, dès le premier moment de leur retour, songé à Louis XVI ; ils devaient toucher leur front avec ses cendres, avant de mettre sa couronne sur leur tête. Maintenant je crois qu’ils n’auraient pas dû aller plus loin. Ce ne fut pas à Paris comme à Londres une commission qui jugea le monarque, ce fut la Convention entière ; de là le reproche annuel qu’une cérémonie funèbre répétée semblait faire à la nation, en apparence représentée par une assemblée complète. Tous les peuples ont fixé des anniversaires à la célébration de leurs triomphes, de leurs désordres ou de leurs malheurs, car tous ont également voulu garder la mémoire des uns et des autres : nous avons eu des solennités pour les barricades, des chants pour la Saint-Barthélemi, des fêtes pour la mort de Capet ; mais n’est-il pas remarquable que la loi est impuissante à créer des jours de souvenir, tandis que la religion a fait vivre d’âge en âge le saint le plus obscur ? Si les jeûnes et les prières institués pour le sacrifice de Charles Ier durent encore, c’est qu’en Angleterre l’État unit la suprématie religieuse à la suprématie politique, et qu’en vertu de cette suprématie le 30 janvier 1619 est devenu jour férié. En France, il n’en est pas de la sorte : Rome seule a le droit de commander en religion ; dès lors, qu’est-ce qu’une ordonnance qu’un prince publie, un décret qu’une assemblée politique promulgue, si un autre prince, une autre assemblée, ont le droit de les effacer ? Je pense donc aujourd’hui que le symbole d’une fête qui peut être abolie, que le témoignage d’une catastrophe tragique non consacrée par le culte, n’est pas convenablement placé sur le chemin de la foule allant insouciante et distraite à ses plaisirs. Par le temps actuel, il serait à craindre qu’un monument élevé dans le but d’imprimer l’effroi des excès populaires donnât le désir de les imiter : le mal tente plus que le bien ; en voulant perpétuer la douleur, on ne fait souvent que perpétuer l’exemple. Les siècles n’adoptent point les legs de deuil, ils ont assez de sujet présent de pleurer sans se charger de verser encore des larmes héréditaires.

En voyant le catafalque qui partait du cimetière de Desclozeaux, chargé des restes de la reine et du roi, je me sentis tout saisi ; je le suivais des yeux avec un pressentiment funeste. Enfin Louis XVI reprit sa couche à Saint-Denis ; Louis XVIII, de son côté, dormit au Louvre ; les deux frères commençaient ensemble une autre ère de rois et de sceptres légitimes ; vaine restauration du trône et de la tombe dont le temps a déjà balayé la double poussière.

Puisque j’ai parlé de ces cérémonies funèbres qui si souvent se répétèrent, je vous dirai le cauchemar dont j’étais oppressé quand, la cérémonie finie, je me promenais le soir dans la basilique à demi détendue : que je songeasse à la vanité des grandeurs humaines parmi ces tombeaux dévastés, cela va de suite : morale vulgaire qui sortait du spectacle même ; mais mon esprit ne s’arrêtait pas là ; je perçais jusqu’à la nature de l’homme. Tout est-il vide et absence dans la région des sépulcres ? N’y a-t-il rien dans ce rien ? N’est-il point d’existences de néant, des pensées de poussière ? Ces ossements n’ont-ils point des modes de vie qu’on ignore ? Qui sait les passions, les plaisirs, les embrassements de ces morts ? Les choses qu’ils ont rêvées, crues, attendues, sont-elles comme eux des idéalités, engouffrées pêle-mêle avec eux ? Songes, avenirs, joies, douleurs, libertés et esclavages, puissances et faiblesses, crimes et vertus, honneurs et infamies, richesses et misères, talents, génies, intelligences, gloires, illusions, amours, êtes-vous des perceptions d’un moment, perceptions passées avec les crânes détruits dans lesquels elles s’engendrèrent, avec le sein anéanti où jadis battit un cœur ? Dans votre éternel silence, ô tombeaux, si vous êtes des tombeaux, n’entend-on qu’un rire moqueur et éternel ? Ce rire est-il le Dieu, la seule réalité dérisoire, qui survivra à l’imposture de cet univers ? Fermons les yeux ; remplissons l’abîme désespéré de la vie par ces grandes et mystérieuses paroles du martyr : « Je suis chrétien. »

Fath del Mauduison père, sc. Imp Vve Sarazin

BENJAMIN CONSTANT

Garnier frères Éditeurs

LIVRE IV

L’Île d’Elbe. — Commencement des Cent-Jours. — Retour de l’Île d’Elbe. — Torpeur de la légitimité. — Article de Benjamin Constant. — Ordre du jour du maréchal Soult. — Séance royale. — Pétition de l’école de droit à la Chambre des Députés. — Projet de défense de Paris. — Fuite du roi. — Je pars avec Madame de Chateaubriand. — Embarras de la route. — Le duc d’Orléans et le prince de Condé. — Tournai. — Bruxelles. — Souvenirs. — Le duc de Richelieu. — Le roi à Gand m’appelle auprès de lui. — Les Cent-Jours à Gand. — Suite des Cent-Jours à Gand. — Affaires à Vienne

Bonaparte avait refusé de s’embarquer sur un vaisseau français, ne faisant cas alors que de la marine anglaise, parce qu’elle était victorieuse ; il avait oublié sa haine, les calomnies, les outrages dont il avait accablé la perfide Albion ; il ne voyait plus de digne de son admiration que le parti triomphant, et ce fut l’Undaunted qui le transporta au port de son premier exil ; il n’était pas sans inquiétude sur la manière dont il serait reçu : la garnison française lui remettrait-elle le territoire qu’elle gardait ? Des insulaires italiens, les uns voulaient appeler les Anglais, les autres demeurer libres de tout maître ; le drapeau tricolore et le drapeau blanc flottaient sur quelques caps rapprochés les uns des autres. Tout s’arrangea néanmoins. Quand on apprit que Bonaparte arrivait avec des millions, les opinions se décidèrent généreusement à recevoir l’auguste victime. Les autorités civiles et religieuses furent ramenées à la même conviction. Joseph-Philippe Arrighi, vicaire général, publia un mandement : « La divine Providence, » disait la pieuse injonction, « a voulu que nous fussions à l’avenir les sujets de Napoléon le Grand. L’île d’Elbe, élevée à un honneur aussi sublime, reçoit dans son sein l’oint du Seigneur. Nous ordonnons qu’un Te Deum solennel soit chanté en actions de grâces, etc. »

L’empereur avait écrit au général Dalesme, commandant de la garnison française, qu’il eût à faire connaître aux Elbois qu’il avait fait choix de leur île pour son séjour, en considération de la douceur de leurs mœurs et de leur climat. Il mit pied à terre à Porto-Ferrajo, au milieu du double salut de la frégate anglaise qui le portait et des batteries de la côte. De là, il fut conduit sous le dais de la paroisse à l’église où l’on chanta le Te Deum. Le bedeau, maître des cérémonies, était un homme court et gros, qui ne pouvait pas joindre ses mains autour de sa personne. Napoléon fut ensuite conduit à la mairie ; son logement y était préparé. On déploya le nouveau pavillon impérial, fond blanc, traversé d’une bande rouge semée de trois abeilles d’or. Trois violons et deux basses le suivaient avec des raclements d’allégresse. Le trône, dressé à la hâte dans la salle des bals publics, était décoré de papier doré et de loques d’écarlate. Le côté comédien de la nature du prisonnier s’arrangeait de ces parades : Napoléon jouait à la chapelle, comme il amusait sa cour avec de vieux petits jeux dans l’intérieur de son palais aux Tuileries, allant après tuer des hommes par passe-temps. Il forma sa maison : elle se composait de quatre chambellans, de trois officiers d’ordonnance et de deux fourriers du palais. Il déclara qu’il recevrait les dames deux fois par semaine, à huit heures du soir. Il donna un bal. Il s’empara, pour y résider, du pavillon destiné au génie militaire. Bonaparte retrouvait sans cesse dans sa vie les deux sources dont elle était sortie, la démocratie et le pouvoir royal ; sa puissance lui venait des masses citoyennes, son rang de son génie ; aussi le voyez-vous passer sans effort de la place publique au trône, des rois et des reines qui se pressaient autour de lui à Erfurt, aux boulangers et aux marchands d’huile qui dansaient dans sa grange à Porto-Ferrajo. Il avait du peuple parmi les princes, du prince parmi les peuples. À cinq heures du matin, en bas de soie et en souliers à boucles, il présidait ses maçons à l’île d’Elbe.

Établi dans son empire, inépuisable en acier dès les jours de Virgile,

Insula inexhaustis Chalybum generosa metallis,

Bonaparte n’avait point oublié les outrages qu’il venait de traverser ; il n’avait point renoncé à déchirer son suaire ; mais il lui convenait de paraître enseveli, de faire seulement autour de son monument quelque apparition de fantôme. C’est pourquoi, comme s’il n’eût pensé à autre chose, il s’empressa de descendre dans ses carrières de fer cristallisé et d’aimant ; on l’eût pris pour l’ancien inspecteur des mines de ses ci-devant États. Il se repentit d’avoir affecté jadis le revenu des forges d’Illua à la Légion d’honneur ; 500 000 fr. lui semblaient alors mieux valoir qu’une croix baignée dans le sang sur la poitrine de ses grenadiers : « Où avais-je la tête ? dit-il ; mais j’ai rendu plusieurs stupides décrets de cette nature. » Il fit un traité de commerce avec Livourne et se proposait d’en faire un autre avec Gênes. Vaille que vaille, il entreprit cinq ou six toises de grand chemin et traça l’emplacement de quatre grandes villes, de même que Didon dessina les limites de Carthage. Philosophe revenu des grandeurs humaines, il déclara qu’il voulait vivre désormais comme un juge de paix dans un comté d’Angleterre : et pourtant, en gravissant un morne qui domine Porto-Ferrajo, à la vue de la mer lui s’avançait de tous côtés au pied des falaises, ces mots lui échappèrent : « Diable ! il faut l’avouer, mon île est très petite. » Dans quelques heures il eut visité son domaine ; il y voulut joindre un rocher appelé Pianosa. « L’Europe va m’accuser, dit-il en riant, « d’avoir déjà fait une conquête. » Les puissances alliées se réjouissaient de lui avoir laissé en dérision quatre cents soldats ; il ne lui en fallait pas davantage pour les rappeler tous sous le drapeau.

La présence de Napoléon sur les côtes de l’Italie, qui avait vu commencer sa gloire et qui garde son souvenir, agitait tout. Murat était voisin ; ses amis, des étrangers, abordaient secrètement ou publiquement à sa retraite ; sa mère et sa sœur, la princesse Pauline, le visitèrent ; on s’attendait à voir bientôt arriver Marie-Louise et son fils. En effet parut une femme et un enfant : reçue en grand mystère, elle alla demeurer dans une villa retirée, au coin le plus écarté de l’île : sur le rivage d’Ogygie, Calypso parlait de son amour à Ulysse, qui, au lieu de l’écouter, songeait à se défendre des prétendants. Après deux jours de repos, le cygne du Nord reprit la mer pour aborder aux myrtes de Baïes, emportant son petit dans sa yole blanche.

Tous les livres