Mémoires d’outre-tombe

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 1

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La Tombe du Grand-Bé

Le Manuscrit de 1826 ►

I la tombe du grand-bé

Au mois d’août 1828, le maire de Saint-Malo, M. de Bizien, écrivit à Chateaubriand pour le prier d’appuyer auprès du Gouvernement la demande de la ville, relative à l’établissement d’un bassin à flot. L’auteur du Génie du Christianisme, en même temps qu’il se mettait à leur disposition, sollicitait de ses concitoyens la concession, « à la pointe occidentale du Grand-Bé, d’un petit coin de terre tout juste suffisant pour contenir son cercueil ». La réponse du maire au grand poète fut peut-être un peu trop administrative : « Je ne crois pas, disait-il, qu’il soit difficile d’obtenir la concession d’une portion de terrain dans le flanc occidental de cette île, et si votre seigneurie le juge à propos, j’informerai en son nom M. le commandant du génie à Saint-Malo de son désir en le priant de le faire connaître à M. le ministre de la guerre auprès duquel votre S. terminerait aisément, je crois, cette affaire. » — Il ne pouvait convenir à Chateaubriand de courir les bureaux de la guerre et de faire des démarches auprès du ministre. L’affaire en resta là. Elle fut reprise trois ans plus tard, en 1831, par un jeune poète, M. Hippolyte La Morvonnais. Sur sa requête, le Conseil municipal décida de demander à l’État les quelques pieds de terre nécessaires à la sépulture du grand écrivain ; il se chargerait de plus des frais de la tombe. Au maire, M. Hovius, qui lui avait transmis la délibération du Conseil, Chateaubriand répondit par la lettre suivante :

Il me serait impossible de vous exprimer l’émotion que j’ai éprouvée en recevant la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Avant d’entrer dans quelques détails, je m’empresse d’abord, Monsieur, de satisfaire au devoir de la reconnaissance, en vous priant d’offrir mes remerciements les plus sincères à MM. les membres du conseil municipal et d’agréer vous-même dans ces remerciements la part qui vous est si justement due.

Je n’avais jamais prétendu et je n’aurais jamais osé espérer, Monsieur, que ma ville natale se chargeât des frais de ma tombe. Je ne demandais qu’à acheter un morceau de terre de vingt pieds de long sur douze de large, à la pointe occidentale du Grand-Bé. J’aurais entouré cet espace d’un mur à fleur de terre, lequel aurait été surmonté d’une simple grille de fer peu élevée, pour servir non d’ornement, mais de défense à mes cendres. Dans l’intérieur je ne voulais placer qu’un socle de granit taillé dans les rochers de la grève. Ce socle aurait porté une petite croix de fer. Du reste, point d’inscription, ni nom, ni date. La croix dira que l’homme reposant à ses pieds était un chrétien : cela suffira à ma mémoire.

Je ne suis revenu, Monsieur, que momentanément en France ; il est probable que je mourrai en terre étrangère. Si la ville qui m’a vu naître m’octroie le terrain dont je sollicitais la concession, ou si elle maintient la résolution si glorieuse pour moi, de s’occuper de ces soins funèbres, j’ordonnerai par mon testament de rapporter mon cercueil auprès de mon berceau, quel que soit le lieu où il plaise à la Providence de disposer de ma vie. Dans le cas où mes concitoyens persisteraient dans leur dessein généreux, je les supplie de ne rien changer à mon plan de sépulture et de faire bénir par le curé de Saint-Malo le lieu de mon repos, après l’avoir préparé.

Je ne puis, Monsieur, que vous renouveler, en finissant cette lettre, l’assurance de ma profonde reconnaissance, et vous prier encore d’offrir mes remerciements aux personnes dont je transcris ici les noms avec un respect tout religieux : MM. Bossinot, Boishamon, Dupuy-Fromy, Egault, Delastelle, Villalard, Béhier, Lebreton-de-Blessin, Choesnet, Lanuel, Fontan, Bossinot-Ponphily, Michel-Villeblanche, Michel père, Gaultier, Sereldes-Forges, Dujardin-Pinte-de-Vin, Blaize, Lachambre, Bourdet, de Seguinville, Chapel, Heurtault, Pothier.

Chateaubriand et la ville sont d’accord ; les choses vont donc pouvoir marcher vite… Mais, si elles marchaient vite, à quoi servirait l’Administration ? à quoi serviraient les Bureaux ? Huit années se passeront avant que l’affaire aboutisse. Besoin sera que M. La Morvonnais fasse encore démarches sur démarches, mette en mouvement des députés, et non des moindres, M. Eugène Janvier et M. de Lamartine. Ce dernier lui écrivait :

Personne ne sera plus fier que moi d’avoir porté ma pierre au tombeau de notre plus grand poète. Le peu de poésie qui est dans mon âme y a découlé de la sienne : mon hommage n’est que de la reconnaissance et de la tendresse pour cette grande individualité de notre temps qui fera, je l’espère, attendre longtemps notre prévoyance.

Je serai à Paris dans huit jours et je demanderai audience au ministre pour lui exposer vos motifs : j’espère qu’il se montrera digne de les entendre.

Enfin, en 1839, le département de la guerre consentit à céder les « quelques pieds de terre », — non sans faire d’ailleurs d’expresses réserves et spécifier que l’érection du tombeau de M. de Chateaubriand ne devait être considéré que comme une simple « tolérance ». Voici la déclaration que le maire de Saint-Malo était obligé de signer :

L’an mil huit cent trente-neuf, le vendredi dix-sept mai, nous soussigné Louis-François Hovius, maire de Saint-Malo, dûment autorisé par le conseil municipal, en vertu de sa délibération du trois août mil huit cent trente-six, dont l’expédition a été adressée à M. le chef du Génie le huit septembre mil huit cent trente-sept, reconnaissons, conformément à la lettre de M. le Ministre de la guerre en date du vingt-et-un janvier mil huit cent trente-six, que c’est par tolérance du département de la guerre qu’un tombeau a été érigé pour M. de Chateaubriand sur l’île du Grand-Bé, et que cette construction ne pourra jamais faire acquérir à la commune aucun droit de propriété sur cette île qui appartient au département de la guerre, et que ceux de ce dernier sur tout le terrain sont maintenus dans leur plénitude.

Pendant tout ce temps, je l’ai dit, M. La Morvonnais était resté sur la brèche. Son zèle et son pieux dévouement ne devaient pas rester sans récompenses. Le 15 mai 1836, il recevait de Chateaubriand la lettre qu’on va lire :

Paris, le 15 mai 1836.

Enfin, Monsieur, j’aurai un tombeau et je vous le devrai, ainsi qu’à mes bienveillants compatriotes ! Vous savez, Monsieur, que je ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans ornement et sans inscription, une simple croix de fer et une petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer.

Maintenant, Monsieur, il faut que je vous avoue ma faiblesse. Tous les ans, je fais le projet d’aller revoir le lieu de ma naissance, et tous les ans, le courage me manque. Je crains les souvenirs, plus ils me sont chers, plus ils me font mal. Je tâcherai cependant, Monsieur, de faire un effort et d’aller visiter quelque jour mon dernier asile.

Je suis charmé que Saint-Malo ait enfin obtenu le bassin à flot auquel je m’étais intéressé pendant mon ministère. Le projet du bassin entre la ville et le Grand-Bé me plairait surtout parce qu’il accroîtrait la ville de ce côté.

Offrez, je vous prie, à toutes les personnes qui se sont intéressées à ma tombe, mes remerciements les plus sincères. Recevez en particulier, Monsieur, ceux que j’ai l’honneur de vous offrir. J’espère que vous voudrez bien quelquefois me donner de vos nouvelles et m’apprendre aussi un peu le progrès du monument : le temps me presse, et j’aimerais à apprendre bientôt que mon lit est préparé. Ma route a été longue, et je commence à avoir sommeil.

Chateaubriand.

À quelques mois de là, M. La Morvonnais écrivit au grand poète, de Combourg même, que bientôt il allait donner le premier coup de bêche à sa tombe. Chateaubriand lui répondit :

Paris, 15 août 1836.

J’ai ouvert avec émotion une lettre timbrée de Combourg, et j’ai trouvé, Monsieur, qu’elle était de vous et qu’il s’agissait de mon tombeau. Mille grâces à vous, Monsieur, et Dieu soit loué ! La chose est donc finie ! tout est bien, pourvu que je sois sur un point solitaire de l’île, au soleil couchant, et aussi avancé vers la pleine mer que le génie militaire le permettra. Quand ma cendre recevrait, avec le sable dont elle sera chargée, quelques boulets, il n’y aurait pas de mal : Je suis un vieux soldat.

Pour ce qui est de la pierre qui doit me recouvrir, j’avais pensé qu’elle pourrait être prise dans le rivage ; mais s’il y a quelques objections, on peut la prendre partout où l’on voudra : Je cherche surtout le bon marché, afin d’éviter à ma ville natale les frais dont elle se veut bien charger. Vous savez, Monsieur, qu’il ne faut aucun travail de l’art, aucune inscription, aucun nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce monde. Autour de cette pierre, un mur à fleur de sable, muni d’une grille de fer, suffira pour défendre mes restes contre les animaux sauvages et domestiques.

Je ne connais personne, Monsieur, qui mieux que vous et les hommes qui ont eu la bonté de s’occuper de cette affaire de mort, puisse prendre la peine d’inaugurer ma tombe. Le cippe posé et l’enceinte fermée, je désire que M. le curé de Saint-Malo bénisse le lieu de mon futur repos ; car avant tout, je veux être enterré en terre sainte ; un jour, Monsieur, comme vous me survivrez longues années, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma tombe au bord des vagues, et le soleil couchant vous fera mes adieux.

Voilà, Monsieur, les dernières explications que vous désiriez, je les ai dictées à mon secrétaire avec le regret de ne pouvoir les écrire moi-même, ayant une douleur assez vive à la main droite. Si vous avez l’extrême bonté de me tenir au courant du travail et de m’en annoncer la fin, je vous en aurai beaucoup d’obligation. La nuit me presse, comme dit Horace, et je n’ai guère le temps d’attendre.

En 1838, Hippolyte La Morvonnais publia la Thébaïde des Grèves et en fit hommage à Chateaubriand, qui lui répondit en ces termes :

Je commence par vous demander pardon, Monsieur, d’être obligé de dicter cette lettre à Pilorge, mon secrétaire, parce que le long voyage que je viens d’achever, quoiqu’il m’ait fait du bien, ne m’a pourtant point guéri de la goutte que j’ai à la main droite.

Je vous remercie mille fois, Monsieur, des peines que vous vous êtes données. Tout devait être difficile dans ma vie, même mon tombeau. Je suis presque affligé de la croix massive de granit ; j’aurais préféré une petite croix de fer un peu épaisse seulement, pour qu’elle résiste mieux à la rouille : mais enfin, si la croix de pierre n’est pas trop élevée, je ne serai pas aperçu de trop loin, et je resterai dans l’obscurité de ma fosse de sable, ce qui surtout est mon but. J’espère aussi que la grille de fer n’aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les chiens de venir gratter et ronger mes os. Je tiens avant tout à la bénédiction du lieu sur lequel votre piété et vos espérances chrétiennes ont bien voulu veiller.

Le bruit qu’on a fait dans les journaux de mes dispositions dernières est parvenu jusqu’à Mme de Chateaubriand ; vous jugez, Monsieur, combien elle en a été troublée. S’il était donc possible qu’il ne fût plus question de ma tombe, à laquelle le public ne peut prendre aucun intérêt, et que vous eussiez la bonté de faire achever le monument dans le plus grand silence, vous me rendriez un vrai service. J’ai déjà fait part de mes inquiétudes à M. L…, de Dinan, qui m’a envoyé de fort beaux vers sur un sujet qui nécessairement est fort pénible à ma femme.

Vos vers, Monsieur, n’ont point cet inconvénient. J’ai déjà parcouru le volume Aux amis inconnus. J’y ai retrouvé la tristesse de nos grèves natives et ce charme qui m’a toujours rendu si chers les souvenirs et les vents. J’envie votre sort, Monsieur ; je voudrais dans votre Thébaïde, parmi les rochers, au bord des flots, entendre à la fin de ma vie

Ce chant qui m’endormait à l’aube de mes jours.

Je n’ai point encore eu l’honneur de voir le bienveillant compatriote que vous m’annoncez.

Agréez, je vous prie, Monsieur, avec l’expression de ma reconnaissance, la nouvelle assurance de ma considération très distinguée.

Chateaubriand.

Paris, le 4 septembre 1838.

On a parfois reproché à Chateaubriand d’avoir trop « soigné » son tombeau. Les lettres qu’on vient de lire, d’un sentiment si chrétien, répondent suffisamment à ce reproche, et certes Alfred de Vigny, le noble poète, avait tort de s’y associer, lorsqu’il écrivait à la vicomtesse du Plessis, sa petite-cousine : « Chateaubriand n’a-t-il pas assez soigné d’avance son tombeau ? N’est-il pas vrai qu’il en a été le saule pleureur toute sa vie ? Il lui faisait de tendres visites sur le bord de la mer, et l’un de ses plus naïfs admirateurs me disait un jour, comme un trait d’originalité charmant : « Monsieur, il est allé cet été, tout seul, voir son rocher de Saint-Malo, et il n’est pas allé faire visite à sa sœur âgée, malade et pauvre, qui demeure quelque part sur cette route-là. On me contait cela dans la voiture noire où je suivais ce pauvre Ballanche qui fut son Pylade. » C’est un conte macabre qu’Alfred de Vigny répétait là à sa petite cousine. La vérité est que pas une seule fois, en son vivant, Chateaubriand n’a fait visite à son tombeau. Il était de notoriété à Saint-Malo, en 1848, à l’époque de ses funérailles, qu’il n’avait pas revu sa ville natale depuis 1792. M. Charles Cunat, le savant et consciencieux archiviste de Saint-Malo, écrivait en 1850, dans ses Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux origines, à la naissance et à l’enfance de M. de Chateaubriand : « Peu de temps après son mariage (19 mars 1792), Chateaubriand partit pour Paris avec sa femme et ses sœurs Lucile et Julie. Depuis cette époque, il ne revit plus sa ville natale, quoi qu’il en eût manifesté maintes fois le désir : il remettait ce voyage d’année en année. » — Quant à sa sœur, Mme de Marigny, qui habitait Dinan, où elle est morte au couvent de la Sagesse, le 18 juillet 1860, Chateaubriand ne l’oubliait point, et il ne cessa de lui écrire jusqu’à la fin, lui qui, dans ses dernières années, n’écrivait plus à personne. J’ai sous les yeux quelques-unes de ces lettres de Chateaubriand à sa sœur, écrites parfois à peu de jours de distance, l’une par exemple à la date du 9 septembre 1845, et l’autre à la date du 15 du même mois. De cette correspondance j’extrairai seulement la lettre suivante, où il est parlé de la tombe du Grand-Bé ; elle est signée de ce prénom de François, qui rappelait au frère et à la sœur les lointaines années de Combourg :

Paris, le 15 mars 1834.

J’ai porté, chère sœur, ta lettre et la lettre qu’elle renfermait à Louis, il ne comprend pas grand’chose à l’affaire, mais il te répond aujourd’hui même. Chaque année je forme le projet d’aller t’embrasser, toi et mes parents, d’aller revoir avant de mourir notre pauvre Bretagne, et chaque année vient une bouffée de vent qui me pousse ailleurs. Tu étais souffrante en m’écrivant, et je t’écris, extrêmement souffrant moi-même. Tu sais que j’ai pris mes précautions, et la ville de Saint-Malo m’accorde une petite place sur le Grand-Bé pour ma sépulture. La ville a la bonté d’élever mon tombeau à ses frais ; tu vois que je ne renonce pas à notre patrie. Chère amie, je désire beaucoup cependant te revoir de mon vivant et t’embrasser comme je t’aime. Dis mille choses à Caroline et à toute notre famille.

Ton frère,

François.

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II le manuscrit de 1826

Sous ce titre : Esquisse d’un maître : souvenirs d’enfance et de jeunesse de Chateaubriand, Mme Charles Lenormant a publié, en 1874, le texte primitif des trois premiers livres des Mémoires d’outre-tombe, d’après un manuscrit qui porte la date de 1826. Ce manuscrit, ainsi que j’ai déjà eu occasion de le dire dans l’Introduction de l’édition actuelle, est à peu près tout entier de la main de Mme Récamier, qui se fit seulement aider dans sa copie (pour un quart environ) par Charles Lenormant. Nous avons là le premier jet, l’expression spontanée la plus pure et la plus simple de la pensée de son auteur. Cette rédaction première, Chateaubriand, depuis 1826, l’a profondément remaniée. Il y a beaucoup ajouté ; il y a fait aussi des suppressions, dont quelques-unes sont regrettables. C’est ainsi que, dans sa version dernière, il a fait disparaître tout le début du livre premier. Et pourtant ces pages, littérairement très belles, avaient en outre l’avantage de bien indiquer le dessein de leur auteur, et quels sentiments l’animaient au moment où il entreprenait d’écrire les Mémoires de sa vie. Le lecteur sera heureux de trouver ici ces pages supprimées :

Je me suis souvent, dit : Je n’écrirai point les mémoires de ma vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu’on trouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles.

Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux, et pour me faire illusion, voici comment je pallie mon inconséquence.

D’abord je n’entreprends ces mémoires qu’avec le dessein formel de ne disposer d’aucun nom que du mien propre dans tout ce qui concerne ma vie privée ; j’écris principalement pour rendre compte de moi à moi-même. Je n’ai jamais été heureux, je n’ai jamais atteint le bonheur, que j’ai poursuivi avec une persévérance qui tient à l’ardeur naturelle de mon àme ; personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais, personne n’a connu entièrement le fond de mon cœur : la plupart des sentiments y sont restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux, avant de mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire, lorsque ma plume sans contrainte s’abandonnera à tous mes souvenirs. En rentrant au sein de ma famille qui n’est plus, en rappelant des illusions passées, des amitiés évanouies, j’oublierai le monde au milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger. Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d’interrompre des études pénibles, et quand je me sentirai las de tracer les tristes vérités de l’histoire, je me reposerai en écrivant l’histoire de mes songes.

Je considère ensuite que, ma vie appartenant au public par un côté, je n’aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier ce qu’ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J’ai eu des succès littéraires, j’ai attaqué toutes les erreurs de mon temps, j’ai démasqué des hommes, blessé une multitude d’intérêts ; je dois donc avoir réuni contre moi la double phalange des ennemis littéraires et politiques. Ils ne manqueront pas de me peindre à leur manière ; et ne l’ont-ils pas déjà fait ! Dans un siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où les bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus grossières calomnies sont celles que l’on répand avec le plus de légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on puisse le juger.

Mais avec cette idée, je vais peut-être me montrer meilleur que je ne suis ? j’en serai peut-être tenté ? À présent, je ne le crois pas, je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j’entreprends d’ailleurs l’histoire de mes idées et de mes sentiments, plutôt que l’histoire de ma vie, je n’aurai pas autant de raisons de mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera de bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de mes préventions personnelles.

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III le comte louis de chateaubriand et son frère christian

Geoffroy-Louis, comte de Chateaubriand, neveu du grand écrivain et arrière-petit-fils de Malesherbes, naquit à Paris le 13 février 1790. Il était le fils aîné de Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte de Combourg, et d’Aline-Thèrèse Le Peletier de Rosanbo, fille de Louis Le Peletier de Rosanbo, président à mortier au Parlement de Paris, et de Marguerite de Lamoignon de Malesherbes. En 1812, à l’âge de vingt-deux ans, il épousa Mlle Henriette-Félicité-Zélie d’Orglandes, qui en avait à peine dix-sept. Le mariage eut lieu au château du Ménil, près de Mantes, chez Mme de Rosanbo, tante de Mlle d’Orglandes. Chateaubriand composa en l’honneur des jeunes époux ce gracieux épithalame :

L’autel est prêt ; la foule t’environne :

Belle Zélie, il réclame ta foi.

Viens ; de ton front est la blanche couronne

Moins virginale et moins pure que toi.

J’ai quelquefois peint la grâce ingénue

Et la pudeur sous ses voiles nouveaux :

Ah ! si mes yeus plus tôt t’avaient connue

On aurait moins critiqué mes tableaux.

Mon cher Louis, chez la race étrangère

Tu n’iras point t’égarer comme moi :

À qui la suit la fortune est légère ;

Il faut l’attendre et l’enfermer chez soi.

Cher orphelin, image de ta mère

Au Ciel pour toi je demande ici-bas

Les jours heureux retranchés à ton père

Et les enfants que ton oncle n’a pas.

Fais de l’honneur l’idole de ta vie :

Rends tes aïeux fiers de leur rejeton,

Et ne permets qu’à la seule Zélie

Pour un moment de rougir à ton nom.

Mais la prose allait mieux que les vers au chantre des Martyrs. À peu de temps de là, il écrivait à sa jeune nièce cette charmante lettre :

Oui, ma chère nièce, je ferai tout ce que vous voudrez cette année, et si vous y mettez un peu de soin, je suis assez vieux pour radoter de vous toute ma vie. Il y a toutefois une condition à notre traité : c’est que vous rendrez Louis heureux. Plusieurs dames de Chateaubriand ont été célèbres de diverses manières. L’une mourut de joie en revoyant son mari qu’on avait cru tué par les Sarrasins en Terre-Sainte ; l’autre séduisit le cœur d’un grand roi ; une troisième fut mère ou aïeule de ce duc de Montausier, si connu par l’austérité de ses vertus. Vous êtes belle comme cette haute dame qui charma le cœur de François Ier ; vous serez sage comme la femme du chevalier de Palestine et comme la mère de Montausier. Voilà un petit conte qui sent tout à fait son oncle, et qui vous annonce tout ce que vous aurez à souffrir. Songez que je suis le plus proche parent de Louis ; il n’a point de père, je n’ai point d’enfant, vous ne pouvez éviter d’être ma fille.

Le comte Louis de Chateaubriand embrassa la carrière militaire et fit, en qualité de colonel au 4e chasseurs, la campagne d’Espagne en 1823. Le 23 décembre de cette même année, une ordonnance du roi Louis XVIII l’institua héritier présomptif de la pairie de son oncle, l’auteur du Génie du Christianisme. En 1830, après avoir suivi jusqu’à Cherbourg Charles X partant pour l’exil, il quitta l’armée, en même temps que son oncle se retirait de la Chambre des pairs. Lors des journées de juin 1848, il se montra un des plus énergiques volontaires de l’ordre, au service duquel il mit son épée. Peu de jours après, le 18 juillet, il avait l’honneur, comme chef de la famille, de ramener à Saint-Malo le cercueil de Chateaubriand. En 1870, à quatre-vingts ans, il s’enferma dans Paris et se fit inscrire au nombre des défenseurs de la capitale assiégée. Il mourut au château de Malesherbes le 14 octobre 1873, survivant de peu à sa femme, morte le 27 septembre précédent. Selon le mot de son oncle, le comte Louis de Chateaubriand avait fait de l’honneur l’idole de sa vie.

Il avait eu un fils et cinq filles, dont Anne-Louise (baronne de Baudry), Louise-Françoise (marquise d’Espeuilles), Marie-Antoinette-Clémentine (comtesse de Beaufort) et Marie-Adélaïde-Louise-Henriette (baronne de Carayon-Latour). — Son fils, Marie-Christian-Camille-Geoffroy, né le 25 janvier 1828, mort au château de Combourg le 8 novembre 1889, n’a laissé que deux filles : Marie-Louise-Mélanie, née en 1858 d’un premier mariage avec Joséphine-Marie-Mélanie Rogniat, qui a épousé en 1881 Gérard-Louis-Marie, comte de la Tour du Pin ; et Georgette-Marie-Sybille, née en 1876 d’un second mariage avec Françoise-Marie-Antoinette Bernou de Rochetaillée.

Le château et le parc de Combourg appartiennent aujourd’hui, pour la nue-propriété, à Mlle Sybille de Chateaubriand, et, pour l’usufruit, à sa mère, Mme la comtesse Geoffroy de Chateaubriand.

Christian-Antoine de Chateaubriand, frère cadet du comte Louis, était né à Paris le 21 avril 1791, Chevau-léger garde du Roi le 1er mai 1814, il suivit Louis XVIII à Gand. Lieutenant en second de la garde royale le 10 octobre 1815, il fut breveté capitaine le 1er juillet 1818 et fit la campagne d’Espagne en 1823. Démissionnaire le 5 mars 1824, il entra dans la Compagnie de Jésus à Rome le 30 avril de la même année. Il est mort dans la maison de Chieri le 27 mai 1843. D’une lettre qu’a bien voulu m’écrire un des Pères de la Compagnie, j’extrais ces lignes : « Le P. Christian de Chateaubriand jouit parmi nous d’une réputation de grande vertu. Il s’était exilé en Italie pour un motif d’humilité. »

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Le Comte René de Chateaubriand, armateur

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IV le comte rené de chateaubriand, armateur

Le père de Chateaubriand — comme on l’a vu dans le texte des Mémoires — ne pouvait compter que sur un chétif avoir. Tout au plus devait-il lui échoir, à la mort de sa mère, une rente de quelques centaines de livres. Au retour de Dantzick, il passa aux îles d’Amérique avec son frère, M. de Chateaubriand du Plessis, afin d’y chercher fortune. Il en revint avec un pécule modeste encore, mais qu’il saura faire fructifier.

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