Mémoires d’outre-tombe (page 139)
Les Espagnols faits prisonniers à Saragosse étaient détenus à Grenoble : de même que ces garnisons d’Européens oubliées sur quelques montagnes des Indes, ils chantaient la nuit et faisaient retentir ces climats étrangers des airs de la patrie. Tout à coup le pape descend ; il semblait avoir entendu ces voix chrétiennes. Les captifs volent au-devant du nouvel opprimé ; ils tombent à genoux ; Pie VII jette presque tout son corps hors de la portière ; il étend ses mains amaigries et tremblantes sur ces guerriers qui avaient défendu la liberté de l’Italie avec l’épée, comme il avait défendu la liberté de l’Espagne avec la foi ; les deux glaives se croisent sur des têtes héroïques.
De Grenoble Pie VII atteignit Valence. Là, Pie VI avait expiré ; là, il s’était écrié quand on le montra au peuple : « Ecce homo ! » Là, Pie VI se sépara de Pie VII ; le mort, rencontrant sa tombe, y rentra ; il fit cesser la double apparition, car jusqu’alors on avait vu comme deux papes marchant ensemble, ainsi que l’ombre accompagne le corps. Pie VII portait l’anneau que Pie VI avait au doigt lorsqu’il expira : signe qu’il avait accepté les misères et les destinées de son devancier.
À deux lieues de Comana, saint Chrysostome logea aux établissements de saint Basilisque ; ce martyr lui apparut pendant la nuit et lui dit : « Courage, mon frère Jean ! demain nous serons ensemble. » Jean répliqua : « Dieu soit loué de tout ! » Il s’étendit à terre et mourut.
À Valence, Bonaparte commença la carrière d’où il s’élança sur Rome. On ne laissa pas le temps à Pie VII de visiter les cendres de Pie VI ; on le poussa précipitamment à Avignon : c’était le faire rentrer dans la petite Rome ; il y put voir la glacière dans les souterrains du palais d’une autre lignée de pontifes, et entendre la voix de l’ancien poète couronné, qui rappelait les successeurs de Saint Pierre au Capitole.
Conduit au hasard, il rentra dans les Alpes maritimes ; au pont du Var, il le voulut traverser à pied ; il rencontra la population divisée en ordres de métiers, les ecclésiastiques vêtus de leurs habits sacerdotaux, et dix mille personnes à genoux dans un profond silence. La reine d’Étrurie avec ses deux enfants, à genoux aussi, attendait le saint-père au bout du pont. À Nice, les rues de la ville étaient jonchées de fleurs. Le commandant, qui menait le pape à Savone, prit la nuit un chemin infréquenté par les bois ; à son grand étonnement, il tomba au milieu d’une illumination solitaire ; un lampion avait été attaché à chaque arbre. Le long de la mer, la Corniche était pareillement illuminée ; les vaisseaux aperçurent de loin ces phares que le respect, l’attendrissement et la piété allumaient pour le naufrage d’un moine captif. Napoléon revint-il ainsi de Moscou ? Était-ce du bulletin de ses bienfaits et des bénédictions des peuples qu’il était précédé ?
Durant ce long voyage la bataille de Wagram avait été gagnée, le mariage de Napoléon avec Marie-Louise arrêté. Treize des cardinaux mandés à Paris furent exilés, et la consulte romaine formée par la France avait de nouveau prononcé la réunion du saint-siège à l’empire.
Le pape, détenu à Savone, fatigué et assiégé par les créatures de Napoléon, émit un bref dont le cardinal Roverella fut le principal auteur, et qui permettait d’envoyer des bulles de confirmation à différents évêques nommés. L’empereur n’avait pas compté sur tant de complaisance ; il rejeta le bref parce qu’il lui eût fallu mettre le souverain pontife en liberté. Dans un accès de colère il avait ordonné que les cardinaux opposants quittassent la pourpre ; quelques-uns furent enfermés à Vincennes.
Le préfet de Nice écrivit à Pie VII que « défense lui était faite de communiquer avec aucune église de l’empire, sous peine de désobéissance ; que lui, Pie VII, a cessé d’être l’organe de l’Église parce qu’il prêche la rébellion et que son âme est toute de fiel ; que, puisque rien ne peut le rendre sage, il verra que Sa Majesté est assez puissante pour déposer un pape. »
Était-ce bien le vainqueur de Marengo qui avait dicté la minute d’une pareille lettre ?
Enfin, après trois ans de captivité à Savone, le 9 de juin 1812, le pape fut mandé en France. On lui enjoignit de changer d’habits : dirigé sur Turin, il arriva à l’hospice du Mont-Cenis au milieu de la nuit. Là, près d’expirer, il reçut l’extrême-onction. On ne lui permit de s’arrêter que le temps nécessaire à l’administration du dernier sacrement ; on ne souffrit pas qu’il séjournât près du ciel. Il ne se plaignit point ; il renouvelait l’exemple de la mansuétude de la martyre de Verceil. Au bas de la montagne, au moment qu’elle allait être décollée, voyant tomber l’agrafe de la chlamyde du bourreau, elle dit à cet homme : « Voilà une agrafe d’or qui vient de tomber de ton épaule ; ramasse-la, de crainte de perdre ce que tu n’as gagné qu’avec beaucoup de travail. »
Pendant sa traversée de la France, on ne permit pas à Pie VII de descendre de voiture. S’il prenait quelque nourriture, c’était dans cette voiture même, que l’on enfermait dans les remises de la poste. Le 20 juin au matin, il arriva à Fontainebleau ; Bonaparte trois jours après franchissait le Niémen pour commencer son expiation. Le concierge refusa de recevoir le captif, parce qu’aucun ordre ne lui était encore parvenu. L’ordre envoyé de Paris, le pape entra dans le château ; il y fit entrer avec lui la justice céleste : sur la même table où Pie VII appuyait sa main défaillante, Napoléon signa son abdication.
Si l’inique invasion de l’Espagne souleva contre Bonaparte le monde politique, l’ingrate occupation de Rome lui rendit contraire le monde moral : sans la moindre utilité, il s’aliéna comme à plaisir les peuples et les autels, l’homme et Dieu. Entre les deux précipices qu’il avait creusés aux deux bords de sa vie, il alla, par une étroite chaussée, chercher sa destruction au fond de l’Europe, comme sur ce pont que la Mort, aidée du mal, avait jeté à travers le chaos.
Pie VII n’est point étranger à ces Mémoires : c’est le premier souverain auprès duquel j’aie rempli une mission dans ma carrière politique, commencée et subitement interrompue sous le Consulat. Je le vois encore me recevant au Vatican, le Génie du christianisme ouvert sur sa table, dans le même cabinet où j’ai été admis aux pieds de Léon XII et de Pie VIII. J’aime à rappeler ce qu’il a souffert : les douleurs qu’il a bénies à Rome en 1803 payeront aux siennes par mon souvenir une dette de reconnaissance.
Le 9 avril 1809, entre l’Angleterre, l’Autriche et l’Espagne, se déclara la cinquième coalition, sourdement appuyée par le mécontentement des autres souverains. Les Autrichiens, se plaignant de l’infraction de traités, passent tout à coup l’Inn à Braunau : on leur avait reproché leur lenteur, ils voulurent faire les Napoléon ; cette allure ne leur allait pas. Heureux de quitter l’Espagne, Bonaparte accourt en Bavière ; il se met à la tête des Bavarois sans attendre les Français ; tout soldat lui était bon. Il défait à Abensberg l’archiduc Louis, à Eckmühl l’archiduc Charles ; il scie en deux l’armée autrichienne, il effectue le passage de la Salza.
Il entre à Vienne. Le 21 et le 22 mai a lieu la terrible affaire d’Essling. La relation de l’archiduc Charles porte que, le premier jour, deux cent quatre-vingt-huit pièces autrichiennes tirèrent cinquante et un mille coups de canon, et que le lendemain plus de quatre cents pièces jouèrent de part et d’autre. Le maréchal Lannes y fut blessé mortellement. Bonaparte lui dit un mot et puis l’oublia ; l’attachement des hommes se refroidit aussi vite que le boulet qui les frappe.
La bataille de Wagram (6 juillet 1809) résume les différents combats livrés en Allemagne : Bonaparte y déploie tout son génie. Le colonel César de Laville, chargé de l’aller prévenir d’un désastre qu’éprouve l’aile gauche, le trouve à l’aile droite dirigeant l’attaque du maréchal Davout. Napoléon revient sur-le-champ à la gauche et répare l’échec essuyé par Masséna. Ce fut alors, au moment où l’on croyait la bataille perdue, que, jugeant seul du contraire par les manœuvres de l’ennemi, il s’écria : « La bataille est gagnée ! » Il oppose sa volonté à la victoire hésitante ; il la ramène au feu comme César ramenait par la barbe au combat ses vétérans étonnés. Neuf cents bouches de bronze rugissent ; la plaine et les moissons sont en flammes ; de grands villages disparaissant ; l’action dure douze heures. Dans une seule charge, Lauriston marche au trot à l’ennemi, à la tête de cent pièces de canon. Quatre jours après on ramassait au milieu des blés des militaires qui achevaient de mourir aux rayons du soleil sur des épis piétinés, couchés et collés par du sang : les vers s’attachaient déjà aux plaies des cadavres avancés.
Dans ma jeunesse, on s’occupait de lire les commentaires de Folard et de Guischardt, de Tempelhoff et de Lloyd ; on étudiait l’ordre profond et l’ordre mince ; j’ai fait manœuvrer sur ma table de sous-lieutenant bien des petits carrés de bois. La science militaire a changé comme tout le reste par la Révolution ; Bonaparte a inventé la grande guerre, dont les conquêtes de la République lui avaient fourni l’idée par les masses réquisitionnaires. Il méprisa les places fortes qu’il se contenta de masquer, s’aventura dans le pays envahi et gagna tout à coups de batailles. Il ne s’occupait point de retraites ; il allait droit devant lui comme ces voies romaines qui traversent sans se détourner les précipices et les montagnes. Il portait toutes ses forces sur un point, puis ramassait au demi-cercle les corps isolés dont il avait rompu la ligne. Cette manœuvre, qui lui fut propre, était d’accord avec la furie française ; mais elle n’eût point réussi avec des soldats moins impétueux et moins agiles. Il faisait aussi, vers la fin de sa carrière, charger l’artillerie et emporter les redoutes par la cavalerie. Qu’en est-il résulté ? En menant la France à la guerre, on a appris à l’Europe à marcher : il ne s’est plus agi que de multiplier les moyens ; les masses ont équipollé les masses. Au lieu de cent mille hommes on en a pris six cent mille ; au lieu de cent pièces de canon on en a traîné cinq cents : la science ne s’est point accrue ; l’échelle seulement s’est élargie. Turenne en savait autant que Bonaparte, mais il n’était pas maître absolu et ne disposait pas de quarante millions d’hommes. Tôt ou tard il faudra rentrer dans la guerre civilisée que savait encore Moreau, guerre qui laisse les peuples en repos tandis qu’un petit nombre de soldats font leur devoir ; il faudra en revenir à l’art des retraites, à la défense d’un pays au moyen des places fortes, aux manœuvres patientes qui ne coûtent que des heures en épargnant des hommes. Ces énormes batailles de Napoléon sont au delà de la gloire ; l’œil ne peut embrasser ces champs de carnage qui, en définitive, n’amènent aucun résultat proportionné à leurs calamités. L’Europe, à moins d’événements imprévus, est pour longtemps dégoûtée de combats. Napoléon a tué la guerre en l’exagérant : notre guerre d’Afrique n’est qu’une école expérimentale ouverte à nos soldats.
Au milieu des morts, sur le champ de bataille de Wagram, Napoléon montra l’impassibilité qui lui était propre et qu’il affectait afin de paraître au-dessus des autres hommes ; il dit froidement ou plutôt il répéta son mot habituel dans de telles circonstances : « Voilà une grande consommation ! »
Lorsqu’on lui recommandait des officiers blessés, il répondait : « Ils sont absents. » Si la vertu militaire enseigne quelques vertus, elle en affaiblit plusieurs : le soldat trop humain ne pourrait accomplir son œuvre ; la vue du sang et des larmes, les souffrances, les cris de douleur, l’arrêtant à chaque pas, détruiraient en lui ce qui fait les Césars, race dont, après tout, on se passerait volontiers.
Après la bataille de Wagram, un armistice est convenu à Znaïm. Les Autrichiens, quoi qu’en disent nos bulletins, s’étaient retirés en bon ordre et n’avaient pas laissé derrière eux un seul canon monté. Bonaparte, en possession de Schœnbrünn, y travaillait à la paix. « Le 13 octobre, dit le duc de Cadore, j’étais venu de Vienne pour travailler avec l’empereur. Après quelques moments d’entretien, il me dit : « Je vais passer la revue ; restez dans mon cabinet ; vous rédigerez cette note que je verrai après la revue. » Je restai dans son cabinet avec M. de Méneval, son secrétaire intime ; il rentra bientôt. — « Le prince de Lichtenstein, me dit Napoléon, ne vous a-t-il pas fait connaître qu’on lui faisait souvent la proposition de m’assassiner ? — Oui, sire ; il m’a exprimé l’horreur avec lequel il rejetait ces propositions. — Eh bien ! on vient d’en faire la tentative. Suivez-moi. » J’entrai avec lui dans le salon. Là étaient quelques personnes qui paraissaient très agitées et qui entouraient un jeune homme de dix-huit à vingt ans, d’une figure agréable, très douce, annonçant une sorte de candeur, et qui seul paraissait conserver un grand calme. C’était l’assassin. Il fut interrogé avec une grande douceur par Napoléon lui-même, le général Rapp servant d’interprète. Je ne rapporterai que quelques-unes de ses réponses, qui me frappèrent davantage.
« Pourquoi vouliez-vous m’assassiner ? — Parce qu’il n’y aura jamais de paix pour l’Allemagne tant que vous serez au monde. — Qui vous a inspiré ce projet ? — L’amour de mon pays. — Ne l’avez-vous concerté avec personne ? — Je l’ai trouvé dans ma conscience. — Ne saviez-vous pas à quels dangers vous vous exposiez ? — Je le savais ; mais je serais heureux de mourir pour mon pays. — Vous avez des principes religieux ; croyez-vous que Dieu autorise l’assassinat ? — J’espère que Dieu me pardonnera en faveur de mes motifs. — Est-ce que, dans les écoles que vous avez suivies, on enseigne cette doctrine ? — Un grand nombre de ceux qui les ont suivies avec moi sont animés de ces sentiments et disposés à dévouer leur vie au salut de la patrie. — Que feriez-vous si je vous mettais en liberté ? — Je vous tuerais. »
« La terrible naïveté de ces réponses, la froide et inébranlable résolution qu’elles annonçaient, et ce fanatisme, si fort au-dessus de toutes les craintes humaines, firent sur Napoléon une impression que je jugeai d’autant plus profonde qu’il montrait plus de sang-froid. Il fit retirer tout le monde, et je restai seul avec lui. Après quelques mots sur un fanatisme aussi aveugle et aussi réfléchi, il me dit : « Il faut faire la paix. » Ce récit du duc de Cadore méritait d’être cité en entier.
Les nations commençaient leur levée ; elles annonçaient à Bonaparte des ennemis plus puissants que les rois ; la résolution d’un seul homme du peuple sauvait alors l’Autriche. Cependant la fortune de Napoléon ne voulait pas encore tourner la tête. Le 14 août 1809, dans le palais même de l’empereur d’Autriche, il fait la paix ; cette fois la fille des Césars est la palme remportée ; mais Joséphine avait été sacrée, et Marie-Louise ne le fut pas : avec sa première femme, la vertu de l’onction divine sembla se retirer du triomphateur. J’aurais pu voir dans Notre-Dame de Paris la même cérémonie que j’ai vue dans la cathédrale de Reims ; à l’exception de Napoléon, les mêmes hommes y figuraient.
Un des acteurs secrets qui eut le plus de part dans la conduite intérieure de cette affaire fut mon ami Alexandre de Laborde, blessé dans les rangs des émigrés, et honoré de la croix de Marie-Thérèse pour ses blessures.
Le 11 mars, le prince de Neuchâtel épousa à Vienne, par procuration, l’archiduchesse Marie-Louise. Celle-ci partit pour la France, accompagnée de la princesse Murat : Marie-Louise était parée sur la route des emblèmes de la souveraine. Elle arriva à Strasbourg le 22 mars, et le 28 au château de Compiègne, où Bonaparte l’attendait. Le mariage civil eut lieu à Saint-Cloud le 1er avril ; le 2, le cardinal Fesch donna dans le Louvre la bénédiction nuptiale aux deux époux. Bonaparte apprit à cette seconde femme à lui devenir infidèle, ainsi que l’avait été la première, en trompant lui-même son propre lit par son intimité avec Marie-Louise avant la célébration du mariage religieux : mépris de la majesté des mœurs royales et des lois saintes qui n’était pas d’un heureux augure.
Tout paraît achevé ; Bonaparte a obtenu la seule chose qui lui manquait : comme Philippe-Auguste s’alliant à Isabelle de Hainaut, il confond la dernière race avec la race des grands rois ; le passé se réunit à l’avenir. En arrière comme en avant, il est désormais le maître des siècles s’il se veut enfin fixer au sommet ; mais il a la puissance d’arrêter le monde et n’a pas celle de s’arrêter : il ira jusqu’à ce qu’il ait conquis la dernière couronne qui donne du prix à toutes les autres, la couronne du malheur.
L’archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1811, accouche d’un fils : sanction supposée des félicités précédentes. De ce fils éclos, comme les oiseaux du pôle, au soleil de minuit, il ne restera qu’une valse triste, composée par lui-même à Schœnbrünn, et jouée sur des orgues dans les rues de Paris, autour du palais de son père.
LIVRE V
Les Cent-Jours à Paris. Effet du passage de la légitimité en France. — Étonnement de Bonaparte. — Il est obligé de capituler avec les idées qu’il avait crues étouffées. — Son nouveau système. — Trois énormes joueurs restés. — Chimères des libéraux. — Clubs et fédérés. — Escamotage de la République : l’Acte additionnel. — Chambre des représentants convoquée. — Inutile Champ de Mai. — Soucis et amertumes de Bonaparte. — Résolution à Vienne. — Mouvement à Paris. — Ce que nous faisions à Gand. — M. de Blacas. — Bataille de Waterloo. — Confusion à Gand. — Quelle fut la bataille de Waterloo. — Retour de l’Empereur. — Réapparition de La Fayette. — Nouvelle abdication de Bonaparte. — Scènes orageuses à la Chambre des Pairs. — Présages menaçants pour la seconde Restauration. — Départ de Gand. — Arrivée à Mons. — Je manque ma première occasion de fortune dans ma carrière politique. — M. de Talleyrand à Mons. Scène avec le roi. — Je m’intéresse bêtement à M. de Talleyrand. — De Mons à Gonesse. — Je m’oppose avec M. le comte Beugnot à la nomination de Fouché comme ministre : mes raisons. — Le duc de Wellington l’emporte. — Arnouville. — Saint-Denis. — Dernière conversation avec le roi.
Je vous fais voir l’envers des événements que l’histoire ne montre pas ; l’histoire n’étale que l’endroit. Les Mémoires ont l’avantage de présenter l’un et l’autre côté du tissu : sous ce rapport, ils peignent mieux l’humanité complète en exposant, comme les tragédies de Shakespeare, les scènes basses et hautes. Il y a partout une chaumière auprès d’un palais, un homme qui pleure auprès d’un homme qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte auprès d’un roi qui perd son trône : que faisait à l’esclave présent à la bataille d’Arbelles la chute de Darius ?
Gand n’était donc qu’un vestiaire derrière les coulisses du spectacle ouvert à Paris. Des personnages renommés restaient encore en Europe. J’avais en 1800 commencé ma carrière avec Alexandre et Napoléon ; pourquoi n’avais-je pas suivi ces premiers acteurs, mes contemporains, sur le grand théâtre ? Pourquoi seul à Gand ? Parce que le ciel vous jette où il veut. Des petits Cent-Jours à Gand, passons aux grands Cent-Jours à Paris.
Je vous ai dit les raisons qui auraient dû arrêter Bonaparte à l’île d’Elbe, et les raisons primantes ou plutôt la nécessité tirée de sa nature qui le contraignirent de sortir de l’exil. Mais la marche de Cannes à Paris épuisa ce qui lui restait du vieil homme. À Paris le talisman fut brisé.
Le peu d’instants que la légalité avait reparu avait suffi pour rendre impossible le rétablissement de l’arbitraire. Le despotisme muselle les masses, et affranchit les individus dans une certaine limite ; l’anarchie déchaîne les masses, et asservit les indépendances individuelles. De là, le despotisme ressemble à la liberté, quand il succède à l’anarchie ; il reste ce qu’il est véritablement quand il remplace la liberté : libérateur après la Constitution directoriale, Bonaparte était oppresseur après la Charte. Il le sentait si bien qu’il se crut obligé d’aller plus loin que Louis XVIII et de retourner aux sources de la souveraineté nationale. Lui, qui avait foulé le peuple en maître, fut réduit à se refaire tribun du peuple, à courtiser la faveur des faubourgs, à parodier l’enfance révolutionnaire, à bégayer un vieux langage de liberté qui faisait grimacer ses lèvres, et dont chaque syllabe mettait en colère son épée.
Sa destinée, comme puissance, était en effet si bien accomplie, qu’on ne reconnut plus le génie de Napoléon pendant les Cent-Jours. Ce génie était celui du succès et de l’ordre, non celui de la défaite et de la liberté : or, il ne pouvait rien par la victoire qui l’avait trahi, rien pour l’ordre, puisqu’il existait sans lui. Dans son étonnement il disait : « Comme les Bourbons m’ont arrangé la France en quelques mois ! il me faudra des années pour la refaire. » Ce n’était pas l’œuvre de la légitimité que le conquérant voyait, c’était l’œuvre de la Charte ; il avait laissé la France muette et prosternée, il la trouvait debout et parlante : dans la naïveté de son esprit absolu, il prenait la liberté pour le désordre.
Et pourtant Bonaparte est obligé de capituler avec les idées qu’il ne peut vaincre de prime abord. À défaut de popularité réelle, des ouvriers, payés à quarante sous par tête, viennent, à la fin de leur journée, brailler au Carrousel Vive l’Empereur ! cela s’appelait aller à la criée. Des proclamations annoncent d’abord une merveille d’oubli et de pardon ; les individus sont déclarés libres, la nation libre, la presse libre ; on ne veut que la paix, l’indépendance et le bonheur du peuple ; tout le système impérial est changé ; l’âge d’or va renaître. Afin de rendre la pratique conforme à la théorie, on partage la France en sept grandes divisions de police ; les sept lieutenants sont investis des mêmes pouvoirs qu’avaient, sous le Consulat et l’Empire, les directeurs généraux : on sait ce que furent à Lyon, à Bordeaux, à Milan, à Florence, à Lisbonne, à Hambourg, à Amsterdam, ces protecteurs de la liberté individuelle. Au-dessus de ces lieutenants, Bonaparte élève, dans une hiérarchie de plus en plus favorable à la liberté, des commissaires extraordinaires, à la manière des représentants du peuple sous la Convention.
La police que dirige Fouché apprend au monde, par des proclamations solennelles, qu’elle ne va plus servir qu’à répandre la philosophie, qu’elle n’agira plus que d’après des principes de vertu.
Bonaparte rétablit, par un décret, la garde nationale du royaume, dont le nom seul lui donnait jadis des vertiges. Il se voit forcé d’annuler le divorce prononcé sous l’Empire entre le despotisme et la démagogie, et de favoriser leur nouvelle alliance : de cet hymen doit naître, au Champ de Mai, une liberté, le bonnet rouge et le turban sur la tête, le sabre du mameluck à la ceinture et la hache révolutionnaire à la main, liberté entourée des ombres de ces milliers de victimes sacrifiées sur les échafauds ou dans les campagnes brûlantes de l’Espagne et les déserts glacés de la Russie. Avant le succès, les mamelucks sont jacobins ; après le succès, les jacobins deviendront mamelucks : Sparte est pour l’instant du danger, Constantinople pour celui du triomphe.
Bonaparte aurait bien voulu ressaisir à lui seul l’autorité, mais cela ne lui était pas possible ; il trouvait des hommes disposés à la lui disputer : d’abord les républicains de bonne foi, délivrés des chaînes du despotisme et des lois de la monarchie, désiraient garder une indépendance qui n’est peut-être qu’une noble erreur ; ensuite les furieux de l’ancienne faction de la montagne : ces derniers, humiliés de n’avoir été sous l’Empire que les espions de police d’un despote, semblaient résolus à reprendre, pour leur propre compte, cette liberté de tout faire dont ils avaient cédé pendant quinze années le privilège à un maître.
Mais ni les républicains, ni les révolutionnaires, ni les satellites de Bonaparte, n’étaient assez forts pour établir leur puissance séparée, ou pour se subjuguer mutuellement. Menacés au dehors d’une invasion, poursuivis au dedans par l’opinion publique, ils comprirent que s’ils se divisaient, ils étaient perdus : afin d’échapper au danger, ils ajournèrent leur querelle ; les uns apportaient à la défense commune leurs systèmes et leurs chimères, les autres leur terreur et leur perversité. Nul n’était de bonne foi dans ce pacte ; chacun, la crise passée, se promettait de le tourner à son profit ; tous cherchaient d’avance à s’assurer les résultats de la victoire. Dans cet effrayant trente et un, trois énormes joueurs tenaient la banque tour à tour : la liberté, l’anarchie, le despotisme, tous trois trichant et s’efforçant de gagner une partie perdue pour tous.
Pleins de cette pensée, ils ne sévissaient point contre quelques enfants perdus qui pressaient les mesures révolutionnaires : des fédérés s’étaient formés dans les faubourgs et des fédérations s’organisaient sous de rigoureux serments dans la Bretagne, l’Anjou, le Lyonnais et la Bourgogne ; on entendait chanter la Marseillaise et la Carmagnole ; un club, établi à Paris, correspondait avec d’autres clubs dans les provinces ; on annonçait la résurrection du Journal des Patriotes. Mais, de ce côté-là, quelle confiance pouvaient inspirer les ressuscités de 1793 ? Ne savait-on pas comment ils expliquaient la liberté, l’égalité, les droits de l’homme ? Étaient-ils plus moraux, plus sages, plus sincères après qu’avant leurs énormités ? Est-ce parce qu’ils s’étaient souillés de tous les vices qu’ils étaient devenus capables de toutes les vertus ? On n’abdique pas le crime aussi facilement qu’une couronne ; le front que ceignit l’affreux bandeau en conserve des marques ineffaçables.
L’idée de faire descendre un ambitieux de génie du rang d’empereur à la condition de généralissime ou de président de la République était une chimère : le bonnet rouge, dont on chargeait la tête de ses bustes pendant les Cent-Jours, n’aurait annoncé à Bonaparte que la reprise du diadème, s’il était donné à ces athlètes qui parcourent le monde de fournir deux fois la même carrière.
Toutefois, des libéraux de choix se promettaient la victoire : des hommes fourvoyés, comme Benjamin Constant, des niais, comme M. Simonde-Sismondi, parlaient de placer le prince de Canino au ministère de l’intérieur, le lieutenant général comte Carnot au ministère de la guerre, le comte Merlin à celui de la justice. En apparence abattu, Bonaparte ne s’opposait point à des mouvements démocratiques qui, en dernier résultat, fournissaient des conscrits à son armée. Il se laissait attaquer dans des pamphlets ; des caricatures lui répétaient : Île d’Elbe, comme les perroquets criaient à Louis XI : Péronne. On prêchait à l’échappé de prison, en le tutoyant, la liberté et l’égalité ; il écoutait ces remontrances d’un air de componction. Tout à coup, rompant les liens dont on avait prétendu l’envelopper, il proclame de sa propre autorité, non une constitution plébéienne, mais une constitution aristocratique, un Acte additionnel aux constitutions de l’Empire.
La République rêvée se change par cet adroit escamotage dans le vieux gouvernement impérial, rajeuni de féodalité, L’Acte additionnel enlève à Bonaparte le parti républicain et fait des mécontents dans presque tous les autres partis. La licence règne à Paris, l’anarchie dans les provinces ; les autorités civiles et militaires se combattent ; ici on menace de brûler les châteaux et d’égorger les prêtres ; là on arbore le drapeau blanc et on crie Vive le roi ! Attaqué, Bonaparte recule ; il retire à ses commissaires extraordinaires la nomination des maires des communes et rend cette nomination au peuple. Effrayé de la multiplicité des votes négatifs contre l’Acte additionnel, il abandonne sa dictature de fait et convoque la Chambre des représentants en vertu de cet acte qui n’est point encore accepté. Errant d’écueil en écueil, à peine délivré d’un danger, il heurte contre un autre : souverain d’un jour, comment instituer une pairie héréditaire que l’esprit d’égalité repousse ? Comment gouverner les deux Chambres ? Montreront-elles une obéissance passive ? Quels seront les rapports de ces Chambres avec l’assemblée projetée du Champ de Mai, laquelle n’a plus de véritable but, puisque l’Acte additionnel est mis à exécution avant que les suffrages eussent été comptés ? Cette assemblée, composée de trente mille électeurs, ne se croira-t-elle pas la représentation nationale ?
Ce Champ de Mai, si pompeusement annoncé et célébré le 1er juin, se résout en un simple défilé de troupes et une distribution de drapeaux devant un autel méprisé. Napoléon, entouré de ses frères, des dignitaires de l’État, des maréchaux, des corps civils et judiciaires, proclame la souveraineté du peuple à laquelle il ne croyait pas. Les citoyens s’étaient imaginé qu’ils fabriqueraient eux-mêmes une constitution dans ce jour solennel, les paisibles bourgeois s’attendaient qu’on y déclarerait l’abdication de Napoléon en faveur de son fils, abdication manigancée à Bâle entre les agents de Fouché et du prince de Metternich : il n’y eut rien qu’une ridicule attrape politique. L’Acte additionnel se présentait, au reste, comme un hommage à la légitimité ; à quelques différences près, et surtout moins l’abolition de la confiscation, c’était la Charte.
Ces changement subits, cette confusion de toutes choses, annonçaient l’agonie du despotisme. Toutefois l’empereur ne peut recevoir du dedans l’atteinte mortelle, car le pouvoir qui le combat est aussi exténué que lui ; le Titan révolutionnaire, que Napoléon avait jadis terrassé, n’a point recouvré son énergie native ; les deux géants se portent maintenant d’inutiles coups ; ce n’est plus que la lutte de deux ombres.
À ces impossibilités générales se joignent pour Bonaparte des tribulations domestiques et des soucis de palais ; il annonçait à la France le retour de l’impératrice et du roi de Rome, et l’une et l’autre ne revenaient point. Il disait à propos de la reine de Hollande, devenue par Louis XVIII duchesse de Saint-Leu : « Quand on a accepté les prospérités d’une famille, il faut en embrasser les adversités. » Joseph, accouru de la Suisse, ne lui demandait que de l’argent ; Lucien l’inquiétait par ses liaisons libérales ; Murat, d’abord conjuré contre son beau-frère, s’était trop hâté, en revenant à lui, d’attaquer les Autrichiens : dépouillé du royaume de Naples et fugitif de mauvais augure, il attendait aux arrêts, près de Marseille, la catastrophe que je vous raconterai plus tard.