Mémoires d’outre-tombe (page 45)
Ainsi, en 1839, dernière date de la rédaction de ses Mémoires (quelques pages seulement y furent ajoutées plus tard), Chateaubriand continue d’être fidèle aux principes de composition qui avaient présidé au commencement de son travail. Si nous poussons plus avant, si nous descendons jusqu’à l’année 1846, époque à laquelle l’ouvrage était depuis longtemps terminé, nous trouvons ce curieux et très significatif billet de Mme de Chateaubriand. Il est adressé à M. Mandaroux-Vertamy : 2 février 46.
En priant M. Vertamy d’agréer tous mes compliments empressés, j’ai l’honneur de lui envoyer les 1er, 2e et 3e livres de la première partie des Mémoires que je sais qu’il lira avec toute l’attention de l’amitié.
La vicomtesse de Chateaubriand
VI
Il faut bien croire, en présence de l’édition de 1849-1850 et des éditions suivantes, qui en sont la reproduction pure et simple, que le manuscrit de Chateaubriand, dans son dernier état, ne renfermait plus « cette division en livres et en parties », dont l’auteur lui-même parle en tant d’endroits. Les premiers éditeurs se sont certainement appliqués à donner fidèlement et sans y rien changer le texte et la suite du manuscrit qu’ils avaient entre les mains. Faire autrement, faire plus, même pour faire mieux, c’eût été sortir de leur rôle, et ils ont eu raison de s’y tenir. Mais aujourd’hui, après bientôt un demi-siècle, la situation n’est plus la même. Chateaubriand est pour nous un ancien, c’est un des classiques de notre littérature, et le moment est venu de donner une édition des Mémoires d’Outre-tombe qui replace le chef-d’œuvre du grand écrivain dans les conditions même où il fut composé, qui nous le restitue dans son intégrité première.
Nous avons donc, contrairement à ce qui avait été fait dans les éditions précédentes, rétabli dans la nôtre cette division en parties et en livres dont il est parlé dans la Préface testamentaire. Cette distribution nouvelle de l’ouvrage — nullement arbitraire, cela va sans dire, mais, au contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux divisions établies par l’auteur — n’a pas seulement pour effet, comme on serait peut-être tenté de le croire, de ménager de distance en distance des suspensions, des repos pour le lecteur. Elle donne au livre une physionomie toute nouvelle.
Les Mémoires, ainsi rendus à leur premier et véritable état, se divisent en quatre parties.
La première (1768-1800) va de la naissance de Chateaubriand à son retour de l’émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf livres.
La seconde partie, qui forme cinq livres, et va de 1800 à 1814, est consacrée à sa carrière littéraire.
À sa carrière politique (1814-1830) est réservée la troisième partie. Elle ne comprend pas moins de quinze livres.
Les années qui suivent la révolution de 1830 et la conclusion des Mémoires occupent neuf livres : c’est la quatrième partie.
Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien est peu justifiée la principale critique mise en avant par les adversaires des Mémoires, et à laquelle les amis mêmes de Chateaubriand se croyaient obligés de souscrire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien secrétaire à l’ambassade de Londres, qui, dans la préface de son intéressant volume sur Chateaubriand et son temps, signale le « décousu » du livre de son maître, et ajoute, non sans tristesse : « Ce dernier de ses ouvrages n’a point subi les combinaisons d’une composition uniforme. Revu sans cesse, il n’a jamais été pour ainsi dire coordonné. C’est une série de fragments sans plan, presque sans symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour. » C’est justement le contraire qui est vrai.
Ce n’est pas tout. Lors des lectures de l’Abbaye-au-Bois, en 1834, les auditeurs avaient été frappés, tout particulièrement, de la beauté des Prologues qui ouvraient la plupart des livres des Mémoires. Voici, par exemple, ce qu’en disait Edgard Quinet :
Ces Mémoires sont fréquemment interrompus par des espèces de prologues mis en tête de chaque livre… Le poète se réserve là tous ses droits, et il se donne pleine carrière ; le trop plein de son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde en nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de ces commencements pleins de larmes qui mènent à une histoire burlesque, et de comiques débuts qui conduisent à une fin tragique ; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et vient dans l’infini, les yeux fermés, et qui se réveille en sursaut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse et la joie, la vie et la mort, la réalité et l’idéal, le présent et le passé, réunis et confondus dans l’harmonie et l’éternité d’une œuvre d’art.
L’enthousiasme de Jules Janin à l’endroit de ces Prologues n’était pas moins vif :
Il faut vous dire que chaque livre nouveau de ces Mémoires commence par un magnifique exorde… Ces introductions dont je vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas des hors-d’œuvre, qui entrent, au contraire, profondément dans le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner l’heure, le lieu, l’instant, la disposition d’âme et d’esprit dans lesquels l’auteur pense, écrit et raconte… Dans ces merveilleux préliminaires, la perfection de la langue française a été poussée à un degré inouï, même pour la langue de M. de Chateaubriand.
Jules Janin avait raison. Ces Prologues n’étaient pas des hors-d’œuvre à la place que Chateaubriand leur avait assignée. Dans les éditions actuelles, survenant au cours même du récit qu’ils interrompent sans que l’on sache pourquoi, ils déroutent et déconcertent le lecteur : ce qui était une beauté est devenu un défaut.
De même qu’il avait mis le meilleur de son art dans ces Prologues, dans ces commencements, de même aussi Chateaubriand s’applique à bien finir ses livres. Chacun d’eux se termine d’ordinaire par des réflexions générales, par des vues d’ensemble, par des traits d’un effet grandiose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition de venir à la fin du morceau. S’ils viennent au milieu, comme aujourd’hui, ils font l’effet d’une dissonance. Un exemple, entre vingt autres, va permettre d’en juger.
Le livre Ier de la seconde partie des Mémoires est consacré au Génie du Christianisme. L’auteur, après avoir parlé des circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle page :
Si l’influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations vivantes ; s’il servait encore à ranimer chez les tard-venus une étincelle des vérités civilisatrices de la terre ; si ce léger symptôme de vie que l’on croit apercevoir s’y soutenait dans les générations à venir, je m’en irais plein d’espérance dans la miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m’oublie pas dans tes prières, quand je serai parti ; mes fautes m’arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi : « Ouvrez-vous, portes éternelles ! Elevamini, portœ æternales ! »
Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces paroles, s’y arrêter au moins le temps nécessaire pour lui donner cette prière, si chrétiennement demandée. Les éditeurs de 1849 ne l’ont pas voulu ; car aussitôt après, et sans que rien l’avertisse qu’ici prend fin un des livres des Mémoires, le lecteur tombe brusquement sur les lignes suivantes :
Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu’elle cessa d’être à moi. J’avais une foule de connaissances en dehors de ma société habituelle. J’étais appelé dans les châteaux que l’on rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs demi-démeublés, demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que le Marais, échu à Mme de la Briche, excellente femme dont le bonheur n’a jamais pu se débarrasser. Je me souviens que mon immortalité allait rue Saint-Dominique-d’Enfer prendre une place dans une méchante voiture de louage où je rencontrais Mme de Vintimille et Mme de Fezensac. À Champlâtreux, M. Molé faisait refaire de petites chambres au second étage.
Quelle impression voulez-vous qu’éprouve le lecteur lorsqu’il passe, sans transition, des portes éternelles à ces petites chambres au second étage ? Il n’est pas jusqu’à ce mot charmant sur Mme de la Briche, dont le bonheur n’a jamais pu se débarrasser, qui ne vienne ici à contre-temps, puisqu’il me fait sourire, au moment où je devrais être tout entier à l’émotion que la page citée tout à l’heure était si bien faite pour produire.
Voici qui est plus grave encore.
Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu’à l’année 1812, et qui s’est amusé avec lui de la petite guerre que lui faisait, à cette époque, la police impériale, laquelle avait déterré un exemplaire de l’Essai sur les Révolutions et triomphait de pouvoir l’opposer au Génie du Christianisme, le lecteur se trouve à ce moment en présence de la vie de Napoléon Bonaparte. Il se demande pourquoi la vie de Chateaubriand se trouve ainsi tout à coup suspendue. Il a peine à s’expliquer cette soudaine et longue interruption, et si éloquentes que soient les pages consacrées à l’empereur, il lui est bien difficile de n’y pas voir une digression fâcheuse, un injustifiable hors-d’œuvre.
Rétablissons les divisions créées par Chateaubriand, et tout s’éclaire, tout s’explique. Il a terminé le récit des deux premières parties de sa vie, de sa carrière de voyageur et de soldat et de sa carrière littéraire ; il lui reste à raconter sa carrière politique. En réalité, c’est un ouvrage nouveau qu’il va écrire ; et par où le pourrait-il mieux commencer que par un portrait de Bonaparte, une vue — à vol d’aigle — du Consulat et de l’Empire, préface naturelle de ces prodigieux événements de 1814 qui, en changeant la face de l’Europe, donneront du même coup à la vie de Chateaubriand une orientation nouvelle ? Seulement, il lui arrive avec Napoléon ce qui était arrivé à Montesquieu avec Alexandre. Il en parle, lui aussi, tout à son aise. Il lui consacre les deux premiers livres de sa troisième partie. Déjà, dans sa première partie, il avait esquissé à grands traits le tableau de la Révolution, de 1789 à 1792. Voici maintenant une vivante peinture de Napoléon et du régime impérial. Nous aurons plus tard un éloquent récit de la Révolution de 1830 : trois admirables décors pour les trois actes de ce drame, qui fut la vie de Chateaubriand et qu’il a lui-même encadré, suivant la mode romantique du temps, entre un prologue et un épilogue, entre la description du château de Combourg, qui ouvre les Mémoires, et les considérations sur l’avenir du monde, qui les terminent. Pour ma part, je ne sais pas d’ouvrage, dans la littérature contemporaine, dont le plan soit plus parfait, dont l’ordonnance soit plus savante et plus belle.
En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas trop avancé en disant que les Mémoires d’Outre-tombe, ainsi divisés en parties et en livres, prennent une physionomie nouvelle. Par suite de cette division en livres, plus de ces subdivisions incessantes, de ces chapitres, de deux à trois pages chacun, qui venaient à tout instant interrompre et couper le récit. Les sommaires qui, intercalés dans le texte, en détruisaient la continuité et la suite, ont été reportés à leur vraie place, en tête de chaque livre. Nous nous sommes attaché, en dernier lieu, à restituer la véritable orthographe des noms cités dans les Mémoires et dont un trop grand nombre, dans les éditions actuelles, sont imprimés d’une manière fautive. Il est tel de ces noms, celui de Peltier, par exemple, le célèbre rédacteur des Actes des Apôtres et de l’Ambigu, qui revient presque à chaque page, sous la plume de Chateaubriand, dans le récit de ses années d’exil et de misère à Londres, et qui n’est pas donné une seule fois d’une façon exacte.
VII
En présentant au public, pour la première fois, une édition des Mémoires d’Outre-tombe conforme au plan et aux divisions de l’auteur, nous avons la confiance que les lecteurs, ayant enfin sous les yeux son livre, tel qu’il l’a conçu et exécuté, partageront l’enthousiasme qu’il excita, il y a un demi-siècle, chez tous ceux qui furent admis aux lectures de l’Abbaye-au-Bois.
Il réunit, en effet, à un degré rare, ces qualités maîtresses : d’une part, l’unité, la proportion, la beauté de l’ordonnance ; — d’autre part, la souplesse, la vigueur, la grâce et l’éclat du style.
Quelques mots sur ce dernier point.
Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu’à ses dernières années, et que sa main, affaiblie par l’âge, y a fait en quelques endroits des retouches malheureuses, on s’est plu à y voir une œuvre de vieillesse et de déclin, comparable à la dernière toile du Titien, à ce Christ au Tombeau que l’on montre à Venise, à l’Académie des beaux-arts, et que le peintre, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, a signé d’une main tremblante, senescente manu. Rien de moins exact. Chateaubriand a commencé ses Mémoires au mois d’octobre 1811, au lendemain de la publication de l’Itinéraire, c’est-à-dire à l’heure où son talent, en pleine vigueur, conservait encore la fraîcheur et La grâce de la jeunesse. De 1811 à 1814, il écrit les premiers livres, l’histoire de son enfance, sa vie sur les landes et les grèves bretonnes, au fond du vieux manoir de Combourg, auprès de sa sœur Lucile, sous l’œil sévère de son père, ce grand vieillard dont il a tracé un portrait inoubliable. La Restauration, en le jetant dans la vie politique, en l’obligeant à se mesurer avec les faits et à en tenir compte, à prouver et à convaincre, au lieu de peindre seulement et de charmer, révèle chez lui des dons nouveaux et de nouvelles qualités de style. Il se trouve que ce poète est un historien et un polémiste ; il écrit les Réflexions politiques, la Monarchie selon la Charte, les articles du Conservateur, les Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry. Certes, ce n’est pas à ce moment que son talent baisse et que son génie décline. C’est à ce moment pourtant que prend place la rédaction d’une partie considérable des Mémoires. Le tableau des premiers mouvements de la Révolution, le voyage en Amérique, l’émigration, les combats à l’armée des princes et, jusqu’à la rentrée en France en 1800, la vie de l’exilé à Londres, les années de misère et d’étude, de deuil et d’espérance, qui préparaient et annonçaient déjà l’avenir du poète, pareilles à cette aube obscure, et pourtant pleine de promesses, qui précède l’éclat du jour naissant et de la gloire prochaine : ces belles pages ont été écrites en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, dans les moments de loisir que laissaient à l’auteur les travaux et les fêtes de ses deux ambassades. Le récit de l’ambassade de Rome a été composé à Rome même, en 1828 et 1829 ; il est contemporain par conséquent de ces admirables dépêches diplomatiques qui sont restées des modèles du genre. Donc, ici encore, il ne saurait être question de déclin et d’affaiblissement littéraire. Ce qui vient ensuite, — la révolution de Juillet, le voyage à Prague et le voyage à Venise, les rêveries au Lido et sur les grands chemins de Bohême, les considérations sur l’avenir du monde, — tout cela est de la même date que les Études historiques et les célèbres brochures sur La Restauration et la monarchie élective, sur le Bannissement de Charles X et de sa famille, et sur la Captivité de Mme la duchesse de Berry. Le génie de l’écrivain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe : l’éclair jaillissait encore de l’épée de Roland.
Reste, il est vrai, la partie des Mémoires qui va de 1800 à 1828, et qui a été écrite de 1836 à 1839. Cette partie est-elle inférieure aux autres ? En 1836, Chateaubriand avait soixante-huit ans, l’âge précisément auquel M. Guizot commença d’écrire ses Mémoires, le plus parfait de ses ouvrages. En 1839, l’auteur du Génie du Christianisme avait soixante et onze ans, l’âge auquel Malherbe, dans l’une de ses plus belles odes, s’écriait avec une confiance que justifiait sa pièce même :
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages ;
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,
A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages
Sa première vigueur.
Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. Il écrivait alors et faisait paraître le Congrès de Vérone.
Ce livre n’est pas autre chose qu’un fragment des Mémoires : l’auteur s’était résolu à le détacher de son œuvre et à le publier séparément, parce que cet épisode, en raison des développements qu’il avait reçus sous sa plume, aurait dérangé l’économie de ses Mémoires et leur eût enlevé ce caractère d’harmonieuse proportion qu’il voulait avant tout leur conserver. Tant vaut le Congrès de Vérone, au point de vue du style — le seul qui nous occupe en ce moment — tant vaut nécessairement toute la partie des Mémoires d’Outre-tombe, composée à la même date, écrite avec la même encre. Or, voici comme un excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du Congrès de Vérone :
Ce livre est une belle œuvre d’historien et de politique ; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d’honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent d’écrivain ? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux dépens l’une de l’autre ; toutes les deux sont à la fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l’une de l’autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette dernière production ; nous devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L’homme d’État dans ses éloquentes dépêches, l’historien-poète dans ses vivants tableaux, le peintre des mœurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se disputent le prix et nous laissent indécis dans l’admiration… On a l’air de croire que l’auteur d’Atala et des Martyrs n’a fait que se continuer. C’est une erreur. Son talent n’a cessé, depuis lors, d’être en voie de progrès ; à l’âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi rapidement qu’à l’époque « de sa plus verte nouveauté »… Ce talent, à mesure que la pensée et la passion s’y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme ; la vie et le travail l’ont affermi et complété ; sans rien perdre de sa suavité et de sa magnificence, le style s’est entrelacé, comme la soie d’une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu’à la forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant ; le mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété ; une étude délicate de notre langue, qu’on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l’obscurcir, et les couleurs qui en rejaillissent éclairent comme la lumière.
À l’appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nombreuses citations. Il se trouve que toutes sont empruntées à des passages des Mémoires d’Outre-tombe que Chateaubriand avait intercalés dans le texte du Congrès de Vérone. N’est-ce pas là la preuve, une preuve décisive, que la portion des Mémoires écrite de 1836 à 1839, la seule qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le cède en rien aux autres parties de l’ouvrage ?
VIII
Par le style comme par la composition, les Mémoires d’Outre-tombe sont donc dignes du génie de Chateaubriand. Leur place est marquée immédiatement au-dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout en maintenant le premier rang à son incomparable prédécesseur, n’est-il que juste d’ajouter que Chateaubriand lui est supérieur par plus d’un endroit. Dans un éloquent article, publié en 1857, Montalembert a dit de Saint-Simon : « Il est tout, excepté poète ; car il lui manque l’idéal et la rêverie. » Chateaubriand, dans ses Mémoires, est poète et grand poète. Qu’il promène ses rêves d’adolescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de vieillard sur les lagunes de Venise ; qu’il écoute, sentinelle perdue aux bords de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s’éveille, aux premières blancheurs de l’aube, ou que, ministre du roi de France, il entende, sur la route de Gand à Bruxelles, à l’angle d’un champ, au pied d’un peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom, qui s’appellera demain Waterloo, il a partout — et c’est Sainte-Beuve lui-même qui est réduit à le confesser — il a, en toute rencontre, des passages d’une grâce, d’une suavité magiques, où se reconnaissent la touche et l’accent de l’enchanteur ; il a de ces paroles qui semblent couler d’une lèvre d’or !
À côté du poète, les Mémoires d’Outre-tombe nous montrent l’historien, cet historien que Saint-Simon n’a pas été. La vie de Napoléon Bonaparte par Chateaubriand n’est qu’une esquisse, mais une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec une incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le cri de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers. Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, arraché du Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à clef, ou lorsqu’il fait entendre, à l’occasion d’un pauvre pêcheur d’Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation indignée :
Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux qu’ils causent ; il faudrait être témoin de l’indifférence avec laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un coin du globe où ils n’ont jamais mis le pied. Qu’importaient au succès de Bonaparte les jours d’un pauvre faiseur de filets des États romains ? Sans doute il n’a jamais su que ce chétif avait existé ; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois, jusqu’au nom de sa victime plébéienne. Le monde n’aperçoit en Napoléon que des victoires ; les larmes dont les colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi je pense que, de ces souffrances méprisées, de ces calamités des humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la Providence, les causes secrètes qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se sont accumulées de manière à l’emporter sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie ; le sang des champs de bataille est bu en silence par la terre ; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le ciel : Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d’Albano ; quelques mois après, il était banni chez les pêcheurs de l’île d’Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène.
Sans doute, il y a des défauts, et en grand nombre, au cours des Mémoires, de bizarres puérilités, des veines de mauvais goût, et, en plus d’un endroit, — la remarque est de Sainte-Beuve, — un cliquetis d’érudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et de plaisanteries affectées, dont l’effet est trop souvent étrange quand il n’est pas faux. Mais, au demeurant, que sont ces taches dans une œuvre d’une si considérable étendue et où étincellent tant et de si rares beautés ?
Il ne suffit pas qu’une œuvre soit belle : il faut encore, il faut surtout qu’elle soit morale.
À l’époque où les Mémoires d’Outre-tombe paraissaient dans la Presse, Georges Sand — qui aurait peut-être sagement fait de se récuser sur ce point — écrivait à un ami : « C’est un ouvrage sans moralité. Je ne veux pas dire par là qu’il soit immoral, mais je n’y trouve pas cette bonne grosse moralité qu’on aime à lire même au bout d’une fable ou d’un conte de fées. »
Précisément à l’heure où l’auteur de Lélia prononçait cet arrêt, une autre femme, Mme Swetchine, avec l’autorité que donnait à sa parole toute une vie d’honneur et de vertu, écrivait de son côté, après une lecture des Mémoires :
Ce qui reste de cette lecture, c’est que notre vie si brève n’est faite absolument que pour l’autre vie immortelle, et que tout fuit devant nous jusqu’au rivage immobile.
Il (Chateaubriand) peint d’après nature, voilà pourquoi il choque tant. Il ne se lie pas par les idées émises, mais dit le bien après avoir dit le mal et se montre successif comme la pauvre nature humaine…
Du pour et du contre ; oui, dans les choses de la politique humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les hauts sentiments du cœur humain : « Mon zèle, dit-il sur l’émigration, surpassait ma foi, » et puis sur cette même émigration viennent deux pages admirables.
Combien son mouvement religieux est vrai ! Jamais il ne le blesse, ni par inadvertance ni par désir de bien dire…
Quelle est donc la beauté morale dont M. de Chateaubriand n’ait pas eu le sentiment, qu’il n’ait pas respectée, qu’il n’ait pas glorifiée de tout l’éclat de son pinceau ? Quel est donc le devoir dont il n’ait pas eu l’instinct et souvent le courage ? On veut bien qu’il ait été quelquefois sublime d’égoïsme ; avec plus de justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances capable d’élan, de sacrifice et de dévouement, non pas à un homme peut-être, mais à une idée, à un sentiment incessamment vénéré. Certes, M. de Chateaubriand n’est pas un homme en qui la vérité règle, pondère, perfectionne tout. Le sacrifice aurait plu à son imagination, mais l’abnégation, le détachement de lui-même, aurait trop coûté à sa volonté. De là des côtés faibles ; une insuffisance de la raison, qui a nui à la dignité de son caractère, à son attitude dans le monde, mais n’a jamais rien coûté à l’honneur.
C’est sur ce mot que je veux finir. Chateaubriand a été le plus grand écrivain du dix-neuvième siècle. Mais il n’est pas seulement en poésie l’initiateur et le maître :
Tu duca, tu signore e tu maestro.
Il est aussi le maître de l’honneur ; et, comme me l’écrivait un jour Victor de Laprade, — qui avait cependant de bonnes raisons pour ne pas déprécier la poésie et pour la mettre en bon rang, — « l’honneur passe avant tout, même avant la poésie. »
Edmond BIRÉ.
PRÉFACE TESTAMENTAIRE
Sicut nubes… quasi naves… velut umbra.
(Job).
Paris, 1er décembre 1833.
Comme il m’est impossible de prévoir le moment de ma fin ; comme à mon âge les jours accordés à l’homme ne sont que des jours de grâce, ou plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d’être surpris, m’expliquer sur un travail destiné à tromper pour moi l’ennui de ces heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne sait que faire.
Les Mémoires à la tête desquels on lira cette préface embrassent et embrasseront le cours entier de ma vie ; ils ont été commencés dès l’année 1811 et continués jusqu’à ce jour. Je raconte dans ce qui est achevé et raconterai dans ce qui n’est encore qu’ébauché mon enfance, mon éducation, ma jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à Paris, ma présentation à Louis XVI, les premières scènes de la Révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le consulat, mes occupations et mes ouvrages sous l’empire, ma course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la restauration, enfin l’histoire complète de cette restauration et de sa chute.
J’ai rencontré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un rôle grand ou petit à l’étranger et dans ma patrie. Depuis Washington jusqu’à Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu’à Alexandre, depuis Pie VII jusqu’à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry, Capo-d’Istria, jusqu’à Malesherbes, Mirabeau, etc. ; depuis Nelson, Bolivar, Méhémet, pacha d’Égypte jusqu’à Suffren, Bougainville, Lapeyrouse, Moreau, etc. J’ai fait partie d’un triumvirat qui n’avait point eu d’exemple : trois poètes opposés d’intérêts et de nations se sont trouvés, presque à la fois, ministres des Affaires étrangères, moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Martinez de la Rosa en Espagne. J’ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse, les années si remplies de l’ère républicaine, des fastes de Bonaparte et du règne de la légitimité.
J’ai exploré les mers de l’Ancien et du Nouveau-Monde, et foulé le sol des quatre parties de la terre. Après avoir campé sous la hutte de l’Iroquois et sous la tente de l’Arabe, dans les wigwuams des Hurons, dans les débris d’Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage, de Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forêts et les ruines ; après avoir revêtu la casaque de peau d’ours du sauvage et le cafetan de soie du mameluck, après avoir subi la pauvreté, la faim, la soif et l’exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur, brodé d’or, bariolé d’insignes et de rubans, à la table des rois, aux fêtes des princes et des princesses, pour retomber dans l’indigence et essayer de la prison.
J’ai été en relation avec une foule de personnages célèbres dans les armes, l’Église, la politique, la magistrature, les sciences et les arts. Je possède des matériaux immenses, plus de quatre mille lettres particulières, les correspondances diplomatiques de mes différentes ambassades, celles de mon passage au ministère des Affaires étrangères, entre lesquelles se trouvent des pièces à moi particulières, uniques et inconnues. J’ai porté le mousquet du soldat, le bâton du voyageur, le bourdon du pèlerin : navigateur, mes destinées ont eu l’inconstance de ma voile ; alcyon, j’ai fait mon nid sur les flots.