Homélies sur les Actes des Apôtres (page 5)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

HOMéLIE LII. LE LENDEMAIN DONC, AGRIPPA ET, BéRéNICE VINRENT AVEC GRANDE POMPE, ET ETANT ENTRéS DANS LA SALLE DES AUDIENCES AVEC LES TRIBUNS ET. LES PRINCIPAUX DE LA VILLE. PAUL FUT AMENé PAR LE COMMANDEMENT DE FESTUS. (CHAP. XIV, VERS. 23, JUSQU'AU VERS. 29 DU CHAP. XXVI.) .

ANALYSE. 1. Paul devant le tribunal de Festus, et en présence du roi Agrippa et de la reine Bérénice. — Il se justifie et enseigne la résurrection de Jésus-Christ.

2 et 3. éloge de Paul. — Qu'il ne faut pas souhaiter d'être craint des hommes et que la vertu: l'emporte sur tous les biens.

1. Voyez quel auditoire se forme autour de Paul ! " Avec les principaux de la ville ", dit le texte; car le gouverneur et le roi ne s'avancent qu'après avoir réuni autour de leurs personnes tous leurs gardes, et au cortège se sont joints les tribuns ainsi que les premiers citoyens de la ville: en effet, ce sont ceux-là que. le texte sacré appelle, par.excellence, " les principaux ". Paul est ensuite amené, et voyez de quelle manière Festus annonce à l'assemblée qu'il l'y a fait comparaître , ne se contentant pas, de le proclamer innocent, mais prenant, en outre, sa défense: Que dit-il en effet? " O roi Agrippa et vous qui êtes ici présents, vous voyez cet homme contre lequel tout le peuple juif m'est venu trouver dans Jérusalem et ici, me représentant avec de grands cris qu'il n'était pas juste de le laisser vivre plus longtemps. Cependant j'ai trouvé qu'il n'avait rien fait qui fût digne de mort; et comme lui-même en a appelé à Auguste, j’ai décidé de le lui envoyer. Mais parce que je n'ai rien de certain à écrire à l'empereur, je l'ai fait avenir devant cette assemblée, et principalement devant vous, ô roi Agrippa, afin qu'après avoir examiné cette affaire je sache ce que j'est dois écrire. Car il me semble déraisonnable d'envoyer un prisonnier; sans marquer en même temps quels, sont les crimes dont on l'accuse (24-27) ". Considérez de quelle manière d'une part, il accuse les Juifs, et de l'autre, proclame l'innocence de Paul. Quel luxe inutile de formalités judiciaires ! Après l'enquête la plus approfondie, .le gouverneur ne trouve pas de motif pour le condamner. Or les Juifs le disaient digne de mort. Voilà pourquoi il dit : " Cependant j'ai trouvé qu'il n'avait rien fait qui fût digne de mort " ; ajoutant ceci : " Je n'ai rien de certain à écrire à l'empereur ".

Ainsi un trait bien frappant de l'innocence de Paul, c'est que le juge n'a rien à en dire. " C'est pourquoi, dit-il, je l'ai fait venir devant vous; car il me semble déraisonnable .d'envoyer un prisonnier sans marquer en même temps quels sont les crimes dont ou l'accuse ". Voyez dans quels embarras inextricables les Juifs ont jeté leurs magistrats ! Mais que fait Agrippa? Désireux d'être renseigné touchant ces choses, il dit à Paul : " On vous permet de parler, pour votre défense ". Poussé par le vif désir qu'il a de l'entendre, le roi lui permet de parler. Et Paul prend immédiatement la parole, et s'énonce avec assurance, sans flatterie, se bornant à se dire heureux de ce qu'il lui est permis de parler en présence d'un prince qui sait tout; et, ce qui le prouve, ce sont les raisons Mêmes qu'il avance; écoutez-les : " Alors Paul, ayant étendu la main, commença sa défense en ces termes : Je m'estime heureux, ô roi (268) Agrippa, de pouvoir me justifier devant vous de tous les griefs que les Juifs élèvent contre moi, parce que vous êtes pleinement informé de toutes les coutumes des Juifs, et de toutes les questions, qui sont entre eux; c'est pourquoi je vous supplie de m'écouter avec patience ". (Chap. XXVI. 1-3.) Certes, si sa conscience lui eût reproché quelque chose, il n'eût pas manqué de se troubler à la pensée d'être jugé par celui qui savait tout : mais c'est le propre d'une conscience pure, non-seulement de ne pas refuser comme juge celui-là même qui sait exactement ce qui s'est passé, mais encore de s'en réjouir voilà pourquoi il s'estime heureux de cette circonstance, et dit : " Je vous supplie de m'écouter avec patience ". Et c'est parce qu'il avait quelques développements.à donner à son discours, et qu'il avait quelque chose à dire sur lui-même, qu'il a pris celte précaution oratoire; puis il ajoute : " Premièrement, pour ce qui regarde la vie que j'ai menée dans Jérusalem parmi ceux de ma nation depuis ma jeunesse, elle est connue de tous les Juifs. S'ils veulent. rendre témoignage à la-vérité, ils savent déjà que dès mes plus tendres années, j'ai vécu en pharisien , faisant profession de cette secte"qui est la plus exacte de votre religion (4-6) ". C'est comme s'il disait : Comment pourrait-il se faire que j'aie été un séditieux , étant encore si jeune, et alors que je puis invoquer le témoignage de tous? Et pour qu'on ajoute foi à ce qu'il avance, il rappelle la secte à laquelle il appartient : " J'ai vécu faisant profession de cette secte. qui est la plus exacte de votre religion ".

Et comme quelques-uns auraient pu lui adresser cette objection : Mais quoi ! ne peut-il pas se faire que ta secte soit admirable et que tu sois un méchant? Voyez comme il prévient cette difficulté, en invoquant le témoignage de tous les Juifs qui connaissent sa vie et tout l'ensemble de sa conduite. " C'est ce que savent tous les Juifs, dit-il, s'ils veulent rendre témoignage à la vérité, m'ayant déjà connu dès mes plus tendres années.

Et voilà que maintenant on m'oblige à paraître devant des juges; parce que j'espère en la promesse que Dieu a faite à nos pères : de laquelle nos douze tribus, qui servent Dieu sans relâche nuit et jour, espèrent obtenir l'effet. " C'est cette espérance, ô roi Agrippa ! qui est le sujet de l'accusation que les Juifs forment contre moi : est-ce que l'on regarde donc, parmi vous, comme incroyable que Dieu ressuscite les morts (6-8)? " — Il donne deux preuves de la résurrection : l'une est tirée des prophètes; il ne cite aucun prophète en particulier, mais se contente de dire que telle est la croyance des Juifs ; l'autre, qui est plus forte, il la tire des faits mêmes. Et quelle est-elle? Que le Christ, après être ressuscité des morts, s'est entretenu avec lui. Et cette preuve elle-même, il l'entoure d'autres preuves, en racontant, dans tous ses détails, son ancien emportement contre les chrétiens; et il la relève ensuite par l'éloge des Juifs : " De laquelle nos douze tribus, qui servent Dieu nuit et jour, espèrent obtenir l'effet". C'est comme s'il disait : Alors même que ma vie ne serait pas irréprochable, ce n'est pas sur ces choses que je devrais être jugé. ô roi Agrippa ! Vient ensuite une autre raison : " Eh quoi, est-ce que l'on regarde parmi vous comme incroyable que Dieu ressuscite les morts?" Car si telle n'était pas leur croyance, s'ils n'avaient pas été élevés. dans ces dogmes, et que maintenant on vînt les mettre en avant, il y aurait probablement des gens qui fermeraient leurs oreilles à ce discours de Paul. Il rappelle ensuite ses persécutions contre les chrétiens, et cet exposé ne peut que donner plus de force à son raisonnement ; il invoque le témoignage des princes des prêtres, et des villes étrangères, et t'appelle la voix qui s'est fait entendre à lui, et qui lui a dit : " Il vous est dur de regimber contre l'aiguillon ". Après cela, il fait voir combien est grande la miséricorde de Dieu, lui apparaissant à lui, Paul; qui le persécutait. Et il n'a pas seulement été bon en, vers moi, l’a-t-il entendre, mais encore envers les autres hommes, auprès desquels il m'a envoyé pour leur enseigner la vérité.

2. Il cite ensuite la prophétie qu'il a entendue : " C'est pour cela que je vous ai apparu, vous délivrant de ce peuple et des gentils, auxquels je vous envoie maintenant ". Et pour mieux montrer les caractères divins de sa mission, il expose les faits en ces termes: " Pour moi, j'avais cru d'abord qu'il n'y avait rien que je ne dusse faire contre le nom de Jésus de Nazareth. Et c'est ce que j'ai exécuté dans Jérusalem, où j'ai mis en prison plusieurs dès Saints, en ayant reçu le pouvoir des princes des prêtres; et lorsqu'on les (269) faisait mourir, j'y ai donné mon consentement. J'ai été souvent dans toutes les synagogues où je les contraignais à blasphémer à force de supplices, et étant transporté de fureur contre eux, je les persécutais jusque dans les villes étrangères. Un jour donc, que j'allais dans ce dessein à Damas avec un pouvoir et une commission des princes des prêtres, et que j'étais en chemin, je vis, ô roi, briller du ciel, en plein midi, une lumière plus éclatante que celle du soleil, qui m'environna ainsi que tous ceux qui m'accompagnaient. Et étant nous tous tombés parterre, j'entendis une voix qui me disait en langue hébraïque : Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous ? Il vous est dur de regimber contre l'aiguillon. Et moi je dis : Qui êtes-vous, Seigneur? Et le Seigneur me dit : de suis Jésus, que vous persécutez. Mais levez-vous et vous tenez debout ; car je vous ai apparu, afin de vous établir ministre et témoin des choses que vous avez vues, et aussi de celles, que je vous montrerai, vous ayant délivré de ce peuple et des gentils auxquels je vous envoie maintenant, pour leur ouvrir les yeux, afin qu'ils se convertissent des ténèbres à la lumière, et de la puissance de Satan à Dieu, et que, pour la foi "qu'ils,auront en moi, ils reçoivent la rémission des péchés et aient leur part à l'héritage des saints (9-18) ". Considérez avec quelle douceur Paul s'exprime : " Dieu m'a dit : je vous ai apparu afin de vous établir a ministre et témoin des choses que vous avez vues, et de celles aussi que je vous montrerai, vous ayant délivré de ce peuple et des gentils auxquels je vous envoie maintenant, "pour leur ouvrir les yeux, afin qu'ils, se convertissent.des ténèbres à la lumière, et de la puissance de Satan à Dieu, et qu'ils reçoivent la rémission des péché". C'est comme s'il disait : J'ai cru à ces paroles, c'est par cette vision qu'il m'a ramené à lui, et qu'il m'a tellement convaincu que je n'ai pu différer d'un. seul instant. " Je ne résistai donc pas, ô roi Agrippa ! à la vision céleste ; mais j'ai annoncé premièrement.

à ceux de Damas, et ensuite dans Jérusalem, dans toute la Judée et aux gentils, qu'ils fissent pénitence, et qu'ils se convertissent à Dieu, en faisant de dignes oeuvres de pénitence (19-20) ". Moi donc qui enseigne aux autres à vivre le plus saintement qu'il est possible, comment ai-je pu, dit-il , me faire le chef et l'instigateur de séditions et de disputes? " Voilà le sujet pour lequel les Juifs s'étant saisis de moi dans le temple, se sont efforcés de me tuer. Mais par l'assistance que Dieu m'a donnée, j'ai subsisté jusqu'à ce jour, rendant témoignage de Jésus aux grands et aux petit ! et ne disant autre chose que ce que les prophètes et Moïse ont prédit comme devant arriver; à savoir que le Christ souffrirait la mort, et qu'il serait le premier qui ressusciterait d'entre les morts, et qui annoncerait la lumière au peuple et aux gentils (21-23) ": Voyez comme tout ce discours est exempt de vanité et de vaine gloire, et comme il rapporte tout à Dieu. Voyez aussi avec quelle noble liberté il s'exprime : " Et maintenant même je ne me désiste pas de mon dessein ". Voyez son assurance : " Je suis fortifié dans ma croyance par les prophètes qui ont prédit que le Christ souffrirait la mort, et qu'il serait le premier qui, ressuscité d'entre les morts, annoncerait la lumière ". Comme si il disait : " Le premier ressuscité d'entre les morts, le Christ ne meurt plus ". (Rom. VI, 9.) Il est clair que cette vérité, étant annoncée à tous, tous doivent s'attendre à ce qu'elle se réalise pour eux-mêmes.

Festus voyant la liberté avec laquelle Paul parlait au roi, sans cesser d'avoir les yeux sur lui, lui dit comme s'il ressentait quelque chose en lui-même : " Vous êtes insensé , Paul ". Et la suite vous prouve l'émotion qui le fait parler ainsi : " Lorsqu'il disait ces choses pour sa .défense, Festus s'écria : Vous êtes insensé, Paul ; votre grand savoir vous met hors de sens (24) ". Et que fait Paul? Il se borne à répondre avec douceur : " Je ne suis point insensé, très-excellent Festus; mais a l'es paroles que je viens de dire sont des paroles de vérité , et de bon sens (25) ". Il expose ensuite les raisons qu'il a pour adresser .au roi son discours. " Car le roi devant lequel je parle avec liberté est bien informé de tout ceci ; je sais qu'il n'ignore rien de ce que je dis, parce que ce ne sont pas des choses qui se soient passées en secret. O roi Agrippa ! ne croyez-vous pas aux prophètes? Je sais que vous y croyez ". Il s'exprimait ainsi avec une sorte d'ironie; car c'est comme s'il leur disait : Je sois qu'Agrippa connaît ces choses parfaitement, et vous, vous devriez être les premiers à les savoir (car c'est à cette (270) conséquence que conduisent nécessairement ces mots : " Car ce ne sont pas des choses qui se soient passées en secret "); mais vous n'avez pas. voulu. " O roi Agrippa ! ne croyez-vous pas aux prophètes? Je sais que vous y croyez. — Et Agrippa dit à Paul : Il ne s'en faut.guère que vous me persuadiez d'être chrétien. Paul lui répondit :

Plût à Dieu que nons-seulement il ne s'en fallût guère, mais qu'il ne s'en fallût rien du tout que vous, et tous ceux qui m'écoutent présentement, devinssent tels que je, suis, à la -réserve de, ces liens (26-29) ". Voyez comme il prie : " Plût à Dieu que, etc. ". Et non-seulement il prie, mais il prie avec ferveur : " Non-seulement vous, mais vous tous qui m'écoutez, puissiez-vous devenir tels que je suis " ! Puis il ajoute : " A la réserve de ces liens". Ce n'est pas qu'il éprouve de la peine à porter ces chaînes, ce n'est pas qu'il en rougisse (car rien n'était plus glorieux pour lui); mais il s'exprime ainsi, pour avoir égard à leur manière de voir. Telle est la raison polir laquelle il ajoute : " A la réserve de ces liens ".

Mais revenons sur ce qui a été lu plus haut. Le lendemain dont, comme ils furent entrés dans la salle des audiences, Paul fut amené par le commandement de Festus. " Déjà les Juifs s'étaient désistés, voyant que. Paul en avait appelé, et c'est alors qu'il trouvé devant .lui un brillant auditoire , le roi et toute la multitude des Juifs s'étant rendus là en grande pompe, sans. qu'on pût dire de ceux-ci que les uns y étaient venus, et.les autres non : " Tout le peuple Juif, dit. Festus, m'est venu trouver dans Jérusalem et ici, me représentant avec de grands cris qu'il n'était pas juste de le laisser vivre plus longtemps ".

3. Voyez leur folie: ils vociféraient, disant qu'il fallait le mettre à mort. Il montre par là que c'est à bon droit que Paul en a appelé à César. Car s'ils n'ont rien de grave à lui reprocher, et qu'en même temps ils se mettent en fureur, il est tout naturel qu'il s'adresse- à César.

"Afin qu'après que vous aurez examiné son affaire, je sache ce que j'ai à écrire n, Avez-vous remarqué à combien d'informations diverses cette affaire est soumise? Et c'est aux Juifs que nous, devons cette défense que Paul. présente en ce moment ,, et qui sera bientôt entendue par ceux qui sont à Rome. " Je m'estime heureux, dit-il, ô roi Agrippa ! de pouvoir aujourd'hui me justifier devant vous de toutes les choses dont les Juifs m'accusent". Voyez.comme, malgré eux, ils sont devenus, auprès de celui-là même qui règne sur eux, les hérauts.de leur propre méchanceté et de la vertu de Paul, de sorte que Paul est renvoyé, à la suite de sa défense , avec plus d'éclat que si on l'avait délivré de ses chaînes; car ce n'était pas un trompeur, un magicien, qu'un si grand nombre de juges renvoyaient ainsi absous. Laissant donc tout ce qu'il avait, chez ses compatriotes , il part pour Rome, mon purement et simplement, mais exempta de tout soupçon. Et il n'a pas dit : Qu'est-ce donc? J'en ai déjà appelé à César; j'ai déjà été jugé bien des fois; quand tout cela, finira-t-il? Non. Il est encore.prêt à rendre compté de sa conduite devant celui qui connaît le mieux les affaires des Juifs. Aussi présente-t-il sa défense avec la plus grande liberté, en homme qui sait que ceux qui l'ont traduit en justice n'ont déjà plus de pouvoir sur lui ; toutefois, bien qu'ils fussent sans pouvoir sur lui, et qu'il ne relevât plus que de cette sentence : " Vous irez devant César ", il rend compte très au long de toutes choses, et sans se permettre, d'éclaircir les unes et de passer les autres sous silence. Sa réplique revient à ceci: Ils m'accusent d'être un séditieux, ils m'accusent d'être u n sectaire , ils m'accusent d'avoir profané le temple. Eh bien ! je rends compte de tout cela : " Quant à la vie que j'ai menée dans Jérusalem depuis ma jeunesse, elle est connue de tous les Juifs ". Et c'est ainsi que rues accusateurs mêmes sont témoins qu'il n'est pas, dans mes habitudes de fomenter des séditions. Ce qu'il a déjà dit auparavant "Zélé sectateur des traditions de nos pères", il l'insinue ici par ces paroles : " La vie que j'ai menée dès mon enfance "..Et c'est au moment même où le peuple était rassemblé qu'il invoque leur témoignage : ce qu'il a déjà fait, à cet égard, devant le tribunal de Lysias, il le renouvelle devant le tribunal de Festus, et il le renouvelle en ce, lieu, précisément parce qu'un plus grand nombre de Juifs étaient là pour l'entendre. Et il n'avait pas besoin d'une bien longue justification, en présence, des lettrés de Lysias qui l'absolvaient. " Tous les Juifs, dit-il, qui m'ont connu dès mes plus tendres années, le savent ".

Et il ne se met pas à exposer quelle a été sa vie;

c'est à leur conscience qu'il laisse ce point à décider, faisant tout dépendre de cette doctrine de la (271) résurrection des morts qu'il a embrassée, et faisant entendre par là qu'il ne l'aurait pas embrassée, s'il eût été un pervers, un criminel. " C'est donc, dit-il, pour cette doctrine de la résurrection , que je suis en ce moment "en jugement ". Cette même résurrection, ils la révèrent; c'est pour elle qu'ils prient; c'est pour elle qu'ils rendent un culte à Dieu, afin qu'il les y fasse participer; ors c'est cette doctrine même que j'annonce, c'est parce que j'entretiens cette espérance que l'on m'accuse en ce moment. N'y a-t-il pas folie à tout faire pour obtenir cette résurrection , en même temps que l'on chasse et que l'or persécute celui qui y croit? " Pour moi, dit-il, j'avais cru d'abord qu'il n'y avait rien que je ne dusse faire contre le nom de Jésus de Nazareth ", c'est-à-dire, si j'ai cru devoir agir ainsi,.c'est que, je n'étais pas au nombre des disciples du Christ, mais plutôt au nombre de ceux qui le combattaient. Ainsi Paul devint de la vérité chrétienne. un témoin digne de foi, puisqu'après avoir tout fait pour combattre les chrétiens, après les avoir excités à blasphémer, après avoir mis tout en oeuvre pour cette f ri, dans les villes, auprès des magistrats, et qu'après avoir fait tout cela par lui-même et de son propre mouvement, un changement si soudain s'est opéré en lui. feux qui agissaient de concert avec lui à cette époque sont aussi comme autant de témoins qu'il cite, et il montre ensuite toutes les raisons qu'il a eues de croire ; cette lumière resplendissante, les prophètes, les événements passés qui ont réalisé leurs prédictions, et ceux qui s'accomplissent en ce moment. Car il ajoute : " Lorsque j'étais en chemin, je vis en plein midi briller une lumière éclatante, qui m'environna ainsi que tous ceux qui m'accompagnaient ". Voyez donc de quelle manière il leur.propose comme motifs de croire et les prophètes et ces derniers faits. Pour ne pas se donner à leurs yeux les airs d'un novateur, bien qu'il lui soit facile, dans cet ordre d'idées, de leur dire de grandes choses, il a de nouveau recours aux prophètes , et met en avant leurs prédictions. Ce qui lui est arrivé est plus digne de foi, comme s'étant passé tout récemment;

mais comme il a été seul à le voir, il le confirme de nouveau par l'autorité des prophètes : Et remarquez qu'il ne s'exprime pas devant le tribunal de la même manière que dans la synagogue. Là, en effet, il s'écrie : " Vous l'avez tué ! " Ici, il ne dit rien de semblable, pour ne pas enflammer encore davantage leur colère. Mais c'est bien la même chose qu'il fait entendre par ces mots : " Ne disant autre chose que ce que les prophètes et Moïse ont prédit devoir arriver, à savoir : que le Christ souffrirait ". Et ces paroles ne renferment aucune accusation, contre eux. Ainsi , ce que j'annonce, semble-t-il titre, à savoir : que le Christ serait le premier qui ressusciterait d'entre les morts, je le prouve par les prophètes : car c'est cela, même qu'ils annoncent. Recevez donc ce discours qui est le discours même des prophètes. Mais comme il a dit qu'il avait eu lui-même une vision , il s'exprime ensuite avec plus de fierté sur les belles et. saintes oeuvres dont l'accomplissement lui a. été confié dans cette vision même; et quelles sont-elles ? " Pour leur ouvrir les yeux , afin qu'ils se convertissent des ténèbres à la lumière, et de la puissance de Satan à Dieu; car c'est pour cela que je vous ai apparu ", c'est-à-dire, non pour punir, mais pour faire de vous un apôtre.

Remarquez qu'il énumère les maux . qui sont le partage des incrédules , Satan, les ténèbres; et les biens qui attendent les vrais croyants, la lumière, Dieu; et le sort réservé aux saints. Et par là il n'exhorte pas seulement à la, pénitence; il exhorte encore à mener une vie exemplaire. Remarquez en même temps que les gentils reviennent partout dans ce discours; car, outre les Juifs;il y avait des gentils dans l'auditoire. " Rendons, dit-il, témoignage de Jésus aux grands et aux petits ", c’est-à-dire , aux hommes d'un rang élevé comme à ceux d'une condition obscure.

Cela est dit à cause des soldats. Puis quittant le poste qu'il a occupé jusqu'ici pour sa propre défense, il prend le rôle de docteur. Et c'est alors que Festus lui dit : " Vous êtes insensé, Paul ". Ensuite , pour ne pas paraître s'ériger lui-même en maître, et de sa propre autorité, il cite les prophètes , Moïse prédisant que le Christ souffrirait, et qu'il serait le premier qui ressusciterait d'entre les morts , et qui "annoncerait la lumière air peuple et aux gentils. Festus s'écria alors de toute la puissance de sa voix..... ", tant cette voix était pleine de fureur et de colère.

4. Et que répond Paul? Ce ne sont pas là des choses qui se soient passées en secret ". Il veut parler de la croix, de la résurrection, (272) de ces croyances qui se sont établies dans l'univers entier. " O roi Agrippa ", dit-il, " ne croyez-vous pas ", il ne dit pas: à la résurrection, mais " aux prophètes?

" Puis prévenant sa réponse : " Je sais ", dit-il, " que vous y croyez ". Et Agrippa se borne à lui dire : " Il s'en faut peu que vous ne me persuadiez d'être chrétien ". Le mot :

" Il s'en faut peu" , Paul ne l'entend pas du fond des choses, mais dans le sens de : " Depuis peu de temps ", et c’est à ce sens qu'il répond en homme simple et peu familier avec les artifices de la parole. Et il ne dit pas : " Je voudrais ", mais " je prie Dieu que non-seulement vous, mais tous ceux qui m’écoutent présentement... ". Remarquez combien ces paroles sont exemptes de toute flatterie : " Je prie Dieu ", dit-il, " que vous deveniez tous aujourd'hui. tels que je suis, à la réserve de ces liens ". Voyez : Lui qui se glorifie de ses chaînes, lui qui est fier de les montrer comme une chaîne d'or, les détourne maintenant des autres par ses voeux. Mais ne vous en étonnez pas; car ils étaient encore trop faibles, et par condescendance, il appropriait son langage à leur faiblesse. Et. quant au haut prix qu'il attacher à ses chaînes, écoutez comme il les met, dans ses épîtres, au-dessus de tout, quand il dit : " Moi, Paul, qui suis prisonnier de Jésus-Christ" (Ephés. III, 1); et encore : C'est pour Jésus-Christ que je suis dans les liens: c'est pour lui que je souffre beaucoup "de maux , jusqu'à être dans les chaînes comme un scélérat : mais la parole de Dieu n'est point enchaînée ". (Coloss.

IV, 3 ; et II Tim. II, 9.) Remarquez qu'il ne mentionne pas seulement les chaînes " , mais qu'il ajoute encore : " Comme un scélérat ", pour élever d'autant la gloire qu'il tire de ces chaînes.

Un double supplice lui a été infligé : il était enchaîné, et il l'était comme un scélérat.

Car s'il eût été jeté dans les fers comme pour une bonne action, il trouverait quelque consolation dans cette circonstance même ; mais il l'a été comme un scélérat, comme un homme qu'on surprend dans une action criminelle, et il ne s'est pas inquiété de cette aggravation de châtiment. C'est ainsi que l'âme s'élève sur les ailes de l'amour divin.

En effet, si ceux qui brûlent d'un amour déshonnête, n'estiment rien d'honorable et de précieux que ce qui peut servir à la satisfaction de leurs convoitises, de tells sorte que la femme qu'ils aiment est tout à leurs jeux, combien plus ceux que captive ce céleste amour méprisent-ils tout ce que les autres recherchent. Et il n'est pas étonnant que nous ne comprenions pas le sens sublime de ces paroles :.nous sommes tout à fait étrangers à cette haute philosophie. Celui qu'embrase ce feu du Christ, devient comme s'il était le seul homme vivant sur la terre, tant il n'a nul souci, ni de ce qu'on appelle la gloire, ni de ce qu'on appelle l'ignominie : il est aussi indifférent à. tout cela que le serait celui qui se trouverait seul au monde. Il méprise les afflictions, les flagellations, les cachots, comme s'il endurait tout cela dans un autre corps que le sien, ou plutôt comme s'il avait un corps plus dur que le diamant. Et quant aux plaisirs de cette vie, il s'en moque, il est insensible à leur égard, comme nous le sommes à l'égard des corps morts, ou comme si nous étions morts nous-mêmes.

Il est aussi éloigné de se laisser surprendre par quelque passion, que l'or pur et, éprouvé par le feu est exempt de toute souillure. Et de même que les moucherons se gardent bien de se laisser tomber au milieu de la flamme, mais s'en écartent; de même les passions n'osent même pas s'approcher de ce feu divin. Je voudrais bien pouvoir tirer de nous-mêmes les exemples que j'ai à vous proposer à ce sujet; mais, n'en trouvant pas, je suis forcé de recourir à celui-là.

Considérez donc de quelle manière Paul envisage le monde entier. " Le monde ", dit-il, " est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour le monde " (Gal. VI, 14), c'est-à-dire, je suis mort au monde, et le monde est mort en moi. Et encore : " Ce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi ". (ibid. II, 20.) Il n'appartient qu'à Paul de s'exprimer ainsi; mais nous qui sommes au-dessous de lui, autant que la- terre est éloignée du ciel, nous n'avons qu'à nous cacher, dans notre confusion, sans oser même ouvrir la bouche. Et ce qui prouve qu'il regardait les choses présentes tout comme s'il eût été dans un désert, c'est ce qu'il dit ailleurs; écoutez-le : " Nous ne considérons pas les choses visibles, mais les invisibles ", (II Cor. IV, 18. " Vous allez me dire : c'est précisément le contraire de ce que vous dites, qui est vrai : ce sont les choses invisibles que nous ne voyons pas, et les visibles que nous voyons. — Les yeux qui liens Ont été donnés par le Christ sont tels que (273)

ceux que vous aviez déjà : ceux-ci voient les choses visibles, ruais ne voient pas les invisibles; il en est de même des autres, mais dans un sens inverse : aucun homme voyant les choses invisibles, ne voit les choses visibles; aucun homme voyant les choses visibles, ne voit les Invisibles. Est-ce qu'il.n'en est pas de même chez nous ? Car lorsque, recueillant notre esprit par la réflexion; nous raisonnons sur quelque chose d'invisible, c'est à l'aide de certaines facultés sublimes qui deviennent comme des yeux pour nous.

Méprisons la gloire ; préférons les moqueries aux éloges; celui dont on se' moque, n'en éprouve aucun mal;

mais celui qu'on loue et qu'on flatte, éprouve dé grands maux. N'attachons pas grande importance aux choses qui ont coutume d'effrayer les hommes, mais traitons-les comme des jeux d'enfants. Si nous apercevons quelqu'un qui se met à faire peur à des enfants, nous ne.

l'admirons pas pour, cela, car quel que soit d'ailleurs cet individu, il n'effraie, après tout, que des enfants , et n'aurait pas le pouvoir d'effrayer un homme. Physiquement, comment s'y prennent ceux qui cherchent à effrayer? Ils relèvent les sourcils, ou contournent de toute autre manière leur visage, pour. avoir l'aspect menaçant, et ceux qui ont le regard doux et bon ne pourraient y réussir : de même; au sens moral, c'est comme en émoussant la perspicacité naturelle de l'esprit de leurs semblables qu'ils parviennent à leur fin. Aussi un homme doux et doué d'une belle âme n'effraie personne tout au contraire, nous le révérons tous , nous l'honorons , nous avons pour lui une crainte respectueuse. Ne voyez-vous pas comme l’homme qui cherche à se rendre terrible est pour vous un objet de haine et d'abomination ? Ne suffit-il pas que certaines choses puissent nous effrayer pour que nous nous en détournions avec horreur? N'en est-il pas ainsi des bêtes féroces, de certaines voix, de certains spectacles, de certains lieux, de l'air.même, par exemple , quand nous sommes dans les ténèbres?

5. N'attachons donc pas une grande importance à ce que les hommes nous craignent. Car, premièrement, aucun homme ne nous craint véritablement. En second lieu, il n'y a aucune grandeur véritable à être nain. La grandeur vraiment estimable réside dans la vertu. Remarquez ce qui en fait la grandeur. Tout en considérant comme méprisables isolément, certaines choses dont elle se compose, nous la proclamons admirable et bienheureuse en elle-même. En effet, qui pourrait se refuser à proclamer bienheureux le philosophe, quoique la pauvreté et beaucoup d'autres choses pareilles semblent méprisables ? Ainsi, bien que le philosophie ne brille, pour ainsi dire , qu'à travers ce cortège de choses qui semblent méprisables, voyez à quelle hauteur incomparable il se place! Tu es orgueilleux de ta puissance , ô homme ! Mais, dis-moi, n'est-ce 'pas des hommes que te vient le pouvoir que tu exerces ? Eh bien, cet empire que tu as au dehors, exerce-le en toi-même et dans l'intérieur de ton être. Le véritable magistrat n'est pas celui qu'on appelle ainsi, mais celui qui l'est réellement. Car de même qu'un roi ne saurait faire un médecin, ni. un orateur, de même ne saurait-il faire un magistrat ; ce qui fait le magistrat, ce n'est ni la missive qui l'investit de.sa charge, ni le titre qui lui est conféré. — Une comparaison éclaircira ma pensée : Supposez qu'un homme établisse une officine de pharmacien ; qu'il y réunisse des élèves; qu'il y place des instruments de chirurgie et des remèdes, et qu'il aillé ensuite' visiter des malades. Est-ce que tout cela suffit pour faire un médecin? Nullement: il. lui faut l'art et l'habileté, et à défaut de cette condition , non-seulement toutes ces choses que nous venons d'énumérer ne servent de rien, mais encore sont dangereuses : car il vaut mieux que celui qui n'est pas médecin n'ait pas de remèdes à sa disposition. En effet, n'en ayant.

pas, il ne peut ni guérir ni tuer les malades; mais s'il en a, comme en même temps il ne sait pas s'en servir : il ne peut que faire des victimes, l'efficacité des remèdes ne résidant pas seulement dans leur nature propre, mais encore dans fart et l'intelligence de celui qui les applique : sans cette condition, tout est perdu. Eh bien, il en est de même quand il s'agit d'un. magistrat : il a à sa disposition dès armes, une voix souvent enflée par la colère, des licteurs, les proscriptions qu'il peut prononcer : il est comblé d'honneurs, de présents, d'éloges; il a aussi ses remèdes, ce sont lés lois ; il a ses malades, ce sont les .hommes qu'il gouverne ; il a son officine, c'est le tribunal; ses élèves, ce sont les soldats : mais s'il ignore l'art du médecin, toutes ces choses ne lui serviront de rien. Le juge est le (274) médecin des âmes, et non des corps; or, si la santé du corps exige tant de soins, à combien plus forte raison la santé de l'âme, qui a sur le corps une telle prééminence. Ainsi, avoir le nom de magistrat, ce n'est pas être magistrat; car d'autres aussi sont appelés de grands noms, tels que Paul, Pierre, Jacques, Jean; mais ce n'est pas à cause des noms qu'ils portent qu'ils sont tels qu'on les appelle : pour ne citer qu'un exemple, bien que je porte le même nom que le dernier des saints que je viens de mentionner, cette homonymie ne fait pas que je sois une seule et même personne avec lui; je ne suis pas Jean, mais je m'appelle Jean. Ainsi, les hommes dont je parle ne sont pas des magistrats, mais on leur en donne le nom. Et il y en a qui sont magistrats, sans avoir rien de commun avec ceux dont je parle, comme le médecin est médecin, bien qu'il n'exerce pas son art, mais le tienne caché au-dedans de, lui-même. Il y a les magistrats qui se commandent à eux-mêmes.

Il y a pour l'âme trois choses : la maison, la cité, l'univers. Il faut que celui qui est chargé d'édifier une maison à laquelle il sera ensuite préposé, s'applique, au préalable, à régler son âme; car cette âme est sa maison et s'il ne peut pas gouverner cette maison, où il est le maître, où il habite toujours avec lui-même, comment pourra-t-il n édifier n les autres? Celui qui peut gouverner son âme, qui peut à telle de ses facultés assurer le commandement, à telle autre imposer l'obéissance, celui-là pourra aussi gouverner sa maison; or, celui qui sait gouverner sa maison, saura gouverner la cité., et celui qui sait- gouverner la cité, pourra gouverner l'univers. Mais s'il ne peut gouverner son âme, comment pourra-t-il gouverner l'univers? — J'ai dit tout cela pour que nous ne soyons pas follement engoués de l'autorité et de la puissance, pour que nous voyions bien ce que c'est que le pouvoir; car ce que je viens de retracer, n'est pas un vrai pouvoir : c'est une dérision, un esclavage, ou de tout autre nom qu'on veuille l'appeler. Dites-moi, quel est le propre d'un magistrat? N'est-ce pas d être utile à ceux qui sont sous son autorité, et de leur faire du bien? Or, comment pourra-t-il être utile aux autres, celui qui n'a pu être utile à lui-même? Celui dont l'âme est en proie aux mille tyrannies des passions, comment pourra-t-il apaiser les passions des autres?

Le même raisonnement pourrait s'appliquer à notre engouement pour le plaisir. Examinons quels sont ceux qui ont le plaisir en partage. Est-ce, que ce sont les riches,-ou ceux qui ne le sont pas ? Le plaisir n'appartient, absolument parlant, ni aux uns ni aux autres, mais à ceux qui règlent et gouvernent leur âme de manière à ne pas nourrir d'avance en eux-mêmes une foule de sujets de tristesse et de chagrin. Et en quoi, me dira-t-on peut-être, consiste cette manière de vivre? Car je vous vois tous impatients d'apprendre quelle est donc cette vie ainsi exempte de chagrins. Eh bien; que ce soit d'abord pour vous une chose constante qu'il y a plaisir, qu'il y a jouissance pour l'homme à ne pas être tourments par de vains.désirs, à ne pas ressentir cette sensualité qui recherche la délicatesse des mets et les vins, la somptuosité de la table et le luxe des vêtements. Et si je vous montre que cette vie exempte de chagrins, dont je viens de parler, consiste précisément à réprimer ses désirs et cette sensualité, attachez-vous à cette manière de vivre, et cherchez-y votre plaisir, car beaucoup de sujets de tristesse nous arrivent faute d'avoir convenablement réfléchi. Or, quel est celui des deux qui sera exposé à plus de chagrins: celui. qui recherche toutes ces choses que j'ai énumérées, ou celui qui ne s'en préoccupe pas; celui qui craint les vicissitudes des affaires humaines, ou celui qui ne les craint pas ; celui qui redoute les calomnies, l'envie, les délations, les embûches, l'a mort, ou celui qui est exempt de toi . Toutes ces craintes; celui qui a besoin de beaucoup de gens, ou celui qui n'a besoin de personne; celui qui est, pour ainsi dire, l'esclave de tout le monde, ou celui qui n'est l'esclave de personne; celui qui a mille maîtres, ou celui qui ne craint qu'un seul maître? C'est donc, dans la condition et dans la situation du second de ces deux hommes, que le plaisir est le plus grand. Attachons-nous donc à ce plaisir, et ne soyons pas engoués des choses présentes, mais tournons en risée les pompes et les vanités du monde, et gardons en tout la mesure, afin que nous puissions passer cette vie sans chagrins, et obtenir les biens promis, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec lequel, gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE LIII. LE ROI, LE GOUVERNEUR, BéRéNICE, ET CEUX QUI éTAIENT ASSIS AVEC EUX, SE LEVèRENT. ET S'éTANT RETIRéS A PART, ILS PARLéRENT ENSEMBLE ET DIRENT : " CET HOMME N'A RIEN FAIT QUI SOIT DIGNE DE LA MORT OU DE LA PRISON ". AGRIPPA DIT A FESTUS : " CET HOMME POUVAIT êTRE RENVOYé ABSOUS, S'IL N'EN EUT POINT APPELé A CéSAR. " (CHAP. XXVI VERS. 30-32, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE XXVII.)

275 ANALYSE. 1.- 4. Saint Paul est embarqué pour aller à Rome comme prisonnier. — Tempête et naufrage. — Le navire est jeté sur la côte de l'île de Malte ; pas un des passagers ne périt. 5 Que c'est un grand avantage pour les hommes d'avoir un seul saint parmi eux. — La foi est un port sûr. — Grand pouvoir des saints.

1. Voyez comme ils rendent de nouveau leur, sentence à son sujet; et après que Festus lui avait dit : "Vous êtes insensé, Paul ", ils le déclarent innocent cri disant ainsi qu'il n'a mérité ni la mort, ni même la prison ; et ils l'auraient complètement relâché et mis hors de cause, s'il n'en eût appelé à César. Or, ceci arriva par la permission de la Providence;

c'est elle-même qui permit qu'on le laissât aller, sans le délivrer de ses chaînes. Voilà pourquoi il disait .

" Jusqu'à. être dans les chaînes comme un scélérat ". (II Tim. II, 9.) Car si son maître a été mis an nombre îles méchants, à combien plus forte raison, lui, doit-il l'être; mais il n'a pas plus de souci que ce même maître de la gloire ale ce monde. Et ce qui paraît étonnant, c'est qu'étant mêlé et confondu dans leurs rangs, il n'en ait reçu aucun mal.

" Après qu'il eût été résolu que nous serions embarqués pour nous.rendre en Italie, on remit Paul avec d'autres prisonniers entre les mains d'un nommé Jules, centenier dans la cohorte appelée l'Auguste. Nous montâmes sur un vaisseau d'Adramyte, et nous levâmes l'ancre pour côtoyer les terres d'Asie, ayant avec nous Aristarque, macédonien de Thessalonique. Le jour suivant, nous arrivâmes à Sidon ". Remarquez que jusqu'à ce moment cet Aristarque est resté le compagnon de voyage de Paul, ce qui est. utile pour qu'il puisse annoncer ensuite en Macédoine tout ce qui s'est passé. " Et Jules traitant Paul avec humanité, permit qu'il allât voir ses amis, et que l'on eût soin de lui. Etant partis de là, nous prîmes notre route au-dessous de Chypre, parce que les vents étaient contraires " (Cliap. XXVII, 1-4.) Jules ", dit-il, " traitant Paul avec humanité, lui permit... " Cette permission donnée honorait Jules; de cette façon, Paul se rendant auprès de ses connaissances, pouvait en recevoir des soins; car il.est vraisemblable qu'il avait eu beaucoup à souffrir de la prison , des anxiétés, de ces déplacements incessants.

Et remarquez que Jules ne dissimule pas ses intentions bienveillantes à ce sujet. Puis arrivent de nouvelles épreuves les vents sont encore une fois contraires. Voyez comme, de tout temps, les épreuves forment la trame de la vie des saints : ils avaient échappé au tribunal ; ils rencontrent maintenant le naufragé et 1a tempête. C'est ce que le texte expose comme il suit.

Et après avoir traversé la mer de Cilicie a et de Pamphylie, nous arrivâmes à Lystre de Lycie; et là, le centenier ayant trouvé un vaisseau d'Alexandrie, qui faisait voile pour l'Italie, nous y fit embarquer ". — " Ayant trouvé ", dit-il, " un vaisseau d'Alexandrie". C'est bien à propos que ce navire est trouvé, pour que les actes de Paul soient annoncés, (276) par les uns en Lycie, par les autres en Asie, Remarquez que Dieu n'innove rien, ne change rien quant à la marche des phénomènes naturels, et qu'il permet ainsi que Paul navigue avec des vents contraires. Mais c'est à cette occasion même qu'éclate l'action de la Providence.:

pour les sauver de tout danger, pendant leur navigation, il ne les expose pas en pleine mer, mais il permet qu'ils ne s'écartent jamais des côtes. " Nous allâmes fort lentement pendant plusieurs jours, et.nous arrivâmes avec de grandes difficultés vis-à-vis de Cnide, et, comme le vent nous empêchait d'avancer, nous côtoyâmes l'île de Crète vers Salmone. Et allant avec peine le long de cette côte, nous abordâmes à. un lieu nommé Bons-Ports, près duquel était la ville de Lasée. Mais, parce que beaucoup de temps s'était écoulé, et que la navigation devenait périlleuse, le temps du jeûne, étant déjà passé, Paul donna cet avis à ceux qui nous conduisaient : Mes amis, je vois que la navigation va devenir très-fâcheuse et pleine de périls, non-seulement pour le vaisseau et' pour sa charge, mais aussi pour nos personnes et pour nos vies. Mais le centenier ajoutait plus de foi aux avis du pilote et du maître du vaisseau, qu'à ce que Paul disait (5-11) ". Je pense qu'on veut parler ici du jeûne que gardent les Juifs; car ce ne .fut que longtemps après la Pentecôte qu'ils repartirent de Bons-Ports; de sorte qu'on peut conjecturer que c'est dans le coeur même de l'hiver qu'ils étaient venus dans les parages de la Crète. Et ce n'est pas une petite merveille de voir que c'est à cause de lui que tous ceux qui montaient avec lui ce navire sont préservés du naufrage. " Mes amis, je vois que la navigation va devenir très-fâcheuse et pleine de périls; non-seulement pour le vaisseau et pour sa chargé, mais aussi pour nos personnes et nos vies ". Paul donc les exhortait à rester, et leur prédisait ce qui devait arriver; mais eux, pressés de partir, et ayant d'ailleurs quelque difficulté à aborder en cet endroit, voulaient aller passer l'hiver à Phénice.

2. Et considérez, je vous prie, les desseins de la Providence : ils commencèrent par lever l'ancre et ils partirent; ensuite le vent ayant soufflé avec violence; ils furent forcés de s'abandonner à sa discrétion, et eurent beaucoup de peine à se sauter. " Et comme le port n'était pas propre pour hiverner, la plupart furent d'avis de se mettre en mer pour tâcher de gagner Phénice, qui est un port de Crète qui regarde les vents du , couchant d'hiver et d'été, afin d'y passer l'hiver. Le vent du midi commençait à souffler doucement, ils pensèrent qu'ils viendraient à bout de leur, dessein, et ayant levé l'ancre, ils côtoyèrent le plus près qu'ils purent l'île de Crète. Mais il se leva peu après un vent impétueux de nord-est; qui donnait contre l'île; et comme il emportait le vaisseau, sans que nous pussions y résister, nous le laissâmes aller au gré du vent.

Nous fûmes poussés au-dessous d'une petite île appelée Claude, où nous pûmes à peine être maîtres de l'esquif. " Mais rayant enfin tiré à nous, les matelots employèrent toutes sortes de moyens, et lièrent le vaisseau par dessous, craignant d'être jetés sur des bancs de sable ; ils abaissèrent les voiles, et s'abandonnèrent ainsi à la mer. Et comme nous étions rudement battus par la tempête, le jour suivant ils jetèrent les marchandises dans la mer, et le troisième jour, ils y jetèrent aussi de leurs propres mains tous les agrès du vaisseau. Le soleil ni les étoiles ne parurent durant plusieurs jours, et la tempête était toujours si violente que nous perdîmes tonte espérance de nous sauver. Mais comme il y avait longtemps que personne n'avait mangé , Paul se levant au milieu d'eux,- dit..... " Remarques qu'à la suite de cette violente tempête, il ne leur parle pas avec insolence, mais qu'il veut simplement lés disposer à ajouter, à l'avenir, plus de foi en ses paroles qu'ils ne l'ont fait. Voilà pourquoi il allègue ce qui vient de se passer comme confirmant la vérité de ce qu'il va dire. Et il leur prédit deux choses, à savoir: qu'ils seront jetés parles flots dans une île, et que le navire périra, mais que les passagers seront sauvés "(ce qui n'était pas une pure conjecture, mais une prophétie) ; et qu'il doit lui-même comparaître devant César. "Et ces paroles : " Dieu vous a donné tous ceux ", ce n'est pas par vaine jactance qu'il les prononce, mais pour amener à la vraie foi ses compagnons de navigation : il ne leur parle pas ainsi pour qu'ils lui soient reconnaissants de ce qu'il a fait; mais, pour qu'ils croient à la vérité de ses paroles: En disant : " Dieu vous a donné ", c'est comme si Paul disait . ils ont mérité la mort, car ils n'ont pas voulu t'écouter. Mais en ta faveur, je consens à leur faire grâce.

(277) " Et parce qu'il y avait longtemps que personne n'avait mangé, Paul se levant au milieu d'eux, leur dit : Sans doute, mes amis, a vous eussiez mieux fait de me croire, et de ne point partir de Crète, pour nous épargner a tant de peine et une si grande perte. Je vous exhorte néanmoins à avoir bon courage, a parce que personne ne périra, et il n'y aura que le vaisseau de perdu. Car cette nuit même un ange de Dieu à qui je suis, et que je sers, m'a apparu et m'a dit : Paul, ne craignez point., il faut que vous comparaissiez devant César, et je vous annonce que Dieu vous a donné tous ceux qui naviguent avec vous. C'est pourquoi, mes amis, ayez bon courage: car j'ai cette confiance en Dieu que ce qui m'a été dit arrivera. Mais nous devons être jetés contre une certaine île.

La quatorzième nuit, comme: les vents nous poussaient de tous côtés sur .la mer Adriatique, les matelots crurent vers minuit qu'ils approchaient de quelque terre ; et. ayant jeté la sonde, ils trouvèrent vingt brasses, et un peu plus loin ils en trouvèrent quinze. " Mais craignant que nous n'allassions donner a contre quelque écueil, ils jetèrent quatre ancres du côté de la poupe, et ils attendaient avec impatience que le jour parût. Or, comme les matelots cherchaient à s'enfuir du vaisseau, et qu'ils descendaient l'esquif en mer, a sous prétexte d'aller jeter les ancres du côté de la proue, Paul dit au centenier et aux soldats : Si ces gens-ci ne demeurent pas dans le vaisseau, vous ne pouvez vous sauver. Alors les soldats coupèrent les câbles de l'esquif et le laissèrent tomber (12-32) ".

Il nous a montré par là que les matelots, ne croyant pas à la vérité de ses paroles, étaient soir le point de s'éloigner du navire : mais le centenier et tous les soldats qui étaient avec lui, ne partageaient pas leur incrédulité.

Voilà pourquoi il dit : " Si ces gens-ci prennent la fuite, vous ne pouvez vous sauver ". Au fond, il ne parle pas ainsi pour épargner ce malheur à ceux auxquels il s'adresse, mais pour retenir les matelots, et pour que la prophétie tout entière s'accomplisse.

Paul leur enseigne à tous sa sublime philosophie comme s'ils étaient réunis dans une église, et il les retire du milieu des dangers. Et la Providence permet que d'abord l'on n'ajoute pas foi aux discours de Paul, afin que l'expérience même des événements ramène la confiance en ses paroles. Et c'est ce qui arriva. Puis, il les exhorte à prendre de la nourriture, et c'est ce qu'ils font; et lui-même en prend le premier, pour leur persuader, non par des paroles, mais par des actes, que la tempête ne doit faire aucun mal à leurs corps; bien plus, qu'elle doit profiter à leurs âmes. " Au point du jour, Paul les exhorta tous à prendre de la nourriture, disant : Il y a aujourd'hui quatorze jours que vous êtes à jeun, et que vous n'avez rien pris en attendant la fin de la tempête. C'est pourquoi je vous exhorte à prendre de la nourriture, pour vous pouvoir sauver; car il ne tombera pas un seul cheveu de la tête d'aucun de vous. Après avoir dit cela, il prit du pain, et ayant rendu grâces à Dieu devant tous, il le rompit, et commença à manger. Tous les autres prirent courage à son exemple, et se mirent aussi à manger. Or, nous étions dans le vaisseau deux cent soixante-seize personnes en tout. Quand ils. furent. rassasiés, ils soulagèrent le vaisseau en jetant le blé dans la mer.

Le jour étant venu; ils ne reconnurent point quelle terre c'était ; mais ils aperçurent un golfe ayant un rivage, et ils résolurent d'y faire échouer le vaisseau, s'ils pouvaient. Ils retirèrent les ancres, et lâchèrent en même temps les attaches des gouvernails, et s'abandonnant à la mer, après avoir déployé la voile de l'artimon, ils tiraient vers le rivage à la faveur du vent. Mais ayant rencontré une langue de terre qui avait la mer des deux côtés, ils y firent échouer le vaisseau, et la proue s'y étant enfoncée demeurait immobile, mais la poupe se rompit par la violence des vagues (33-41) ".

3. Le démon tente de nouveau d'empêcher l'accomplissement de la prophétie; déjà ils avaient décidé qu'un certain nombre de passagers. seraient mis, à mort: mais le centenier, voulant sauver Paul, ne le permit pas, tant il avait déjà d'attachement pour lui. " Les soldats étaient d'avis de tuer les prisonniers, de peur que quelqu'un d'eux, s'étant sauvé à la nage, ne s'enfuît. Mais le centenier les en empêcha parce qu'il voulait sauver Paul, et il commanda que ceux qui pouvaient nager se jetassent les premiers hors du vaisseau, et se sauvassent à terre, et que les autres se missent sur des planches et sur des pièces du vaisseau. Et ainsi ils gagnèrent tous la terre et se sauvèrent (42-44). Et s'étant ainsi (278) sauvés, ils reconnurent que l'île s'appelait Malte ". (Chap. XXVIII, 1.) Voyez-vous tout le bien qui est sorti de cette tempête? Si cette tempête est arrivée, ce n'est pas que la main de Dieu les ait abandonnés. Et comment, direz-vous, pouvaient-ils tenir ainsi à jeun, et ne prenant aucune nourriture ? Ils étaient sous l'empire d'une crainte si vive, qu'elle ne leur permettait pas de ressentir les atteintes de la faim, au moment même où ils allaient courir les plus grands dangers. Et la merveille est bien plus grande que, dans un tel moment, ils aient été sauvés du milieu des dangers, lui-même et tous les autres à cause de lui. " Et après avoir déployé la voile de l'artimon, ils tiraient vers le rivage à la faveur du vent". Il dit cela pour montrer toute la violence de la tempête par laquelle ils étaient ballottés. Car ordinairement ce n'est pas cette manoeuvre qu'ils exécutent. Et il a été dit plus haut (17) qu'ils abaissèrent les voiles (c'est ce qui a lieu, quand le veut est violent), pour se garantir ainsi contre, l'impétuosité du vent. Et c'est dans l'Adriatique, où il est si difficile de se sauver, qu'ils se trouvaient exposés à tous ces dangers.

" Or nous étions dans le vaisseau deux cent soixante-seize personnes en tout ". Et comment l'auteur de ce récit sait-il qu'il y avait un tel nombre de gens naviguant ensemble? Il est probable qu'ils ont demandé pour quel motif tous ces hommes naviguaient, et qu'ils ont ainsi tout appris. Ils ne prenaient aucune nourriture, parce qu'ils ne songeaient pas à manger en présence d'un si affreux danger.

Et voyez comme Paul sait mettre à profit, pour enseigner sa doctrine, tons ces retards, tous ces contre-temps ! Et ce n'était pas un petit résultat que d'amener à la vraie foi tous ces hommes ! Mais reprenons de plus haut les paroles de notre texte. " Mais parce que beaucoup de temps s'était écoulé, et que la navigation devenait périlleuse, Paul leur donna cet avis : ales amis, je vois que la navigation s'en va devenir très-fâcheuse et pleine de périls ". Remarquez combien ce langage est exempt de tout orgueil :pour ne pas paraître, à leurs yeux, prophétiser, mais parler par simple conjecture. " Je vois ", dit-il; car ils ne l'eussent pas écouté, s'il. leur eût dit cela tout de suite, et comme devant certainement arriver...... Dans l'ordre naturel des choses, ils étaient destinés à périr, mais Dieu y a mis des empêchements. " Mais le centenier ajoutait plus de foi aux avis du pilote qu'à ce que disait Paul ". Pour qu'il apparaisse clairement que ce n'est pas par conjecture due Paul a dit tout cela, le pilote dit tout le contraire, lui qui connaît par expérience ces sortes de choses. " Et comme le port n'était pas propre pour hiverner ". Remarquez ceci : les lieux mêmes, ainsi qualifiés, nous apprennent que ce n'était, pas par conjecture que Paul parlait de la sorte : ceux qui paraissent avoir parlé par conjecture, ce sont les passagers, et il yen avait un. grand nombre de cet avis, qui conseillent au centenier de mettre. à la voile. Mais cela ne leur servit de rien ; car ils ne tardèrent pas à être battus par la tempête, et furent obligés de jeter à la mer une partie de leur chargement. C'est pour montrer cela, que le texte ajoute : " Et comme nous étions rudement battus par la tempête, nous jetâmes de nos propres mains les agrès du vaisseau ". La Providence permet que tout cela arrive, pour qu'à l'avenir ils cessât d'être incrédules. L'ouragan se lève, et d'épaisses ténèbres les enveloppent.

Pour éviter le naufrage, ils jettent à la mer et le blé et tout le reste " ; car c'est ce que signifient ces mots : " Nous jetâmes les agrès du navire. Et parce qu'il y avait longtemps que personne n'avait mangé, Paul leur dit : Il fallait m'écouter, pour vous épargner une si grande perte ". Voyez-vous comme la tempête, et ces ténèbres qui les enveloppent, contribuent à les rendre plus dociles? Quant au centenier, il se montre docile à ce point qu'il laisse les soldats couper les câbles de l'esquif, pour le laisser périr dans les flots. Et ne soyez pas surpris que les matelots ne montrent que plus tard leurs dispositions à croire : cette espèce d'hommes est effrontée, et croit difficilement à ce qu'on lui dit.

Mais vous, considérez ici. la prudence de Paul. Il ne prend pas le ton du reproche, de la colère, mais se contente de leur dire doucement : " Il fallait ". Il savait, en effet, que celui qui prend ce ton au moment d'un grand désastre, est mal accueilli, mais qu'il n'en est pas ainsi lorsque le plus grand danger est passé. Il ne les presse donc que lorsqu'ils ont perdu tout espoir de se sauver, et alors même, leur annonce des choses utiles. " Quand la quatorzième nuit fut arrivée ", dit le texte, " pleins de crainte, ils attendaient avec (279) impatience que le jour vint ". Il s'exprime ainsi, de peur que quelqu'un ne vienne à dire qu'il n'était rien arrivé.

Et leur frayeur montre lien ce qui s'était passé en effet.

" Pleins de crainte", dit-il, " ils attendaient avec impatience que le jour vint ". La position est dangereuse; car c'est sur la mer Adriatique que tout cela arrive; et depuis longtemps ils n'avaient pas mangé. " Il y a aujourd'hui quatorze jours ", dit-il., " que vous êtes à jeun, et que vous. n'avez rien pris en attendant la fin de la tempête ". Ainsi, tout concourait à les mettre, pour ainsi dire, aux portes de la mort. C'est pourquoi il ajoute : " Je vous exhorte à prendre de la nourriture, car ce n'est qu'ainsi que vous pourrez vous sauver", c'est-à-dire, prenez de la nourriture pour ne pas mourir de faim. " Et ayant pris du pain ", dit le texte, " il rendit grâces à Dieu ".

4. Cette action de grâces pour ce qui vient de se passer non-seulement les fortifie, mais encore leur donne du courage. " Or, nous étions dans le vaisseau deux cent soixante-seize personnes en tout ". C'est de tout ce monde qu'il a dit : Il ne périra pas, d'entre a vous, une seule âme ". Cette prédiction qu'ils seront tous sauvés, ne peut partir que d'une âme qui est en possession d'une certitude pleine et entière. " Quand ils furent rassasiés, ils soulagèrent le vaisseau en jetant le blé dans la mer ". Avez-vous remarqué qu'ils ne croient Paul qu'en ce qui concerne le conseil qu'il leur a donné de prendre de la nourriture, et que déjà, ils s'en rapportaient tellement à Paul pour tout le reste, qu'ils jetaient le blé dans la mer. Voyez. comme ils se laissent aller, dans leurs actions, à des sentiments tout humains, sans. que Paul les en empêche. " Le jour étant venu, ils lâchèrent les attaches du gouvernail...

Et les soldats étaient d'avis de tuer les prisonniers ". Ne pensez-vous pas qu'en cela encore ceux-ci auront été reconnaissants envers Paul? En effet, c'est à cause de lui que le centenier ne permit pas qu'on les tuât. Et ce qui me fait croire plue ces hommes étaient évidemment des scélérats, c'est qu'on se décide à les mettre à mort de préférence aux autres.

Mais on n'en fit rien, parce qu'on en fut empêché par le centenier : les uns donc se sauvèrent à la nage, les autres sur des radeaux; de sorte qu'il n'y eut.pas un seul des passagers qui n'échappât à la mort, et que la prophétie reçut enfin son accomplissement, bien que sans éclat, quant à la durée du temps écoulé : en effet, ce n'était pas plusieurs années à l'avance que Paul avait prédit ces événements, mais il s'était contenté de suivre comme pas à pas la marche naturelle des choses. Tout ici dépassait les espérances purement humaines, et ce ne fut qu'au prix de leur, propre délivrance qu'ils.apprirent qui il était. On dira peut-être : mais pourquoi n'a-t-il pas sauvé aussi le navire?

Pour qu'ils sussent bien à quels dangers ils venaient d'échapper, et parce que rien n'arrivait.ici par l'effet d'un secours purement humain, ruais par la main de Dieu qui les a sauvés, bien qu'ils n'aient plus de navire. Ainsi les justes, dans le déchaînement même des tempêtes, au milieu des flots d'une mer en courroux, non-seulement ne souffrent aucun mal, mais encore ont le pouvoir de sauver ceux qui sont avec eux. Si ces prisonniers, après que le navire a été ballotté par les flots et a fait naufrage, ont été sauvés par Paul, songez combien on doit s'estimer heureux de posséder dans sa maison un saint homme ; car sur cette terre, bien des tempêtes tout autrement terribles que celles-là, se déchaînent sur nous; mais Dieu peut nous sauver, pourvu que nous écoutions les saints, comme firent ces prisonniers, pourvu que nous lassions ce qu'ils nous prescrivent. Et ils ne sont pas sauvés purement et simplement, mais encore ils ont porté avec eux la foi dans le monde. Bien qu'un saint soit enchaîné, il opère encore de plus grandes choses que ceux qui sont libres. Et remarquez que c'est ce qui arrive ici. Le centenier, tout libre qu'il était de ses mouvements, avait besoin de cet homme enchaîné; le pilote, si expérimenté dans son art, avait besoin de celui qui n'entendait rien à cet art, et qui, en réalité, était en ce moment le vrai pilote.

En effet, ce n'était pas ce navire-là, mais l'Eglise universelle qu'il gouvernait, non à l'aide d'un. art tout humain, mais en vertu d'une science toute spirituelle , après avoir appris ce gouvernement de Celui qui est aussi le maître de la mer. Pour ce navire, il y a aussi bien des écueils, bien des flots soulevés, bien des souffles de malice. a Ce n'est que combats au dehors, que frayeurs au dedans ". De sorte que le véritable pilote, c'était lui. (280) Jetez un coup d'oeil sur l'ensemble de la vie humaine. Tantôt nous sommes l'objet de toute la bienveillance de nos semblables; tantôt nous sommes ballottés. au gré de leurs caprices, et souvent aussi nous tombons dans mille maux par nos propres folies ou par nos propres négligences, mais bien plus encore parce que nous n'écoutons pas Paul, et que nous nous hâtons d'aller là où il ne veut pas que nous allions. En effet, maintenant encore il est embarqué avec nous, mais sans être enchaîné comme il l'était alors ; maintenant encore il exhorte ceux qui naviguent sur la mer de ce monde, et leur dit : " Prenez garde à vous-mêmes.:. " car je sais qu'après mon départ, il entrera parmi vous des loups ravissants ". Et encore : " Dans les derniers jours, il viendra des temps fâcheux, et il y aura des hommes amoureux d'eux-mêmes, avares, glorieux ": Et ce vent-là est bien le plus dangereux pour ceux qui traversent les flots agités de cette vie.

5. Restons donc où il nous ordonne de rester, dans la foi, qui est pour nous le port le plus sûr; écoutons-le plutôt que ce pilote qui est en nous, c'est-à-dire, notre raison. Ne faisons pas ce que nous suggère ce pilote, faisons ce que Paul nous recommande : il a déjà traversé sans péril bien d'autres tempêtes. N'attendons pas l'expérience pour nous instruire, mais avant toute expérience, sachons éviter l'outrage et la ruine. Ecoutons-le nous disant : " Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation ". Ajoutons foi à ces paroles, sachant ce qui est arrivé à ceux qui n'ont pas voulu- l'écouter.

Et, dans un autre endroit, il explique d'où viennent les naufrages. " Quelques-uns ont fait naufrage, en perdant la foi ". Persistez donc dans les doctrines qui nous ont été enseignées, et auxquelles vous avez cru. Ajoutons foi aux paroles de Paul, et nous serons délivrés de tous les périls, alors même que nous serions au plus fort de la tempête, que nous serions restés quatorze jours à jeun, que tout espoir de salut serait perdu, que nous serions plongés dans les plus épaisses ténèbres. Considérons l'univers entier comme un navire sur lequel nous voguons, et où nous avons pour compagnons de notre traversée des méchants, des hommes perdus dé vices, les uns qui nous commandent, les autres qui nous gardent, et, à côté de quelques justes, comme Paul, des prisonniers, c'est-à-dire, des hommes qui sont dans les liens du péché. Si nous croyons à la parole de Paul, bien qu'enchaînés, nous ne périrons pas, mais, tout au contraire, nous . serons délivrés de nos chaînes.

Car, à nous. aussi, Dieu pardonnera en sa faveur. Ne pensez-vous pas que lés péchés et les passions sont de bien lourdes chaînes? C'est sur l'homme tout entier, et non sur ses mains seulement, qu'elles s'appesantissent. En effet, dites-moi : lorsqu'un homme, qui a acquis de grandes richesses, ne les emploie ni ne les dépense, mais les garde dans ses coffres, n'est-il pas chargé, par sa parcimonie même, de chaînes plus dures que quelque prisonnier que ce puisse être? De même, quand un homme s'abandonne aux caprices du sort, ne se. charge-t-il pas d'une autre espèce de chaînes? Et lorsqu'il se livre à des pratiques superstitieuses ; lorsqu'il consulte les présages; ou bien, lorsqu'il est la proie de quelque passion insensée ou de l'amour, ne trouve-t-il pas dans tout cela des chaînes plus lourdes que toutes celles qu'on pourrait imaginer? Et qui pourra briser toutes ces chaînes? Evidemment, nous ne pouvons en être délivrés que par l'aide de Dieu. Et une seule de ces choses suffit pour nous mettre en danger : mais si nous.nous trouvons à la fois enchaînés, et ballottés par la tempête, jugez du danger dans lequel nous sommes. La faim, la tempêté, la méchanceté de nos guides, un contre-temps, chacun de ces maux pris à part ne suffit-il pas pour nous perdre? Eh bien, c'est à tous ces maux réunis que Paul résista glorieusement. Or, il en est de même aujourd'hui : retenons les saints auprès de nous, et il n'y aura pas de tempête. Que dis-je ? S'il s'élève une tempête, peu après un grand calme, une grande sérénité lui succéderont, et, par suite, nous serons délivrés de tout danger, comme cette veuve qui avait donné l'hospitalité à un saint, par l'intercession duquel son fils ressuscité fut rendu aux embrassements de sa mère. Là où les saints mettent les pieds, il n'arrivera, rien de fâcheux; ou s'il arrive quelque chose de fâcheux, cela n'arrive que pour nous éprouver et procurer la plus grande gloire de Dieu. Faites en sorte que le pavé de vos demeures soit souvent foulé par de tels pieds, et il ne le sera pas par ceux du démon. Et il est bien juste qu'il en soit ainsi. Un suave parfum qui embaume l'air, ne laisse pas de place aux (281) odeurs désagréables : dé même là où l'on respire le parfum de la sainteté, le démon expire comme suffoqué par ces exhalaisons mortelles pour lui, tandis que ce même parfum , se répandant partout, réjouit tous ceux qui ont le bonheur de vivre avec ce saint, et dilate leurs âmes. Là où croissent les ronces et les épines, là pullulent de hideuses bêtes; mais il ne.. croit ni ronces; ni épines, là où s'exerce l'hospitalité; car l'esprit de miséricorde et de charité, en y pénétrant , les retranche et les fait disparaître mieux que ne pourrait le faire la faux la plus tranchante ou le feu le plus violent. Ne craignez rien : de même que les renards respectent les lions, de même tout respecte l'empreinte des pas des saints. " Le juste ", dit l'Ecriture, " a toute l'assurance d'un lion ". Introduisons ces lions dans nos demeures, et toutes ces bêtes seront mises en fuite, sans que ceux-ci aient besoin de pousser de grands cris; il leur suffira de parler. Car le rugissement du lion a moins de pouvoir pour mettre en fuite les bêtes sauvages, que la prière du juste pour mettre en fuite les démons; il n'a qu'à parler, ils tremblent. Mais, me direz-vous, où sont aujourd'hui de tels hommes? — Partout, si nous avons la foi , si nous cherchons, et si, pour trouver, nous n'épargnons pas nos peines. — Mais, dites-moi, où donc avez-vous cherché? Quand vous êtes-vous jamais occupé de ce soin? Si vous ne cherchez pas, ne soyez pas surpris que vous ne trouviez paves. " Celui qui cherche , trouve ", et non celui qui ne cherche.pas. Allez entendre ceux qui vivent dans la solitude; il y en a dans toutes les parties de l'univers. Si vous ne pouvez pas recevoir ce saint dans votre maison, allez le trouver, liez-vous avec lui; ou, du moins, approchez-vous de sa demeure, pour que vous puissiez réussir à le voir et obtenir sa bénédiction. Car elle est puissante la bénédiction qui nous vient des saints : ne négligeons rien pour l'obtenir, afin qu'à l'aide de leurs prières, nous puissions jouir de la miséricorde de ce Dieu, qui fait ta. force des. saints , par la grâce et la charité de son Fils unique, avec lequel, gloire; puissance , honneur, au Père et, au Saint-Esprit, maintenant et toujours, dans les siècles dès siècles.

Ainsi soit-il.

HOMéLIE LIV. ET LES BARBARES NOUS TRAITèRENT AVEC BEAUCOUP DE BONTé, CAR ILS NOUS REçURENT TOUS CHEZ EUX ET ILS ALLUMèRENT UN GRAND FEU A CAUSé DE LA PLUIE ET DU FROID QU'IL FAISAIT, ALORS PAUL AYANT RAMASSé QUELQUES SARMENTS, ET LES AYANT MIS AU FEU, UNE VIPèRE, QUE LA CHALEUR EN FIT SORTIR, LE PRIT A LA MAIN. (CHAP. XXVIII, VERS. 1-3, JUSQU'AU VERS. 16.)

ANALYSE. 1 et 2. Paul dans l'île de Malte, son arrivée à Rome. — 3. Les tentations procurent de grands avantages. — Utilité ces adversités. .

1. Le texte nous explique de quelle manière les barbares leur témoignèrent leur humanité. " Ils nous reçurent tous chez eux ", dit-il, " et allumèrent un grand feu ". Comme il était inutile qu'ils cherchassent à se sauver par un tel froid qui les aurait fait périr, ils allumèrent un grand feu. Paul ensuite jette dans le feu les sarments qu'il a ramassés. (282) Voyez-le toujours agissant, et ne cherchant jamais à faire des miracles sans raison et sans but, mais seulement par.nécessité. Et au moment même où la tempête s'élevait, ce n'était pas sans avoir des raisons qu'il prophétisait. Ici donc il se contente d'alimenter le feu, sans chercher par cela à se donner la. moindre importance, mais uniquement pour que ses compagnons de voyage puissent se réchauffer et se remettre par. ce moyen. Et en ce moment même une vipère que la chaleur avait fait sortir, le prit à la main. " Et quand les barbares virent cette bête qui pendait à sa main, ils s'entre-disaient : Cet homme, c'est sans doute quelque meurtrier, puisque, après avoir été sauvé de la mer; la vengeance divine le poursuit encore et ne veut pas le laisser vivre (4) ". Et ce n'est pas sans raison que la Providence permet qu'ils soient témoins de cet- accident , et qu'ils en parlent en ces termes, afin que, lorsque le miracle sera arrivé, ils ne refusent pas d'y croire.. Et voyez comme le sens commun et la raison naturelle se montrent, dans toute leur rectitude, même chez les barbares; voyez tout ce. qu'il y a d'honnêteté dans leurs sentiments, et de réserve dans leurs jugements. Et ceux-ci sont les premiers à voir, afin qu'ils en admirent davantage ce qui va arriver. " Mais Paul ayant secoué la vipère.dans le feu, n'en reçut aucun mal. Les barbares s'attendaient à ce que sa main s'enflerait , ou qu'il tomberait mort tout d'un coup : mais après avoir attendu longtemps., lorsqu'ils .virent qu'il ne lui en arrivait aucun mal, ils changèrent de sentiment, et dirent que c'était un Dieu (5-6) ". Ceux qui s'attendaient à le voir tomber mort, voyant qu'il n'éprouvait aucun mal , disent maintenant : c'est un Dieu. Et voilà que de nouveau il est comblé d'honneurs par ces hommes, comme il le fut par cette multitude de la Lycaonie. " Or, il y avait en cet endroit un nommé Publius, le premier de cette île, qui nous reçut, et exerça, avec une grande bonté , l'hospitalité envers nous pendant trois jours (7) " Voilà un nouveau Publius, hospitalier comme le premier, vivant dans l'opulence. Celui-ci, qui ne savait rien de la religion du Christ, mais que le seul spectacle de leurs malheurs disposait à la pitié, les reçut et leur prodigua ses soins. " Or, il se rencontra que le père de Publius était malade de fièvre et de dysenterie ; Paul l'alla voir, et ayant fait sa prière, il lui imposa les mains et le guérit (8) ". Il méritait bien d'obtenir de Paul ce service, et celui-ci , par un échange de bons procédés, guérit son père. " Après ce miracle, tous ceux de l'île qui étaient malades, vinrent à lui, et ils furent guéris. Ils nous rendirent ainsi de grands honneurs, et ils nous pourvurent de tout ce qui était nécessaire pour notre voyage (9-10) ". C'est-à-dire, tout ce qui était nécessaire; soit à. nous, soit aux autres qui étaient avec nous : considérez qu'à cause de Paul , après avoir échappé à la tempête, ils ne restent pas privés de soins, et sont même entourés de tous les égards d'une généreuse hospitalité; car ils furent nourris en cet endroit pendant trois mois. Ecoutez de quelle manière la suite du texte établit qu'ils sont demeurés là pendant tout ce temps.

" Au bout de trois mois, nous nous embarquâmes sur un vaisseau d'Alexandrie, qui avait passé l'hiver dans l'île , et qui portait pour enseigne : Castor et Pollux. Nous abordâmes à Syracuse où nous restâmes trois jours. De là,, en côtoyant la Sicile, nous vînmes à Rhégium, et un jour après, le vent du midi s'étant levé , nous arrivâmes en deux jours à Pouzzoles , où nous trouvâmes des frères qui nous prièrent de demeurer sept jours auprès d'eux, et ensuite nous prîmes le chemin de Rome. Lorsque les frères de Rome eurent appris des nouvelles da notre arrivée , ils.vinrent au-devant de nous jusqu'au lieu appelé le marché d'Appius et les Trois Hôtelleries. Et Paul les ayant vus, rendit grâces à Dieu , et fut rempli d'une nouvelle confiance (11-15) ". Voyez comme tout cela arrive à cause de Paul, et pour amener à la foi les prisonniers, les soldats, le centenier. Car alors même qu'ils eussent été dé pierre, ils ne pouvaient manquer de se faire une haute idée de lui , par les conseils qu'il leur avait donnés , par les prophéties qu'il avait fait entendre , par les miracles qu'il avait opérés, et enfin par ses bienfaits: car c'était à lui qu'ils devaient d'avoir été nourris si longtemps. Remarquez de quelle manière, quand le jugement est droit , et qu'aucune passion ne le trouble , il accueille les pensées droites et sages. La prédication chrétienne avait déjà pénétré en Sicile, elle était arrivée jusqu'à Pouzzoles, puisqu'ils y trouvent un certain nombre de frères auprès desquels ils demeurent. Là, (283) d'autres que la renommée avait attirés, vinrent au-devant d'eux ; l'affection qui unissait entre eux tous ces frères était si vive , qu'ils ne furent pas troublés dans leur résolution par cette pensée que Paul était dans les fers, mais se hâtèrent de venir au-devant de lui. — Avez-vous remarqué en même temps comme l'âme , de Paul , en cette circonstance , s'ouvre à des sentiments tout humains. Les ayant vus , dit notre texte, il fut rempli d'une nouvelle confiance. Bien qu'il eût déjà opéré tant de prodiges, il n'en puisa pas moins , dans cette vue de ses frères, de nouvelles forces, un nouveau Courage. Et cela nous apprend que , comme celle des autres hommes, son âme s'abandonnait tantôt au découragement, tantôt à l’espérance. " Quand nous fûmes arrivés à Rome, il fut permis à Paul de demeurer où il voudrait avec un soldat qui le gardait (16) ". C'est une bien forte preuve qu'il était l'objet de l'admiration publique : déjà on ne le mettait plus sur le même rang,que les autres prisonniers. " Or il arriva que. trois jours après, Paul pria les principaux d'entre les Juifs de le venir trouver ". Trois jours après , c'est-à-dire, avant qu'on eût eu le temps de semer des préventions dans leurs esprits. Qu'y avait-il de commun entré eux et lui? Ce n'étaient pas ces Juifs qui devaient l'accuser. — Mais Paul néglige cette circonstance : il veut leur enseigner sa doctrine dès ce moment.

2. Les Juifs donc qui avaient été témoins de tant de prodiges , le persécutaient, le chassaient; et les barbares, qui n'avaient rien vu, étaient touchés de compassion au seul spectacle de ses malheurs. " Cet homme ", disent-ils, " est sans aucun doute quelque meurtrier ". ils ne disent pas simplement: " C'est un meurtrier " ; mais : " sans aucun doute " , c’est-à-dire, qu'à leurs yeux la chose est certaine. " Et la vengeance divine", ajoutent-ils, " le Poursuit "encore et ne veut pas le laisser vivre ". En parlant ainsi, ils montraient qu'ils tenaient grand compte de la Providence, de sorte que les barbares étaient beaucoup plus philosophes que les philosophes mêmes. Ceux-ci , en effet , croient devoir retrancher ce monde sublunaire de l'ensemble des êtres auxquels s'étend l'action de la Providence ; ceux-là, au contraire, croient que Dieu est présent partout, et que l'on a beau se soustraire à son action, on finit toujours par se retrouver sous sa main puissante. Et voyez que non-seulement ils ne se permettent absolument rien contre Paul, mais encore qu'ils le respectent, touchés de ses malheurs. Et on ne lée voit pas publier partout ce qu'ils pensent sur son compte; c'est en se parlant entre eux qu'ils disent: " Cet homme est. sans doute quelque meurtrier ", et les chaînes dont ils le voyaient chargé, ainsi que ses compagnons, éveillaient naturellement ce soupçon dans leur esprit. Qu'ils rougissent ceux qui disent : Ne faites pas du bien à ceux qui sont en prison. —. Que cette conduite des barbares les fasse rougir: ces barbares ne savaient pas qui étaient cep hommes, mais il leur a suffi d'apprendre, au seul spectacle de leurs infortunes, qu'ils étaient des hommes, et à l'instant même ils les ont accueillis avec humanité:

" Après avoir attendu longtemps", c'est-à-dire, que pendant longtemps ils s'attendaient à ce que Paul mourrait. Mais lui secoua la vipère dans le feu , et leur montra sa main qui n'avait reçu aucun mal. A cette vue, ils furent comme frappés de stupeur et d'étonnement. Et ce prodige ne fut pas opéré à leurs yeux d'une manière soudaine; ils attendirent quelque temps avant de l'apercevoir, de manière que l'imagination n'était ici pour rien, et qu'il n'y avait ni supercherie, ni surprise. " Il y avait en cet endroit des terres qui appartenaient à un nommé Publius , le premier de cette île , qui nous reçut fort humainement, et exerça envers nous l'hospitalité ". Expressions bien justes , car il n'appartient qu'à un homme bon et généreux de donner l'hospitalité à deux cent soixante et dix personnes. Mais considérez les grands profits que donne l'hospitalité ! Ce n'est pas par nécessité, ce n'est pas malgré lui, mais parce qu'il pense y trouver quelque avantage , qu'il leur donne l’hospitalité pendant trois jours : c'est donc à bon droit qu'il reçoit la récompense de tant de générosité, récompense qui passe de beaucoup tout ce qu'il a fait. En effet,. Paul commence par guérir son père de la dysenterie à laquelle il était sur le point de succomber, et non-seulement son père, mais encore beaucoup d'autres malades qui le dédommagent de ses soins, en lui prodiguant les témoignages de respect et les provisions au moment de son départ. " Ils nous rendirent de grands honneurs, et ils nous pourvurent de tout ce qui nous était nécessaire pour notre voyage ". Ce n'est pas que Paul reçoive tout cela comme un salaire loin de nous cette idée ! Mais ainsi (284) s'accomplissent ces paroles de l'Ecriture : " L'ouvrier mérite de recevoir sa nourriture". (Matth. X, 10) Or, il est manifeste que ceux qui l'accueillirent ainsi durent recevoir de lui la parole de l’évangile; il ne se serait pas écoulé trois mois dans ces entretiens, s’ils n'avaient cru et produit de dignes fruits de leur foi. Et l'on peut induire de là que le nombre de ceux qui crurent fut considérable.

Et nous nous.embarquâmes", dit le texte, " sur un vaisseau d'Alexandrie, qui avait passé l'hiver dans l'île, et qui portait pou .enseigne : Castor et Pollux ". L'image de ces dieux était probablement' peinte sur ce navire, et ainsi on peut croire que ceux qui le montaient étaient idolâtres. Voyez.d'abord les lenteurs de leur voyage, puis comme ils se hâtent d'arriver. " Mais il fut permis à Paul de demeurer où, il voudrait ". Paul était désormais si respectable à leurs yeux, qu'il lui était permis dé demeurer à part; et cela n'a rien d'étrange car si, précédemment, ils l'ont déjà accueilli avec bonté, à plus forte raison maintenant. " Et le vent du midi s'étant levé, nous arrivâmes en deux fours à Pouzzoles, où nous trouvâmes des frères qui. nous prièrent d'y demeurer sept jours; et ensuite nous prîmes le chemin de Rome. Lorsque les frères.de Rome eurent appris des nouvelles de notre arrivée, ils vinrent au-devant de nous, jusqu'au lieu appelé le Marché d'Appius, et aux Trois Hôtelleries ". Qu'ils soient sortis de Rome pour cette rencontre; parce qu'ils craignaient le danger qu'elle pouvait avoir pour eux dans Rome même, ce qui s'est passé jusqu'ici nous autorise à leur supposer ces sentiments. Remarquez que , dans le cours d'une aussi longue navigation, ils n'ont jamais débarqué dans aucune ville, ruais dans une île ; et que l'hiver tout entier s'écoule dans cette navigation, tout se coordonnant et se concernant pour que ceux qui naviguent ensemble soient amenés à la vraie foi. " Il fut permis à Paul de demeurer où il voudrait, avec un soldat. qui le gardait ". Précaution bien opportune, pour que personne ne pût lui tendre des. embûches en cet endroit; quant aux factions, il ne pouvait pas s'en fermer ici. Ainsi, ce soldat ne gardait pas Paul. précisément, mais veillait à ce qu'il ne lui arrivât rien de désagréable. En effet, au sein d'une si grande cité, résidence de l'empereur, de l'empereur à qui Paul en avait appelé, il ne pouvait se passer rien qui fût contraire à l'ordre. C'est ainsi que c'est toujours au moyen de ce qui semble être contre nous, qu'arrive tout ce qui est pour nous. — Ayant appelé auprès de lui les premiers d'entre les Juifs, il s'entretient avec eux, et ceux qui ne pouvant, s'accorder ni avec lui, ni entre eux, se retirent, s'attirent de sa part de sévères. paroles auxquelles ils n'ont rien à répondre, car déjà il ne leur était plus permis de rien tenter contre lui. Ce quia lieu d'étonner, c'est que tout ce qui nous arrive d'heureux ne se réalise pas à l'aide d'événements qui paraissent concourir à notre sécurité, mais à l'aide d'événements tout contraires..

Pour bien. voir. cela, remontons plus haut, Pharaon ordonna que les enfants fussent jetés dans le.Nil. Si ces enfants n'y avaient pas été jetés, si Pharaon n'avait pas donné cet ordre,, Moïse n'eût pas été sauvé et élevé dans le palais des rois. Au moment où on le sauvait des eaux,. il n'était pas élevé en honneur; il l'a été au moment où il à été exposé. Et Dieu agissait ainsi pour montrer les ressources infinies de sa sagesse et de sa puissance. Un Juif le menaça, en lui disant : " Est-ce que tu voudrais me tuer? " (Exod. II, 14.) Et cela lui fut utile. Ce fut aussi par une permission spéciale, de la Providence, qu'il eut cette vision dans le désert, qu'il philosopha dans ce même désert, et y vécut en sûreté jusqu'au temps marqué par elle. Et il en est ainsi de tous les piéges qui lui sont tendus parles Juifs. De chacune de ces épreuves, il reçoit un nouvel éclat, et c'est aussi ce qui.arrive à Aaron ; ils se lèvent contre lui, et ils ne font qu'ajouter par là à sa gloire, car c'est après cet événement, que sa robe sacerdotale se pare de broderies, qu'une tiare couvre sa tête, que tout l'ensemble de son costume devient plus riche et plus orné, et que, par la suite, les lames d'airain de son pectoral excitent l'admiration, comme si c'était à partir de ce moment que le caractère divin de son élévation est au-dessus de toute contestation. Vous connaissez parfaitement tous les détails de cette histoire : je puis donc passer rapidement. Mais si vous voulez, remontons encore plus haut sur le même sujet. Caïn tua son frère : mais par là on peut dire qu'il contribua, à sa glorification. Ecoutez ce que. dit l'Ecriture : " La voix, du sang de ton frère crie et s'élève devant moi ". (Gen. IV, 10.) Et ailleurs.: " Sang qui parle plus (285) avantageusement pour nous que celui d'Abel ". ( Héb. XII, 24.) Caïn a délivré des incertitudes de l'avenir; il a augmenté l'éclat de la récompense qui lui était destinée : nous avons tous vu dans l'Ecriture la tendresse que Dieu avait pour lui. Quel tort lui a été fait, parce que sa, vie a fini un peu plus tôt?

Aucun. Que gagnent, dites-moi, ceux pour lesquels elle se prolonge un peu plus? Rien. Car le bonheur ne consiste pas à passer dans ce monde un peu plus ou un peu moins d'années, mais à bien user du temps que nous y passons. — Les trois enfants furent jetés dans la fournaise, et par la ils ont acquis une gloire immortelle. Daniel fut jeté dans la fosse aux lions, et-il en est sorti glorieux et triomphant.

3. Vous voyez que partout de grands biens sont sortis des épreuves, dans l'histoire de l'ancienne alliance. A combien plus forte raison doit-il en. être ainsi dans la nouvelle! La malice des hommes ne fait que rendre la vertu plus éclatante, à peu près comme il arrive à celui qui, à l'aide d'un simple roseau, veut se battre contre le feu : on dirait qu'il le bat, mais en réalité le feu n'en devient que plus flamboyant, et le roseau se réduit en cendres. Ainsi la vertu se nourrit et se fortifie au milieu des piéges que lui tend la malice des hommes, et n'en devient que plus éclatante. Dieu se sert au besoin, pour nous grandir, des injustices mêmes qui nous sont faites. De même, le démon, lorsqu'il intervient dans quelque affaire semblable, ne fait qu'ajouter à la gloire de ceux qui supportent vaillamment ses attaques. Comment se fait-il, dites-vous, que les choses ne se soient pas pissées ainsi à l'égard d'Adam, et que, tout au contraire, il ait été déchu de sa dignité première ? Je réponds qu'à son égard aussi; Dieu s'est servi, comme il le fallait, de l'épreuve, et que c'est lui-même qui s'est causé tout Je dommage qu'il a pu éprouver. Ce qui nous vient d'autrui; est pour nous la cause de grands biens : il n'en est pas de même de ce qui vient de nous-mêmes. Comme le tort que nous font les autres nous cause du. chagrin, et que nous n'en ressentons pas pour le tort que nous nous faisons à nous-mêmes, Dieu se plaît à faire voir que celui qui est injustement traité par autrui, est glorifié, et qu'au contraire, celui qui se fait du tort à lui-même en éprouve du dommage, afin que nous supportions avec courage l'un de ces torts,et que nous nous abstenions de tout ce qui pourrait constituer l'autre. Au reste, ces deux genres de torts se réunissent en la personne d'Adam. — Pourquoi as-tu ajouté. une foi aveugle aux paroles de ta femme? Pourquoi ne l'as-tu pas repoussée, lorsqu'elle te conseillait des choses funestes? Tu as été la cause de tout : car si c'était le démon, il faudrait.

que ceux qu'il tente pareillement, succombent et périssent tous; s'ils ne périssent pas tous, c'est donc à l'homme qu'il faut remonter pour trouver la cause première du, péché.

Mais, direz-vous, si la cause du mal est en nous, faudra-t-il admettre que l'on se perd même sans l'intervention dû démon?

— Eh bien ! c'est ce qui arrive : plusieurs se perdent en- dehors de toute action du démon. Oui, celui-ci ne fait pas tout le mal ; notre lâcheté seule est la cause de beaucoup de choses : ou, si c'est à l'action du démon qu'elles peuvent être attribuées, c'est nous-mêmes qui lui avons fourni l'occasion d'agir: Dites-moi; à quel moment le démon eut-il tout pouvoir sur Judas? — Lorsque Satan; me direz-vous, entra en lui. — Mais écoutez pour quel motif il y entra parce que c'était un voleur, et qu'il dérobait l'argent des aumônes.

— Judas lui-même a donc ouvert à Satan une large entrée.

Ainsi, ce n'est pas le démon, qui prend l’initiative : c'est nous qui l'appelons et le recevons n nous. — Mais; direz-vous, sans lui, le mal que nous commettons ne serait pas si grand. — Oui, mais dans ce cas, nous devrions nous attendre à d'affreux supplices : maintenant, mes chers amis, et dans l'état. actuel des choses; une certaine douceur tempère les châtiments infligés à nos fautes. Si c'était de nous-mêmes, et de nous seuls qu'elles procédaient, ces châtiments seraient intolérables.

Dites-moi , la faute commise par Adam, s'il l'eût commise en-dehors de tout conseil et de toute suggestion, qui eût pu ensuite le soustraire aux dangers auxquels cette première faute l'exposait? Dans ce cas, il n'eût pas commis de faute, direz-vous. — D'où le savez-vous? En effet, celui que fut assez simple, assez sot, pour admettre un tel conseil, eût, à bien plus forte raison, agi par lui-même comme il l'a fait. Quel démon a soufflé dans l'âme des frères dé Joseph le feu de la jalousie? — Veillons sans cesse sur nous-mêmes; mes chers amis, et les piéges mêmes du démon tourneront à notre gloire. Quel mal lit-il à Jota en déployant contre lui tous ses artifices? — Ne nous parlez pas ainsi, (286) direz-vous : un infirme est nécessairement exposé à. éprouver quelque dommage. — Oui, mais cet infirme éprouvera ce dommage, alors même que le démon n'existerait pas. — Me direz-vous que ce dommage sera bien plias, grand, si, à celle cause première de mal pour lui, s'ajoute l'opération même du démon?

— Je vous réponds qu'il est moins puni, si c'est avec cette coopération qu'il pèche : car tous les péchés ne sont pas suivis des mêmes châtiments. Ne nous trompons pas nous-mêmes : si nous veillons sur nous, le démon ne sera pas en nous l'auteur du mal : celui-ci sert bien plutôt à nous secouer dans notre sommeil, à nous. réveiller. En effet, supposez un moment avec, moi qu'il n'y a pas de. bêtes féroces, qu'il n'y a pas d'intempéries de l'air, qu'il n'y a pas de maladies, de douleurs, de chagrins, ni aucun autre mal physique de ce genre : dites-moi, dans ce cas, que serait l'homme? A mon avis, il ressemblerait plus au plus vil des animaux qu'à un homme, plongé qu'il serait dans toutes les voluptés, sans que rien ne vînt jamais le troubler dans ses grossières jouissances. Actuellement, les soucis, les inquiétudes dont il est assailli, ont pour lui comme un apprentissage, comme une école de philosophie, un excellent instrument d'éducation et de perfectionnement moral. Faites une autre supposition : figurez-vous l'homme élevé dans un palais, exempt de toute douleur, de tout souci, de toute préoccupation d'esprit, sans aucune occasion de se mettre en colère ou d'éprouver quelque déception, pouvant faire tout ce qu’il veut; obtenant tout ce qu'il désire, et trouvant toujours ses semblables disposés à lui obéir est-ce qu'un tel homme, au point de vue rationnel, ne serait pas au-dessous de quelque animal que ce puisse être? Dans ce monde donc , les malheurs, les souffrances sont pour l'âme comme fa pierre à aiguiser: aussi les pauvres, ballottés, éprouvés qu'ils sont par tant de tempêtes, sont-ils, en général, plus intelligents que les riches. Un corps paresseux et toujours en repos est sujet aux maladies , et perd même , dans cette inertie, quelque chose de sa beauté naturelle : il en est tout autrement d'un corps qui trouve dans le travail l'occasion d'exercer ses forces. L'âme éprouve quelque chose de semblable. Le fer se rouille, si on ne s'en sert pas; il brille, au contraire, si on l'emploie, à quelque usage. Il en est ainsi de l'âme : il lui faut le mouvement; or, le mouvement, elle le trouve dans les épreuves et dans les soucis qui l'assiégent. Si l'âme est privée de mouvement, les arts eux-mêmes périssent ; or, le mouvement pour elle naît des difficultés qu'elle rencontre, des contrariétés qu'elle éprouve. Sans les contrariétés, il n'y aurait rien pour la mettre en mouvement, de même que l'art lui-même ne trouverait pas de matière à s'exercer, si la perfection existait partout clans les oeuvres de, la nature. L'âme aurait une certaine laideur si, sans effort de sa part, elle était.comme portée partout. Ne voyez-vous pas que nous prescrivons aux nourrices de ne pas porter toujours les enfants dans leurs tafias, de peur que cétane tourne pour eux en habitude, et qu'ils né deviennent faibles et maladifs. Ceux qui sont nourris sous les yeux mêmes ale bons parents sont souvent plus chétifs que les autres, par suite des ménagements excessifs dont ils sont l'objet et qui altèrent leur santé-:

Urne douleur modérée, des inquiétudes modérées ; et même une certaine pauvreté, sont bonnes à l'âme : car les bonnes choses, et leurs contraires, mais à un. degré modéré, nous rendent également forts; c'est leur excès seul qui nous perd : l'excès des unes nous amollit, l'excès des autres nous brise. N'avez-vous pas remarqué que c'est ainsi que le Christ a élevé. ses disciples? Si ceux-ci avaient besoin de passer par les épreuves, à combien plus forte raison. nous sont-elles nécessaires ? Si elles nous sont nécessaires, ne nous fâchons pas , mais , tout au contraire, réjouissons-nous dans les tribulations : car tels sont tes remèdes qu'il convient . d'appliquer à nos blessures : les uns sont amers, les autres sont doux : employé séparément, chacun de ces deux genres de remèdes serait tout à fait inefficace. Rendons donc grâces à Dieu pour toutes ces choses prises ensemble; car ce n'est pas sans raison qu'il permet qu'elles nous arrivent toutes indistinctement, mais parée que cela convient au plus .grand bien de nos âmes. Elevant donc vers lui nos coeurs reconnaissants, rendons-lui grâces, glorifions-le, luttons courageusement, en songeant que nos épreuves- ne durent qu'un temps, et en tournant toutes nos pensées vers les biens de l'éternité , afin que, après avoir supporté avec résignation, soutenus par ces pensées, le poids de nos misères présentes, nous méritions d'obtenir de Dieu les biens à venir, par la grâce et (287) la bonté de son Fils unique, avec lequel, gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE LV. TROIS JOURS APRèS, PAUL PRIA LES PRINCIPAUX D'ENTRE LES JUIFS DE LE VENIR TROUVER; ET QUAND ILS FURENT VENUS, IL LEUR DIT : " MES FRèRES, QUOIQUE JE N'EUSSE RIEN COMMIS CONTRE LE PEUPLE, NI CONTRE LES COUTUMES DE NOS PèRES, J'AI éTé FAIT PRISONNIER A JéRUSALEM, ET MIS ENTRE LES MAINS DES ROMAINS QUI, M'AYANT EXAMINé, ME VOULAIENT METTRE EN LIBERTé, PARCE QU'ILS NE ME TROUVAIENT COUPABLE D'AUCUN CRIME QUI MéRITAT LA. MORT. MAIS LES JUIFS S'Y OPPOSANT. J'AI éTé CONTRAINT D'APPELER A CéSAR, SANS QUE J'AIE DESSEIN NéANMOINS D'ACCUSER EN AUCUNE CHOSE CEUX DE MA NATION. C’EST POUR CE SUJET QUE JE VOUS AI PRIéS DE VENIR ICI, AFIN DE VOUS VOIR ET DE VOUS PARLER ; CAR C'EST POUR L'ESPéRANCE D'ISRAEL QUE JE SUIS LIé DE CETTE CHAîNE ". (CHAP. XXVIII, VERS. 17-20; JUSQU'A LA FIN DU LIVRE DES ACTES.}

ANALYSE. 1 et 2. Paul s'entretient avec les Juifs de Rome. — Il leur démontre la vérité du Christianisme par les prophéties.

3. Eloge de saint Paul. — Comparaison de l'éloquence de d'apôtre avec la mer.

1. C'est bien à propos qu'il convie ainsi les principaux d'entre les Juifs à avoir un entretien avec lui. Il désirait à la fois se justifier lui-même et justifier les autres: lui-même, de peur qu'ils ne l'accusassent et que cela ne leur fît du tort; les autres, de peur qu'il ne semblât que c'était d'eux que dépendait l’issue de toute cette affaire, Car il est vraisemblable que le bruit s'était répandu, qu'il avait été livré par les Juifs; or, cette circonstance suffisait pour, frapper l’esprit des Juifs de Rome. Il va. donc au plus tôt au-devant de cette difficulté, et voyez avec quelle douceur il entame sa propre défense : " Mes frères , quoique je n'eusse rien commis contre le peuple ni contre les coutumes de nos pères, j'ai été fait prisonnier à Jérusalem, et mis entre les mains des Romains ". Après ces paroles, comme il était vraisemblable que quelques-uns de ceux qui l'entendaient allaient dire : " Mais comment croire qu'il ait été livré par eux sans raison ?" il ajoute : " Qui, m'ayant examiné, me voulaient mettre en liberté" ; comme s'il disait : Ils attestent mon. innocence, les magistrats des Romains, lesquels m'ont jugé et voulaient me mettre en liberté. — Mais pourquoi donc ne t'ont-ils pas mis réellement eu liberté? — "Les Juifs s'y opposant" , ajoute-t-il. Voyez-vous comme il atténue leurs fautes? Car s'il eût voulu les aggraver, il n'avait qu'à prendre., à leur sujet, un ton plus vif et plus véhément.

Il se contente d'ajouter: "J'ai été contraint d'en appeler à César". Ainsi tout tourne à l'indulgence et art pardon. Ensuite, de peur que l'on ne dise : " Mais quoi ! est-ce donc pour avoir un prétexte de les accuser, que tu en as appelé ? "

Il prévient tout malentendu, en ajoutant : " Sans que j'aie dessein néanmoins d'accuser en aucune chose ceux de ma nation ". C'est-à-dire, j'en ai appelé. à César, non pour avoir occasion de les accuser; criais pour échapper au danger qui me menaçait moi-même. Car c'est à cause de vous que je suis chargé de ces chaînes.

288 Tant s'en faut que je sois animé de sentiments de haine à votre égard, qu'au contraire c'est pour vous que je suis chargé de chaînes.

Et eux, que disent-ils? Ils sont tellement gagnés par ce discours, qu'ils parlent comme s'ils cherchaient à se justifier eux-mêmes vis-à-vis de lui, et non-seulement eux-mêmes, mais encore leurs compatriotes. " Ils lui répondirent : Nous n'avons point reçu de lettres de Judée sur votre sujet, et il n'est venu aucun de nos frères de ce pays-là qui nous ait dit du mal de vous. Mais nous voudrions bien que vous nous dissiez vous-même vos sentiments ; car ce que nous savons de cette secte, c'est. qu'on la combat partout (21-22". Comme s'ils disaient : Ni par lettres, ni verbalement, ils ne nous ouf dit aucun mal de vous : toutefois nous voulons vous entendre vous-même à ce sujet. Et ils prennent, les devant quant à la manifestation de leurs propres sentiments, en ajoutant : Ce que nous savons de cette secte, c'est qu'on la combat partout ". Ils ne disent pas : " Nous la combattons ", mais " on la combat", se justifiant ainsi de tout reproche d'opposition. " Ayant donc pris jour avec lui, ils vinrent en grand nombre le trouver dans sa demeure, et il leur prêchait le royaume de Dieu, leur confirmant ce qu'il leur disait par plusieurs témoignages; et depuis le matin jusqu'au soir, il tâchait de leur persuader la foi de Jésus par la loi de Moïse et par les.prophètes. " Les uns croyaient ce qu'il disait, et les autres ne le croyaient pas ". Avez-vous remarqué qu'il ne leur répond pas immédiatement, mais qu'il leur fixe un jour pour venir l'entendre? Et quand ils sont venus, c'est la loi de Moïse, ce,sont les prophètes, qui sont le point de départ et le fondement de ses discours : " Et les uns croyaient, les autres ne croyaient pas. Et ne pouvant s'accorder entre eux, ils se retiraient. Ce qui donna sujet à Paul de leur dire cette parole : C'est avec grande raison que le Saint-Esprit, qui a parlé à nos pères par le prophète Isaïe, a dit : Allez vers ce peuple, et.lui dites : Vous écouterez, et en écoutant, vous n'entendrez pas; vous verrez, et en voyant, vous ne verrez point. Car le coeur de ce peuple s'est appesanti, et leurs oreilles sont devenues sourdes; et ils ont bouché leurs yeux de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n'entendent, " que leur coeur ne comprenne, et que, s'étant convertis, je ne les guérisse (23-27) ". Pendant qu'ils se retiraient en disputant.les uns contre les autres, il leur cite Isaïe, non pour injurier ceux qui ne croient pas, mais pour confirmer dans leur foi ceux qui croient. Que dit Isaïe? Vous écouterez, et en écoutant, " vous n'entendrez point ". Voyez-vous comme implicitement il montre qu'ils sont indignes de tout pardon, puisque; ayant un prophète qui, d'avance, il y a tant de siècles, leur a avancé tout cela, ils. ne se sont pats convertis? Par ces mots : " C'est avec grande raison ", il fait voir que c'est bien justement qu'ils ont été exclus du pardon; de sorte qu'il n'a été donné qu'aux gentils de connaître ce mystère. Et quant à la résistance et à l'endurcissement des Juifs, ils n'ont rien qui doive nous surprendre: Ils avaient été prédits, il y a bien longtemps. Cherchant toutefois à faire naître en eux une sainte.jalousie à la pensée de la conversion des gentils, il ajoute : " Sachez donc que ce salut de Dieu est envoyé aux gentils, et qu'ils le recevront. Lorsqu'il leur eût dit ces choses, les Juifs s'en allèrent, ayant de nouveau de grandes conversations entre eux. Paul ensuite demeura deux ans entiers dans une maison qu’il avait louée, et où il recevait tous ceux qui le venaient voir, prêchant le royaume de Dieu, et enseignant ce qui regarde le Seigneur Jésus-Christ avec toute liberté, sans que personne l'en empêchât. Ainsi soit-il (28, 31) ". Ainsi éclate au grand joule la liberté dont il jouit . lui qu'on avait empêché de prêcher en Judée, prêche à Rome sans. aucun obstacle, puisqu'il y demeure deux ans s'y livrant sans relâche à la prédication.

2. Mais reprenons. " C'est. pour ce sujet, dit-il, que je vous ai priés de venir ici, afin de vous.voir ", c'est-à-dire, j'ai désiré vous voir, afin d'empêcher que le premier vend ne m'accusât devant vous, en vous disant ce qui lui passerait par l'esprit sur les vrais motifs qui m'ont amené ici. Croyez bien que je n'y suis pas venu pour faire du mal aux autres , en évitant moi-même d'en recevoir. Eux lui répondirent : " Nous voudrions bien que vous nous dissiez vous-même vos sentiments ". Voyez comme ils lui parlent ici avec plus de douceur. "Nous voudrions bien", disent-ils; et ils sont disposés à.rendre compte eux-mêmes de leurs propres sentiments sur ces mêmes choses, et c'est pour cela qu'ils sont venus au jour marqué. Mais c'est là une (289) preuve qu'ils se condamnent. formellement eux-mêmes, qu'ils n'ont eu eux-mêmes aucune confiance. S'ils avaient eu cette confiance; ils se seraient .concertés entre eux pour s'emparer de lui; mais comme cette; assurance leur manque, ils mettent une certaine lenteur à se rendre auprès de lui. Et ce qui prouve bien que le coeur leur manquait, c'est qu'ils furent obligés de s'y prendre, à cet égard, à plusieurs reprises.

" Et les uns a croyaient ce qu'il disait, et les autres ne le croyaient pas, et ne pouvant s'accorder entre a eux, ils se retiraient " ; c'est-à-dire, que ceux qui refusaient de croire s'en allaient. Remarquez qu'en ce moment ils n'ourdissent pas de complots pour leur tendre des embûches , comme ils l'avaient fait en Judée où ils étaient soumis au joug de la tyrannie. Pourquoi donc Dieu avait-il arrêté dans ses desseins qu'il se rendrait ici, pourquoi lui avait-il crié: " Hâte-toi, sors promptement de Jérusalem? " Pour faire éclater leur méchanceté et la vérité de la prophétie du Christ qui avait annoncé qu'ils ne voudraient pas recevoir ses envoyés; pour que tout le monde sût que Paul était prêt à souffrir; et enfin pour que la manière dont il était traité à Rome en ce moment, servît de consolation aux frères qu'il avait laissés en Judée où il avait souffert tant de maux. Et s'il a été exposé à tous ces maux en développant certains points de la doctrine judaïque, comment auraient-ils toléré qu'il leur prêchât tout ce qui concerne la gloire du Christ?

On ne le supportait pas, quand il se soumettait aux purifications légales.: comment l'eût-on supporté, s'il eût annoncé l'Evangile du Christ ? — Il s'est contenté de se montrer, et cette vue seule les a exaspérés. C'est donc à bon droit que le salut a été procuré aux gentils; c'est à bon droit que l'apôtre a été envoyé dans les pays lointains pour que les gentils reçussent sa parole. Examinez ce qui se passe : il appelle d'abord à lui les Juifs, et ce n'est qu'après qu'il leur a fait connaître sa mission, qu'il se rend chez les gentils. Ces expressions dont il se sert : "Le Saint-Esprit a dit ",n'ont rien qui doive nous surprendre; car les paroles mêmes du Seigneur sont sou vent mises dans la bouche d'un ange : " C'est avec grande raison que l'Esprit-Saint à dit ". Cette expression est permise ici ; elle ne l'est pas quand il s'agit d'un ange. Lorsque nous exposons les paroles qui ont été prononcées par un ange, nous ne disons pas: "C'est avec grande raison que l'ange a dit ", mais: " C'est avec grande raison que le Seigneur a dit ". — Ici nous lisons: "C'est avec grande raison que l'Esprit-Saint a dit " ; comme s'il voulait dire : Ce n'est pas à moi que vous refusez de croire, mais à l'Esprit, et c'est ce que, depuis longtemps, Dieu avait prédit. " M'ayant examiné, dit-il, ils voulaient me mettre en liberté " ; c'est-à-dire qu'ils voulaient me renvoyer absous, n'ayant rien trouvé en moi qui fût digne de condamnation. Et alors qu'il aurait fallu qu'ils l'arrachassent des nains des Romains, tout au contraire ils le leur livrent. Il lui restait encore tant de liberté, qu'ils n'ont pas eu le pouvoir de le condamner, et qu'ils se contentent de le livrer encore tout chargé de chaînes. " J'ai été contraint d'en appeler à César, sans que j'aie dessein néanmoins d'accuser en aucune chose ceux de ma nation ". C'est-à-dire : ce n'est pas pour attirer de mauvais traitements sur la tête des autres, mais. pour m'en délivrer moi-même que j'ai agi ainsi, et cela, non de mon propre gré, mais contraint et forcé. Voyez quelle familiarité respire dans ses paroles : loin de s'aliéner leurs coeurs, il les attire au contraire à lui par ce mot : " de ma nation ". Par là il se ménage un accès dans leur esprit pour la propagation de sa doctrine. Et il ne leur dit pas : Je n'accuse pas, mais " sans que j'aie dessein d'accuser ", bien qu'il eût tant souffert de leur part en Judée. Voilà pourquoi il ne s'explique pas ouvertement , mais se contente de quelques allusions, et passe outre; car, en ce moment, tout ce qu'il s'attachait à montrer, c'est que les Juifs de Judée l'avaient livré enchaîné aux Romains. Et maintenant c'était à eux (aux Juifs de Rome) à condamner cette conduite; c'était à eux, du moins, à l'accuser, et bien plutôt ils les défendent ; mais par les choses mêmes qu'ils mettent en avant pour cette défense, en réalité ils les accusent. " Ce que nous savons, disent-ils, de cette secte, c'est qu'on la combat partout ". — Mais bien que les choses se passent ainsi, vous n'en croyez pas moins partout ". — " Auxquels il exposait le royaume de Dieu..... par la loi et par les prophètes ". Remarquez qu'ici encore ce n'est pas par des miracles, mais par la loi et les prophètes, qu'il leur ferme la bouché, et que c'est ainsi qu'il fait partout, bien qu'il (290) pût faire des miracles; mais ils n'eussent plus été un objet de foi, et c'était un bien grand miracle que de leur prouver sa doctrine parla loi et les prophètes. Ensuite, pour que vous ne considériez pas comme étrange que les Juifs persistent dans 1eur incrédulité, remarquez qu'il leur cite cette prophétie : " Vous écouterez, et en écoutant vous n'entendrez point; vous verrez, et en voyant vous ne verrez point ". — Et ces deux choses, semble-t-il leur dire, sont l'une et l'autre encore plus vraies qu'elles ne l'étaient alors. — Ces paroles 's'adressent à ceux qui refusaient de croire, et elles n'avaient rien d'injurieux elles se bornaient à prévenir le scandale. " Sachez donc que ce salut de Dieu est envoyé aux gentils, et qu'ils le recevront ". Pourquoi donc avez-vous voulu nous parler? Est-ce que vous ne saviez pas cela d'avance ? — Oui, sans doute, mais je vous rends compte de tout, pour essayer de vous convaincre et pour ôter tout prétexte de m'attaquer moi-même. " Et Paul demeura deux ans entiers..... enseignant avec toute liberté, sans que personne l'en empêchât ". Ce n'est pas sans raison que ces derniers mots sont ajoutés, car la prédication à parfois lieu librement, bien qu'avec certaines gênes. Rien donc ici ne fait obstacle à la liberté de Paul : il parlait sans aucune espèce d'empêchement. " Et Paul demeura deux ans entiers dans la maison qu'il avait louée ", tant il était appliqué et assidu dans l'accomplissement de sa mission, ou, pour mieux dire, tant il avait à coeur d'imiter son Maître en toutes choses, pourvoyant à son logement à l'aide de soir travail, et non par le travail d'autrui; car c'est là ce. que signifient ces mots : " dans la maison qu'il avait louée ". Et que notre divin Maître n'ait pas eu de maison lui appartenant, c'est ce qui ressort de ces paroles qu'il adresse à celui qui lui a dit (sans trop savoir ce qu'il disait) : Je vous suivrai partout où vous irez : " Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête ". (Matth. VIII, 20.) Et c'est ainsi qu'il a enseigné par son propre exemple à venir posséder , et à ne pas attacher son coeur aux biens de ce monde. " Et il y recevait tous ceux qui le venaient voir , prêchant le royaume de Dieu". — Remarquez qu'il ne dit mien des choses présentes, et ne parle que du royaume de Dieu. Avez-vous fait attention à la marche que suit ici la divine providence? L'historien arrête ici son récit, et laissé son lecteur tourmenté, pour ainsi dire, par la soif, et obligé de chercher en lui-même ce qu'il veut savoir. C'est ainsi qu'agissent aussi les auteurs profanes ; car, lorsqu'on sait tout, l'esprit se laisse aller à .une sorte de mollesse et de somnolence. C'est donc ainsi que procède l'historien sacré : il ne raconte rien des choses qui out suivi, jugeant cela inutile à ceux qui liront les auteurs qui en ont parlé, et qui y trouveront. Le moyen de suppléer à ce qui manque ici. Car ce qui a suivi devait être en parfait accord avec ce qui a précédé.

Ecoutez Paul lui-même écrivant quelque . temps après aux Romains : " Lorsque je ferai le voyage d'Espagne, j'irai vers vous ". (Rom. X, 24.)

3. Voyez-vous comme elle sait tout prévoir cette âme sainte, et, pour ainsi dire, divine de Paul, qui, transporté par la sublimité de son génie , au-delà. même des cieux, est capable d'embrasser en même temps toutes choses, de ce Paul dont le nom seul, pour ceux qui le connaissent, suffit pour exciter l'âme à la vigilance, pour la réveiller du plus profond assoupissement? Rome l'a reçu chargé de chaînes, au moment où il vient de traverser les mers; sauvé du naufrage,. il vient pour la délivrer , d'un autre naufrage, celui de l'erreur. Car c'est, pour ainsi dire, comme un roi victorieux à la suite d'un combat sur mer, qu'il a fait son entrée dans cette splendide et royale cité: C'est de cela qu'il voulait parler, quand il écrivait : " Je viendrai, et nous jouirons d'une consolation mutuelle dans la plénitude de la consolation de l'Evangile ". (Rom. XV, 29.) Et,encore : " Je m'en vais, à Jérusalem pour remplir mon ministère envers les saints ". (Ibid. V, 25.) C'est-à-dire, comme il 1'a dit dans notre texte : " Je suis venu pour faire des aumônes à ma nation ": (Act. XXII, 17.) Mais déjà approchait le moment où il devait recevoir la couronne promise : Rome l'a reçu chargé de chaînes : elle le. verra couronné, elle entendra son nom proclamé avec honneur. " Là, dit-il, nous jouirons d'une consolation rituelle " (Rom. XV, 32) ; en ce moment je pars pour remplir à Jérusalem mon ministère. Tel est le point de départ de la nouvelle carrière qu'il va parcourir glorieusement, et où, invincible par la foi, il élèvera trophées sur trophées.

Corinthe le retint deux (291) ans, l'Asie trois ans, et deux ans à Rome, où il était venu pour la seconde fois, quand il y termina sa vie mortelle. " La première fois, dit-il, que j'ai défendu ma cause, nul ne m'a assisté ". (II Tim. IV, 16.) Nous venons devoir comment il échappa à ses ennemis : ce ne fut qu'après qu'il eût. rempli l'univers entier de la parole évangélique, qu'il vint y finir sa vie.

Que voulez-vous apprendre touchant les choses qui ont suivi ? Elles ne sont pas différentes de celles qui précèdent :

des chaînes, des tortures, des combats, des prisons, des embûches, des .délations, les bourreaux faisant, chaque jour, de nouvelles victimes. N'avez-vous pas aperçu déjà une petite partie de ce tableau? Représentez-vous tout le reste d'après cela.

Si vous attachez vos regards sur une partie déterminée du ciel, en quelque lieu que vous alliez ensuite, vous apercevrez la même chose. De même, si vous ne voyiez qu'en partie les rayons du soleil, vous pourriez, d'après cette impression, vous représenter l'image de cet astre. Ainsi en est-il de Paul. Vous avez vu une partie de ses actes : tous les autres leur ressemblent; c'est-à-dire qu'en tous vous ne ,trouvez qu'angoisses et périls. Paul était comme un autre ciel, bien supérieur au nôtre, puisqu'il était tout illuminé par le soleil de justice qu'il portait en lui, et non par ce soleil vulgaire. Croyez-vous donc que ce soit là peu de chose? Pour moi, je ne le.crois pas. Lorsqu'on parle de l'apôtre , immédiatement tout le monde songe à Paul; lorsqu'on parle de " Baptiste ", tout le monde songe à Jean. A quoi pourrait-on comparer son éloquence ? A la mer, à l'océan? Mais il n'y a aucune parité. Les flots de sa parole sont bien plus pressés, ils sont bien plus limpides, et en même temps bien plus profonds que ceux de la mer. Pour donner une idée de l'âme de Paul, il faudrait la comparer à la fois au ciel et à; la mer, à l'un pour sa pureté, à l'autre pour sa profondeur. Cette mer ne sert pas à porter les navigateurs d'une ville dans une autre; elle les porte de la terre au ciel; et celui qui se confie à ses flots sera sûr de naviguer avec un vent favorable. Sur cette mer les vents ne se déchaînent pas; à leur place, c'est le souffle divin du Saint-Esprit qui enfle les voiles et conduit les âmes au port. Il n'y a ici ni soulèvement des vagues, ni écueils, ni monstres marins : le calme le plus profond y règne. Cette mort est plus tranquille et plus sûre que quelque port qu'on puisse imaginer ; les flots qu'elle roule ont l'éclat et la transparence même du soleil : cette mer ne renferme, dans ses abîmes, ni des pierres précieuses, ni le mollusque, non moins précieux, dont on extrait la pourpre ; elle renferme des trésors bien plus riches. Celui qui veut descendre au fond de cette mer, n'a pas besoin de plongeur ; ni de quelque autre artifice que ce puisse être : il n'a besoin que d'une grande philosophie : il y trouvera tous les biens que renferme le royaume des cieux. Que dis-je ? Il pourra lui-même devenir roi, étendre sa domination surie monde entier, et monter au faîte des plus grands honneurs. Sur cette mer, le navigateur n'éprouvera aucun naufrage, parce qu'il saura tout, et dans la perfection. Mais il arrive, sur cette mer comme sur l'autre, que ceux qui s'y risquent sans aucune expérience, y trouvent la mort; c'est en effet le sort qui attend, les hérétiques qui tentent ce qui est au-dessus de leurs forces. Il faut connaître la profondeur de cette mer avant. de rien tenter. Avant donc de nous y embarquer, ceignons . nos reins avec le plus grand soin. " Je n'ai pu, dit-il; vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des personnes encore charnelles ". (I Cor. III, 1.) Que celui qui manque de patience, n'entreprenne pas cette navigation. Ayons soin de nous pourvoir d'avance de tout ce qui est nécessaire, je veux dire : du zèle, de la ferveur, des prières; ce n'est que par ces moyens que nous pourrons tranquillement traverser les eaux vives de cette mer. Celui qui tient en main, pour sa défense, un glaive d'acier fortement trempé, est, pour ainsi dire, inexpugnable ; il en est ainsi de celui qui connaît Paul : son âme est si fortement trempée, qu’elle résiste à toutes les attaques.

Mais ce n'est qu'à l'aide d'une vie pure que l'on peut comprendre les pensées de Paul. Voilà pourquoi il a dit lui-même : " Vous êtes comme des personnes à qui on ne devrait donner que du lait, parce que vous êtes devenus faibles et lents pour entendre ". (Hébr. V, 11, 12.) Il existe, en effet, pour l'entendement une sorte d'infirmité. De même que l'estomac, quand il est malade , ne saurait recevoir les aliments, quelque sains qu'ils soient, s'ils sont de difficile digestion, de même l'âme enflée par (292) l'orgueil, énervée, frappée de.stérilité , devient incapable de recevoir la parole spirituelle. Vous vous rappelez que les disciples disaient à Notre-Seigneur : " Ce discours est dur; qui donc pourra l'entendre?" (Jean, VI, 61.) Mais si l'âme était forte, si elle était dans un état sain, tout lui deviendrait léger, tout lui deviendrait facile; ses facultés s'exalteraient; elle s'élèverait jusqu'à d'incommensurables hauteurs.

Convaincus de cette vérité, donnons à notre âme cette belle santé : qu'une sainte émulation nous anime à imiter Paul, cette âme vaillante; cette âme de diamant ; afin que, marchant sur ses traces, nous puissions traverser cet océan de la vie présente, aborder à ce port dont rien ne trouble la tranquillité, et obtenir ainsi les biens promis à ceux qui vivent d'une manière digne du Christ, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec lequel, gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit , maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Ces six dernières Homélies ont été traduites par M. RICARD.

FIN DES HOMéLIES SUR LES ACTES DES APôTRES.

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