Homélies sur les Actes des Apôtres
HOMéLIES SUR LES ACTES DES APOTRES. * HOMéLIE I. J'AI éCRIT UN PREMIER LIVRE, ô THéOPHILE, DE TOUT CE QUE JéSUS A FAIT ET ENSEIGNé DEPUIS LE COMMENCEMENT, JUSQU'AU JOUR OU IL MONTA AU CIEL, INSTRUISANT PAR LE SAINT-ESPRIT LES APôTRES QU'IL AVAIT CHOISIS. (CHAP. I, 1, 2.) * HOMéLIE II. OR, CEUX QUI éTAIENT PRéSENTS, L'INTERROGEAIENT, DISANT : SEIGNEUR, SERA-CE DANS CE TEMPS-CI QUE VOUS RéTABLIREZ LE ROYAUME D'ISRAEL? (ACT. I, 6.) * HOMéLIE III. ALORS LES APôTRES RETOURNèRENT A JéRUSALEM, DE LA MONTAGNE APPELéE DES OLIVIERS, éLOIGNéE DE JéRUSALEM DE TOUT LE * CHEMIN QU'ON PEUT FAIRE UN JOUR DE SABBAT. (ACT. I, 12.) * HOMéLIE IV. QUAND LES JOURS DE LA PENTECôTE FURENT ACCOMPLIS, LES DISCIPLES éTAIENT TOUS ENSEMBLE EN UN MêME LIEU, ET SOUDAIN UN BRUIT S'ENTENDIT VENANT DU CIEL. (ACT. II, 1, 2.) * HOMéLIE V. HOMMES DE LA JUDéE, ET VOUS TOUS QUI, HABITEZ JéRUSALEM, APPRENEZ CECI ET PRêTEZ L'OREILLE A MES PAROLES. (ACT. II, 44, JUSQU'AU VERS. 21.) * HOMéLIE VI. HOMMES D'ISRAEL, éCOUTEZ CES PAROLES. (ACT.
II, 22, JUSQU'AU VERS. 36.) * HOMéLIE VII. A CES PAROLES ILS FURENT TOUCHéS AU FOND DE LEUR COEUR, ET ILS DIRENT A PIERRE ET AUX AUTRES APôTRES : FRèRES, QUE FERONS-NOUS ? (CHAP. II, 37, JUSQU'A LA FIN.) * HOMéLIE VIII. OR, PIERRE ET JEAN MONTèRENT ENSEMBLE AU TEMPLE, A LA PRIèRE DE LA NEUVIèME HEURE. (ACT. III, 1, JUSQU'AU VERSET 11.) * HOMéLIE IX. OR, PIERRE VOYANT, CELA, DIT AU PEUPLE : HOMMES D'ISRAEL , POURQUOI VOUS éTONNEZ-VOUS DE CECI, OU POURQUOI NOUS REGARDEZ-VOUS, COMME SI C'éTAIT PAR NOTRE VERTU, OU PAR NOTRE PIéTé, QUE NOUS EUSSIONS FAIT MARCHER CE BOITEUX? (ACT. III, 12, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.) * HOMéLIE X. COMME ILS PARLAIENT AU PEUPLE, LES PRêTRES ET LE CAPITAINE DES GARDES DU TEMPLE SURVINRENT. (CHAP. IV, 1, JUSQU'AU VERS. 23.) * HOMéLIE XI. AYANT éTé RENVOYéS, ILS REVINRENT VERS LES LEURS ET LEUR RACONTèRENT TOUT CE QUE LEUR AVAIENT DIT LES PRINCES DES PRêTRES ET LES ANCIENS. (CHAP. IV, 23, JUSQU'AU VERS. 35.) * HOMéLIE XII. MAIS JOSEPH, QUI FUT SURNOMMé PAR LES APôTRES BABNABAS (CE QUI EST INTERPRéTé FILS DE CONSOLATION), LéVITE, ORIGINAIRE,DE CHYPRE, AYANT UN CHAMP, LE VENDIT, EN APPORTA LE PRIX ET LE DéPOSA AUX PIEDS DES APôTRES. VERS. 36, 37, JUSQU'AU VERS. 16 DU CHAP. V.) * HOMéLIE XIII. LE PRINCE DES PRéTRES SE LEVANT, LUI ET TOUS CEUX QUI éTAIENT DE SON PARTI ILS APPARTENAIENT A LA SECTE DES SADUCéENS FURENT REMPLIS DE * COLèRE, ET ILS MIRENT LA MAIN SUR LES APôTRES ET LES JETèRENT DANS UNE PRISON PUBLIQUE. VERS. 17, 18, JUSQU'AU VERS. 33.) * HOMéLIE XIV. ALORS UN PHARISIEN, NOMMé GAMALIEL, DOCTEUR DE LA LOI, HONORé DE TOUT LE PEUPLE, SE LEVA DANS LE CONSEIL, ET ORDONNA DE LES FAIRE SORTIR UN INSTANT. VERS. 34, JUSQU'AU VERS. 7 DU CHAP. VI.) * HOMéLIE XV. MAIS éTIENNE, PLEIN DE GRACE ET DE FORCE, FAISAIT DES PRODIGES ET DES MIRACLES éCLATANTS PARMI LE PEUPLE (VERS. 8, JUSQU'AU VERS. 5 DU CHAP. VII.) * HOMéLIE XVI. TOUTEFOIS DIEU LUI PARLA ET LUI DIT QUE SA POSTéRITé HABITERAIT EN UNE TETRE éTRANGèRE OU ELLE SERAIT RéDUITE EN SERVITUDE ET MALTRAITéE PENDANT QUATRE CENTS ANS. MAIS LA NATION QUI L'AURA TENUE EN ESCLAVAGE : C'EST MOI QUI LA JUGERAI, DIT LE SEIGNEUR, ET APRèS CELA ELLE SORTIRA ET ME SERVIRA EN CE LIEU-CI. (CHAP. 6, 7, JUSQU'AU VERS. 34.) * HOMéLIE XVII. CE MOïSE, QU'ILS AVAIENT RENIé, DISANT : QUI L'A * éTABLI CHEF ET JUGE SUR NOUS? FUT CELUI-LA MêME QUE DIEU ENVOYA COMME CHEF ET LIBéRATEUR PAR LA MAIN DE L'ANGE QUI LUI APPARUT DANS LE BUISSON. (CHAP. VII, 35, JUSQU'AU VERS. 53.) * HOMéLIE XVIII. EN ENTENDANT CELA, ILS FRéMISSAIENT DE RAGE DANS LEUR CŒUR, ET ILS GRINçAIENT DES DENTS CONTRE LUI. (CH. VII, 54, JUSQU'AU VERS. 25. DU CHAP. VIII.) * HOMéLIE XIX. CEPENDANT UN ANGE DU SEIGNEUR PARLA A PHILIPPE, ET LUI DIT : LèVE-TOI ET VA VERS LE MIDI, SUR LE CHEMIN QUI DESCEND DE JéRUSALEM A GAZA, CELLE QUI EST DéSERTE. ET SE LEVANT IL PARTIT. (CHAP. XIII, 26, 27, JUSQU'AU VERS. 9 DU CHAP. IX.) * HOMéLIE XX. OR, IL Y AVAIT A DAMAS UN DISCIPLE NOMMé ANANIE, A QUI LE SEIGNEUR DIT , DANS UNE VISION " ANANIE ". ET IL RéPONDIT : " ME VOICI, SEIGNEUR ". LE SEIGNEUR LUI DIT : " LEVEZ-VOUS, ET VOUS EN ALLEZ DANS LA RUE QU'ON APPELLE DROITE, CHERCHER DANS LA MAISON DE JUDAS UN NOMMé SAUL DE TARSE, CAR IL Y EST EN PRIèRES ". ET IL A VU, DANS UNE VISION, UN HOMME NOMMé ANANIE, QUI ENTRAIT ET LUI IMPOSAIT LES MAINS, AFIN QU'IL RECOUVRAT LA VUE. (VERS. 10, 11, 12, JUSQU'AU VERS. 25.) *
HOMéLIE I. J'AI éCRIT UN PREMIER LIVRE, ô THéOPHILE, DE TOUT CE QUE JéSUS A FAIT ET ENSEIGNé DEPUIS LE COMMENCEMENT, JUSQU'AU JOUR OU IL MONTA AU CIEL, INSTRUISANT PAR LE SAINT-ESPRIT LES APôTRES QU'IL AVAIT CHOISIS. (CHAP. I, 1, 2.)
ANALYSE.
1. Saint Chrysostome annonce qu'il va expliquer le Livre des Actes, parce que ce Livre est peu connu, quoiqu'il renferme d'admirables instructions.
2. Il fait ensuite ressortir la modestie de saint Luc qui, parlant de son Evangile, l'appelle seulement un Livre, et il montre qu'on doit avoir toute confiance en un écrivain, témoin des faits qu'il raconte.
3. L'orateur entre ensuite dans l'explication détaillée des premiers versets, et observe que les apôtres ont eu soin de prouver principalement la résurrection du Sauveur, parce que ce point étant bien établi, il était facile d'en faire découler sa divinité.
4. Si Jésus-Christ voulut que les apôtres attendissent, à Jérusalem, la venue de l'Esprit-Saint, ce fut pour qu'ils ne s'élançassent pas au combat à demi-armés, et pour qu'ils donnassent à leurs concitoyens les prémices de leur mission.
5. L'Esprit-Saint lui-même ne descendit sur les apôtres que dix jours après l'Ascension, afin qu'ils se préparassent mieux à le recevoir comme Esprit de consolation.
6. Et saint Chrysostome infère de ce titre la divinité du Saint-Esprit, autrement il n'eût pu les consoler de l'absence du Fils de Dieu.
7 et 8. Et à l'occasion de ces paroles : Vous serez baptisés dans l'Esprit-Saint, il s'élève vivement contre la pernicieuse coutume de ne recevoir le baptême qu'à la dernière extrémité, et réfute les vains prétextes dont on colorait cette négligence.
1. Plusieurs ignorent l'existence même du livre des Actes, ainsi que le nom de son auteur. J'ai donc cru utile d'en entreprendre l'explication pour remédier à cette profonde ignorance, et vous révéler le riche trésor que ce livre renferme. Sa lecture ne nous sera pas moins avantageuse que celle de l'Evangile lui- 1 Pour l'avertissement, voir tome I, page 372.
même, tant il abonde en maximes de sagesse, en vérités dogmatiques et en récit de miracles, principalement de ceux que l'Esprit-Saint a opérés. Il mérite ainsi d'être lu avec attention et d'être commenté avec soin. Nous y voyons en effet l'accomplissement des prédictions que Jésus-Christ a faites dans son Evangile ; la vérité y brille de toutes les clartés de (588) l'histoire, et, après la descente du Saint-Esprit, les apôtres y paraissent des hommes tout nouveaux. Jésus-Christ leur avait dit : " Celui qui croira en .moi fera les oeuvres que je fais et en fera de plus grandes ". Il leur avait également prédit qu'ils seraient conduits devant les magistrats et les rois, flagellés dans les synagogues et exposés à mille cruels traitements. Mais il leur avait promis qu'ils sortiraient victorieux de toutes ces épreuves, et il avait annoncé que son Evangile serait prêché dans le monde entier. Eh bien ! le livre des Actes nous raconte le parfait accomplissement de ces diverses prédictions et de plu sieurs autres que les apôtres avaient recueillies de la bouche de Jésus-Christ. (Jean, XIV, 12; Matth. X, 18.)
Vous y verrez les apôtres parcourir d'un vol rapide les continents et les mers, et de timides et grossiers qu'ils étaient naguère, devenir soudain des hommes nouveaux. Ils méprisent les richesses et la gloire, et ils se montrent supérieurs à la colère, à la volupté et à~toutes les autres passions. Vous les verrez encore s'aimer comme des frères, étouffer tout souvenir de leurs anciennes rivalités et bannir tout désir comme toute dispute de prééminence. Mais surtout vous admirerez en eux le radieux épanouissement de la charité ; car ils cultivent avec un soin tout particulier cette vertu que Jésus-Christ leur avait tant recommandée, et dont il avait dit : " Tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres ". (Jean, XIII, 35.) Quant aux vérités dogmatiques, ce livre en renferme un certain nombre que sans lui nous ne connaîtrions que très-imparfaitement; et l'on peut dire en général qu'il éclaire d'un jour tout nouveau la vie, les exemples et la doctrine de Jésus-Christ, qui est le chef de tous les chrétiens. Toutefois, la plus grande partie des Actes contient le récit des travaux de saint Paul, qui a plus travaillé que 'tous les autres apôtres; et la raison en est que l'auteur de ce livre est saint Luc, son disciple. Au reste, la fidélité de ce disciple à ne pas abandonner son maître est, entre mille preuves de sa haute vertu, une des plus éclatantes. C'est le témoignage que lui rend saint Paul,'lorsqu'il écrit à Timothée Démas et Hermogène m'ont quitté pour aller, l'un en Galatie et l'autre en Dalmatie, et " Luc est seul avec moi ". (II Tim. IV, 11.) Dans la seconde épître aux Corinthiens, il dit de lui que " son éloge se trouve, à cause de l'Evangile, dans toutes les églises " (II Cor. VIII, 18) ; et dans sa première épître aux mêmes Corinthiens, il avait déjà dit: " Jésus-Christ apparut à Pierre et ensuite aux onze, selon l'évangile que vous avez reçu ". (I Cor. XV, 5, 1.) Or cet évangile est celui de saint Luc. Mais si Jésus-Christ a inspiré le premier ouvrage, il n'est pas moins évident qu'il a aussi inspiré le second. Et si l'on me demande pourquoi saint Luc, qui est resté auprès de l'apôtre jusqu'à son martyre, n'a pas prolongé son récit jusqu'à ce moment, je répondrai que le livre des Actes, tel que nous le possédons, remplit parfaitement le but de l'écrivain. Car les évangélistes ne se sont proposé que d'écrire le plus essentiel; et ils ont si peu ambitionné la gloire de beaucoup écrire, qu'ils nous ont laissé un grand nombre de traditions orales.
Toutes choses sont donc admirables en ce livre , mais principalement le langage simple et familier avec lequel les apôtres, sous la direction du Saint-Esprit, expliquent la divine économie de notre salut. Il faut observer aussi que, dans les questions élevées qui se rattachent à Jésus-Christ, ils ont peu parlé de sa divinité et se sont longuement étendus sur son humanité, sa passion, sa résurrection et son ascension. Car l'important, alors, était d'établir ces points de notre foi; en sorte que l'on crût en Jésus-Christ ressuscité et monté aux cieux. Nous voyons dans l'évangile que le divin Sauveur se préoccupe surtout de prouver qu'il a été envoyé par le Père;
et dans le livre des Actes, il insiste spécialement sur ces trois faits .. qu'il est ressuscité, qu'il est monté au ciel, et qu'il est revenu vers celui qui l'avait envoyé. Ce dernier article était celui qu'il fallait proposer le premier; autrement les dogmes de la résurrection et de l'ascension n'eussent rendu l'ensemble de la foi que plus incompréhensible aux Juifs. C'est pourquoi on les initie peu à peu et comme insensiblement aux plus sublimes vérités du christianisme. Aussi l'apôtre, annonçant Jésus-Christ dans Athènes, ne parle-t-il que de son humanité. Et c'était prudence de sa part; car lorsque le Christ lui-même révélait aux Juifs son égalité de nature avec Dieu le Père, ils le traitaient de blasphémateur et voulurent plusieurs fois le lapider; mais comment eussent-ils, après le supplice du calvaire, accueilli ce même (559) langage dans la bouche de pauvres pêcheurs?
2. Et pourquoi parler des Juifs, quand les apôtres eux-mêmes se troublaient et s'offensaient de la doctrine sublime que Jésus-Christ leur développait? Aussi leur disait-il : " J'ai beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter à présent ". (Jean, XVI, 12.) Si tels étaient les apôtres qui avaient vécu plusieurs années avec lui; qui avaient vu ses miracles et qui avaient connu les secrets du royaume des cieux, des hommes tout récemment arrachés aux autels et aux sacrifices de l'idolâtrie, détrompés du culte des chats et des crocodiles, et éclairés à peine sur lés erreurs du paganisme , pouvaient-ils soudain comprendre les sublimes mystères de la foi? Quant aux Juifs, qui chaque jour répétaient ce précepte de la loi mosaïque : " Ecoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur, et il n'y a point d'autre Dieu que lui" (Deut. VI, 4), qui avaient vu Jésus-Christ attaché à la croix, qui l'avaient eux-mêmes crucifié et mis dans le tombeau, et qui ne l'avaient point vu ressuscité; s'ils eussent entendu tout d'abord proclamer que ce même Jésus était Dieu et égal à Dieu le Père, ils se seraient récriés contre cette doctrine et se fussent retirés.
C'est pourquoi les apôtres ne leur révèlent que par degré la sublimité de nos dogmes, et se proportionnent à leur faiblesse. Remplis eux-mêmes de la plénitude de l'Esprit-Saint, ils opèrent des miracles plus grands que ceux dé Jésus-Christ; et ils les opèrent en témoignage de sa résurrection, et pour guérir ces infortunés paralytiques.
Ainsi saint Luc se propose, dans le livre des Actes, de prouver la résurrection de Jésus-Christ, parce que ce point gagné, tout le reste suit facilement; c'est le but de son livre, et comme le sommaire de tout son récit. Au reste, en voici la préface : "J'ai écrit un premier livre, ô Théophile, de tout ce que Jésus a a fait et enseigné ". Pourquoi rappeler son Evangile? Afin de montrer sa scrupuleuse véracité. Car au commencement de son Evangile, il a dit : " J'ai cru qu'après avoir été exactement informé de toutes choses, depuis leur commencement, je devais en écrire l'histoire avec ordre ". Bien plus, peu content de ses propres recherchés, il s'en réfère au témoignage des apôtres, et continue ainsi : " Comme nous les ont racontées ceux qui dès le commencement les ont vues, et qui ont été les ministres de la parole ". (Luc, I,1, 3.) Mais parce que, dans ce premier ouvrage, il s'est gagné la confiance de ses lecteurs, il n'a pas besoin dans celui-ci dé recourir à de nouveaux témoignages;
Car Théophile est déjà persuadé, et de plus le livre lui-même porte tous les caractères d'une scrupuleuse véracité. Et en effet, nous ajoutons foi aux récits de saint Luc, quand il nous raconte ce que d'autres lui ont appris; mais ne devons-nous pas le croire plus encore, quand il écrit, non d'après les récits qui lui ont été, faits, mais d'après ce qu'il a vu et entendu lui-même? Aussi semble-t-il nous dire que si nous avons reçu son témoignage sur la vie de Jésus-Christ, nous ne saurions le récuser sur les apôtres. Mais quoi! le livre des Actes est-il purement historique, et ne renferme-t-il aucun sens spirituel? Nullement; et en voici la raison. C'est que les apôtres, qui avaient rapporté à saint Luc les actions du divin Sauveur, qui en avaient été les témoins, et qui avaient été les ministres de la parole, étaient eux-mêmes remplis de l'Esprit-Saint. Et pourquoi ne dit-il pas : comme nous ont rapporté les choses ceux qui avaient mérité de recevoir l'Esprit-Saint, mais. " qui les ont vues eux-mêmes dès le commencement? " Parce qu'un témoin oculaire inspiré toujours une plus grande confiance.
D'ailleurs, un autre langage eût peut-être paru vain et orgueilleux à des esprits prévenus ou bornés.
C'est ainsi que le Précurseur disait aux Juifs " Je l'ai vu, et j'ai rendu témoignage qu'il est Fils de Dieu " (Jean, I, 34), et que le Sauveur lui-même éclairait par les paroles suivantes l'ignorance de Nicodème : " Ce que nous savons, nous le disons, et ce que nous avons vu, nous le témoignons, mais personne ne reçoit notre témoignage ". (Jean, III, 11.) C'est encore à ce même témoignage des yeux que Jésus-Christ faisait allusion, quand il disait à ses apôtres : " Vous me rendrez témoignage, parce que vous avez été avec moi dès le commencement ". (Jean, XV, 27.) Enfin les apôtres eux-mêmes tiennent souvent ce langage : " Nous en sommes tous témoins, ainsi que l'Esprit-Saint que Dieu a donné à ceux qui croient en lui ". (Act. II, 32.) Et saint Pierre, pour attester pleinement le fait de la résurrection de Jésus-Christ, dit : " Nous avons mangé et bu avec lui ". (Act. X, 4l.) Mais si les Juifs admettaient ainsi de (560) préférence le témoignage des apôtres qui avaient vécu avec le Sauveur, c'est qu'ils ignoraient complètement la nature et. les opérations de l'Esprit-Saint. Aussi saint Jean, pariant du sang et de l'eau qui découlèrent du coté de Jésus, dit-il dans son évangile, qu'il l'a vu; et il donne ce témoignage comme le plus certain de tous. Toutefois, l'inspiration de l'Esprit-Saint est pour tout autre qu'un infidèle, bien supérieure au témoignage des yeux. Au reste, saint Luc avait, lui aussi, reçu l'Esprit-Saint comme l'attestent les prodiges qu'opéraient alors tous les fidèles auxquels l'Esprit-Saint se communiquait indistinctement. Nous en avons encore une seconde preuve dans l'éloge que lui donne saint Paul, et dans la charge honorable que les églises lui avaient confiée. " Nous vous avons envoyé avec Tite ", écrit-il aux Corinthiens, " un de nos frères dont l'éloge se trouve à cause de l'Evangile dans toutes les églises, et qui de plus a été choisi par ces églises pour nous accompagner dans nos voyages et prendre part au soin que nous avons de procurer cette assistance à nos frères ". (Il Cor. VIII, 18, 19.)
3. Et maintenant, admirons tout d'abord la modestie et l'humilité de cet auteur. Il ne dit point: J'ai écrit un premier évangile, mais " un premier livre ", jugeant ce mot, évangile, trop beau pour son ouvrage; et cependant l'apôtre assure que " son éloge se trouve, à cause de cet évangile, dans toutes les églises ". Il s'exprime donc avec cette exquise modestie: " J'ai écrit un premier livre, ô Théophile, de tout ce que Jésus a fait et enseigné". Et pour mieux préciser l'époque qu'embrasse sa narration, il ajoute: " Depuis le commencement jusqu'au jour où il monta au ciel ". Mais l'évangéliste saint Jean nous déclare formellement qu'on ne saurait écrire toutes les actions et toutes les paroles de Jésus-Christ. " Si elles étaient rapportées en détail ", dit-il, " je ne crois pas que le monde pût contenir les livres où elles seraient écrites ". (Jean, XXI, 25.) Comment donc saint Luc dit-il qu'il a écrit un livre de tout ce que Jésus a fait et enseigné? Il suffit d'observer qu'il ne dit pas: J'ai écrit tout ce que Jésus a fait et enseigné , il dit seulement: " J'ai écrit un livre de tout ce que Jésus a fait et enseigné ", c'est-à-dire, comme un abrégé qui comprend ce que ses miracles , ses paroles et ses actes nous offrent de plus essentiel et de plus important. Remarquons ensuite combien est humaine et apostolique l'âme de saint Luc. Il entreprit cette oeuvre pénible et difficile, la rédaction de son évangile, pour le salut d'un seul homme, " pour vous faire connaître ", dit-il, " la vérité " dès choses qu'on vous a enseignées ". (Luc, I, 4.) C'est qu'il avait médité cette parole du Sauveur Jésus : " Ce n'est pas la volonté de mon Père qu'un seul de ces petits périsse ". (Matth. XVIII, 14.) Mais pourquoi, au lieu de ne faire qu'un seul livre , adressé a un seul et même lecteur , a-t-il voulu diviser l'ouvrage en deux parties ? C'est d'abord calcul de prudence , pour ne pas trop fatiguer son lecteur, et puis C'est que les deux récits sont bien différents. Mais , avant de poursuivre ce sujet, je veux vous faire observer comment Jésus-Christ lui-même a soin d'appuyer ses paroles de l'autorité de ses exemples; il exhorte ses disciples à la douceur, et il leur dit: " Apprenez de moi " que je suis. doux et humble de cœur ". (Matth. XI, 29 .) Il enseignait la pauvreté, et il la pratiquait si sévèrement qu-il pouvait dire: " Le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête ". (Matth. VIII, 20.) Il pria sur la croix pour ses bourreaux, et accomplit ainsi cette parole: " A celui qui veut disputer en jugement avec vous, et vous enlever votre tunique, abandonnez encore votre manteau". (Matth. V , 40.) Mais il a donné plus que ses vêtements , puisqu'il a donné tout son sang. C'est cette même règle de conduite qu'il a prescrite à ses disciples; aussi l'apôtre disait-il aux Philippiens : " Conduisez-vous selon le modèle que vous avez vu en nous ". (Philip. III, 17.) Et en effet, rien de plus froid qu'un docteur qui ne sait que discourir: il est moins un philosophe„ qu'un comédien. Les apôtres out donc voulu agir avant que de parler; et véritablement ils avaient d'autant moins besoin de parler, que leurs actions elles-mêmes étaient fané éloquente prédication. On peut aussi, en ce même sens, appeler la passion du Sauveur son oeuvre par excellence; car c'est en souffrant qu'il a réalisé l'oeuvre admirable de son triomphe sur la mort, et assuré notre rédemption. " Jusqu'au jour où,il s'est élevé au ciel, instruisant, par le Saint-Esprit, les apôtres qu'il avait choisis ". " Les instruisant par le Saint-Esprit ", c'est-à-dire, leur révélant une doctrine toute spirituelle, et nullement humaine.
561 Cette parole peut encore s'entendre dans ce sens qu'il leur enseignait ce que lui communiquait l'Esprit-Saint. Et c'est ainsi que Jésus-Christ, parlant humblement de lui-même, disait:," Je chasse les démons par l'Esprit de Dieu ". (Matth. XII, 28.) Et, en effet, l'Esprit-Saint opérait en lui comme dans son sanctuaire. Mais quelles instructions donnait-il à ses apôtres? " Allez ", leur disait-il, " enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; leur enseignant à garder,tout ce que je vous ai confié ". (Matth. XXVIII, 19.) Combien est glorieuse cette mission des apôtres, qui reçoivent l'ordre d'évangéliser l'univers, et dont les paroles seront remplies de l'Esprit-Saint ! Car c'est ce qu'indique cette remarque de l'écrivain sacré :
" Jésus les instruisait par l'Esprit-Saint " , c'est-à-dire, que les paroles qu'il leur adressait étaient esprit et vie.
Or, saint Luc ne s'exprime ainsi que pour concilier aux apôtres la pleine confiance de son lecteur, et pour exciter en celui-ci le désir de connaître les secrets que Jésus-Christ leur a confiés.
Et en effet, les apôtres vont parler selon l'inspiration de l'Esprit-Saint, et ils nous révéleront les préceptes qu'ils reçurent du Sauveur " jusqu'au jour où il fut élevé dans le ciel ". Saint Luc ne dit pas: Jusqu'au jour où le Christ monta dans le ciel, parce qu'il ne parle encore de lui que comme homme. Sans doute Jésus-Christ., après sa résurrection, avait donné plusieurs instructions à ses apôtres ; mais aucun des évangélistes n'a écrit en détail et avec soin cette partie de sa vie.
Saint Jean et saint Luc s'y arrêtent; il est vrai , un peu plus que -les deux autres; et néanmoins leur récit est loin d'être précis et complet, car ils se hâtaient vers un autre but.
Ce sont donc les apôtres qui , en nous rapportant ce qu'ils avaient entendu, nous ont fait connaître les derniers enseignements de Jésus-Christ. " Auxquels il se montra vivant ". Après avoir parlé de l'ascension de Jésus-Christ, saint Luc mentionne sa résurrection; et parce qu'il avait dit: " Il fut élevé dans le ciel " , il ajoute aussitôt qu' " il se montra vivant à ses apôtres ", afin de prévenir ce doute qu'il ne se serait élevé dans le ciel que par un secours étranger. Car s'il s'est ressuscité lui-même , à plus forte raison a-t-il monté au ciel par sa propre vertu, puisque ce second miracle est moins étonnant que le premier.
4. Voyez-vous donc quels dogmes sublimes sont cachés sous cette simple parenthèse ! " Leur apparaissant durant quarante jours ". C'est que Jésus-Christ ne vivait pas au milieu d'eux comme avant sa résurrection. Aussi saint Luc ne dit-il pas : Leur apparaissant quarante jours, mais " durant quarante jours"; car il se montrait et disparaissait successivement. Et pourquoi? Parce qu'il voulait spiritualiser davantage leurs pensées, et rendre moins humain l'amour qu'ils lui portaient. Cette conduite attestait encore de sa part une profonde sagesse ; car elle disposait prudemment les apôtres à croire qu'il était ressuscité, et à confesser qu'il était plus qu'un homme. Or, le dogme de la résurrection de Jésus-Christ et celui de sa divinité semblaient se contredire ; car l'un s'appuyait sur des faits humains, et l'autre sur des faits tout opposés. Et cependant tous deux ont été établis en temps opportun.
Mais pourquoi Jésus-Christ ne s'est-il montré qu'aux apôtres, et non à tous les Juifs? Parce que le plus grand nombre, ignorant le mystère d'un Dieu homme, l'eussent pris pour un fantôme.
Et en effet, si d'abord les apôtres eux-mêmes furent troublés et demeurèrent incrédules, et s'ils ne se rendirent qu'après avoir touché ses plaies; et après avoir mangé avec lui, quels eussent été les sentiments de la multitude? C'est pourquoi Jésus-Christ voulut confirmer par de nouveaux miracles celui de sa résurrection, mais ces miracles n'ont pas eu seulement pour but de convaincre les apôtres, et ils sont encore pour nous tous une preuve certaine de la résurrection de Jésus-Christ. Cette même conviction qu'ils portèrent alors dans l'esprit de ceux qui en furent les témoins, se transmettra d'âge en âge à tous ceux qui les croiront. De là ce dilemme dont nous poursuivons les incrédules : Si Jésus-Christ n'est pas ressuscité, et s'il est encore mort, comment les apôtres ont-ils fait des miracles, en son nom? Mais ils n'ont fait aucun miracle. Comment donc le christianisme s'est-il établi ? Car son établissement est un fait qui tombe sous les yeux et dont on ne peut ni contester, ni récuser la réalité.
Ainsi l'incrédule qui nie les miracles se confond lui-même, car ce serait le plus grand de tous les miracles, que, sans miracle, l'univers se soit converti à la voix de douze hommes pauvres et ignorants ; et en effet, ces pêcheurs (562) n'ont point vaincu l'idolâtrie par l'argent, l'éloquence ou tout autre moyen naturel. Il faut donc reconnaître forcément en eux une vertu divine puisque leur couvre est au-dessus de toute force humaine. Jésus-Christ resta donc sur la terre encore quarante jours après sa résurrection, et il se montra fréquemment à ses apôtres, afin qu'ils pussent bien s'assurer de la vérité, et bien se convaincre qu'il n'était point un fantôme; mais, à cette première preuve, il voulut en ajouter une seconde, et, comme nous le dit saint Luc, " il mangea avec eux ". Aussi les apôtres ont-ils toujours soin de citer ce fait comme un témoignage certain de sa résurrection. " Nous avons mangé ", disent-ils, " et nous avons bu avec lui ". (Act. X, 41.)
Mais quel était l'objet de ces fréquentes apparitions ? Saint Luc nous l'apprend par ces mots : " Il leur apparaissait et leur parlait du royaume de Dieu ". Les apôtres étaient découragés et troublés par tout ce qui était arrivé ; et, en outre, Jésus-Christ allait les lancer sur de terribles champs de bataille : il leur découvre donc l'avenir pour les fortifier, et " leur commande de ne point quitter Jérusalem, mais d'y attendre la promesse du a Père ". D'abord, dans le premier instant de leur crainte et de leur frayeur, il les avait amenés dans la Galilée, afin qu'ils pussent écouter sa parole avec plus d'assurance et de liberté; mais, après qu'ils eurent entendu cette parole, et joui de ses entretiens pendant quarante jours, " il leur commanda de ne point quitter Jérusalem " ; et pourquoi ? Le général retient ses soldats dans les rangs jusqu'à ce qu'ils soient complètement armés, et il ne lance point sa cavalerie avant que chaque cheval n'ait reçu son cavalier ; et ainsi Jésus-Christ ne veut point que ses apôtres affrontent le combat sans avoir reçu l'Esprit-Saint, de peur qu'ils ne succombent sous la multitude de leurs ennemis. J'ajoute encore deux autres raisons : la première, qu'un grand nombre de Juifs devaient croire dans Jérusalem, et la seconde, pour qu'on ne dît pas qu'abandonnant leurs amis et leurs concitoyens, ils allaient par orgueil prêcher l'Evangile à des peuples étrangers. C'est 'pourquoi ils annonceront d'abord la résurrection de Jésus-Christ à ces mêmes Juifs qui l'ont mis à mort, qui l'ont crucifié et enseveli, et dans les lieux mêmes où ce déïcide a été commis. Disons aussi que rien ne frappa davantage les païens ; car, voyant la conversion (le ceux mêmes qui avaient crucifié Jésus-Christ, ils en conclurent la réalité de leur crime et la certitude des mystères de la croix et de la résurrection. Enfin, Jésus-Christ veut en dernier lieu prévenir cette objection que pouvaient lui faire les apôtres : Comment nous, qui sommes si peu nombreux et si faibles, pourrons-nous vivre au milieu de cette foule d'hommes pervers et homicides? Mais voyez comme le divin Sauveur aplanit d'avance et résout toutes les difficultés " en leur commandant d'attendre la promesse du Père, que vous avez ", dit-il, " entendue de ma bouche ". Et quand est-ce qu'ils l'ont entendue? Lorsqu'il leur avait dit : " il vous est avantageux que je m'en aille, car, si je ne m'en vais, l'Esprit consolateur ne viendra pas en vous "; et encore : " Je prierai mon Père et il vous enverra un autre Consolateur qui demeurera avec vous ". (Jean, XVI, 14, 16.)
5. Et maintenant pourquoi l'Esprit-Saint ne fut-il pas donné en présence même de Jésus-Christ, ou du moins immédiatement après son ascension. Car Jésus-Christ ne monta au ciel que le quarantième jour, et le Saint-Esprit ne descendit sur les apôtres que le cinquantième; en outre, puisque l'Esprit-Saint n'avait pas encore été donné, comment Jésus-Christ avait-il pu dire : " Recevez l'Esprit-Saint ? " (Jean, XX, 22.) Je réponds à cette dernière objection que, par cette parole, Jésus-Christ disposait et préparait ses apôtres à recevoir l'Esprit-Saint. Car si le prophète Daniel trembla à la vue d'un ange, combien plus l'approche d'une si grande grâce devait-elle troubler les apôtres ! On peut répondre aussi que le Sauveur parlait de ce qui devait arriver, comme d'une chose déjà faite. C'est ainsi qu'il avait dit à ces mêmes apôtres : " Foulez aux pieds les serpents et les scorpions, et toute la puissance de l'ennemi". (Luc, X, 19.)
Mais pourquoi la descente du Saint-Esprit n'eut-elle pas lieu immédiatement? C'est qu'il fallait que, par l'ardeur de leurs désirs, les apôtres méritassent de la recevoir. De plus, l'Esprit-Saint ne descendit sur eux que lorsque Jésus-Christ les eut quittés, car s'il fût venu pendant que le divin Sauveur était au milieu d'eux, ils l'eussent beaucoup moins désiré; et il différa même huit ou neuf jours après l'ascension, parce que rien ne nous porte plus à Dieu que le sentiment du besoin. Ainsi Jean (563) le précurseur n'envoie ses disciples à Jésus-Christ qu'au moment où sa captivité leur rendait ce secours nécessaire. D'ailleurs, il convenait que notre nature prît d'abord possession du ciel, et qu'ainsi fût accompli l'acte de notre réconciliation ; alors seulement la venue de l'Esprit-Saint pouvait inonder les coeurs d'une joie pure. Et en effet, si Jésus-Christ eût attendu pour se retirer la venue de l'Esprit-Saint, la présence de celui-ci eût apporté aux apôtres moins de consolation, car ils étaient si fortement attachés à leur divin Maître, qu'ils ne pouvaient s'en séparer qu'avec une peine extrême.
Aussi leur disait-il lui-même pour les consoler : " Il vous est avantageux que je m'en aille ". (Jean, XVI, 17.) Il voulut donc retarder de quelques jours l'envoi de l'Esprit-Saint, afin que, pénétrés et de douleur pour son absence et du vif sentiment de leur faiblesse, ils éprouvassent, comme je l'ai dit, une joie pure et parfaite.
Mais si l'Esprit-Saint était inférieur au Fils, il n'eût pu être pour les apôtres une consolation suffisante; et comment Jésus-Christ leur eût-il dit : " Il vous est avantageux que je m'en aille? " C'est pourquoi il était réservé à ce divin Esprit clé répandre en eux les plus vives lumières de la science et de la doctrine, afin qu'ils ne le crussent pas inférieur au Fils. Il n'était pas moins nécessaire que Jésus-Christ leur commandât de rester à Jérusalem, en même temps qu'il leur promettait de leur envoyer le Saint-Esprit. Autrement ils se fussent dispersés après son ascension ; mais l'attente de ce divin Esprit fut comme un lien qui les retint dans Jérusalem. Ainsi, Jésus-Christ commanda à ses apôtres " d'attendre la promesse du Père , que vous avez ", dit-il , " entendue de ma bouche. Car Jean ", ajouta-t-il, " a baptisé dans l'eau; mais vous serez baptisés dans le Saint-Esprit sous peu de jours ". (Act. I, 5.) Le Sauveur déclare ici quelle distance le sépare du précurseur; et ce n'est point obscurément, comme quand il avait dit : " Le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui ". (Matth. XI, 11.) Mais il parle manifestement : " Jean ", dit-il, " a baptisé dans l'eau , mais vous serez baptisés dans le Saint-Esprit ". Ainsi, il n'allègue donc plus l'autorité du précurseur, et se contente de le nommer, rappelant ainsi les divers témoignages qu'il lui a rendus. Il révèle ainsi à ses apôtres leur propre supériorité sur Jean-Baptiste, parce qu'ils doivent être baptisés dans l'Esprit-Saint. Observez encore que Jésus-Christ ne leur dit ras : Je vous baptiserai dans l'Esprit-Saint; mais : " Vous serez baptisés ". Et cette parole est pour nous une leçon d'humilité : car il est évident, par le témoignage même du précurseur, que c'était Jésus qui baptiserait.
" Il vous baptisera ", avait-il dit, " dans le Saint-Esprit et dans le feu ". (Luc, III, 16.) Aussi, le Sauveur se contente-t-il de nommer saint Jean.
L'Evangile nous raconte donc les actions et les discours de Jésus-Christ, et les Actes des Apôtres contiennent le récit des opérations diverses du Saint-Esprit. Sans doute, ce divin Esprit n'avait point cessé d'agir, de même que le Christ continue encore sa puissante action; mais il avait agi jusqu'alors par l'humanité sainte du Sauveur, en laquelle il résidait, comme dans son sanctuaire, et maintenant il agit par ses apôtres. Il s'était reposé dans le sein virginal de Marie, et y avait formé le corps du Sauveur Jésus, en qui il habitait, comme dans son tempe; mais il descendit alors sur les apôtres. il avait apparu autrefois sous la figure d'une colombe , et dans ce jour il se montra sous celle de langues de feu. Pourquoi ces symboles différents? Parce qu'au baptême de Jésus-Christ, il annonçait le règne de la douceur, et qu'au jour de la Pentecôte, il prophétisait la sévérité de la vengeance. Et c'est avec raison qu'on nous parle ici de jugement; car, si la miséricorde divine surabonde seule dans la rémission des péchés, il est juste, quand une âme a reçu les dons dé l'Esprit-Saint, examiner et d'apprécier l'usage qu'elle en fait.
Mais comment Jésus-Christ a-t-il pu dire : " Vous serez baptisés " , puisqu'il n'y avait point d'eau dans le cénacle? C'est que l'Esprit-Saint supplée à l'élément de l'eau. Et c'est ainsi qu'on dit de Jésus qu'il est Christ, quoiqu'il n'ait reçu aucune onction d'huile, parce que l'Esprit-Saint s'est reposé en lui. Au reste, il est facile de prouver que les apôtres ont également reçu le bapiême de l'eau, mais antérieurement. La pratique aujourd'hui est d'administrer en même temps le baptême et la confirmation, mais il n'en a pas été ainsi des apôtres, car ils furent d'abord baptisés par Jean-Baptiste. Et ne nous en étonnons point, les publicains et les courtisanes accouraient à son baptême, à plus forte raison ceux (564) qui devaient être baptisés dans l'Esprit-Saint. Mais comme le Sauveur avait souvent entretenu ses apôtres de la venue de l'Esprit-Saint, ils eussent pu penser qu'il s'en tiendrait encore à une promesse qui ne se réaliserait jamais. C'est pourquoi il a soin d'ajouter que " ce sera sous peu de jours ". Toutefois, il ne précise point le jour, afin d'exciter leur vigilance; mais il le leur annonce comme proche, pour entretenir leur courage; et s'il ne le leur fait point connaître plus explicitement, c'est qu'il veut qu'ils se tiennent toujours prêts et disposés. A ce premier motif de confiance), la brièveté du retard, il en ajoute un second, l'assurance " de la promesse qu'ils a ont entendue de sa bouche n. Car ce n'est plus ici, semble-t-il leur dire, une simple parole, mais une promesse solennelle. Quant à nous, ne nous étonnons point que Jésus-Christ nous cache le jour de son dernier avènement, puisqu'il n'a point voulu révéler à ses apôtres le jour si proche de la descente du Saint-Esprit. Et son silence à cet égard a eu pour but de les maintenir dans une attente vive et inquiète.
6. Et en effet, la grâce, je ne saurais trop le dire, la grâce ne se communique qu'aux âmes attentives et vigilantes. Aussi, le prophète Elie dit-il à son disciple : " Si tu me vois, lorsque je serai enlevé, tu auras ce que tu as demandé ". (IV Rois, II, 10.) Le Sauveur lui-même adressait presque toujours cette question à ceux qui l'approchaient : Croyez-vous? car si nous ne désirons vivement le bienfait que nous sollicitons, nous n'en apprécierons que faiblement le prix et l'importance. C'est ainsi encore que saint Paul ne recouvra pas la vue sur-le-champ, mais il resta aveugle pendant trois jours; et durant cet intervalle , la crainte le purifiait de ses péchés, et le disposait à recevoir l'Esprit-Saint. L'ouvrier qui teint en pourpre, fait subir aux étoffes une certaine préparation afin qu'elles retiennent mieux l'éclat de la couleur. Et c'est ainsi que Dieu veut que d'abord notre âme se dispose par une active vigilance à recevoir la plénitude de ses grâces. Il n'envoya donc point tout aussitôt l'Esprit consolateur, et attendit jusqu'au jour de la Pentecôte.
Peut-être demanderez-vous pourquoi nous ne conférons pas le baptême en ce jour, mais seulement à la fête de Pâques?
La raison en est que si la grâce du sacrement est la même dans ces deux jours, le jeûne qui précède le second y dispose mieux l'âme. Un second motif, non moins grave, se tire du temps même de la Pentecôte. Quel est-il? Nos pères ont considéré le baptême comme un frein puissant contre les passions, et une forte leçon de morale, en sorte qu'à l'époque même des plaisirs, il puisse nous retenir dans les bornes de la tempérance chrétienne. C'est pourquoi, lorsque nous devons nous nourrir de Jésus-Christ, et nous asseoir à sa table sainte, nous évitons les moindres péchés, et nous nous préparons à la communion par le jeûne, la prière et la vigilance. Celui que le prince nomme à une charge importante, ne néglige rien de ce qu'exige sa nouvelle dignité; et l'argent, le temps et les soins ne lui coûtent point pour se mettre à la hauteur de sa position. Mais quels châtiments ne méritons-nous pas, nous qui nous approchons de la table sainte avec tant de négligence, qui nous préparons si peu à recevoir cet aliment céleste, et qui, après l'avoir reçu, sommes si tièdes et si lâches?
Mais si nous sommes lâches après la communion, c'est qu'avant de nous y présenter, nous n'avons pas veillé sur nous-mêmes. Aussi, en voit-on plusieurs retourner presque immédiatement à leur premier vomissement. On dirait qu'ils n'ont été délivrés de leurs anciens péchés que pour tomber dans un état plus grave encore, et se rendre dignes de plus rigoureux supplices. Et, en effet, rien n'irrite plus le courroux du souverain Juge que cette coupable négligence après la grâce d'une heureuse guérison.
Aussi réalisent-ils à leur égard cette menace de Jésus-Christ au paralytique : " Voilà que vous êtes guéri; ne péchez plus désormais, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pis ". (Jean, V, 14.) Le Sauveur fit aussi la même prédiction aux Juifs, et leur annonça que leur ingratitude serait punie des plus terribles châtiments. " Si je n'étais venu", dit-il, " et si je ne leur eusse parlé, ils ne seraient pas coupables ". (Jean, XV, 22.) Le péché de rechute est donc empreint d'une double et quadruple malice. Et comment? Parce qu'après avoir reçu l'honneur de la régénération spirituelle, nous devenons ingrats et pécheurs. Aussi le baptême n'est-il point pour nous un titre à un châtiment moins sévère.
Observez, en effet, que ce sacrement efface (565) tous les péchés, quelque graves qu'ils soient l'homicide ou l'adultère. Oui, il n'est aucun péché, ni aucune impiété que le baptême ne puisse remettre, parce que la grâce divine est pleine et entière. Supposons donc maintenant qu'après votre baptême vous retombiez dans ces mêmes crimes, sans doute le pardon qui vous a été précédemment accordé, n'est point révoqué, " car les dons de Dieu et sa grâce sont sans repentir " (Rom. XI, 29); mais vous n'en mériterez pas moins, pour ces nouveaux péchés, un même châtiment plus rigoureux que si les premiers ne vous eussent pas été pardonnés. Car ici ce n'est plus un simple péché, mais un double et triple caractère de malice. Au reste, l'apôtre nous apprend combien est grande la punition de ces péchés. "Celui ", dit-il, " qui viole la loi de Moïse, est mis à mort sans miséricorde, sur la déposition de deux ou trois témoins; songez donc combien mérite de plus grands supplices celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, profané le sang de l'alliance, et outragé l'esprit. de la grâce ". (Hébr. X, 28, 29.)
Je crains que quelques-uns n'interprètent mes paroles comme un conseil de différer leur baptême. Mais telle n'est point mon intention, et je veux seulement exhorter ceux qui l'ont reçu à persévérer dans la tempérance et la douceur chrétiennes.
J'appréhende, me direz-vous, de ne pas conserver l'innocence de mon baptême. Vous la conserverez en recevant ce sacrement dans de pieuses dispositions. Mais je ne le reçois point par un effet de cette même appréhension. Eh quoi ! ne craignez-vous pas de mourir sans baptême? Le Seigneur est miséricordieux, me répondrez-vous. C'est pourquoi vous devez recevoir le baptême, car le Seigneur est bon et secourable. Or, quand il est question d'agir sérieusement, vous oubliez cette bonté, et quand il ne faut que différer selon vos désirs, vous vous en faites un prétexte et un motif. Mais aujourd'hui le moment est favorable pour user de cette bonté, et plus nous aurons fait ce qui dépend de nous, et plus aussi elle s'épanchera large et abondante. Celui qui se confie à la miséricorde divine, obtiendra par la pénitence le pardon des péchés commis après le baptême, mais celui qui veut raffiner sur cette même miséricorde, s'expose, s'il meurt sans la grâce du baptême, à d'inévitables supplices.
Et pourquoi hasarder ainsi votre salut? Car il est impossible, oui, il est impossible, selon moi, que, bercé par de telles espérances, vous fassiez quelque chose de vraiment grand et généreux.
Que ne bannissez-vous ces craintes chimériques? Et pourquoi attendre un avenir incertain? Ne vaut-il pas mieux échanger la crainte contre l'activité et le travail qui vous rendront devant Dieu grand et élevé? Est-ce que vous préféreriez la crainte au travail ? Mais si l'on vous mettait dans une maison qui menace ruine et qu'on vous dît : Attendez indolemment que la charpente tombe sur votre tête, car elle peut tomber comme elle peut tenir encore, ou bien remuez-vous et passez dans un bâtiment plus sûr. Je vous le demande, choisiriez-vous une indolence pleine de dangers, plutôt qu'un travail plein de sécurité ? Eh bien ! agissez de même aujourd'hui, car l'avenir est incertain et ressemble à une maison qui menace ruine; mais la réception du baptême, quelque laborieuse qu'elle soit, nous préserve de tout danger.
7. Sans doute, fasse le ciel que nous ne péchions point après notre baptême ! Mais si ce malheur nous arrivait, ne nous décourageons pas, car le Seigneur est miséricordieux, et il nous facilite mille moyens d'obtenir notre pardon. Au reste, de même que le chrétien qui pèche après son baptême mérite d'être puni plus sévèrement que le catéchumène, ainsi ceux qui connaissent les voies de la pénitence et ne veulent point les suivre, sont dignes de plus rigoureux châtiments. Et en effet, autant est immense la bonté de notre Dieu, autant, si nous n'en profitons point, s'accroîtront nos supplices. Que dis-tu, ô homme? Rempli de malice et de misères, soudain tu es rentré en grâce avec ton Dieu, et par un don gratuit de sa bonté, et non par tes propres efforts, tu as été élevé à l'honneur de partager son héritage, et voilà que de nouveau tu retombes dans tes premiers désordres, quoique tu n'ignores pas que tu en seras sévèrement puni. Cependant, ce même Dieu, loin de te repousser, multiplie sous tes pas les voies de la pénitence et les moyens de recouvrer son amitié; mais toi, tu ne veux te donner ni action, ni mouvement.
Comment mériter ton pardon? Et comment échapper aux justes railleries des gentils qui traitent ta conduite de mensonge et d'hypocrisie? Si votre religion, nous disent-ils, est la véritable, pourquoi un si grand nombre négligent-ils de s'y faire initier? Certes, vos (566) mystères sont sublimes et bien dignes d'être recherchés. Mais nul ne témoigne un sincère désir de se purifier par le baptême, et chacun le renvoie même à ce moment suprême, qui est bien plus l'heure de faire un testament que de demander l'initiation sacrée. Car celle-ci exige un esprit sain et une âme sobre et vigilante. Ainsi parlent les gentils; et moi j'ajoute que, dans l'état où vous demandez le baptême, vous ne voudriez pas faire un testament de peur de donner prise à quelques chicanes. C'est pourquoi on a soin d'ajouter cette clause à tout testament: Moi vivant, et jouissant de toutes mes facultés, j'écris les présentes dispositions. Comment donc le catéchumène, qui n'a pas la conscience de ses actions, pourra-t-il dignement recevoir le saint baptême ?
Mais si les lois interdisent à celui qui ne possède point le plein usage de sa raison, de disposer de choses terrestres et de sa propre fortune, quand il s'agit du royaume des cieux et de ses biens infinis, serez-vous capable, affaibli par la maladie, de recevoir pleinement l'instruction chrétienne? Comment pourrez,vous dire que vous êtes enseveli avec Jésus-Christ, puisque vous êtes sur le point de quitter la vie? Que dis-je? les paroles ne suffisent pas et la reconnaissance doit se manifester par les oeuvres. Mais vous agissez comme celui qui se fait inscrire pour la milice lorsque la guerre est terminée, ou comme l'athlète qui se dépouille de ses vêtements quand les spectateurs quittent le cirque. Et en effet, le soldat ne revêt point son armure pour prendre incontinent la fuite, mais il veut combattre l'ennemi et remporter la victoire. Au reste, n'accusez point mes paroles d'être intempestives, parce que nous ne sommes plus au temps du carême; car c'est pour moi une peine extrême que de vous voir observer si scrupuleusement à cet égard les temps et les moments. L'eunuque dont il est parlé au livre des Actes était en voyage, et toutefois il n'attendit pas une circonstance plus favorable. Et le geôlier de la prison où l'apôtre était détenu, le voyant battu de verges, chargé de fers et exposé à une longue captivité, se hâta de recevoir le baptême. Mais ici, on ne peut alléguer ni les embarras du voyage, ni les rigueurs de la prison, et l'on diffère jusqu'au dernier soupir.
8. Doutez-vous encore de la divinité de Jésus-Christ?
Eh bien ! sortez de ce lieu, n'écoutez plus la parole sainte, et rasez votre nom de la liste des catéchumènes. Mais si vous croyez au Christ Dieu et homme, et si vous êtes éclairé sur la religion, pourquoi ces retards, ces délais et cette négligence? Je crains, dites-vous, de retomber dans le péché. Eh ! vous ne craignez pas un malheur plus grand encore, celui de quitter la vie tout chargé du poids de vos iniquités. Car l'on est plus coupable de ne pas recevoir la grâce qui nous est offerte, que d'échouer dans ses efforts pour la conserver. Dites-moi , que répondrez-vous au Seigneur quand il vous demandera pourquoi vous ne vous êtes pas approché du sacrement de la régénération, ou pourquoi vous n'en avez pas entièrement rempli les engagements? Ici vous pourrez alléguer la difficulté des commandements et des vertus ; mais il n'en est pas de même à l'égard du baptême, puisqu'il est une grâce toute gratuite et un plein affranchissement.
Vous craignez de retomber dans le péché c'est bon à dire après le baptême; et c'est alors en effet que vous devrez craindre de perdre votre liberté. Mais aujourd'hui pourquoi craindre d'en recevoir le don gratuit? Eh quoi! avant le baptême vous êtes pieux et fervent, et après le baptême vous seriez tâche et négligent! Vous voulez attendre l'époque du carême.
Et pourquoi ? Ce temps est-il plus privilégié qu'un autre?
Car ce ne fut pas au temps de Pâques, mais dans un autre, que les apôtres reçurent cette grâce. Ces huit mille hommes convertis par saint Pierre, le centurion Corneille, l'eunuque de la reine Candace et une multitude d'autres, n'ont pas été baptisés dans les solennités pascales. C'est pourquoi ne différons pas jusqu'à ce terme encore éloigné, de peur que, retardant toujours, nous ne soyons surpris par la mort vides de ce bienfait et privés de cette grâce. Ah! vous ne sauriez croire combien je souffre lorsque, apprenant qu'un d'entre vous est mort sans baptême, je songe aux épouvantables tourments et aux inévitables supplices de l'enfer ! Mais mon anxiété n'est pas moins douloureuse quand j'en vois d'autres toucher à leurs derniers moments et ne témoigner aucun désir du baptême.
Aussi comme les choses se passent alors tout contrairement à la dignité de ce sacrement ! Car le baptême devrait toujours être une occasion de joies pieuses, de réjouissances et de (567) fêtes, et voilà que l'épouse du malade apprenant qu'on se hâte sur l'avis du médecin, se répand en larmes et en soupirs, comme à l'approche d'un malheur. Bientôt, en effet, toute la ' maison retentit de cris et de gémissements, et l'on dirait qu'un criminel condamné à mort est conduit au supplice. Cependant le malade lui-même devient plus souffrant, et la guérison, quand elle a lieu, augmente son anxiété et semble le frapper d'un coup terrible. C'est que, ne s'étant point préparé au sacrement, il ne montre qu'une honteuse faiblesse et fuit les luttes de la vertu. Voyez-vous donc quels artifices déploie le démon, et combien il rend aux yeux dos païens notre foi risible et ridicule ! Mais si nous voulons nous soustraire à toutes ces dérisions, vivons selon les préceptes du divin Sauveur.
Or, il a institué le baptême non pour crue nous le recevions à nos derniers moments, mais pour qu'après l'avoir reçu nous produisions des fruits de vie. Et comment direz-vous à un mourant : Couvrez-vous de fruits? Et cependant ne savez-vous pas que " les fruits de l'Esprit-Saint sont la charité, la joie et la paix?" (Gal. V, 22.)
Mais hélas! tout le contraire arrive. Une épouse verse des larmes quand elle devrait se réjouir; des enfants sanglotent, quand ils devraient se livrer à la joie; et le malade lui-même, déjà entouré des ombres de la mort, ne manifeste que trouble et qu'inquiétude; ce jour devrait être pour lui un jour de fête, et il s'abandonne à un profond chagrin, parce qu'il va laisser ses enfants orphelins, son épouse veuve et sa maison déserte. Est-ce ainsi, je vous le demande, qu'on s'approche des saints mystères et que l'on s'asseoit à la table eucharistique? En vérité, ce n'est pas supportable. Lorsque l'empereur adresse aux prisonniers 'des lettres de grâces, c'est un sujet de joie et d'allégresse. Et quand, du haut des cieux, le Seigneur envoie son divin Esprit et nous remet, non une dette pécuniaire, mais tous nos péchés, vous n'accueillez cette grâce que par des pleurs et des gémissements. N'est-ce pas là une révoltante anomalie? Je ne dis pas encore que l'eau baptismale n'est versée que sur un cadavre et qu'un sacrement est profané, car le ministère du prêtre n'est pas ici en cause, et je n'attaque que l'indifférence de quelques-uns. C'est pourquoi, je vous en conjure, élevez-vous au-dessus de toutes ces difficultés et approchez-vous du baptême avec un saint empressement. L'ardeur que nous aurons montrée sur la terre pour mener une vie chrétienne, nous donnera l'assurance de parvenir un jour au bonheur céleste. Puissions-nous tous l'obtenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l'empire, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE II. OR, CEUX QUI éTAIENT PRéSENTS, L'INTERROGEAIENT, DISANT : SEIGNEUR, SERA-CE DANS CE TEMPS-CI QUE VOUS RéTABLIREZ LE ROYAUME D'ISRAEL? (ACT. I, 6.)
563 ANALYSE. 1 . Saint Chysostome, dans cette Homélie, développe d'abord les raisons qui ont porté le Sauveur à ne pas répondre directement à la question que lai faisaient les apôtres, s'il allait rétablir le royaume d'Israël, et il rapproche sa réponse évasive de celle qu'il leur fit quand ils l'interrogèrent sur la fin du monde.
2. Il décrit ensuite l'admirable spectacle de l'Ascension ; et il tire une preuve de la divinité de Jésus-Christ de ce qu'il s'éleva par sa propre vertu, et sans le secours d'un char de feu, comme le prophète Elle.
3. La vue de deux anges sous une forme humaine, vint alors consoler les apôtres consternés de ne plus voir Jésus, en les assurant qu'il reviendra, au dernier jour, de la même manière, c'est-à-dire, en son humanité sainte.
4. Mais il ne pourrait reparaître en cette humanité, s'il n'était véritablement ressuscité; c'est pourquoi l'orateur s'élève contre les Manichéens qui niaient la résurrection des corps, parce qu'ils regardaient la chair comme essentiellement mauvaise, et comme l'oeuvre du principe du mal. — Ce principe, ils le faisaient coéternel avec Dieu, et soutenaient que Dieu n'était bon que pour le combattre.
5. L'Orateur, pour réfuter ces blasphèmes, en montre l'extravagance, et prouve que sans le secours des sens corporels l'âme ne pourrait rien savoir, ni rien apprendre. — Enfin, il démontre que le mal ne peut exister exclusivement sans le bien, puisqu'il en renferme toujours quelque partie, et il termine par une profession de foi sur la résurrection des corps, dont celle de Jésus-Christ est le fondement et le modèle.
1. Les apôtres, voulant interroger Jésus-Christ, l'entourèrent tous ensemble, afin d'en obtenir une réponse, ne fût-ce que par unanimité de leur prière. Car ils n'ignoraient point que dans sa bouche cette parole : " Nul ne sait le jour " (Matth. XXIV, 36), signifiait moins un refus formel et une complète ignorance qu'une réponse évasive. Ils s'approchent donc de nouveau et renouvellent leur demande. Mais ils n'eussent jamais osé la lui adresser s'ils n'avaient cru à sa prédiction; et parce qu'il leur avait promis que bientôt ils recevraient l'Esprit-Saint, ils se croyaient déjà dignes de connaître ce jour et de jouir de la liberté promise. C'est qu'ils ne voulaient pas se lancer dans de nouveaux périls et ne songeaient qu'à goûter quelque repos. Et en effet, ils n'oubliaient point les dangers qu'ils avaient courus et même le péril de mort auquel ils avaient été exposés. Aussi, sans faire aucune mention de l'Esprit-Saint, posent-ils ainsi la question : " Seigneur, sera-ce dans ce temps-ci que vous " rétablirez le royaume d'Israël ? " Ils ne disent pas : Quand rétablirez-vous ? mais : Sera-ce présentement que vous rétablirez; tant ils désiraient connaître ce jour ! C'est pourquoi ils abordent le Sauveur tous ensemble et comme pour lui faire honneur.
Je pense toutefois qu'ils ne comprenaient pas clairement en quoi consistait ce royaume, car ils n'avaient pas encore été instruits par l'Esprit-Saint. Observons aussi qu'ils ne disent pas : Quand cela arrivera-t-il ? mais : " Sera-ce dans ce temps-ci que vous rétablirez le royaume d'Israël? " Comme si déjà l'époque était passée. Au reste, cette demande prouve qu'ils étaient encore attachés aux choses de la terre, quoique bien moins qu'auparavant. Et cependant, quelque imparfaits qu'ils soient, ils se font déjà de Jésus-Christ des idées plus hautes; et lui-même, les voyant plus avancés dans les voies spirituelles, leur tient un langage plus sublime. Il ne répète donc point ce mot :
" Le Fils de l'homme ne connaît pas ce jour ", mais il leur dit : " Ce n'est point à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a disposés dans sa puissance ". C'est comme s'il leur eût dit : Vous demandez (569) à connaître une chose au-dessus de votre portée. Vous m'objecterez qu'ils avaient déjà connu des mystères bien plus relevés. Et si vous en doutez, direz-vous, voici quelques indications sommaires qui vous le prouveront. Oui, je vous le demande, quels mystères plus sublimes que ceux qui leur avaient été révélés. Car ils savaient que Jésus-Christ était Fils de Dieu et méritait les honneurs divins; ils savaient qu'il ressusciterait, qu'il monterait au ciel, et qu'il s'assoierait à la droite de Dieu le Père.
Ils savaient, prodige vraiment incroyable, que dans la personne de Jésus-Christ, notre chair, élevée au plus haut des cieux, serait adorée des anges, et que cet Homme-Dieu reviendrait sur la terre pour juger tous les hommes. Enfin, ils savaient que dans ce grand jour, assis eux-mêmes sur des trônes, ils jugeraient les douze tribus d'Israël, et que les gentils prendraient la place des Juifs rejetés.
La connaissance d'un avenir si admirable tient vraiment du miracle, et il semble qu'il est moins étonnant de savoir l'époque précise où un royaume sera rétabli. De plus, l'apôtre a connu des secrets qu'il n'est pas permis à l'homme de révéler, les choses qui ont précédé la création du monde.
Est-il donc plus difficile d'en connaître la fin que le commencement ? Il le paraît, vous répondrai-je , puisque Moïse, qui nous a donné la chronologie du monde, n'en marque point la fin. Salomon possédait aussi ces mêmes connaissances, car il dit : " Je raconterai ce qui a été dès le commencement du monde ". (Eccli. LI, 11.) Quant aux apôtres, ils connurent plus tard que l'avènement du Seigneur était proche, comme le prouve cette parole de saint Paul : " Le Seigneur est proche, soyez sans inquiétude ". (Philip. IV, 5, 6.) Mais alors ils ne le connaissaient pas, quoiqu'ils en eussent vu les signes avant-coureurs.
Observons aussi qu'au sujet de l'Esprit-Saint, Jésus-Christ s'était contenté de dire à ses apôtres, sans rien préciser, qu'ils le recevraient " sous peu de jours ". Et c'est pour les tenir dans l'attente qu'il adopte cette ligne de conduite. Car ce n'était plus, il est vrai, le dernier jour du monde qu'ils voulaient connaître, mais celui de sa royauté temporelle, comme le prouve leur demande : " Sera-ce en ce temps-ci que vous rétablirez le royaume d'Israël ? " Il ne leur fit donc aucune réponse positive. Quand ils l'avaient interrogé sur la fin du monde, il leur avait répondu sévèrement, pour éloigner d'eux la pensée que leur délivrance était proche. Et il les avait lancés dans les périls de la prédication évangélique. Ici, nous retrouvons la même conduite, mais avec un langage plus doux. Et en effet, il semble craindre que sa réponse ne leur paraisse une injure, ou un vain subterfuge; aussi, entendez la promesse qu'il leur fait d'un Consolateur qui les remplira de joie. " Vous recevrez ", leur dit-il, " la vertu du Saint-Esprit venant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, et dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre". (Act. I, 8.) Et aussitôt, pour prévenir une seconde interrogation, il, s'éleva vers les cieux.
Lorsqu'ils l'avaient interrogé sur le dernier jour du monde, il leur avait fait cette réponse toute pleine de terreur et d'obscurité : Je né le sais pas; et ici il disparaît soudain à leurs regards. Car ils avaient un tel désir de connaître ce secret, qu'ils seraient revenus à la charge; néanmoins, il était absolument nécessaire qu'il leur fût caché.
Et en effet, je vous le demande, les gentils ont-ils plus de peine à croire le dogme de la fin du monde que celui d'un Dieu fait homme, né d'une vierge, et,conversant parmi les hommes. Certes, c'est bien ce dernier mystère. Vous ne sauriez en douter, et je rougis de tant insister sur une chose aussi simple. Les apôtres eussent pu dire à Jésus-Christ: Pourquoi nous tenez-vous en suspens? et c'est pour prévenir cette parole qu'il leur parle " Des temps que le Père a disposés dans sa puissance ". Au reste, la puissance du Père et celle du Fils sont donc égales: " Car comme le Père ressuscite les morts et les vi" ville, ainsi le Fils vivifie ceux qu'il veut ". (Jean, V, 21.) Mais s'il y a égalité de puissance dans les actions, comment n'existerait-elle pas dans la science des événements, puisque la résurrection d'un mort est bien supérieure à la connaissance du jour où le royaume d'Israël sera rétabli ? Pourquoi donc le Fils de Dieu, qui opère ce premier et si étonnant prodige, ne ferait-il pas à plus forte raison le second?
2. La parabole suivante vous aidera à me comprendre. Lorsqu'un enfant pleure et nous demande un objet qui ne lui est pas utile, nous cachons cet objet, et montrant nos mains vides, nous lui disons : Je ne l'ai pas. Jésus-Christ en agit ainsi envers ses apôtres. Mais (570)
comme ce même enfant, si on ne lui présente rien, redouble ses pleurs et ses cris, parce qu'il croit qu'on se moque de lui, nous nous éloignons sous prétexte que quelqu'un nous demande, et au lieu de l'objet qu'il désirait, nous lui en offrons un autre. Nous avons même bien soin, pour écarter ses premiers désirs, de louer cet objet au-dessus de celui qu'il demandait, et nous nous esquivons aussitôt. Ainsi se conduisit le divin Sauveur. Ses apôtres l'interrogeaient curieusement, et il leur répondit qu'il ne pouvait satisfaire leur curiosité. D'abord cette parole les consterna, ruais bientôt ils renouvelèrent leur demande; et de son côté , Jésus-Christ réitéra la même réponse.
Cependant il ne cherche plus à les épouvanter, et après leur avoir rappelé :es oeuvres, il leur donne une raison plausible de son refus : c'est que " le Père a disposé ces temps dans sa puissance ".
Eh quoi ! ô Jésus, n'êtes-vous pas initié aux secrets du Père? Vous connaissez le Père, et il vous cacherait ses décrets? vous avez dit " Personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils " ; et encore : " L'Esprit pénètre toutes " choses, même les profondeurs de Dieu " ; et il n'y aurait que ce secret qui vous serait caché? (Luc, X; 22; I Cor. II, 10.) Cela ne peut être; et tel n'est point le sens de sa réponse.
Mais Jésus-Christ a feint de ne pas connaître ce jour pour éloigner des questions intempestives. C'est pourquoi les apôtres n'osèrent plus l'interroger, de peur de s'attirer ce reproche : " Et vous aussi, vous avez perdu le sens ". (Matth. XV, 16.) Car ils ne l'abordaient alors qu'avec bien plus de réserve qu'auparavant. " Mais vous recevrez ", ajoute-t-il, " la vertu "de l'Esprit-Saint qui viendra en vous". Tout à l'heure il refusait de répondre à leurs questions, et maintenant, comme un maître qui seul est juge de ce qu'il doit dire à son élève, il leur révèle un secret dont la connaissance était utile pour calmer leurs frayeurs et étayer leur faiblesse. C'est aussi afin de mieux les rassurer et de raffermir leur courage, qu'il voile les difficultés de l'avenir. Comme il allait les quitter, il ne leur adresse nulle parole sévère, et avec un art infini il tempère le blâme par l'éloge.
Ne craignez , point, leur dit-il, " car vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint qui viendra en vous , et vous serez mes témoins dans Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie ". Auparavant il leur avait dit : " N'allez point vers les nations, et n'entrez point dans les villes des Samaritains ". (Matth. X, 5.) plais aujourd'hui il veut qu'ils prêchent l'évangile dans toute la Judée, dans la Samarie, et, ce qu'il dit pour la première fois, "jusqu'aux extrémités de la terre ".
Ce fut après cette solennelle parole que, prévenant toute nouvelle question, " il s'éleva en leur présence, et une nuée le déroba à leurs yeux ". Eh bien ! les apôtres n'ont-ils pas rempli leur mission, et prêché l'évangile?
Certes , Jésus-Christ leur avait confié une oeuvre vraiment grande ! Jérusalem, avait-il dit, a été témoin de votre faiblesse, et c'est à elle que vous adresserez tout d'abord la parole que vous porterez ensuite jusqu'aux extrémités de la terre. fuis, pour affermir leur croyance en ses paroles, " il s'éleva en leur présence ". Jésus-Christ, qui n'était point ressuscité sous le regard de ses apôtres , voulut donc monter au ciel en leur présence. C'est que dans ce dernier mystère il devait y avoir autre chose que le témoignage des yeux. Les apôtres, qui virent l'accomplissement du miracle de la résurrection, n'en avaient pas vu le commencement: et le contraire arriva dans l'ascension; il leur eût été vraiment inutile d'assister au prodige de la résurrection, puisque Jésus-Christ devait en personne le leur raconter, et que d'ailleurs le tombeau vide le proclamait lui-même. Mais une parole divine pouvait seule nous apprendre ce qui suivit l'ascension. Et en effet l'oeil ne pouvait atteindre ces hauteurs incommensurables, ni s'assurer que le Christ s'était véritablement élevé jusqu'aux cieux. Aussi qu'est-il arrivé? Les apôtres savaient que celui qui s'élevait était Jésus-Christ, et ils s'en rapportaient sur ce point au témoignage de ses propres paroles; mais, parce qu'ils ne pouvaient plus le reconnaître dans un si prodigieux éloignement, il fut nécessaire que des anges vinssent les assurer qu'il était entré dans les cieux. C'est donc par suite d'une admirable disposition de la Providence, que dans ce mystère tout n'est pas révélé par l'Esprit-Saint, et qu'une partie nous est attestée par le témoignage des yeux. :liais pourquoi une nuée le déroba-t-elle aux regards des apôtres?
Cette nuée était un signe que déjà il avait pénétré dans les cieux. Et en effet, ce ne fut point un tourbillon de feu ni un char de (571) feu qui le reçut comme le prophète Elie ( IV Rois, II, 11), mais une nuée qui symbolisait le ciel lui-même, selon cette parole du Psalmiste : " Le Seigneur s'élève sur les nuées ". (Ps. CIII, 3.) Quoique cette parole s'applique principalement à Dieu le Père, on peut néanmoins l'entendre de Jésus-Christ, comme se rapportant à la puissance divine, car autrement la nuée n'aurait aucune signification symbolique. Le prophète Isaïe dit également : " Le Seigneur est assis sur une nuée a légère ".
(Isaïe, XIX, 1.)
3. Ce prodige s'opéra donc au moment où les apôtres faisaient à Jésus-Christ une question qu'ils considéraient comme très-importante, et où tout préoccupés de ce qu'il allait leur répondre, ils étaient attentifs et vigilants. Une nuée protectrice couvrit le mont Sinaï, lorsque Moïse pénétra dans le tourbillon; mais dans l'ascension, ce n'était point pour protéger Jésus-Christ. Observons aussi que le divin Sauveur ne dit pas absolument à ses apôtres " Je m'en vais " , cette parole les eût contristés ; mais il leur dit : " Je vous enverrai l'Esprit consolateur ". (Jean, XVI, 5, 7.) Quant à son élévation au plus haut des cieux, ils la virent de leurs propres yeux. Dieu ! quel magnifique spectacle! " Et comme ils le contemplaient montant vers le ciel, voilà que deux hommes se présentèrent devant eux avec des vêtements blancs, et leur dirent : Hommes de Galilée , pourquoi demeurez-vous là regardant les cieux? Ce Jésus, qui du milieu, de vous a été élevé dans le ciel, viendra de la même manière que vous l'y avez vu monter ".
Ce sont des anges qui leur apparurent sous une forme humaine, et avec un visage riant. Observons aussi la manière dont ils s'expriment : en parlant de Jésus-Christ, ils disent : " ce Jésus ", comme le montrant du doigt, et en s'adressant aux apôtres, ils les nomment " hommes de Galilée", afin de donner à leur parole plus de poids et d'autorité. Autrement, pourquoi les désigner par le nom de leur patrie ? Ajoutons encore que l'éclat de leur beauté attirait sur eux les regards des apôtres, et prouvait surabondamment qu'ils venaient du ciel. Mais pourquoi Jésus-Christ leur envoie-t-il ses anges, au lieu de leur parler lui-même? C'est que déjà il les avait instruits de toutes choses, et qu'il suffisait de les leur rappeler par le ministère des esprits célestes. Ceux-ci ne disent point : ce Jésus qui a été élevé , mais " qui est monté au ciel ", pour montrer au contraire dans ce mystère l'action de sa divinité. Quand ils veulent désigner son humanité ; ils disent : " Ce Jésus qui , du milieu de vous, a été élevé dans le ciel, viendra de la même manière ". Car ici la divinité élève l'humanité. " Il viendra ", disent-ils, et il ne sera pas envoyé. En quoi donc le Fils est-il moindre que le Père? " Une nuée le reçut " ; expression parfaitement juste, puisqu'il s'éleva lui-même sur la nuée, selon cette parole de l'apôtre : " Celui qui est descendu , est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux ". (Ephés. IV, 10.)
Observez donc comment les anges varient leur langage, selon qu'ils se proportionnent à l'intelligence des apôtres, ou qu'ils envisagent l'excellence du Fils de Dieu. D'ailleurs, cet admirable spectacle inspira aux apôtres des idées toutes sublimes, et leur donna une importante notion du second avènement de Jésus-Christ. " Il viendra de la même manière ", dirent les anges. Cette parole signifie que Jésus-Christ paraîtra en son humanité sainte, ce que les apôtres désiraient tant savoir, et que ce sera aussi sur les nuées qu'il paraîtra pour le jugement général.
" Et voilà", dit saint Luc, " que deux hommes se présentèrent devant eux ". Pourquoi, dit-il, " deux hommes? " Parce que ces deux anges avaient revêtu une forme humaine, afin de ne point effrayer les apôtres. " Et ils leur dirent : Pourquoi demeurez-vous là, regardant les cieux?" Cette parole est pleine de bienveillance, et toutefois elle n'annonce pas comme prochain le second avènement du Sauveur. Les anges en affirment seulement la circonstance la plus importante, la certitude que Jésus-Christ reviendra, et la confiance avec laquelle nous devons attendre son retour. Mais quand aura lieu ce retour? C'est un détail moins important, et ils le taisent.
Cependant les apôtres, arrachés au magnifique spectacle qu'ils contemplaient, écoutent attentivement le message qui les assure que ce Jésus, qu'ils ne voient plus, est réellement monté au ciel, et qui les prémunit eux-mêmes contre une vaine curiosité. Car, si auparavant ils demandaient à Jésus-Christ : " Où allez-vous? " aujourd'hui, bien que dans toute autre circonstance ils eussent dit : " Sera-ce en ce temps-ci que vous rétablirez le (572) royaume d'Israël?" ils connaissaient tellement sa bonté, que, même après sa passion, ils renouvellent cette question : " Rétablirez-vous? " Il leur avait dit auparavant : " Vous entendrez parler de guerre et de bruits de guerre, mais ce ne sera encore ni la fin ", ni la prise de Jérusalem. (Marc, XIII, 7.) Aussi les apôtres ne parlent-ils que du royaume d'Israël, et non de la fin du monde. D'ailleurs, ils n'avaient eu avec lui que de courts entretiens après sa résurrection , et c'est pourquoi, altérés de gloire et de célébrité , ils s'empressent de l'interroger sur ce prochain rétablissement. Mais Jésus-Christ se renferme dans un silence absolu, parce qu'il n'y avait pour eux aucune nécessité de le savoir. C'est donc par respect pour ce silence du divin Maître, qu'ils ne lui disent plus : " Quel sera le signe de votre avènement et de la fin du monde?" mais : " Sera-ce dans ce temps-ci que vous rétablirez le royaume d'Israël? " Ils pensaient, en effet, que ce temps était déjà arrivé, quoique Jésus-Christ leur eût fait comprendre par une parabole qu'il n'était pas encore proche. Aussi ne répond-il à leur demande que par ces mots : " Vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint qui viendra en vous ".
Observez ici que Jésus-Christ dit, en parlant du Saint-Esprit, qu' " il viendra " en eux, et non qu'il leur sera envoyé, afin de lui conserver un honneur égal à celui des deux autres personnes de la Trinité. Comment donc, ô ennemis de l'Esprit-Saint, osez-vous dire qu'il est une créature? " Et vous serez mes témoins ". Cette parole donnait à entendre que Jésus-Christ allait monter au ciel , ou plutôt elle rappelait aux apôtres ce qu'il leur avait déjà annoncé. Au reste, c'est à l'ascension du divin Sauveur que se rapporte cette parole du Psalmiste : " Les nuées et l'obscurité sont sous ses pieds ". (Ps.
XCVI, 2.) Et cette parole est identique à celle-ci : " Une nuée le reçut ". Reconnaissons donc en lui le roi des cieux, puisque son Père lui envoie un char royal : et il le lui envoie afin que les apôtres ne soient point tentés de murmurer ou d'imiter Elisée qui, voyant que son maître lui était ravi, déchira ses vêtements. Mais que disent les anges? " Ce Jésus qui, du milieu de vous, s'est élevé dans le ciel, viendra de la même manière ". C'est avec raison aussi que saint Luc dit : " Et voilà que deux hommes se présentèrent devant eux ". Car, nous lisons au livre de la loi que toute affaire se termine sur la déposition de deux ou trois témoins. (Deut. XVII, 6.) Aussi, les deux anges affirment-ils la même chose. " Avec des vêtements blancs ". Au sépulcre du Sauveur, les apôtres avaient déjà vu un ange brillant de lumière, qui leur avait révélé les pensées de leurs coeurs, et de même ici un ange leur annonce le mystère de l'ascension.
Quant aux prophètes , ils en ont souvent parlé en le mêlant à celui de la résurrection.
4. Partout nous retrouvons ce ministère des esprits célestes : à Nazareth près de Marie, à Bethléem pour la naissance de Jésus, au sépulcre pour sa résurrection, et ici pour son ascension. De même aussi, dans son second avènement, les anges seront ses précurseurs. Mais; après avoir dit :
" Ce Jésus qui, du milieu de vous s'est élevé dans le ciel " , ils ajoutent aussitôt, pour prévenir toute pensée de tristesse: " Il viendra de la même manière ". Les apôtres respirèrent donc un peu, en apprenant que Jésus ne leur était pas enlevé pour toujours, et qu'il reviendrait de la même manière qu'il était monté au ciel. Remarquons aussi ce mot . " Du milieu de vous ". Il a bien sa raison de convenance, car il rappelle aux apôtres l'amour de Jésus, le choix de leur élection, et la promesse de ne point lés abandonner. Jésus-Christ a voulu être seul témoin de sa résurrection; et de tous les miracles qui ont précédé ou suivi l'incarnation, celui-ci est le plus étonnant. Aussi disait-il lui-même :
" Détruisez ce temple, et dans trois jours je le relèverai ". (Jean, II, 19.) Mais au jour de son ascension, ce sont des anges qui annoncent son second avènement, en disant : " Il viendra de la même manière ".
Que celui donc qui désire voir Jésus-Christ, et qui s'attriste de ne pas l'avoir vu, recueille cette parole; s'il mène une vie vraiment chrétienne, il est assuré de le voir et de réaliser ses désirs. Car il reviendra environné de gloire, porté sur les nuées, et dans son humanité sainte. Mais combien sera-t-il alors plus admirable de le voir descendre ainsi des cieux, que de (avoir vu s'y élevant de la terre ! Il viendra, disent les anges, mais ils se taisent sur les causes de ce second avènement. " Il viendra de la même manière " ; c'est une preuve de sa résurrection : car, s'il est monté au ciel en son corps, à plus forte raison est-il ressuscité en son corps. Où sont donc ceux qui (573) nient la résurrection? Sont-ils païens, ou chrétiens? Je l'ignore ; ou plutôt, je ne le sais que trop bien. Ce sont des païens qui nient la création, et qui affirment également que Dieu ne peut ni tirer une créature du néant, ni la ressusciter du tombeau. Cependant, ils rougissent bientôt de méconnaître ainsi la puissance du Seigneur, et tâchent de s'excuser en disant qu'absolument il pourrait ressusciter les corps, mais que cette résurrection est inutile. Elle est donc bien vraie, leur répondrai-je, cette parole dé l'Ecriture : " L'insensé ne dit que des extravagances ". (Isaïe, XXXII, 6.) Quoi ! vous n'avez pas honte de refuser à Dieu le pouvoir de tirer du néant une créature? Mais, s'il ne crée qu'avec une matière préexistante, en quoi diffère-t-il de l'homme ?
Eh ! d'où vient le mal? me direz-vous. Et moi, je vous répondrai que vous ne devez point, pour en expliquer l'existence, admettre un principe mauvais. D'ailleurs, votre langage est doublement absurde. Car, d'abord, si vous ne pouvez concevoir en Dieu le pouvoir créateur, vous comprendrez plus difficilement encore l'origine du mal; en second lieu , vous blasphémez en soutenant que le mal existe par lui-même. Réfléchissez donc combien il est dangereux de rechercher trop curieusement la source du mal, et parce qu'on ne la connaît pas, d'en faire un second Dieu. Sans doute, il vous est permis d'aborder cette question, mais évitez tout blasphème. Eh quoi! je blasphème ! Oui, c'est un blasphème que d'affirmer l'éternité d'un principe mauvais, de lui attribuer le pouvoir divin et de le mettre sur le même rang que la vertu. Le mal, dites-vous, existe par lui-même; mais vous avez oublié cette parole de l'apôtre : " Les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création du monde, par tout ce qui a été fait ". (Rom. I, 20.) C'est pourquoi le démon dit que la matière préexistait avant Dieu et avant la création, afin que celle-ci ne nous conduise point à Dieu. Car, je vous le demande, est-il plus difficile de tirer une créature du néant que de rendre bon ce qui est essentiellement mauvais ? Je parle dans votre hypothèse, et, en supposant que ce principe existe, je dis qu'étant mauvais par lui-même, il ne peut être utilisé pour le bien. Et maintenant, pour parler des qualités d'un être, je vous demanderai lequel est le plus facile, ou d'ajouter une qualité qui n'existait pas, ou de changer une qualité existante en la qualité contraire ? Et encore, laquelle de ces deux choses est la plus aisée ou de bâtir une maison là où il n'y en a jamais eu , ou de relever des ruines? Evidemment, c'est la première. Concluons donc que le difficile ou même l'impossible ce n'est pas de créer bon ce qui n'existe pas, mais de faire que ce qui est essentiellement mauvais devienne bon.
5. Dites-moi encore lequel est le plus difficile de composer un parfum, ou de forcer la fange à prendre les propriétés du parfum ? Et puisque nous soumettons les couvres de Dieu à nos faibles raisonnements, (vous, du moins, car pour moi je m'en défends), répondez-moi n'est-il pas plus facile de former l'oeil que de faire qu'un aveugle voie, tout en demeurant aveugle, et voie mieux que celui qui a les meilleurs yeux, que de se servir de la cécité pour opérer la vue, de la surdité pour produire l'audition? Evidemment , la première chose est plus aisée. Eh bien ! vous accordez à Dieu le plus difficile, et vous lui refusez le plus facile 1 Mais pourquoi insister sur cette question? Nos contradicteurs disent encore que nos âmes sont une portion de la substance divine. Quel langage impie et extravagant ! Ils veulent prouver que Dieu est l'auteur du mal, et ils ne profèrent qu'un horrible blasphème. Car ils font le mal coéternel à Dieu, à qui ils refusent toute existence antérieure. Ainsi ils ne rougissent point d'admettre le mal en partage d'une si haute prérogative. Mais en second lieu, le mal, selon eux, est immortel; car ce qui n'a pas eu de commencement, ne saurait avoir une fin. Entendez-vous ce blasphème? Il faut donc nécessairement admettre que rien ,ne vient de Dieu, ou dire que lui-même n'existe pas. Mais, en troisième lieu, comme je l'ai déjà observé, c'est là une contradiction flagrante, et qui ne peut qu'attirer la malédiction divine. En quatrième lieu, ils attribuent à une matière variable la puissance la plus absolue. En cinquième lieu, ils affirment que le mal est cause que Dieu est bon, en sorte que,, sans le principe mauvais, la bonté divine n'existerait point. En sixième lieu, il nous ferment toute voie pour arriver à la connaissance de Dieu. Septièmement enfin, ils abaissent Dieu jusqu'à l'homme; que dis-je ? jusqu'au bois et à la plante. Et en effet, si notre âme est une portion de la substance divine, et si elle passe dans le corps des (574) animaux, et même dans les plantes, comme les concombres, les melons et les raves, il est permis de dire que Dieu lui-même s'écoule en un concombre.
Voulons-nous donc dire que l'Esprit-Saint s'est bâti un temple dans le sein virginal de Marie, ils sourient de dédain; et quand nous ajoutons qu'il habite dans le sanctuaire de notre âme, nous provoquons leurs railleries. Et cependant ils ne rougissent point, par un nouveau genre d'idolâtrie, d'abaisser la substance divine jusqu'à un concombre, un melon, une mouche, un hanneton et un âne. Mais ce n'est pas la rave, direz-vous, qui est en Dieu, et c'est Dieu qui est dans la rave; car jamais la rave n'a été Dieu. — Et pourquoi reculez-vous devant cet écoulement de la divinité dans les corps? — Parce que ce serait peu digne de Dieu. — Mais votre système est mille fois plus indigne de lui. — Je ne saurais l'avouer. — Et pourquoi ? — C'est qu'il n'est réellement indigne de Dieu que d'habiter dans l'homme. — Découvrez-vous le venin de l'impiété ?
Mais pourquoi nient-ils la résurrection des corps, et que disent-ils à ce sujet? C'est que, selon eux, la chair est essentiellement mauvaise. Et comment, leur dirais-je, connaissez-vous Dieu et la nature? Comment encore un sage peut-il acquérir la sagesse sans le secours du corps? détruisez les sens, et que pourrez-vous savoir et apprendre? Quelle ignorance serait donc le partage de l'âme, si nos sens étaient viciés dans leur principe ! Car il suffit, pour affaiblir ses facultés, qu'une partie du corps, le cerveau par exemple, soit lésée ; et que serait-ce si le corps tout entier était mauvais! Montrez-moi l'âme en dehors du corps et n'entendez-vous pas les médecins dire chaque jour qu'une maladie violente affaiblit nos facultés mentales? Pourquoi donc, leur dirai-je encore, ne vous détruisez-vous pas? Car le corps n'est-il pas matière? — Certainement. — Vous devriez donc le haïr : et pourquoi encore lui prodiguez-vous la nourriture et mille caresses, quand depuis longtemps vous auriez dû le détruire et briser votre prison? Mais peut-être Dieu ne petit-il agir sur la matière, s'il ne s'infuse en elle, et ne peut-il lui commander, s'il ne se mêle avec elle, et ne se répand en toutes ses parties? Quelle faiblesse de raisonnement ! Dans un Etat, tous obéissent aux ordres du prince, et Dieu ne commanderait pas un principe mauvais ! Mais, en résumé, la matière elle-même ne saurait subsister, si elle ne contenait un peu de bien car le mal ne peut exister sans cette adjonction, et, s'il n'était joint à quelque vertu, il n'existerait point. Telle est la condition du mal.
Supposez, en effet, un voluptueux qui ne se contraigne jamais, et il ne vivra pas dix jours : un malfaiteur qui attaque même ses complices , et il sera bientôt condamné à mort : un voleur qui dérobe publiquement, et il sera promptement jugé. Telle est donc la nature du mal, qu'il ne peut subsister que par le mélange de quelque bien, et telles sont, selon eux, les conditions d'existence gaie Dieu lui a imposées. Une société uniquement composée de citoyens pervers, ne saurait se soutenir ; et les méchants tombent dès qu'ils s'élèvent non plus contre les bons, mais contre eux-mêmes. " En vérité, ces hommes qui se disent sages sont devenus fous ". (Rom. I, 22.) Car, si le corps de l'homme est mauvais, pourquoi les éléments qui nous environnent, l'eau, la terre, la lumière et l'air, ont-ils été créés?
Car l'air est un corps, quoiqu'il manque d'épaisseur et de solidité. Nous avons bien raison de dire, avec le Psalmiste : " Les impies m'ont raconté leurs fables ". (Ps. CXVIII, 85.) Mais ce langage est intolérable, et nous ne devons plus l'écouter. Oui, la résurrection des corps est certaine; c'est le dogme que proclament le tombeau vide du Sauveur et le bois auquel il a été attaché. D'ailleurs, les apôtres ne disent-ils pas : " Nous avons mangé et nous avons bu avec lui? " Croyons donc à la résurrection, et que nos moeurs soient en rapport avec notre foi, nous obtiendrons ainsi les biens éternels, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
HOMéLIE III. ALORS LES APôTRES RETOURNèRENT A JéRUSALEM, DE LA MONTAGNE APPELéE DES OLIVIERS, éLOIGNéE DE JéRUSALEM DE TOUT LE CHEMIN QU'ON PEUT FAIRE UN JOUR DE SABBAT. (ACT. I, 12.)
1. L'Orateur, après avoir montré les apôtres et les disciples retirés dans le Cénacle, explique la conduite de Pierre dans l'élection du successeur de Judas, et fait ressortir la primauté de cet apôtre, en même temps que sa douceur et sa condescendance.
2. Il revient ensuite sur quelques circonstances précédentes, et fait admirer le zèle des disciples à persévérer dans la prière, et à ne faire tous qu'un coeur et qu'une Ame : aussi le Cénacle était-il la vivante image du ciel. — Après cette digression, saint Chrysostome continue le récit de l'élection de saint Matthias, et trouve de belles paroles pour louer la prudence avec laquelle saint Pierre conduisit toute cette affaire.
3. Il insiste sur le mot Haceldama, qui fut le nom du champ acheté des trente deniers que rapporta Judas, et il trouve dans la signification de ce mot, champ du sang, une prédiction des malheurs qui accablèrent les Juifs.
4. L'Orateur prend occasion de l'abnégation humble et modeste que fit paraître le juste Joseph, lorsque le sort lent décidé contre lui, pour flétrir sévèrement ceux qui briguaient l'épiscopat, et il trace à grands traits les devoirs et les charges d'un véritable évêque.
5. Il termine en disant que sa joie et sa consolation est de voir son cher troupeau marcher dans les voies de la justice et de la sainteté.
1. " Alors ", dit saint Luc, " les apôtres revinrent ". Alors : à quel moment? Après qu'ils eurent entendu les paroles des anges; car, comment eussent-ils pu soutenir cette séparation, si Jésus-Christ ne leur eût promis de revenir? J'incline aussi à croire que l'ascension arriva un jour de sabbat; autrement saint Luc n'eût pas spécifié aussi exactement due : " La montagne des Oliviers est éloignée de Jérusalem de tout le chemin qu'on peut faire un jour de sabbat ". On sait, en effet, que la longueur de ce chemin était fixée par la loi. " Et, étant entrés, ils montèrent dans une chambre haute où demeuraient Pierre, Jacques et Jean". Les apôtres étaient donc restés à Jérusalem après la résurrection ; et aux trois qu'il vient de nommer, saint Luc joint " André, frère de Pierre, Philippe et Thomas, Barthélemi et Matthieu, Jacques, fils d'Alphée, Simon le zélé, et Jude, frère de Jacques ". Or, ce n'est point sans raison qu'il dresse ainsi la liste des apôtres. Car puisque l'un avait trahi son divin Maître, qu'un autre l'avait renié, et qu'un troisième n'avait pas cru à sa résurrection, saint Luc nous assure, en les nommant tous, qu'à l'exception du traître, tous étaient rentrés en grâce.
" Ils persévéraient unanimement dans l'o" raison et la prière, avec les femmes ". Belle conduite ! Car la prière est une arme puissante contre la tentation, et le divin Maître leur en avait souvent parlé. D'ailleurs, leur situation présente les y portait assez; et ils craignaient tant les Juifs qu'ils s'étaient renfermés dans une chambre haute. " Avec les femmes". Ce sont celles qui, au témoignage du même évangéliste , suivaient le Sauveur "avec Marie, mère de Jésus, et ses frères ". Comment donc est-il dit que le disciple bien-aimé l'avait reçue chez lui? " (Jean, XIX, 26.) C'est qu'elle était revenue parmi les apôtres depuis que Jésus-Christ les avait réunis. "
Et avec ses frères " : c'est-à-dire, avec ceux de ses proches qui d'abord ne croyaient pas en lui.
" En ces jours-là, Pierre se levant au milieu des frères ". Pierre est l'apôtre vif et impétueux auquel Jésus-Christ a confié la garde de (576) son troupeau; et parce qu'il est le premier en dignité, le premier aussi il prend la parole. Or, " ils étaient environ cent vingt". Et il dit: " Mes frères, il fallait que ce qu'avait prédit l'Esprit-Saint fût accompli". Mais ici on peut demander pourquoi Pierre ne s'adresse jas directement à Jésus-Christ, pour le prier de désigner celui qui devra remplacer le traître Judas , et pourquoi encore les apôtres ne se chargent pas seuls de cette élection ? Je réponds d'abord que Pierre était devenu moins présomptueux et plus humble, et je donne ensuite deux raisons de ce que les apôtres ont voulu remettre à Dieu le choix d'un douzième apôtre. La première est qu'ils étaient absorbés par de graves occupations, et la seconde, que ce mode d'élection prouvait parmi eux la présente du Sauveur. Et, en effet, c'était lui qui les avait choisis aux jours de sa vie mortelle, et c'est lui qui les choisit encore après son ascension. N'était-ce pas là pour eux une grande consolation? Mais observez encore que Pierre prend en toutes choses l'avis de ses frères, et qu'il ne fait rien avec hauteur et autorité. Au lieu de dire simplement : Choisissons celui-ci à la place de Judas, il cherche à les consoler de ce crime horrible en usant de circonlocution. Car la trahison de Judas les avait profondément consternés;
et ne nous en étonnons point, aujourd'hui encore nous en sommes tout bouleversés: et que ne durent-ils donc pas éprouver?
" Mes frères" ; c'était le nom dont Jésus avait appelé ses apôtres; et quel autre nom convenait mieux en la bouche de Pierre ? Aussi est-ce à tous qu'il adresse ce langage affectueux. Cette église du cénacle représentait donc l'ordre et la hiérarchie des esprits célestes. Car tous, hommes et femmes, ne faisaient qu'un : et c'est ainsi que nous devrions être. Nul ne se préoccupait alors du monde, ni même des soins de la famille, tant les épreuves nous sont utiles, et les afflictions salutaires !
" Il fallait que ce qui a été prédit par l'Esprit-Saint fût accompli ". A l'exemple de Jésus-Christ, Pierre console ses frères en leur rappelant la prophétie divine, et il leur montre que rien n'arrive par hasard, et que tout a été prédit. " Il fallait", dit-il, " que ce que l'Esprit-Saint avait prédit par la bouche de David fût accompli ". Il ne dit point : David a prédit, mais l'Esprit-Saint par sa bouche. Voyez donc quelle doctrine saint Luc promulgue dès les premières lignes de son récit;
aussi ai-je eu raison de dire, en commençant ces homélies, que le livre des Actes était l'Oeuvre du Saint-Esprit : " Ce que l'Esprit-Saint avait prédit par la bouche de David ". Ici saint Pierre cite le roi-prophète, et s'appuie sur son témoignage, parce qu'il savait qu'auprès des apôtres son autorité serait plus grande que celle de tout autre prophète. " Touchant Judas qui a été le guide ". Quelle réserve dans son langage! Nulle injure, nulle insulte; il s'abstient même d'appeler Judas du nom de scélérat et de maudit. Il se contente donc de raconter le fait, et, sans prononcer le mot trahison, il cherche à rejeter sur les complices de Judas la honte de son crime. Encore ne les poursuit-il pas avec véhémence, et se borne-t-il à les désigner par ces mots : " Ceux qui ont pris Jésus ".
Remarquons aussi qu'avant d'indiquer le psaume de David d'où il a tiré cette prophétie, Pierre raconte l'action de Judas, afin que le présent soit une garantie de l'avenir. Il rappelle également que ce traître a déjà reçu le châtiment de son crime. " Car il était compté parmi nous ", dit-il, " et il avait reçu sa part de ce ministère; et il a possédé un champ du salaire de l'iniquité ". Ici le discours devient moral, et laisse entrevoir une sévère leçon. Pierre dit aussi que ce champ a été possédé par Judas, et non par les Juifs. Mais parce que des esprits faibles sont plus touchés du présent que de l'avenir, il rappelle immédiatement quel a été son châtiment. " Et s'étant pendu, il s'est brisé par le milieu du corps, et ses entrailles se sont répandues sur la terre ". Remarquez qu'il insiste bien plus sur la punition du crime que sur le crime lui-même, et qu'il en tire comme un motif de consolation. " Et ceci a été connu de tous les habitants de Jérusalem, en sorte que ce champ a été appelé en leur langue HACELDAMA, c'est-à-dire, champ du sang ".
2. Les Juifs l'appelèrent donc ainsi uniquement par rapport à Judas, qui lui valut ce nom. Et Pierre cite en témoignage les ennemis mêmes du Christ, car c'est ce que signifie cette parole : " En leur langue ". Enfin, après avoir raconté l'événement, il mentionne la prophétie qui l'annonçait. " Comme il est écrit au livre des Psaumes : Que sa demeure soit déserte, et que nul n'y habite, et qu'un autre reçoive son apostolat ". (Ps. LXVII, 26.) La première (577) partie de la prophétie concerne la maison et les biens de Judas, et la seconde se rapporte à son apostolat et à son sacerdoce. Mais, par cette citation, Pierre semble dire : " que je vous propose est bien moins mon propre conseil que l'accomplissement des décrets de celui qui l'a fait prédire. Et en effet, le témoignage du Psalmiste empêchait qu'il ne parût vouloir exécuter seul cette élection, et faire ce que Jésus-Christ aurait fait lui-même.
" Il faut donc ", dit-il, " que parmi ceux " qui ont toujours été unis à nous". Pourquoi fait-il cette communication à toute l'assemblée? Afin de prévenir toute contestation, et toute dispute. Car ce qui était autrefois arrivé aux apôtres pouvait se renouveler parmi les disciples. Aussi Pierre, qui veut en éviter jusqu'au moindre prétexte, a-t-il soin de dire dès le début : " Mes frères, il faut choisir parmi nous ". Ainsi il abandonne l'élection au choix de la multitude, et par là il témoigne de son respect envers ceux qui seront proposés, et éloigne de lui tout soupçon de partialité. Or, qui ne sait que souvent ce soupçon a causé les plus grands maux? L'apôtre cite donc la prophétie pour établir la nécessité de l'élection , et il ne se réserve que de désigner ceux sur qui elle peut tomber, en disant : " Il faut choisir un de ceux qui ont toujours été unis à nous ". S'il eût circonscrit le choix parmi les plus dignes, il eût offensé tous les autres. C'est ce qu'il évite, s'en remettant au bénéfice de l'élection. Observons encore qu'il ne dit pas simplement : " Parmi ceux qui ont été unis à nous ", mais " parmi ceux qui ont toujours été unis à nous pendant que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous, à commencer depuis le baptême de Jean, jusqu'au jour où il a été enlevé du milieu de nous, il faut qu'on en choisisse un qui soit avec nous témoin de sa résurrection ". Eh ! pourquoi ce choix était-il nécessaire? Afin que le collège apostolique fût complet. Mais est-ce que Pierre ne pouvait pas choisir lui-même? Sans doute, il le pouvait, et il s'en abstint par humilité. D'ailleurs il n'avait pas encore reçu l'Esprit-Saint.
" Alors ils en présentèrent deux, Joseph, appelé Barsales; et surnommé le Juste, et Matthias ". C'est l'assemblée qui les présente, et non pas Pierre. Celui-ci s'est borné à proposer cette élection, moins comme un projet venant de lui que comme l'accomplissement d'une ancienne prophétie. Ainsi, il interprète l'écriture, et ne commande rien. " Ils présentèrent Joseph, appelé Barsales; et surnommé le Juste ". Peut-être plusieurs parmi les frères se nommaient-ils Joseph : c'est pourquoi saint Lue désigne celui-ci par un double surnom. Nous observons également que parmi les apôtres plusieurs ont eu un surnom : ainsi nous trouvons Jacques, fils de Zébédée ; Jacques, fils d'Alphée; Simon Pierre; Simon le Zélé; Jude, frère de Jacques, et Judas Iscariote. Le surnom de Juste pouvait aussi lui venir du changement de ses moeurs, ou bien il se l'était donné lui-même. Quoi qu'il en soit, " ils présentèrent Joseph, appelé Barsabas, et surnommé le Juste, et Matthias ; et se mettant en prière; ils dirent : Seigneur, vous, qui connaissez les coeurs de tous les hommes, montrez-nous lequel des deux vous avez choisi pour prendre place dans ce ministère et dans l'apostolat dont Judas est déclin par son crime, pour s'en aller en son lieu ". Ils mentionnent ici son crime, comme pour déclarer qu'ils ne cherchent qu'un témoin de la résurrection de Jésus-Christ, et qu'ils ne veulent que compléter le collège apostolique. " Alors ils tirèrent leurs noms au sort, car l'Esprit-Saint n'avait pas encore été donné, et le sort tomba sur Matthias, et il fut compté avec les onze apôtres ". (Act. I, 20, 26.)
" Ceux-ci ", dit saint Luc (ayant entendu la parole des anges), " retournèrent à Jérusalem de la montagne appelée des Oliviers, éloignée de Jérusalem de tout le chemin qu'on peut faire un jour de sabbat ". Cette remarque indique qu'ils n'eussent pu faire un long trajet dans l'état de frayeur et de crainte où ils se trouvaient. " Et étant entrés, ils montèrent dans une chambre haute " , parce qu'ils n'osaient se montrer dans la ville. Ils montèrent donc dans une chambre haute, afin qu'il fût plus difficile de les découvrir. " Et ils persévéraient tous unanimement dans la prière ". Observez ici avec quel soin ils persévèrent dans la prière, et admirez l'unanimité qui règne parmi eux. Elle est si grande qu'ils semblent tous ne faire qu'un coeur et qu'une âme. C'est le double témoignage que leur rend saint Luc.
Quant à Joseph, époux de Marie, il était probablement mort, car si les frères de Jésus croyaient en lui, comment fût-il resté incrédule, lui qui avait cru avant tous ? Et en effet, (578) il ne considérait point le Christ comme un pur homme, ainsi que l'attestent ces paroles de Marie à Jésus : " Votre père et moi nous vous cherchions, fort affligés ". (Luc, II, 48.) Joseph avait donc connu le divin Sauveur avant tous. Et celui-ci disait à ses frères : " Le monde ne peut vous haïr, mais il me hait ". (Jean, VII, 7.) Je veux aussi vous faire admirer la modestie de Jacques. Il était désigné pour être évêque de Jérusalem, et cependant il garde le silence. Considérez également la profonde humilité de tous les autres disciples : ils ont banni toute rivalité et se cèdent mutuellement les honneurs de l'apostolat. Car il semblait que cet église naissante habitât déjà dans les cieux et ne tint plus à la terre. Aussi, sans être revêtu de marbre précieux, le cénacle était-il tout resplendissant de la ferveur des premiers fidèles. " Et ils étaient ", dit saint Luc, " environ cent vingt ". Ce nombre se composait sans doute des soixante-dix disciples que Jésus-Christ avait choisis lui-même, de quelques autres qui se distinguaient par leur piété, comme Joseph et Matthias, et des femmes qui suivaient le Sauveur.
3. Admirez ici la prudence de saint Pierre. Il commence par citer l'autorité d'un prophète, et ne dit point : Ma parole peut bien suffire, tant il est éloigné de toute pensée d'orgueil. Mais il n'envisage que l'élection d'un douzième apôtre, et il poursuit ce but, quoiqu'il n'ignore pas qu'il ne commande point à tous au même titre. Au reste, toute cette conduite 'prouve l'éminence de sa vertu, et montre que Pierre comprenait la prérogative du commandement bien moins comme une charge honorifique, que comme un engagement de veiller au salut de ses inférieurs. Au reste, ceux qui étaient proposés pour l'apostolat ne pouvaient en tirer vanité, car ce choix les exposait à mille dangers, et ceux qui n'étaient point désignés ne pouvaient également s'attrister et se croire déshonorés.
Mais aujourd'hui , c'est tout le contraire qui arrive par rapport aux dignités ecclésiastiques.
Les disciples étaient au nombre de cent vingt, et de toute cette multitude, il n'en demande qu'un. Mais c'est à juste titre qu'il propose l'élection et qu'il prend dans cette affaire la principale autorité, parce que le soin de tous lui a été confié.
Et en effet, Jésus-Christ lui avait dit : " Quand tu seras converti, confirme tes frères ". (Luc, XXII, 32.) " Judas", continue donc saint Pierre, " avait été compté parmi nous ", et c'est pourquoi il faut choisir. en sa place un autre témoin. Là-dessus, il allègue, à l'exemple de son divin Maître, l'autorité de l'Ecriture ; et il ne parle pas de Jésus-Christ lui-même, parce que le Sauveur avait souvent prédit cette trahison. Il s'abstient également de citer ce passage des Psaumes qui s'y rapporte évidemment : " La bouche du pécheur et les lèvres du fourbe se sont ouvertes contre moi " (Ps. CVIII, 2) ; et il rappelle seulement la prophétie qui annonce le châtiment de l'apostat. C'était en effet tout ce, qu'il importait aux disciples de connaître.
Pierre déclare aussi combien a été grande envers Judas la bonté du divin Maître. Car " il avait été ", dit-il, " compté parmi nous, et il avait reçu sa part de ce ministère ". " Sa part ", dit-il toujours, montrant ainsi que tout vient de Dieu et de sa libre élection. Ce mot était encore un souvenir de l'ancienne loi et rappelait aux apôtres que Jésus-Christ les avait choisis pour être la part de son héritage, comme autrefois le Seigneur avait choisi les lévites. Enfin, Pierre insiste sur la fin honteuse de Judas, et il fait observer que le prix même de sa trahison en proclame le châtiment. " Il a possédé ", dit-il, " un champ du salaire de l'iniquité ". Voyez comme tout arrive selon les décrets divins. " Le salaire de l'iniquité ". Certes, il est plus d'une sorte d'iniquités, mais nulle n'est plus criminelle que la trahison de Judas; et cette trahison est une souveraine iniquité. Mais comme il ne suffisait pas qu'elle fût connue de la génération présente, les Juifs, à leur insu, et comme Caïphe, qui prophétisait sans le savoir, donnèrent à ce champ un nom qui devait perpétuer le souvenir de ce forfait. Le Seigneur les força donc à nommer ce champ " Haceldama ", comme en prévision des malheurs de la nation.
Déjà même ce nom prouve un premier accomplissement de la prophétie par rapport à Judas; car " il eût mieux valu pour lui de n'être jamais né". (Matth. XXVI, 24.) Au reste, cette parole s'applique également aux Juifs, qui ne méritaient pas moins que leur guide d'être châtiés. Mais, pour le moment, saint Pierre n'en parle point, et il se. borne à justifier ce nom prophétique : Haceldama, par la citation de ce verset des psaumes : " Que sa demeure soit déserte ". (Ps. LXVIII, 26.) Et en effet, quel lieu plus désert qu'un tombeau? Aussi ce (579) champ fut-il avec raison appelé ainsi. Et Judas, qui en fournit le prix, quoiqu'il ne l'ait pas lui-même acheté, doit être justement considéré comme la cause d'une si grande désolation.
Or, une étude sérieuse des faits nous montre que cette première désolation fut le principe de toutes celles qui accablèrent les Juifs. Eh ! ne savons-nous pas que la famine en fit périr des milliers, et que la guerre en moissonna un si grand nombre, que Jérusalem devint le cimetière des étrangers et des soldats? Bien plus, on dédaignait d'enterrer les cadavres, parce qu'on les jugeait comme indignes des honneurs de la sépulture.
" Il faut ", dit saint Pierre, " que parmi ceux qui se sont unis à nous ". Observez avec quel soin il veut des témoins oculaires, quoiqu'il sût bien que l'Esprit-Saint devait leur être envoyé, et qu'il y attachât une grande importance. " Qui se sont unis à nous pendant tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous ". Cette dernière parole signifie que les apôtres avaient habité avec lui, et qu'ils avaient été plus que ses disciples. Car, dès le commencement, plusieurs le suivaient, comme nous l'apprenons de l'évangéliste qui nous dit " qu'André, frère de Simon Pierre, était l'un des deux disciples qui avaient en" tendu Jean, et qui avaient suivi Jésus". (Jean, 1, 40.) " Pendant tout le temps ", poursuit l'apôtre, " que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous, à commencer depuis le baptême de Jean ". Il précise avec raison cette époque, parce que l'Esprit-Saint leur avait seul révélé les mystères qui avaient précédé, et qui échappaient à la connaissance des hommes. " Jusqu'au jour où il a été enlevé du milieu de nous, on en choisisse un qui soit avec nous témoin de sa résurrection ". Il ne dit pas, un témoin de tous les miracles de Jésus-Christ, mais seulement un témoin de sa résurrection, parce qu'il avait droit à être cru sur tous les autres faits, celui qui pouvait dire : Ce Jésus, qui buvait et qui mangeait avec nous, et qui a été crucifié, est le même qui est ressuscité. Ainsi, il cherche, non un disciple qui ait vu les faits qui ont précédé ou suivi la résurrection . mais qui puisse rendre témoignage de celle-ci. Car les autres faits étaient publics et évidents, tandis que la résurrection s'était opérée comme en secret, et n'était connue que d'un petit nombre. Remarquez encore que les apôtres ne disent point : des anges nous l'ont affirmée, mais nous l'avons vue. Eh ! quelle preuve nous en donnez-vous? Les miracles que nous faisons. Ils étaient donc des témoins entièrement dignes de foi.
" Alors, ils en présentèrent deux ". Et pourquoi pas un plus grand nombre ? Pour ne pas augmenter le trouble des esprits, et circonscrire l’élection. Ce n'est pas non plus sans raisori que saint Luc ne place Matthias qu'au second rang; cela prouve que souvent celui qui est prééminent devant les hommes, est bien petit devant Dieu.
Et se mettant en prière, ils dirent : " Seigneur, vous qui connaissez les coeurs de tous les hommes, montrez-nous lequel des deux vous avez choisi ". Vous, Seigneur, disent-ils, et non pas nous. Et ils rappellent bien à propos qu'il connaît les coeurs, car c'est lui seul, et non les hommes, qui doit faire l'élection. Tous les disciples priaient donc avec une entière confiance , car il fallait absolument que l'un des deux fût choisi. Et ils ne disent pas : choisissez, Seigneur; mais " montrez-nous lequel des deux vous avez choisi "; parce qu'ils n'ignoraient pas le dogme de la prescience divine. " Pour prendre place dans ce ministère et l'apostolat ". C'est qu'en dehors de l'apostolat, il y avait un autre ministère. " Et ils les tirèrent au sort". Ils s'en rapportèrent à ce signe de la volonté divine, se jugeant indignes de faire eux-mêmes l'élection.
4. L'histoire de Jonas nous apprend que sans égard à l'indignité des consultants, qui ne songeaient pas même à prier, le Seigneur dirigea le sort parce qu'ils agissaient de bonne foi. Mais ici cette direction ne pouvait leur faire défaut, puisqu'il s'agissait de compléter le choeur des apôtres et d'en parfaire le nombre sacré. Joseph ne murmura point de son exclusion , car, les apôtres ne nous l'eussent pas caché, eux qui nous ont rapporté les actes nombreux de murmures auxquels les principaux d'entre eux se laissèrent souvent entraîner. Imitons le silence de ce juste. Je ne le dis pas à tous, mais à ceux qui recherchent les dignités. Si vous croyez que le choix vient de Dieu, pourquoi murmurer? Vous vous irritez et vous murmurez contre Dieu même, puisque c'est lui qui a fait ce choix. Or, dans ces circonstances, la jalousie et le murmure rappelleraient la conduite de Caïn. Celui-ci éprouva un vif ressentiment de ce que le sacrifice de son frère était plus agréable au (580) Seigneur que le sien; et il ne fit paraître qu'une basse et envieuse jalousie, lorsqu'il eût dû montrer un sincère repentir. Je ne dis point que vous en veniez jusque là, mais je soutiens qu'il appartient à Dieu de dispenser utilement les charges et les dignités. Car, souvent vous, qui avez des moeurs simples et modestes, vous n'y êtes point propres. Et de même aussi, il ne suffit pas d'une vie pure et exemplaire pour gouverner une église. Car celui-ci est apte à un emploi, et celui-là â un autre- Il est facile d'en trouver mille exemples dans la sainte Ecriture. Mais je dirai franchement pourquoi l'on brigue ainsi l'épiscopat.
C'est qu'on l'envisage moins comme une charge pleine de sollicitude pour le salut de ses frères,
Ah ! si vous étiez bien persuadé qu'un évêque doit être le serviteur de tous, et qu'il doit porter les fardeaux de tous;
qu'on pardonne aux autres quelques mouvements de colère, et qu'en lui on n'en tolère aucun;
qu'on excuse beaucoup dans les autres, et que pour lui on est implacable,
Un évêque est exposé à la malignité de toutes les langues et à la critique de tous, des sages comme des insensés.
En proie à mille inquiétudes, le jour et même la nuit, il devient encore pour plusieurs un objet de haine ou de jalousie.
Sans doute, je ne parle pas ici de ces évêques qui ne s'étudient qu'à plaire à tout le monde, qui craignent le moindre travail, et qui font de l'épiscopat un état de repos et de somnolence. Je les laisse de côté, et je parle de ceux qui veillent sur leur troupeau, et qui exposent leur salut pour sauver vos âmes.
Répondez-moi : Le père de famille qui a dix enfants, tous parfaitement soumis, et habitant avec lui, ne laisse-t-il pas néanmoins d'exercer sur eux une continuelle vigilance? Eh ! que fera donc un évêque dont la nombreuse famille qui reconnaît son autorité n'est point placée sous son oeil, ni sous sa main ? Mais, direz-vous, il est entouré d'honneurs. De quels honneurs ? Sur la place publique, les derniers des mendiants lui prodiguent l'injure et le sarcasme. Eh ! pourquoi ne leur ferme-t-il pas la bouche ? Vous parlez tout à votre aise; mais la chose n'est pas facile à faire. Oui, si un évêque ne donne aux fainéants comme aux travailleurs, tous s'accordent pour le décrier, et tous osent l'accuser et le calomnier. Si c'était un prince, la crainte arrêterait; mais ici, ce motif est nul, car les insulteurs ne craignent point Dieu.
Qui pourrait encore se représenter les soucis d'un évêque par rapport à la prédication, au maintien de la doctrine, et aux nombreuses difficultés des ordinations ? Peut-être suis-je moi-même un évêque faible, misérable et de nulle valeur; mais il me semble que les choses sont bien telles que je les dépeins. Aussi, un pasteur est-il véritablement comme une nacelle qui est battue des vagues. Car de tous côtés, il est assailli par ses amis et ses ennemis, par ses proches et par les étrangers. Eh quoi ! un seul empereur gouverne l'univers, et un évêque ne l'est que d'une seule ville. Je l'avoue, et néanmoins les sollicitudes de l'évêque sont d'autant plus grandes que la mer est plus houleuse et les vagues plus furieuses. Comment ? C'est que le prince fait agir ses nombreux ministres, et que ses lois et ses volontés sont parfaitement exécutées. Mais ici il n'en est pas de même. L'évêque ne saurait commander avec une souveraine autorité; s'il est sévère, on l'appelle rigide, et s'il est bon et facile, on l'accuse d'être lâche et indifférent. Il faut donc qu'il unisse en lui comme deux éléments contraires, et qu'il ne s'attire ni le mépris, ni la haine.
Que dirai-je de la préoccupation des affaires ? Combien d'hommes il doit nécessairement offenser, même sans le vouloir ! et combien d'autres il est obligé de traiter avec sévérité ! Je parle ici dans toute la sincérité de mon âme, et je dis que peu de pasteurs se sauvent, et que le plus grand nombre se damnent, parce que la charge pastorale exige une vertu héroïque. Et en effet il faut que sans cesse l'évêque fasse violence à son caractère, et qu'il exerce sur lui-même la plus active vigilance. Eh! ne voyez-vous pas quelles qualités doit posséder un évêque ? Il doit être puissant en doctrine, patient, et capable d'instruire fidèlement. Mais que de difficultés dans ce ministère de la parole ! Bien plus, l'évêque est responsable du salut de ses frères ; et, pour ne citer qu'un seul exemple, si par sa faute un catéchumène meurt sans baptême, son salut n'est-il pas bien hasardé? car la perte d'une âme est un malheur qu'on ne peut assez déplorer.
Le salut d'une âme est d'un si haut prix que, pour l'assurer, le Fils de Dieu s'est fait homme, et qu'il est mort sur la croix: de quels supplices la perte de cette âme ne sera-t-elle donc pas punie ? La justice des hommes condamne l'homicide au dernier supplice ; eh ! que ne fera pas la justice divine ! Ne me dites point qu'ici le prêtre ou le diacre sont seuls responsables, car leur péché rejaillit sur l'évêque qui leur a imposé les mains. Nouvelle difficulté : un indigne a reçu l’ordination. Que conseillera la prudence pour réparer des fautes accomplies? L'évêque marche alors entre deux précipices, car il ne doit, ni tolérer l'homme en question, ni scandaliser les fidèles. Faut-il donc retrancher tout d'abord ? mais l'occasion ne se présente pas. Faut-il tolérer ? ce serait le mieux, direz-vous, car les fautes de ce clerc retombent sur celui qui lui a imposé les mains. Eh quoi ! faut-il ne plus lui imposer les mains et ne pas l'admettre à un degré plus élevé ? mais ce sera rendre son indignité publique.
Nouvel écueil, nouveau scandale. L'admettra-t-on à un degré plus élevé ? on ne fera qu'aggraver le mal.
5. Concluons que celui qui considère la dignité épiscopale comme une charge lourde et onéreuse, ne s'y engagera pas facilement. Mais aujourd'hui on la regarde comme une magistrature séculière, et nous perdons devant Dieu tout ce que nous gagnons devant les hommes en gloire et en honneur. Quel gain solide en retirons-nous? et tout n'est-il pas néant et vanité ? Vous ambitionnez le sacerdoce; eh bien ! mettez en regard l'enfer, et le compte qu'il vous faudra rendre; la vie calme et paisible que vous menez, et la rigueur des supplices éternels. Si un laïque pèche, il sera puni moins sévèrement;
mais si un prêtre pèche, il se damne. Rappelez-vous les travaux de Moïse, sa douceur et ses mérites; et cependant quelle punition ne lui attira pas un seul péché ! mais elle fut juste, parce que ce péché devint préjudiciable à tout le peuple. Moïse fut donc puni rigoureusement, bien moins parce que sa faute avait été publique, que parce qu'il avait péché comme prêtre. Car le châtiment d'un péché public est tout autre que celui d'un péché secret. La faute peut être la même; mais la punition en est différente. Que dis-je? il n'y a point égalité dans la faute; et autre est un péché secret, et autre un péché public.
Au reste, un évêque ne saurait pécher en secret.
Juste et innocent, il est bien à souhaiter qu'il ne soit pas exposé aux traits de la calomnie; mais, fautif et pécheur, il ne peut les éviter.
Un mouvement de colère, un rire peu mesuré et un sommeil trop prolongé, deviennent contre lui une occasion d'amères critiques.
Que de gens s'en offensent ! Les uns lui tracent des règles de conduite, et les autres, rappelant le souvenir des anciens évêques, blâment le nouveau pasteur; mais s'ils retracent ainsi les vertus de ces anciens prêtres et évêques, c'est bien moins par zèle de leur gloire que par esprit de censure et de malignité. La guerre, disent-ils, plaît toujours aux nouveaux soldats.
Ce proverbe est vrai aujourd'hui encore, et nous-mêmes nous le répétons à la veille du combat. Mais dès qu'arrive ce jour, rien ne nous distingue plus du grand nombre. Car, loin de combattre ceux qui oppriment les pauvres, nous ne défendons pas même le troupeau de Jésus-Christ, et nous ressemblons à ces pasteurs dont parle Ezéchiel, qui tuent et dévorent les brebis. (Ezéch. XXXIV, 2.) Quel évêque paît le troupeau de Jésus-Christ avec la même sollicitude que Jacob gardait celui de Laban ? et qui, à son exemple, supporte les froids de la nuit ? Ne m'objectez point mes veilles et mes soins empressés, car tout ce que je fais n'est rien.
Cependant les consuls eux-mêmes sont moins honorés qu'un évêque. A la cour il est le premier; et parmi les dames, et dans le palais des grands on lui défère le premier rang.
Hélas ! ces honneurs ont tout vicié et tout corrompu. Si je parle ainsi, ce n'est point pour vous faire rougir, et je ne veux que modérer en vous le désir de l'épiscopat. Quelle différence faites-vous entre le briguer vous-même, ou y parvenir par les intrigues d'un ami ? De quel oeil regarderez-vous désormais ce puissant auxiliaire ? et que pourrez-vous alléguer pour votre justification ? Celui qui n'a accepté l'épiscopat que malgré lui, peut du moins présenter cette répugnance comme une excuse; et, quoique le plus souvent on ne lui en tienne pas compte, elle ne laisse pas d'être une excuse réelle. Vous savez quel a été le sort de Simon ? Eh ! qu'importe qu'au lieu d'argent, vous prodiguiez l'adulation et l'intrigue ! "Que ton argent périsse avec toi ! " lui dit Pierre, et il vous dira à vous: Que votre ambition périsse avec vous, parce que vous avez cru que le don de Dieu s'acquérait par des moyens humains !
382 Mais qui arrive à l'épiscopat par cette voie ? Plût à Dieu qu'on ne pût en citer un seul exemple ! Au reste, je désire vivement que ces paroles ne vous concernent en rien, et ce n'est que par incident que j'ai touché ce sujet : car lorsque je m'élève contre l'avarice, je n'ai en vue aucun de vous, ni en général, ni en particulier. Plaise donc au ciel que tous nos avertissements vous deviennent inutiles ! Le désir du médecin est de voir que ses soins multipliés rendent superflu l'emploi des remèdes et de même je souhaite que mes paroles se perdent dans l'air, et né soient qu'un vain bruit. De mon côté, je suis disposé à tout souffrir plutôt que de reprendre ce sujet; et si vous le voulez, je n'y reviendrai plus, pourvu que mon silence soit sans danger. Car je ne pense pas que le plus ambitieux d'entre vous veuille, sans y être contraint, aspirer à l'épiscopat.
Désormais je me bornerai à vous instruire par de bons exemples, car c'est là le meilleur de tous les enseignements. Un habile médecin gagne gros par ses cures, et néanmoins il préfère voir ses amis en bonne santé. C'est ainsi que je désire l'heureuse santé de vos âmes, car tout en voulant me sauver, je ne veux point votre perte. Ah ! si je pouvais vous faire voir toute la charité de mon coeur, nul ne s'offenserait même d'un reproche amer. " Car il est certain que les blessures d'un ami valent mieux que les baisers empressés d'un ennemi ". (Prov. XXVII, 6.)
Vous m'êtes plus chers que la lumière elle-même;
et je souhaiterais cent fois d'en être privé, pourvu que je pusse à ce prix convertir vos âmes; tant votre salut m'est plus doux que les rayons du soleil. Eh! de quels charmes sont-ils pour moi, si la douleur de votre perte répand sur mes yeux d'épaisses ténèbres ? La lumière extérieure est bonne, quand elle s'harmonise avec la joie du coeur; et elle fatigue l'oeil, lorsque l'âme est plongée dans un noir chagrin. Je parle ici en toute sincérité, et puisse l'expérience ne jamais vous l'apprendre ! Au reste, s'il arrive qu'un seul d'entre vous tombe dans une faute grave, réveillez mon zèle. Que je périsse si je deviens semblable au paralytique ou à l'insensé, et si je suis réduit à dire avec le prophète : " La lumière de mes yeux s'éteint, et elle n'est plus en moi ". (Ps. XXXVII, 10.) Eh ! quelle espérance peut me sourire, quand vous ne faites aucun progrès dans la vertu ! Mais aussi quelle tristesse peut m'accabler, quand vous vous conduisez dignement ! Oui, je ne marche plus, je vole lorsque j'entends dire du bien de vous. " Comblez donc ma joie ". (Philip. XXIII.) Car je ne souhaite, et je ne désire que votre avancement spirituel, et je ne veux l'emporter sur vous tous qu'en une seule chose; c'est que je vous aime et que je vous chéris. Oui, vous êtes tout pour moi, père, mère, frères et enfants. Ah ! ne pensez pas qu'aucune de mes paroles me soit inspirée par un sentiment d'aversion ! je ne parle que pour votre correction; " et le frère ", dit l'Ecriture, " qui est aidé par son frère, est semblable à une ville fortifiée ". (Prov. XVIII, 19.) Ne murmurez donc point; car, moi aussi, j'estime votre parole, et bien volontiers je recevrais vos avis et vos observations. Nous sommes tous frères, et nous n'avons tous qu'un seul et même Maître. Or, dans une famille, un seul commande, et tous les autres obéissent. C'est pourquoi ne murmurez point; mais en toutes choses agissons pour Dieu, à qui soit la gloire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE IV. QUAND LES JOURS DE LA PENTECôTE FURENT ACCOMPLIS, LES DISCIPLES éTAIENT TOUS ENSEMBLE EN UN MêME LIEU, ET SOUDAIN UN BRUIT S'ENTENDIT VENANT DU CIEL. (ACT. II, 1, 2.)
583 ANALYSE. 1. L'orateur explique d'abord les rapports qui existent entre la Pentecôte des Juifs et celle des chrétiens, et puis les raisons symboliques des langues de feu, sous lesquelles se montra l'Esprit-Saint.
2. Il dépeint ensuite l'étonnement où le don des langues jeta tous ceux qui en furent témoins, et puis il oppose l'excellence et-la supériorité du feu, comme emblème de l'action de l'Esprit-Saint, aux divers signes de l'inspiration qu'avaient reçus les prophètes de l'Ancien Testament, et il y trouve une preuve de la sainteté des apôtres. — Ceux-ci parlent toutes les langues, parce qu'ils doivent convertir tous les peuples, et tandis que les uns sont dans l'admiration d'un tel prodige, les autres l'attribuent à l'ivresse, ainsi que les ennemis de Jésus-Christ attribuaient ses miracles au prince des démons.
3. Mais Pierre élève la voix au nom des onze qui l'entourent : Quel homme ! et quel langage ! à un tel changement on reconnaît l'action divine de l'Esprit-Saint. — Ici l'orateur trace un éloquent parallèle entre les plus diserts philosophes, et ce pécheur du lac de Génézareth, qui, tout rempli d'une science céleste, confond les plus beaux génies, et réfute les plus subtils sophistes.
4. Il compare ensuite la doctrine et la morale de ce Platon, qu'on a surnommé divin, à la doctrine et à la morale de l'apôtre, et laisse à ses auditeurs de décider lequel des deux fait plus d'honneur à l'humanité. — Enfin il termine en exaltant de nouveau la vertu humble et.réelle des apôtres en opposition avec l'orgueil et la vanité des philosophes païens.
1. A quelle époque de l'année se célébrait la fête de la Pentecôte ? Au moment de mettre la faux dans la moisson., et de recueillir le froment; telle est la figure, et voici la vérité. Lorsque la faux de la parole évangélique doit être mise dans la moisson des âmes, le Saint-Esprit paraît, semblable à une faux aiguë. Aussi le Sauveur avait-il dit :
" Levez vos yeux et regardez les campagnes, car elles blanchissent déjà pour la moisson "; et encore : " La moisson est grande et les ouvriers peu nombreux ". (Jean, IV, 355 Luc, X, 2.) Il s'empresse d'envoyer la faux, parce que le moment de la moisson était arrivé. Et, en effet, il en avait déjà comme recueilli les prémices en introduisant notre nature dans les cieux. " Quand les jours de la Pentecôte furent accomplis ", c'est-à-dire, non avant la solennité, mais le jour même de la fête, et il y avait opportunité que la descente de l'Esprit-Saint s'opérât un jour de fête, afin que les témoins de la mort de Jésus-Christ vissent également ce prodige. " Et soudain un bruit s'en" tendit, venant du ciel ". Pourquoi la venue de l'Esprit-Saint,dst-elle annoncée par ces signes sensibles? Parce que, malgré ce concours de circonstances, si les Juifs dirent " ils sont, pris de vin ", que n'eussent-ils pas dit dans toute autre hypothèse? Mais ce ne fut pas un bruit ordinaire, " il vint du ciel "; et comme il se fit entendre soudain , il excita l'attention des disciples. " Et il remplit toute la maison ". C'est un symbole de la puissance de l'Esprit-Saint. Soyez attentifs : saint Luc nous dit que tous lés disciples étaient réunis; en sorte que tous crurent sur le témoignage de leurs sens, et que tous devinrent ainsi des témoins dignes de foi.
Mais voici un nouveau prodige plus étonnant encore. " Et ils virent comme des langues de feu qui se partagèrent ". Ce n'est pas sans raison que l'écrivain sacré dit : " Comme des langues ". Il vent prévenir l'erreur de ceux qui croient que l'Esprit-Saint est un élément sensible; aussi dit-il : " comme un feu ", et : " comme un vent ". Ce n'était donc pas un simple courant d'air. Lorsque ce même Esprit dut se manifester à Jean-Baptiste, il apparut (584) au-dessus de Jésus-Christ, sous la forme d'une colombe; et aujourd'hui qu'il s'agit d'évangéliser l'univers, il vient comme un feu ardent. " Et il s'arrêta sur.chacun d'eux "; c'est-à-dire, se fixa et se reposa sur chacun d'eux, car telle est la signification du verbe s'arrêter. Mais l'Esprit-Saint ne se reposa-t-il que sur les douze apôtres, à l'exclusion de tous les autres?
Nullement, il se répandit également sur les disciples qui étaient au nombre de cent vingt. Aussi est-ce avec juste raison que saint Pierre cite ce passage d'un prophète : " Dans ces derniers temps, dit le Seigneur Dieu, je répandrai mon Esprit sur toute chair; et vos fils et vos filles prophétiseront; vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards auront des songes ". (Joël, 11, 28.) Observez aussi que ce ne fut pas seulement pour frapper d'étonnement les disciples, mais encore pour les remplir de grâce que l'Esprit-Saint s'annonça sous le double symbole du vent et du feu. C'est pourquoi saint Luc ajoute " Qu'ils furent tous remplis de l'Esprit-Saint, et qu'ils commencèrent à parler diverses langues, selon que l'Esprit-Saint leur donnait " de les parler ". Ce don des langues, inouï jusqu'alors, fut le seul signe des opérations du divin Esprit, et il était un témoignage bien suffisant. Mais ce divin Esprit " s'arrêta sur chacun d'eux "; par conséquent sur Joseph qui n'avait pas été élu, et qui n'eut plus à envier la préférence donnée à Matthias. " Et tous furent remplis " ; c'est-à-dire que la grâce de l'Esprit-Saint ne leur fut point départie comme avec mesure, mais dans toute sa plénitude. " Et ils commencèrent à parler diverses langues, selon que l'Esprit-Saint leur donnait de les parler ". Saint Luc n'eût point dit " tous ", s'il n'eût voulu désigner que les apôtres, et si ce don n'eût été communiqué également à tous les autres disciples.
Et, en effet, puisqu'il avait précédemment désigné les apôtres chacun par son nom, il lui eût suffi de constater ici leur présence.
Observez encore que l'Esprit-Saint descendit sur les disciples dans le temps qu'ils persévéraient dans la prière et l'union des coeurs. Ces mots : " Comme des langues de feu ", nous rappellent un autre prodige de ce genre, celui du buisson ardent. " Selon que l'Esprit-Saint leur donnait de parler ", car toutes leurs paroles étaient autant de sentences. " Or, il y avait à Jérusalem ", poursuit saint Luc, " des Juifs religieux qui y habitaient ". C'était par un motif de religion que ces Juifs s'y étaient fixés. Et, comment?
Parce que pour le faire ils avaient dû, étant de diverses contrées, quitter leur patrie, leurs biens et leur famille. Aussi saint Luc dit-il " qu'il y avait à Jérusalem des habitants, Juifs religieux, de toutes les nations qui sont sous le ciel ; et ce bruit s'étant répandu, il s'en assembla un grand nombre, et ils furent fort étonnés ". Le prodige s'était accompli dans l'intérieur de la maison, et une légitime curiosité y faisait accourir tous ceux qui en entendaient parler. " Et ils étaient fort étonnés ". Que signifie cette expression? Elle marque en eux un mélange de trouble et d'admiration.
Mais saint Luc nous révèle la cause de cette disposition, quand il ajoute que " chacun les entendait parler en sa langue. Or, cette multitude s'entredisait : Ces gens-là qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? " Voyez-vous comme tous les esprits et les regards se tournent vers les apôtres. " Comment donc les entendons-nous parler chacun la langue du pays où nous sommes nés? Parthes, Mèdes, Elamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont et l'Asie, la Phrygie et la Pamphylie, l'égypte et cette partie de la Lybie qui est proche de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs aussi et prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons parler, chacun en notre langue, des merveilles de Dieu. Ils étaient donc dans la stupeur et l'admiration, se disant l’un à l'autre : Que veut dire ceci? " (Act. II, V, 12.) Les voyez-vous accourir de l'Orient et de l'Occident? " Mais quelques-uns se moquaient, disant : C'est qu'ils sont pleins de vin nouveau ".
2. Quelle impudence et quelle malignité ! car la Pentecôte ne tombait pas au temps de la vendange. Mais, ô comble de la malice ! tandis que tous les autres, Romains, prosélytes, et peut-être même les bourreaux qui avaient crucifié le Christ , reconnaissent la vérité du prodige; ces Juifs ne savent répondre aux nombreux miracles qu'opèrent les apôtres que par cette raillerie : " Ces gens sont pleins de vin nouveau ". Mais reprenons l'explication des premiers versets. " L'Esprit-Saint ", dit saint Luc, " remplit toute la maison ". Ce divin Esprit fut pour les apôtres comme une piscine d'eau, et le feu (585) marquait, la plénitude de la grâce et la véhémence du zèle. Ce n'est pas ainsi que ce même Esprit se communiquait aux prophètes, et il le faisait d'une manière moins solennelle. Le Seigneur présenta un livre à Ezéchiel; et il lui dit: Dévore ce livre qui contient ce que tu devras dire. " Et je dévorai le livre ", dit le prophète, " et il fut dans ma bouche comme le miel le plus doux ". (Ezéch. III, 3.) A l'égard de Jérémie, c'est la main du Seigneur qui toucha ses lèvres. (Jérém. I, 9.) Mais ici l'Esprit-Saint paraît en personne, et se montre ainsi égal en gloire au Père et au Fils.
Ezéchiel dit encore : " Je vis un livre qui contenait des plaintes lugubres, des malédictions et des calamités ". (Ezéch.
II, 9.) La tradition de ce livre lui fut une preuve suffisante de l'inspiration divine : et, en effet, il avait besoin d'en être averti par quelque signe; mais, du reste, il n'était envoyé qu'à une seule nation, et à ses concitoyens. Les apôtres, au contraire, devaient se répandre dans le monde entier, et parmi des peuples inconnus. Le manteau d'Elie fut pour Elisée le gage des dons de prophétie et de miracles, David reçut avec l'onction sainte celui de l'inspiration divine, et du milieu du buisson ardent le Seigneur confia à Moïse la mission de délivrer .Israël.
Mais ici se révèle un ordre de choses tout nouveau, le feu lui-même s'arrête sur chacun des disciples. Eh ! pourquoi ce feu ne parut-il pas embraser toute la maison? Parce que tous en eussent été effrayés. Au reste, c'est ce qui eut effectivement lieu, car il faut faire plus attention à ce globe de feu qui parut alors, qu' " à ces langues qui se partagèrent". Eh ! combien devait être immense le foyer d'un aussi vaste incendie ! Saint Luc dit aussi avec raison que les langues " se partagèrent ", parce qu'elles partaient toutes d'un même tronc, et qu'elles recevaient leur force et leur énergie du divin Paraclet.
Observez encore qu'alors pour la première fois fut manifestée la sainteté des apôtres; aussi, reçurent-ils l'Esprit-Saint.
Nous voyons également que David ne se montra pas moins fidèle au Seigneur après qu'il eut triomphé de ses ennemis, qu'il ne l'avait été lorsqu'il gardait les troupeaux; que Moïse, qui avait méprisé les palais des rois, prit en mains, après quarante ans, la conduite du peuple hébreu; que Samuel, élevé dans le temple, devint juge en Israël, et qu'Elisée et Ezéchiel, qui avaient tout quitté, reçurent le don de prophétie.
La suite des faits prouve qu'il en avait été ainsi des apôtres, et qu'ils avaient eux-mêmes tout abandonné. C'est pourquoi l'Esprit-Saint vint en eux, parce qu'ils avaient fait preuve de vertu et de générosité. Ils avaient appris par leur propre expérience à connaître la faiblesse de l'homme, mais ils apprirent alors quel est le mérite de la pauvreté volontaire. Saül reçut l'Esprit-Saint lorsque Samuel lui rendit témoignage qu'il était homme de bien. Mais personne ne l'a jamais reçu de la même manière que les disciples, pas même Moïse, le plus grand de tous les prophètes. Et en effet, il perdit quelque chose de sa plénitude, lorsque son esprit se reposa. sur Josué. Ici rien de semblable. Vous allumez à un brasier autant de lampes que, vous voulez, sans diminuer son volume ; et c'est ce qui arriva aux apôtres. Au reste, ce feu montrait moins l'abondance de la grâce qu'il ne signifiait la source même de l'Esprit-Saint où ils puisaient, et on peut y trouver un rapport réel avec cette parole du Sauveur : " Je donnerai à celui qui croira en moi, je lui donnerai une fontaine d'eau jaillissante jusqu'à la vie éternelle ". (Jean, IV, 14.) Or, il était bien à propos que la plénitude de l'Esprit-Saint se répandît sur les apôtres, car ils ne devaient point disputer avec un Pharaon, mais combattre contre le démon. Leur empressement à accepter cette lutte n'est pas moins admirable; ils ne s'autorisent point de l'exemple de Moïse pour dire que leur parole était lente et leur langue embarrassée, et ils n'allèguent point avec Jérémie leur inexpérience. Mais, quoiqu'ils aient entendu des prédictions plus effrayantes et plus élevées, ils n'osent se refuser à l'ordre du Seigneur. Nous pouvons donc en conclure qu'ils furent réellement des anges de lumière et les dispensateurs des vérités éternelles.
Jusqu'à ce jour les apôtres n'avaient été favorisés d'aucune vision céleste. Mais dès que l'homme-Dieu fut monté au plus haut des cieux, l'Esprit-Saint en descendit " pareil à un vent violent qui s'approche ". C'était déclarer aux apôtres que rien ne leur résisterait, et qu'ils disperseraient leurs ennemis comme une poussière légère. " Et il remplit toute la maison ". Cette maison figurait l'univers entier. " Et il s'arrêta sur chacun d'eux, et une grande multitude s'assembla et fut tout (586) étonnée ". Voyez la piété des apôtres: ils ne se hâtent pas,de parler et hésitent à rompre le silence. Les méchants, au contraire, s'écrient soudain : " Ces gens sont pleins de vin nouveau ". La loi ordonnait aux Juifs de se présenter au temple"troïs fois chaque année, et c'est pourquoi des hommes religieux de toutes les nations demeuraient à Jérusalem. Cette circonstance prouve combien l'auteur du livre des Actes cherche peu à flatter les Juifs. Et, en effet, il ne dit point qu'ils se soient exprimés en belles paroles, et il se contente d'écrire : " Ce bruit s'étant répandu, une grande multitude s'assembla et fut tout étonnée ".
Au reste, cet étonnement était tout naturel, car les Juifs croyaient que par la mort de Jésus-Christ tout était fini.
Cependant leur conscience se troublait à la vue de ce sang dont leurs mains étaient encore toutes dégouttantes, aussi s'effrayaient-ils de tout : " Est-ce ", disent-ils, " que tous ceux qui parlent ne sont pas Galiléens? " Eh oui ! les apôtres étaient véritablement de la Galilée, et ils ne s'en cachaient pas. D'ailleurs le bruit de ce vent impétueux avait tellement saisi les esprits, qu'une grande multitude dé toutes les nations du monde s'était rassemblée.
Quant aux apôtres, ils puisaient une nouvelle assurance dans ce fait, qu'ignorant l'idiome persan, ils apprenaient des Perses eux-mêmes qu'ils le parlaient. Saint Luc cite ici en particulier des peuples ennemis des Juifs pour annoncer que les apôtres devaient les soumettre au joug de l'Evangile.
3. Mais comme les Juifs étaient, à cette époque, dispersés au milieu des nations, il est vraisemblable que plusieurs gentils se trouvaient alors à Jérusalem, car la connaissance de la loi avait été répandue parmi eux. Ils étaient donc présents en grand nombre, et pouvaient rendre témoignage de ce qu'ils avaient entendu. Ainsi tous s'accordaient pour attester unanimement le prodige, les indigènes, les étrangers et les prosélytes.
" Nous les entendons ", disent-ils, " parler en notre langue des grandeurs de Dieu ". C'est que la parole des apôtres n'était point une parole vulgaire, mais un langage sublime. C'est pourquoi ils hésitaient d'abord , car jamais semblable prodige ne s'était vu. Observez aussi parmi cette foule la probité des uns; ils s'étonnent, et expriment leur étonnement par cette exclamation : " Que veut dire ceci? Mais d'autres disaient en se moquant : Ils sont pleins de vin nouveau ". O impudence! Et toute s n'en soyons pas surpris, puisqu'ils ont bien dit que le Sauveur qui chassait les démons, était lui-même possédé du démon. (Jean, VIII, 48.) Ici comme toujours, l'intempérance de la langue ne cherche qu'à se répandre, et peu lui,importe qu'elle déraisonne; pourvu qu'elle parle.
" Ils sont pleins de vin nouveau " ; oui, c'est par l'effet d'une ivresse toute céleste que des hommes exposés à mille dangers, craignant la mort et plongés dans une profonde tristesse, osent tenir un tel langage. Au reste, il n'est pas inutile d'observer que ce reproche était si peu vraisemblable, que son énonciation seule prouvait "eux-mêmes étaient troublés par les fumées du vin. Ils expliquaient donc la conduite et le langage des apôtres, en disant: " Ils sont pleins de vin nouveau. Mais Pierre, se tenant debout avec les onze, éleva la voix et dit " : Vous avez admiré son esprit de sagesse dans l'élection de Matthias, admirez ici son courage. Et en effet, au milieu de cette stupeur et de cet étonnement général, ce n'était pas un prodige `moins surprenant qu'un homme simple et ignorant osât parler devant une aussi grande multitude. Car si quelquefois on se trouble dans un cercle d'amis, Pierre ne devait-il pas être tout interdit en s'adressant à des ennemis qui ne respiraient que le sang et le meurtre? D'ailleurs, le son seul de sa voix prouva que ni loi, ni ses collègues n'étaient ivres, et fit connaître qu'ils n'étaient point, comme les prêtres des idoles, agités de transports furieux, ou dominés par quelque violence extérieure. Que signifie cette parole : " avec les onze ? " Elle marque que tous avaient également reçu le don des langues, et que tous parlaient par là bouche de Pierre. C'est pourquoi les onze l'entourent, confirmant sa parole par leur témoignage. " Il éleva donc la voix et dit " : c'est-à-dire, qu'il s'exprima avec une rare intrépidité.
Or, Pierre n'agissait ainsi que pour faire comprendre aux Juifs quels miracles venait de produire la grâce de l'Esprit-Saint. Et en effet, ce même homme, qui avait tremblé à la voix d'une servante, parle hardiment au milieu d'un peuple nombreux qui ne respiré que le sang et le meurtre. Mais il fallait qu'il fût bien assuré de la résurrection de Jésus-Christ, pour qu'il en parlât avec une pleine assurance à des gens qui ne savaient que rire et se moquer.
587 Eh ! n'était-ce donc point tout ensemble légèreté, impiété et impudence que d'attribuer à l'ivresse ce don merveilleux des langues? Mais cette froide raillerie ne troubla point les apôtres et ne les intimida point. Car la présence de l'Esprit-Saint les avait comme transformés et rendus supérieurs à tout sentiment bas et terrestre. Oui, quand l'Esprit-Saint remplit une âme, d'un vase de terre il en fait un vase d'or. Eh ! voyez Pierre ! Est-ce encore cet apôtre timide et insensé, auquel Jésus-Christ disait : " Et vous aussi êtes-vous sans intelligence ? et qu'il appelait Satan, même après son admirable profession de foi? (Matth.
XV, 46 ; XVI, 23.)
Admirez également l'union qui règne entre tous les apôtres.
Ils cèdent la parole à Pierre, parce qu'il né fallait pas que tous parlassent à la fois. " Pierre éleva donc la Voix " ; et il parla aux Juifs avec une grande hardiesse Voilà donc ce que c'est que d'être un homme spirituel, et pour que tout nous soit facile, il suffit que nous nous rendions dignes de recevoir les dons de l'Esprit-Saint. L'incendié qui rencontre des matières inflammables se nourrit et se développe avec une nouvelle rapidité, et dévore souvent ceux qui tentent d'arrêter ses progrès.
C'est ce que l'on vit au jour de la Pentecôte; ou plutôt supposez un combat entre un homme qui porte un réchaud ardent, et un autre qui est tout chargé de paille et de foin, et vous comprendrez avec quelle supériorité les apôtres engagèrent la lutté. Le nombre de leurs adversaires les fit-il jamais reculer? N'avaient-ils pas à combattre l'indigence et la faim, la honte et l'infamie, l'insulte et là raillerie, car on les considérait comme de vils imposteurs? Tous ces maux fondaient sur eux, et ils étaient également en butte aux sarcasmes des uns et aux moqueries des autres. Nous les voyons encore exposés aux fureurs d'un peuple insensé, aux séditions et aux embûches; aux bûchers, aux glaives et aux bêtes féroces. De toutes parts on leur déclarait une guerre cruelle, et ils semblaient aussi insensibles à toutes ces persécutions que si elles n'eussent été qu'un rêve ou une ombre vaine. Que dis-je? Après avoir épuisé sur eux-mêmes toute la fureur de leurs ennemis, ils leur firent éprouver les mêmes anxiétés; car l'écrivain sacré nous les représente en proie à la colère et à la crainte, à l'incertitude et à la frayeur. C'est pourquoi ils s'écrient : " Voulez-vous donc faire tomber sur nous le sang de cet homme? " (Act. V, 28.)
Mais il n'est pas moins admirable de voir les apôtres nus et sans armes engager le combat contre des ennemis armés de toutes pièces, et lutter, faibles et infirmes, contre des princes qui avaient pour eux la puissance et l'autorité. Ignorants et peu orateurs, ils entraient en dispute avec des jongleurs et des magiciens, des sophistes, des rhéteurs et des philosophes qui avaient vieilli dans les chicanes de l'académie et du portique. Et cependant Pierre, qui n'avait fréquenté que les bords du lac de Génésareth, en triompha comme s'ils n'eussent été que des poissons muets. En vérité, il les vainquit avec autant de facilité qu'un pêcheur prend des poissons muets. Le fameux Platon, qui a débité tant de belles choses, se tait lui-même, tandis que Pierre parle aux Juifs, aux Parthes, aux Mèdes, aux Elamites, aux Indiens, et enfin à tous les peuples et aux nations les plus éloignées. Que devient aujourd'hui l'orgueil de la Grèce, le nom d'Athènes, et les rêve ries de ses philosophes? Pierre de Galilée, Pierre de Bethsaïde, Pierre t'ignorant les a tous surpassés. Mais, je vous en conjure, ne rougissez point de la patrie ni du nom de votre vainqueur; car, si vous voulez savoir son nom, il s'appelle Pierre, et ce vous sera une nouvelle confusion. Ce qui vous a perdu, c'est que vous avez méprisé la simplicité, et trop exalté l'éloquence. Vous vous êtes trompés de route, et ana lieu dé suivre la voie royale , facile et unie, vous avez pris un sentier rude, escarpé et difficile. Aussi n'avez-vous pu arriver au royaume des cieux.
4. Pourquoi donc, me direz-vous, Jésus-Christ ne s'est-il pas, de préférence, révélé à Platon, ou à Pythagore ? Parce que Pierre montrait plus de dispositions pour cette divine philosophie. Car les premiers n'étaient que des enfants, et ne recherchaient que la vanité de la gloire humaine ; le second, au contraire, était un homme mûr, et vraiment ami de la sagesse. Aussi était-il capable de recevoir les dons de la grâce. Vous riez peut-être de mes paroles, et je ne m'en étonne point, car les Juifs aussi se moquaient des apôtres, et disaient qu'ils étaient pleins de vin nouveau. Mais lorsque; quelques années après, ils furent en proie aux maux les plus extrêmes, et qu'ils virent la prise de Jérusalem et la démolition de ses murailles, l'incendie du temple et ces calamités (588) qu'on ne peut décrire, ils n'eurent plus envie de rire. Eh bien ! vous aussi, vous ne rirez plus au jour du jugement, et en face des feux de l'enfer. Mais pourquoi parler de l'avenir? Désirez-vous connaître quel a été Pierre et quel a été Platon? Etudions leur conduite, leurs moeurs et leur doctrine. Platon a consacré son existence à formuler des aphorismes vains et inutiles. Car de quelle utilité m'est-il de savoir que l'âme d'un philosophe se transforme en mouche? En vérité, si l'âme de Platon n'a pas été transformée en mouche, du moins elle n'a pas bourdonné moins pertinemment qu'une mouche. Quelles niaiseries ! Et un esprit sage peut-il débiter de semblables rêveries ! Au reste, Platon était naturellement ironique et jaloux de tous. C'est pourquoi il s'est comme attaché à ne produire rien d'utile, ni par lui-même, ni par les autres. Ainsi il a emprunté à Pythagore le dogme de la métempsycose et a promulgué lui-même la théorie d'une république dont plusieurs lois sont infâmes. Que les femmes, dit-il, soient communes; que les jeunes filles paraissent nues devant les jeunes gens, et que les parents et les enfants ne se connaissent point. Est-il rien de plus insensé? Mais en voilà assez pour Platon. Dans le christianisme, au contraire, ce n'est plus la nature, mais la philosophie de Pierre qui, au nom de la charité , déclare que tous les hommes sont frères, et corrige ainsi la doctrine scandaleuse de Platon. Car celui-ci ne cherchait qu'à introduire dans la famille un adultère et à faire rejeter le véritable père. N'était-ce pas plonger l'âme dans l'ivresse et la fange des passions? Aussi disait-il avec une cynique hardiesse : Que les femmes soient communes. Si je rapportais les théogonies des poètes, on m'accuserait de débiter des fables, mais ces philosophiques rêveries ne sont-elles pas plus ridicules encore ? Et jamais les poètes ont-ils propagé d'aussi monstrueuses doctrines? Ce prince des philosophes transforme encore la femme en amazone et l'arme d'un casque et d'une cuirasse. Enfin, il ose dire que l'homme et le chien sont une seule et même espèce, parce que dans l'un comme dans l'autre, il y a union des deux sexes. Peut-on déraisonner plus cyniquement !
Mais ici, je ne puis que reconnaître l'action du démon qui s'efforce de prouver que l'homme est l'égal de la bruite; et c'est par son inspiration que des philosophes ont accrédité cette absurde et dangereuse doctrine, et qu'ils ont dit que la brute était, comme l'homme, douée de raison. Eh ! voyez quel désordre règne parmi eut sur la question de l'âme. Les plus savants ont dit que notre âme se transformait en mouche, en chien et en bête; et leurs successeurs, rougissant d'une telle doctrine, sont tombés dans une autre non moins honteuse. Car ils veulent que l'animal entre en partage de la raison humaine, et ils nous montrent comme plus excellentes que l'homme les créatures qui ont été faites pour son service. Que dis-je? Ils leur accordent même le don de prescience et le sentiment religieux. Le corbeau et la corneille, disent-ils, connaissent Dieu, et comme les prophètes, ils prédisent l'avenir. Les chiens, au témoignage de Platon, forment une véritable république qui a ses lois, qui observe la justice, et qui même connaît la jalousie. Peut-être ne m'en croyez-vous pas? Je n'en suis pas surpris, car vous êtes nourris des saines doctrines du christianisme; et, accoutumés à ces viandes délicieuses, vous ne pouvez regarder comme un homme celui qui se repaît de telles ordures. Mais lorsque nous reprochons aux païens ces fables insipides,- ils nous répondent que nous ne les comprenons pas. Ah ! plaise au ciel que jamais nous ne comprenions de pareilles inepties ! Au reste, il ne faut pas être bien savant pour découvrir l'abîme où nous conduisent cette impiété et cette confusion de toutes choses. Comme le corbeau, vous répétez, ô insensés, ce que vous n'entendez pas vous-mêmes, et vous agissez en enfants, car vous êtes de véritables enfants. Mais Pierre tient un tout autre langage, et sa parole est comme une vive lumière qui chasse les ténèbres et dissipe la nuit ,profonde qui enveloppait l'univers. Et muant à son mérite personnel, que dirai-je de sa douceur et de sa charité? Combien il était éloigné de tout sentiment de vanité; et quoiqu'il ressuscitât les morts, il regardait le ciel avec une humble simplicité. Si jamais un de ces prétendus philosophes eût pu, par des opérations magiques, produire quelque chose qui ressemblât à un tel miracle, n'eût-il pas immédiatement exigé qu'on l'honorât comme un Dieu et qu'on lui dressât des autels et des temples? Mais les apôtres opèrent chaque jour ces miracles, et ils n'imaginent rien de semblable.
589 Que sont, en réalité, les divinités du paganisme:
Minerve, Apollon et Junon? Des démons qui se font adorer sous ces divers noms. Et est-il un roi idolâtre qui ne désire mourir pour obtenir les honneurs de l'apothéose? Combien la conduite des apôtres est opposée ! Car, écoutez ce que disent Pierre et Jean après la guérison du boiteux: " Hommes d'Israël, pourquoi nous regardez-vous , comme si par notre vertu ou notre puissance nous avions fait marcher cet homme ? " Et dans une autre circonstance, ils s'écrient : " Nous sommes mortels et hommes comme vous ". (Act. III, 12; XIV, 14.) Dans les philosophes, au contraire, tout est orgueil, arrogance et recherche de la gloire ; le vrai amour de la philosophie ne dirigea jamais leur conduite. Or, dès qu'on n'agit que par désir de la gloire, tout se ressent de cet esprit vil et grossier; et quelles que soient d'ailleurs ses qualités extérieures, le philosophe qui ne possède pas celle-ci, n'est point véritablement ami de la sagesse; il n'est que l'esclave d'une violente et honteuse passion. Mais le mépris de la gloire humaine est bien propre à nous enseigner la vertu et à chasser de notre âme toute affection vicieuse. Je vous exhorte donc à faire tous vos efforts pour guérir en vous cette maladie, car c'est le seul moyen de nous rendre agréables à Dieu et d'attirer sur nous le bienveillant regard de cet oeil qui ne se ferme jamais. Ainsi, employons tous nos soins à acquérir les dons célestes, à fuir les maux présents et à mériter les biens éternels, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant, toujours et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE V. HOMMES DE LA JUDéE, ET VOUS TOUS QUI, HABITEZ JéRUSALEM, APPRENEZ CECI ET PRêTEZ L'OREILLE A MES PAROLES. (ACT. II, 44, JUSQU'AU VERS. 21.)
ANALYSE. 1. L'orateur explique le discours de l'apôtre saint Pierre, et en fait voir toutes les beautés d'ensemble et de détail. — D'abord ce n'est plus cet homme timide qui tremblait à la voix d'une servante, mais c'est un apôtre plein d'une noble hardiesse et d'une mâle éloquence.
2. L'application de la prophétie de Joël à la conversion des gentils lui fournit ensuite d'heureux développements, et l'annonce qu'elle contient de la ruine de Jérusalem lui en fait tracer un lugubre et effrayant tableau.
3. Mais si le Seigneur châtie ainsi ses ennemis sur la terre, quels seront les supplices de l'enfer? Et quoique ce sujet soit peu agréable à ses auditeurs, il est obligé de le traiter pour satisfaire aux devoirs de sa charge.
4. De là l'orateur est amené à se comparer au magistrat sévère qui maintient l'ordre dans la cité, et que le peuple maudit quelquefois, tandis qu'il n'a que des louanges et des applaudissements pour le riche citoyen qui lui prodigue les fêtes et les jeux. — Mais lequel des deux est réellement le plus utile ? — Le doute n'est pas possible ; et de même l'évêque qui explique la loi divine, et qui montre la terrible sanction dans les menaces de l'enfer, est le vrai père de son peuple. — Celui-ci ne doit donc point murmurer contre lui, mais profiter de ses avis pour acquérir les biens éternels.
1. Pierre s'adresse ici à cette foule d'étrangers qui étaient. accourus, mais, en leur parlant, il ne néglige pas de réfuter ses calomniateurs. Car la divine Providence n'avait permis leurs amères critiques que pour donner à l'apôtre l'occasion de se défendre et d'annoncer l'Evangile. Et parce qu'ils se glorifiaient beaucoup d'habiter Jérusalem , il leur dit: " Apprenez (590) ceci, et prêtez l'oreille à mes paroles ". Ce langage ne pouvait que les rendre attentifs et les disposer à écouter favorablement sa défense. " Non, ces hommes ne sont point ivres, comme vous le pensez ". Que ce langage est doux et bienveillant ! Pierre avait pour lui la plus grande partie du peuple, et néanmoins il n'adresse à ses critiques que de bienveillantes paroles. Il écarte d'abord tout mauvais soupçon à leur égard, et n'établit sa propre défense qu'en second lieu. Aussi ne dit-il pas, comme vous vous l'imaginez par une supposition insensée, ou une froide plaisanterie, mais " comme vous le pensez ". Il donne ainsi à entendre qu'ils ne parlent point sérieusement, et il semble imputer leur faute bien plus à l'ignorance qu'à la malice.
" Non, ces hommes ne sont pas ivres, comme vous le pensez, puisqu'il n'est que la troisième heure du jour ". Cette raison est-elle péremptoire? et les apôtres ne pouvaient-ils, en effet, s'être enivrés à la troisième heure du jour? Sans doute, ils l'eussent pu;
mais, sans beaucoup insister sur cette circonstance, Pierre se borne à nier le fait qu'alléguaient ses détracteurs; et cette réserve nous apprend à ne pas beaucoup parler hors de la nécessité.
Au reste, la suite de son discours confirme cette assertion, et désormais il s'adresse à tous : " Mais c'est ce qui a été prédit par le prophète Joël , dans les derniers temps, dit le Seigneur ". (Joël, II, 28.) L'apôtre ne nomme pas encore le Christ, et, sans faire mention de sa promesse, il rapporte tout au Père; c'est de sa part une profonde habileté. Il évite donc d'insister de prime abord sur ce qui concernait Jésus-Christ, et de rappeler les promesses qu'il leur avait faites après sa mort sur la croix; car t'eût été ruiner par avance tout le succès de sa prédication. Mais les apôtres ne pouvaient-ils pas, me direz-vous, prouver sa divinité? Oui, sans doute, si vous supposer la foi en sa mort et sa résurrection. Mais en ce moment c'était ce qu'il fallait faire croire; et, en parler inconsidérément, c'était s'exposer à se faire lapider.
" Je répandrai de mon Esprit sur toute chair ". Il leur donnait ainsi de bonnes espérances, car, s'ils le voulaient, ils pouvaient, eux aussi , recevoir ce divin Esprit. Mais il les avertit en même temps qu'ils n'en jouiront pas exclusivement, afin de ne pas exciter contre eux la jalousie des gentils; et, pour couper dans sa racine toute pensée d'envie, il ajoute : " Et vos fils prophétiseront ". C'est comme s'il leur eût dit : Cette miraculeuse effusion de l'Esprit-Saint n'est ni votre bien, ni votre gloire exclusifs, mais la grâce en passera jusqu'à vos enfants. Par honneur il leur donne le nom de pères, et il appelle leurs fils ceux qui devaient être disciples de l'Evangile. Et vos jeunes gens auront des visions, et a vos vieillards auront des songes. Et, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes, et ils prophétiseront ". C'était adroitement leur insinuer qu'eux, les apôtres, étaient approuvés de Dieu, puisqu'ils avaient mérité de recevoir l'Esprit-Saint, tandis que les Juifs en étaient rejetés, parce qu'ils avaient crucifié le Seigneur Jésus.
Autrefois Jésus-Christ, pour apaiser l'irritation des Juifs, leur disait : " Par qui vos enfants chassent-ils les démons? " (Matth. XII, 27.) Il ne disait pas, mes disciples, afin d'éviter tout soupçon de s'encenser lui-même; et c'est ainsi que Pierre ne dit pas nous ne sommes pas ivres, mais nous parlons sous l'inspiration du Saint-Esprit. Observons aussi qu'il ne se borne pas à alléguer ce fait, mais qu'il l'appuie sur l'autorité d'un prophète. Aussi, cette autorité le remplit-elle de force et de courage. Sa simple parole avait suffi pour repousser l'accusation d'ivresse ; mais, quand il s'agit d'attester l'effusion de la grâce, il invoque l'autorité d'un prophète. " Je répandrai ", dit le Seigneur, " de mon Esprit sur toute chair ". Cette expression générale se rapporte à ce que Dieu instruisait ses prophètes ou par songe, ou par une révélation manifeste. L'apôtre aborde ensuite ce passage assez terrible de la prophétie : " Et je ferai paraître ", dit le Seigneur, " des prodiges dans le ciel, et des miracles sur la terre ". Ces paroles désignent le jugement dernier et la ruine de Jérusalem. " Je ferai paraître du sang et du feu, et une colonne de fumée; et le soleil sera changé en ténèbres, et la lune en sang ". Quel tableau ! et quelles affreuses calamités ! Ces lugubres emblèmes représentent les maux extrêmes qui arriveront au dernier jour; et néanmoins, l'historien Josèphe raconte que plusieurs prodiges de ce genre parurent dans les airs, et annoncèrent les désastres de la Judée.
Cependant, l'apôtre répand parmi ses auditeurs un vif sentiment de crainte, en leur rappelant ces épaisses ténèbres et l'attente du jugement. " Car elles précéderont le grand "jour dit Seigneur ". C'était leur dire : ne vous abusez pas en croyant que vous pouvez pécher impunément. Et telle est la conclusion de cette annonce du jour grand et terrible du Seigneur. Eh bien ! a-t-il remué les consciences, et changé les rires en remords? Et, en effet, si déjà les pronostics de ce jour éclatent, les périls des derniers temps sont donc proches. Mais quoi ! va-t-il prolonger cet effrayant langage? Nullement; il permet à ses auditeurs de respirer, et continue ainsi : " Et il arrivera que quiconque invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé ". Selon saint Paul, cette parole désigne Jésus-Christ ; mais, par prudence, Pierre ne le dit pas manifestement. (Rom. X, 13.)
Et maintenant, si nous revenons sur ses premières paroles, nous observerons qu'il s'est élevé avec force contre ses critiques et ses railleurs. " Apprenez ceci ", leur a-t-il dit, " et prêtez l'oreille à mes paroles ". En s'adressant à eux, il leur avait dit : " Hommes de la Judée ". C'est-à-dire, selon moi, vous qui habitez dans la Judée. Mais voulez-vous connaître combien Pierre est aujourd'hui changé? rappelons-nous ce passage de l'Evangile. " Une servante s'approcha de lui, disant : Et toi, tu étais avec Jésus de Nazareth. Mais il répondit: Je ne connais point cet homme. Et, interrogé de nouveau, il commença à faire des serments et des imprécations ". (Matth. XXVI, 69, 72.)
2. Admirez aussi l'assurance et la noble franchise de sa parole. Il ne loue point ceux de ses auditeurs qui avaient dit : " Nous les entendons parler en notre langue des grandeurs du Dieu "; et il se borne à exciter davantage leur zèle par la sévérité dont il use envers ses détracteurs. Ainsi son langage ne laisse apercevoir aucune trace de flatterie, et une remarqué qui se justifie toujours, c'est que son discours, quoique rempli d'une extrême bienveillance, présenté le rare mérite d'éviter également l'adulation et. l'injure. Ce n'est pas non plus sans une profonde raison que le prodige de la Pentecôte s'effectua à la troisième heure du jour, car à ce moment le soleil brille, les plaisirs de la table ne nous retiennent plus, et les charmes du jour et de la conversation attirent tous les hommes sur la place publique.
Au reste, le langage de Pierre respire une noble franchise. " Prêtez l'oreille à mes paroles ". Et aussitôt, sans rien dire de lui-même, il ajoute : " Ceci est ce qui a été dit par le prophète Joël, dans les derniers temps ". Il indique ainsi, par cette expression un peu emphatique, que la réalisation des menaces divines est peu éloignée, et, pour ne point paraître la fixer à la seconde génération , il ajoute : " Et vos vieillards auront des songes ". Voyez l'admirable enchaînement de ses paroles. D'abord il a nommé les fils, à l'exemple de David qui a dit : " A la place de vos pères, il vous est né des enfants ". (Ps. XLIV, 17.) Et Malachie dit également : " Il ramènera le coeur des pères à leurs enfants ". (Malach.
IV, 6.)
" Je répandrai de mon Esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes ". Ces paroles nous révèlent toute la force de cet Esprit divin qui, en nous délivrant du péché, nous attache à son service. Eh ! quelle n'est pas l'excellence de ce don qui se communique même au sexe le plus faible, dans une large proportion, et noir à quelques individus seulement, comme autrefois à Débora et Holda. Mais observez que Pierre évite de dire que cet Esprit dont parle le prophète est l'Esprit-Saint , et qu'il néglige ainsi d'expliquer les termes de la prophétie. Il se contente de la citer, parce que cette citation suffit à son but. Il se tait également sur Judas, dont tout le monde connaissait la triste fin, et il pense avec raison, qu'à l'égard des Juifs, l'autorité du prophète Joël est l'argument le plus péremptoire. Et, en effet, aux yeux des Juifs, les prophéties l'emportaient sur les miracles. Aussi les voyons-nous contredire ceux de Jésus-Christ, et se taire quand il leur allègue une prophétie. Un jour il leur dit : " Le Seigneur a dit à mon Seigneur, asseyez-vous à ma droite " (Ps. CIX, 1 ; Matth. XXII, 42) ; et ils furent si confus qu'ils n'osèrent plus répondre. C'est pourquoi, et il est facile de le vérifier, le Sauveur ne négligeait aucune occasion de leur citer les saintes Ecritures, comme lorsqu'il leur dit : " L'Ecriture appelle dieux ceux auxquels la parole de Dieu est adressée ". (Jean, X, 35.) C'est donc à l'exemple de son divin Maître que Pierre cite cette prophétie : " Je répandrai de mon Esprit sur toute chair ", (592) c'est-à-dire, sur les gentils. Mais -il ne révèle rien et n'explique rien, parce que l'obscurité même de la prophétie servait ses projets. " Je ferai paraître des prodiges dans le ciel ". Le vague de cette menace était bien propre 'à épouvanter les esprits, et toute explication en eût diminué la salutaire terreur. Il se tait donc sur cette prophétie , comme étant par elle-même assez claire , et facile à comprendre.
D'ailleurs , il se réserve de l'expliquer en parlant de la résurrection, et il y dirige l'enchaînement de son discours. Ainsi son silence est volontaire et réfléchi, parce que la promesse d'un heureux 'avenir eût été impuissante pour attirer les Juifs à l'évangile. Ajoutez encore que nul n'échappera aux désastres du dernier jour, tandis que sous Vespasien les chrétiens évitèrent la mort. Et c'est à cette fuite que se rapportent ces paroles du Sauveur : " Si ces jours n'eussent été abrégés, toute chair eût été détruite ". (Matth. XXIV, 22.) Le premier malheur des Juifs fut, en effet, cette ligne de circonvallation qui prit, comme dans un filet, tous les habitants de Jérusalem, et le second fut la ruine et l'incendie de la ville.
L'apôtre continue ensuite la métaphore, et met, comme sous les yeux de ses auditeurs, la désolation de Jérusalem : "
Le soleil ", dit-il, " se changera en ténèbres et la lune en sang". Que signifie ce changement de la lune en sang? Il me paraît indiquer un effroyable carnage; et ce langage était bien propre à consterner tous les esprits. " Et quiconque invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé ". Quiconque, dit-il; c'est-à-dire, sans qu'il l'explique, le prêtre, l'esclave et l'homme libre. " Car il n'y a plus en Jésus-Christ d'homme ni de femme, d'esclave ni d'homme libre ". (Gal. III, 28.) Et certes, toutes distinctions sont avec raison abolies sous l'évangile, de même qu'elles subsistaient sous la loi mosaïque, parce qu'elle n'était que figurative.
Et en effet, si, dans le palais impérial, le noble ne se distingue point du plébéien, et si chacun ne s'illustre que par ses oeuvres et se recommande par son service, combien plus doit-il en être ainsi dans le christianisme ! " Quiconque invoquera le nom du Seigneur ". Ce n'est pas sans raison que le prophète emploie ce terme; car Jésus-Christ nous assure que " tous ceux qui lui disent : " Seigneur, Seigneur, ne seront point sauvés ", et qu'il n'y aura d'élus que ceux qui le lui diront avec ce véritable amour qui repose sur une bonne vie et une grande confiance. Au reste, l'apôtre ne décourage point ses auditeurs, bien qu'il leur révèle de profonds mystères et qu'il ne leur cache point les terreurs des supplices éternels. Et comment? Parce qu'il leur montre le salut dans l'invocation du nom du Seigneur.
3. Que dites-vous, ô grand apôtre? Vous placez le salut à côté de la croix ! Attendez un peu, et vous connaîtrez combien est grande la miséricorde du Sauveur Jésus. Car la vocation des gentils n'est pas une preuve moins éclatante de sa divinité que sa résurrection et ses miracles. Souvenez-vous aussi qu'un des attributs de Dieu est d'être infiniment bon; aussi Jésus-Christ dit-il : " Nul n'est bon, si ce n'est Dieu seul ". (Luc, XVIII, 19.) Mais il punit également en Dieu, en sorte que sa bonté ne doit point favoriser en nous la paresse et la négligence. C'est ce que nous apprend admirablement l'apôtre quand il dit : " Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ".
Et maintenant je veux, en parlant de la ruine de Jérusalem et de l'effroyable vengeance que le Seigneur en tira, vous prémunir contre les marcionites et plusieurs autres hérétiques. Ils disent qu'en Jésus-Christ le Dieu était bon, et que l'homme était mauvais. Or, qui est l'auteur de ces maux? L'homme mauvais a-t-il vengé le Dieu bon ? Nullement. C'est donc un être qui lui est étranger, ou bien le Dieu bon a fait ainsi éclater ses vengeances. Mais alors il est manifeste qu'il faut les rapporter au Père non moins qu'au Fils. C'est ce que prouvent, pour le Père, plusieurs passages de l'évangile, et spécialement celui-ci où il est dit que le père de famille détruira sa vigne.
(Matth. XXI, 41.) Il est également écrit du Fils qu'il fait ce commandement à ses serviteurs " Quant à mes ennemis qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les et faites-les mourir devant moi ". (Luc, XIX, 27.)
Dans un autre endroit, Jésus-Christ annonce les calamités qui accableront Jérusalem, calamités inouïes jusqu'alors, et qu'il prédit lui-même. Voulez-vous que je vous en rappelle quelques traits? On vit une mère, épouvantable atrocité ! faire rôtir son propre enfant. Et quoi de plus lamentable qu'un tel fait ! Faut-il décrire les horreurs de la famine et de la peste ? Et il y eut des horreurs plus grandes encore. On foulait aux pieds les lois de la nature et (593) celles de l'humanité, et les hommes se montraient plus cruels que les bêtes féroces. Or tous ces maux furent amenés par cette guerre sanglante que permirent le Seigneur et son Christ. Ces faits sont un bon argument contre les marcionites et contre ceux qui nient l'existence de l'enfer; et on peut s'en servir utilement pour confondre leur impudence. Et puis , cette dernière désolation ne surpasse-t-elle pas celle de la captivité; et la famine qu'elle occasionna ne fut-elle pas plus cruelle qu'à cette époque?
Certainement; et c'est de tous ces maux que Jésus-Christ lui-même a dit : " Cette tribulation sera telle qu'on n'en a jamais vu et qu'on n'en verra jamais de semblable ". (Matth. XXIV, 21.)
Comment donc quelques-uns disent-ils que Jésus-Christ a remis aux Juifs la peine de leur déicide ? Cette objection est peu grave, et vous pouvez facilement la résoudre. Au reste, on ne pourrait ici rien inventer qui approchât de la réalité; et si le récit que nous en possédons était dû à une plume chrétienne, il serait permis de le soupçonner d'exagération. Mais on ne saurait s'inscrire en faux contre sa véracité, puisqu'il a pour auteur un Juif, très attaché à sa nation, et qui écrivait après 1a promulgation de l'Evangile.On voit en effet que dans toutes circonstances il s'attache à relever ses concitoyens. Concluons qu'il existe un enfer, et que Dieu est bon. Le récit des malheurs de Jérusalem vous a remplis d'effroi;
eh ! que sont ces maux en comparaison des supplices de l'enfer? Mais voilà que de nouveau je vous deviens fâcheux et importun. Que faire à cela? Ma position l'exige. Un évêque ressemble à un maître sévère qui encourt la haine de ses élèves.
Mais, puisque les ministres d'un roi exécutent ses ordres, même les plus rigoureux, ne serait-il pas absurde que, pour vous complaire, je négligeasse les devoirs de ma charge?
Chacun a son oeuvre à remplir; et le devoir du plus grand nombre est de se secourir mutuellement dans un esprit de compassion et de bienveillance, de douceur et de bonté. Le pasteur, au contraire, pour être utile à son troupeau, doit se montrer dur et sévère, fâcheux et importun. Car il fera le bien par d'austères remontrances plus que par d'agréables compliments. Tel est aussi le sort du médecin; et toutefois il est moins rude, parce que les bienfaits de son art se réalisent soudain, tandis que ceux de l'évêque se réservent pour l'éternité. Ainsi encore, le juge est odieux aux malfaiteurs et aux séditieux, et le législateur est importun à ceux que gêne la loi. Mais un accueil bien différent est réservé à celui qui flatte le peuple, qui l'amuse et qui lui préparé des jeux et des fêtes. Et en effet, quels applaudissements ne reçoivent pas ces riches citoyens qui donnent les jeux publics et se ruinent en prodigalités ! Aussi le peuple reconnaissant célèbre-t-il leurs louanges , et par honneur il tend les rues de riches tapisseries, illumine les maisons, porte des palmes et leur offre des couronnes et de somptueux vêtements. Le malade, au contraire, s'attriste en voyant le médecin, et le séditieux devient humble en présence du juge : il perd soudain sa pétulance et son audace, parce qu'il sait que le devoir de ce juge est de le châtier.
Mais examinons qui est plus utile à une cité, ou l'édile qui fournit aux dépenses des jeux, du théâtre et des repas publics, ou le magistrat qui, an lieu de ces pompes superflues, s'entoure de chevalets, de fouets, de bourreaux et de soldats terribles, qui prononce des paroles sévères et des arrêts rigoureux, et qui commande à ses licteurs d'écarter (lu forum une foule tumultueuse. Eh bien ! examinons quels résultats amènent deux conduites si opposées. Le magistrat est un homme odieux et t'édile est un galant homme. Mais que produisent le fêtes qu'il prodigue? De froids plaisirs qui durent jusqu'au soir et s'évanouissent avec l'aurore; des rires indécents et des paroles libres et légères. Eh ! que doit-on au magistrat? La. crainte et la tempérance, la soumission de l'esprit et la retenue des moeurs, l'amour du travail, la répression des mauvaises passions de l'âme, est un rempart contre les désordres extérieurs. Sous l'égide de ces vertus, chacun jouit tranquillement de sa fortune, tandis que le régime contraire la dilapide dans les jeux et les fêtes ; et si des voleurs ne nous l'enlèvent pas, le plaisir et l'ostentation nous la ravissent. Cependant on s'aperçoit bien qu'on est volé, mais on ne laisse pas que d'en rire. Ce sont des voleurs d'un genre tout nouveau : ils dépouillent leur victime et puis lui persuadent qu'elle doit s'en réjouir.
4. Mais dans la religion, rien de semblable, et le Seigneur, qui est le père de tous, nous prescrit le secret de nos bonnes oeuvres, et même de nos bonnes intentions. Car il a dit :
594 " Prenez garde de faire l'aumône devant les hommes ". (Matth. VI, 1.) Le chrétien y apprend donc à fuir toute injustice.
Car il y a également injustice à dérober le bien d'autrui, et à se plonger dans les excès de la table, ou à s'abandonner à une joie effrénée et dissolue. Il y apprend encore à garder la chasteté, et à éviter l'impureté, puisque ce péché se commet même par un simple regard.
Il y apprend enfin à pratiquer la modestie et à repousser le faste et l'orgueil, et il n'oublie point, selon la parole de l'apôtre, que : " si tout lui est permis, tout n'est pas expédient ". (I Cor. VI,12.) En un mot, l'Eglise est l'école des vertus, et le théâtre celle des vices. Mais laissons ce sujet, et je me borne à vous dire que les fêtes du monde sont plus fécondes en chagrins qu'en véritables plaisirs. Il suffit, pour nous en convaincre, de considérer au lendemain d'une fête, celui qui en a fait les frais, et ceux qui y ont pris part. Tous, et surtout le premier, nous les verrons tristes et abattus. Et en effet, le jour précédent, le peuple se livrait à une folle gaîté, et il se réjouissait sous un riche vêtement; mais, comme il ne lui appartenait pas, il s'attriste aujourd'hui, et s'afflige de ne plus le posséder. Quant à celui qui a fait les frais de la fête, il se croyait moins heureux que ses joyeux convives : mais le lendemain, ceux-ci n'ont qu'à rendre les habits qu'on leur avait prêtés, tandis que lui-même tombe dans un profond chagrin. Ah ! si, dans les choses extérieures, la joie enfante la tristesse, et le malheur l'utilité, à plus forte raison en est-il ainsi dans les choses spirituelles ! C'est pourquoi personne ne s'irrite contre les lois, et même tous les regardent comme protectrices de la sûreté publique; car elles ne sont point l'ouvrage de législateurs étrangers, ou ennemis, mais l'oeuvre des citoyens, des édiles et des tuteurs de la cité. Tous, ils ont cru bien mériter de la patrie en établissant ces lois, et cependant elles renferment des peines et des châtiments; car, toute loi contient une sanction pénale.
Mais, n'est-il pas absurde. de décerner aux législateurs humains les noms de sauveurs, de bienfaiteurs et de protecteurs, et d'appeler dur et fâcheux l'évêque qui vous explique les lois divines?
Oh! quand je vous parle de l'enfer, que fais-je, sinon de vous exposer la, sanction de ces lois? Les législations de la terre édictent des peines sévères contre l'homicide, le vol, l'adultère et autres crimes semblables; pourquoi donc murmurer si je mets sous vos yeux les supplices dont vous menace, non un homme, mais Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu ? Que celui, dit-il, qui est sans miséricorde, soit rigoureusement puni. Car, telle est la conclusion de la parabole sur le pardon des ennemis. Que celui, ajoute-t-il, qui garde le souvenir d'une offense, subisse le dernier supplice; que celui qui s'irrite sans motif soit jeté dans le feu, et que celui qui injurie son frère, soit condamné aux peines de l'enfer !
Au reste, ne vous troublez point si ces lois vous paraissent nouvelles ; car Jésus-Christ n'est venu sur la terre que pour y apporter une nouvelle législation. Et en effet, la raison seule nous dit que l'homicide et l'adultère doivent être punis ; et, si l'Evangile ne contenait pas une autre défense, il eût été inutile qu'un législateur divin nous l'eût apporté.
Aussi ne dit-il pas : Que l'adultère soit puni, mais bien celui qui se permet même un regard mauvais, et il spécifie le lieu et le genre du supplice. Jésus-Christ n'a point écrit son Evangile sur des tables de pierre, et il ne l'a point gravé sur des colonnes de bronze; mais il a surnaturalisé l'âme des douze apôtres, et par l'opération de l'Esprit-Saint, il y a gravé ces lois que nous vous faisons connaître. C'était le devoir des prêtres à l'égard des Juifs, afin que nul ne prétextât son ignorance, et à plus forte raison est-ce le mien? Si quelqu'un disait: Je n'écouterai pas, et ainsi je ne serai point jugé; il devrait s'attendre à un châtiment plus rigoureux, car son excuse ne serait valable qu'en l'absence dé toute instruction. Mais, puisqu'un évêque instruit son peuple, elle n'est plus recevable. Souvenez-vous donc que Jésus-Christ lui-même a condamné les Juifs : " Si je n'étais pas venu ", disait-il, " et si je ne leur eusse pas parlé , ils ne seraient pas coupables ". (Jean, XV, 22.) L'apôtre s'écrie également : " Que dis-je ? Est-ce qu'ils n'ont pas entendu la parole du salut? Sans doute; car la voix des apôtres a retenti par toute la terre ". (Rom. X, 18.)
Alléguez donc votre ignorance, si personne ne vous prêche la doctrine évangélique. Mais quand l'évêque est assis dans sa chaire, et qu'il remplit son devoir , vous n'avez plus d'excuse. J'ajoute aussi que Jésus-Christ, qui a établi dans son Eglise les apôtres, comme autant de colonnes de la vérité, a voulu honorer (505) les évêques du même privilège.
Et si nous nous sommes rendus indignes de comprendre les sublimes inscriptions que portent ces colonnes, fixons du moins sur elles un regard respectueux. Les colonnes, non plus que les lois, ne sont coupables des menaces qu'elles profèrent contre les malfaiteurs ; et il en est ainsi des bienheureux apôtres. Mais l'Eglise, qui est la colonne de vérité, ne se dresse pas dans un seul lieu, et ses inscriptions sont répandues dans le monde entier. Passez jusqu'aux Indes, et vous les entendrez publier; avancez jusqu'à l'Espagne, et jusqu'aux limites de l'univers, et vous ne trouverez personne qui, avec un peu de bonne volonté, ne parvienne à les connaître. Ne murmurez donc point contre ces lois divines, mais efforcez-vous de pratiquer les vertus chrétiennes, afin que vous puissiez obtenir les biens éternels, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soit, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
FIN DU TOME HUITIèME.
HOMéLIE VI. HOMMES D'ISRAEL, éCOUTEZ CES PAROLES. (ACT. II, 22, JUSQU'AU VERS. 36.)
ANALYSE. 1. Saint Chrysostome développe habilement l'art et le tact exquis avec lesquels saint Pierre propose à ses auditeurs les grands mystères de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. Il glisse légèrement sur le premier, comme étant un fait public, et s'appuie pour prouver le second sur l'autorité de David, dont les prophéties étaient connues et respectées de tous.
2. Revenant ensuite sur l'explication des premiers versets de ce discours, l'orateur fait ressortir la force du témoignage qu'allègue l'apôtre en faveur de la résurrection de Jésus-Christ, et le montre assis dans les cieux sur un trône de gloire, régnant sur ses ennemis, et envoyant l'Esprit-Saint à ses apôtres.
— Cependant, pour ne pas offusquer ses auditeurs, Pierre, comme l'observe saint Chrysostome, signale principalement ici l'action du Père, se contentant de faire entendre que le Fils étant Dieu comme lui, participe également à cet envoi.
3. Mais si Dieu le Père a établi dans les cieux le règne de son Fils, c'est afin de nous faire part de son royaume; et cependant les chrétiens méprisent ce royaume, et courent encenser le démon qui les conduit à l'enfer. — Ici l'orateur trace un éloquent parallèle entre la conduite du Seigneur et celle du démon; et entre l'homme doux et patient et celui qui habituellement se livre à tous les transports de la colère.
4. L'âme de l'un, calme et sereine, ressemble à ces montagnes qui jouissent d'une température toujours douce et toujours égale, et le coeur de l'autre rappelle le tumulte et les cris de la place publique. — Le choix d'un chrétien ne saurait donc être douteux.
1. Ces paroles ne sont point, dans la bouche de saint Pierre , un langage d'adulation ; mais parce qu'il avait vivement pressé ses auditeurs, il prend un ton plus modéré et cite, avec opportunité, un passage du Psalmiste. Il répète aussi le début de son discours, afin de prévenir en eux le trouble de l'esprit, car il va leur parler de Jésus-Christ. Précédemment ils ont entendu dans la paix et le calme la citation qu'il a faite du prophète. Joël; mais le nom de Jésus les eût soudain offusqués; c'est pourquoi l'apôtre ne l'a pas prononcé. Observez encore qu'il ne dit pas : Obéissez à ma parole, mais Ecoutez ces paroles ; et certainement, il n'y avait là rien qui pût les offenser. Enfin, remarquons qu'il évite de toucher tout d'abord aux mystères les plus sublimes et qu'il commence par ce qu'il y a de plus humble: " Jésus de Nazareth " , dit-il. Pierre nomme donc la patrie de Jésus ; et cette patrie n'était qu'une (2) obscure bourgade; et il ne révèle de lui rien de grand et d'élevé, pas même ce que tout autre prophète en eût annoncé.
" Jésus de Nazareth, homme que Dieu a rendu célèbre parmi vous". Ces premiers mots annoncent déjà un grand mystère, et révèlent que Jésus a été envoyé de Dieu. Or, c'est ce que toujours et en toute circonstance le précurseur et les apôtres ont soin de prouver. Ecoutez la parole du précurseur: " Celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, m'a dit : Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et se reposer, c'est celui-là". (Jean, I, 33.) Tel est aussi le témoignage que Jésus-Christ lui-même se rend tout spécialement, lorsqu'il dit : " Je ne suis point venu de moi-même, mais le Père m'a envoyé ". (Jean, VII, 28.) Et ce langage se retrouve à toutes les pages de l'Evangile.
C'est pourquoi Pierre, le prince du collège apostolique, l'ami du Christ et son ardent disciple, Pierre, à qui les clés du royaume des cieux ont été confiées, et qui a reçu les révélations de l'Esprit, a saisi d'abord ses auditeurs de crainte et d'effroi, et puis il a ranimé leur courage en leur montrant qu'ils n'étaient point exclus des grâces célestes.
Enfin, après les avoir ainsi préparés à recevoir le don de la loi, il aborde la grande question de Jésus-Christ. Eh ! comment osera-t-il affirmer sa résurrection en face de ceux mêmes qui l'ont fait mourir? Aussi ne se hâte-t-il pas de dire qu'il est ressuscité, mais seulement que Dieu l'a envoyé vers eux. Et la preuve, ce sont les miracles qu'il a opérés.
Encore ne dit-il pas que Jésus les a opérés lui-même, mais que Dieu les a opérés par lui, afin de mieux gagner ses auditeurs par ce langage si empreint de modération. Quant à la certitude de ces miracles, il s'en rapporte à leur propre témoignage. " Jésus ", dit-il, " homme que Dieu a rendu célèbre parmi vous par les merveilles, les prodiges et les miracles qu'il a faits par lui au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes". C'est alors seulement, et comme par incident, qu'il rappelle le crime affreux qu'ils avaient commis, et qu'il s'efforce de les excuser. Mais, en réalité; quoique ce déicide eût été arrêté dans les conseils divins, ils n'en étaient pas moins coupables. " Ce Jésus ", dit-il, " qui vous a été livré par le conseil et la prescience de Dieu, l'immolant par la main des méchants, vous l'avez mis à mort ". Nous retrouvons ici le même langage et presque les mêmes expressions dont Joseph avait usé à l'égard de ses frères: " Ne craignez point, car ce n'est pas vous qui m'avez livré, mais c'est Dieu qui m'a envoyé ici ". (Gen. XV, 5.) Néanmoins, parce qu' il avait dit que la mort de Jésus était arrêtée dans les conseils divins, les Juifs eussent pu répliquer : Nous avons donc bien fait; c'est pourquoi il les convainc d'homicide par cette parole : " L'immolant par la main des méchants, vous l'avez mis à mort ". Il désigne ici Judas et montre que les Juifs n'eussent pu exécuter leur noir dessein, si Dieu ne le leur eût permis et si le traître ne leur eût livré Jésus. Car c'est ce que signifie ce mot " livré ", et l'apôtre rejette ainsi tout l'odieux du crime sur Judas qui livra le Sauveur et le trahit par un baiser. Quant à ces mots: " Par la main des méchants ", ils se rapportent à la trahison de Judas, ou aux soldats qui crucifièrent le Sauveur, en sorte que les Juifs l'ont,mis à mort, moins par eux-mêmes que " par la main des méchants ". Mais comme les apôtres ont toujours soin de prêcher d'abord la passion de Jésus-Christ, tandis que Pierre ne fait ici qu'indiquer sa résurrection; et quoiqu'elle soit le point fondamental de la religion, il se contente de l'affirmer. C'est que le crucifiement et la mort de Jésus étaient des fats publies; mais il. n'en était pas encore ainsi de sa résurrection. Aussi ajoute-t-il : "Dieu l’a ressuscité après l'avoir délivré des douleurs du tombeau, et il était impossible qu'il y fût retenu ".
Ici.l'apôtre nous révèle un grand et sublime mystère : car ce mot : " Il était impossible ", signifie que Jésus-Christ lui-même a permis au tombeau de le renfermer, et que la mort, en voulant le retenir, a souffert des violences aussi extrêmes que les douleurs de l'enfantement. C'est en effet sous cette image que l'Ecriture se plaît à nous représenter les efforts de la mort, et elle nous indique en même temps que le Christ est ressuscité pour ne plus mourir. On peut aussi donner un autre sens à ces paroles : " Il était impossible qu'il fût retenu dans le tombeau ", et dire qu'elles signifient que la résurrection de Jésus-Christ est différente de celle des autres hommes. Et aussitôt, avant que ses auditeurs aient eu le temps de s'arrêter à quelques pensées, Pierre cite le Psalmiste et coupe court à tout raisonnement humain : " Car David a dit de lui ". Mais observez combien cette façon de s'exprimer est (3) humble, et c'est la même modestie de langage que ci-dessus. Cependant il ne laisse pas que d'en tirer cette grande leçon, qu'il ne faut pas s'affliger de la mort. " J'ai toujours ", dit-il, " le Seigneur en ma présence ; et il est à ma droite, afin que je ne sois pas ébranlé. C'est pourquoi vous ne laisserez point mon âme dans l'enfer ". (Ps. XV, 8.)
Pierre voulant alors développer cette prophétie, commence ainsi.: " Mes frères ". C'est toujours ainsi qu'il s'exprime lorsqu'il veut annoncer quelques grandes vérités; et ce début est bien propre à rendre ses auditeurs attentifs et bienveillants. " Mes frères, qu'il soit permis de vous dire hardiment du patriarche David ". Quelle humilité ! et comme il parle modestement, dès qu'il peut le faire sans danger ! Il n'affirme donc pas que la prophétie concerne Jésus-Christ à l'exclusion de David; et il agit en cela très prudemment, afin qu'en honorant à leurs yeux cet illustre prophète, il les amène à mieux respecter son autorité. Bien plus, en s'excusant comme d'un trait de hardiesse, de rapporter un fait public, il les loue et les flatte habilement Aussi ne dit-il pas simplement David, mais le patriarche David. " Qu'il soit donc permis de dire hardiment du patriarche David qu'il est mort et enseveli ". Il n'ajoute point qu'il n'est pas ressuscité., mais il le fait assez entendre par ces mots : " Et son sépulcre est parmi nous jusqu'à ce jour ". Cette citation suffit à son dessein, et, au lien d'en venir immédiatement à Jésus-Christ, il loue de nouveau le saint roi. " Or, comme il était prophète et qu'il savait que Dieu lui avait promis avec serment ".
2. Pierre s'exprime ainsi afin que du moins; par honneur pour David et pour ses descendants, les Juifs accueillissent le dogme de la résurrection. Car si Jésus-Christ n'était réellement ressuscité, la prophétie ne serait pas accomplie, et eux-mêmes auraient à en rougir. " Et comme il savait que Dieu lui avait promis avec serment ". Ce n'était pas une simple promesse , mais un serment solennel. " Dieu lui avait donc promis avec serment que, selon la chair, le Christ sortirait de sa race, et qu'il serait assis sur son trône ". Admirez quels profonds mystères l'apôtre laisse soupçonner! et comme il cite avec assurance les paroles du prophète , dès qu'il a su s'insinuer dans l'esprit de ses auditeurs. Aussi proclame-t-il ouvertement la résurrection de Jésus-Christ. " C'est pourquoi son âme n'a point été laissée dans le tombeau , et sa chair n'a point vu la corruption ". Ce langage a droit de nous étonner. Et, en effet, il affirme que la résurrection de Jésus-Christ n'est point semblable à celle des autres hommes, et que la mort, qui l'a tenu quelques instants, n'a pu étendre sur lui son empire souverain.
Quant au péché des Juifs, Pierre l'a laissé entrevoir comme dans l'ombre, et sans parler du châtiment que ce péché méritait, il s'est borné à déclarer que les Juifs avaient mis à mort le Christ : puis il a exposé les preuves de sa divinité. Mais dès qu'il est démontré que celui qui a été mis à mort, est le Juste par excellence, et l'ami de Dieu, vous avez beau taire le châtiment de ce crime, les coupables se condamneront eux-mêmes plus sévèrement que vous ne pourriez le faire. C'est pourquoi, afin de mieux se concilier leur attention, il s'en réfère aux décrets du Père éternel, et tire cette conclusion de la prophétie, qu' "
il était impossible " que le Christ restât dans le tombeau.
Mais revenons sur l'explication des premiers versets. " Jésus de Nazareth que Dieu a rendu célèbre parmi vous ". Ainsi, le doute n'est plus permis à son égard parce qu'il s'est fait connaître par ses oeuvres. Aussi, Nicodème disait-il à Jésus-Christ : " Personne ne peut faire " les. miracles que vous faites ". (Jean, III, 2.) Pierre dit également : " Dieu l'a rendu célèbre par les merveilles, les prodiges et les miracles qu'il a opérés par lui au milieu de vous ". Ce n'est donc point secrètement, puisqu'il a agi devant tout le peuple. C'est ainsi que l'apôtre conduit insensiblement ses auditeurs, des faits qu'ils connaissent à ceux qu'ils ignorent; et quand il dit que tout cela s'est fait " par suite des décrets divins ", il semble dire que de leur part ce crime a été involontaire, puisqu'il avait été prévu et réglé dans la sagesse et les conseils du Seigneur. Il passe donc rapidement sur tout ce qui eût pu les contrister, et dirige tous ses efforts à leur prouver que le Christ a été mis à mort. C'était dire à ses auditeurs : Quand vous le nieriez, ceux-ci, à savoir, les apôtres, l'attesteraient. Or, celui qui triomphe de la mort ne pourra-t-il pas plus aisément encore se venger de ses bourreaux ? Certainement. Mais Pierre évite de le dire; et, sans leur annoncer que le Christ (4) exterminera la nation déicide, il se borne à le leur faire comprendre.
Nous apprenons également du discours de l'apôtre quelle est la signification de ce mot " être retenu ". Car celui qui retient une chose avec souffrance, cherche moins à en conserver la possession qu'à s'en décharger et à soulager ainsi sa douleur.
C'est aussi avec une admirable justesse que saint Pierre dit : " David parlant au nom du Christ ", de peur qu'on ne crût qu'il parlait en son nom. Voyez-vous maintenant avec quelle hardiesse il interprète la prophétie et en expose clairement le sens, en montrant le Christ assis sur son trône? Or, le royaume du Christ est un royaume spirituel qui n'existe qu'au ciel. C'est pourquoi le fait de la résurrection implique celui de la possession de ce royaume; et le prophète ne pouvait pas ne point en parler, puisque la prophétie concernait le Christ. Mais pourquoi le Psalmiste parle-t-il " de la résurrection du Christ ", plutôt que de son royaume? C'est pour nous révéler un grand mystère. Et pourquoi dit-il qu'il est assis sur son trône ? Parce que du haut des cieux il étend son autorité sur tous les Juifs et principalement sur ceux qui l'ont crucifié.
" Et sa chair n'a point vu la corruption ". Cette parole n'exprime pas moins fortement le dogme de la résurrection que celle-ci : " Dieu a ressuscité ce Jésus ". Et voyez-vous comme maintenant il le désigne par son nom? " Et nous en sommes tous témoins.
Après donc qu'il a été élevé, de la main de Dieu " ; Pierre en revient encore à Dieu le Père, quoique déjà il ait suffisamment , montré son action, parce qu'il sait combien cet argument est puissant. Il laisse également comprendre, sans le dire ouvertement, que ce même Jésus est monté au ciel, et qu'il y réside. " Et après qu'il a reçu la promesse du Saint-Esprit ". Observez ici que l'apôtre attribue l'envoi de cet Esprit divin au Père, et non au Christ. Mais, après avoir rappelé les miracles de celui-ci, l'attentat des Juifs contre sa personne, et le prodige de sa résurrection, il s'enhardit à en parler librement, et leur cite la déclaration de témoins qui ont tout vu et tout entendu. Cependant, s'il revient fréquemment sur la résurrection de Jésus-Christ , il ne parle qu'une seule fois du crime de ceux qui l'ont crucifié, pour éviter de leur être importun. " Après donc qu'il a reçu la promesse du Saint-Esprit ". Quel sublime mystère recèlent ces paroles! Et je pense qu'ici saint Pierre fait allusion à la promesse que Jésus-Christ fit à ses apôtres avant sa passion. Aussi remarquez comme en ceci il lui attribue l'action principale, et comme il obtient adroitement un immense résultat. Car si Jésus-Christ a répandu l'Esprit-Saint, c'est de lui que parlait le prophète, quand il disait : " Dans les derniers jours je répandrai de mon Esprit sur vos serviteurs et sur vos servantes, et je ferai paraître des prodiges dans le ciel ".
Quelle doctrine se cachait donc sous ces paroles? Mais à cause même de sa sublimité, l'apôtre la voile aux regards de ses auditeurs, et attribue au Père l'envoi du Saint-Esprit; c'est pourquoi il se borne à énumérer les biens que nous a procurés l'incarnation du Fils, les miracles que celui-ci a opérés, la royauté qu'il a fondée, le peuple au milieu duquel il a paru , et il ajoute comme incidemment que lui aussi donne l'Esprit-Saint. Toute parole qui ne tend pas à l'utilité de ceux qui l'écoutent, est une parole vaine et inutile. C'est ce que témoigne le saint précurseur quand il dit: " Le Christ vous baptisera lui-même en l'Esprit-Saint ". (Matth. III, 11.) Pierre montre également que Jésus-Christ, bien loin d'affaiblir la vertu de sa croix, l'a rendue plus brillante, puisqu'il accomplit en ce jour, à l'égard de ses disciples, la promesse qu'il avait précédemment reçue de son Père. C'était donc, dit l'apôtre, cette promesse qu'il nous avait faite, et qu'il se réservait d'accomplir dans toute son étendue, après le mystère de sa passion. " Je répandrai " ; cette expression marque la dignité du bienfaiteur, et l'abondance de ses dons. La suite de ce discours en est une preuve sensible, car c'est après avoir reçu l'Esprit-Saint, que Pierre annonce hardiment l'ascension de Jésus-Christ, et que, pour la prouver, il allègue, à l'exemple du Sauveur, le témoignage du Psalmiste. " Car David , " dit-il, " n'est point monté au ciel ".
3. Ici la parole de l'apôtre se relève noblement, et il parle avec fermeté. Il n'a donc plus recours à ces précautions oratoires : qu'il me soit permis de vous dire; mais il s'exprime en toute franchise. " Le Seigneur a dit à mon Seigneur : assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je réduise tes ennemis à te servir de marche-pied ". Or, si le Christ est le Seigneur de David, à plus forte raison l'est-il des (5) Juifs. " Assieds-toi à ma droite ". Cette parole résume toutes choses. " Jusqu'à ce que je réduise tes ennemis à te servir de marche-pied ". Cette citation ne pouvait manquer de renouveler dans les esprits une salutaire terreur, car elle montrait quelle sera la conduite du Seigneur envers ses amis et ses ennemis. Mais, pour se mieux concilier ses auditeurs, Pierre se hâte d'attribuer au Père l'exercice de la souveraineté, et, après avoir proclamé ces sublimes mystères , il abaisse insensiblement son langage.
" Que toute la maison d'Israël sache donc ". Voyez comme il prévient le doute et l'hésitation, et comme il continue avec autorité. "Que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus ". Il cite les paroles du Psalmiste , et, au lieu de dire : Que toute la maison d'Israël sache donc certainement que le Christ est assis à la droite de Dieu le Père, ce qui marquait la gloire la plus élevée , il laisse ce privilège , et dit plus humblement que Dieu l'a " fait " , c'est-à-dire , l'a établi Christ et Seigneur. Ainsi , il omet de parler de la personne même du Fils, et ne s'arrête qu'à l'action du Père. " Ce Jésus que vous avez crucifié".
Que ce dernier membre de phrase est heureux ! et quels remords il devait exciter, dans l'âme de cette multitude. Car l'apôtre, qui lui a d'abord montré toute la grandeur du crime, en désigne ici les coupables, afin qu'ils en comprennent mieux l'énormité, et qu'ils en conçoivent une salutaire terreur. Et en effet, les bienfaits sont moins puissants pour attirer les hommes que la crainte pour les corriger. Mais il est des hommes admirables, de pieux amis du Seigneur, qui sont au-dessus de ce double motif; tel était Paul qui aimait Dieu sans s'inquiéter du ciel, ni de l'enfer.
C'est là véritablement aimer Jésus-Christ, et ne point se conduire en mercenaire, qui ne cherche que son profit et son avantage : c'est là être véritablement chrétien, et n'agir que par le principe de l'amour divin. Combien donc notre conduite est-elle digne de larmes, puisqu'appelés à cet héroïsme de vertu, nous ne savons pas même considérer le ciel comme le but d'un utile négoce. Jésus-Christ nous promet les plus riches trésors, et nous ne l'écoutons point. Ah ! quels châtiments ne mérite pas une telle indifférence ! L'homme qu'excite la tyrannique passion de l'or ne considère point s'il se trouve en rapport avec un étranger, ou un esclave; avec un ennemi, ou un rival implacable, pourvu qu'il espère en tirer quelqu'argent. Il n'est donc rien qu'il né fasse volontiers, fallût-il les aduler, les servir, et les tenir pour les plus honnêtes gens du monde, dès qu'il est assuré d'en être grassement payé: tant la soif du lucre éteint en lui toute autre pensée. Eh ! le royaume des cieux est moins puissant sur nous que la vue d'un vil métal ! Cette perspective ne peut émouvoir notre indifférence, et néanmoins celui qui nous promet ce royaume n'est pas un homme ordinaire; c'est le Roi des cieux.
Cependant, à ne considérer même que le royaume qui nous est promis, et le Dieu qui veut nous le donner, il est beau de recevoir un tel don, et de le recevoir de telles mains. Hélas ! nous agissons comme ces insensés à l'égard desquels un roi veut couronner mille bienfaits en les associant à l'héritage de son fils, et qui ne savent que mépriser ses offres généreuses. Mais, au contraire, que le prince des méchants, celui qui, plein de malice, a précipité nos premiers parents et toute leur postérité dans un abîme de maux, nous présente une obole, et soudain nous courons l'adorer. Dieu nous promet un royaume, et nous le méprisons; le démon nous entraîne vers l'enfer, et nous l'honorons. Ainsi, d'un côté le Seigneur, et dé l'autre le démon. Mais quelle différence encore dans leurs commandements ! Oui, supposons qu'il n'existe ni Dieu, ni démon, ni ciel, ni enfer, cette différence seule suffirait à éclairer notre choix. Et, qu'ordonnent-ils donc l'un et l'autre ? Le démon, tout ce qui souille l'homme; et Dieu, tout ce qui fait sa gloire et on honneur. Le démon, tout ce qui nous rend malheureux et infâmes; et Dieu, tout ce qui nous apporte la paix et la tranquillité. Ecoutez en effet les paroles de l'un : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes ". (Matth. XI, 29.) Quel est, au contraire, le langage de l'autre? Soyez dur et inhumain, furieux, et moins homme que bête féroce. Quant aux résultats de ces commandements, de quel côté est l'utilité et l'opportunité? Mais, à part toutes ces considérations, il suffit de savoir que l'un des deux est le démon; et, si nous en sommes bien persuadés, nous le vaincrons avec plus de gloire. Car l'utilité du précepte, et non sa facilité, nous doit faire connaître celui qui nous porte un (6) véritable intérêt. C'est ainsi que les pères donnent à leurs enfants des ordres sévères, et les maîtres à leurs esclaves; mais ils n'en sont pas moins pères et maîtres, tandis que les autres sont dépendants et serviteurs.
Et maintenant , voulez-vous examiner la question sous le rapport du bonheur? La solution en est facile et évidente. Et en effet, y a-t-il parité de satisfaction entre l'homme irascible et furieux et l'homme doux et patient ? L'esprit de ce dernier possède le calme d'une paisible solitude et l'âme du premier ressemble à ces places publiques où se presse une foule importune et où les gens qui conduisent des chameaux, des mulets et des ânes, crient à tue-tête pour avertir les passants de se garer. Oui, je comparerai le méchant à ces villes où l'on n'entend que le bruit de l'enclume et du marteau et où l'encombrement est si grand qu'à chaque pas on risque de heurter les autres ou d'en être soi-même heurté. Mais le juste est semblable à une montagne dont le sommet jouit de la douce haleine des zéphyrs et s'illumine des rayons d'une pure lumière. Des sources jaillissantes abreuvent mille fleurs qui en font un délicieux jardin ; l'on dirait une prairie que le printemps a émaillée de plantes et de fleurs et qu'il arrose de limpides ruisseaux. Ajoutez au plaisir des yeux celui de l'oreille que charment de suaves mélodies. Car, ou les oiseaux chantent sur les cimes élevées des grands arbres, ou la cigale, le rossignol et l'hirondelle harmonisent leurs voix et leurs concerts: D'autres fois c'est le zéphyr qui se joue dans les hautes branches des arbres et qui, agitant les pins et les mélèzes, imite les chants mélodieux du cygne; ou ce sont les lis et les roses de la vallée qui s'inclinent comme dans un fraternel embrassement et présentent l'image d'une.mer calme et tranquille. Les fleurs nous offrent d'autres emblèmes non moins gracieux. Ainsi la rose symbolise l'arc-en-ciel, la violette la mer azurée, et le lis le ciel.. Mais cet admirable spectacle de la nature qui réjouit l'oeil, récrée également le corps. On y respire en effet un tel bien-être qu'on se croit plutôt dans les cieux que sur la terre.
4. Dirai-je encore que le murmure des eaux qui se précipitent en cascade et frémissent sur un lit de cailloux, détend nos membres fatigués et provoque un doux sommeil? Cette description vous charme et vous ferait aimer la solitude ; ruais combien plus délicieux est L'état d'une âme humble et patiente. Et ne croyez pas que ma parole se soit égayée dans cette description pour le seul plaisir de peindre la nature et d'en tracer un riant tableau ; non, non. J'ai voulu vous montrer quels sont les charmes de la patience, et vous faire comprendre qu'il est plus doux et plus utile de vivre avec un homme vraiment patient, que d'habiter ces lieux enchanteurs. Et en effet, jamais il ne déchaîne autour de lui le souffle violent de l'aquilon, et son langage doux et modéré ne rappelle que les brises légères d'un paisible zéphyr. Ses reproches eux-mêmes sont pleins de bienveillance et imitent le chant des oiseaux. Comment donc ne pas trouver auprès de lui le véritable bonheur? Si sa parole ne peut rien sur le corps, du moins elle calme et récrée l'âme; et les soins habiles d'un médecin coupent moins vite la fièvre que la parole d'un homme patient n'apaise un esprit furieux et emporté. Eh ! pourquoi parler du médecin, puisqu'un fer rouge qu'on plonge dans l'eau, perd sa chaleur moins promptement qu'un coeur courroucé ne se calme au contact d'un homme patient? Mais de même qu'on ne fait sur la place publique aucune attention au chant des oiseaux, ainsi mes paroles frappent inutilement l'oreille d'un esprit furieux et irascible. Combien donc la douceur est préférable à la colère et à l'emportement. D'ailleurs Dieu nous commande la première et le démon la seconde. Aussi, quand même il n'existerait ni Dieu, ni démon, n'oubliez point que nos propres intérêts nous prescriraient encore de cultiver cette vertu et de fuir ce vice.
Et en effet, l'homme doux et patient est débonnaire pour lui-même et utile aux autres, tandis que l'homme violent et irascible devient ennuyeux à lui-même et inutile aux autres. Eh 1 y a-t-il rien de moins aimable et de plus triste, de plus fatigant et de plus insupportable que de vivre avec un esprit de ce caractère, tandis que nos relations avec un esprit pacifique sont empreintes de charmes et de douceurs ! Il vaut mieux habiter avec une bête féroce qu'avec le premier;
car celle-ci s'apprivoise et devient soumise, mais celui-là s'irrite des démarches mêmes que vous faites pour l'apaiser, tant la colère est son état habituel ! Les jours joyeux et sereins de l'été et les tristes frimas de l'hiver sont moins opposés que ces deux hommes.
7 Mais, avant d'exposer tous les maux dont la colère est le principe à l'égard du prochain, examinons ceux qu'elle nous attire.
Sans doute c'est déjà un grand mal que de nuire à ses frères, et j'en parlerai plus tard. Pour le moment je vous demande quel bourreau déchire les côtés comme la colère et l'emportement , quel dard transperce le corps aussi cruellement, et quel accès de folie ébranle aussi complètement la raison? J'en ai connu plusieurs que la colère a rendus malades; et, de toutes les fièvres, celles-ci sont les plus dangereuses. Mais si tels sont les ravages que cette passion porte dans le corps, que seront ceux dont elle afflige l'âme? Eh ! ne dites point qu'on ne les voit pas au dehors, mais pensez que si l'homme furieux et emporté se nuit ainsi à lui-même, il ne peut amener pour les autres que de terribles malheurs. Plusieurs en effet ont perdu la vue par suite d'un accès de colère, et plusieurs autres sont tombés dans de graves maladies. Mais l'homme vraiment patient soutient sans fléchir le poids de l'adversité. Et cependant, malgré, toute la rigueur de ses commandements et en dépit des supplices de l'enfer où ils nous conduisent, le démon, cet ennemi juré de notre salut, se voit obéi avec plus d'empressement que le Sauveur Jésus, qui est notre bienfaiteur et qui ne nous intime que des préceptes faciles, salutaires, et non moins utiles à nous-mêmes qu'à nos frères.
Rien de plus dangereux, mon cher frère, que la colère et l'emportement. Si sa violence ne dure qu'un instant, les suites en sont bien graves. Car souvent toute la vie ne suffit pas pour réparer un mot prononcé dans la colère ; et un seul acte d'emportement brise souvent toute une carrière. Mais ce qui est plus déplorable encore, c'est que souvent un instant , une action et une parole nous font perdre les biens éternels et nous dévouent aux plus affreux supplices. Je vous en conjure donc, muselez cette bête féroce. Mais c'est assez parler de la douceur et de la colère, et si vous voulez poursuivre ce parallèle entre l'avarice et la générosité, l'impureté et la chasteté, la jalousie et la bienveillance, vous trouverez entre elles la même différence. Il me suffit de vous avoir montré à reconnaître par le seul énoncé du précepte quel en est l'auteur, Dieu ou le démon. Ah !
obéissons à Dieu et ne nous précipitons point dans l'enfer; et tandis que nous en avons le temps et la facilité, purifions notre âme de la tache du péché, afin que nous obtenions les biens éternels, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE VII. A CES PAROLES ILS FURENT TOUCHéS AU FOND DE LEUR COEUR, ET ILS DIRENT A PIERRE ET AUX AUTRES APôTRES : FRèRES, QUE FERONS-NOUS ? (CHAP. II, 37, JUSQU'A LA FIN.)
ANALYSE. 1. L'Orateur montre, par les sentiments de componction que font paraître les Juifs, le succès de la méthode que saint Pierre a suivie, et développe la réponse de cet apôtre : Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé. — Ici saint Chrysostome trace le tableau de cette vie si admirable des premiers fidèles , et nous les représente persévérant dans la prière, la fraction du pain et la communauté des biens.
2. A l'égard de ce merveilleux désintéressement, il observe qu'ils faisaient de leurs biens un sage et utile usage, et ne les dédaignaient point, comme quelques philosophes, par vanité et arrogance. — Il appuie également sur le tact avec lequel saint Pierre leur propose le baptême sans s'étendre sur la passion et la mort de Jésus-Christ, parce qu'il voulait ménager ici, comme précédemment, leur trop grande susceptibilité.
3. L'Orateur revient ensuite sur le spectacle qu'offraient les premiers fidèles, et exalte leur charité qui- enfantait pour tous la joie pure de l'âme, et l'abondance des biens célestes.
— II rehausse ensuite magnifiquement leur simplicité, et prouve que la prudence qui accompagne toujours cette vertu, ainsi que la confiance en Dieu, finissent par réussir.
4. Ces premiers fidèles étaient ardents à se mortifier, et les chrétiens de nos jours ne recherchent que les délices ; ils se dépouillaient de leurs biens, et nous prétendons conserver les nôtres avec affection ; ils descendaient nus dans l'arène, et nous nous présentons au combat pompeusement parés : la lutte ne peut donc être égale. — C'est pourquoi nous devons, à leur exemple, retrancher toute cupidité , et, par un désintéressement vrai et sincère, nous assurer la victoire sur le démon, et la possession des biens éternels.
1. Considérez ici les avantages inestimables de la douceur. Elle pénètre dans les coeurs plus avant que la violence, et les perce plus profondément. Le fer qui ouvre un abcès dur et compact ne produit qu'une légère douleur; mais si des émollients ont rendu cet abcès tendre et impressionnable, la douleur devient vive et forte. C'est ainsi que l'apôtre devait amollir d'abord les esprits, et puis les piquer. Or ce résultat s'obtient par la douceur, et non par la colère, les reproches violents et les injures. Car l'emportement augmente le mal, et la douceur le diminue. Aussi voulez -vous amener celui qui vous a insulté à reconnaître sa faute, reprenez-le avec une extrême douceur. Telle est la conduite de l'apôtre. Il rappelle à ses auditeurs le souvenir de leur crime; et sans y ajouter aucun reproche, il s'étend sur les dons de Dieu à l'égard des Juifs, et sur les preuves des faits qui se sont accomplis parmi eux.
C'est pourquoi ils surent gré à l'apôtre de sa douceur , parce qu'il ne faisait entendre à ceux qui avaient crucifié son Dieu, et qui voulaient la mort de ses disciples, que le langage d'un père et d'un maître affectionné. Mais bientôt ils joignirent à ces sentiments de reconnaissance les remords d'une conscience coupable, et ils comprirent toute l'énormité de leur crime. Car Pierre ne permit point qu'ils s'abandonnassent aux fureurs du désespoir, ni que leurs âmes fussent enveloppées de ténèbres. Il se hâta donc de dissiper, par l'humilité de sa parole, les nuages de l'indignation, et puis il leur représenta la grièveté de leur faute. Chaque jour l'expérience justifie une semblable conduite. Quand nous disons à un injuste agresseur qu'il nous a blessé , il s'efforce de nous prouver le contraire. Mais si nous lui soutenons que, loin d'avoir été atteint par ses. traits, c'est nous qui l'avons percé, il se récrie et se déclare invulnérable. Aussi, voulez-vous fortement embarrasser votre ennemi , ne l'accusez pas, mais prenez sa défense, et il s'accusera lui-même. Car l'homme aime naturellement la contradiction. Pierre ne l'ignorait pas; (9) c'est pourquoi il évite de les reprendre avec aigreur, et s'efforce, autant qu'il peut, de les excuser tout doucement. Aussi parvint-il à toucher leurs esprits. Eh ! qui atteste ce succès ? Leurs propres paroles , car ils disent : " Frères, que ferons-nous? "
Voyez-vous comme ils appellent frères ces mêmes hommes qu'ils nommaient séducteurs? Ce n'est point qu'ils s'égalent à eux, et ils ne veulent que s'attirer leur bienveillance et leur amitié. Observez encore qu'après les avoir appelés frères, et avoir dit: " Que ferons-nous ? " ils n'ajoutent pas : Nous ferons donc pénitence , mais : qu'ils s'abandonnent à leur conduite. C'est ainsi que dans un naufrage imminent, ou dans une grave maladie, tous laissent agir le pilote ou le médecin, et lui obéissent docilement. Et de même ces Juifs reconnaissent hautement qu'ils sont en un péril extrême, et qu'il ne leur reste plus aucune espérance de salut. Aussi ne disent-ils point: Comment serons-nous sauvés? mais: " Que ferons-nous? " Ils s'adressaient à tous les apôtres; mais Pierre seul répond. Et que dit-il? " Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ ". Il ne dit pas encore: Croyez; mais : " Que chacun de vous soit baptisé " , parce qu'ils devaient recevoir la foi avec le baptême; et pour leur en montrer les avantages il ajoute: " En rémission de vos péchés; et vous recevrez le don du Saint-Esprit ". N'était-ce pas leur dire : Pourquoi différer ce baptême qui vous apportera la rémission de vos péchés et la plénitude des dons célestes ?
Bien plus, afin de rendre sa parole plus persuasive encore, il ajoute: " Car la promesse ", celle dont il avait parlé précédemment, " est faite à vous , et à vos enfants ". Ainsi le don de l'Esprit-Saint est d'autant plus excellent qu'ils pourront le laisser en héritage à leurs enfants. " Et à tous ceux qui sont éloignés " ; à plus forte raison à vous qui êtes proches " et à tous les hommes que le Seigneur notre Dieu appelle ". Observez que l'apôtre ne parle de " ceux qui sont éloignés " que quand il voit ses auditeurs rentrer en eux-mêmes et se condamner eux-mêmes. Car de semblables dispositions empêchaient qu'ils ne fussent jaloux des gentils. " Et par plusieurs autres discours il rendait témoignage et les exhortait en ces termes ". Voyez comme Pierre parle toujours brièvement, sans faste et sans ostentation - " Il rendait témoignage et les exhor" tait en ces termes ! " La doctrine parfaite sait également inspirer la crainte et l'amour. " Sauvez-vous de cette génération perverse ". S'il parle du présent plutôt que de l'avenir, c'est que rien ne nous touche plus vivement. Aussi leur prouve-t-il que sa parole les délivrera des maux présents et futurs.
" Ceux donc qui reçurent sa parole furent baptisés, et il y eut en ce jour environ trois mille personnes qui se joignirent aux disciples ". Ne pensez-vous pas que tout autre miracle eût moins réjoui les apôtres que ces nombreuses conversions ? " Or ils persévéraient dans la doctrine des apôtres et dans la communion ". Ici l'écrivain sacré note spécialement deux vertus : la persévérance et l'union; des esprits; et il nous fait ainsi entendre que les apôtres continuèrent longtemps encore à les instruire. " Ils persévéraient donc dans la communion, et dans la fraction du pain, et dans la prière ". En outre, dit saint Luc, tout était commun entre eux, et ils se soutenaient dans ces saintes dispositions. " Et la crainte était dans les âmes, et les apôtres opéraient beaucoup de merveilles et de miracles ". Je ne m'en étonne pas. Car ce n'étaient pas des hommes ordinaires. Ils n'envisageaient plus les choses sous un aspect tout profane; et ils étaient tout embrasés des feux de l'Esprit-Saint. Mais parce que Pierre, dans son discours , avait entremêlé les promesses et les menaces, le présent et l'avenir, les esprits étaient d'autant plus frappés de crainte que les prodiges confirmaient les paroles. Ainsi aux jours de la Pentecôte comme en ceux du Sauveur, les prodiges précédaient la doctrine et les miracles l'accompagnaient.
" Or tous ceux qui croyaient vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ". Voyez quels progrès rapides ! Car à l'union de la prière et de la doctrine, ils ajoutaient celle de la vertu. " Ils vendaient leurs terres et leurs biens et les distribuaient à tous selon que chacun en avait besoin ". Voyez encore quelle crainte dominait les esprits ! " Et ils les distribuaient ", c'est-à-dire, en faisaient un sage partage, " selon que chacun en avait besoin ". Ce n'était donc pas cette prodigalité de certains philosophes qui abandonnaient leur patrimoine ou jetaient leur or dans la mer, plutôt par folie et déraison que par un véritable mépris des richesses.
Car toujours le (10) démon s'est étudié à corrompre l'usage des créatures que Dieu a faites, comme si l'on ne pouvait user sagement de l'or et de l'argent.
2. " Et tous les jours ils étaient ensemble dans le temple ".
Ces paroles nous apprennent quels fruits produisit immédiatement la prédication des apôtres; et admirez avec quel zèle ces Juifs oubliaient le soin de toute affaire temporelle et se rendaient assidûment au temple. Car leur respect pour ce lieu sacré croissait avec leur ferveur; et les apôtres ne les en éloignaient pas encore par bonté et par condescendance. " Et ils rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec joie et simplicité de coeur, louant Dieu et agréables à tout le peuple ". Je crois que, par cette expression : Rompant le pain , l'écrivain sacré a voulu désigner les jeûnes et l'abstinence que pratiquaient ces premiers chrétiens, puisque leur nourriture était frugale et ennemie de, toute recherche. Apprenez donc ici, mes frères, que le bonheur de la vie accompagne la frugalité bien plus que les délices de la table; et la pratique de la sobriété nous est une source de joie, tandis que l'intempérance du festin est un principe de tristesse. La parole de Pierre fit donc éclore la sobriété chrétienne qui produisit à son tour un pur et saint contentement. Et comment ? me direz-vous. Parce que leurs aumônes " les rendaient agréables à tout le peuple ". Car il faut faire moins attention aux prêtres qui s'élevaient contre eux par esprit d'une basse jalousie, qu'au peuple qui les accueillait avec faveur. " Or le Seigneur augmentait chaque jour ceux qui devaient être sauvés dans l'Eglise ; et tous ceux qui croyaient vivaient ensemble ". Tant l'union et la concorde sont bonnes en toutes choses !
Cependant Pierre " rendait témoignage par d'autres discours ". Cette remarque de saint Lue nous fait entendre que l'apôtre donna quelque développement à ses premières paroles, ou qu'après avoir amené ses auditeurs à croire en Jésus-Christ, il laissa aux autres apôtres le soin de leur. expliquer la pratique de cette croyance. Il évite aussi de leur parler de la croix, et dit seulement : " Que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ". Pourquoi dont ne leur parle-t-il point fréquemment de la croix? Par ménagement et pour éviter tout reproche ; aussi se borne-t-il à dire : " Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ ". Ainsi, au tribunal de la religion, les choses se passent tout autrement que dans celui de la justice humaine : car l'aveu de sa faute assure le salut du pécheur.
Observez encore avec quel tact Pierre insiste sur un point bien important. Après avoir signalé la grâce du baptême, il ajoute immédiatement : " Vous recevrez le don de l'Esprit-Saint " ; et en présence des prodiges qui s'opéraient sous leurs yeux, les Juifs ne pouvaient pas ne point croire à cette promesse. Au reste, l'apôtre se contente de leur révéler ce qu'il y avait de plus facile, et qui, par la communication des dons célestes, les pouvait conduire au salut. Car il savait bien qu'à l'occasion la saveur de ces premiers biens les enflammerait d'un nouveau zèle. Mais parce qu'il voyait en ses auditeurs le désir de connaître ce point capital de son discours, il leur apprit que. cette connaissance était un don de l'Esprit-Saint. Aussi voyez avec quelle attention ils l'écoutent et comme ils louent une parole qui les remplit de crainte et de frayeur ! Bien plus, ils croient et demandent le baptême. Mais reprenons l'explication des premiers versets de notre texte : " Ils persévéraient ", dit saint Luc, " dans la doctrine ".
Nous pouvons évidemment conclure de ces paroles que les apôtres instruisirent ces néophytes non-seulement pendant un, deux ou trois jours, mais tout le temps que demandait leur conversion. " Et tous étaient dans une grande frayeur ". " Tous ", c'est-à-dire même ceux qui ne croyaient pas. Et il est vraisemblable que, dans ces derniers, cette frayeur venait ou du changement prodigieux qu'ils voyaient, ou peut-être des miracles qui s'opéraient sous leurs yeux. Saint Luc dit aussi qu'ils vivaient " dans une intime union " , expression plus forte que l'adverbe " ensemble ", parce qu'on peut vivre avec des personnes dont on ne partage pas les sentiments. Enfin il ajoute que Pierre les exhortait par ses discours, et sans en rien rapporter, il se borne .à cette sommaire indication. Mais elle suffit pour nous apprendre que les apôtres présentèrent d'abord à ces néophytes, comme à de tendres enfants, le lait et le miel de- la doctrine évangélique, et qu'en peu de temps ceux-ci atteignirent une perfection tout angélique. " Et ils distribuaient à tous leurs biens, selon que chacun en avait besoin ". Ces nouveaux (11) disciples voyaient qu'entre eux les dons spirituels étaient communs et que tous en étaient également favorisés ; aussi en vinrent-ils promptement à l'idée d'en faire autant pour les biens de la terre. " Or, tous ceux qui " croyaient , vivaient ensemble ". Mais ils n'habitaient pas la même maison, comme le prouvent ces autres paroles : " Et ils avaient tout en commun ". Ainsi l'égalité était parfaite sans que l'un eût plus, et l'autre moins, et ils formaient comme une société d'esprits célestes, puisque chacun ne possédait, rien en propre. Cette pauvreté volontaire coupait donc jusque dans ses racines le principe de tous les maux, et ces nouveaux disciples prouvaient par là qu'ils avaient compris la doctrine évangélique.
Or, Pierre leur disait : " Sauvez-vous de cette génération perverse; et il y eut en ce jour environ, trois mille personnes qui se joignirent aux disciples". Parce qu'ils étaient trois mille, ils ne craignaient point de se produire au dehors, et chaque jour ils montaient au temple, où ils se rendaient assidûment. C'est aussi ce que firent peu après les apôtres Pierre et Jean, car tout d'abord ils ne changèrent rien à la loi de Moïse. Au reste l'honneur rendu au temple rejaillissait sur le Maître du temple. Voyez aussi quels rapides progrès faisait en eux l'esprit de piété ! Ils se dépouillaient avec joie de leurs biens terrestres, et ils s'en réjouissaient d'autant plus qu'ils estimaient davantage leurs richesses spirituelles. L'orgueil et la jalousie, le faste et le mépris étaient inconnus parmi eux, c'étaient des enfants qui ne voulaient qu'être instruits; et ils avaient la candeur d'un enfant nouveau-né.
Direz-vous que je trace un tableau d'imagination? mais rappelez-vous le dernier.tremblement de terre dont le Seigneur a épouvanté cette ville. Quel n'était pas l'effroi et la consternation générale ! qui songeait alors à tromper son frère, ou à médire de lui ! ce que faisait parmi nous la terreur et l'effroi, la charité l'opérait parmi les premiers chrétiens : ils ne connaissaient point cette froide parole , " le mien " et " le tien " ; aussi s'asseyaient-ils pleins de joie à une table commune. L'un ne pensait point qu'il faisait les frais du festin , et l'autre qu'il était nourri gratuitement, quoique cela nous paraisse aujourd'hui une véritable énigme.
Mais c'est que chacun se regardait comme propriétaire des biens de la communauté, en même temps qu'il les considérait comme appartenant à tous les frères. Ainsi le pauvre ne rougissait point de sa pauvreté, et le riche ne s'enorgueillissait point de ses richesses. De là naissait une joie vraie et sincère, parce que dans l'un le sentiment de la reconnaissance, et dans l'autre celui d'une bonne oeuvre resserrait entre tous les liens d'une fraternelle unanimité. Mais parce que, même dans l'aumône, il peut se glisser quelque orgueil, quelque vanité ou quelque hauteur, l'apôtre nous dit : " qu'il ne faut point la faire avec tristesse, et comme par force". Qu'il est donc beau le témoignage que saint Luc rend à ces premiers chrétiens! il atteste leur foi sincère, leur vie irréprochable, et leur persévérance dans la doctrine , la prière, la frugalité et la joie.
3. Deux choses cependant pouvaient les attrister : le jeûne et l'abandon de leurs biens. Mais ils y trouvaient un double sujet de joie; et à la vue de semblables dispositions, chacun les aimait comme son père. Nul ne songeait à molester son frère, et ils s'abandonnaient entièrement à la grâce divine.
Aussi étaient-ils généreux et intrépides au milieu des dangers. Mais cette confiante simplicité attestait tout l'héroïsme de leur vertu, plus encore que le mépris des richesses, le jeûne et la persévérance dans la prière. Ils louaient donc le Seigneur en esprit et en vérité ; et ce sont là les seules louanges qu'il demande. Eh ! voyez comme ils en sont immédiatement récompensés ! car la faveur dont le peuple les entoure prouve combien ils étaient aimables et savaient se faire aimer. Et en effet, qui ne loue et qui n'admire un homme simple dans ses moeurs , et qui . ne se lie volontiers avec un homme franc et sincère? Mais n'est-ce point à eux qu'appartiennent le salut et tous les dons du ciel?
Les bergers n'ont-ils pas été les premiers appelés à l'Evangile? et Joseph n'était-il pas admirable de simplicité , lui qui, même en soupçonnant une faute, ne s'arrête à aucune mesure rigoureuse. Est-ce que Dieu n'a point toujours choisi des hommes simples et francs? " Toute âme simple " , dit l'auteur des Proverbes, " sera bénie " ; et encore : " Celui qui marche avec simplicité, marche avec sécurité". (Prov. II, 25;
X,9.) Je l'avoue, me direz-vous; mais il faut y joindre la prudence. Eh ! la (12) simplicité n'est-elle pas inséparable de la prudence? Vous ne soupçonnez pas le mal; vous ne le commettez donc point: vous ne vous offensez de rien; pourriez-vous donc conserver le souvenir d'une injure? on a cherché à vous humilier et vous n'en avez eu aucun ressentiment; on a parlé contre vous, et vous n'y avez fait aucune attention ; on vous jalouse , et vous restez calme et impassible. La simplicité nous conduit ainsi à la vraie sagesse; et l'âme n'est jamais plus belle que quand elle est simple. Et en effet le chagrin, l'accablement et le vague des pensées altèrent la beauté du visage, tandis que la joie et le sourire en augmentent les charmes; et de même un esprit fourbe et menteur corrompt toutes les bonnes qualités qu'il possède, au lieu qu'un esprit simple et franc les pare et les embellit. Avec un tel homme l'amitié est fidèle, et une réconciliation devient facile. Il ne faut pour cela ni chaînes, ni prison, et la plus grande sécurité règne entre lui et ses amis.
Mais qu'arrivera-t-il, direz-vous, si ce juste tombe entre les mains des méchants ? Le Seigneur, qui nous commande d'être simples, nous tend une main protectrice. Qui se montra plus simple que David et plus rusé que Saül? Et néanmoins qui fut vainqueur?
Que n'eut pas à souffrir Joseph? Il agissait envers sa maîtresse en toute simplicité : et celle-ci usait de ruse à son égard : mais en devint-il la victime? Qui fut plus simple qu'Abel, et plus méchant que Caïn? Et pour en revenir à Joseph, ne se conduisit-il pas toujours envers ses frères avec une entière simplicité?
et le rang élevé où il parvint, n'eut-il point pour principe la franchise de ses paroles et la malignité de ses frères? Il leur avait raconté ses deux songes, et sans aucune défiance de sa part, il leur apportait des vivres , se confiant pour toutes choses au Seigneur. C'est ainsi que plus ils le regardaient comme un ennemi, et plus il les traitait comme des frères. Sans doute Dieu pouvait empêcher qu'il ne tombât entre leurs mains; mais il le permit pour faire éclater la vertu de Joseph, et montrer qu'il triompherait de tous leurs mauvais desseins.
Concluons que si le juste est quelquefois éprouvé, le coup vient des autres et non de lui-même. Le méchant, au contraire, se blesse le premier et n'atteint point son adversaire, en en sorte qu'il est son propre ennemi. Son âme est toujours pleine d'un noir chagrin, et ses pensées troublées et confuses. Il ne saurait rien entendre, ni rien dire qu'il ne tourne tout en mal, et qu'il ne critique tout. Entre des hommes de ce caractère, l'amitié et l'union sont impossibles; ils ne savent que se disputer, se haïr et se contrarier; bien plus, ils se suspectent les uns les autres, ils ne connaissent ni les douceurs du sommeil, ni celles de la vie ; et s'ils sont mariés, hélas ! hélas ! ils n'aiment personne, et détestent tout le monde. Enfin mille jalousies les consument, et une crainte continuelle les agite. Aussi disons-nous que " mauvais " dérive de " mal " ; et en effet, l'Ecriture joint toujours ces deux mots : " Le mal et le travail", dit-elle, " résident sous la langue des mauvais " ; et encore : " Il ne reste aux mauvais que le mal et la douleur ". (Ps. IX, 7 et LXXXIX, 10).
Et maintenant si l'on s'étonne que les chrétiens aient été si parfaits au commencement, lors qu'aujourd'hui on les voit si imparfaits, je répondrai que cette perfection reposait sur le principe de la pauvreté volontaire, et que cette pauvreté était pour eux l'oracle de la sagesse et la mère de la piété;
car en se dépouillant de leurs biens, ils tarissaient la source de toute iniquité. Je l'avoue , me direz-vous ; mais, souffrez que je vous le demande: pourquoi tant de vices parmi nous? A la parole des apôtres, trois mille hommes d'abord, et puis cinq mille embrassèrent soudain la vertu, et devinrent véritablement philosophes, tandis qu'aujourd'hui à peine ces premiers chrétiens comptent-ils un imitateur. D'où vient encore, qu'ils étaient si unis ensemble? si prompts et si agiles au service de Dieu? et quel feu sacré les embrasait? C'est qu'ils se convertissaient sincèrement, qu'ils ne recherchaient pas les- honneurs comme on le fait aujourd'hui, et que, dégagés de toute affection terrestre., ils élevaient leurs pensées vers les biens célestes. Le propre d'une âme ardente est de se plaire dans les souffrances, et c'est en cela que. ces premiers fidèles faisaient consister le christianisme. Nous, au contraire, nous ne recherchons qu'une vie molle et délicate. Aussi dans l'occasion, combien nous sommes loin de les imiter ! Ils disaient, en s'accusant eux-mêmes : " Que ferons-nous " ? Nous disons également: que ferons-nous? mais dans un sens tout contraire, car nous nous vendons au inonde, et nous nous estimons profondément sages. Ils (13) accomplissaient strictement leurs devoirs, et nous, nous négligeons les nôtres. Ils se condamnaient eux-mêmes, et craignaient pour leur salut ; aussi devinrent-ils des saints, et ils reconnurent toute l'excellence du don qu'ils avaient reçu.
4. Mais comment leur ressembleriez-vous, vous qui faites tout le contraire? Dès la première prédication, ils demandèrent le baptême, et n'alléguèrent point ces froides excuses qu'aujourd'hui nous mettons en avant. Ils ne cherchèrent ni retards, ni prétextes, quoiqu'ils ne connussent pas encore l'ensemble de la religion, et qu'ils n'eussent entendu que cette parole : " Sauvez-vous de cette génération perverse ". Ils ne furent donc pas lâches et négligents, mais ils crurent à la parole des apôtres, et prouvèrent leur foi par leurs oeuvres. Ils se montrèrent donc tels qu'ils étaient, et à peine entrés dans la lice, ils se dépouillèrent de leurs vêtements. Nous, au contraire, nous les conservons, même en nous présentant au combat. Aussi notre adversaire nous renverse-t-il sans grands efforts, car, par tout ce vain attrait, nous lui facilitons notre chute. Nous agissons comme l'athlète qui, voyant son antagoniste nu et couvert de poussière, noirci par le soleil, frotté d'huile et tout ruisselant de sueur, de boue et de sable, se hâterait de parfumer sa chevelure, de revêtir un vêtement de soie, de chausser des brodequins dorés, de relever une robe longue et traînante, et de ceindre une couronne d'or, et puis engagerait la lutte. Non-seulement cette superbe parure gênerait ses mouvements, mais le soin qu'il prendrait pour ne la point salir ou déchirer occasionnerait promptement sa défaite, et il tomberait bientôt blessé, comme il le craignait, dans les principales parties du corps. Or, voilà l'heure du combat, et vous vous couvrez d'un vêtement de soie ? Voilà le moment de la lutte et de la course, et vous vous parez avec une ridicule recherche? Pouvez-vous espérer la victoire? Il ne s'agit pas ici de combats extérieurs, mais d'une lutte intestine. Car lorsque l'âme est enchaînée par les soucis et les préoccupations des biens terrestres, elle ne nous permet ni de lever le bras, ni de frapper l'ennemi, tant elle nous rend mous et efféminés. Ah ! puissions-nous briser ces liens, . et vaincre ce tyrannique ennemi !
C'est pourquoi, comme si ce n'était pas assez de renoncer à nos richesses, Jésus-Christ nous dit encore : " Vendez tout ce que vous possédez, et le donnez aux pauvres; et venez, et suivez-moi ". (Marc, X, 21.) Ainsi le renoncement aux biens de la terre ne suffit pas toujours pour nous établir dans une parfaite sûreté, et il faut y joindre mille précautions. - Mais, à plus forte raison, si nous retenons ces biens , deviendrons-nous incapables de tout héroïsme , et prêterons-nous à rire aux spectateurs et à notre cruel ennemi. Au reste, quand même le démon n'existerait point, et que nul ne nous attaquerait, l'amour des richesses. multiplierait pour nous les chemins (le l'enfer. Où sont donc aujourd'hui ceux qui disent : Pourquoi le démon a-t-il été créé?
Car ici l'action du démon est nulle, et c'est nous qui faisons tout. Ce langage pourrait être permis à ces anachorètes qui vivent sur les montagnes, qui ont embrassé la sainte virginité, et qui ont méprisé l'argent et tous les biens de la terre, et qui ont quitté généreusement maison et champ, père, femme et enfants. Mais ils se taisent, et laissent ces blasphèmes à ceux qui ne devraient jamais les prononcer.
La passion de l'argent est comme une arène où le démon nous provoque, et il ne mérite pas que nous y descendions. Mais c'est lui, me direz-vous, qui allume en nous cette ardente cupidité. Fuyez donc, ô homme ! et éteignez ces feux dangereux. Si vous voyiez un homme secouer d'un lieu élevé un vêtement couvert de poussière, et un autre assis au-dessous recevoir tranquillement ces immondices; vous ne plaindriez point ce dernier, et même vous diriez dans votre indignation qu'il n'a que ce qu'il mérite. Tous les passants lui diraient également : Ne soyez donc pas si imbécile ! et ils blâmeraient plus celui qui reçoit l'outrage que celui qui en est l'auteur. Or, maintenant vous ne pouvez ignorer que le démon n'excite en nous la soif des richesses, et qu'il est à notre égard la cause d'épouvantables malheurs. Vous le voyez préparer, comme une fange immonde, les pensées les plus honteuses, et vous ne comprenez pas qu'il vous les jette au visage, quand il ne faudrait qu'un peu vous éloigner pour les éviter. L'imbécile dont je parlais tout à l'heure n'aurait qu'à changer de place, et il s'épargnerait tout désagrément; et vous aussi n'accueillez pas ces pensées, et vous éviterez le péché.
Réprimez donc en vous la cupidité. Eh ! comment y parviendrai-je, me direz-vous? (14) Si vous étiez païen, et si, comme tel, vous n'étiez touché que des biens de la terre, cela vous serait peut-être difficile , quoique des païens l'aient fait.
Mais vous espérez le ciel et les biens- éternels, et vous dites : Comment réprimer la cupidité? Si je volis tenais un langage tout contraire, le doute vous serait permis; et si je vous disais : Désirez les richesses, vous me répondriez avec raison Comment puis-je les désirer en voyant tout ce que je vois? Si je vous disais encore, en vous offrant de l'or et des pierres précieuses Donnez la préférence à une masse de plomb, hésiteriez-vous à me répondre : Eh ! puis-je le faire? S'il ne fallait, au contraire, que mépriser le plomb, rien ne vous serait plus facile. En vérité, j'admire moins qu'on méprise les richesses que je ne m'étonne qu'on les puisse rechercher. Car c'est le caractère d'une âme basse, qui n'a aucune élévation dans la pensée, et qui, semblable à un vil insecte, rampe à terre, et se complaît dans la boue et la fange. Etrange langage ! vous prétendez à l'héritage de la vie éternelle, et vous dites: Comment mépriserai-je la vie présente? Est-ce que ces deux vies peuvent être comparées? on vous offre la pourpre impériale, et vous dites Comment rejetterais-je ces sales haillons? on va vous introduire dans le palais du prince, et vous dites : Comment abandonnerais-je cette humble cabane? Certes, nous sommes toujours nous-mêmes la cause et le principe de tous nos malheurs, parce que nous ne secouons jamais une coupable indolence. Car tous ceux qui l'ont réellement voulu y sont parvenus avec ferveur et facilité. Ah ! puissent mes paroles convaincre vos esprits , en sorte que votre conduite soit vraiment chrétienne , et que vous deveniez les imitateurs de ces premiers héros du christianisme, par la grâce et la miséricorde du Fils unique de Dieu, à qui soit, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE VIII. OR, PIERRE ET JEAN MONTèRENT ENSEMBLE AU TEMPLE, A LA PRIèRE DE LA NEUVIèME HEURE. (ACT. III, 1, JUSQU'AU VERSET 11.)