Homélies sur la Genèse (page 4)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

QUARANTE-QUATRIèME HOMéLIE. Or, Abraham s'étant donc levé le matin vint au lieu où il avait été auparavant avec le Seigneur. (Gen. XIX, 27,1)

ANALYSE.

1-3. De l'invocation et de l'intercession des saints. — 4. Les prières que d'autres font pour nous sont moins efficaces que celles que nous faisons nous-mêmes. — 5. Loth ni ses filles ne sont point à condamner. — 6. Exhortation morale. Comparaison de l’épreuve de Joseph tenté par l’Egyptienne avec la fournaise de Babylone.

1. Hier, l'histoire de la Samaritaine nous a fait voir assez l'ineffable patience du Seigneur, l'excès de sa sollicitude pour elle, la reconnaissance de cette femme; vous l'avez vue, elle venait puiser l'eau qui tombe sous nos sens, et c'est à la source spirituelle, c'est à la divine fontaine qu'elle a puisé, et elle s'en est retournée chez elle, accomplissant la parole du Seigneur: L'eau que je lui donnerai, deviendra en son âme une fontaine d'eau qui rejaillira jusque dans la vie éternelle. (Jean, IV, 14.) Elle s'est remplie de cette eau divine et spirituelle. Elle n'a pu en retenir les courants, qui ont débordé, pour ainsi dire, sur la ville, et elle a inondé les habitants de la grâce qui lui était accordée; elle est devenue tout à coup le héraut du Seigneur, cette samaritaine, cette étrangère.

Quel trésor, voyez-vous, que la reconnaissance ! Vous voyez comment la bonté de Dieu ne dédaigne personne; comment, au contraire, si, même dans une femme, même dans un être absolument pauvre, en qui que, ce soit, si le Seigneur trouve la vigilance et la ferveur, aussitôt il communique les largesses de sa grâce. Imitons donc, je vous en conjure, imitons, nous aussi, cette femme, 'et recevons avec une grande attention les enseignements de l'Esprit; car les paroles que nous prononçons ne sont pas nos paroles. Ce n'est pas, à vrai dire, notre langue qui parle quand nous parlons; mais, conduits par la bonté du Seigneur, nous vous disons ce ,qu'il nous inspire, pour notre salut et l'édification de l'Eglise de Dieu. Ne fixez donc pas les yeux sur moi, mes bien-aimés ; ne considérez pas mon infirmité; mais, parce que je vous apporte ce que le Seigneur me donne, tenez vos pensées fixées sur celui qui m'envoie.

Soyez attentifs ; soyez vigilants ; écoutez. Voyez ce qui se passe sur la terre; lorsque celui dont le front est ceint du diadème, l'empereur envoie un message , celui qui l'apporte n'a par lui-même aucune valeur; c'est un homme du commun, qui souvent ne pourrait dire quelle est sa famille; un homme obscur et de parents obscurs; mais ceuxà qui est destiné l'écrit impérial, ne s'arrêtent pas à considérer ce qu'est cet homme; attendu qu'il apporte un écrit de l'empereur, on lui fait un grand honneur, à lui aussi, et, quant au message, on l'écoute avec un respect plein de crainte; on l'écoute en silence. Eh bien ! si cet homme qui n'apporte que l'écrit d'un autre homme, qui n'apporte qu'un papier, est reçu avec honneur par tous, à plus forte raison devez-vous accueillir, avec l'extrême attention que le respect commande, ce que l'Esprit vous envoie, par notre entremise, afin que vous recueilliez une grande récompense de votre sagesse. Car, si le Seigneur de toutes les créatures voit une généreuse,ardeur échauffer vos âmes, il nous fera à (300) nous-même, pour votre édification, de plus riches présents, et il accroîtra en vous l'intelligence, pour comprendre la parole; car la grâce de l'Esprit est magnifique; elle se répand sur tous; elle ne décroît pas en se partageant; au contraire, en même temps qu'elle se distribue, elle grandit, et plus est considérable le nombre de ceux qui y participent, d'autant plus considérable est le bienfait communiqué à tous. Eh bien ! donc, si vous voulez, reprenons la suite de nos entretiens; voyons où nous nous sommes arrêtés, où il convient de recommencer aujourd'hui. Où avons-nous hier amarré notre barque ? Où avons-nous arrêté le cours de l'instruction ? Nous vous parlions de Loth , de l'incendie de Gomorrhe, et nous avons terminé notre discours au moment où le juste fut sauvé dans Ségor. Le soleil se levait sur la terre au même temps que Loth entra dans Ségor. Et alors la colère envoyée de Dieu saisit les habitants de Sodome, opéra la destruction de cette terre, et nous avons vu que la femme de l'homme juste, oubliant les paroles que les anges avaient dites, regarda derrière elle, et- fut changée en statue de sel, laissant aux générations à venir un monument éternel de sa coupable négligence.

Il faut aujourd'hui, reprenant la suite de ces événements, vous montrer, en peu de mots, mes bien-aimés, vous montrer encore la charité, la compassion qui animait le patriarche, et la bienveillance de Dieu pour lui. En effet, au lever du soleil, le juste Loth fut sauvé dans Ségor ; ceux de Sodome, au contraire, subirent l'expiation. En même temps le patriarche était saisi de pitié, à la pensée de cette destruction que leur péché leur avait attirée, et il était troublé d'inquiétude pour le sort de l'homme juste; et le matin, il vint et il regardait ce qui était arrivé. Or, Abraham s'étant levé le matin, vint au lieu où il avait été auparavant avec le Seigneur, et regardant Sodome et Gomorrhe, et tout le pays d'alentour, il vit des cendres enflammées, qui s'élevaient de la terre comme la fumée d'une fournaise. (Ibid. 27 , 28.) Le texte marque le lieu où il s'était entretenu avec le Seigneur, où il l'avait imploré pour ceux de Sodome;. c'était là qu'il voyait les traces de cet épouvantable châtiment. Et il voulait savoir des nouvelles de l'homme juste. C'est là le caractère des saints; ils éprouvent vivement l'affection, ils savent compatir. L'Ecriture, pour nous apprendre que la grâce de l'Esprit fit aussitôt connaître au patriarche ce qu'il tenait tant à savoir, et le délivra de l'inquiétude que Loth lui causait : Lorsque Dieu, dit le texte, détruisait les villes de ce pays-là, il se souvint d'Abraham, et sauva Loua du milieu de cette destruction. (Ibid. 29.) Que signifient ces mots : Dieu se souvint d'Abraham? c'est-à-dire, de la prière qu'Abraham lui avait faite, en lui disant: Perdrez-vous le juste avec l'impie? (Gen. XVIII, 22.) Mais pourquoi donc, objectera-t-on,le juste a-t-il été sauvé à cause de la prière du patriarche, et non à cause de sa justice ? Assurément il a été sauvé pour sa justice; et, de plus, pour la prière du patriarche. En effet, quand nous apportons ce qui dépend de nous, l'intercession des saints, s'ajoutant à nos oeuvres, est encore pour nous la source des plus grands biens. Si nous nous négligeons nous-mêmes, si nous mettons en eux seuls toutes nos espérances de salut, nous n'en retirons aucune utilité. Ce n'est pas que les justes soient sans puissance, mais c'est que, par notre propre négligence, nous nous trahissons nous-mêmes.

2. Et voulez-vous avoir la preuve que, quand nous nous négligeons nous-mêmes, c'est en vain que les justes, si justes qu'ils soient, c'est en vain que les prophètes, si inspirés qu'ils soient, prient pour nous, qu'il n'en résulte pour nous aucune utilité ? (Ils montrent leur vertu par leurs prières, la vertu qui est en eux; mais cette vertu ne nous est d'aucun profit, à cause des moeurs que nous faisons paraître.) Ecoutez les paroles que le Dieu de toutes les créatures adresse à son prophète, sanctifié dès le ventre de sa mère, à Jérémie : Ne prie pas pour ce peuple , parce que je ne t'exaucerai point. (Jérém. XVI, 7.) Voyez la bonté du Seigneur; il avertit son prophète, parce qu'il ne veut pas, la prière ne devant pas être exaucée, que le saint attribue la rigueur de Dieu à ses propres fautes. Voilà pourquoi il lui dénonce , par avance, la corruption du peuple, et lui défend de prier. Il veut leur faire savoir, à tous en même temps, à lui, combien est grande la perversité des Juifs; à eux, que les prières du prophète ne leur servent de rien, s'ils ne sont pas les premiers à faire tout ce qui dépend d'eux.

C'est dans de telles pensées, mes bien-aimés, que nous devons recourir aux prières des saints, pour leur demander d'intercéder pour nous. Gardons-nous de mettre toute notre confiance dans leurs prières, faisons, de notre côté, les (301) oeuvres qui dépendent de nous; faisons-les comme il convient; efforçons-nous toujours de prendre la voie la meilleure, afin d'autoriser la prière qui s'épanche pour nous. C'est ce que dit, à un autre prophète, le Seigneur de toutes les créatures: Ne voyez-vous pas ce qu'ils font ? ils font brûler la graisse, pour faire des gâteaux d une armée du ciel. (Jérém. VII, 17, 18.) Ce qui revient à dire : Vous me priez pour ceux qui ne renoncent pas à leurs péchés, qui ne sentent pas le mal dont ils sont travaillés, qui n'ont plus de sentiment. Ne voyez-vous pas leur parfait dédain ? Ne voyez-vous pas l'excès de leur délire ? Comme, insatiables d'impiété, ils ressemblent à la truie dans la fange, se vautrant dans leurs iniquités. S'ils voulaient se convertir, n'écouteraient-ils pas les exhortations ? N'est-ce pas moi, par la voix des prophètes, qui leur crie : Et après qu'elle a fait tous ses crimes, je lui ai dit : après tous vos crimes revenez à moi, et elle n'est point revenue? (Jérém. III, 7.)

Leur demandai-je autre chose que de s'arrêter, de ne plus pécher, de ne pas pousser plus loin leurs crimes? leur demanderais-je compte du passé, si je les voyais seulement manifester l'intention de se corriger? Ne leur criai-je pas chaque jour : Est-ce que je veux la mort du pécheur, comme je veux qu'il se convertisse et qu'il vive ? (Ezéch. XVIII, 23.) Est-ce que je ne fais pas toutes choses, pour les arracher à la mort, quand je les vois égarés? Quand je les vois convertis, est-ce que je me fais attendre ? Ne suis-je pas celui qui dit : Tu parles encore, me voici? (Isale, LVIII, 9.) Tiennent-ils à leur propre salut, autant que j'ai le désir de voir tous les hommes sauvés, de les voir arrivés tous à la connaissance de la vérité?

(I Tim. II, 4.) Vous ai-je tirés du néant pour vous perdre ? Vous ai-je, sans aucun but, préparé le royaume à venir, et des biens innombrables ? Si j'ai menacé de la gêne, n'est-ce pas parce que cette crainte me sert pour introduire les hommes dans le royaume des cieux? Garde-toi donc, ô bienheureux prophète, de les abandonner pour m'apporter ta prière; ne prends plus qu'un seul souci, celui de les guérir, de leur faire sentir leur infirmité, de les ramener à la santé, et tous mes biens viendront d'eux-mêmes. Et je ne me fais pas attendre et je ne suis jamais en retard, quand je vois une âme bien disposée; je ne leur demande qu'une chose : la confession des péchés, et, c'en est fait, je ne punis pas les péchés. Est-ce donc bien lourd à porter , bien embarrassant , ce que je propose? Si je ne savais pas qu'ils deviennent plus mauvais , quand ils ne confessent pas leurs premières fautes, je ne leur demanderais pas même cette confession ; mais, parce que je sais que l'homme s'enfonce de plus en plus dans le péché, voilà pourquoi je veux qu'ils confessent leurs premières fautes, afin que cette confession les empêche d'y retomber.

3. Donc, dans ces pensées, mes bien-aimés, réfléchissant sur la bonté du Seigneur, secouons notre engourdissement ; soyons bien attentifs à nous-mêmes; lavons les taches de nos péchés, et hâtons-nous, ensuite, de demander l'intercession des saints. Si nous voulons être sages et vigilants, nous pourrons même par la seule vertu de nos propres prières, nous servir nous-mêmes, de la manière la plus efficace; car notre Dieu, qui, est un Dieu de clémence, accorde moins aux autres, le priant pour nous, qu'il ne nous accorde à nous-mêmes, quand c'est nous qui le prions. Voyez l'excès de bonté ; pour peu qu'il s'aperçoive que nous, qui l'avons. offensé, qui nous sommes rendus méprisables, qui n'avons plus aucun droit d'espérer en lui, nous nous réveillons un peu, nous avons, en nous, la pensée de recourir à son inépuisable clémence; aussitôt il agrée nos prières, il nous tend la main. Nous étions étendus et gisants, il nous relève, il nous crie : Est-ce que celui qui est tombé, ne se relèvera pas ? (Jérém. VIII, 4.) Mais la réalité même des choses vous montre quel grand nombre d'hommes, priant eux-mêmes pour eux-mêmes, ont mieux obtenu ce qu'ils désiraient, que par les prières des autres. Ceci vaut la peine que nous vous montrions les personnes qui ont eu ce bonheur, afin que nous les imitions, afin que nous nous animions d'un beau zèle. Apprenons donc comment cette Chananéenne, à l'âme si cruellement tourmentée, comment cette femme, cette étrangère, à la vue du médecin des âmes, du soleil de justice, levé pour ceux qui demeurent dans les ténèbres, s'approcha de lui, pleine de ferveur, animée d'un généreux zèle; et ce zèle ne se ralentit pas, quoique ce ne fût qu'une femme; quoique ce fût une étrangère. Repoussant tous les obstacles, elle s'approcha, et dit : Seigneur, ayez pitié de moi! ma fille est misérablement tourmentée par le démon.

(Matth. XV, 22.) Celui (302) qui connaît les secrets des coeurs, garde le silence, ne lui répond pas, ne daigne pas s'entretenir avec elle , il n'a pas de pitié pour cette femme, qu'il voit si misérable, dont il entend les cris de douleur. Il diffère, parce qu'il veut rendre manifeste, aux yeux de tous, le trésor caché dans cette femme. Il savait bien qu'il y avait là une perle qu'on ne voyait pas, qu'il voulait montrer à nos regards. Voilà pourquoi il différait, ne daignant pas lui répondre ; c'était pour que le zèle de cette femme fût, pour toutes les générations à venir, un grand enseignement. Et voyez l'ineffable bonté de Dieu ; lui-même, dit le texte, ne lui répondait pas; quant aux disciples, pleins de compassion et de bonté, ils n'osent pas dire hier! haut donnez-lui ce qu'elle demande, ayez pitié d'elle, soyez clément pour elle; mais que disent-ils ? Accordez-lui ce qu'elle demande parce qu'elle crie derrière nous (Ibid. 23.) Comme s'ils disaient : délivrez-nous de cette importune ; délivrez-nous de ses cris. Que fait donc le Seigneur ? Pensez-vous, leur dit-il , que ce soit sans raison que j'ai gardé le silence, que je n'ai pas daigné lui adresser une réponse ? Ecoutez : Je n'ai été envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël qui se sont perdues (Ibid. 24.) Ignorez-vous, leur dit-il, que c'est une femme étrangère?

Ignorez-vous, que je vous ai interdit tout commerce avec les étrangers ? Pourquoi donc, sans examen, montrer votre compassion pour elle ? Considérez l'industrieuse sagesse de Dieu; voyez comme en paraissant répondre à cette femme, il l'accablait plus que par son silence; comme il la frappait, pour ainsi dire, d'un coup mortel, voulant ensuite la ranimer peu à peu, afin que les disciples, qui ne se doutaient de rien, comprissent la grandeur de la foi qu'elle recelait dans son âme. Eh bien ! elle ne se ralentit pas, elle ne se découragea pas, en voyant. que les disciples n'avançaient à rien; elle ne se dit pas à elle-même : s'ils n'ont pu fléchir le Seigneur, en le priant pour moi, pourquoi continuerai-je une tentative inutile, pourquoi insister ? Au contraire, embrasée du feu qui brûle, qui dévore ses entrailles, elle s'approche, elle adore, elle dit : Seigneur, assistez-moi ! (Ibid. 25.) Mais lui refuse encore son secours à cette femme, il fait entendre une réponse plus sévère que l'autre : Il n'est pas juste, dit-il, de prendre le pain des enfants, et de le donner aux chiens. (Ibid.26.) Considérez, mes bien-aimés, admirez ici la vivacité du désir dans cette femme et la rare distinction de sa foi. Quand elle entendit ce nom de chiens, elle ne s'indigna pas, elle ne se retira pas, mais, avec une affection pieuse et profonde, elle dit: Il est vrai. Seigneur, mais les petits chiens mangent au moins des miettes qui tombent de la table de leur maître (Matth. XV, 27.) Eh bien dît-elle, j'avoue que je mérite d'être traitée, comme on traite les chiens; accordez-moi donc comme aux chiens des miettes de votre table. Comprenez-vous la foi, la vertu de cette femme? Elle a supporté la parole, et aussitôt elle a obtenu ce qu'elle demandait avec instance, et elle l'a obtenu, en s'attirant de plus, un éloge insigne. En effet, que lui dit le Christ? O femme, votre foi est grande, qu'il vous soit fait comme vous voulez ! (Ibid. 28.) O femme! c'est un cri d'admiration et d'éloge. Vous avez montré, dit le Seigneur, une grande foi ; aussi, vous obtiendrez tout ce que vous voulez. Voyez jusqu'où s'étend la générosité ; admirez la sagesse du Seigneur. Ne pensions-nous pas d'abord, quand il la repoussait ainsi, qu'il était sans pitié ? D'abord il ne daignait pas lui répondre. Ensuite, il lui fit une première, une seconde réponse, comme pour la chasser loin de lui; il repoussait cette femme, qui était venue auprès de lui, avec un désir si vif et si brûlant. Mais, que la fin vous montre la bonté de Dieu. C'était parce qu'il voulait rendre plus éclatante la vertu de cette femme, qu'il se fit tant prier pour lui accorder sa demande. En effet, s'il la lui eût accordée aussitôt, nous n'aurions pas connu ce qu'il y avait dans cette femme de constance et de foi ; mais, grâce à ce, petit retard, nous avons pu reconnaître l'ineffable bonté que le Seigneur a pour nous, et la foi si rare, qui distingue cette femme au plus haut degré.

4. Toute cette histoire que nous nous sommes efforcé de vous exposer, c'est pour apprendre à tous que les prières des autres pour nous, sont moins efficaces que ne le sont nos propres prières, si nous prions avec ardeur, avec un esprit bien éveillé.

Vous le voyez : cette femme avait les disciples qui priaient pour elle; elle n'y gagna rien; c'est elle, par ses propres efforts, par sa persévérance, qui se concilia la clémence du Seigneur. Et c'est encore ce qu'indique cette parabole de l'ami qui vient au moment où on ne l'attend pas, pendant la nuit, et demande trois pains: Si néanmoins l'autre persévérait à frapper, je vous (303) assure que, quand il ne se lèverait pas pour lui en donner, parce qu'il est son ami, il se lèverait, du moins, à cause de son importunité, et il lui en donnerait. (Luc, XI, 8.) Eh bien ! puisque nous voyons l'ineffable clémence de Notre-Seigneur, allons à lui, déclarons-lui, mettons-lui, pour ainsi dire, sous les yeux, un à un séparément tous nos péchés; demandons-lui le pardon de nos fautes passées, afin de vivre dorénavant avec plus d'exactitude, et d'obtenir de lui une plus grande bienveillance. Mais revenons, s'il, vous plaît, à la suite de notre lecture. Loth, dit le texte, étant dans Ségor, monta et se retira sur la montagne, ainsi que ses deux filles avec lui, parce qu'ils avaient peur d'habiter dans Ségor, et Loth habita dans une caverne, et ses deux filles avec lui. (Gen. XIX, 30.) Le juste, sous le coup de la crainte que lui avait inspirée le désastre de Sodome, s'en va, et, dit le texte, il habitait sur une montagne avec ses filles. II vécut dans la solitude, dans un lieu tout à fait dévasté, avec ses filles, séjournant sur la montagne.

Alors, suivant le texte, l'aînée dit à la cadette :

Notre père est vieux, et il n'est personne sur la terre qui viendra vers nous, selon la coutume de tous les pays. Viens, donnons du vin à notre père et dormons avec lui, afin que nous puissions conserver de la race de notre père. (Ibid. 31, 32.) C'est avec un religieux respect , mêlé de tremblement et de crainte, mes bien-aimés , que nous devons écouter ces paroles de la divine Ecriture. Rien n'a été consigné à la légère et sans dessein dans nos saints Livres; tout ce qu'ils contiennent y a été mis pour notre utilité, et dans notre intérêt, même les choses que nous ne comprenons pas. En effet, nous ne pouvons pas savoir tout absolument, avec une parfaite exactitude; mais si nous essayons d'expliquer, selon la portée de notre esprit, les endroits difficiles, c'est qu'ils contiennent, même ainsi, un trésor caché, profondément caché, et difficile à découvrir.

Considérez donc comme l'Ecriture, raconte tout , d'une manière parfaitement claire, et nous- montre le but que se proposent les filles de l'homme juste, d'une manière suffisante pour empêcher que qui que ce soit , considérant te fait , ne condamne , soit le juste, soit les filles du juste, comme si ce commerce était l'effet de l'incontinence. Comment donc l'Ecriture excuse-t-elle les filles glu juste? L'aînée, selon le texte, dit à la cadette : Notre père est vieux et il n'est personne sur la terre qui viendra vers nous selon la coutume de tous les pays. Considérez attentivement le but, et vous verrez qu'elles sont au-dessus de toute accusation. En effet, elles pensèrent qu'elles avaient assisté à une destruction générale du monde entier; qu'il n'y avait pas un seul survivant; elles virent ensuite la vieillesse de leur père. Donc, dit l'aînée, pour que notre race subsiste, pour que notre nom ne meure pas (c'était là en effet le plus grand souci des anciens hommes, d'étendre leur race par la succession de leurs enfants) ; donc, dit-elle, pour que notre race ne soit pas tout entière détruite, et cela surtout quand notre père. est déjà accablé de vieillesse, quand il n'y a pas un homme qui puisse s'unir à nous, de telle sorte qu'il nous soit possible d'étendre et de laisser, après nous, notre race : Viens, dit-elle, pour prévenir ce malheur, donnons du vin à notre père. C'est comme si elle disait : notre père ne supporterait pas nos paroles, trompons-le avec du vin. Elles donnèrent donc cette nuit-là du vin à leur père, et l'aînée dormit avec lui sans qu'il sentît, ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. (Ibid. 33.) Voyez-vous comment la divine Ecriture excuse le juste, non pas une fois seulement, mais deux fois. D'abord, en montrant que ses filles l’ont trompé par le vin, elle a déclaré qu'elles n'avaient pas d'autres moyens de décider leur père;

et maintenant, je crois que c'est une disposition d'en-haut qui a permis qu'il fût assez appesanti par le vin pour ignorer absolument tout, de manière à demeurer innocent. En effet, les péchés qui nous condamnent, ce sont ceux que nous faisons sciemment et volontairement. Voyez le soin que prend l'Ecriture de rendre en faveur du juste le témoignage que lui, personnellement, ignora tout ce qui s'était passé.

Mais ici une autre question s'élève, au sujet de l'ivresse.

Il convient, en effet, de tout examiner, afin de ne laisser à la perversité impudente aucun prétexte de calomnie. Que dirons-nous donc de cette ivresse? elle ne résulta pas pour lui autant de l'intempérance, que de la tristesse et de l'abattement.

5. Que personne donc ne se permette de condamner, soit l'homme juste, soit les filles de l'homme juste. Quelle ne serait pas notre démence, notre délire, quand nous voyons la divine Ecriture les absoudre pleinement, bien (304) plus, les justifier avec un soin si jaloux, d'aller les condamner, nous qui sommes chargés de péchés sans nombre ? Ecoutons la voix de Paul : C'est Dieu qui justifie, qui osera condamner? (Rom. VIII, 33, 34.) Et ce qui prouve que cette action ne fut pas l'effet irréfléchi d'une passion ordinaire; que l'excès de la tristesse et le vin ne lui laissèrent aucun sentiment, écoutez l’Ecriture : Le jour suivant, l'aînée dit à la cadette : Vous savez que je dormis hier avec mon père; donnons-lui encore du vin à boire, cette nuit, et vous dormirez aussi avec lui, afin que nous conservions de la race de notre père. Voyez en quelle sûreté de conscience elle faisait cette action. Puisque j'ai pu, dit l'aînée, accomplir ce que je voulais, il est nécessaire que vous aussi vous fassiez la même chose; peut-être obtiendrons-nous ce que nous désirons, et notre race ne périra pas éternellement.

Elles donnèrent donc encore, cette nuit-là, du vin à leur père, et sa seconde fille dormit avec lui, sans qu'il sentît non plus, ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. Considérez, mes bien-aimés, que tout ce qui s'est passé là, est l'oeuvre d'une disposition divine, comme il est arrivé pour le premier homme. Il dormait, on lui prit une côte, et il ne sentit rien; celui qui avait fait cette côte, en tira l'épouse d'Adam. Le fait d'aujourd'hui est de même nature. Si la côte fut enlevée dans un moment où la pensée, par l'ordre de Dieu, ne s'en aperçut pas, en l'absence de tout sentiment pour l'homme, à bien plus forte raison en fut-il de même, pour le fait qui nous occupe. La divine Ecriture dit : Le Seigneur Dieu envoya à Adam un profond sommeil, et il dormit. (Gen. II, 21.) Elle exprime un fait du même genre par ces paroles : Sans qu'il sentît., ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. Ainsi, dit le texte, elles conçurent. de leur père; l'aînée enfanta un fils, et elle le nomma Moab, c'est-à-dire de mon père; c'est le père des Moabites; la seconde enfanta aussi un fils, et elle l'appela Ammon, c'est-à-dire le fils de ma race; c'est le père des Ammonites. (Gen. XIX, 36, 37, 38.) Vous voyez qu'il n'y a pas là une oeuvre de l'incontinence, puisque, tout de suite, elles donnent à leurs fils des noms qui expriment le fait; elles inscrivent dans les noms de leurs fils, comme sur des colonnes, le fait qu'elles ont accompli; elles marquent d'avance les nations qui doivent sortir de leurs enfants; elles indiquent la propagation de leur race qui formera des peuples. L'un, en effet, sera le père des Moabites, l'autre celui des Ammonites.

6. Considérons maintenant qu'à cette époque, dans ces premiers temps, où commençaient les choses, on voulait conserver sa mémoire par la succession de sa race; de là la préoccupation si forte des filles de l'homme juste. Aujourd'hui, au contraire, par la grâce de Dieu, la religion a grandi, et, comme dit le bienheureux Paul : La figure de ce monde passe. (I Cor. VII, 31.) C'est par nos bonnes oeuvres que nous devons assurer notre mé. moire, afin qu'après notre départ d'ici-bas, l'examen attentif et minutieux de notre vie, soit un exemple, un enseignement, pour tous ceux qui tourneront sur nous leurs regards. C'est qu'en effet les hommes vertueux, les hommes chastes et purs, peuvent être utiles non-seulement dans cette vie, mais après leur départ de cette vie, à ceux qui les contemplent, Voyez-en la preuve, je vous en conjure, dans le grand nombre d'années qui se sont écoulées depuis Joseph jusqu'à nos jours; dans ce qui arrive toutes les fois que nous voulons porter les hommes à la continence. C'est Joseph que nous proposons, ce beau et gracieux jeune homme,.qui, dans ,la fleur de l'âge, montre une sagesse si virile, tant de chasteté, tant de pudeur. Voilà par quels moyens nous nous appliquons à provoquer, dans ceux qui nous écoutent, l'imitation des vertus que ce juste a montrées en lui. Qui n'admirerait pas en effet ce bienheureux? il est esclave; il est dans la fleur de la jeunesse; à l'âge où la concupiscence est une fournaise plus que jamais brillante ; il voit la femme de son maître, qui se lance sur lui dans le délire de la passion, et il montre un courage héroïque, et il s'est si bien exercé aux combats de la tempérance, qu'il s'échappe hors des étreintes de cette femme aux désirs effrénés.

Il s'élance loin d'elle, dépouillé de ses vêtements, mais revêtu de sa chasteté qu'il conserve. Et, à cette heure, on pouvait voir, étrange, incroyable prodige, l'agneau au pouvoir du loup, disons mieux,. sous l'ongle de la lionne, et cependant l'agneau fut sauvé. Et, comme la colombe évite la serre de ,l'aigle, ainsi ce juste échappe aux mains de cette femme. Non, je n'admire pas autant la victoire des trois jeunes hommes, triomphant de la flamme au milieu de la fournaise de (305) Babylone; je n'admire pas leur chair restée intacte, autant que j'admire, que je suis frappé d'étonnement et de stupeur, en voyant ce juste dans cette fournaise, bien plus redoutable que la fournaise de Babylone, exposé à l'incontinence, je dis l'incontinence d'une Egyptienne, et demeurant intact jusqu'au bout, et conservant sans atteinte son manteau de chasteté. Mais ne soyez pas trop étonnés, mes bien-aimés; c'est parce qu'il contribua des ressources qui étaient en lui, qu'il obtint comme auxiliaire la grâce d'en-haut, pour éteindre cet incendie, pour faire pleuvoir au milieu de la fournaise la rosée de l'Esprit-Saint. Avez-vous bien compris comment les hommes doués de vertu sont pour nous, et pendant tout le temps qu'ils restent sur la terre au milieu de nous, et après leur départ de cette vie de la plus grande utilité? Et voilà pourquoi nous avons fait paraître ce juste au milieu de vous; c'est afin que nous suivions tous son exemple. Donc, imitons-le tous, et triomphons de notre concupiscence, instruits par ces paroles: Nous avons à combattre non contre la chair et le sang, mais contre les principautés,et les puissances, contre les princes du monde de ce siècle ténébreux (Ephés.

VI, 12); et, dans la pensée que nous, revêtus de notre corps, nous sommes forcés de lutter contre des puissances incorporelles, fortifions-nous des armes de l'Esprit. Voilà pourquoi le Seigneur, parce qu'il est plein de bonté pour l'homme, et parce que nous sommes revêtus de chair, et parce qu'il nous faut soutenir un combat contre des puissances invisibles, nous a préparé à nous aussi des armes invisibles. Il veut que , par ce secours, nous triomphions de tous nos ennemis. Eh bien donc ! assurés de la vertu de nos armes, contribuons des ressources qui sont en nous, et il nous sera donné, grâce à ces armes spirituelles, de frapper le démon au visage, car il ne pourra pas supporter l'éclat de notre armure; quelques efforts qu'il fasse pour nous tenir tête, il sera bien vite aveuglé. Où se montre la continence, l'honnêteté, le concours de toutes les autres vertus, là se montre promptement aussi la grâce magnifique de l'Esprit-Saint. De là, ce que disait le bienheureux Paul : Tâchez d'avoir la paix avec tout le monde, et la sainteté. (Hébr. XII, 14.) Purifions donc, je vous en conjure, notre conscience; rendons à notre âme sa pureté, de telle sorte qu'affranchis de toute souillure, nous forcions l'Esprit à nous communiquer ses dons précieux , afin de triompher des perfidies du démon, et de mériter la jouissance des biens ineffables, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père et au Saint-Esprit, la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

QUARANTE-CINQUIèME HOMéLIE. " Abraham étant parti de là pour aller du côté du midi, habita Cadés et Sur, et il alla à Gérara, pour y demeurer quelque temps. " (Gen. XX, 1)

ANALYSE.

1. La bienveillancd des auditeurs est nécessaire à l'orateur. Genre de vie simple et modeste du patriarche Abraham. —2. La mort n'est rien autre chose qu'un sommeil. — 3. Que la concorde entre époux est un grand bien. — 4-5. Honorer les serviteurs de Dieu, c'est honorer Dieu. Tout est possible à Dieu. — 6. Exhortation.

1 . Je me réjouis quand je vous vois accourir, pour entendre la parole et recevoir avec plaisir l'enseignement que nous vous donnons.. Et voilà pourquoi, avec une ardeur qui redouble chaque jour, je vous sers mon pauvre et chétif repas. L'excès de votre faim vous empêche d'apercevoir combien le service est maigre, et ce qui est peu de chose, vous semble considérable. C'est ce qui arrive pour les repas du corps. Un homme reçoit des convives qui n'ont pas d'appétit; c'est en vain que le service est magnifique et somptueux; les convives dégoûtés n'apprécient pas la richesse du banquet, souvent des mets recherchés leur paraissent méprisables; c'est que les convives n'ont pas d'appétit. Au contraire, supposez des pauvres, des affamés, invités à une table, si mince qu'elle soit, elle leur paraît splendide, parce qu'ils mangent avec plaisir, avec avidité. Nous aussi, comme nous sommes assuré de votre, appétit spirituel, nous ne craignons pas, mes frères, de vous servir chaque jour ce maigre repas dont les mets ont peu de valeur. Ce qui faisait dire à un sage : Il vaut mieux être invité avec affection à manger des herbes, qu'à manger le veau gras, lorsqu'on est haï (Prov. XV, 17); paroles qui nous enseignent que les yeux de la charité transforment les mets qu'on lui sert, qu'elle trouve vil ce qui est somptueux, et petit, ce qui semble grand. Quelle félicité plus douce pourrions-nous souhaiter, nous qui, devant de tels flots d'auditeurs, prononçons des paroles accueillies avec tant de zèle et d'affection ! Rien n'est si nécessaire à celui qui parle, que la bienveillance de celui qui écoute.

A l'aspect d'un auditoire passionné , avide d'entendre, l'orateur prend courage, il se sent pour ainsi dire pénétré d'une force nouvelle, parce qu'il sait que plus sa table est riche des dons de l'Esprit, plus ses ressources propres s'accroîtront. Il n'en est pas des festins du monde comme des banquets spirituels. Chez les hommes; la magnificence de la table entraîne les dépenses; le festin diminue la fortune de celui qui le donne. Ici, au contraire, il en est tout différemment; plus il y a de convives, plus notre richesse s'accroît; et, en effet, nous ne vous disons pas ce qui vient de nous, mais ce que nous inspirent pour votre utilité la grâce et la bonté de Dieu. Eh bien ! donc, puisque vous venez avec tant d'empressement et de joie pour entendre la parole, examinons attentivement les passages qui viennent d'être lus et recueillons le fruit qu'ils contiennent. Car, selon cette grande exhortation que le Christ nous adresse, lisez avec soin les Ecritures (Jean, V, 39,) un grand trésor est caché dans les Ecritures; il y est dans les profondeurs; aussi, est-il convenable de l'y chercher avec (307) beaucoup de soin si nous voulons , après avoir reconnu la vertu que recelaient les profondeurs de l'Ecriture, en recueillir une grande utilité. Les vertus de tous les hommes justes ont été consignées par la grâce et par la disposition de l'Esprit-Saint dans les Ecritures, pour nous servir de continuel enseignement, pour exciter notre émulation, pour nous porter à conformer notre vie à la vie de ces justes. Ecoutons donc la divine Ecriture. Que nous raconte-t-elle aujourd'hui de notre patriarche? Abraham, dit le texte, étant parti de la pour aller du côté du midi, habita entre Cadès et Sur, et il alla à Gérara, pour y. demeurer quelque temps. Abraham, dit le texte, étant parti de là. D'où donc? de l'endroit où il avait fixé sa tente, où il lui. fut donné de recevoir le Créateur de tous les êtres, et de recevoir les anges. Etant parti de là, dit le texte : Il alla à Gérara pour y demeurer.

Voyez la manière de vivre de ces justes. Leur mobilier était peu de chose, ils n'admettaient pas le, superflu. Voyez la facilité des transports; c'étaient des voyageurs,- des pèlerins qui dressaient leurs tentes un jour . ici, l'autre jour là, comme on fait en pays étranger. Ils ne nous ressemblaient pas, à nous qui habitons une terre étrangère comme si c'était notre patrie, qui élevons des demeures splendides, et des portiques, et des lieux de promenade, et qui possédons des domaines, bâtissons des bains et mille autres constructions de tout genre. Voyez comment ce juste, dont toute la fortune consistait en esclaves et en troupeaux; qui ne s'arrêtait jamais dans le même lieu; qui plantait un jour sa tente à Béthel, un autre jour auprès du chêne de Mambré ; qui un autre jour descendait en Egypte, pose maintenant sa tente dans le pays de Gérara. Et il accepte tout, et dans tout ce qu'il fait se manifeste sa reconnaissance envers le Seigneur. Après tant de promesses que Dieu lui avait faites, il se voit au milieu de si grandes difficultés; il lui arrive des épreuves variées et diverses; comme un diamant que rien n'altère, il reste ferme, i1 montre toujours un zèle pieux qu'aucun obstacle ne ralentit. Voyez, en effet, maintenant, mon bien-aimé, quelle épreuve il subit dans le pays de Gérara, et admirez le courage et la vertu du juste. Voyez comme ce qui paraît insupportable à tous, ce que l'oreille même ne voudrait pas entendre, il l'a supporté sans se plaindre, sans demander aû Seigneur compte de ce qui arrivait; ce que font la plupart des hommes. Et ces hommes sont courbés sous le poids de péchés sans nombre; pour quelques difficultés qu'ils rencontrent, tout de suite ils murmurent, et leur curiosité inquiète demande pourquoi telle chose ou telle chose est-elle arrivée?-pourquoi telle chose a-t-elle été permise? Mais ce juste ne tient pas cette conduite; ce qui lui a valu une plus grande abondance des secours d'en-haut. En effet, c'est là le propre d'un bon serviteur de ne pas examiner curieusement ce que fait son maître; il se` tait, il reçoit tout en le bénissant.

2. Remarquez bien comment les épreuves mêmes qui suivent font éclater plus encore la vertu de l'homme juste, Dieu le glorifiant par tous les moyens. De même que, lorsqu'il descendit en Egypte, il était d'abord inconnu, voyageur, sans que personne sût qui il était, et bientôt, voilà que tout à coup il quitte l'Egypte, et il est comblé d'honneurs; ainsi maintenant encore, le voilà voyageur dans le pays de Gérara; il commença d'abord par faire tout ce qui dépendait de lui, ef bientôt il reçut de Dieu des secours qui le rendirent si puissant, que le roi du pays et tous les habitants de la contrée rivalisaient d'ardeur pour servir l'homme juste. Or, dit le texte, Abraham dit, parlant de Sara sa femme, qu'elle était sa sceur. Il eut peur en effet de dire que c'était sa femme, de peur que les gens de la ville ne le tuassent à cause d'elle. (Ibid. 2.) Voyez la violence des. sentiments qui attaquent l'âme de cet homme juste, la frayeur qu'il éprouve. Et quoique la première appréhension, celle de perdre sa femme, soit une émotion très-forte, cependant la crainte de la mort chasse cette première crainte. Car, pour se soustraire à l'horreur de la mort, il a supporté de voir, de ses propres yeux, la compagne de sa vie tomber dans les mains du roi. Combien cette situation est difficile à supporter, c'est ce que savent ceux qui ont des femmes. D'où vient qu'un sage disait : La jalousie et la fureur du mari ne pardonneront point au jour de la vengeance; pour aucun prix il ne renoncera à sa haine. (Prou. VI, 34, 35.) Eh bien ! cette douleur, insupportable pour tous les hommes, voyez comme ce juste l'a supportée, parce qu'il avait horreur de la mort. C'est évidemment ce qui arrive dans les indispositions du corps; quand deux maladies l'attaquent à la fois, les progrès de l'une font disparaître (308) l'autre; la plus forte s'empare de tout notre être, à tel point que, distraits par la plus grave, souvent nous ne sentons pas celle qui est moins dangereuse. De même, ce juste aussi, à l'aspect de la mort qui l'assiégeait, a trouvé tout le reste supportable.

Mais maintenant, gardez-vous, mes bien-aimés, en entendant ces paroles, d'accuser l'homme juste de pusillanimité, parce qu'il a craint la mort. Admirez plutôt la bonté du Créateur de tous les êtres envers nous. Cet objet si terrible pour ces hommes justes et pour ces saints, le Christ l'a rendu si misérable, que cette mort tant redoutée des anciens hommes, de ces hommes illustres par leurs vertus, pleins de confiance en Dieu, cette mort fait rire aujourd'hui de jeunes gens et de tendres vierges. La mort, en effet, n'est qu'un sommeil, qu'un voyage, qu'un passage, de la corruption à ce qui vaut bien mieux. La mort du Seigneur nous a apporté en présent l'immortalité; en descendant aux enfers, il l'a énervée, il a réduit cette force à néant, et ce qui était autrefois terrible, épouvantable, il l'a rendu méprisable à ce point qu'on voit des personnes tressaillir de joie, s'empresser de courir pour hâter ce voyage. Voilà pourquoi le bienheureux Paul nous crie : Etre dégagé de ces liens, être avec Jésus-Christ, c'est de beaucoup le meilleur. (Philip. I, 23.) Mais ces opinions sur la mort ont suivi l'avènement du Christ; il a fallu que les portes infernales, que les portes d'airain fussent brisées, que le soleil de justice brillât partout sur la terre. Dans ces anciens temps, la face de la mort était terrible; elle remplissait d'effroi l'âme des justes. Voilà pourquoi ils se résignaient à tous les autres maux, même à ceux qui paraissaient insupportables. De là vient que ce juste, redoutant les habitants de Gérara, et séjournant parmi eux, fit passer sa femme pour sa sueur. Et de même que, lorsque Dieu lui permit de descendre en Egypte, il employa ce moyen, pour faire connaître à ces hommes pervers et endurcis la vertu du juste; de même encore, ici, le Seigneur montre sa propre longanimité, pour que la patience de l'homme juste éclate en toutes choses, et que la bienveillance de Dieu pour lui se manifeste à tous. Abimélech, roi de Gérara, envoya donc des hommes pour enlever Sara. Réfléchissez ici, je vous en prie, sur l'orage de pensées qu'essuya l'homme juste, en voyant qu'on emmenait son épouse et qu'il ne pouvait rien pour la défendre. Il supportait tout en silence, parce qu'il savait bien que Dieu, loin de l'oublier, se bâterait de le secourir. Admirons aussi l'amour de Sara, qui voulut arracher l'homme juste à la mort; elle pouvait elle-même, en découvrant tout, échapper à un outrage certain. Mais elle supporta tout avec courage, afin de sauver son mari. Et alors fut accomplie cette parole : Ils seront deux dans une seule chair (Gen. II, 24), c'est-à-dire qu'on eût pu croire qu'ils n'étaient qu'une seule chair, tant ils avaient un mutuel souci l'un de l'autre. Leur concorde était si grande qu'on eût pu croire qu'ils n'étaient qu'un corps et qu'une âme.

Ecoutez , ô hommes, écoutez, 8 femmes; celles-ci pour montrer à leurs maris un pareil amour, pour ne rien préférer à leur salut; ceux-là, pour témoigner à leurs épouses la même affection; pour tout faire comme s'ils n'étaient qu'une âme et qu'un corps.

3. Voilà en effet ce qui constitue la sincérité de l'union conjugale, la perfection de la concorde, la perfection de la charité qui les enchaîne l'un à l'autre. De même que le corps ne se tourne pas contre lui-même, ni l'âme contre elle-même; ainsi l'époux et l'épouse ne doivent pas se tourner l'un contre l'autre; il faut qu'ils soient unis. C'est alors seulement que l'abondance de tous les biens peut affluer sur eux. Où règne la concorde, là se rencontrent tous les biens : la paix, l'amour, la joie spirituelle; ni guerre, ni combat, ni haine, ni querelle; tous ces fléaux sont écartés; cette racine de tous les biens, j'appelle ainsi la concorde, a tout fait disparaître. Abimélech, roi de Gérara, envoya donc des hommes qui enlevèrent Sara; mais Dieu, pendant la nuit, apparut en songe à Abimélech, et lui dit: Vous serez puni de mort, à cause de la femme que vous avez enlevée, parce qu'elle a un mari. (Ibid. II, 3.) Voyez la clémence de Dieu il comme il vit que le juste, par crainte de la mort, supportait courageusement que Sara fût enlevée, et que le roi la regardait comme la soeur de l'homme juste, il déclara enfin sa providence, glorifia le juste, préserva Sara d'un outrage, et le roi d'un péché. Et Dieu, dit le texte, pendant la nuit, apparut en songe à Abimélech. C'est justement, dit le texte, pendant le sommeil, que Dieu voulant-le soustraire à l'iniquité, éclaira sa conscience, lui révéla ce qui était secret et provoqua sa crainte, en le menaçant de la mort. En effet, dit le texte : (309) Vous serez puni de mort, à cause de la femme que vous avez enlevée, parce qu'elle a un mari. Or, Abimélech ne l'avait point touchée. (Ibid. 4.) Toutes ces choses arrivèrent afin que la promesse de Dieu au patriarche eût son accomplissement. En effet, peu de temps auparavant, il lui avait promis qu'Isaac viendrait au monde, et le temps était proche. Pour que rien ne gênât l'accomplissement de la divine promesse, il frappa Abimélech d'une si grande terreur,. que ce roi n'osa point toucher Sara. Voilà pourquoi la diviné Ecriture a ajouté : Abimélech ne l'avait point touchée.

Lui-même s'en défend et dit : Seigneur, punirez-vous de mort l'ignorance d'un peuple innocent? Savais-je, dit-il, que c'était son épouse? Ai-je voulu outrager un étranger? Quand j'ai enlevé cette femme, ai-je cru lui enlever son épouse? J'ai pensé la recevoir comme sa sueur, j'ai cru leur faire honneur, à elle et à lui. Punirez-vous donc de mort l'ignorance d'un peuple innocent? J'ai fait l'action d'un homme juste ; me punirez-vous de mort? Il explique ensuite sa pensée plus clairement : Ne m'a-t-il pas dit lui-même qu'elle était sa soeur, et elle-même aussi, ne m'a-t-elle pas dit qu'il était son frère ? Voyez, dans la conduite des époux, le consentement parfait: Quelle parfaite concorde ! Lui-même, dit-il, me l'a dit; elle-même a confirmé ses paroles. J'ai fait cela dans la simplicité de mon tueur et sans souiller la pureté de mes mains (Ibid. 5), dit-il. Je n'ai pas cru faire une mauvaise action, mais une action légitime, permise, irrépréhensible. Que répond à cela le Dieu de bonté? Dieu lui dit, pendant son sommeil. (Ibid. 6.) Voyez la condescendance du Dieu de toutes les créatures; voyez comme tout révèle sa bonté : Je sais que vous l'avez fait avec un coeur simple. Je sais, dit-il, qu'eux-mêmes vous ont inventé, pour vous, une histoire, et vous ont trompé par leurs paroles. Je n'ai pas voulu que cette tromperie vous induisît à pécher, c'est pour cela que je vous ai préservé, afin que vous ne, péchiez point contre moi. Quel ménagement dans ces paroles ! Quelle clémence dans le Seigneur ! Le péché, dit-il, aurait rejailli contre moi.

S'il arrive parmi les hommes qu'on fasse injure à un serviteur en grande estime auprès de son maître, le maître prend l'injure pour lui, et dit : C'est moi que vous avez outragé en outrageant mon serviteur. Le traitement qu'on lui fait, on me le fait à moi. La bonté de Dieu tient ici le même langage : Je vous ai préservé, dit-il, afin que vous ne péchiez point contre moi. Ce sont mes serviteurs, dit-il, et si recommandables à mes yeux, que ce qu'on leur fait, on me le fait à moi-même, soit en bien, soit en mal. Voilà pourquoi je ne vous ai pas permis de la toucher. Je m'intéresse à eux tout à fait, et, comme je savais que c'était par ignorance que vous alliez leur faire un outrage, je vous ai préservé afin que vous ne péchiez pas contre moi. Ne regardez pas simplement cet homme comme un homme vulgaire; apprenez qu'il est de ceux à qui je porte le plus grand intérêt, et qui me sont particulièrement chers. Rendez donc présentement cette femme à son mari, parce que c'est un prophète, et il priera pour vous et vous vivrez. (Ibid. 6.) Voyez comme il proclame la vertu de l'homme juste; il l'appelle prophète, il fait presque en sorte que le roi se montre son suppliant. En effet, il priera pour vous et vous vivrez. En effet, dit-il, ayant peur d'être tué par vous, il a bâti cette comédie; il a pour ainsi dire, coopéré à l'outrage préparé à Sara; mais sachez bien que ses prières vous procureront la vie. Ensuite, de peur qu'Abimélech, embrasé par la concupiscence, vaincu par la beauté de Sara, ne méprise ses commandements, il lui envoie la terreur , il le menace d'un grand châtiment. Si vous ne voulez point la rendre , dit-il, sachez que vous serez frappé de mort, vous et tout ce qui est à vous. Ce n'est pas vous seulement qui expierez votre désobéissance; mais la mort, à cause de vous, perdra tout ce qui est à vous. Si Dieu choisit le temps de la nuit pour lui adresser toutes ces paroles, c'est afin que l'avertissement reçu pendant l'heure du repos, soit plus efficace ; c'est pour que la crainte le décide à ,obéir au commandement. Et en effet, dit le texte, Abimélech se leva aussitôt, appela tous ses serviteurs, et leur dit tout ce qu'il avait entendu.

4. Voyez comme le roi devient le héraut de la vertu de l'homme juste , et le fait connaître à tous. En effet, dit le texte, ayant appelé tous ses serviteurs , il leur raconta tout ce que Dieu lui avait révélé, afin d'apprendre à tous, et la bienveillance de Dieu envers l'homme juste, et tout l'intérêt que Dieu lui portait à cause de ses moeurs et de sa vertu. Or ils furent tous saisis d'une grande crainte. Comprenez-vous maintenant que ce n'était pas sans raison, sans un dessein de (310) Dieu, que ce juste passait tant de fois d'un lieu dans un autre? S'il était resté sous sa première tente, comment tous les habitants de Gérara auraient-ils pu connaître l'insigne crédit dont jouissait le juste auprès de Dieu? Or ils furent tous saisis d'une grande crainte. Ils étaient pénétrés d'une frayeur qui les rendait fort inquiets de l'événement. Le texte continue : Abimélech manda Abraham. (Ibid. 9.) Considérez la gloire dont le juste jouit ensuite auprès du roi, lui qui, peu d'instants auparavant, était méprisé de tous comme un vagabond, un étranger. Donc, tout le monde est rassemblé, et aussitôt on mande le patriarche, qui ne savait rien et qui apprend ensuite, du roi lui-même , ce que Dieu avait fait pour lui. En effet, Le roi lui dit : Pourquoi nous avez-vous traités de la sorte? quel mal vous avions-nous fait, pour avoir voulu nous engager, moi et mon royaume, dans un si grand péché ? Vous avez fait faire à notre égard ce que vous n'auriez point dû ; que vouliez-vous en agissant ainsi? (Ibid. 10.) Pourquoi, dit-il, avez-vous voulu me faire tomber dans un si grand péché? dans quelle pensée avez-vous fait, cela?

voyez comme ces paroles indiquent les menaces que Dieu lui a faites. Car Dieu lui avait dit : Si vous ne voulez point la rendre, sachez que vous serez frappé de mort, vous et tout ce qui est à vous. Ce sont ces paroles mêmes qu'Abimélech interprète en disant Quel mal vous avions-nous fait, pour avoir voulu nous engager, moi et mon royaume, dans un si grand péché? Est-ce que j'aurais été le seul puni? tout mon royaume aurait été perdu avec moi, par suite de la tromperie que vous avez faite. Que vouliez-vous en agissant ainsi? Considérez ici, mes bien-aimés, la prudente de l'homme juste; comment l'excuse qu'il présente, lui sert à les amener à la connaissance de Dieu. C'est que j'ai dit en moi-même, dit-il, il n'y a peut-être point de crainte de Dieu en ce pays-ci, et ils me tueront pour avoir ma femme. (Ibid. 11.) Comme s'il disait : J'ai été fort inquiet; j'ai craint que, toujours possédé par l'erreur, vous n'eussiez aucun souci de la justice. Voilà pourquoi j'ai imaginé cette feinte; c'était pour vous épargner un crime; de peur que, si vous compreniez qu'elle était mon épouse, saisi d'amour pour elle, vous ne cherchiez à me tuer. Voyez comme ce peu de paroles lui sert à les reprendre, et en même temps, à leur enseigner que celui qui a la pensée de Dieu ne doit commettre aucune injustice, mais redouter l'œil qui ne dort pas, éviter les châtiments dont Dieu menace quiconque ne prend pas le plus grand souci de lâ justice. Le patriarche voulant ensuite se défendre : Ne pensez pas, dit-il, que même en parlant ainsi j'aie menti : En effet, c'est ma soeur du même père que moi, mais non de la même mère; et elle m'a été donnée pour épouse. (Ibid. 12.) Comme elle a, dit-il, le même père que moi, je l'ai appelée ma soeur; donc ne me condamnez pas. Sans doute, c'est la crainte de la mort qui m'a réduit à dire ce que j'ai dit; j'ai eu peur que vous ne me fissiez mourir, à cause d'elle, et que vous ne fassiez d'elle votre. possession; toutefois je n'ai pas menti, même en ce que je vous ai dit. — Voyez quel soin prend le juste pour se disculper ici du mensonge. Et tenez, dit-il, je veux tout vous dire, écoutez le dessein que nous avons concerté entre nous Depuis que Dieu m'a fait sortir de la maison de mon père. (Ibid. 13.) Considérez, je vous en conjure, ici, l'industrieuse sagesse de l'homme juste; en suivant le fil de son discours, il leur apprend qu'il est, depuis le commencement, particulièrement attaché à Dieu ; que c'est Dieu qui l'a appelé hors de sa patrie, qui l'a amené dans ce lieu ; il veut que le roi sache qu'Abraham est du nombre de ceux qui ont en Dieu la plus grande confiance. Depuis que Dieu, dit-il, m'a fait sortir dé la maison de mon père, je lui ai dit : Vous me ferez cette grâce, dans tous les pays où nous irons, de dire que je suis votre frère. En effet, comme sil avait dit plus haut : J'ai dit en moi-même, iln'y a peut-être point de crainte de Dieu en ce pays, on aurait pu croire qu'il les réprimandait trop sévèrement; il veut donc adoucir cette peuple, et alors il dit : Ne croyez pas que je ne me sois ainsi conduit qu'avec vous. En effet, il s'empresse d'ajouter : Depuis que Dieu m'a fait sortir de la maison de mon père, je lui ai dit : Vous me ferez cette grâce dans tous les pays où nous irons; dans tous les pays, dit-il, de la terre, pour tous les peuples qui l'habitent, je lui ai fait cette recommandation. Et, en même temps il leur apprend que, dans cette feinte même, il n'y a pas de mensonge; c'est la crainte de la mort qui nous y a portés. Le juste, par ces paroles, apaisa leur colère, révéla sa vertu, et leur donna une connaissance suffisante de la vraie religion. Donc le roi, respectant la grande douceur de l'homme (311) juste, fait de magnifiques présents au patriarche. En effet, dit le texte, il reçut d'Abimélech mille pièces d'argent, et des brebis, et des veaux., et des serviteurs et des servantes, et il lui rendit Sara son épouse. (Ibid. 14.) Avez-vous bien compris, mes bien-aimés, la toute-puissance et la variété de l'industrie de Dieu?

l'homme qui était en danger de mort, et qui faisait tout pour échapper à la mort, non-seulement y a échappé, mais il s'est trouvé en grande faveur, et, tout à coup a été glorifié.

5. Telle est la conduite de Dieu: non-seulement il sauve de tous les malheurs ceux qui résistent avec courage dans les moments d'épreuve, mais il sait tirer de l'adversité une félicité si grande, que l'on oublie tout dans l'abondance des biens dont on est comblé. Voyez encore les égards que le roi a pour cet homme juste. Non-seulement il l'honore en lui faisant de si magnifiques présents; mais, de plus, il lui accorde le pouvoir de fixer son séjour dans la contrée. Vous voyez devant vous toute cette terre, dit-il, demeurez où il vous plaira. (Ibid. 15.) En effet, comme il sait que ses vertus, que ses prières lui donnent la vie à lui-même, il ne le traite plus comme un voyageur, comme un vagabond, comme un homme que personne ne tonnait; il lui rend ses devoirs, comme à un bienfaiteur, comme à un protecteur. Il dit ensuite à Sara : J'ai donné mille pièces d'argent à votre frère. (Ibid. 16.) Voyez comme les paroles du juste ont profité, comme il ajoute foi à ce que le juste lui a enseigné; voici que lui-même appelle Abraham le frère de Sara. Ces pièces d'argent que j'ai données, dit-il, à votre frère, seront pour l'honneur de votre visage, et dites partout la vérité. Qu'est-ce que cela veut dire:

pour l'honneur de voire visage, et dites partout la vérité?

En considération de ce que j'ai entrepris par ignorance, en vous faisant venir dans ma maison, vous qui êtes l'épouse d'un juste, parce que je .vous ai fait outrage, uniquement. en considération de cet outrage, j'ai donné mille pièces d'argent; afin de réparer ce que j'ai fait contre vous. Mais dites partout la vérité. Que signifie : dites partout la vérité? Que tous, dit-il, apprennent de votre bouche que je n'ai pas fait une action injuste; que vous êtes sortie chaste de ma maison. Faites savoir, dit-il, à votre mari, que je suis pur du péché; qu'il apprenne de votre bouche que je ne vous ai rien fait. Pourquoi ces paroles? C'est afin que le ajuste, renseigné par Sara et parfaitement convaincu, offre pour lui ses prières au Seigneur. En effet, après ces paroles : Dites partout la vérité, c'est-à-dire faites savoir à votre mari ce qui a été fait, l'écriture ajoute aussitôt : Abraham pria Dieu ensuite, et Dieu guérit Abimélech, sa femme et ses servantes, et elles enfantèrent.

Car Dieu avait frappé de stérilité toute la maison d'Abimélech, à cause de Sara, femme d'Abraham. Voyez comment le Seigneur, voulant, par tous les moyens, glorifier le juste, accorde au patriarche le salut du roi et de toutes les personnes qui étaient dans sa maison. (Ibid. 17, 18.) Abraham, dit le texte, pria Dieu ensuite, et Dieu guérit Abimélech, sa femme et ses servantes, et elles enfantèrent; car Dieu avait frappé de stérilité toute la maison d'Abimélech, à cause de Sara, femme d'Abraham. Le roi était pur de tout péché; mais Dieu l'avait frappé afin d'accorder sa guérison aux prières du juste, et d'ajouter ainsi à sa gloire. Car le Seigneur ordonne toujours et dispose les choses de manière, que ceux qui le servent soient comme des flambeaux resplendissants, et que leurs vertus soient partout célébrées. Et voyez, je vous en conjure, mon bien-aimé, après que Dieu a délivré le juste de tous ces ennuis, comme il le comble encore une fois de tous les biens, comme il accomplit sa promesse. Voici maintenant l'accomplissement de ce que Dieu lui avait autrefois annoncé. Or, le Seigneur, dit le texte, visita Sara, ainsi qu'il l'avait promis, et fit à Sara selon qu'il avait dit; et elle conçut, et dans sa vieillesse enfanta un fils à Abraham, dans le temps que Dieu lui avait prédit. (Gen. XXI, 1, 2.) Que signifie : lui avait prédit et, ainsi qu'il l'avait promis? Cela veut dire, conformément à la promesse faite, quand il reçut l'hospitalité, avec les anges, auprès du chêne de Mambré. L'ancienne parole : En ce temps-là je reviendrai, et Sara aura un fils (Gen. XVIII, 14), se trouve accomplie maintenant. Ces bienheureux voyaient le démenti donné à la nature; et ce n'était pas le moyen ordinaire, mais la grâce divine qui opérait. Abraham donna le nom d'Isaac à son fils, qui lui était né de Sara. (Gen. XXI, 3.) Ce n'est pas sans raison que le texte ajoute : qui lui était né de Sara. Le texte ne se borne pas à dire Abraham donna le nom à son fils; mais il ajoute. qui lui était né de Sara, de cette femme stérile et avancée en âge.

Et il le circoncit, dit le texte, le huitième jour, selon le (312) commandement du Seigneur. En effet, Dieu avait donné le commandement de circoncire , au bout de huit jours, ceux qui naîtraient dans la suite.

Avançons; exerçons-nous à comprendre la puissance ineffable de Dieu. L'impossible pour les hommes est possible pour lui. Voilà pourquoi la divine Ecriture nous apprend ici encore le temps. Après qu'elle nous a fait connaître l'enfantement, elle ajoute, pour notre instruction, ces paroles : Abraham avait cent ans quand lui naquit son fils Isaac, et Sara dit alors : Le Seigneur m'a donné un ris; quiconque l'apprendra se réjouira avec moi. Que signifie cette expression : Le Seigneur m'a donné un ris? Cet enfantement est pour moi un sujet de joie. Et qu'y a-t-il d'étonnant que je me réjouisse? Tous ceux qui l'apprendront viendront me féliciter, non pas de ce que j'ai enfanté, mais de ce que j'ai enfanté ainsi. Un enfantement si admirable, si rare, transportera tous les hommes d'admiration et redoublera leur joie, quand on saura que moi, qui n'étais qu'un cadavre quant à la génération, je suis tout à coup devenue mère, que les flancs desséchés ont produit un enfant, que la femme avancée en âge peut l'allaiter; que je verrai jaillir de mon sein des fontaines de lait, moi qui n'avais plus l'espoir d'enfanter. Et elle dit : Qui annoncera à Abraham que Sara nourrit de son lait un enfant? C'est que les sources de lait ont été accordées pour faire qu'on ajoute foi à l'enfantement, pour écarter l'idée d'un enfant supposé.

Ces sources de lait disaient à tous que l'événement, qui dépassait l'attente des hommes, s'était accompli : Qui annoncera que Sara nourrit de son lait un enfant; que j'ai enfanté un fils dans ma vieillesse? Que moi, vieille, j'aie pu enfanter; que je puisse, à l'âge où je suis, nourrir un fils? Cependant, dit le texte, l'enfant grandit, et on le sevra, et Abraham fil un grand festin au jour qu'il fut sevré. (Ibid. 7, 8.)

6. Avez-vous bien compris l'ineffable industrie de Dieu; le complet témoignage qu'il donne de la patience du juste, lorsque, au moment même où et ce juste et tous ceux qui le voyaient, ne considérant que les forces de la nature humaine, n'osaient rien espérer, la pro. messe reçoit son parfait accomplissement? Eh bien donc ! nous aussi, mes bien-aimés, montrons la même patience que cet homme juste; pas de relâchement ; animons-nous d'une bonne espérance, par la pensée que ni la difficulté des choses, ni quelque obstacle humain que ce soit, ne peut nous priver des biens que la grâce du Seigneur daigne nous départir dans sa munificence. Chaque jour il exerce sa libéralité; tout lui cède, tout lui obéit:

le difficile devient facile, l'impossible possible, pour peu que nous conservions la foi robuste en lui, Si nous ne considérons que la grandeur de son pouvoir, nous serons supérieurs à tout pouvoir humain.

Celui qui a promis les biens à venir, les biens ineffables à ceux qui vivent dans la vertu, à combien plus forte raison nous accordera-t-il ce qu'il nous faut ici-bas, surtout si, n'ayant de désir que pour les biens invisibles, nous dédaignons les biens présents? Voulons-nous en jouir en abondance, sachons les mépriser. Donc, puisque nous sommes instruits de ces choses, désirons les biens durables, les biens qui ne changent pas, qui ne connaissent pas de fin, de telle sorte que nous traversions sans tristesse la vie présente, et que nous puissions conquérir le bonheur à venir et jouir de tous les biens qui nous sont promis, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

QUARANTE-SIXIèME HOMéLIE. Sara dit : " Qui annoncera à Abraham que Sara nourrit, un enfant de son lait; que j’ai enfanté un fils dans ma vieillesse ? " (Gen. XXI, 7.)

ANALYSE.

1. Sara demande à Abraham de renvoyer Agar et son fils. — 2.

Agar est renvoyée. Obéissance d'Abraham. Providence de Dieu.

— 3. Rien ne peut vaincre celui qui est muni du secours de Dieu. — 4. Portrait de l'envie. Exhortation à éviter ce défaut.

1. Eh bien ! aujourd'hui encore, mes bien-aimés, reprenons la suite de l'entretien d'hier.. Nous voulons vous servir ce banquet spirituel, pour mieux comprendre,. aujourd'hui encore, comme hier, l'ineffable bonté de Dieu, l'intérêt qu'il nous porte, la condescendance qu'il a pour nous, et la parfaite obéissance et la sagesse du patriarche. Avez-vous vu comme la naissance d'Isaac a réjoui Sara? Elle dit, en effet, selon le texte : Dieu m'a donné un.ris, quiconque l'apprendra s'en réjouira avec moi. Tous ceux qui l'apprendront, dit-elle, partageront ma joie; car c'est un grand don qui m'a été accordé par Dieu, et qui surpasse l'infirmité humaine. Car, dit-elle, qui ne sera pas frappé d'étonnement, à voir que moi je nourris de mon lait un enfant, dans mon extrême vieillesse, moi qui jusqu'à ce jour n'ai pas eu d'enfant? Et, dans l'admiration, dans l'étonnement dont elle est saisie, elle ajoute : Qui annoncera à Abraham que Sara nourrit un enfant de son lait; que j'ai enfanté un fils dans ma vieillesse ? C'est parce que le fait est surnaturel qu'elle ajoute : Qui annoncera, comme si elle disait, Qui croira cela? qui se mettra cela dans l'esprit? quelle pensée pourra comprendre? quel raisonnement expliquera ce fait? Le rocher du désert, duquel jaillissent des fontaines sous la verge de Moïse (Exode, XVII), est moins admirable que ces flancs desséchés, d'où naît un enfant;

que ces fontaines de lait qui jaillissent. Car, ce qui rend l'enfantement manifeste, ce qui commande la foi, non-seulement de tous les spectateurs qui ont vu Sara, mais de tous ceux qui, depuis, ont entendu parler du miracle, c'est qu'elle-même nourrit son enfant ; c'est qu'elle veut le nourrir de son lait, et elle dit : Qui annoncera à Abraham que Sara nourrit un enfant de son lait? Ce fait étrange, admirable, ce présent, dit-elle, à moi accordé, en dehors de toute attente, que j'ai enfanté un tels dans ma vieillesse. Qu'est-ce à dire, Que j'ai enfanté un fils dans ma vieillesse? C'est qu'indépendamment de la stérilité, il suffisait de la vieillesse pour écarter tout espoir d'enfantement. Eh bien ! tous ces obstacles, le Seigneur les a fait disparaître, et il m'a accordé un enfant que j'ai enfanté, et des fontaines de lait. Mais voyons la suite : Sara, dit le texte, vit le fils d'Agar, l'Egyptienne, qui était né d'Abraham, jouant avec Isaac son fils, et elle dit à Abraham : Chassez cette servante, avec son fils, car le fils de cette servante ne sera point héritier avec mon fils Isaac. Ce discours parut dur à Abraham, à cause de son fils. (Ibid. IX, 10, 11.) Voyez ici, je vous en conjure, mon bien-aimé, Sara, une seconde fois, ne supportant pas la familiarité d'Ismaël, ne pouvant pas se faire à ce que le fils de sa servante vive dans la compagnie d'Isaac. De (314) même qu'une première fois, jalouse d'humilier l'orgueil d'Agar, emportée parla colère, elle l'a forcée à prendre la fuite; de même, ici encore, elle réprime tout de suite la familiarité d'Ismaël, elle ne supporte pas que le fils dont Dieu lui a fait un présent, vive en compagnie du fils de la servante égyptienne; elle dit à Abraham : Chassez cette servante avec son fils, car le fils de cette servante ne sera point héritier avec mon fils. C'est qu'elle se voyait elle-même tout à fait dans le déclin de l'âge. Le patriarche était arrivé à l'extrême vieillesse (tous les deux, dit le texte, étaient pleins de jours) ; craignant que, s'il venait à mourir tout à coup, Ismaël, né aussi du patriarche, ne voulût s'introduire dans l'héritage, le partager également avec Isaac, elle dit: Chassez cette servante avec son fils. Qu'elle apprenne, dit-elle, dès ce moment, que le fils de la servante n'aura rien de commun avec mon fils Isaac. Il n'est pas juste que le fils de la servante vive avec mon fils, le fils de la maîtresse. Sara, d'ailleurs , n'a pas agi sans motif; c'est avec raison, et à bon droit, qu'elle a tenu cette conduite, qu'elle a parlé ainsi, et c'est avec tant de raison que Dieu approuva ses paroles. Quant au patriarche, plein de tendresse et d'affection pour Ismaël, il entendait avec chagrin les paroles de Sara. En effet, dit le texte : Ce discours parut dur à Abraham à cause de son fils. Il s'inquiétait peu d'Agar, mais il aimait son fils qui d'ailleurs était déjà grand. Mais considérez, je vous conjure ici, l'admirable clémence de Dieu. Comme il vit que ce qu'éprouvait Sara était conforme à la nature humaine, qu'elle ne pouvait souffrir l'égalité d'honneur entre les fils d'Abraham, et qu'en cela elle avait raison; qu'Abraham, de son côté, se résignait, avec peine au renvoi d'Ismaël et de la servante (quoiqu'il ne luttât pas contre Sara, parce qu'il avait une grande douceur de caractère, cependant ce renvoi lui paraissait dur, c'est-à-dire pénible; c'était pour lui le sujet d'une douleur difficile à supporter) ; Dieu enfin, n'écoutant que sa clémence ordinaire , et resserrant , entre lés époux , les liens de la concorde, dit à Abraham : Que ce que Sara vous a dit touchant votre fils et votre servante ne vous paraisse point trop rude; faites tout ce qu'elle vous dira. (Ibid. 12.) C'est-à-dire ne vous affligez pas de ce qu'elle vous a dit, mais faites tout ce qu'elle vous dira.

2. Toutes les paroles, dit Dieu, que Sara vous fait entendre maintenant, au sujet d'Ismaël et d'Agar, acceptez-les et faites ce qu'elle vous dira. N'attristez pas, dit Dieu, celle qui, pendant si longtemps, vous a témoigné tant d'amour; celle qui, non-seulement une fois, mais deux fois, pour vous arracher à la mort, s'est exposée elle-même, et a été la, cause de cette gloire que vous possédez; c'est à elle que vous devez d'abord tant de trésors que vous avez rapportés à votre retour d'Egypte ; c'est encore à elle que vous devez d'avoir été traité avec tant d'honneur par Abimélech. Donc, ne songez pas à résister à ses paroles, car ce qu'elle veut s'accomplira. Isaac son fils, sera appelé votre sang, et il sera. vôtre héritier.

Je ne laisserai pas néanmoins de rendre le fils de votre servante chef d'un grand peuple, parce qu'il est sorti de vous. (Ibid. 13.) Faites donc ce que vous dit Sara; conformez-vous à ses paroles. Réfléchissez ici, je vous en conjure, quelle concorde, quelle paix bienheureuse s'établit aussitôt sous leur tente, la bonté divine resserrant ainsi le lien qui les unissait. Abraham se leva donc, dit le texte, dès le point du jour, prit des pains et un vase plein d'eau, le mit sur l'épaule d'Agar, lui donna son fils, et la renvoya. (Ibid. 14.) Voyez, ici encore, la rare vertu de l'homme juste, et comme il montre, en toutes choses, la piété de son âme, car ces paroles de Sara : Chassez cette servante et son fils, lui paraissaient dures, parce qu'il avait de la tendresse pour Ismaël; mais, aussitôt que le Seigneur lui eut donné le commandement, il fit ce qui lui était commandé, oubliant même un amour naturel. On croit l'entendre dire : Dès que le Seigneur commande, que toutes les affections se taisent, parce que c'est le maître de la nature qui commande. Donc quand la servante, dit le texte, eut reçu les pains et le vase d'eau, elle sortit avec son enfant. Remarquez attentivement, je vous en prie, voyez encore comment la bienveillance que Dieu avait pour l'homme juste, s'étend sur cette femme; jugée digne, elle aussi, de la sollicitude d'en-haut. Donc quand elle fut partie, elle errait à travers la solitude, et son eau étant épuisée, ne trouvant aucune consolation : Elle laissa son fils couché sous un arbre. (Ibid. 15.) Ses entrailles étaient déchirées, elle souffrait dans l'excès de son amour pour son enfant. Elle s'assit, dit le texte, à distance de lui, de la portée d'un arc, en disant : Je ne verrai point mourir mon (315) enfant, et elle était assise vis-à-vis de l'enfant;

et l'enfant se mit à pleurer. (Ibid. 16.) Mais maintenant le Dieu de miséricorde et de bonté, plus tendre pour nous qu'un père, qu'une mère : Entendit la voix de l'enfant, du lieu où il était. (Ibid. 17.) Il eut pitié de l'enfant, il eut compassion du malheur d'Agar, il lui permit de faire seulement l'épreuve de la solitude, et aussitôt il lui accorda son secours. Et un ange de Dieu, du haut du ciel, appela Agar et lui dit: Que faites-vous, Agar? Ne craignez point, car Dieu a entendu la voix de l'enfant du lieu où il est. Levez-vous, prenez l'enfant, et tenez l'enfant, parce que je le rendrai chef d'un grand peuple. (Ibid. 17, 18.) O miséricorde du Seigneur ! Quoiqu'elle ne fût qu'une servante, il ne l'a pas méprisée; mais, parce qu'il avait fait une promesse au patriarche , et parce qu'Ismaël était sorti de lui, il a montré, à cette mère aussi, sa grande sollicitude. Il lui dit Agar, que faites-vous-là ? Ne craignez point, car Dieu a entendu la voix de l'enfant. Levez-vous, prenez l'enfant, et tenez-le par la main, parce que je le rendrai chef d'un grand peuple. Cessez de vous affliger, dit-il, de ce qu'on vous â chassée; l'intérêt que je porte à l'enfant est si grand, qu'il sera, lui aussi, le chef d'un grand peuple. Et, en même temps, dit le texte : Dieu lui ouvrit les yeux. (Ibid. 19.) Ce n'est pas qu'elle fût aveugle auparavant, mais c'est qu'il ne lui servait de rien d'ouvrir, les yeux, avant la visitation d'en-haut. Voilà pourquoi, voulant manifester la providence du Seigneur, le texte dit: Dieu lui ouvrit les yeux, c'est-à-dire, éclaira son ignorance, réveilla sa pensée, lui montra là direction à prendre, lui fit voir un lieu où se trouvaient des sources d'eau vive. Et, dit le texte, ayant aperçu un puits plein d'eau vive, elle y alla, y remplit son vase, et en donna à boire à l'enfant. Dans les endroits sans chemin frayé, il lui montra le chemin; à cette âme inquiète, qui n'avait plus d'espoir de salut, Dieu montra sa généreuse clémence : il la consolait, et il prenait soin de l'enfant. Ainsi, toutes les fois que c'est la volonté de Dieu, fussions-nous dans la solitude, réduits aux plus cruelles afflictions, sans aucune espérance de salut, nous n'avons pas besoin d'autre aide; le divin secours nous fournit tout. Si nous avons conquis l'affection du Seigneur, rien ne prévaudra contre nous; nous serons supérieurs à tout. Et Dieu était avec l’enfant, dit le texte, et l'enfant grandit, et demeura dans la solitude. (Ibid. 20.) Ainsi, quand nous avons pour nous la bienveillance du Seigneur, fussions-nous dans un désert, nous vivons dans une sécurité bien plus grande que les habitants des cités; c'est que la plus grande des sûretés, le mur inexpugnable; c'est le secours de Dieu.

Et voulez-vous la preuve, que l'habitant des solitudes est plus en sûreté, est plus puissant que ceux qui vivent au milieu des cités, forts de l'appui qu'ils attendent d'un grand nombre d'hommes? Voyons, d'une part, David, passant d'un lieu dans un autre, errant, vagabond, mais fort parce qu'il s'appuie sur le bras d'en-haut; Saül, au contraire, au milieu des cités, à la tête d'une armée si nombreuse, avec tant ale satellites et de gardes autour de lui, tremblait, redoutait chaque jour les piéges de ses ennemis. (I Rois, XVII.) Et celui qui était seul, sans personne à ses côtés, n'avait pas besoin de l'appui que prêtent les hommes; et cet autre, avec son diadème, avec sa pourpre, avait besoin du secours du vagabond; il fallait, au roi, le bras du berger; au front portant diadème, l'aide de l'homme obscur.

3. Mais, si vous voulez, reprenons d'un peu plus haut la suite de cette histoire. Voyons-là tout entière, afin d'apprendre qu'il n'y a rien de plus fort que l'homme qui s'est fait un rempart de la grâce d'en-haut; rien de plus faible que celui qui en est privé, fût-il entouré d'armées sans nombre. Eh bien ! donc, ce David encore tout jeune, que son âge retenait dans la maison de son père, le moment étant arrivé de révéler son courage,- fut envoyé par son père auprès de ses frères ; il obéit, et alla les trouver. Arrivé auprès d'eux pour les visiter, il vit la guerre qui se faisait contre l'étranger Goliath; tout le peuple frappé de terreur avec Saül, le roi lui-même dans le plus grand danger. Il voulut alors, comme simple spectateur, voir, et il s'en alla voir, étrange et incroyable spectacle, un seul homme tenant tête à tant de milliers d'hommes. Pour ses frères, ils ne supportèrent pas les élans de son courage, ils conçurent de l'envie: N'es-tu pas venu pour un autre motif que pour voir la guerre ? (I Rois, XVII, 28.) Il paraît que tu n'es pas venu pour nous voir? Attention, ici, remarquez sa sagesse et sa douceur. Aucune parole irréfléchie, nulle amertume dans la réponse qu'il leur fait; pour apaiser leur colère et calmer leur envie, il leur dit : Est-ce qu'il n'est pas permis de parler? (Ibid. 29.) M'avez-vous vu, leur dit-il, prendre les armes? Est-ce que (316) vous m'avez vu me mettre dans les rangs avec les autres ? J'ai seulement voulu voir , m'informer d'où vient à cet homme son audace excessive. Quel est donc cet étranger, qui insulte l'armée du Dieu vivant ? (Ibid. 26). Bientôt, quand il entend ses blasphèmes, quand il voit son arrogance, l'effroi de ceux qui étaient avec Saül, il dit: Que donnera-t-on à l'homme qui lui aura coupé la tête ? Ces paroles montraient une grande force d'âme et remplissaient tout le monde d'admiration. Quand Saül les eut entendues, il fit mander le jeune homme, qui ne savait rien, que garder ses troupeaux; en voyant sa jeunesse, il en fit peu de cas. Mais ensuite il apprit de lui comment il s'y prenait avec les ours qui s'élançaient sur ses troupeaux. En effet, ce berger admirable avait été contraint de faire ce récit, non pas pour s'attirer une vaine gloire; il y était forcé pour relever le courage du roi, pour que le roi ne s'arrêtât pas à l'extérieur méprisable de celui qu'il voyait, mais prît en considération la foi vivant dans le secret du coeur, et le secours d'en-haut qui avait rendu ce jeune homme sans armes, ce berger, plus fort que des hommes armés, que des soldats. Donc, le roi, voyant sa confiance, voulut le revêtir de ses armes; mais le jeune homme, couvert de ces, armes, n'avait pas la force de les porter. Ceci se passait pour montrer à tous que c'était la vertu de Dieu, qui opérait par ses mains, et qu'on ne devait pas attribuer aux armes ce qui allait arriver. En effet, comme le jeune homme était alourdi par ces armes qui gênaient la liberté de ses mouvements, il les déposa, prit sa besace de berger, des pierres, et marcha contre cette masse de chair qui ressemblait à une tour. Mais maintenant, voyez encore l'étranger qui ne regarde que sa jeunesse et qui la dédaigne, voyez-le mépriser ce juste, et pour ainsi dire se décider à ne combattre cet enfant chétif qu'avec des paroles. Quand il vit que son adversaire n'avait qu'une besace de berger, pour l'attaquer, lui, qu'il n'apportait que des pierres, il lui adressa à peu près ces paroles : Te crois-tu donc encore auprès de tes moutons, à la poursuite de quelques chiens? tu viens contre moi comme si tu faisais la chasse à un chien. Est -ce là ton équipement pour commencer le combat contre moi? L'expérience ne sera pas longue, qui t'apprendra que tu ne fais pas la guerre au premier venu. En faisant entendre ce grand fracas de paroles, il s'agitait, se donnait du mouvement, manoeuvrait toute sa panoplie et dirigeait ses armes en-avant. C'était, pour celui-ci, la confiance dans ses armes, qui l'animait au combat; David avait la foi en Dieu, et sa force était dans le secours d'en-haut. Et d'abord, rabattant l'orgueil de l'étranger, il lui dit : tu viens à moi couvert de toutes pièces, la lance à la main, et tu penses me vaincre, par la force qui est en toi. Je viens, moi, au nom du Seigneur Dieu. A ces mots, il prend dans sa besace de berger, une pierre seulement; à vrai dire, comme s'il s'agissait de chasser un chien tombant sur le troupeau. Avec sa fronde, il la lance, frappe à l'instant au front l'étranger, le jette par terre, et vite tirant son glaive, lui coupe la tête, la porte au roi, et la guerre est finie. Et grâce à ce berger, le roi fut sauf, et toute l'armée du roi respira. Et vous auriez vu alors une merveille incroyable. L'homme couvert de ses armes, renversé par celui qui est sans armes; le guerrier expérimenté, jeté par terre, par celui qui ne sait rien que garder ses moutons. D'on vient ce prodige et pourquoi? C'est que l'un marchait au combat ayant Dieu pour auxiliaire; l'autre était dépourvu de ce secours, c'est pourquoi il est tombé sous les coups de son ennemi. Mais , voyez ici combien l'en. vie est insensée ! quand le roi vit ce juste, escorté de tant de gloire, quand il vit qu'on trépignait d'allégresse , quand il entendit ces cris : Saül en a vaincu mille, David en a vaincu dix mille (I Rois, XVIII, 7), il ne put supporter ces paroles (bien que à faire un juste calcul elles fussent plus à son avantage qu'à l'avantage de David) ; vaincu par l'envie, il récompense par un crime celui qui est son bienfaiteur. Celui qu'il devait regarder comme son bienfaiteur, son sauveur, il cherchait à le tuer. O folie ! ô délire ! ô étrange engourdissement d'esprit!

Celui qui lui avait sauvé la vie, qui avait affranchi toute son armée de la fureur de l'étranger, de Goliath, il le regardait comme un ennemi, il oubliait le bienfait, il était vaincu par l'envie qui plongeait sa pensée dans les ténèbres, qui l'enivrait pour ainsi dire à ce point qu'il regardait son bienfaiteur comme on regarde un ennemi.

4. Voilà ce que cette passion a de funeste, elle perd d'abord celui qui l'engendre en soi. Comme le ver que produit le bois, et qui d'abord s'attaque au bois lui-même, ainsi l'envie ronge d'abord l'âme où elle prend naissance. (317) Quant à celui qui l'inspire, elle lui fait tout le contraire du mal qu'elle veut lui causer. Ne considérez donc pas ce que sont d'abord les personnes à qui l'on porte envie, mais voyez comme elles finissent, et remarquez que la malice des envieux est un sujet de gloire pour ceux que poursuit leur jalouse colère. Ceux qu'attaque l'envie ont Dieu pour auxiliaire, ils jouissent de sa grâce; l'envieux, dépouillé de la grâce, est toujours facilement vaincu; ravagé par ses propres passions, avant de l'être par les ennemis du dehors, il se consume; de secrètes morsures le dévorent; il se plonge dans la malignité où, pour ainsi dire, il s'engloutit. Instruits de ces vérités, je vous en conjure, fuyons cette maladie funeste, et, de toutes nos forces, chassons-la de notre âme; car, de toutes les passions, c'est la plus destructrice, c'est la perte de notre salut. L'envie, c'est l'invention propre du démon. Voilà pourquoi un sage disait : C'est l'envie du démon qui a fait entrer la mort dans le monde. (Sap. II, 24.) Qu'est-ce à dire : C'est l'envie du démon qui a fait entrer la mort dans le monde ? Ce monstre vit d'abord l'homme immortel; par sa malice il le porta à la désobéissance, et cette désobéissance a été, pour le démon, un moyen d'assujettir l'homme à la mort. L'envie a donc opéré la déception; la déception la désobéissance, la désobéissance la mort; de là ces paroles L'envie du démon a fait entrer la mort dans le monde. Voyez-vous tout ce que cette passion a de funeste? L'être immortel, elle l'a rangé sous le joug de la mort. Toutefois, si l'ennemi de notre salut, n'écoutant que l'envie qui le tourmente, a fait , du premier homme , de l'être immortel, un condamné à mort, la miséricorde du Seigneur, le soin que le Seigneur prend de nous, l'a porté à mourir lui-même, pour nous faire une seconde fois le magnifique présent de l'immortalité. D'où il suit qu'après avoir tant perdu, nous avons retrouvé plus encore; le diable nous a chassés du paradis , Dieu nous a conduits au ciel ; le diable nous a fait condamner à mort , Dieu nous a gratifiés de l'immortalité; le diable nous a privés des délices du paradis, Dieu nous a ménagé le royaume du ciel. Comprenez-vous l'industrie du Seigneur? Comprenez-vous ce qu'il a fait de cet artifice de l'envie du démon, conspirant contre notre salut? Dieu l'a retourné contre la: tête du démon. Non-seulement il nous accorde des biens plus précieux, mais il le renverse lui-même sous nos pieds.

Vous voyez que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions. (Luc, X, 19.) Donc, méditons désormais toutes ces pensées, chassons l'envie de nos âmes, appliquons-nous à, conquérir l'affection de Dieu. Voilà nos armes, armes solides, armes invincibles, notre vraie richesse, notre force, notre incomparable puissance. C'est par là qu'Ismaël, que cet enfant, que cet abandonné, dans la solitude, privé de tout, manquant de tout, soudain a grandi et est devenu chef d'un grand peuple. C'est que, dit l'Ecriture : Dieu était avec l'enfant (Gen. XXI, 20) ; pensée qui nous a inspiré tout ce discours. Méprisons donc, je vous en prie; les choses présentes; ne désirons que les biens à venir; préférons à toutes choses la grâce de Dieu, et, par une vie excellente, préparons-nous, réservons-nous la pleine confiance, de manière à passer sans tristesse importune la vie présente, de manière à conquérir les biens de la vie future, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans tes siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMELIES TOME 5 * QUARANTE-SEPTIèME HOMéLIE. " Après cela Dieu tenta Abraham. " (Gen. XXII, 1.) * QUARANTE-HUITIèME HOMéLIE. Les fils de Chet répondirent à Abraham, et lui dirent . " Vous êtes parmi nous un roi qui nous vient de Dieu ; enterrez dans nos plus beaux sépulcres, la personne qui vous est morte. " (Gen. XXIX, 5, 6.) * QUARANTE-NEUVIèME HOMéLIE. " Voici qu’elle fut la postérité d’Isaac, fils d’Abraham." (Gen. XXV, 19.) * CINQUANTIèME HOMéLIE. " Rébecca conçut et les deux enfants s'entrechoquaient dans son sein. " (Gen XXV, 21, 22.) * CINQUANTE-UNIèME HOMéLIE. " Cependant il arriva une famine en ce pays-là, comme il en était arrivé au temps d'Abraham. " (Gen. XXVI, 1) * CINQUANTE-DEUXIèME HOMéLIE . " Isaac sema ensuite en ce pays-là, et il recueillit, l’année même, le centuple.

" (Gen. XXVI, 12) * CINQUANTE-TROISIèME HOMéLIE. " Or, Esaü, ayant quarante ans, épouse Judith, fille de Béel; du pays de Chet, et * Basemath, fille d'Elom, du pays d'Eva, et elles querellaient Isaac et Rébecca. " (Gen. XXVI, 34, 35.) * CINQUANTE-QUATRIèME HOMéLIE. " Rébecca appela son plus jeune fils et lui dit. " (Gen. XXVII, 42.) * CINQUANTE-CINQUIèME HOMéLIE. Et Laban dit à Jacob : " Parce que vous êtes mon frère, ce n'est pas une raison * pour que vous serviez gratuitement. Dites-moi quelle rétribution vous désirez. " (Gen. XXIX, 15.) * CINQUANTE-SIXIèME HOMéLIE. Et Jacob dit à Laban ; " Donnez-moi ma femme, car les jours sont accomplis où je dois être admis auprès d’elle. " (Gen. XXIX, 21.) * CINQUANTE-SEPTIèME HOMéLIE. " Or, il arriva que, lorsque Auchel eut enfanté Joseph, Jacob dit à Laban : Laissez-moi aller, afin que je retourne * dans mon pays et ma patrie. " (Gen. XXX, 25.) * CINQUANTE-HUITIèME HOMéLIE " Et Jacob levant les yeux, vit le camp de Dieu ; et les anges de Dieu se présentèrent à sa rencontre; Jacob les ayant vus dit : C'est là le camp de Dieu ; et il appela cet endroit le camp. " (Gén. XXXII, 1-2) * CINQUANTE-NEUVIèME HOMéLIE. " Et Jacob vint à Salem ville des Sichimites, et il acheta de Hemor, père de Sichem, une portion de terrain, au prix de cent agneaux ; et il y dressa un autel, et il * invoqua le Dieu d`Israël. " (Gen. XXXIII, 18-20) * SOIXANTIèME HOMéLIE. " Et il y établit un autel, et il donna à ce lieu le nom de Béthèl ; car c'est là que Dieu lui était apparu, lorsqu'il fuyait de devant son frère Esaü. " (Gen, XXXV, 7.) * SOIXANTE-UNIèME HOMéLIE. " Voici quelle était la famille de Jacob; Joseph étant âgé de dix-sept ans, paissait les troupeaux avec ses frères. " (Gen. XXXVII, 2.) * SOIXANTE-DEUXIèME HOMéLIE. " Et Juda vit la fille d'un Chananéen qui s'appelait Sava ; et il la prit et vint vers elle; et elle conçut et enfanta un fils que l'on nomma Er. " (Gen. XXXVIII, 2-3.) * SOIXANTE-TROISIèME HOMéLIE. " Et le gouverneur de la prison ne savait rien de ce qui se passait, grâce à Joseph. " (Gen. XXXIX, 23.) * SOIXANTE-QUATRIèME HOMéLIE. " Mais Joseph s’éloigna de la présence de Pharaon, et parcourut toute la terre d'Egypte : et la terre donna des gerbes dans les sept années de fertilité : et il recueillit autant de blé qu’il y a de sable dans la mer. " * SOIXANTE-CINQUIèME HOMéLIE. " Et ils revinrent d'Egypte, et ils arrivèrent dans le pays de Chanaan auprès de Jacob, leur père, et ils lui firent leur rapport, disant : Ton fils Joseph est en vie, et il commande à toute la terre d'Egypte. Et Jacob demeura stupéfait, car il ne les croyait pas. " (Gen, XLV, 25 26.) * SOIXANTE-SIXIèME HOMéLIE. " Le temps de la mort d'Israël approchait, il appela son fils Joseph et lui dit ; Si j'ai trouvé grâce devant toi, place ta main sous ma cuisse, jure-moi que tu me feras une. faveur et que tu me tiendras parole : ne m'enterre point dans la terre d'égypte. Je veux reposer à côté de nos pères ; tu me transporteras hors de l'Egypte, et tu m'enseveliras dans leur tombeau. — Joseph répondit : J'accomplirai tes volontés. — Jure-le moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s'inclina profondément devant, le bâton de commandement que portait Joseph. " (Gen, XLVII, 29-31.) * SOIXANTE-SEPTIèME HOMéLIE. " Israël dit à Joseph : Voici que je meurs, et Dieu vous fera retourner de cette contrée au pays de vos pères. Je te donne de plus qu'à tes frères Sichem, que j'ai prise avec mon glaive et mon arc. " (Gen. XLVIII, 21-22) *

QUARANTE-SEPTIèME HOMéLIE. " Après cela Dieu tenta Abraham. " (Gen. XXII, 1.)

ANALYSE.

1-4. Courage d'Abraham et obéissance d'Isaac. Le sacrifice d'Abraham figure du sacrifice de la croix. Exhortation.

1. Un gain considérable se montre pour nous dans la lecture d'aujourd'hui, trésor ineffable, caché dans ces paroles si courtes. Tel est le caractère des oracles divins: de grandes richesses s'y découvrent, non dans la multitude des paroles, mais dans la brièveté même des expressions. Eh bien donc, étudions le texte d'aujourd'hui, appliquons toute notre attention à la lecture de ce jour. C'est ainsi que nous comprendrons, de mieux en mieux, et la parfaite vertu du patriarche, et ce qu'il y a d'excellent dans la clémence de Dieu. Après cela Dieu tenta Abraham. Que signifient ces paroles : Après cela, Dieu tenta Abraham? Remarquez, je vous en prie, comme dès maintenant, la divine Ecriture se propose de nous découvrir la vertu du juste; elle va nous raconter comment Abraham fut tenté par Dieu. Mais d'abord, elle veut que nous sachions à quel moment le patriarche reçut cet ordre qui lui commandait de sacrifier Isaac; elle veut que vous compreniez la parfaite obéissance du patriarche, en quelle circonstance de temps ce patriarche montra que rien n'est préférable aux ordres de Dieu. Que signifient donc ces paroles : Après cela ? C'est que, après la naissance d'Isaac, Sara voyant Ismaël avec Isaac, comme nous vous l'avons dit hier, ne put supporter ce spectacle, et elle disait à Abraham : Chassez cette servante avec son fils, car le fils de cette servante ne sera point héritier avec mon fils. (Gen. XXI, 10.) Et comme cette parole paraissait dure au patriarche , Dieu voulant le consoler, lui dit : Ecoutez Sara, votre femme, et faites ce qu'elle vous a dit. Vous ne devez pas trouver dur ce qui vous a été dit touchant votre fils et votre servante : C'est d'Isaac que sortira la race qui doit porter votre nom. (Ibid. 12,) de le ferai le chef d'un grand peuple, parce qu'il est votre race. Et toutes les promesses , à lui faites par Dieu, se réduisaient à la prédiction que les enfants d'Isaac se multiplieraient de manière à former un grand peuple. Le juste vivait donc dans cette heureuse espérance; après tant d'épreuves si pénibles, après tant de douleurs, ayant reçu sa récompense, jouissant enfin d'une sécurité parfaite, voyant l'héritier qui devait lui succéder, il vivait tranquille , heureux , consolé. Mais celui qui connaît les secrets des coeurs, voulut nous découvrir la vertu de ce juste, la perfection de son amour pour Dieu. Et voilà pourquoi, après tant de promesses, après la dernière promesse, toute récente, dont le souvenir était si présent à l'esprit d'Abraham; au moment où Isaac était déjà grand, à la fleur de l'âge; au moment où croissait l'amour que lui portait son père ; après cette promesse, après avoir dit : C'est d'Isaac que sortira la race qui doit porter votre nom, et il sera votre successeur : Après cela, Dieu tenta Abraham, Qu'est-ce à dire, tenta ? Ce n'est pas parce que Dieu ne connaissait pas Abraham, qu'il (319) le tenta; il ne voulut pas l'éprouver; mais Dieu voulait, et que les hommes du temps d'Abraham, et que tous ceux qui se succéderaient, depuis ce temps jusqu'à nos jours, apprissent, par l'exemple du patriarche, à montrer le même amour , la même obéissance aux préceptes du Seigneur.

Et, dit le texte, il lui dit : Abraham , Abraham, Abraham lui répondit : Me voici. Que veulent dire ces deux, Abraham, Abraham ? Grande preuve de la bienveillance du Seigneur pour le patriarche. Il lui montrait d'ailleurs, par la manière de l'appeler, qu'il avait à lui communiquer un ordre important. Donc, pour le rendre plus attentif, il l'appelle deux fois, et il lui dit: Abraham, Abraham. Et Abraham lui dit: Me voici. Et Dieu lui dit : Prenez Isaac votre fils chéri, que-vous chérissez, Isaac, et allez sur la hauteur et offrez-le en holocauste sur une des montagnes que je vous montrerai. (Ibid. 2.) Il était lourd à porter le poids d'un tel ordre; voilà qui surpasse la force humaine : Prenez votre fils chéri, que vous chérissez , Isaac. Voyez comme ces paroles allument , activent le feu du bûcher, la fournaise de l'amour , que le juste éprouvait pour son Isaac : Prenez votre fils chéri, que vous chérissez, Isaac. Chacun de ces mots, tout seul, suffisait pour déchirer l'âme du juste. Dieu ne dit pas simplement, Isaac, mais il ajoute votre fils ; que, contre toute attente, vous avez engendré; que vous avez pu avoir dans votre vieillesse ; chéri : votre enfant aimé , que vous chérissez si tendrement, Isaac que vous attendez, comme votre héritier; dont je vous ai promis que sortirait votre race , qui se multiplierait tant, qu'elle égalerait en nombre la multitude des étoiles , et les grains de sable, le long du rivage de la mer. Eh bien, c'est lui-même : Prenez-le, et allez sur la hauteur , et offrez-le en holocauste sur une des montagnes que je vous montrerai. On s'étonne comment le juste a pu supporter d'entendre ces paroles : Eh bien, c'est lui-même, dit Dieu, votre fils tant désiré; offrez-le en sacrifice sur une des montagnes. Que fait alors le juste ?son esprit n'est pas troublé ; sa pensée n'est pas confondue; il n'hésite pas un seul instant devant un commandement qui devait le frapper de stupeur ; il ne fait pas de réflexion, de raisonnement : Qu'est-ce que cela veut dire? Celui qui, contre toute attente, m'accorde généreusement une postérité; qui, n'écoutant que sa propre bonté, a vivifié ce qui était mort , la stérilité de Sara ; maintenant que l'enfant a été nourri de son lait, a grandi, est dans la fleur de l'âge, voilà qu'il me commande de le tuer, de l'offrir en sacrifice lorsqu'il y a peu de moments encore, il me disait : C'est de lui que sortira la race qui doit porter votre nom; il me donne maintenant des ordres contraires. Et comment s'accompliront ces promesses ? Comment se peut-il qu'en coupant la- racine, on voie se propager les rameaux; qu'en abattant l'arbre, on en tire des fruits ; qu'en desséchant la source , on fasse jaillir des fleuves? Selon la raison humaine, de telles choses sont impossibles; mais tout est possible à la volonté de Dieu.

2. L'homme juste d'ailleurs ne fit aucune de ces réflexions.

Comme un sage serviteur, supprimant tout raisonnement humain, il ne prit soin que d'une chose, d'accomplir, de réaliser le commandement. Et comme devenu étranger à la nature humaine, persuadé que les préceptes divins doivent prévaloir sur toute affection, sur tout amour, il se hâtait d'accomplir les ordres de Dieu. Abraham, dit le texte, se leva donc avant le jour, prépara son ânesse, prit avec lui deux jeunes serviteurs, et Isaac son fils, et ayant coupé le bois qui devait servir à l'holocauste, il s'en alla vers l'endroit où Dieu lui avait dit de se rendre. Il y fut le troisième jour. (Ibid. 3.) Voyez la clémence du Seigneur; comme ce long espace à franchir, lui sert à éprouver la vertu de l'homme juste. Méditez, considérez, dans cette longue durée de trois jours, ce que dut supporter l'homme juste, pensant en lui-même, qu'il lui était ordonné de tuer, de ses propres mains, ce fils tant aimé; de ne révéler cet ordre à personne;

et soyez stupéfiés d'admiration devant tant de piété et de sagesse. Comme il connaissait toute l'étendue de ce commandement, il ne le communiqua à personne, ni aux serviteurs, ni à Isaac lui-même; il était seul, soutenant en lui-même ce combat, solide comme le diamant, et il demeurait invincible, inébranlable dans ses pensées, sans succomber aux prétextes sans nombre, plein d'amour, plein de zèle, pour obéir au seul signe de Dieu. Quand il fut arrivé à l'endroit : Levant les yeux, dit le texte, Abraham vit le lieu de loin, et il dit à ses serviteurs : attendez ici avec l'ânesse. (Ibid. 4, 5.) voyez encore ici la parfaite sagesse de l'homme juste; il veut se cacher, même (320) devant ses serviteurs, montrant toujours que c'est avec ardeur, avec empressement, avec un zèle jaloux, qu'il veut accomplir ce qui est agréable à Dieu. Il savait bien ce qu'avait d'étrange, d'inouï, l'action qu'il devait accomplir lui-même; que jamais personne avant lui n'avait rien fait de pareil. Il cache l'action à ses serviteurs: Il les laisse donc avec l'ânesse: Attendez ici, nous ne ferons qu'aller jusque-là, mon fils et moi, et après avoir adoré, nous reviendrons vers vous. (Ibid. 5.) Il parlait ainsi, dans l'ignorance de ce qui allait arriver, mais il est certain qu'il fit une prophétie, sans le savoir peut-être. Il parlait à ses esclaves, peut-être pour les tromper, pour les faire rester là; mais plus tard, le patriarche se retrouva là avec l'enfant. Or, Abraham prit le bois de l'holocauste et le mit sur Isaac, son fils; il prit en ses mains le feu et le couteau, et ils marchèrent eux deux ensemble. (Ibid. 6.) O force d'âme ! ô solidité d'esprit ! Et il mit, dit le texte, sur Isaac le bois du sacrifice; et lui, il prit le glaive et le feu, et ils allèrent eux deux ensemble. De quels yeux regardait-il l'enfant portant le bois sur lequel il allait tout . à l'heure l'immoler? Comment sa main a-t-elle pu porter le feu et le glaive? Sa main portait le feu visible, mais le feu intérieur embrasait son âme, dévorait son coeur, lui persuadait que son amour pour Dieu triompherait, et lui inspirait cette pensée, que celui qui déjà, d'une manière supérieure à la nature humaine, l'avait fait père, pourrait encore opérer présentement des choses qui surpassent la raison humaine. Considérez donc désormais, je vous en conjure, plus que ce feu sensible, l'incendie intérieur qui peu à peu devenait de plus en plus ardent, et enflammait l'âme du juste. Or, Isaac dit à Abraham son père : Mon père.

(Ibid. 7.) Ce mot seul, c'était assez pour déchirer les entrailles de l'homme juste. Abraham lui répondit: Que voulez-vous, mon fils ? Tu appelles père celui qui tout à l'heure n'aura pas de fils ; et moi j'appelle mon fils, celui qui tout à l'heure va être mis sur l'autel, que je vais égorger de mes propres mains. Ensuite l'enfant dit : Voici que vous portez le feu et moi le bois, où est la victime à immoler? Où est la brebis pour l'holocauste?

Considérez ici, je vous en prie, la torture de l’homme juste; comment a-t-il supporté d'entendre ces paroles? Comment a-t-il eu la force de répondre à son enfant? Comment n'a-t-il pas été confondu? Comment a-t-il pu cacher, ne pas révéler tout de suite, à son enfant, ce qui allait arriver? Au contraire, avec une pensée forte, une âme virile : Le Seigneur fournira la victime pour l'holocauste , mon fils. (Ibid. 8.) Voyez-le, ici encore, à son insu, prophétiser ce qui doit arriver. Sa réponse semblait faite pour tromper Isaac. C'était toutefois présentement, ce qu'il fallait pour le satisfaire; mais quelle vive et poignante douleur ne souffrit-il pas, ce père qui cherchait les paroles dans sa pensée, qui considérait la beauté de son enfant, la beauté extérieure, la grâce intérieure aussi, la beauté de son âme, son obéissance, digne objet d'amour, tout cela dans cette fleur de jeunesse ! Et ils vinrent tous les deux ensemble à l'endroit dont Dieu lui avait parlé. (Ibid. 9.) Ils vinrent, dit le texte, au haut de la montagne que le Seigneur lui avait indiquée. Et là, Abraham dressa un autel. Me voilà encore frappé d'une admiration qui me stupéfie, à voir le courage du juste;

comment il a eu la force de construire l'autel, comment il a eu assez d'énergie, comment il n'a pas défailli dans ce terrible combat. Au contraire, il a construit l'autel, et sur l'autel, il a mis le bois. Il lia ensuite Isaac, son fils, le mit sur l'autel, et Abraham étendit la main, et prit le couteau pour immoler son fils. (Ibid. 10.)

Ne passons point ici à la légère, mes bien. aimés, attention à la parole. Considérons, méditons; comment son âme ne s'est-elle pas envolée de son corps; comment, de ses propres mains a-t-il pu lier et sur le bois placer son enfant chéri, si digne d'amour, son fils unique? Et Abraham, dit le texte, étendit la main, et prit le couteau pour immoler son fils. O piété ! ô courage ! ô persistance de l'amour! ô raison victorieuse de la nature humaine ! Il prit, dit le texte, le couteau, pour immoler son fils. Qui doit le plus ici exciter notre admiration, nous frapper de stupeur? Le courage du patriarche, ou l'obéissance de l'enfant? Il ne lutte pas pour échapper, il ne se plaint pas, il se laisse faire, il obéit à son père, c'est un agneau paisible qu'on met sur l'autel, et l'enfant attend, doucement résigné, la main de son père. Mais une fois que cette âme, tout entière à Dieu, a montré sans aucune défaillance la consommation de toutes les vertus, la bonté du Seigneur se révèle et prouve qu'il n'a pas voulu la mort de l'enfant; qu'il a voulu bien plutôt manifester la vertu de l'homme juste. Au juste la couronne, pour le zèle de sa (321) volonté; le sacrifice est consommé dans là pensée du patriarche. Dieu l'agrée, et lui déclare maintenant son affection toute particulière. Et l’ange du Seigneur, dit le texte, lui cria du haut du ciel : Abraham, Abraham! (Ibid. 11.) Gomme il voyait le juste tout prêt, sur le point d'achever le sacrifice, décidé à accomplir l'ordre du Seigneur, du haut du ciel, il lui crie Abraham, Abraham, et il fait bien de l'appeler deux fois, pour prévenir la rapidité de l’homme juste. Et la voix qui se fait entendre, retient la main du juste qui déjà égorge l'enfant. Et Abraham répondit : Me voici. Et l'ange dit : Ne mettez point la main sur l'enfant, et ne„lui faites rien. Je. connais maintenant que vous. craignez Dieu , puisque pour m'obéir , vous n'avez point épargné votre fils unique. (Ibid. 12.) Ne mettez point la main, dit le texte, sur l'enfant. Je n'ai pas donné le commandement pour que l'ordre s'accomplisse ; je ne veux pas que ton fils soit tué de tes mains , mais je veux rendre ton, obéissance manifeste devant tous les hommes ; donc ne lui fais rien. Il me suffit de ta volonté, et , pour cette bonne volonté, je te couronne, et je proclame ta gloire. Car, maintenant, je sais bien que tu crains le Seigneur. Voyez, ici, comme le discours s'accommode à notre infirmité. Quoi donc ! est-il vrai de dire que Dieu, jusqu'à ce moment, ignorait la vertu de l'homme juste, que ce n'est qu'à partir de ce moment qu'il commence à la connaître, lui, le Seigneur de toutes les créatures? Non; le texte ne veut pas dire que ce soit dès cet instant seulement que Dieu connaît la vertu d'Abraham; mais que veut dire le texte? C'est maintenant, dit-il, que tu as manifesté à tous, que tu crains Dieu, sincèrement, du fond du coeur. Je n'avais pas besoin, moi, de mieux connaître mon serviteur; mais l'action que tu viens de faire , sera, et pour les hommes d'aujourd'hui, et pour les générations à venir, un enseignement. Car, dès ce moment, tu as fait connaître à tous, que tu crains le Seigneur, et que tu te hâtes d'accomplir ses commandements. Puisque tu n'as pas épargné ton fils chéri; à cause de moi, ce fils qui t'est si cher, que tu aimes d'un amour si ardent, tu ne l'as pas épargné ; à cause de moi , à cause de mon, commandement; tu as préféré mon ordre à ton fils. Et bien, maintenant je te rends ton fils, car c'est pour te récompenser, que je t'ai promis que ta race s'étendrait à travers les siècles. Reçois donc la couronne de ton obéissance, et va-t'en, car c'est à la volonté que j'accorde la couronne ; c'est à l'âme que je décerne les riches récompenses. Il faut réaliser ce que tu as dit ; et à tes serviteurs et à Isaac ; tu leur as fait cette promesse : Après avoir adoré, nous reviendrons. Voici que tu vas l'accomplir ; .lorsque, l'enfant t'a demandé : Où est la brebis pour l'holocauste? Le Seigneur fournira la victime pour l'holocauste, as-tu répondu. Eh bien ! tourne, dit-il, tes regards derrière toi , vois la victime que tu as prédite, que tu sacrifieras à la place de l'enfant. Abraham levant les yeux, aperçut derrière lui un bélier qui s'était embarrassé avec ses cornes dans un buisson, et l'ayant pris, il l'offrit en sacrifice, au lieu d'Isaac, son fils. (Ibid. 13.) J'ai vu ta piété, dit-il, eh bien !

ce que tu as dit à l'enfant, je te l'ai ménagé. Et l'ayant pris, dit le texte, il l'offrit en sacrifice au lieu d'Isaac, son fils. Avez-vous compris la clémence de Dieu ? Le sacrifice a été consommé, le patriarche a manifesté sa piété ; il a rapporté la couronne conquise par sa bonne volonté;

en ramenant Isaac, il est revenu mille fois couronné.

Maintenant, toute cette histoire était la figure de la croix.

Voilà pourquoi le Christ disait aux Juifs: Abraham, votre père, a désiré avec ardeur de voir mon jour, il l'a vu et a été rempli de joie. (Jean, VIII, 56.) Comment l'a-t-il vu, lui qui vivait tant d'années auparavant? Il en a vu la figure, il en a,vu l'ombre; car, de même qu'ici le bélier a été offert à la place d'Isaac, de même l'Agneau spirituel a été offert à la place du monde. Il fallait, en effet, une figure pour dépeindre par avance la vérité. Voyez, en effet, je vous en conjure, mes bien-aimés, comment toute l'histoire du Christ est ici figurée par avance. Fils unique d'un côté, fils unique de l'autre; fils chéri, d'un côté, propre fils; fils chéri, de l'autre côté, propre fils également;

car celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis toute mon affection. (Matth. III, 17.) L'un a été offert par son père en sacrifice; et l'autre, son père l'a livré;

c'est ce que nous crie la voix de Paul : Lui qui n'a pas épargné son propre Fils, mais qui l'a livré à la mort pour nous tous, ne nous donnera-t-il point aussi toutes choses avec lui ? (Rom. VIII, 32.) Jusqu'ici, nous n'avons qu'une figure; mais ensuite, c'est la vérité, laquelle se montre (322) bien supérieure à la figure; car l'Agneau spirituel a été offert pour le monde entier; il a purifié la terre entière; il a délivré les hommes de l'erreur, et les a ramenés à la vérité;

il a changé la terre, pour en faire le ciel. Ce n'est pas qu'il ait changé la nature des éléments, mais c'est qu'if a apporté les vertus célestes aux hommes qui vivent sur la terre. Par cet, agneau, le culte des démons a été anéanti; par cet agneau, il est arrivé que les hommes n'adorent plus des pierres et des morceaux de bois; que les êtres doués de raison ne s'inclinent plus devant des objets insensibles ; que toute erreur a été bannie, que la lumière de la vérité a éclairé le monde.

4. Comprenez-vous l'excellence de la vérité? Comprenez-vous ce qui est l'ombre d'une part, d'autre part, la vérité? Et Abraham, dit le texte, appelai ce lieu d'un nom qui signifie le Seigneur voit. C'est pourquoi on dit encore aujourd'hui : Le Seigneur a été vu sur la montagne. (Ibid. 14.) Voyez la piété de l'homme juste; comme toujours il donne aux lieux des noms pris des événements gui s'y sont accomplis. Il veut rappeler la visite que Dieu lui a faite, la graver, pour ainsi dire, sur une colonne d'airain; dans le nom qu'il donne au lieu. De là, il appela ce lieu d'un nom qui signifie le Seigneur voit. Sans doute,.c'était pour le juste une assez belle récompense, que de ramener Isaac vivant, que d'avoir mérité la gloire insigne de s'entendre dire : Je connais maintenant que vous craignez Dieu. Mais celui qui est jaloux de nous surpasser par ses dons, qui triomphe toujours par ses bienfaits, comble le riche de la variété de ses récompenses, et il lui dit encore : L'ange du Seigneur appela Abraham pour la seconde fois, du haut du ciel, et lui dit : Je jure par moi-même, dit le Seigneur, que puisque nous avez fait cette action, et que, pour m'obéir, vous n'avez point,épargné votre fils unique, je vous bénirai, vous bénissant moi-même;

je, multiplierai, la multipliant moi-même, votre race, comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la, mer: Votre postérité possédera les villes de ses ennemis, et toutes les nations de la terre seront bénies dans Celui qui sortira de vous, parce que vous avez obéi à ma voix. (Ibid. 15, 16, 17,18.) Attendu, dit-il, que vous avez accompli mon commandement, que vous m'avez, par tous les moyens, manifesté votre obéissance, écoutez : Je jure, par moi-même, dit le Seigneur. Voyez la cou. descendance que Dieu nous montre dans son langage: Je jure, dit-il, par moi-même, afin de vous donner une parfaite confiance, que mes paroles seront réalisées. Les hommes, quand ils ajoutent des serments aux promesses, rendent la promesse plus digne de foi, pour ceux à qui elle s'adresse. Voilà pourquoi le Seigneur prononce ces paroles, en se conformant aux habitudes humaines : Je jure par moi-même que, puisque vous avez fait cette action, et que, pour m'obéir, vous n'avez point épargné votre fils chéri. Considérez, je vous en conjure, la clémence du Seigneur. Vous n'avez point épargné, pour m'obéir, votre fils chéri. Et cependant il le ramène vivant. Ne considérez pas le fait, mon bien-aimé, mais la volonté, mais l'intention qui faisait accomplir sans raisonner, sans hésiter l'ordre reçu. En ce qui concerne la volonté, le patriarche avait ensanglanté sa main ; il avait enfoncé le glaive dans la gorge de l'enfant; il avait offert; consommé le sacrifice. Le Seigneur regarde le sacrifice comme consommé, et il loue le juste; et il dit : Pour m'obéir, vous n'avez point épargné votre fils chéri. Vous, de votre côté, vous ne l'avez pas épargné, par obéissance; mais moi, de mon côté, je l'épargne, à cause de votre obéissance. Et, pour vous récompenser de cette obéissance: Je vous bénirai, et, multipliant moi-même, je vous multiplierai. Voyez : la bénédiction est à son comble; c'est-à-dire je multiplierai votre race.

Celui que votre volonté a tué, propagera votre race, qui se multipliera, au point d'égaler les étoiles du ciel et le sable: Et toutes les nations de la terre seront bénies dans votre race, parce que vous avez obéi à ma voix. Tous ces dons, dit le Seigneur, seront la récompense de votre obéissance parfaite.

Ainsi, voilà qui nous attire des biens sans nombre; l'obéissance à Dieu, la docilité à ses ordres , la simplicité qui s'abstient, comme ce patriarche , d'examen curieux; qui ne se de. mande pas pourquoi tel ordre a été donné. Il faut donc, pour mériter ces biens, obéir comme font les serviteurs sages , sans demander de comptes au Seigneur. Fortifiés par ces enseignements, nous pourrons, nous aussi, montrer l'obéissance de ce juste et obtenir les mêmes couronnes. L'obéissance, comment ? en accomplissant, par nos actions, les ordres de Dieu. Car, ce ne sont point, dit l'Apôtre, ceux qui écoutent la loi, qui seront (323) justifiés, mais ceux qui la pratiquent. (Rom. II,13.) En effet, quelle utilité d'entendre chaque jour la. loi, et d'en négliger les oeuvres? C'est pourquoi, je vous en prie, hâtons-nous de pratiquer les bonnes oeuvres ; impossible autrement d'obtenir le salut; pratiquons-les, afin d'expier nos péchés, afin de mériter la clémence du Seigneur, parla grâce, parla miséricorde, par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, et à l'Esprit saint et vivifiant, la gloire, maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

QUARANTE-HUITIèME HOMéLIE. Les fils de Chet répondirent à Abraham, et lui dirent . " Vous êtes parmi nous un roi qui nous vient de Dieu ; enterrez dans nos plus beaux sépulcres, la personne qui vous est morte. " (Gen. XXIX, 5, 6.)

ANALYSE.

1-5. Les richesses ne doivent pas servir à se procurer des superfluités. — 6. Histoire de Rébecca poursuivie jusqu'à la fin. Exhortation à imiter Isaac et Rébecca, et à éviter, dans la célébration des mariages, les usages païens qui duraient encore en ce temps-là.

1. Vous avez vu hier, mes bien-aimés, le courage du patriarche ; vous avez vu cette âme plus solide que le diamant ; vous avez vu comment il n'a rien refusé de ce qui dépendait de lui, comment il s'est fait, par son ardent amour pour Dieu, le sacrificateur de son fils; d'intention. il a ensanglanté sa main, et il a offert le sacrifice; mais, par l'ineffable miséricorde de Dieu, il a ramené son fils sain et sauf et plein de vie ; il a mérité, par l'excellence de sa volonté, d'être un sujet de louanges ; il a ceint son front d'une couronne éclatante; dans tout ce qu'il a fait, il a manifesté la piété de son âme. Voyons, aujourd'hui, toute l'affection de ce juste pour son enfant. Après ce sacrifice étrange, incroyable, le patriarche eut à subir la douleur de perdre Sara ; il demanda aux fils de Chet la concession d'une sépulture ; il acheta le terrain , y déposa le corps, et ce fut là, pour le patriarche, sa première possession dans le pays. Il la dut à la perte de Sara. La divine Ecriture, voulant nous montrer la vertu de l'homme juste, tenant à nous faire savoir qu'il a toujours été un voyageur, un étranger, a voulu aussi nous faire savoir que cet homme qui jouissait, d'une manière si glorieuse, du secours d'en-haut, dont le nom est si fameux, qui est devenu le père d'un si grand peuple, ne possédait pas un terrain en propre; et ce n'est pas ce que nous font voir aujourd'hui tant de riches, qui achètent des champs, des domaines ; qui sont avides de posséder, de posséder encore et toujours à l'infini. Comme il avait 'en suffisance les richesses de l'âme il ne désirait nullement les autres. Ecoutez tous, vous qui emportez tout d'un coup, en un instant, tout ce que les autres possèdent, qui vous drapez dans les dépouilles d'autrui, qui étendez partout, pour ainsi dire, la concupiscence de votre avarice. Imitez ce patriarche, (324) qui n'avait pas même un terrain pour y déposer les restes de Sara; mais qui alors, poussé par la nécessité, acheta un champ, une caverne, aux fils de Chet. Vous faut-il la preuve qu'il était considéré des Chananéens, écoutez ce que lui disent les fils de Chet : Vous êtes parmi nous un roi qui nous vient de Dieu; enterrez dans nos plus beaux sépulcres la personne qui vous est morte. Nul d'entre nous ne pourra vous empêcher de mettre dans son tombeau la personne qui vous est morte. Voyez d'ailleurs la conduite même du juste, qui est pour ces peuples l'enseignement de la véritable sagesse. Il n'accepte pas le monument sans en compter le juste prix : Permis à vous, leur dit-il, de me témoigner ainsi votre bienveillance; mais moi je ne l'accepterai pas, sans commencer par vous payer le prix qui vous est dû. (Ibid. 13.) C'est à ces conditions que je reçois la sépulture; il compta ensuite l'argent, dit le texte, et prit possession du monument. Abraham enterra donc sa femme Sara, dans la caverne double du champ qui regarde Mambré. (Ibid. 19.) Et cet homme illustre, honoré de tous, qui jouissait auprès de Dieu d'une si grande faveur, qui était auprès des habitants de cette contrée, en si grand honneur que les fils de Chet le nommaient un roi, ne possédait pas même ce qu'il fallait de terre pour y poser son pied. Voilà pourquoi le bienheureux Paul, célébrant les vertus de ce juste, écrivait : C'est par la foi qu'Abraham demeura dans la terre qui lui avait été promise, comme dans une terre étrangère, habitant sous des tentes, avec Isaac et Jacob, qui devaient être héritiers avec lui de celle promesse. (Hébr. XI, 9.) Ensuite, pour nous apprendre comment c'est par la foi qu'il demeura étranger, Paul ajoute : Car il attendait cette cité, bâtie sur un ferme fondement, de laquelle Dieu même est le fondateur et l'architecte. (Ibid. 10.) C'est, dit-il, par l'espérance des biens à venir, qu'il méprisait les choses présentes; dans (attente de biens plus,considérables, il dédaignait ceux de la vie présente;

et cela, avant la loi, avant la grâce. Quelle sera donc notre excuse, répondez-moi, je vous en prie, nous qui, après tant de promesses pour nous garantir, pour nous assurer des biens ineffables, demeurons ébahis, n'admirant que le présent, et qui achetons des domaines, et qui voulons , avant tout et partout, briller, et qui amassons par avarice et à force de rapines ? Et c'est là ce qui inspirait, au bienheureux prophète , ce cri lamentable : Malheur à vous, qui joignez maison à maison, et qui ajoutez terre à terre, pour dépouiller le prochain ! (Isaïe, V, 8.) N'est-ce pas là ce que nos oeuvres accomplissent? Ne voyons-nous pas chaque jour, que l'on pille les veuves, que l'on dépouille les orphelins; que les plus faibles sont foulés sous les pieds des plus forts? Mais ce juste n'agissait pas ainsi; voulant acheter une sépulture, et voyant le bon vouloir de ceux à qui il la demandait, il ne l'accepta pas avant d'avoir payé le juste prix. C'est pourquoi, mes bien-aimés, gardant ces pensées dans nos esprits, nous qui vivons sous la grâce, imitons celui qui vivait avant la loi; n'allons pas, embrasés du désir de posséder, attiser une flamme bien plus dévorante encore, la flamme inextinguible, la flamme qu'on ne peut supporter.; car nous nous entendrons dire, si nous persistons dans cette rapine, dans cette avarice, les paroles qui furent dites à l'ancien riche : Insensé, cette nuit même, on va te redemander, ton âme; ce que tu as amassé, pour qui sera-ce? (Luc, XII, 20.) Pourquoi, réponds-moi, t'inondes-tu de sueur? afin d'amasser ce que bientôt, quand on t'arrachera d'ici, tu y laisseras; ce qui, non-seulement t'est parfaitement inutile, mais ne fait qu'aggraver; le poids des péchés qui chargent tes épaules, el que n'allégera pas un repentir inutile? Les trésors rassemblés par ton avariée, tu les verras souvent tomber en des mains ennemies, et cependant il te faudra rendre compte pour ces trésors et subir ton châtiment. Quel est donc ce délire de travailler pour les autres et de ne préparer pour toi que le supplice?

2. Quoi qu'il en soit, c'est bien, nous avons été jusqu'ici victimes de notre négligence; mais dès ce jour au moins, délibérons, voyons ce que nous devons faire, n'ayons pas pour uni. que souci de nous enrichir à l'extérieur; attachons-nous à la justice; notre vie ne se borne pas aux limites du temps présent, nous ne serons pas toujours dans une terre étrangère, mais, bientôt, nous retournerons dans notre vraie patrie. Faisons donc tout de manière à ne pas nous trouver, là-bas, dans l'indigence, Quel profit de laisser dans la terre étrangère de grandes richesses, et; dans son propre pays, dans sa vraie patrie de manquer du nécessaire? C'est pourquoi, je volis en prie, il en est temps encore ; transportons dans cet autre séjour; même ce que nous possédons ici, dans (325) un séjour étranger.

Et en vérité , quelque grande que soit la distance , le transport est facile. Car ceux qui transporteront, sont tout prêts, et le transport présente toute garantie; et les richesses sont mises en réserve dans un trésor que nul ne peut piller; quelle que soit la fortune que nous enverrons devant nous, par les mains de ceux à qui nous nous serons confiés, je dis les mains des pauvres; ce sont eux qui reçoivent nos dons pour les mettre dans les réserves du ciel.

Eh bien donc ! puisqu'il y a à la fois facilité si grande et sécurité complète, que tardons-nous ?pourquoi ne pas nous appliquer, de toutes nos forces, à mettre notre fortune en réserve où elle nous sera le plus nécessaire ?

Voilà pourquoi ce patriarche habite la terre de Chanaan, comme un pays qui lui est étranger: Il attendait cette cité bâtie sur un ferme fondement : de laquelle Dieu même est le fondateur et l'architecte. Si nous voulons imiter ce juste, nous aussi, nous la verrons cette cité, et nous irons dans le sein du patriarche; car la communion dans les oeuvres, procure aussi la communion dans la jouissance. Mais reprenons, s'il vous est agréable, la suite de notre discours, et voyons, après la mort de Sara, quel soin vigilant le juste prit de son fils, je parle d'Isaac. Voici ce que nous dit la divine écriture: Abraham était vieux et fort avancé en âge, et le Seigneur l'avait béni en toutes choses. (Gen. XXIV, 1.) Pourquoi ce que nous dit la divine écriture ? C'est que le patriarche était fort préoccupé de faire venir, pour Isaac, une épouse. En effet, dit le texte Quand Abraham fut parvenu au terme de la vieillesse, voulant détourner Isaac d'une alliance avec les Chananéens, l'empêcher de prendre une épouse parmi eux, il appela, dit le texte, un de ses serviteurs; le plus doué de sagesse, et lui confia cette affaire, en disant : Mettez votre main sous ma cuisse. (Ibid. 2.) Le texte grec porte sous ma cuisse; le texte hébreu sous mes reins; et pourquoi ? c'était l'habitude des anciens, parce que Isaac avait pris de là son origine. Et pour vous apprendre que c'était alors un usage, remarquez qu'il lui commande de mettre la main en cet endroit, et qu'aussitôt il ajoute : Afin, dit le texte, que je vous fasse jurer par le Seigneur, le Dieu du ciel et de la terre. Voyez comme il apprend à son serviteur à reconnaître le créateur de tous les êtres.

En effet, celui qui dit: le Dieu du ciel et de la terre, comprend toutes les créatures. Or , quel était ce serment? Que vous ne prendrez aucune des filles des Chananéens, parmi lesquels j'habite, pour la faire épouser à mon fils; mais que vous irez dans mon, pays, où sont mes parents, afin d'y prendre une femme pour mon fils Isaac. (Ibid. III , 4.) Avez-vous compris ce- que recommande le patriarche à son serviteur? Mais, ne vous contentez pas d'entendre la Parole pour l'acquit de votre conscience; méditez sur la pensée de l'homme juste, sur ce qu'il se propose ; remarquez que les anciens ne recherchaient pas une grande fortune, ni les richesses; ni les esclaves, ni tant et tant d'arpents de terre, ni la beauté extérieure, mais la beauté de l'âme et la noblesse des moeurs. Comme il voyait la malignité de ceux qui habitaient dans la terre de Chanaan ; comme il connaissait l'importance, pour l'époux, de trouver une femme douée des mêmes moeurs que lui, le patriarche prescrit à son serviteur, et il y ajoute le serment, d'amener, pour épouse à Isaac, une femme du pays de ses parents. Et ni la distance des lieux, ni les autres difficultés ne ralentissent ses soins; il sait combien la chose est nécessaire, et il y applique tout son zèle, et il envoie son serviteur. Il n'est pas étonnant, d'ailleurs, que le patriarche, ne cherchant que la vertu de l'âme, ayant horreur de la malignité de ses voisins, tienne cette conduite. Mais, aujourd'hui , on n'y penserait même pas; quels que soient les vices qui pullulent autour de vous, on ne se soucie que de l'abondance de l'argent; tout le reste vient après, et l'on ne sait pas que la perversité de l'âme, quand même les richesses vous inondent à flots, produit bientôt la dernière indigence, et que l'opulence ne sert de rien, sans la sagesse qui en fait un bon usage.

3. Mais notre patriarche prit soin de donner à son serviteur ses instructions, et il exigea de lui le serment. Voyons maintenant la sagesse du serviteur, comment il rivalisa de piété avec son maître. Quand il vit que l'homme juste lui donnait cette commission, sur laquelle il insistait si fortement, il lui dit : Si la fille ne veut pas venir en ce pays-ci avec moi, voulez-vous que je ramène votre fils au lieu d'où vous êtes sorti? (Ibid. 5.) Voulez-vous, dit-il, si quelque difficulté se,présente; que je ne sois pas exposé à enfreindre vos ordres? Je vous demande ce qu'il faudra que je fasse. Vous plaît-il qu'Isaac s'en aille au lieu où je dis, et revienne, après y avoir trouvé une épouse, si l'épouse que vous (326) m'envoyez chercher ne veut pas venir avec émoi? Eh bien! que dit le juste? Il refuse, et prononce ces paroles : Gardez-vous bien de ramener jamais mon fils en ce pays-là. (Ibid. 6.) Vous n'aurez pas besoin d'y penser; car Celui qui m'a fait tant de promesses, qui m'a dit que ma race se multiplierait, Celui-là prendra soin aussi de faire réussir cette affaire. Ne conduisez donc pas mon fils dans ce pays-là. Le Seigneur Dieu du ciel, qui est aussi le Dieu de la terre... (Ibid. 7.) Voyez comme, en liant son serviteur par le serment, il l'instruit, il lui fait connaître le Créateur de tous les êtres, et comme en ce moment, sur le point de renouveler ses prières, il se sert des mêmes paroles. Toutes ses expressions ont pour but de faire que son serviteur se mette en voyage plein de confiance en Dieu, assuré que tout réussira. En effet, il lui apprend quelle grande bienveillance Dieu lui a témoignée dès le commencement; Dieu qui l'a fait venir de sa patrie, qui l'a gouverné jusqu'à ce jour, qui, dans une vieillesse si avancée, lui a donné Isaac, fera réussir encore les événements qui ne sont pas accomplis. Le Seigneur, dit-il, le Dieu du ciel et de la terre, qui m'a tiré de la maison de mon père et du pays où je suis né, Celui qui m'a parlé en me disant: Je donnerai ce pays à vous et à votre race; Celui qui m'a montré tant de, bienveillance et d'intérêt enverra lui-même son ange devant vous, afin que vous preniez une femme de ce pays-là pour mon fils. Partez donc, lui dit-il, avec confiance, car j'ai la certitude que Celui qui, jusqu'à ce jour, m'a comblé de tant de bienfaits, ajoutera encore, à tant de preuves de sa bonté passée, une autre preuve, et enverra son ange devant vous. C'est lui-même, dit-il, qui vous préparera la voie en toutes choses, qui vous fera connaître l'épouse, de telle sorte que vous reveniez ici avec elle. Que s'il arrive, loin de moi cette pensée, que l'épouse refuse devenir ici, vous serez dégagé de votre serment. Seulement, ne ramenez jamais mon fils en ce pays-là. (Ibid. 8.) Je ne fais aucun doute que Dieu ne vous accorde que tout réussisse. Il montre toute sa confiance en la puissance du Seigneur, en défendant à son serviteur de conduire son fils dans l'autre pays. Ensuite, après avoir donné ses ordres avec tout ce soin et prévenu les inquiétudes de son serviteur, car celui-ci avait peur qu'en ne remplissant pas sa commission, il ne devînt parjure : Ce serviteur, dit le texte, mit donc sa main sous la cuisse d'Abraham, son maître, et s'engagea par. serment à faire ce qu'il lui avait ordonné (Ibid. 9), c'est-à-dire à ne pas conduire Isaac dans cet autre pays. Avez-vous bien, vu comment, tout d'abord, ce serviteur a montré son affection envers son maître? Voyez maintenant comment, instruit par le patriarche, il a grandi clans la vertu et a imité la piété du juste et son culte pour Dieu.

En même temps, dit le texte, il prit dix chameaux du troupeau de son maître; il porta avec lui de tous ses biens, et, s'étant mis en chemin, il alla droit en Mésopotamie, en la ville de Nachor. Etant arrivé, sur le soir, près d'un puits hors de la ville, au temps où les filles avaient accoutumé de sortir pour puiser de l'eau, et, ayant fait reposer ses chameaux, il dit : Seigneur , Dieu d'Abraham, mon maître... (Ibid. 10, 11, 12.) Voyez la vertu de l'esclave; il nomme le Seigneur de l'univers en disant le nom du patriarche. En effet, il dit : Seigneur, Dieu d'Abraham, mon maître, vous qui l'avez comblé de tant de bienfaits... Et qu'y a-t-il d'étonnant que le serviteur l'appelle ainsi : le Dieu d'Abraham? Ce Dieu de toutes les créatures, montrant lui-même combien il estime la vertu des justes, dit: Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. (Exode, III, 6.) Et il dit: Seigneur, Dieu d'Abraham, mon seigneur, assistez-moi aujourd'hui; et faites miséricorde à Abraham, mon seigneur; comme s'il disait : Faites que ses désirs s'accomplissent, faites que tout succède au gré de ses voeux, faites miséricorde à Abraham , mon maître. Qu'est-ce à dire Faites miséricorde?

Que ses voeux soient accomplis. Ensuite il dit : Me voici près de cette fontaine; et les filles des habitants de cette ville vont sortir pour puiser de l'eau. Faites que la fille à qui je dirai : Baissez votre vase afin que je boive, et qui me répondra: Buvez, et je donnerai aussi à boire à vos chameaux, soit celle que vous avez destinée à Isaac, votre serviteur. Et je connaîtrai par là que vous aurez fait miséricorde à mon seigneur Abraham. (Gen, 13, 14.) Voyez la sagesse du serviteur : il connaissait l'hospitalité du patriarche; il était juste que la nouvelle épouse fût douée des mêmes vertus que lui. Pour la reconnaître, il ne veut aucun autre caractère que celui de l'hospitalité, et il dit : Si, quand je lui demanderai de l'eau, elle baisse son vase et non seulement m'accorde ce que je demande, mais encore me montre la générosité de son âme; (327) si elle me dit : Je donnerai aussi à boire à vos chameaux, elle me montrera suffisamment, en leur donnant cette eau, la bonté de ses moeurs.

4. Remarquez, je vous en prie, mon bien-aimé, l'importance de cette action : Une jeune fille, partie pour aller à la fontaine, non-seulement lui accorde sa demande, abaisse le vase qu'elle portait sur l’épaule, donne à boire à satiété à celui qui le lui demande , et cet homme est un étranger, absolument inconnu; non-seulement elle lui donné à boire à lui-même, mais elle désaltère tous ses chameaux; elle lui montre, par des faits réels, par sa conduite, ce qu'elle a de générosité dans l'âme. Ignorez-vous qu'un grand nombre de personnes répondent souvent par des refus à de pareilles demandes? Et à quoi bon parler ici de l'eau qui se donne? Parfois des personnes tiennent des flambeaux; on s'approche d'elles; on leur demande d'attendre un instant; de permettre qu'on allume son flambeau à leur lumière; et elles refusent, quoiqu'il n'y ait là aucune diminution de flamme, quand vous multiplieriez à l'infini le nombre de ceux qui veulent allumer leur flambeau. Maintenant, au contraire, nous voyons une femme, une jeune fille, son vase sur l'épaule, qui, non-seulement ne s'indigne pas de ce qu'on lui demande, mais accorde plus qu'on ne lui avait demandé. Elle donne à boire selon la demande qui lui est faite, et, en outre , d'elle-même, elle se hâte d'abreuver les chameaux. C'est que le Dieu plein de bonté avait entendu les prières du patriarche, et il avait envoyé son ange, et tout disposé selon la prière du serviteur. Ensuite, quand ce serviteur eut vu, par la réalité des faits, l'efficacité des prières du patriarche, eut rencontré la jeune fille qu'il désirait, reconnu la distinction de son zèle à l'égard des étrangers, voyez ce qui arrive. En effet, l'Ecriture dit: Aussitôt, ayant versé dans les canaux Peau de son vase, elle courut au puits pour en tirer d'autre, qu'elle donna ensuite à tous les chameaux. (Ibid. 20.) Voyez l'excès d'empressement. En effet, ces paroles : Aussitôt, ayant versé l'eau de son vase, elle courut au puits, marquent le zèle ardent de la jeune fille; elle ne prend pas la fuite comme une étrangère ; elle ne se fait pas, de la modestie, un prétexte pour refuser, mais elle lui répond avec une grande douceur : Buvez, mon seigneur. (Ibid.

18. ) Réfléchissez, je vous en prie, sur le soin qu'on apportait, dans ces temps antiques, à pratiquer la modestie, ,jusqu'où allait l'humilité, la grande place que l'hospitalité tenait dans les moeurs d'alors. Dites-moi, quelle fortune n'est pas au-dessous de telles moeurs ? Quels sont les trésors que de telles moeurs ne surpassent pas? Voilà la dot par excellence; voilà les richesses infinies; voilà le trésor inépuisable ! Donc, le sage serviteur reconnaissant la providence divine, manifeste ici : l'étudiait, dit le texte, sans rien dire, pour savoir si le Seigneur avait rendu son voyage heureux ou non. (Ibid. 21.) Qu’est-ce à dire, l'étudiait? Il considérait avec soin le langage même de la jeune fille, son aspect, sa démarche et tout le reste, et il attendait , pour savoir si le Seigneur avait rendu son voyage heureux ou non. Tout jusque-là, voilà ce que le texte veut dire, montrait la parfaite vertu de la jeune fille. Aussi, pour répondre à sa complaisance, au service qu'elle lui avait rendu en lui donnant de l'eau, il lui met, dit le texte : Des pendants d'oreilles et deux bracelets. (Ibid. 22.) Et il s'informait avec soin de ce qui la concernait, et il lui demandait : De qui êtes-vous fille? Et, Y a-t-il dans la maison de votre père un lieu pour me loger? (Ibid. 23.) Considérez, encore ici, la réponse de la jeune fille : Quand il lui demanda de l'eau, non-seulement elle lui en donna, mais elle abreuva aussi ses chameaux; de même ici, quand le serviteur lui demande s'il y a un lieu pour le loger, et de qui elle est fille, elle dit : Je suis fille de Bathuel; fils de Melcha et de Nachor. (Ibid. 24: ) Elle lui dit et le nom de son père, et le nom de son grand-père, afin que ces renseignements lui donnent plus de confiance. Voyez la candeur de la jeune fille : on lui demande le nom de son père , et elle ne se contente pas de le dire, mais elle fait connaître aussi le père de son père. —Et le serviteur lui demandait seulement s'il y avait un endroit pour le loger, elle dit, non-seulement qu'il y a un endroit, mais, de plus, beaucoup de paille et de foin se trouve chez nous. (Ibid. 25.) A ces paroles, le serviteur admira la générosité de l'accueil fait par la jeune fille aux étrangers. Et, quand il apprit qu'il ne s'était pas adressé à des inconnus, mais qu'il venait dans la maison de Nachor frère du patriarche : Le serviteur satisfait, dit le texte, s'inclina profondément et adora le Seigneur. (ibid. 26.) C'est parce qu'il était content des renseignements qu'il venait d'entendre, des paroles que (328) lui avait dites la jeune fille, qu'il adora le Seigneur, lui rendant grâces de ce qu'il avait si bien montré sa providence à l'égard du patriarche; de ce qu'il lui avait rendu tout aisé et facile. Et il dit : Béni soit le Seigneur, le Dieu de mon seigneur Abraham, qui, n'a pas manqué de lui faire miséricorde, selon la vérité de ses promesses. (Ibid. 27.) Après avoir vu les bonnes dispositions de la jeune fille, et avoir tout appris d'elle, de manière à ne plus avoir d'incertitude, il se fait connaître à son tour, et, tout en rendant à Dieu ses actions de grâces, il montre qu'il ne vient pas d'une maison étrangère, que c'est le frère de Nachor qui l'a envoyé dans ce pays. A ces paroles, la jeune fille, pénétrée d'une grande joie, courut, dit le texte.

Voyez comme chaque mot de l’Ecriture nous montre l'empressement de l'hospitalité : la course de la jeune fille, ses ,paroles, sa douceur. En effet, dit le texte : Elle courut à la maison de sa mère, et alla dire à ses parents, tout ce qu'elle avait entendu de la bouche du serviteur. (Ibid. 28.) Et Laban, dit le texte, courut, pour aller trouver l'homme près de la fontaine. (Ibid. 29.) Voyez comment, ici encore, la course de Laban montre son empressement. Et, quand il vit l'homme qui se tenait auprès de la fontaine, avec ses chameaux, il lui dit : Entrez, béni soit le Seigneur! pourquoi êtes-vous resté dehors? j'ai préparé la maison, et un lieu pour vos chameaux. (Ibid. 30 , 31.) Voyez , ici encore, cet homme qui bénit, Dieu à l'arrivée d'un voyageur.

Voyez comme , avant d'accomplir Pieuvre de l'hospitalité, il se sert de paroles pressantes : Venez, dit-il, entrez, déjà, en effet, j'ai préparé la maison et un lieu pour vos chameaux. Et ensuite, quand il est entré, le texte dit: Il déchargea ses chameaux, leur donna de la paille et du foin, et fit laver les pieds de cet homme. (Ibid. 32.)

5. Voyez comme ces peuples,. encore en proie à l'erreur, pratiquaient avec soin l'hospitalité. Et il fit laver les pieds de cet homme, et les pieds des hommes qui étaient venus avec lui; et il leur servit des pains pour manger. (Ibid. 33.) Mais, attention ici, je vous en prie; considérez la grande sagesse du serviteur. En effet, que dit-il ? Je ne mangerai point jusqu'à ce que je vous aie proposé ce que j'ai à vous dire. Vous, dit-il, vous avez rempli vos devoirs; mais moi, je ne veux pas penser à prendre du repos avant de vous avoir appris pourquoi j'ai fait un si grand voyage; pourquoi je suis venu du pays des Chananéens ici; comment j'ai été con.

duit dans votre maison; et, quand vous saurez tout, vous pourrez alors montrer tout votre bon, vouloir envers mon seigneur, et il commence son récit : Je suis serviteur d’Abraham; le Seigneur a comblé mon seigneur de ses bénédictions, et il lui a donné des brebis, des veaux, de l'or et de l'argent , des serviteurs et dés servantes, et des chameaux, et des ânes. Et Sara, l'épouse de mon seigneur; a donné un fils à mon seigneur dans sa vieillesse; et il lui a donné tout ce qu'il avait. (Ibid. 34, 33, 36.) Voyez l'exactitude. avec laquelle il dit tout. Je suis, dit-il, serviteur, de cet Abraham que vous connaissez. Apprenez donc toutes les bénédictions dont l’a comblé le Seigneur de toutes les créatures, qui l'a rendu puissamment riche. Ensuite, il lui montre en quoi consiste celte opulence, et il dit : Des brebis, des veaux, de l'argent et de l'or, des serviteurs et des servantes, des chameaux et des ânes.

Ecoutez, riches, qui achetez tant, et oui achetez, chaque jour, tant de domaines, et qui construisez des bains, des promenades et de splendides demeures. Voyez-vous en quoi consistaient les richesses de l'homme juste? De champ, nulle part; de maison, nulle part; point de vaine somptuosité : Des brebis, des veaux, des chameaux et des ânes, des serviteurs et des servantes. Et, pour que vous sachiez bien d'où lui venait cette multitude de serviteurs, l'Ecriture dit, dans un autre endroit, qu'ils étaient nés à la maison, tous. (Gen. XVII, 23.) Eh bien donc, mon seigneur, le maître de tant de richesses, et qui jouit à un si haut degré de la grâce divine, étant devenu vieux, a eu de Sara un fils; et ce fils unique; il le fait héritier, dès ce moment, de tous ses biens, et il lui a donné tout ce qu'il avait. Ensuite, après avoir raconté la gloire de son seigneur, et la naissance d'Isaac, il fait connaître, en outre, la commission qu'il a reçue pour aller à Charran : Et il m’a fait jurer, dit-il, en me disant; vous ne prendrez, pour mon fils Isaac, aucune des. filles des Chananéens dans le pays desquels j'habite; mais vous irez dans la maison de mon père, et vous prendrez, parmi ceux de ma parenté, une épouse pour mon fils. (Ibid. 37, 38.) Voilà les ordres qu'il m'a donnés ; quant à moi, prévoyant quelque difficulté dans l'affaire, je demandais à mon Seigneur : mais si la femme ne voulait pas venir avec moi? Et (329) il m'a dit : Le Seigneur Dieu, devant lequel je marche, enverra son ange avec vous, et vous conduira dans votre chemin, afin que vous preniez , pour épouse de mon fils , une femme de ma parenté, et de la maison de mon père. (Ibid. 39, 40.) Que si la femme ne consent pas à partir avec vous , Alors vous ne serez plus obligé à votre serment. (Ibid. 41.) Donc, voilà les ordres que m'a donnés mon seigneur; voilà la provision de prières qu'il m'a donnée, pour mon, voyage. Et moi, fort de ses prières, quand je suis arrivé auprès de la fontaine, j'ai prononcé ces paroles, et j'ai dit : Seigneur, Dieu d'Abraham, mon seigneur, si c'est vous qui m'avez conduit dans le chemin où j'ai marché jusqu'à présent, me voici près de cette fontaine. Que la fille donc qui sera sortie pour puiser de l'eau, à qui je dirai: donnez-moi un peu de l'eau que vous portez dans votre vase, et qui répondra buvez et je vais en puiser aussi pour vos chameaux, soit celle que vous avez préparée pour votre serviteur Isaac. Et en cela je connaîtrai que vous avez. fait miséricorde â mon seigneur Abraham. (Ibid. 42, 43, 44.) Voilà donc la prière, dit-il, qu'en moi-même j'ai adressée à Dieu, et je ne l'avais pas encore achevée, que déjà mes paroles étaient devenues la réalité.

Car, avant que f eusse fui de parler, voici que Rébecca est sortie, son vase d'eau sur l'épaule, et ; je lui ai dit : donnez-moi à boire, et elle s'est empressée d'abaisser son vase, et elle m'a dit : buvez et j'abreuverai vos chameaux. ( Ibid. 45.) Et quand je voyais se manifester , avec évidence, l'oeuvre de Dieu, je lui demandai de qui elle était fille; ses paroles m'ayant appris que je n'étais pas venu vers des étrangers, mais auprès de Nachor, frère de mon seigneur, j'ai eu confiance: Je lui ai mis ces pendants d'oreilles et ces bracelets; et, satisfait de ce que, je voyais, j'ai adoré et béni le Seigneur, le Dieu de mon seigneur Abraham, qui m'a conduit heureusement, de manière à prendre la fille du frère de mon seigneur. (Ibid. 47, 48.) Il est manifeste que, ces choses ont été disposées par Dieu; les prières de mon maître sont arrivées jusqu'à lui : Pour vous, maintenant, si vous faites ce qui dépend de vous, faites miséricorde et justice à mon seigneur; sinon, dites-le-moi. (Ibid. 49.) C'est-à-dire, dites-moi , dit-il, oui, clairement, afin que je sache ce que j'ai à faire; si c'est non, dites-le moi, afin que je me dirige ailleurs, et que Je me tourne soit à droite soit à gauche. Alors, comme c'était Dieu qui favorisait toute cette affaire, à cause des prières du patriarche , le père et le frère de la jeune fille lui disent : C'est Dieu qui parle en cette rencontre, nous ne pouvons vous contredire , soit en mal, soit en bien. (Ibid. 50.) Votre récit nous fait assez comprendre que tout cela est l'oeuvre de la divine sagesse. Donc, ne croyez pas que nous veuillons nous opposer à ce que Dieu approuve. Car , nous ne pouvons pas faire cela: Voici que nous mettons la jeune fille entre vos mains; prenez-la et partez. Elle sera l'épouse du fils de votre seigneur, comme a dit le Seigneur.

6. Avez-vous bien vu comment on s'attachait autrefois à choisir des épouses pour ses fils; comment, au lieu de la fortune, on recherchait la noblesse de l'âme. Nulle trace de contrat, nulle trace de conventions écrites, et de toutes ces choses ridicules qui se font chez nous, aujourd'hui, et de ces conditions qui s'enregistrent sur les parchemins. Si , dit l'un, elle meurt sans enfants; si ceci, si cela arrive? Allons donc ! autrefois , rien de tel. Leur magnifique contrat , leur sûreté infaillible, c'était la vertu de la jeune fille; et, nulle part, de cymbales et de choeurs de danse. Pour que vous le sachiez bien , vous allez voir comment la jeune fille est menée à son fiancé.

Le serviteur d'Abraham, dit le texte, ayant entendu ces paroles du père et du frère, adora Dieu en s'inclinant jusque sur la terre. (Ibid. 52.) Voyez, à chaque, instant, à chaque chose qui arrive, des actions de grâces au Seigneur de toutes les créatures.

C'était lui, en effet, qui selon la parole du patriarche, envoyait son ange devant le serviteur, qui disposait tout pour la réussite. Enfin n'ayons plus à douter du complet succès de sa mission : Il tira, dit le texte, des vases d'or et d'argent, et un. vêtement qu'il donna à Rébecca. (Ibid. 53.) Dès ce moment il la traite avec des égards pleins de confiance ; elle est déjà , en paroles, fiancée à Isaac. Il offre dés présents à son frère et à sa mère; et, quand il voit que l'affaire est terminée, qu'il a rempli la mission reçue de son maître, c'est alors seulement, enfin, qu'il consent à se reposer. Ils firent ensuite le festin, dit le texte, et ils burent ensemble , lui et les hommes qui étaient avec lui, et ils dormirent; et le lendemain , s'étant levé de bon matin , il dit : congédiez-moi pour que j'aille retrouver mon seigneur. Puisque tout m'a réussi, dit-il, et que je (330) n'ai plus rien à faire, et que la chose se passe selon votre gré, congédiez-moi afin que j'aille retrouver mon seigneur. (Ibid. 54.) Les frères, dit le texte, et la mère lui dirent : Que notre fille demeure avec nous, environ dix jours, et, après cela; vous partirez. Mais lui, leur dit Ne me retenez pas, puisque le Seigneur m'a conduit dans tout mon chemin; congédiez-moi afin que j'aille retrouver mon seigneur. (Ibid. 66.) Pourquoi, leur dit-il, différer, ajourner, puisque Dieu m'a rendu tout si facile ? ne me retenez pas, afin que j'aille retrouver mon seigneur. Ils lui dirent: Appelons la jeune fille, et interrogeons-la ; et ils l'appelèrent, et ils lui dirent: Vous en irez-vous avec l'homme? Elle répondit : Je m'en irai. Et ils laissèrent partir Rébecca, leur soeur, avec ce qui lui appartenait, en compagnie du serviteur d'Abraham, et de ceux qui étaient avec lui, et ils bénirent Rébecca, et ils lui dirent: Vous êtes notre soeur. Croissez en mille et mille générations, et que votre race se mette en possession des villes de ses ennemis. (Ibid. 60.) Voyez comment, dans leur ignorance, ils prédisent l'avenir à la jeune fille, parce que Dieu dirige leur pensée. En effet, ils lui prédisent deux choses: d'une part, qu'elle croîtra en mille et mille générations;

d'autre part, que sa race possédera en héritage les villes des ennemis. Voyez-vous comme ici se manifeste, de tout côté, la divine providence? comme le Seigneur a soin de faire prédire l'avenir par des infidèles. Rébecca et ses servantes montèrent donc sur des chameaux. (Ibid. 61.) Avez-vous bien compris quelle est l'épouse que prend le patriarche ? Une femme qui va à la fontaine, qui porte un vase d'eau sur l'épaule, et la voici maintenant montant sur un chameau. Nulle part, de mule aux harnais resplendissant d'argent, ni de troupeaux de serviteurs, ni le luxe, et toutes les délicatesses qu'il déploie de nos jours; telle était la force virile des femmes antiques, qu'on les voyait monter d'elles-mêmes sur des chameaux, et c'est ainsi qu'elles voyageaient. Et elles partirent, dit le texte, avec l'homme. En ce même temps, Isaac se promenait dans son champ, le jour étant sur son déclin; il leva les yeux et vit venir les chameaux. (Ibid. 63.) C'est pendant qu'il était dans son champ, dit le texte, qu'Isaac vit les chameaux. Rébecca, ayant aussi aperçu Isaac, descendit de dessus son chameau, et dit au serviteur: Quel est cet homme qui vient le long du champ, au-devant de nous? (Ibid. 65.) Voyez la belle âme de la jeune fille; elle voit Isaac et demande qui il est. Et aussitôt qu'elle a appris que c'est, son époux, elle s'enveloppe de son voile. Le serviteur annonce à Isaac tout ce qui s'est passé. (Ibid. 66.) Considérez ici, je vous en prie, l'absence parfaite de tout ce qui est inutile et superflu. Ici, aucune de ces pompes inventées par les démons; ni cymbales, ni flûtes; ni choeurs de danse; ni banquets sataniques, ni plaisanteries obscènes, tout est pureté, tout est sagesse, tout est modestie. Alors Isaac la fit entrer dans la tente de Sara, sa mère, et prit Rébecca, et elle fut sa femme, et il la chérit, et Isaac se consola de la perte de Sara sa mère. (Ibid. 67.) Imitez-la, ô femmes, imitez-le, ô hommes. Voilà comme il convient de recevoir les épouses;

car enfin, répondez-moi, pourquoi, sans plus attendre, dès la première heure, souffrez-vous qu'on remplisse l'oreille virginale de chansons obscènes? pourquoi cette pompe honteuse et intempestive? Ignorez-vous donc que la jeunesse d'elle-même court trop vite à sa perte? Pourquoi cette honteuse révélation des augustes mystères du mariage, quand il faudrait repousser loin de vous toutes ces profanations? Commencez par enseigner la pudeur à la jeune femme; appelez les prêtres, et cimentez par leurs prières, par leurs bénédictions, la concorde du mariage, pour augmenter l'amour de l'époux; pour contenir, pour accroître la chasteté;

pour que tout conspire à faire entrer, dans la nouvelle demeure, la vertu et ses oeuvres ; pour exterminer le démon, ruiner tous ses efforts, et assurer aux époux l'union, fruit du divin secours, et qui produit la vie bienheureuse. Puissions-nous tous en jouir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

QUARANTE-NEUVIèME HOMéLIE. " Voici qu’elle fut la postérité d’Isaac, fils d’Abraham." (Gen. XXV, 19.)

ANALYSE.

1. L'exemple d'Isaac prouve qu'il faut prier avec persévérance, et ne pas scruter trop curieusement les desseins de Dieu. — 2. Pour des causes mystérieuses, Dieu refuse quelquefois la fécondité aux femmes justes; la fécondité miraculeuse des femmes naturellement stériles aide les esprits à croire à l'enfantement d'une vierge. — 3. La prière d'Isaac dure vingt ans.

1. Je veux encore vous conduire à la table que vous connaissez, et vous servir le festin que nous présentent les paroles de Moïse, disons mieux, les paroles de l'Esprit-Saint. Car; ce n'est pas de lui-même que Moïse nous a parlé, mais parce que l'Esprit-Saint l'inspirait. Voyons donc ce qu'il veut encore nous apprendre aujourd'hui. Ce n'est pas sans motif, sans un but déterminé , qu'il nous propose les vies des hommes justes ; il veut que nous imitions leurs -vertus, que nous reproduisions leurs bonnes oeuvres. Après nous avoir raconté, avec tant d'exactitude, ce qui concerne le patriarche Abraham ; après nous avoir fait connaître le dernier combat qu'il soutint pour immoler son fils, son fils unique ; après nous avoir fait comprendre comment ce sacrifice à Dieu, s'il ne fut pas accompli d'une manière réelle, s'est pourtant achevé dans la volonté, il met un terme à ces récits; et nous expose maintenant ce qui concerne Isaac, immolé sans être immolé. En effet, ce qui s'est passé ressemble à une énigme; écoutez ce que dit Paul : C'est par la foi qu'Abraham offrit Isaac, lorsque Dieu voulut le tenter, car c'était son fils unique qu'il offrait, lui qui avait reçu les promesses. (Hébr. XI, 17.) Et ensuite, pour nous apprendre qu'Abraham accomplissait tout cela par la foi; que des ordres qui paraissaient en contradiction avec la promesse, ne troublaient pas pourtant sa raison, il ajoute : Ainsi il le recouvra comme d'entre les morts. (Ibid. 19.) Que signifie cette parole , et il le recouvra comme d'entre les morts? c'est qu'après l'avoir offert en sacrifice, après avoir manifesté la perfection de sa sagesse, il reçut la couronne, il revint avec l'enfant; le sacrifice s'acheva en réalité, en immolant une brebis, et le Créateur de tous les êtres montra, en toutes ces choses, l'excellence de sa bonté. Il fit voir que, par cet ordre, il avait voulu, non faire périr Isaac, mais mettre à l'épreuve l'obéissance de l'homme juste. Autre récit maintenant. Nous avons vu le patriarche faire briller en toutes choses sa vertu, eh bien ! exposons aujourd'hui les paroles qui se rapportent à Isaac. Voyons comment, lui aussi, a montré en toutes choses, la piété de son âme; il est bon d'écouter les paroles mêmes de l'Ecriture. Voici, dit le texte, quelle fut la postérité d'Isaac, fils d'Abraham. Abraham engendra Isaac, lequel ayant quarante ans épousa Rébecca, fille de Bathuel, syrien de Mésopotamie, et saur du syrien Laban. (Ibid. 20.) Considérez, je vous en prie, mon bien-aimé, l'exactitude de la divine Ecriture, qui n'emploie aucune parole superflue. En effet, pourquoi nous montre-t-elle l'âge d'Isaac? pourquoi ces paroles, lequel ayant quarante ans, épousa Rébecca ? Ce n'est pas sans dessein, ce n'est pas au hasard ; mais, (332) comme elle veut ensuite nous raconter la stérilité de Rébecca, nous faire savoir qu'elle dut sa fécondité aux prières du juste, elle tient à nous apprendre la grandeur de la patience d'Isaac, à nous montrer clairement tout le temps qu'il passa sans q voir d'enfant. Et c'est afin que nous, de notre côté, rivalisant avec ce juste, nous soyons assidus à prier le Seigneur, si nous avons quelque demande à lui adresser. En effet, s'il est vrai que ce juste, doué d'une vertu si grande, jouissant auprès de Dieu de tant de faveur, ait montré tant de constance et tant de zèle, priant Dieu sans cesse de mettre un terme à la stérilité de Rébecca, que pourrons-nous dire, nous qui, accablés du fardeau si lourd de tant de péchés, n'ayant pas à montrer la moindre des vertus de ce juste, après quelques moments de zèle et d'application à la prière, retombons bien vite dans notre engourdissement, dans notre torpeur, si nous ne sommes pas tout de suite exaucés? c'est pourquoi, je vous en prie, instruits par ce qui est arrivé à ce juste, prions Dieu sans relâche de nous pardonner nos péchés; montrons-lui un zèle qui nous -brûle, qui nous dévore; ne nous indignons pas, ne nous décourageons pas, si nous ne sommes pas tout de suite exaucés. Car peut-être, oui peut-être, le Seigneur, dans sa sagesse, ne nous force de montrer l'activité de notre zèle; ne nous exerce, ne nous fait attendre, que parce qu'il nous ménage le salaire de notre patience, et parce qu'il sait l'époque où il nous est utile d'obtenir ce que nous souhaitons avec tant d'ardeur. En effet, nous ne connaissons pas nos intérêts, aussi bien que lui-même, qui sait jusqu'aux secrètes pensées de chacun. Donc, il convient de ne pas rechercher avec trop de curiosité, de ne pas discuter sans fin les choses que Dieu opère, mais il faut montrer notre sagesse et admirer les vertus des justes. Après que la divine Ecriture nous a dit l'âge d'Isaac, elle nous apprend de Rébecca, sa femme, qu'elle était stérile. Considérez, je vous en prie, la piété de l'homme juste; quand il reconnut l'infirmité de la nature, il se réfugia auprès de l'Ouvrier qui l'a faite, et il s'empressa de délier par la prière les liens qui tenaient la nature enchaînée. En effet, dit le texte, Isaac pria le Seigneur pour sa femme Rébecca, parce qu'elle était stérile. (Ibid. 21.) Avant tout, ce qui mérite d'être recherché, c'est pourquoi, lorsque cette femme avait une conduite admirable, lorsque son mari lui ressemblait, lorsqu'ils étaient tous deux si fortement attachés à la vertu, elle était stérile. Nous ne pouvons pas critiquer leur vie et dire que la stérilité était ici une punition des péchés. Et apprenez une chose étonnante, non-seulement cette épouse du patriarche était stérile, mais la mère de cet homme juste, Sara l'était aussi ; et non-seulement sa mère, mais sa belle-fille, la femme de Jacob, je parle de Rachel. Que signifie donc cette compagnie de femmes stériles? Tous ces personnages sont des justes; tous, doués de vertu; tous approuvés de Dieu; car c'est d'eux qu'il disait : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. (Exode, III, 6.) Et le bienheureux Paul dit : Dieu ne rougit point d'être appelé leur Dieu. (Hébr. XI, 16.) Leur éloge se rencontre souvent dans le Nouveau Testament, souvent dans l'Ancien ; ils étaient à tous égards, fameux, illustres, et tous eurent des femmes stériles , et pendant longtemps ils n'ont pas eu d'enfant.

2. Donc, lorsque vous voyez un homme, une femme, deux êtres vivant dans la vertu, et à qui des enfants sont refusés; quand vous voyez des personnes pieuses, attachées à la religion et n'ayant pas d'enfant, gardez-vous de croire que ce soit l'effet du péché. C'est qu'il y a, dans le gouvernement de Dieu, bien des raisons qui nous échappent, et, quoi qu'il arrive, il faut le bénir. Et nous ne devons considérer comme malheureux, que ceux qui vivent dans la corruption et non pas ceux qui n'ont point d'enfant. Bien souvent Dieu dispose les événements dans notre intérêt ;

mais nous ne saisissons pas ces causes cachées. Voilà pourquoi nous devons toujours admirer sa sagesse, glorifier son ineffable bonté. Nous vous adressons ces paroles pour que vous en fassiez votre profit, pour que vous développiez en vous la sagesse, pour que vous n'alliez pas scruter curieusement les desseins de Dieu. Cependant, il faut vous dire pourquoi ces femmes étaient stériles. Quelle en est donc la cause ? Il fallait qu'en voyant une vierge enfanter notre commun Seigneur, vous ne fussiez pas incrédules. Exercez , semble dire la sainte Ecriture, la subtilité de votre esprit , faites vos réflexions sur la stérilité, afin que , quand vous aurez appris que la nature retenue par des liens, que des flancs qui étaient morts, se sont prêtés par la grâce de Dieu, à l'enfantement de la vie édifiés par des preuves sans nombre, vous ne vous (333) étonniez pas qu'une vierge ait enfanté. Je me trompe, étonnez-vous : Soyez frappés d'admiration, mais ne refusez pas votre croyance au miracle. Donc, si un juif vous dit: Comment a-t-elle pu enfanter, celle qui était vierge? répondez-lui : Comment a-t-elle pu enfanter, celle qui était stérile et avancée en âge? Il y avait deux empêchements alors, et l'âge qui ne s'y prêtait pas, et le défaut de la nature. La vierge au contraire ne nous montre qu'un empêchement, à savoir qu'elle ne connaissait pas l'oeuvre du mariage. Donc, la femme stérile prépare la voie à la vierge. Et ce qui vous prouve que l'antique stérilité avait pour but d'assurer la foi à l'enfantement virginal, écoutez les paroles de Gabriel à la Vierge. En effet, il se présente et lui dit : Vous concevrez dans votre sein et vous enfanterez un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. (Luc, I, 31.) Elle s'étonne, elle admire, elle lui répond : Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d’homme? (Ibid. 34.) Que lui dit l'ange alors? Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. (Ibid. 35.) Ne vous préoccupez pas, lui dit-il, des règles ordinaires de la nature, puisque ce qui arrive est supérieur à la nature. Ne pensez pas aux enfantements ordinaires, puisque la naissance qui s'apprête est supérieure à la génération par la voie du mariage. Et comment cela se fera-t-il, dit-elle, car je ne connais point d'homme? Cela se fera précisément parce que vous ne connaissez point d'homme; car, si vous connaissiez un homme, vous n'auriez pas été jugée digne de servir à ce ministère. C'est pourquoi la raison qui vous fait douter, est précisément la raison de croire. Ce n'est pas que le mariage soit un mal, mais c'est que la virginité vaut mieux. Notre-Seigneur devait choisir, pour son avènement dans le monde, une entrée plus auguste que la nôtre ; il y fait une royale entrée. Il fallait que sa naissance ressemblât à la nôtre, et différât de la. nôtre; et ce double caractère s'est rencontré.

Comment cela ? écoutez. Sortir des flancs maternels, voilà en quoi sa naissance ressemble à la nôtre ; et maintenant, naître sans que la naissance soit un effet du mariage, voilà ce qui est supérieur à la naissance humaine. La grossesse, voilà un fait naturel; la grossesse sans l'oeuvre du mariage, voilà ce qui est supérieur à la nature humaine. Et ces deux circonstances ont pour but de vous apprendre, et ce que cette naissance présente de distinction sublime, et ce qu'elle nous montre qui ressemble à notre nature. Et maintenant, considérez encore toute la sagesse qui a opéré ces merveilles ; ni l'excellence n'a empêché la ressemblance, la parenté avec nous; ni cette parenté avec nous, cette ressemblance, n'a contrarié en rien l'excellence et l'infinie supériorité. Les oeuvres qui se sont accomplies, ont réuni ces deux caractères : d'une part, ressemblance parfaite avec nous ; d'autre part, complète différence. Mais maintenant, que disais-je ? S'il y a eu des femmes stériles, c'était pour assurer la foi à l'enfantement virginal ; c'était pour que la vierge elle-même fût amenée à croire à la promesse. écoutez, en effet, ce que lui dit l'ange de Dieu : Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. Voilà comment, dit-il, vous pourrez enfanter. Tout s’accomplira par le Saint-Esprit. Ne tenez donc pas vos regards abaissés sur la terre; c'est du ciel que vient la vertu qui opère ; c'est la grâce de l'Esprit qui produit ce qui arrive. Ne vous préoccupez donc pas de la nature ordinaire ; ne considérez plus les simples lois du mariage. Mais, comme ces paroles dépassent sa portée, il y ajoute encore une autre démonstration.

3. Quant à vous maintenant, mon bien-aimé, voyez comment la femme stérile conduit, pour ainsi dire, comme parla main, la Vierge à la foi en son enfantement. Comme la première démonstration était trop forte pour l'esprit de la Vierge, voyez l'ange accommodant son discours à la portée de son intelligence, la conduisant, comme par la main, à l'aide de choses sensibles. Et sachez, dit-il, qu'élisabeth, votre cousine, a conçu aussi, elle-même, un fils dans sa vieillesse, et que c'est maintenant le sixième mois, pour celle qui est appelée stérile. (Luc, I, 36.) Voyez-vous qu'il n'est ici question de la femme stérile qu'à cause de la Vierge? Car autrement, pourquoi lui aurait-il parlé de l'enfantement de sa cousine ? Pourquoi, de même, lui aurait-il dit ces mots, qui est appelée stérile? Il est évident que toutes ces paroles avaient pour but de l'amener à croire à l'annonciation. Voilà pourquoi il lui dit le temps qu'a déjà duré la grossesse, pourquoi il lui parle de la stérilité; pourquoi il a attendu jusqu'à ce moment pour lui annoncer la conception. Car, il ne la lui a pas révélée tout de suite, dès le principe ; il a attendu six mois, afin que (334) le gonflement du ventre montrât la conception. Et, voyez foule l'adresse de Gabriel. En effet) il ne lui rappelle ni Sara, ni Rébecca, ni Rachel. Par quelle raison et dans quelle intention? Ces femmes aussi furent stériles jusque dans leur vieillesse, et un grand miracle s'est accompli en elles. Mais tous ces récits étaient de vieilles histoires, et L'ange lui parle d'un événement récent, pour mieux assurer sa foi.

Mais il nous faut revenir au sujet de notre discours, et montrer la vertu de l'homme juste, et vous apprendre comment ses prières ont fait cesser la stérilité de Rébecca, ont brisé les liens de la nature. Isaac, dit le texte, pria le Seigneur pour sa femme Rébecca, parce qu'elle était stérile, et le Seigneur l'exauça. N'allez pas croire, parce que le texte met tout de suite, l'effet après la cause, qu'il ait tout de suite obtenu ce qu'il désirait, avec tarit d'ardeur. Vingt ans de prière persévérante, vingt ans, et ce ne fut qu'alors qu'il obtint ce qu'il demandait. Et comment le savons-nous ? Qui nous. le prouvera ? Le soin que nous prendrons de parcourir la suite de la divine Ecriture. En effet, le temps ne nous a pas été caché; l'Ecriture nous l'a indiqué, à mois couverts sans doute, mais de manière pourtant à provoquer notre désir, à nous pousser, à nous exciter à faire cette recherche, comme il convient. Car, de même qu'elle nous a appris l'âge d'Isaac, quand il épousa Rébecca , de même, aussi, nous montre-t-elle ce que nous voulons savoir. Isaac avait quarante ans, quand il épousa Rébecca, fille de Bathuel le syrien. Vous savez exactement le temps. Ensuite l'Ecriture dit: Isaac pria le Seigneur pour sa femme, parce qu'elle était stérile. Et, après ces mots, pour nous faire savoir le nombre des années que nous cherchons, elle nous marque l'âge d'Isaac, quand Rébecca lui donna ses fils. En effet, dit le texte : Isaac avait soixante ans, lorsque Rébecca le mit au monde. (Ibid. 26.) Si donc, il avait quarante ans, quand il l'épousa, et soixante, quand elle lui donna ses enfants, il est manifeste qu'il persévéra pendant vingt ans à prier Dieu et qu'il rendit ainsi propre à l'enfantement celle qui était frappée de stérilité. Avez-vous bien compris la force de la prière; comme elle triomphe de la nature? Imitons-le tous; et nous aussi, soyons assidus dans nos prières. Soyons sages, et soyons humbles. Ecoutons l'avertissement de Paul, qui nous dit : Levons des mains pures, sans colère et sans contention. (I Tim. II, 8.) Appliquons-nous toujours à nous affranchir des passions qui nous troublent, afin que notre âme soit dans la tranquillité, surtout pendant le temps de la prière, lorsque nous avons tant besoin de la. bonté de Dieu. Car, s'il nous voit prier conformément aux lois qu'il nous impose, il se hâtera de nous accorder toutes les largesses de ses dons. Puissions-nous les obtenir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'honneur, l'empire, maintenant et toujours; et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTIèME HOMéLIE. " Rébecca conçut et les deux enfants s'entrechoquaient dans son sein. " (Gen XXV, 21, 22.)

ANALYSE.

1. Commentaires des versets 21-33 du chap. XXV. — 2. Da mépris des richesses.

1. Voulez-vous, encore aujourd'hui, mes bien-aimés, que nous vous servions les restes de la lecture d'hier ; car nous n'avons pas pu épuiser notre sujet. Nous vous avons montré les prières assidues d'Isaac, donnant à Rébecca la fécondité, réparant pour ainsi dire l'infirmité de la nature. Nous avons hier assez insisté sur l'enseignement qui ressort du texte ; nous vous avons montré pendant combien d'années ce bienheureux a continué de prier, de supplier le Seigneur. Nous avons fait une digression, à propos des femmes stériles, et, après vous avoir expliqué pourquoi les femmes de ces hommes justes furent frappées de stérilité, nous ne nous sommes pas engagé plus avant. Ce qu'il faut aujourd'hui , c'est apprendre quelle fut la piété de Rébecca, de telle sorte que nous ne fassions pas notre profit seulement de la vertu de l'homme juste, mais que l'histoire de Rébecca aussi, nous donne les moyens de provoquer un généreux zèle dans les âmes de ceux qui nous écoutent. En effet, quand le Seigneur eût exaucé la prière de l'homme juste, et quand Rébecca eût conçu, les deux enfants, dit le texte , s'entrechoquaient dans son sein, ce qui lui causait une grande douleur. En effet, selon le texte, elle dit : Si cela devait m'arriver, qu'était-il besoin que je conçusse ? Ce n'était pas un enfant seulement qui allait naître; elle en portait deux à la fois dans son sein, et ces enfants ainsi resserrés lui causaient une grande douleur. Mais ici, considérez, je vous en prie, la piété de cette femme, elle ne fait pas comme tant de femmes dont la vie est relâchée; elle ne cherche pas un secours auprès des hommes; elle ne va pas interroger ceux qui font des conjectures, des raisonnements, et qui ont la prétention de juger ces choses par leurs lumières propres;

elle ne s'expose pas à être la dupe des charlatans, et de tous ceux qui osent promettre ce qui dépasse la nature humaine. Mais, Elle alla, dit le texte, consulter le Seigneur. Voyez la sagesse de cette femme. Comme elle vit que celui qui avait guéri sa stérilité, qui l'avait soudain rendue féconde, était le Maître et Seigneur de la nature; comme elle vit que le poids qui chargeait ses entrailles, renfermait une grande et mystérieuse promesse, Elle s'en alla, dit le texte, consulter le Seigneur. Qu'est-ce à dire, Elle s'en alla consulter le Seigneur? Elle courut où est la vraie science ; elle s'empressa d'aller trouver le prêtre, ministre de Dieu; elle était avide d'apprendre secrètement de lui la science dont elle avait besoin. Et, en lui racontant tout ce qui lui était arrivé, elle connut parfaitement tout ce qu'il lui fallait savoir; la miséricorde de Dieu, par la bouche du prêtre, lui révéla tout, et ranima son courage. Et, pour que vous sachiez bien quelle était alors la dignité des prêtres, le texte ne dit nulle part que le prêtre lui ait répondu; mais, après ces paroles : Elle alla consulter le Seigneur, l'Ecriture ajoute : Et le Seigneur lui dit (Ibid. 23), (336) évidemment par la bouche du prêtre Deux nations sont dans vos entrailles. Il faut que vous sachiez que, dans un autre passage, la divine écriture appelle le prêtre, un ange, montrant par là que le prêtre dit ce que lui inspire la grâce de l'Esprit-Saint.

Donc le Seigneur lui dit, par la bouche du prêtre : Deux nations sont dans vos entrailles, et deux peuples, sortant de vôtre sein, se diviseront l'un contre l'autre; l'un de ces peuples surmontera l'autre peuple, et l'aîné sera assujetti au plus jeune. (Ibid. 23.)

Voyez la prophétie qui lui prédit manifestement tout l'avenir. En effet, les enfants qui sautaient, qui s'agitaient dans son sein , de mouvements désordonnés, lui révélaient, dès ce moment, tout, d'une manière parfaitement claire; et, dès ce moment, la mère apprit non-seulement qu'elle mettrait au monde deux enfants, mais que de ces enfants sortiraient des peuples, que le plus jeune assujettirait l'aîné. Et lorsque ensuite vint l'enfantement, celui qui sortit le premier, dit le texte, était roux et tout velu comme une peau d'animal, et il fut nommé Esaü. Et ensuite sortit son frère, et il tenait, de sa main, le talon d'Esaü. C'est pourquoi il fut nommé Jacob. (Ibid. 25.) Dès le commencement Dieu fait presque voir que le plus jeune, conformément à la parole, dominera l'aîné. En effet, le texte dit qu'il tenait par la main le talon d'Esaü, ce qui était la marque de la supériorité promise sur celui qui paraissait le plus fort. Et considérez comme la divine écriture se hâte d'annoncer l'avenir, comme, dès le commencement,, elle nous montre les goûts de chacun des deux frères : l'un adonné à la chasse; l'autre, cultivant les champs, homme simple, se renfermant dans sa demeure. Aussi, Rébecca chérissait Jacob; Isaac, de son côté, chérissait Esaü, Parce qu'il mangeait de ce qu'Esaü prenait à la chasse. (Ibid. 28.)

Voyez la distinction établie entre les enfants : la mère montrait plus d'amour pour Jacob , parce qu'elle le voyait simple, retiré à l'a maison; le père, de son côté, chérissait Esaü, et parce que c'était le premier-né, et parce qu'il mangeait de sa chasse. Telles étaient les dispositions des parents, suivant l'impulsion de la nature. Cependant peu à peu s'accomplissait la prophétie, celle qui disait : L'aîné sera assujetti au plus jeune. Voyez en effet tout de suite. Jacob, dit le texte, ayant fait cuire de quoi manger, Esaü revint des champs bien fatigué, et il dit à Jacob : Donne-moi de ce mets roux, parce que je suis fatigué. C'est pour cette raison qu'il fut depuis nommé Edom, c'est-à-dire roux. Et Jacob lui dit: Cédez-moi votre droit d'aînesse. (Ibid. 29, 30, 31.) Or, celui-ci répondit : Que me servira ce droit d'aînesse quand je me sens mourir, si je ne prends pas de nourriture. (Ibid. 32.) Mais Jacob exigeait un serment pour qu'il n'y eût pas à revenir sur la cession. Et, dit le texte, Esaü lui fit le serment. (Ibid. 33.)

2. Voici donc maintenant l'ordre naturel interverti, la dignité de l'aîné passe à celui qui l'emportait par la vertu.

Et, dit le texte, Esaü vendit son droit d'aînesse, c'est-à-dire que, pour de la nourriture, il vendit le privilège que la nature lui avait donné. Aussi le texte ajoute : Et Esaü se mit peu en peine de son droit d'aînesse. (Ibid. 34.) Comme si l'écriture disait : l'insensé ne méritait pas le rang qu'il devait à la nature. Or, tout cela n'arriva que pour montrer la démence de cet aîné des deux frères, et pour accomplir l'oracle de Dieu.

Instruits par cet exemple, sachons apprécier toujours les dons du Seigneur; n'abandonnons pas, pour des objets sans valeur et méprisables, ce qui est grand et précieux. Pourquoi, voyons, répondez-moi, quand on nous propose le royaume du ciel et tant de biens ineffables, pourquoi ce désir insensé des richesses, pour, quoi préférer de fugitives jouissances,qui souvent ne durent pas jusqu'au soir, au bonheur durable, impérissable, éternel? Quoi de plus détestable que ce délire, qui nous prive des biens d'en-haut, à cause de notre trop d'amour pour ceux d'ici-bas, et qui ne nous laisse jamais la pure jouissance même de ces biens de la terre ? Quelle est enfin, je vous en prie, l'utilité des grandes richesses? Ignorez-vous que l'accroissement de, la fortune n'est qu'au accroissement de soucis, d'inquiétude, qui chasse le sommeil? Ne voyez-vous pas que ces riches sont surtout, à vrai dire, des esclaves; d'autant plus esclaves que la fortune leur vient avec plus d'abondance? Et, chaque jour, il leur suffit de leur ambre pour les faire trembler; car c'est de là que naissent les trames perfides, l'envie, les haines, et tant d'autres malheurs sans nombre. Et souvent vous voyez celui qui possède dix mille talents d'or, enfouie et cachés, envier le bonheur de l'ouvrier qui doit sa nourriture au travail de ses mains. Quel est donc le plaisir, quel est donc le profit des richesses, puisque nous n'en jouissons pas, et (337) que le désir insatiable de les posséder nous prive de biens plus précieux?

Et à quoi bon parler de biens plus précieux, s'il faut ajouter aux malheurs présents, à la perte des biens à venir, l'éternelle torture? Et je ne parle pas encore des péchés sans nombre, que la richesse attire et rassemble, fourberies, calomnies, rapines, fraudes. Supposons un homme, affranchi de tous ces dangers, ce qui est très-rare et très-difficile au sein de l'opulence;

supposons qu'il jouisse de ses trésors, tout seul, sans rien communiquer aux indigents, le feu éternel attend ce riche, vérité que met en toute évidence la parabole de l'Evangile, plaçant les uns à droite, les autres à gauche, disant aux premiers que le royaume des cieux leur est préparé parce qu'ils ont eu soin de l'indigence. En effet, dit le texte : Venez, vous les bénis de mon Père, possédez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde.

Pourquoi? Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger (Matth. XXV, 34, 35) ; aux autres maintenant, c'est- le feu éternel que la parole annonce : Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. (Ibid. 41.) Lourde et terrible parole : le Seigneur, le Créateur du monde dit : J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger. (Ibid. 42.) A ces paroles quelle âme résisterait, fut-elle de pierre? ton Seigneur a faim, il cherche sa nourriture, et tues dans les délices; et ce n'est pas tout; toi, qui es dans les délices, tu le méprises, quoiqu-il ne te demande rien de précieux, rien qu'un morceau de pain, pour soulager la faim qui le tourmente. Il a froid, il marche pour se réchauffer, et toi, revêtu de tissus soyeux, tu ne le regardes même pas; tu ne lui montres aucune compassion; sans pitié, sans miséricorde tu poursuis ton chemin. Quelle pourrait être l'excuse de cette conduite ? Cessons donc de n'avoir que le désir unique de tout amasser, par tous les moyens; proposons-nous plutôt de faire, de ce que nous possédons, un bon usage; consolons l'indigence; ne perdons pas les biens éternels, au-dessus de tout changement. Car, si le Seigneur nous a laissé ignorer notre dernier jour, c'est pour nous forcer à pratiquer sans cesse la vertu , à veiller toujours, à faire chaque jour plus d'efforts pour devenir meilleurs. En effet, dit l'Ecriture : Veillez, parce que vous ne connaissez ni le jour ni l'heure. (Matth, XXV, 13.) Or, nous faisons tout le contraire, et nous dormons d'un plus lourd sommeil que le sommeil de la nature. Car, le sommeil naturel n'opère ni bonnes ni mauvaises couvres; mais nous dormons, nous, de l'autre sommeil; endormis pour la vertu, éveillés pour les oeuvres coupables, actifs pour le mal, paresseux pour le bien. Et nous menons cette conduite, quand nous voyons, chaque jour, un si grand nombre de vivants quitter la terre, quand nous voyons ceux qui restent exposés dans la vie présente, à tant de vicissitudes;

et cette si grande instabilité des choses humaines ne nous persuade pas la vertu, ne nous inspire pas le mépris du présent, l'amour de la vie à venir; à ce qui n'est qu'un songe, qu'une ombre, nous ne préférons pas la vérité. En quoi les choses présentes diffèrent-elles des ombres et des songes?

Eh bien ! désormais, cessons de nous tromper nous-mêmes; ne nous attachons plus à suivre des ombres. Il est bien tard, mais qu'importe? appliquons-nous enfin à notre salut; vidons nos trésors dans les mains des indigents, afin de mériter, par ce que nous aurons fait pour eux, la miséricorde du Seigneur. Puissions-nous tous en jouir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire , l'empire , l'honneur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-UNIèME HOMéLIE. " Cependant il arriva une famine en ce pays-là, comme il en était arrivé au temps d'Abraham. " (Gen. XXVI, 1)

ANALYSE.

1. Commentaire des versets 1-3. Du 26e chapitre de l'imposition des noms propres. — 2. Commentaire des versets 4-11. Dieu, dans ses communications avec nous, a plus égard à notre infirmité qu'à sa dignité. — 3. Exhortation.

1. Nos dernières paroles serviront encore de point de départ à notre enseignement d'aujourd'hui. Mais pour que vous sachiez bien où s'est terminé notre dernier entretien , où doit commencer l'entretien de ce jour, il importe, mes bien-aimés, de vous rappeler ce qui a été dit précédemment.

Peut-être avez-vous , dans le grand nombre de pensées qui viennent vous distraire, oublié ce que vous avez entendu. Mais mon devoir est de secourir votre mémoire, afin que le discours d'aujourd'hui soit plus clair pour tout le monde. Vous savez que dernièrement nous vous avons raconté la pieuse histoire de Rébecca; de là nous sommes arrivés à Esaü et à Jacob, et vous avez vu le droit d'aînesse, vendu à Jacob par Esaü, qui avait faim. A son désir de manger, il a sacrifié sa prérogative. Or, ces faits ne se sont pas accomplis au hasard, mais pour réaliser la prophétie qui disait : J'ai chéri Jacob, j'ai détesté Esaü. (Malachie, I, 2, 3.) Dieu à qui appartient la prescience, a prédit la vertu de l'un; la perversité de l'autre. Mais maintenant, que signifie ce droit d'aînesse? Le temps ne nous a pas permis dernièrement, mes bien-aimés, de tout vous dire à ce sujet, il est nécessaire de vous donner aujourd'hui une explication. Chez les anciens, c'était un très-grand honneur que le droit d'aînesse ; or, de cet honneur, voici la cause et l'origine. Quand Dieu voulut délivrer les Israélites de la domination des Egyptiens, et, selon la promesse faite au patriarche, les arracher à la tyrannie de Pharaon, le roi d'Egypte lutta contre Dieu, et voulut les retenir; le Seigneur, après différentes plaies, infligea la dernière que vous connaissez; il força presque les Egyptiens à chasser, de leurs propres mains, les Israélites. (Exode, XII.) Il ordonna de mettre à mort, à la fois, tous les premiers-nés des Egyptiens. C'était alors, dans foules les maisons, des cris de douleur et des larmes. Et tes Egyptiens ne croyaient pas que le fléau s'arrêterait là, ils pensaient que la mort, après un tel début, continuant sa course, les frapperait tous. Or, tous les premiers-nés en Egypte ayant subi en même temps la mort, les Israélites, au contraire, par la grâce divine, étant restés sans atteinte, le Dieu de toutes les créatures voulut encore faire mieux paraître sa bienveillance envers son peuple, et il commanda que, désormais, à cause de l'extermination des premiers-nés de l'Egypte, les premiers-nés parmi les enfants du peuple juif lui fussent offerts. De là la distinction qui a destiné la tribu de Lévi au sacerdoce, et de là, l'usage d'offrir à Dieu les premiers-nés, non. seulement parmi les hommes, mais encore parmi les animaux, et les prémices de toutes choses en général. Il était en outre ordonné de payer une somme d'argent, pour les hommes (339) et pour les animaux immondes. Sans doute, cette législation, concernant les premiers-nés, est postérieure; cependant, même dans les temps anciens , on voit un privilège attaché à ceux qui sortaient les premiers des flancs maternels. C'est donc cette prérogative naturelle qu'Esaü possédait, qu'il a, dans son intempérance, transportée à son frère. Et, tandis que l'un a perdu ce qu'il tenait de la nature, l'autre a gagné ce que la nature lui avait refusé. et comme ces événements avaient été d'avance prédits par un oracle, Rébecca donna à son fils chéri le nom de Jacob, ce que vous pouvez expliquer par action de supplanter. C'est ainsi qu'Esaü se lamentant, après la bénédiction soustraite à son père, disait : C'est avec raison qu'il a été appelé Jacob, car voici la seconde fois qu'il m'a supplanté ; il m'a enlevé mon droit d'aînesse, et maintenant il m'enlève la bénédiction qui m'était due. (Gen. XXVII, 36.)

Voyez combien grande était la sagesse des anciens hommes, ou plutôt combien grande a été la sagesse de Dieu, qui a fait que les mères n'ont pas donné au hasard les premiers noms venus à leurs enfants, mais des noms qui prophétisaient l'avenir. Vous ne trouverez que rarement des fils portant le même nom que leur père; peut-être n'en trouverez-vous nulle part, dans l'écriture ; mais soit qu'une mère , soit qu'un père donnât un nom à son fils, c'était une appellation singulière, étrange. qui, par avance, signifiait quelques événements à venir. C'est ainsi que Lamech appela son fils Noé, en disant : Celui-ci nous fera reposer. (Gen. V, 29.) Et de même, si vous examinez les noms un à un, vous trouverez absolument dans tous un sens particulier. Ce n'est pas ce que nous voyons aujourd'hui, que les parents donnent sans réflexion, et par hasard, les noms qui se présentent. Autrefois , on se proposait d'attacher un souvenir durable aux noms de ses enfants. Mais laissons cela, et voyons maintenant, après cette mutation du droit d'aînesse,ce que le bienheureux Moïse nous raconte du père de cette famille. Nous avons déjà vu dans l'histoire du patriarche Abraham, et nous lisons de même, à propos d'Isaac, qu'une, grande famine étant survenue, il fut entouré de toute la sollicitude du Seigneur, qui le récompensait de sa propre vertu, et remplissait la promesse faite à son père. Cependant il arriva une famine en ce pays-là, comme il en était arrivé une au temps d'Abraham. C'est pour que vous ne confondiez pas la nouvelle famine avec l'ancienne, que le texte ajoute: Comme il en était arrivé une au temps d'Abraham; manière de dire, une autre famine, semblable à l'ancienne, arriva, une seconde fois, en ce pays-là, au temps d'Isaac, comme il en était arrivé une au temps de son père. Le manque des aliments nécessaires les jetait tous dans une grande angoisse, et les forçait de quitter leur pays pour chercher à l'étranger les aliments dont ils avaient besoin.

D'où il suit que, voyant cette famine, ce juste s'en alla, dit le texte, auprès d'Abimélech à Gérara ; c'était là qu'Abraham était allé, après son retour d'égypte. Il est vraisemblable qu'Isaac s'y rendit parce qu'il voulait, de là, passer en Egypte. Et ce qui le prouve, c'est l'écriture: Car le Seigneur lui avait apparu, dit le texte, et Dieu lui avait dit : N'allez point en Egypte. (Ibid. 2.) Je ne veux pas, dit le texte,. que vous fassiez ce long voyage; mais je veux que vous restiez ici, je ne veux pas que vous soyez dans les angoisses, mais j'accomplirai les promesses faites, à votre père; elles recevront en vous leur accomplissement. Les promesses qui lui ont été faites, c'est vous qui les réaliserez. Ne descendez pas en Egypte; mais demeurez dans le pays que je vous montrerai ; passez-y quelque temps comme étranger.

2. Ensuite, de peur que le juste ne s'imagine que Dieu rie lui donne cet ordre que pour lui faire subir les angoisses de la famine et lui interdire le passage en Egypte , il lui dit: Ne soyez pas inquiet; n'ayez aucun souci, restez où vous êtes: Car moi, je serai avec vous. Donc, puisque vous avez pour vous celui qui fournit tous les biens quelconques, n'ayez plus souci de rien ; car moi, le Seigneur de toutes les créatures, je serai avec vous. Et ce n'est pas tout, mais, Et je vous bénirai, c'est-à-dire, je vous glorifierai, je vous donnerai la bénédiction qui vient de moi. Quelle condition plus heureuse que celle de ce juste, qui reçut de Dieu une telle promesse: Je serai avec vous et je vous bénirai. Voilà qui montrera que vous êtes le plus heureux, le plus riche de tous les hommes; voilà qui fera régner autour de vous l'abondance; voilà pour vous la plus éclatante gloire; voilà l'ineffable splendeur; voilà la sécurité parfaite; voilà le principe de tous les biens : Je suis avec vous et je vous bénis. Mais comment vous bénirai-je? A vous et à votre race, je donnerai cette terre. On vous prend (340) pour un étranger, pour un vagabond dans ces pays; eh bien ! sachez qu'à vous et à votre race toute cette terre appartiendra. Et voici pour vous donner de la confiance, apprenez que : Le serment que j'ai fait à Abraham, votre père, je l'accomplirai avec vous. Voyez la condescendance de Dieu. Il ne dit pas simplement: Le pacte que j'ai fait avec votre père, ni les promesses que je lui ai faites; mais que dit-il : Le serment que j'ai juré. J'ai confirmé ma parole, dit-il, par serment, et je suis tenu à réaliser, à accomplir le serment que j'ai fait.

Voyez la bonté de Dieu : il ne s'arrête pas, quand il nous parle, à sa propre dignité; il accommode son langage à la faiblesse de notre nature. En effet, trop souvent les hommes se font un point de conscience de tenir non pas leurs simples promesses, mais les promesses qu'ils ont faites sous la garantie du serment. De même ici, Dieu, pour inspirer à l'homme juste une pleine confiance, lui annonce que ses paroles auront leur rigoureux accomplissement. Sachez bien, dit-il, que ce que j'ai juré se réalisera. Quoi donc, dira-t-on, Dieu a juré ! Et par qui a-t-il juré? Vous voyez que son langage s'accommode à notre faiblesse; ce qu'il appelle un serment, ce n'est que la confirmation de la promesse. J'accomplirai, dit-il, le serment que j'ai juré à Abraham, votre père. Il lui montre ensuite quelles ont été ces promesses, faites sous la garantie du serment : Je multiplierai vos enfants comme les étoiles du ciel. (Ibid. 4.) C'est ce qu'il disait au patriarche dans le commencement: Vos enfants égaleront en nombre les étoiles et les grains de sable. Et je donnerai à votre postérité tous ces pays que vous voyez, et toutes les nations de la terre seront bénies dans celui qui sortira de vous. Et maintenant, voici pourquoi les promesses qui lui ont été faites se réaliseront en vous : C'est parce qu'Abraham, votre père, a entendu ma voix, qu'il a observé les commandements et les cérémonies et les lois que je lui ai donnés. (Ibid. 5.) Voyez la sagesse de Dieu, comme il réveille la pensée du juste, anime son ardeur et le dispose à suivre l'exemple de son père, car si ce père, dit-il, parce qu'il a obéi à ma voix, a été jugé digne d'une si grande promesse; si, en considération de sa vertu, je dois accomplir cette promesse en vous qui êtes sorti de lui, supposez qu'à votre tour, vous suiviez son exemple, que vous marchiez dans la même route que lui, considérez alors quelle sera ma bienveillance pour vous, de quels soins, de quelle sollicitude je vous entourerai. En effet, si la vertu d'autrui est une source de bonheur, l'homme personnellement vertueux est, bien plus encore l'objet de la Providence divine. Mais que signifient ces paroles, parce qu'il a obéi à ma voix et qu'il a observé mes commandements et mes cérémonies ? Je lui disais : Sortez de votre pays et de votre parenté, et venez en la terre que je vous montrerai. (Gen. XII, 1.) Et il a quitté ce qu'il tenait entre les mains; et il a poursuivi ce qui était invisible, sans fluctuation d'esprit, sans hésitation; plein d'un zèle ardent, il accomplissait mes ordres, et il obéissait à ma voix. Je lui ai, en outre, promis un don supérieur à la nature, et lorsque l'âge ne lui laissait plus d'espoir; lorsque ni lui ni votre mère ne pouvaient plus attendre de postérité, quand ma parole lui annonça que sa race se multiplierait, au point de remplir toute la terre, il ne s'est pas troublé, il a eu foi, et sa foi lui a été imputée à justice. Par sa foi en ma puissance, par son espérance en mes promesses, il s'est montré supérieure la faiblesse humaine. Et depuis votre naissance, quand votre mère voyait avec chagrin Ismaël, le fils de la servante; quand elle voulut le chasser avec Agar, pour qu'il n'eût rien de commun avec vous, ce patriarche, malgré sa naturelle affection, malgré l'amour paternel qu'il ressentait, n'écouta que l'ordre que je lui donnai; de faire ce que voulait Sara; il oublia sa tendresse naturelle; il chassa Ismaël, avec la servante, et toujours il a obéi à ma voix, et il a gardé mes commandements. Enfin, quand je lui ai commandé de m'offrir en sacrifice cet enfant accordé à sa vieillesse, ce fils tant chéri, il n'a cherché aucun prétexte, il n'a montré aucune curiosité indiscrète;

sa pensée n'a pas été confondue; il n'a révélé, ni à votre mère, ni à ses serviteurs, ni à vous-même l'action qu'il allait faire; d'une âme forte, d'une volonté allègre, ardente, il s'est hâté d'accomplir mon commandement. Et moi, en conséquence, j'ai couronné sa volonté, sans permettre à l’oeuvre de s'accomplir. Et voilà pourquoi, parce qu'en toutes choses il m'a montré la perfection de son obéissance, son zèle à garder mes commandements, vous qui êtes né de lui, vous êtes, je le veux, l'héritier de toutes les promesses qui lui ont été faites.

3. Imitez donc l'obéissance de ce juste; ayez foi en mes paroles, pour mériter des (341) récompenses beaucoup plus belles encore, qui vous seront décernées en considération de la vertu de votre père, et pour votre propre obéissance. Et ne descendez pas en Egypte, mais demeurez ici. Avez-vous bien compris la miséricorde de Dieu; cette manière de rappeler la vertu du père, pour fortifier l'âme du fils? Isaac demeura donc à Gérara.

(Ibid. 6.) Voyez, il lui arrive de courir à peu près les mêmes dangers que son père; car, comme il habitait à Gérara : Les habitants de ce pays-là lui demandant qui était Rébecca son épouse, il leur répondit: C'est ma soeur (Ibid. 7), parce qu'il avait peur que les gens de ce pays ne le missent à mort, à cause de la beauté de son épouse.

De crainte, dit le texte, que les hommes de ce pays ne le fissent mourir à cause de Rébecca, parce qu'elle était belle. Il se passa ensuite beaucoup de temps, et, comme il demeurait toujours dans le même lieu, il arriva qu'Abimélech vit Isaac qui se jouait avec Rébecca sa femme, et il l'appela et lui dit : Est-ce que c'est votre femme? Pourquoi donc avez-vous dit que c'est votre soeur? (Ibid. 8, 9.) Convaincu par des preuves, le juste ne dissimule plus la vérité; il la confesse, et il explique pourquoi il l'appelait sa soeur. En effet, dit le texte, j'ai eu peur qu'on ne me fit mourir à cause d'elle. C'est la crainte de la mort qui m'a fait tenir cette conduite. Peut-être aussi avait-il appris que son père avait, pour sauver ses jours, recouru au même moyen; et il fit ce qu'avait fait son père.

Mais le roi, se souvenant encore de ce que lui avait valu, au temps du patriarche, l'enlèvement de Sara, s'amende aussitôt et lui dit : Pourquoi avez-vous fait cela? peu s'en est fallu que quelqu'un de nous n'ait été reposer auprès de votre épouse, et vous nous auriez fait tomber dans l'ignorance. (Ibid. 10.) Cette ruse, dit-il, nous l'avons jadis expérimentée de la part de votre père; et aujourd'hui si nous ne nous étions arrêtés à temps, vous nous auriez fait tomber dans l’ignorance; c'est-à-dire, autrefois nous avons été sur le point de pécher par ignorance, et aujourd'hui encore, vous avez presque été cause que nous allions commettre un péché d'ignorance. Or Abimélech fit cette défense à son peuple: Tout homme qui touchera cet homme-là, ou sa femme, sera puni de mort. (Ibid. 11.) Voyez la providence de Dieu ; voyez le soin ineffable. Car celui qui avait dit : Ne descendez pas en Egypte, habitez dans cette terre, et je serai avec vous, c'était lui qui disposait tous ces événements; qui assurait au juste, une si grande sécurité. Considérez, en effet, le soin que prend le roi, pour qu'il n'ait rien à craindre, pour qu'il soit affranchi de toute inquiétude. C'est de la mort qu'il menace, dit le texte, quiconque le touchera, lui ou son épouse. En effet, c'était cette crainte, la crainte de la mort, entendez bien, qui avait ébranlé son âme; pour cette raison, le Seigneur miséricordieux l'en délivre, pour qu'il vive ensuite dans une parfaite sécurité.

Et voyez quel sujet d'étonnement et d'admiration ! comment cette sagesse industrieuse tourne toutes choses à sa volonté, découvre en dehors de tout chemin frayé, la voie qui lui convient, et, dans les obstacles mêmes, dans les difficultés qui la contrarient, les circonstances de nature à procurer le salut de ses serviteurs. De là vient que ce roi montre tant d'intérêt pour l'homme juste. Il lui sert comme de héraut, devant tous ceux qui habitent le pays; il annonce sa gloire, tous les honneurs, tout le culte dont il faut l'entourer. C'est ainsi que Nabuchodonosor, après avoir jeté les trois jeunes gens dans la fournaise, après avoir éprouvé par la réalité des faits la vertu de ses prisonniers, se met à célébrer leurs louanges, et sa langue devient partout l'instrument de leur gloire. C'est par là que se manifeste, au plus haut degré, la puissance de Dieu; il fait que ses ennemis mêmes célèbrent ses serviteurs. Ce furieux qui avait ordonné d'embraser cette fournaise, voyant que la vertu des trois jeunes gens, grâce au secours d'en-haut, triomphait des flammes, le voilà soudain converti, il crie d'une voix bruyante : Serviteurs du Dieu Très-Haut. (Daniel, III, 26.) Voyez, il exalte non-seulement leur élévation, mais aussi le Seigneur Dieu de l'univers : Serviteurs, dit le texte, du Dieu Très-Haut, sortez. Que s'est-il donc passé? N'est-ce pas vous qui les avez livrés à la torture; n'est-ce pas vous qui avez allumé cette fournaise si ardente? Sans doute, dit-il; mais ce que je vois maintenant est étrange, prodigieux. Voici que l'élément s'oublie; des liens mystérieux l'enchaînent, et le feu obéissant, n'ose pas même toucher leurs cheveux. Ce qui montre qu'il y a ici quelque chose qui surpasse la nature humaine, l'oeuvre ineffable d'une puissance divine qui s'intéresse au plus haut point à ces jeunes gens. Avez-vous bien compris cette miséricorde de Dieu, qui n'abandonne jamais ses serviteurs, tout en permettant qu'on les jette dans la fournaise, (342) parce qu'elle veut ajouter à leur gloire, faire éclater sa puissance? Et voilà pourquoi elle adoucit l'âme d'un barbare ; pourquoi elle montre tant de patience. Et en effet, où serait la merveille, si tout d'abord Dieu avait défendu qu'on les jetât dans la fournaise? Ce qui est plus merveilleux, plus étrange, c'est qu'au sein même des flammes, ils n'ont rien souffert; car Dieu n'a qu'à vouloir, même au milieu des périls et des tortures, il double les forces de ceux qui souffrent, et les persécutés sont plus forts que les persécuteurs. C'est ce qui est arrivé pour les apôtres. Ceux qui les tenaient en leurs mains, qui les traînaient captifs au milieu des peuples, qui grinçaient des dents, pour ainsi dire, en les menaçant, se disaient entre eux : Que ferons-nous de ces hommes ? (Act. IV, 16.) Ils les tenaient entre leurs mains et ils ne savaient qu'en faire. Voilà la puissance, voilà la force de la vertu, voilà la faiblesse de la malignité, la vertu souffre et triomphe; la malignité réussit, et n'aboutit qu'à trahir sa naturelle impuissance.

Dans ces pensées, mes bien-aimés, attachons-nous à la vertu, et fuyons la perversité. C'est ainsi que nous acquerrons la grâce d'en-haut, et que nous obtiendrons les biens à venir; et puissions-nous tous les conquérir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours; et dans les siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

CINQUANTE-DEUXIèME HOMéLIE . " Isaac sema ensuite en ce pays-là, et il recueillit, l’année même, le centuple. " (Gen. XXVI, 12)

ANALYSE.

1. Commentaire des versets 12-16. Jalousie des Géraréniens.

— 2. Commentaire des versets 17-22. Rien n'est plus fort que l'homme que Dieu secourt. En quoi consiste la vraie mansuétude. Patience d'Isaac. — 3. Reconnaissance d'Isaac. Dis veut que nous lui rendions grâces. Explication, des versets 23-29. Pourquoi Dieu se dit le Dieu d'Abraham. — 4. Explication des versets 30-33. — 5. Exhortation morale.

1. Ce sont les restes d'hier qu'il convient de vous servir aujourd'hui, mes bien-aimés; reprenons la suite de notre entretien, et voyons encore quelle glorieuse marque reçut le juste Isaac de la providence d'en-haut. Car celui qui lui avait défendu de descendre en Egypte, en lui disant ces paroles : Demeurez dans le pays où vous êtes, et je serai avec vous, l'a rendu illustre au point d'exciter bientôt la jalousie du roi de Gérara. En effet , à voir tous les jours s'accroître ses richesses , on eut peur de ce qu'il prolongeait son séjour, et on le força à partir. Mais il convient d'en. tendre les paroles mêmes de l'Ecriture, afin de voir éclater en toutes choses la bienveillance de Dieu pour ses serviteurs. Isaac sema ensuite en ce pays-là, et il recueillit, l'année même, le centuple. Voyez ici, je vous en prie, la sagesse de Dieu, montrant au juste que c'est lui qui est le créateur de la nature; que pour lui, le difficile est facile, et que celui qui, dès le commencement, parce qu'il l'a voulu, a (343) rendu la terre fertile, est le même qui fait en ce moment que la semence produit le centuple; il lui envoie des biens en si grande abondance, que le juste n'a besoin de rien, et en même temps il prouve aux autres par des faits sensibles, de quelle grande faveur l'homme juste est comblé par la grâce d'en-haut. C'est en effet la. conduite ordinaire du Tout Puissant, du Dieu plein de sagesse : les bienfaits qu'il répand sur les siens, lui servent à prouver, à ceux qui sont encore dans l’erreur, quelle est sa providence et son pouvoir. C'est ce qu'il fit plus tard, en Egypte encore : aux Egyptiens il infligeait des supplices; pour les Israélites, il les conservait hors de toute atteinte. Ainsi l'Egypte apprenait, non-seulement par l'indignation du Dieu qui la punissait, la puissance de l'artisan qui a fait toutes choses, mais aussi par la sollicitude, dont il donnait tant de marques aux Israélites. Et maintenant ceux-ci, pour apprendre combien ils étaient chers à Dieu, n'avaient pas seulement les preuves tant répétées de sa Providence, de sa sollicitude pour son peuple, mais aussi tant de fléaux qui, chaque jour, tombaient sur leurs tyrans. Et c'est ainsi que, par les mêmes moyens, Dieu révélait, et à ses serviteurs et à ses ennemis, la grandeur de sa puissance. Il n'est pas jusqu'aux éléments qui ne s'emploient pour servir ceux qui ne sont également que des serviteurs, lorsque Dieu a résolu de montrer à ces serviteurs, sa bienveillance; et c'est ce qui arrive à ce juste. La terre montre une fécondité qu'elle n'a pas autre part; pour obéir au Dieu de l'univers, elle de. vient si fertile qu'elle fait tout à coup régner la richesse et l'abondance dans la maison d'Isaac. Et le Seigneur le bénit, dit le texte. Et l'homme s'élevait et grandissait en puissance, jusqu'à ce qu'il fût devenu tout à fait grand. (Ibid. 12, 13.) C'est parce que la richesse des justes consistait alors dans la fertilité de la terre, dans la multitude des troupeaux, c'est pour cela que le texte dit . Et le Seigneur le bénit, et l'homme s'élevait, c'est-à-dire devenait riche; non pas d'une richesse ordinaire, mais, dit le texte, il grandissait en puissance, jusqu'à ce qu'il fut devenu tout à fait grand. Considérez, en effet, ce que c'était que de recueillir, pour ses semences, le centuple. Que si cela vous paraît étonnant, considérez ce due la clémence infinie de Dieu nous a fait voir, avec le progrès des temps. Aux hommes qui pratiquent la vertu, ce qu'il promet, depuis son avènement parmi nous, ce n'est plus le centuple seulement, c'est la vie éternelle, c'est la possession du royaume des cieux. Comprenez-vous la libéralité du Seigneur? Comprenez-vous l'accroissement des bienfaits? Comprenez-vous quelles largesses accompagnent l'avènement du Fils unique de Dieu, quelle ineffable révolution il a opérée? Donc, que chacun de nous, méditant ces pensées en lui-même, et comprenant la différence entre les promesses faites aux anciens hommes avant la grâce, et celles qui nous sont faites aujourd'hui, depuis la grâce, glorifie encore à ce titre l'immensité de la miséricorde divine, et se garde bien de tout attribuer à la diversité des temps. Mais il convient de reprendre la suite de notre discours , pour voir comment les habitants de Gérara, jaloux des richesses qui abondaient chez l'homme juste, s'efforcèrent de le chasser de leur pays. En effet, dit le texte, ces richesses excitèrent l'envie des Philistins. (Ibid. 14.) La divine Ecriture , voulant ensuite montrer comment ils manifestèrent leur envie, ajoute : Tous les puits que les serviteurs d'Abraham avaient creusés de son vivant, ils les bouchèrent et les remplirent de terre. (Ibid. 15.)

Considérez la méchanceté des gens qui habitaient ce pays; les voilà, qui refusent de l'eau à l'homme juste;

et le roi, qui avait un si grand pouvoir, ne put pas réprimer cette jalousie, mais il dit : Retirez-vous d'avec nous, parce que vous êtes devenu beaucoup plus puissant que nous. (Ibid. 16.) Quel délire ! Pourquoi chasses-tu le juste? T'a-t-il fait aucun mal? T'a-t-il fait quelque tort? Mais voilà ce. qu'est l'envie; toujours déraisonnable. II aurait fallu, puisqu'on voyait ce juste en si grande faveur auprès du Dieu de l'univers, s'attacher de plus en plus à lui; l’honorer, afin que par les honneurs qu'on lui aurait rendus, on s'attirât à soi-même la. divine faveur. Ce roi, non-seulement ne l'entend pas ainsi, mais il essaye de le chasser, et il lui dit : Retirez-vous d'avec nous, parce que vous êtes devenu beaucoup plus puissant que nous. C'est la conduite ordinaire de l'envie; elle ne peut voir avec complaisance le bonheur des autres; le bonheur du prochain parait à l'envieux un malheur personnel, et. il se dessèche quand il voit l'abondance d'autrui : c'est ce qui arrive en cette occasion. En (344) effet, ce roi qui commandait à out un peuple, qui avait tout sous sa main, dit à ce voyageur, à cet homme errant, qui passe d'un pays dans un autre: Retirez-vous d'avec nous, parce que vous êtes devenu beaucoup plus puissant que nous. Eh bien! oui, il était vraiment plus puissant, parce qu'il avait, en toutes choses, pour lui, le secours d'en-haut, et la droite de Dieu était son appui. Où donc envoies-tu ce juste que tu chasses? Ignores-tu donc que partout où tu le contraindras d'aller, il sera toujours dans les domaines qui appartiennent à son Seigneur? L'expérience ne t'a donc pas appris que c'est la main de Dieu qui glorifie ce juste, et le conserve? Pourquoi donc, en chassant ce juste, montres-tu ton délire envers son Seigneur? Ainsi la parfaite douceur de ce patriarche n'a pas triomphé de ta haine jalouse, et toi, vaincu par ton mal, tu veux accomplir l'oeuvre de l'envie, et tu forces à une nouvelle émigration celui qui ne t'a fait nulle offense ! Ignores-tu donc qu'alors même que tu l'auras poussé dans la plus profonde des solitudes, il verra encore près de lui son Seigneur, assez habile pour le revêtir, même au sein du désert, d'une gloire plus éclatante encore? Non, rien n'est plus solide que celui qui marche avec l'aide d'en-haut; de même que rien n'est plus infirme, que l'homme privé d'un tel secours.

2. Avez-vous bien vu, mon bien-aimé, la méchanceté du roi de Gérara et de tous les habitants de ce pays? Voyez maintenant l'extrême douceur du juste; il ne s'abandonne pas à l'orgueil, même quand les effets lui prouvent que Dieu l'assiste; quoique fort du pouvoir d'un tel compagnon d'armes, il ne se révolte pas contre le roi.. Comme un homme qui n'a aucun appui, qui n'attend, de quelque part que ce soit, aucun secours, avec une parfaite douceur, sans résister, même d'un mot, il fait ce que le roi lui commande, et aussitôt il se retire de ce pays, il s'éloigne, il apaise la colère et l'envie du méchant; en même temps qu'il montre cette rare douceur qui le distingue, il adoucit les sentiments haineux qui troublent le coeur de l'autre. Et Isaac se retira, et vint habiter près du torrent de Gérara. (Ibid. 17.) Il fit ce que le Christ recommandait à ses disciples : Quand ils vous poursuivront, fuyez dans un autre lieu. (Matth. X. 23.) Et comme David apaisait la haine de Saül en se retirant, en se dérobant à ses yeux, et tempérait ainsi sa colère (I Rois. XIX) ; de même ce juste accomplissait la parole de l'Apôtre : Laissez de l'es pace à la colère.

(Rom. XII. 19.) Donc il quitta la ville, et s'en alla dans la vallée. Voyez d'ailleurs quelle douceur encore il montra dans ce nouveau séjour. Car ce ne fut pas là le terme de ses ennuis; même dans cette autre résidence, comme il voulait creuser des puits, on lui suscita des querelles. En effet, dit le texte: Il fit creuser de nouveau d'autres puits que les serviteurs d'Abraham, son père, avaient creusés, et que les Philistins avaient bouchés, et il leur donna les mêmes noms que son père leur avait donnés auparavant. Ils fouillèrent aussi au fond du torrent, et ils y trouvèrent de l'eau vive, c'est-à-dire de l'eau qui coulait dessous; mais les pasteurs de Gérara firent encore là une querelle , en disant que l'eau leur appartenait. Ici encore, le juste ne discute pas, ne résiste pas; il cède aux bergers; c'est que la vraie douceur ne consiste pas à supporter les offenses des plus forts, mais à céder, même quand on est offensé par ceux qui paraissent plus faibles. Alors en effet, la modération peut être attribuée uniquement à la douceur; autrement on pourrait traiter de douceur feinte l'impuissance où l'on se trouve de résister aux plus forts. Ce qui prouve clairement qu'Isaac, cédant au roi, n'a pas reculé devant sa puissance, mais n'a fait qu'écouter sa douceur naturelle; c'est qu'il tient la même conduite à l'égard des bergers.

Et, de même qu'il s'est retiré quand l'autre lui disait: Retirez-vous d'avec nous; de même qu'il obéissait aussitôt comme à un ordre, de même ici, quand lés bergers veulent lui faire du mal, et revendiquent, pour eux, le puits, il s'éloigne. Il fallait conserver à jamais, dans la postérité, le souvenir de cette injustice; il donne au puits un nom pris de ce qui était arrivé. En effet, l'injustice était criante, et il appela ce puits Injustice, à cause de ce qui était arrivé. C'était comme une colonne d'airain qui devait être, pour la postérité, un monument de la douceur de l'homme juste, et de l'iniquité des autres. Le nom était composé de telle sorte que quiconque demanderait pourquoi le lieu s'appelait ainsi, apprendrait et la vertu du patriarche, et la méchanceté de ses ennemis. Remarquez, je vous en prie, comment, ici encore, les contrariétés agrandissent la vertu de l'homme juste, qui montre en toutes choses sa douceur; et (345) comment ces méchants, quoi qu'ils prétendent, ne s'agitent que pour faire mieux éclater la gloire de l'homme juste. Il ne leur suffit pas de ce qu'ils avaient fait; un autre puits est creusé; nouvelle querelle , nouvelles poursuites. Etant parti de là, dit le texte, il creusa un autre puits; ils le querellèrent encore au sujet de cet autre puits, et il le nomma Inimitié. (Ibid. 21.) Remarquez encore ici la prudence de l'homme juste; ils ne supprimèrent pas tout à fait ce puits, à ce qu'il semble, mais ils suscitèrent une querelle; l'injustice parut manifeste, et ces méchants se retirèrent. Voilà pourquoi le patriarche appela ce puits Inimitié; c'est qu'il avait été une occasion d'inimitié. C'était d'ailleurs, presque chaque jour, les mêmes attaques de la part des habitants du pays. Le juste ne s'indigna pas, né montra aucune faiblesse. Il ne réfléchit pas en lui-même, il ne dit pas : Il ne m'est plus même donné d'avoir des puits? Ne suis-je pas privé du secours d'en-haut? Le Seigneur ne m'a-t-il pas tout à fait oublié? Il ne dit ni ne pensa rien de pareil, mais il souffrit tout, avec une douceur parfaite ; et, par là, il mérita d'obtenir, de Dieu, un plus puissant secours. Tous ces événements étaient pour ainsi dire un exercice destiné à fortifier la vertu de l'homme juste. En effet, dit le texte : Etant parti de là, il creusa un autre puits, pour lequel ils ne disputèrent point: c'est pourquoi il lui donna le nom de Largeur, en disant: Le Seigneur nous a mis maintenant au large, et nous a fait croître en biens sur la terre. (Ibid. 22.)

3. Voyez la sagesse de l'homme juste; quand on voulut détruire ces premiers puits, il souffrit sans se plaindre, sans résister; mais les noms seuls qu'il donna aux puits, suffirent pour y attacher le souvenir ineffaçable de la méchanceté de ces gens-là.

Ici, au contraire, on ne lui suscita aucun embarras; il lui fut permis de jouir, en toute liberté, du fruit de ses fatigues; le juste attribue tout à Dieu. En effet, dit le texte : Il lui donna le nom de Largeur; et ensuite, pour expliquer ce nom, il dit : Voici pourquoi je l'appelle Largeur. Le Seigneur nous amis maintenant au large, et nous a fait croître en biens sur la terre. Avez-vous compris cette piété qui oublie tant de difficultés, tant d'obstacles; qui ne se souvient que des bienfaits, afin d'en rendre grâces à Dieu, et qui dit : Le Seigneur nous a mis maintenant au large, et nous a fait croître en biens sur la terre? Rien n'est aussi agréable à Dieu que la reconnaissance, qui lui rend des actions de grâces; il nous comble chaque jour de bienfaits sans nombre, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas; soit que nous le sachions, soit à notre insu; et cependant il n'exige de nous, pour les biens qu'il nous accorde, que des actions de grâces; et ces actions de grâces, pour qu'il lui soit permis de grossir nos récompenses. Pénétrez-vous de cette pensée. Voyez comment la reconnaissance de ce juste lui a de nouveau mérité la visite d'en-haut. Car, comme il avait montré de nobles marques de sa vertu, et auprès des habitants de Gérara, et quand le roi le chassait, et quand les bergers détruisaient ses puits, le Seigneur plein de bonté, veut fortifier encore ce vertueux zèle; déjà il chérissait le patriarche à cause de son insigne douceur. Après qu'il fut parti de là pour se rendre au puits du Serment, le Seigneur lui; apparut dans la nuit, et lui dit : Je suis le Dieu d'Abraham votre père, ne craignez point parce que je suis avec vous, et je vous bénirai, et je multiplierai votre race à cause d'Abraham votre père.

(Ibid. 23, 24). Le Seigneur, dit le texte, lui apparut dans la nuit. Voyez le soin que prend Dieu de le ranimer, de raviver sa. confiance. Il lui apparaît, et lui dit : Je suis le Dieu d'Abraham votre père;

j'ai glorifié votre père, et je l'ai rendu fameux; c'était un pèlerin,, un voyageur, que j'ai rendu plus illustre que tous les habitants du pays. C'est moi qui ail fait sa grandeur, et en toutes choses j'ai pris; soin de lui; c'est moi donc, Ne craignez point. Que signifie ce Ne craignez point? Ne vous étonnez pas d'avoir été chassé par Abimélech, insulté par les bergers; votre père a enduré un grand nombre de pareilles épreuves, et sa gloire s'en est accrue; donc que cela ne vous épouvante point, Parce que je suis avec vous. Si je permets ces choses, c'est que je veux manifester votre vertu, faire éclater en même temps leur perversité, afin de vous donner pour toutes ces raisons la couronne; Parce que je suis avec vous. Et par conséquent vous serez invincible, plus fort que vos persécuteurs, plus puissant que ceux qui vous attaquent, et je prendrai de vous un tel soin, que vous serez pour eux un objet d'envie, Parce que je suis avec vous, et je vous bénirai, et je multiplierai votre race à cause d'Abraham votre père.

Considérez la bonté de Dieu ; il dit : Je suis le Dieu d'Abraham votre père , il (346) montre comment il s'est attaché le patriarche, au point qu'il ne dédaigne pas de s'appeler le Dieu d'Abraham, au point que lui, le Seigneur et Créateur de l'univers, s'appelle le Dieu d'un seul homme, non qu'il veuille réduire à ce seul patriarche tout son empire, mais parce qu'il veut témoigner son affection singulière pour lui ; je me le suis attaché, dit-il, j'en ai fait ma propriété , à ce point qu'à lui seul, il semblé compenser tous les autres; par cette raison, je multiplierai votre race à cause d'Abraham votre père.

Je lui dois, dit-il, de grandes récompenses pour son obéissance envers moi; donc, à cause de lui, Je multiplierai votre race. En même temps,. il remplit le juste. de confiance,. et, en prononçant le nom de son. père, il provoque en lui le vif désir de reproduire la vertu paternelle. Or, après avoir reçu les promesses de tant de biens, il éleva un autel en ce lieu, dit le texte, et il invoqua le nom du Seigneur, et il y dressa sa tente. (Ibid. 25.) Qu'est-ce à dire : Il éleva un autel en ce lieu-là? Il rendit, dit le texte, des actions de grâces au Seigneur qui avait montré tant de sollicitude pour lui, Et les serviteurs d'Isaac creusèrent là un puits; le juste enfin vécut là en toute sécurité;

car- Celui qui avait dit : Je suis avec vous, et je vous bénirai, et je multiplierai votre race, Celui-là même le, glorifia, et le rendit plus grand aux yeux de, tous. Eh bien! voyez donc cet Abimélech, qui entreprit de le chasser, et qui lui dit : Retirez-vous d'avec nous; maintenant, c'est lui qui va trouver le patriarche. En effet, dit le texte : Abimélech, et le chef du gynécée, et le général de son armée vinrent, et Isaac leur dit : Pourquoi êtes-vous venus vers moi, vous qui m'avez haï et m'avez chassé loin de vous? (Ibid. 26, 27.) Voyez, je vous en prie, la douceur du juste; à l'aspect de ceux qui l'avaient forcé à fuir, qui l'avaient poursuivi avec tant de -haine, .et qui viennent maintenant auprès de lui, comme des suppliants, il ne les reçoit pas avec orgueil; la vanité n'égare pas son âme, la pensée des choses que Dieu lui a dites, ne l'enivre pas-; on ne le voit pas superbe de la force du Seigneur, s'élever contre le roi; c'est toujours la même mansuétude, la. même affabilité; il leur dit : Pourquoi êtes-vous venus vers moi, vous qui m'avez haï, et m'avez chassé loin de vous? Pourquoi, leur dit-il, avez-vous pensé à venir me trouver, moi que vous avez chassé, moi que vous avez haï? Ils lui répondirent : Nous avons vu que le Seigneur est avec vous et nous avons dit : faisons entre nous et vous une alliance qui sera jurée de part et d'autre, afin que vous ne nous fassiez aucun tort, comme nous n'avons rien fait pour vous offenser, et comme nous vous avons bien traité, vous ayant laissé aller en paix , comble de la bénédiction du Seigneur. (Ibid. 28, 29.) .

4. Voyez la force de la douceur, la puissance de la vertu. Ceux qui d'abord l'avaient chassé viennent maintenant trouver ce voyageur, cet homme qui n'appartient à aucune ville, ce vagabond, et non-seulement ils se justifient de ce qui est arrivé, ils lui demandent de leur pardonner leurs torts, mais ils proclament la vertu de l'homme juste ils montrent la peur qu'ils éprouvent, ils avouent leur faiblesse, ils portent un témoignage de la grande puissance de l'homme juste. En effet, quoi de plus fort que celui qui a Dieu avec lui? Nous avons vu, dit le texte, que le Seigneur est avec vous. D'où vous est venu cette science? assurément,répondent-ils, les faits mêmes nous instruisent; nous vous avons vu, vous, chassé plus fort que ceux qui vous chassaient; vous, tourmenté; supérieur à ceux qui vous tourmentaient; et la suite des événements nous a fait comprendre que vous jouissiez du secours d'en-haut. C'est l'oeuvre de la divine sagesse, que leur pensée ait été frappée des mérites du juste, et qu'ils aient acquis cette connaissance. Car, puisque le Seigneur est avec vous, faisons entre nous et vous, une alliance, qui sera jurée. Voyez comme l’impulsion de la conscience les réduit vite à s'accuser eux-mêmes, sans que personne les y contraigne, ni leur reproche ce qu'ils ont fait. Car, si vous n'aviez pas commis une injustice, pourquoi demanderiez-vous au juste de faire avec vous une alliance? Mais telle est la conduite ordinaire de l'homme injuste; chaque jour sa conscience le ronge, et dans le silence de l'offensé, ceux qui ont commis l'injustice, croient qu'il lui est dû une réparation par le châtiment. Ce sont des angoisses de chaque jour, et les méchants semblent se condamner eux-mêmes à la punition de leurs fautes. C'est dans cette pensée qu'ils disent : Faisons, entre nous et vous, une alliance, qui sera jurée. Ils expliquent ensuite quelle sera cette alliance: Afin que vous ne nous fassiez aucun tort, comme nous n'avons rien fait pour vous offenser. Voyez la contradiction où les jette la crainte qui trouble leur esprit : Afin que vous ne nous fassiez aucun (347) tort. D'où vous vient cette crainte, que vous inspire le juste , quand vous le voyez montrer tant de douceur envers ceux qui l'attaquaient? C'est qu'il y a un juge incorruptible} la conscience, qui les a réveillés, lui leur a montré toute leur perversité envers l'homme juste.

Voilà pourquoi ils ont peur; et la peur ne leur laisse pas voir qu'ils se contredisent : Afin que vous ne nous fassiez aucun tort, dit le texte, comme nous n'avons rien fait pour vous offenser. Pourquoi donc m'avez-vous chassé ? mais le juste ne leur demande aucune explication, et il ne redresse aucune de leurs paroles. Et comme, dit le texte, nous vous avons bien traité, vous ayant laissé aller en paix, comblé de la bénédiction du Seigneur. Vous voyez qu'ils redoutaient la vengeance d'en-haut; ils savaient bien que , si l'homme juste, plein de douceur, ne se vengeait pas du mal qu'ils lui avaient fait, Celui qui le protégeait, d'une manière si manifeste, demanderait des comptes à ses persécuteurs. Par ces raisons, ils apaisent l'homme juste ; ils tiennent à faire un pacte avec lui, et en même temps qu'ils se justifient du passé, ils cherchent à se mettre en sûreté pour l'avenir. Isaac leur fit donc un festin, dit le texte, et ils mangèrent, et ils burent ensemble, et ils se levèrent le matin et l'alliance fut jurée départ et d'autre, et Isaac les congédia et les laissa s'en retourner. (Ibid. 30, 31.) Voyez la bonté de l'homme juste : aucun désir de vengeance ne se montre dans ses paroles; et, non-seulement il oublie ce qu'ils lui ont fait, mais il leur offre une généreuse hospitalité.

Isaac leur fit donc un festin, et ils mangèrent, et ils burent ensemble. Ce festin prouve assez qu'il oublie le mal qu'ils lui ont fait; et Isaac les congédia, dit le texte, et les laissa s'en retourner. La divine Ecriture nous montre par là, qu'ils étaient venus saisis d'une- grande frayeur, remplis d'inquiétudes, et que c'était, pour ainsi dire, afin de, garantir leur propre conservation, qu'ils avaient eu hâte de venir, de s'excuser auprès de l'homme juste. Voyez-vous comme il est vrai de dire, que rien n'est plus fort que la vertu; qu'il n'y a pas de pouvoir supérieur à celui que soutient la force d'en-haut? Ensuite le texte ajoute : Le même jour, les serviteurs d'Isaac s'en allèrent, creusèrent un puits, et dirent : Nous n'avons pas trouvé d'eau, et il appela ce puits le Serment; et il appela l'endroit, le puits du Serment, et le nom s'est conservé jusqu'à ce jour. (Ibid, 32, 33.) Vous voyez, ici encore, un lieu qui prend son nom des événements qui s'y sont passés:

Comme on creusa un puits sans y trouver de l'eau, le jour que l'on 6t le serment, on appela le lieu le puits du Serment, afin de conserver le souvenir du fait qui s'y était passé. Voyez-vous comment ce juste, qui né reçut pas l'éducation de la loi, qui n'a pu se proposer pour modèle aucun homme vertueux, mais qui a suivi les traces de son père, qui n'a écouté que la conscience, ce maître naturel que nous portons en nous, a montré la perfection de la sagesse? Toutes ces actions n'indiquaient pas seulement la douceur de cette âme juste; il y a plus, sa conduite réalisait les préceptes du Christ. Vous savez les préceptes, les conseils que le Christ adressait à ses disciples, il leur disait de ne pas aimer seulement ceux qui les aiment, mais de prouver leur affection à leurs ennemis. (Matth. V, 44.) Et c'est ce que pratiquait ce juste, un si grand nombre d'années auparavant; et il exerçait généreusement l'hospitalité envers ses persécuteurs acharnés, et il bannissait de son âme tout désir de vengeance.

Quelle sera donc notre excuse, à nous qui, après la grâce, après tant d'enseignements, instruits par les préceptes du Sauveur, ne pouvons pas atteindre à la mesure de ce juste, et que dis-je , à sa mesure? Nous ne pouvons même pas approcher de lui; la malice aujourd'hui déborde partout, à tel point que c'est pour nous chose rare, même d'aimer ceux qui nous aiment. Quelle espérance de salut pouvons-nous donc avoir, si nous ne valons pas des publicains, ainsi que l'a dit le Christ : Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous? Les publicains ne le font-ils pas aussi? (Matth. V, 46.) Le Christ veut, puisqu'il veut nous voir au faîte de la vertu, que nous soyons supérieurs aux publicains,; mais nous, nous nous appliquons à rester au-dessous. Et que dis-je, au-dessous des publicains? au-dessous des brigands et de ceux qui pillent les sépulcres; au-dessous des meurtriers. En effet, tous ceux-là chérissent ceux dont ils sont aimés, et souvent même pour ceux qu'ils chérissent, ils bravent tous les périls. Quelle condition serait donc plus misérable que la nôtre, si après avoir, éprouvé de si grands effets de la miséricorde du Seigneur, nous étions trouvés inférieurs à ceux qui commettent des crimes sans nombre?

Donc, je (348) vous en conjure, méditons la rigueur du supplice, le lourd fardeau de la confusion qui nous attend ailleurs. Considérons au moins, quoiqu'il soit bien tard, la noblesse de notre nature, et obéissons à la doctrine du Christ. Ne nous contentons pas d'aimer seulement avec sincérité ceux qui nous aiment; bannissons de notre âme toute haine, toute envie; et, s'il en est qui nous haïssent, appliquons-nous à les aimer; impossible autrement de conquérir notre salut; il n'y a que cette voie. Appliquons-nous à chérir, plus même que ceux qui nous chérissent; aimons surtout ces ennemis qui sont pour nous les causes de biens sans nombre, car c'est par là que nous obtiendrons la rémission de nos péchés;

c'est par là qu'il nous sera donné de prier Dieu dans la sincérité de l'humilité et de la contrition. Car, une fois que l'âme est affranchie de toute haine, elle est tranquille, elle est robuste; et, invoquant le Seigneur, avec une entière pureté, elle s'attire la plénitude de la grâce d'en-haut. Puissions-nous tous l'obtenir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-TROISIèME HOMéLIE. " Or, Esaü, ayant quarante ans, épouse Judith, fille de Béel; du pays de Chet, et Basemath, fille d'Elom, du pays d'Eva, et elles querellaient Isaac et Rébecca. " (Gen. XXVI, 34, 35.)

ANALYSE.

1. Explication des versets 34 et 35 du chapitre XXVI , et des versets 1-10 du chapitre suivant. — 2. Explication des versets 11-19. En attirant sur la tête de Jacob la bénédiction d'Isaac, Rébecca obéit à l'oracle de Dieu en même temps qu'à son amour pour Jacob. Dieu veut que nous coopérions à ses oeuvres. Il ne coopère point au mensonge. — 3. Explication des versets 20-30. — 4. Explication des versets 30-40. Colère d'Esaü , en apprenant que son frère a reçu la bénédiction paternelle. — 5. De la colère.

1. Eh bien, aujourd'hui encore, s'il vous est agréable , reprenons la suite de l'entretien d'hier, et, dans la mesure de nos forces, cherchons ce que renferme chacune des paroles de l'Ecriture , afin d'en recueillir le fruit que nous remporterons en nous retirant. Voyons donc les premiers mots du texte : Or Esaü, ayant quarante ans, épousa Judith, fille de Béel, du pays de Chet, et Basemath, fille d'Elom, du pays d'Eva, et elles querellaient Isaac et Rébecca. Voyez tout l'enseignement que renferment ces quelques paroles : pourquoi l'Ecriture nous marque-t-elle le nombre des années d'Esaü? Ce n'est pas sans dessein; c'est pour nous apprendre qu'Isaac était vieux, et déjà fort avancé en âge; car, si nous nous rappelons l'âge d'Isaac, quand il épousa Rébecca, il avait alors quarante ans ; son âge , quand ses fils lui naquirent, il avait alors soixante ans; nous en conclurons qu'il est actuellement centenaire , c'est-à-dire, dans la vieillesse la plus avancée. En effet, l'Ecriture va nous dire que la vieillesse l'avait rendu aveugle. Voilà pourquoi le texte (349) nous donne le nombre des années d'Esaü , ce qui nous permet de déterminer avec certitude l'âge d'Isaac. Voilà pourquoi le texte dit : Or, Esaü ayant quarante ans. Ensuite l'écriture tient à nous faire connaître l'esprit inconsidéré de ce fils, prenant des épouses chez des peuples qu'il ne devait pas, fréquenter; donc, l'une était de la race des Chettéens, et l'autre de la race des Evéens. Ce n'est pourtant pas ainsi qu'aurait dû se conduire celui qui savait quel soin le patriarche avait montré quand il prescrivait à son serviteur d'aller lui chercher une femme de sa parenté, pour être l'épouse de son fils Isaac.

La mère des deux enfants d'Isaac, Rébecca était venue du pays de Charran ; Esaü n'agit pas de même, il fait voir tout de suite le dérèglement de ses moeurs; sans consulter ses parents, il épouse ces deux femmes. Et pour nous apprendre combien leurs moeurs laissaient à désirer , l'écriture nous dit: Et elles querellaient Isaac et Rébecca. Et qu'y a-t-il de plus détestable que cette malignité ? celles qui auraient dû montrer tant d'égards , non-seulement n'en faisaient rien, mais elles étaient promptes à la dispute. Ce n'est pas sans dessein que l'Ecriturenous donne tous ces détails; comprenez bien, c'est afin que, dans la suite, quand vous verrez la préférence de Rébecca pour Jacob,vous n'en soyez pas choqués. Mais n'anticipons pas, suivons l'ordre même de l'écriture: Isaac étant devenu vieux, ses yeux s'obscurcirent de telle sorte qu'il ne pouvait plus voir. (Chap. XXVII,1.) Ses yeux, affaiblis par le grand âge, dit le texte, ne distinguaient plus les objets. Il appela donc Esaü, son fils aîné et lui dit : Mon fils, vous voyez que je suis bien vieux, et que j'ignore- le jour de ma fin; prenez donc vos armes, votre carquois et votre arc, et sortez dans la plaine, et chassez, et faites-moi de votre chasse un de ces plats que j'aime, et apportez-le-moi, afin que j'en mange, et que je vous bénisse, avant que je meure. (Ibid. 2, 3, 4.) Ici, mon bien-aimé, je vous en conjure, remarquez l'ineffable sagesse de Dieu; voyez comme le père ne suit que son affection naturelle en donnant cet ordre à Esaü, et comme le Tout-Puissant , le Seigneur plein de sagesse, dispose Rébecca à remplir sa prédiction, nous montrant par là ce que valent et la vertu et la douceur. Esaü avait pour lui son droit d'aînesse et l'affection de son père, et il se croyait le premier; il a tout perdu, parce qu'il n'a pas voulu ajouter à ce qui était hors de lui, le bien qui devait venir de lui. Jacob, au contraire, avec sa vertu propre, et aussi le secours de la grâce d'en-haut, même malgré son père, surprend, saisit sa bénédiction. C'est qu'il n'y a rien de plus fort que l'homme soutenu par la main de Dieu,. Soyez donc appliqués, attentifs; remarquez l'excellence de cette conduite , remarquez comme celui qui s'appuie sur la divine grâce, trouve à chaque instant un grand coopérateur qui travaille dans ses intérêts, au point de lui transférer la bénédiction paternelle;

au contraire, l'autre perd tout, il se perd lui-même, parce que ses moeurs sont mauvaises. Or, dit le texte , Rébecca entendit Isaac parlant à Esaü , son fils ; et Esaü étant allé dans les champs, pour faire la chasse que son père lui avait demandée, Rébecca dit à son plus jeune fils. (Ibid. 6, 6.) Pourquoi l'écriture dit-elle : A son plus jeune fils? c'est parce qu'il y a plus haut : Isaac appela son fils aîné. L'écriture veut nous faire savoir maintenant à qui s'adresse Rébecca , et le texte dit : Son plus jeune fils, c'est-à-dire Jacob. J'ai entendu, dit-elle, votre père parlant à Esaü, votre frère, et lui disant : Apportez-moi de votre chasse, et faites-m'en un plat, afin que j'en mange, et que je vous bénisse devant le Seigneur, avant de mourir. (Ibid. 7.) Voilà ce que j'ai entendu que votre père disait à votre frère Esaü. Suivez donc maintenant, mon fils, le conseil que je vous donne; allez-vous en au troupeau, et apportez-moi deux chevreaux, tendres et bons, afin que je fasse à votre père, un de ces plats qu'il aime, et qu'après que vous le lui aurez présenté, et qu'il en aura mangé, votre père vous bénisse avant de mourir. (Ibid. 8, 9, 10.)

2. Voyez le grand amour de la mère, ou plutôt la dispensation de Dieu, car c'était lui qui lui donnait ce conseil, et qui prenait soin de tout faire réussir. Avez-vous bien compris l'excellent conseil de la mère ? Voyez maintenant la circonspection de Jacob; voyez comme sa réponse indique la douceur de ses moeurs. En effet, dit le texte : Jacob dit à sa mère : Mon frère Esaü est velu, et moi je n'ai pas de poil; si mon père vient à me toucher, et qu'il s'en aperçoive, j'ai peur qu'il ne croie que j'ai voulu le tromper, et qu'ainsi je n'attire sur moi sa malédiction, au lieu de sa bénédiction. (Ibid. 11, 12.) Grande est l'honnêteté de l'enfant, et grand est son respect pour son père. J'ai peur, dit-il, qu'il n'arrive le contraire de ce que je (350) désire; que je ne paraisse vouloir contrarier mon père, et qu'au lieu de sa bénédiction, je ne m'attire sa malédiction. Que fait donc cette admirable Rébecca, pleine d'amour pour son fils ? Comme ce n'était pas seulement sa volonté qu'elle suivait; comme elle ne servait qu'à l'accomplissement de la volonté. divine, elle fait tous ses efforts pour bannir la crainte du coeur de son enfant, pour le rassurer, pour l'amener à réaliser son dessein. Et elle ne lui dit pas qu'il peut tromper son . père, que son père n'y verra rien; que lui dit-elle? Que cette malédiction retombe sur moi, mon, fils; obéissez seulement à ma voix, et apportez-moi ce que je vous demande. (Ibid. 13.) S'il arrive quelque chose de ce que vous craignez, dit-elle, vous n'en. souffrirez pas; donc, soyez sans crainte, rassurez-vous: Obéissez à ma voix, et faites ce que je vous conseille. C'est bien là le propre de l'amour maternel. Pour son enfant, elle s'expose à tout. Elle dissipa ainsi la crainte de son fils. Il sortit, prit et apporta à sa mère ce qu'elle demandait, et elle fit des plats comme Isaac les aimait. Rébecca prit ensuite, dit le texte, le plus beau vêtement de son fils aîné, qu'elle gardait dans. la maison, et elle en revêtit Jacob, le plus jeune de ses, fils, et, avec la peau des chevreaux, elle lui couvrit les bras et les. parties du cou, qui étaient nues, et elle mit les plats et les pains, qu'elle avait faits, dans les mains de son file; Jacob, qui le porta à son père. (Ibid. 14; 15,16, 17.) Voyez, je vous, en conjure, ici, le grand amour de Rébecca, et, en même temps, sa rare sagesse. Le texte a dit plus haut que l'aîné est velu et que, le plus jeune n'a pas de poil. Voilà pourquoi, dit le. texte, elle le revêtit d'un habit d'Esaü, et l'entoura de peau, et, après l'avoir, de tout point, équipe de manière à tromper son père, elle lui, mit dans les mains les plats et les pains, de sorte qu'il les porta au patriarche. Considérez, encore une fois, ici, comment tout est arrivé par la grâce d'en-haut. Aussitôt que nous offrons à Dieu ce qui vient de nous, nous obtenons en abondance là coopération du Seigneur. C'est afin que nous ne tombions pas dans la nonchalance et l'abattement, qu'il veut aussi que, nous fassions quelque chose, ce n'est qu'à cette condition qu'il nous communique ses dons; il ne veut pas que le secours d'en-haut opère seul toute chose, il faut que nous travaillions de notre côté. Maintenant, il n'exige, pas que nous fassions tout; il connaît notre faiblesse; le Seigneur dans sa bonté, se réjouit de trouver une occasion d'être généreux envers nous, et il attend que nous fassions ce qui est en notre pouvoir. Vous en avez ici la preuve; parce due Jacob et Rébecca ont fait ce qu'ils devaient faire; que l'enfant a obéi aux conseils de sa mère; que la mère a fait tout ce qui dépendait d'elle, le Seigneur, plein de bonté, se met de lui-même à l'oeuvre, et s'occupe de faire réussir, de rendre facile ,ce qu'il y avait de plus difficile, à savoir qu'Isaac ne s'aperçût pas de la ruse. Car, lorsque l'enfant eut apporté les mets à son père, Il lui dit: Qui êtes-vous, mon fils? Et Jacob dit à soya père: Je suis Esaü, votre fils aîné; j'ai fait ce que vous m'avez dit; levez-vous, mettez-vous sur votre séant, et mangez de ma chasse, afin que vous me donniez votre bénédiction. (Ibid. 19.) Considérez ici, je vous en conjuré, l'anxiété de Jacob, en prononçant ces paroles. Il avait d'abord dit à sa mère: J'ai peur d'attirer sur moi la malédiction , au lieu de la bénédiction.

Quelle frayeur ne dut-il pas éprouver, quand il jouait une telle scène? Mais, comme c'était Dieu qui travaillait avec lui, tout réussit. Eh quoi donc, dira-t-on? Dieu a coopéré à un pareil mensonge? Né considérez pas simplement le fait, mon bien-aimé, mais remarquez le but; remarquez qu'il n'y avait pas ici un intérêt temporel, poursuivi par l'avarice;

c'était la bénédiction de son père , que le jeune fils voulait attirer sur lui. D'ailleurs, si vous ne voulez jamais voir que les faits, sans considérer le but, prenez garde que l'ancien patriarche ne vous paraisse le meurtrier de son fils, et Phinée un homicide. Mais Abraham ne fut pas le meurtrier de son fils; il l'aimait autant qu'un père peut aimer; et Phinée ne fut pas un homicide , mais un homme plein de zèle, L'un et l'autre firent ce qui était agréable à Dieu. Aussi, l'un pour avoir obéi, a mérité, du Seigneur, une grande récompense: l'autre est célébré pour son zèle. En effet, dit le psalmiste : Phinée se leva, et il apaisa. (Psal. CV, 30.) Donc, si un meurtre, des fils massacrés sont des faits approuvés dans leur histoire, parce qu'ils étaient conformes à la volonté de Dieu; si nous ne nous arrêtons pas à la réalité des faits, mais au but qu'on s'était proposé, à l'intention, à bien plus forte raison, ici, celte intention est-elle, ce qui mérite d'être considéré. 351

3. Donc, ne vous arrêtez pas aux mensonges prononcés par Jacob; ne voyez que la volonté de Dieu; il voulait que la prédiction s'accomplît, et il a tout disposé dans ce but. Et ce qui vous montrera que c'est Dieu qui a rendu tout facile, même le plus difficile, l'homme juste n'a pas soupçonné la fraude; il s'est laissé prendre aux paroles de Jacob; il mange ses mets, et le récompense par ses bénédictions. Esaü ne revint de la chasse qu'après que tout eût été accompli. C'est pour nous montrer que la volonté de Dieu a seule tout conduit. Isaac dit encore à son fils : Mais comment avez-vous pu, mon fils, en trouver si tôt ?Il lui répondit: Parce que le Seigneur Dieu l'a livré devant moi, (Ibid. 20.) Jacob était toujours dans les angoisses, et sa frayeur, au comble. Mais tous ces événements se sont accomplis,. pour que nous sachions bien, par des faits, que le Seigneur ne se contente pas de nous montrer sa sollicitude, le soin qu'il prend de nous; il veut encore que nous méritions ses .faveurs, par l'ardeur de notre zèle. Ne vous bâtez pas de passer en courant devant ce combat de Jacob, mes bien-aimés ; considérez qu'il avait tout à perdre, qu'il était plein de terreur, tout tremblant, qu'il craignait que cette bénédiction ne l'exposât à toutes les rigueurs de la malédiction. Ensuite, dit le texte, Isaac dit: Approchez de moi, afin que je vous touche, mon fils, et que je reconnaisse si vous êtes mon fils Esaü, ou non. (Ibid. 21.) .C'est que la voix laissait un peu d'incertitude; mais, comme il fallait que l'événement conduit par le Seigneur s'accomplît, Dieu ne permit pas d'apercevoir la ruse. Jacob s'approcha de son père, et Isaac l'ayant tâté, dit : Pour la voix, c'est la voix de Jacob, mais les mains sont les mains d'Esaü et il ne le reconnut point. (Ibid. 22.) Voyez-vous comme le texte nous montre que tout émane de la grâce de Dieu?-c'est Dieu qui faisait qu'Isaac ne s'apercevait de rien, et, que Jacob allait jouir de la bénédiction paternelle. Et il ne le reconnut point, dit le texte, parce que ses mains étaient comme les mains d'Esaü. (Ibid. 24.) Et il lui dit : Etes-vous mon fils. Esaü ? Voyez, encore une fois; comme la divine Ecriture nous montre que l'homme juste a des soupçons. En effet, dit le texte : Isaac dit: Etes-vous mon fils Esaü? Détail qui a pour but aussi de nous faire savoir que le père n'écoutait gare l'affection de la nature, mais que Dieu, qui prévoit l'avenir, et qui glorifie la vertu de ses serviteurs, est celui qui a tout disposé ici. Et Jacob dit: Je le suis. En effet, après qu'Isaac a eu dit : Etes-vous mon fils Esaü ? Je le suis, dit le texte. Apportez-moi à manger de votre chasse, mon fils, afin que je vous bénisse; c'est à peine enfin, si Jacob commence à respirer. Et il apporta à son père les plats, et il lui apporta du vin, et Isaac but, et il lui dit : Approchez-vous de moi, mon fils, et venez me baiser; il s'approcha donc de lui, et le baisa. Et Isaac sentit la bonne odeur qui sortait de ses habits, et lui dit, en le bénissant. (Ibid. 25, 26, 27.) Voyez le soin de la divine Ecriture ; après cette interrogation : Etes-vous Esaü ? et cette réponse, je le suis, Isaac le touche encore, la voix lui ayant presque fait soupçonner la feinte; et il l'interroge de nouveau : Etes-vous mon fils Esaü?.Et Jacob dit: Je le suis; et ensuite, il lui apporte les plats et Isaac mange. Alors, dit le texte : Il le baisa et le bénit. Et, pour qu'on ne s'imagine pas qu'il l'a béni en la personne d'Esaü, pour qu'on. voie bien qu'il a béni celui qu'il a baisé, la divine Ecriture nous dit : Qu'il l’a baisé; et qu'il a béni celui qu'il a baisé. Et aussitôt qu'il.

eut senti la bonne odeur, qui sortait de ses habits, il lui dit en le bénissant : l'odeur qui sort de mon fils, est comme l'odeur d'un champ plein de fruits, que le Seigneur a bénis. Que Dieu vous donne de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, et l'abondance du froment et du vin. (Ibid. 27-28.) Que le Seigneur Dieu, dit-il, vous accorde tout cela, à vous qui m'avez apporté ces plats, qui avez reçu de moi le baiser. Que les peuples vous soient assujettis ! Voyez, il demande pour lui, par ses prières, d'abord le nécessaire; ensuite la domination sur les peuples, et il lui prédit sa prospérité future, et l'agrandissement de ceux qui sortiront de lui. Et que les princes vous adorent! Ces prières ne demandent pas que les peuples seulement lui soient assujettis, mais les princes eux-mêmes; Et soyez le seigneur de votre frère. Voyez l'homme juste servant même sans le savoir, la volonté de Dieu. Tout,.en effet, était disposé de manière que le fils vertueux reçut la bénédiction que ses vertus méritaient. Que les fils de votre père vous adorent ! C'est l'habitude, de l'Ecriture, de donner le nom de fils à toutes les générations. C'est comme s'il disait: ceux qui sortiront de la race d'Esaü; car Isaac n'eut pas d'autre fils que ces deux-là. Que celui qui vous maudira, soit maudis lui-même., et que celui, qui vous (352) bénira, soit comblé de bénédictions ! Voilà la couronne de la bénédiction ; voilà la somme de tous les biens, être béni. Avez-vous bien compris la clémence de Dieu? Celui qui avait craint de recevoir la malédiction, au lieu de la bénédiction, non-seulement emporte tout le trésor des bénédictions de son père, mais la malédiction est prononcée contre ceux qui tenteraient de le maudire. Apprenons par là, que celui qui disposé de ce qui- lui appartient, d'une manière conforme à la volonté de;Dieu, est assuré du secours d'en-haut, à tel point que sa volonté devient un fait qui se réalise. Qui n'admirerait pas l'ineffable disposition de la sagesse divine, qui ne permet pas qu'Esaü revienne de la chasse avant le dénouement de cette histoire, avant que Jacob se soit retiré, riche de toutes les bénédictions de son père; c'est ce qu'a voulu nous montrer Moïse , en ajoutant : Et après qu'Isaac eut fini de bénir Jacob, et après que Jacob fut sorti, ayant quitté Isaac son père, voici qu'Esaü, son frère, revint de la chasse. (Ibid. 30.)

4. Voyez comme aussitôt après la sortie de l'un, l'autre arrive, et il n'y a pas là un simple hasard. La providence a voulu qu'il apportât, sans se douter de rien, sa chasse à son père, et que ce fût de son père qu'il apprît tout ce qui s'était passé. Car s'il eût rencontré son frère, peut-être qu'il l'eût tué, cédant à sa fureur; car si, plus tard, il a pu avoir cette pensée, à bien plus forte raison, au moment même, eût-il essayé de commettre le crime. Mais il y avait là la main de Dieu, qui conserva le plus jeune des deux frères ; c'est Dieu qui le rendit digne de la bénédiction, et qui priva l'autre, et de la bénédiction et du droit d'aînesse. Esaü arriva, dit le texte, et il apprêta sa chasse, et il l'apporta à soit père, et il lui dit : Levez-vous, mon père, et mangez de la chasse de votre fils, afin que vous me donniez votre bénédiction. (Ibid, 31.) Voyez le nouveau trouble qui confond, ici, l'esprit de l'homme juste; car, en entendant ces paroles, Isaac lui dit : Qui êtes-vous ? Et il lui répondit: Je suis votre fils aîné Esaü.

(Ibid. 32.) Voyez l'orgueil qu'il montre en ce moment; il ne lui suffit pas de dire : Je suis Esaü, mais il ajoute : Votre fils aîné. Isaac fut frappé d'un profond étonnement, et il dit : Quel est donc celui qui m'a déjà apporté ce qu'il avait pris à la chasse, et qui m'a fait manger de tout, avant que vous vinssiez, et je lui ai donné ma bénédiction, et il sera béni. (Ibid. 33.) Voyez la perplexité dans laquelle se trouve l'homme juste. Il raconte le fait, et il ajoute, avec une rigueur qui blesse le coeur de l'autre : Et je lui ai donné ma bénédiction, et il sera béni. C'était Dieu lui-même qui faisait parler la langue de l'homme juste. Il fallait que l'autre, parfaitement renseigné sur ce qui s'était passé, fût bien persuadé qu'il ne lui servirait de rien, ni de son droit d'aînesse, ni de sa chasse. Esaü, à ces paroles de soie père, dit le texte, jeta un grand cri, plein d'amertume. (Ibid. 34.) Qu'est-ce que cela veut dire, Un grand cri, plein d'amertume ? Il montra son indignation, la colère dont il était saisi à cette nouvelle, au delà de toute expression. Et il lui dit : Donnez-moi aussi votre bénédiction, mon père; Isaac lui répondit :

Votre frère est venu me surprendre, et il a reçu la bénédiction qui vous était due. (Ibid. 35.) Votre frère, dit-il, vous a devancé, et il s'est emparé de toute la bénédiction, de tous les privilèges qui l'accompagnent. Et ce qui vous prouve que la grâce d'en-haut a coopéré à la ruse, qui a trompé l'homme juste, ce sont les paroles mêmes dont il se sert pour avouer le fait : Votre frère est venu me surprendre. On dirait qu'il s'excuse auprès de son fils, qu'il veut lui donner des explications; c'est à mon insu que je lui ai départi les bénédictions; j'étais prêt à en répandre sur vous l'abondance ; mais voilà qu'il est venu me surprendre et il a reçu la bénédiction qui vous était due : Ce qui vous était préparé, il l'a pris ; ce n'est pas de ma faute. C'est avec raison, dit Esaü, qu'il a été appelé Jacob, c'est-à-dire supplantateur, car voici la seconde fois qu'il m'a supplanté; il m'a déjà enlevé mon droit d'aînesse, et maintenant il ma dérobe la bénédiction qui m'était due. (Ibid. 36.) Ce n'est pas à tort, .dit-il, qu'il porte ce nom de Jacob, qui signifie en effet supplantateur; il a bien prouvé qu'il l'était, en me privant, et de mon droit d'aînesse et de ma bénédiction. Que dit maintenant Esau à Isaac ? Ne m'avez-vous pas réservé, à moi aussi, une bénédiction, mon père ? Isaac lui répondit : Sachez, dit-il, que j'ai versé sur lui toutes les bénédictions. Je l'ai établi votre seigneur. (Ibid. 37.) Voyez-le lui annoncer, dès ses premières paroles, la servitude et la sujétion.

Je l'ai établi votre Seigneur et j'ai assujetti à sa domination tousses frères; je l'ai affermi dans la possession du blé et du vin, et, après cela, que ferai-je pour vous, mon fils ? Il ne me reste plus rien, (353) puisque que je l'ai fait votre seigneur, puisque je lui ai assujetti tous ses frères, et que mes prières ont demandé pour lui l'abondance de toutes les choses nécessaires. Que me reste-t-il encore ? Esaü lui répartit : N'avez-vous donc, mon père, qu'une seule bénédiction ? bénissez-moi, moi aussi. (Ibid. 38.) Comme il a entendu son père qui lui disait : Je lui ai donné ma bénédiction, et il sera béni;

comme Isaac lui a révélé toutes les conséquences de la bénédiction, alors il lui dit : Bénissez-moi, moi aussi, mon père ; n'avez-vous donc qu'une seule bénédiction ? Est-ce que vous ne pouvez pas me bénir, moi aussi? moi que vous aimez tant, moi votre premier-né, moi que vous avez envoyé à la chasse ? Ces paroles touchèrent son père. Isaac était, touché, dit le texte; Esaü jetait de grands cris avec des sanglots. Il vit son père confondu, ne pouvant ni ne voulant révoquer ce qui avait été fait, et il cria, et il pleura, pour toucher son père de plus en plus. Isaac eut pitié de lui et lui dit : Votre bénédiction sera dans la graisse de la terre, et dans la rosée du ciel qui vient d'en-haut ; vous vivrez de l'épée; vous servirez votre frère, et le temps viendra que vous secouerez son joug, et que vous vous en délivrerez (Ibid. 39, 40.) Puisque, dit-il, vous aussi, vous voulez ma bénédiction, apprenez qu'il n'est pas possible d'agir contre la volonté divine; mais je demande pour vous, par mes prières, que vous jouissiez de la rosée du ciel sachez que vous vivrez dans les combats, car vous vivrez de l'épée, vous servirez votre frère.

5. Maintenant, que personne ne s'étonne à ce récit, en voyant, bientôt après, son frère qui s'en va errant, par suite de la crainte qu'il lui inspire, et se dirigeant vers une terre étrangère. Il ne faut pas conclure de ce début, que la prédiction ne s'accomplira pas. En effet, quand le Seigneur fait une promesse; quels que soient les obstacles qui semblent d'abord en contrarier les effets, nous ne devons pas nous troubler, car il est impossible que les promesses soient vaines jusqu'à la fin. Ce qui arrive, c'est pour que les justes, glorifiés par tous les moyens, rendent plus manifeste, à tous les yeux, l'abondance de la vertu du Seigneur. Cette réflexion s'applique à chacun des hommes justes; vous la verrez toujours confirmée, si vous lisez attentivement l'histoire de chacun d'eux. C'est ce qui est manifeste maintenant encore. Ne vous arrêtez pas à considérer que tout d'abord il prend la fuite ; mais réfléchissez sur la gloire qui viendra plus tard. Voyez au bout d'un certain temps, ce frère aîné, main tenant si terrible, lui montrer toute espèce de respect et de vénération. Considérez quel excès de gloire a été son partage, après les épreuves qu'il a subies sur une terre étrangère; c'est à ce point que ses enfants sont devenus une multitude, qui a donné son nom, son nom glorieux à tout un peuple. Maintenant la divine Ecriture, voulant nous montrer l'indignation d'un frère qui roulait des pensées homicides; Esaü, dit le texte, haïssait Jacob à cause de cette bénédiction qu'il avait reçue de son père.

Et ce qui nous montre que ce n'était pas simplement une colère soudaine, c'est l'expression de l'Ecriture qui marque l'excès de la malignité : haïssait, dit le texte, c'est-à-dire persistait dans la haine, à ce point que le sentiment caché au fond de son coeur, le texte l'exprime par ces paroles : Et il disait dans son coeur : Le temps de la mort de mon père viendra, et alors je tuerai mon frère Jacob. (Ibid. 41.) En vérité, la colère n'(st pas moins folle que le délire. Voyez comme ce démon jette ses victimes dans le délire, les prive absolument de la raison, leur persuade de faire tout le contraire de ce que leur conseillent les yeux. Ils ne voient rien; ils ne font rien d'une manière raisonnable, on dirait qu'ils n'ont plus ni sens ni jugement. Ainsi, ceux qui sont en colère, ne reconnaissent pas les personnes présentes; ne se souviennent ni de leurs parents, ni de leurs amis, ni de leurs connaissances, ni de ce qu'ils se doivent à eux-mêmes, ni de quoi que ce soit; la colère les subjugue, ils tombent dans le précipice.

Qu'y a-t-il de plus misérable que ces vaincus, que ces captifs de la colère, qui se hâtent de courir au meurtre? Voilà pourquoi le bienheureux Paul, pour extirper la racine de ce mal, fait entendre ces conseils: Tout emportement, toute colère, tout cri, doit, ainsi que toute malice, être banni d'entre vous. (Ephés. IV. 31.)

Non-seulement, dit-il, je neveux pas que vous vous échauffiez, que vous vous mettiez en colère, mais je ne veux pas que vous fassiez entendre des cris, en parlant à votre prochain; car le cri est l'enfant de la colère. Quand ce mal s'éveille dans l'intérieur de notre être, quand le coeur se gonfle, dès ce moment la langue ne fait plus entendre de paroles paisibles; la violence de la passion se manifeste, et l'on crie en parlant au prochain. Donc ce bienheureux Paul, voulant, par ses conseils, assurer à ceux qui l'écoutent, (354) une tranquillité non interrompue, leur dit : Tout emportement (c'est-à-dire quelle que soit la cause qui vous émeuve) et toute colère, et toute espèce de cri doit disparaître parmi vous. Ensuite, comme il veut dessécher la racine de ce mal, en prévenir le triste fruit, il dit : ainsi que toute malice. Car celui qui ne connaît pas la colère, est toujours dans un port, à l'abri des flots de ce monde, et il ne craint ni tempête, ni naufrage; il navigue sur une onde tranquille; il séjourne dans un port paisible; pour lui, la vie présente se passe loin de tout ce qui bouleverse et trouble les coeurs ; et, de plus, il s'assure, par tous les moyens, lesbiens immortels, les trésors ineffables. Puissions-nous tous les obtenir, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'honneur, l'empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-QUATRIèME HOMéLIE. " Rébecca appela son plus jeune fils et lui dit. " (Gen. XXVII, 42.)

ANALYSE.

1. Du secours de la grâce divine: La conscience est un maître suffisant. Les avis des Docteurs sont le complément de la lecture des saints livres. — 2. saint Chrysostome recherche l'utilité de ses auditeurs et non leurs applaudissements. L’homicide prend racine dans l'envie. Versets 42-46 du chapitre XXVIIe . — 3. Explications des versets 1-11 du XXVIIIe chapitre. Fin de Jacob en Mésopotamie. — 4. Explication des versets 12-19. Comment Dieu exerce les justes à l'obéissance. — 5. Versets 20-22. Epilogue moral.

1. Avez-vous bien compris, hier, la parfaite sagesse du publicain, et la miséricorde ineffable du Seigneur, et l'excès de la stupidité des Juifs? Avez-vous bien compris la leçon que nous donne à tous, la prompte obéissance du bienheureux Matthieu, et sa conversion, qui en fait un homme tout nouveau, parce que c'est dans notre volonté, après l'action de la grâce d'en-haut, que résident nos vertus et nos vices; parce que l'ardeur de notre zèle peut nous élever au plus haut faîte de la vertu, et parce qu'au contraire notre engourdissement nous laisse tomber clans les précipices. En effet, ce qui nous distingue des êtres sans raison, c'est que nous avons reçu de la bonté de Dieu, la raison comme un glorieux privilège, c'est due nous possédons naturellement la connaissance du bien et du mal. Donc, que personne ne prétexte de son ignorance pour négliger la vertu ; qu'aucun de vous ne prétexte qu'il manque de guide pour lui montrer le chemin; nous avons tous un maître qui suffit, c'est h conscience, et nul n'est privé de ce secours. En même temps que l’homme fut formé, le discernement des actions lui a été donné, afin de le mettre à même de faire voir, dans la vie présente, la sagesse qu'il porte en lui, afin que s'exerçant comme dans une palestre, aux travaux de la vertu, il puisse conquérir les récompenses que la vertu mérite;

et après quelques courtes fatigues, mériter les couronnes impérissables ; et, après avoir embrassé la vertu dans la durée qui passe, jouir des biens éternels, dans la durée infinie des siècles. Instruits (355) de ces vérités, mes bien-aimés, ne trahissons pas notre noble nature; prouvons notre reconnaissance à notre magnifique bienfaiteur; ne poursuivons pas les plaisirs d'un jour, pour atteindre des douleurs qui n'auront pas de fin; tenons sans cesse nos regards fixés sur cet oeil qui ne dort jamais, qui voit dans les replis les plus cachés de nos coeurs ; réglons ainsi notre conduite; revêtus des armes de l'esprit, montrons la sagesse qui est en nous, et conquérons le secours d'en-haut, afin de triompher, grâce au divin auxiliaire, de notre ennemi de chaque jour, de notre ennemi acharné; afin de rendre inutiles toutes ses machinations, et de nous assurer la conquête des biens que Dieu a promis à ceux qui l'aiment. Que personne donc ne considère les fatigues de la vertu ; au contraire, calculons tous les profits qui récompenseront nos efforts généreux, et apprêtons-nous avec ardeur au combat; car s'il est vrai que, dans les affaires de la vie humaine, animé de la fureur des richesses, on soit prompt à tout tenter; que les périls de la mer, les naufrages, les attaques des pirates, n'ébranlent pas, ne ralentissent pas les courages, qui cependant ne poursuivent qu'un profit incertain ; quelle excuse pourrons-nous alléguer, quand on nous promet pour nos luttes généreuses, des, biens immortels, si nous ne nous y préparons pas avec le zèle ardent d'un désir sincère? Comment pouvons-nous montrer tant d'ingratitude à notre bienfaiteur ? Comment pouvons-nous oublier les présents déjà faits, les promesses reçues?

Eh quoi ! perdant toute,mémoire, nous vivons au hasard et sans but, comme des troupeaux, sans aucun souci de notre âme, nous , chargeant le ventre jusqu'à le faire éclater; triste victime de ce ventre, notre malheureux .corps souffre et nous renvoie les mille maux que hti attire notre intempérance, les douloureux embarras de notre gourmandise, et nous laissons notre âme se dessécher par la faim ? Et cela, quoique l'âme soit à un si haut degré supérieure au corps, quoique l'âme, une fois partie, il ne reste plus qu'un cadavre. Ce qu'il faudrait, ce serait donner à l'un, donner à l'autre la nourriture qui convient à chacun d'eux; et nous les perdons chacun d'eux, parce que nous ne gardons aucune mesure, engraissant l'un plus qu'il ne faut, forçant l'autre à mourir de faim. De là les paroles menaçantes que le Dieu de l'univers adresse aux Juifs, dans la fureur de son indignation . Je vous donnerai, non la famine du pain ni la soif de l'eau, mais la famine qui veut entendre la parole du Seigneur (Amos, VIII, 11), nous montrant par là que cette première famine produit la maigreur du corps, que l'autre au contraire s'attaque à l'âme. Eh bien ! ce que le Seigneur leur déclarait d'une voix menaçante, comme on annonce un supplice, nous sommes maintenant les premiers à l'attirer sur nous; et cela, lorsque Dieu nous a montré qu'il prend de nous un soin si vigilant, lorsqu'il a tout prévu, lorsqu'avec la lecture de l'Ecriture sainte il nous a encore donné les exhortations des docteurs.

C'est pourquoi, je vous en conjure, mes bien-aimés, secouez tout engourdissement, réveillez-vous enfin, appliquez-vous, de tout votre zèle, au salut de votre âme; c'est par là que vous vous concilierez tout à fait la bienveillance du Seigneur. Et nous, nous nous porterons à vous instruire, avec une ardeur encore plus vive, envoyant que vous mettez nos conseils en pratique. Quand l'agriculteur voit une terre féconde et de nature à donner beaucoup de fruits, il se met avec plus d'ardeur à la cultiver; de même, nous aussi, si nous voyons vos progrès dans les couvres due Dieu vous demande, si nous voyons que nos paroles deviennent les règles de votre conduite, nous ferons, pour vous instruire, des efforts plus courageux encore, parce que nous verrons bien que nous ne semons pas sur la pierre, mais dans une terre grasse et profondément fertile.

2. Voilà pourquoi; chaque jour, nous vous adressons nos paroles; c'est pour qu'elles vous profitent, c'est pour que vous grandissiez clans la vertu, c'est pour qu'en voyant votre avancement nous tressaillions de joie. Est-ce que, par hasard, nous prétendrions vous parler pour faire étourdiment retentir un vain bruit, pour recueillir vos éloges, pour vous entendre battra des mains en vous retirant? Non, ce n'est pas là notre désir, loin de nous une ambition pareille; ce que nous voulons, c'est votre utilité. La plus belle gloire pour moi, le plus magnifique des applaudissements, c'est le retour d'un pécheur à la vertu, c'est l'engourdissement secoué par nos paroles changé en ferveur. Voilà, pour moi, la plus belle des consolations, la vraie gloire; voilà, pour vous, le profit incomparable, la richesse, le spirituel trésor. Je ne prétends pas contester votre zèle et je sais bien qu'instruits par Dieu vous pouvez, vous aussi, (356) en instruire d'autres; dans cette pensée je termine ici mon exhortation; je reprends l'enseignement que nous fournissent d'ordinaire les paroles du bienheureux Moïse, disons mieux de l'Esprit-Saint, s'exprimant par sa bouche. Je veux ajouter quelques mots encore et je vous servirai le festin que Moïse vous apprête aujourd'hui. Vous avez vu dernièrement Jacob, qui ne fait rien que d'après le conseil de Rébecca, arracher à son père la bénédiction, larcin louable auquel Dieu coopéra lui-même et qui réussit.

Mais Esaü détestait Jacob à cause de cette bénédiction et il se préparait à le faire mourir. Tel est en effet le caractère de cette passion perverse; elle ne s'arrête pas avant d'avoir jeté dans le précipice le malheureux qu'elle possède, il faut que l'homicide coure à son crime; la racine de l'homicide c'est l'envie, ce que fait bien voir dès les premiers jours du monde l'oeuvre de Caïn contre Abel. Il n'avait aucun prétexte, ni petit ni grand, d'accusation contre son frère; mais il vit les offrandes d'Abel agréables à Dieu, les siennes rejetées par sa faute, et aussitôt l'envie s'éveilla dans son coeur.

Et cette racine du meurtre ayant pris naissance au fond de son âme, produisit bientôt le fruit funeste, et il commit l'homicide. De même aujourd'hui Esaü voit que son frère a reçu la bénédiction de son père, et la colère et l'envie le poussent à l'homicide, et il médite la mort de son frère.

Cette admirable mère, dans la crainte que lui inspire cette haine, montre encore toute son affection maternelle pour son enfant et elle lui indique le moyen de s'arracher aux mains de son frère. Elle appela, dit le texte, son plus jeune fils et lui dit : Voilà Esaü, votre frère, qui menace de vous tuer; écoutez donc ma voix.

(Ibid. 42 , 43.) L'expérience doit vous montrer, lui dit-elle, que mes conseils vous sont utiles; déjà, pour avoir écouté ma voix, vous avez attiré sur vous les trésors de la bénédiction de votre père, faites de même maintenant, écoutez encore ma voix afin d'échapper aux mains de votre frère. Ainsi vous vous mettrez vous-même à l'abri des dangers et vous m'épargnerez une grande douleur. Car il est tout naturel de penser que, s'il osait commettre un tel attentat, il en serait puni, et il n'y aurait plus pour moi, de tous côtés, qu'une douleur sans bornes. Ecoutez donc ma voix : hâtez-vous de vous retirer vers mon frère Laban , dans le pays de Charran : vous demeurerez avec lui quelques jours, jusqu'à ce que l'irritation, la colère de votre frère contre vous soit apaisée, jusqu'à ce qu'il oublie ce que vous lui avez fait; j'enverrai ensuite pour vous faire revenir ici, pour ne pas perdre mes deux enfants en un seul jour.

Allez-vous-en, dit-elle, Vers mon frère Laban, vous demeurerez avec lui. (Ibid. 44, 41.) En effet, il est naturel de penser que la séparation, que le temps apaisera le ressentiment, éteindra la colère, apportera l'oubli de ce qui est arrivé, de cette bénédiction surprise. Jusqu'à ce qu'il oublie, dit-elle, ce que vous lui avez fait. Il n'est pas étonnant, dit-elle, qu'il soit en colère;

.c'est pourquoi il vous convient de vous préserver de sa fureur, de laisser passer le temps qui produira l'oubli, afin que vous puissiez ensuite demeurer ici sans danger. Et, pour rendre moins pénible à son fils l'exil qu'elle est forcée de lui imposer, voyez d'abord comme elle le console : Allez auprès de Laban, mon frère; est-ce que je vous dis d'aller trouver je ne sais quel étranger? Mon frère: et vous demeurerez avec lui quelques jours; un temps bien court, dit-elle, rien que quelques jours, jusqu'à ce que la colère soit passée. Maintenant sa colère est bouillante, dit-elle, et le respect d'un père ne le retiendra pas; il est dominé par la colère; il n'a plus dans le coeur d'amour fraternel; il n'a plus qu'une pensée, celle d'assouvir son ressentiment. J'enverrai ensuite pour vous faire revenir promptement ici, dit-elle; je vous ferai revenir; allez-vous en donc avec confiance, puisque j'enverrai pour vous faire revenir ici. Car, je suis tout à fait inquiète; j'ai peur pour mes deux enfants; je ne veux pas être privée de mes deux enfants. Voyez la sagesse de la mère. Elle suit un mouvement naturel; bien plus, elle aide à accomplir la prédiction de Dieu. En ce moment même, elle donne à son enfant le même conseil que le Christ à ses disciples, quand il leur conseillait de ne pas s'exposer témérairement au danger, mais de se retirer pour laisser aux fureurs insensées le temps de s'éteindre.

C'est donc là le conseil qu'elle donne à son fils; elle commence par lui inspirer de la confiance, il ne faut pas que son départ lui soit trop pénible. Et puis, elle imagine un prétexte honnête pour motiver ce départ; il ne faut pas qu'il paraisse d'une manière trop manifeste se retirer devant la haine de son frère, il ne faut pas que le père sache la vraie cause du voyage, à savoir, la (357) colère d'Esaü contre Jacob. Rébecca dit ensuite à Isaac : La vie m'est devenue à charge, à cause des filles de Chet qu'Esaü a épousées; si Jacob épouse une fille de ce pays-ci , que me fait la vie ? (Ibid. 46.)

3. Voyez comme elle trouve habilement un prétexte honnête.

C'est que, quand la grâce d'en-haut travaille avec nous, le difficile devient facile; ce qui était lourd, devient léger. Rébecca avait Dieu pour elle, et c'est lui qui inspirait à cette mère tout ce qui pouvait servir à l'établissement futur, au salut de son fils. La vie, dit-elle, m'est devenue à charge à cause des filles de Chet, qu'Esaü a épousées; si Jacob épouse une fille de ce pays-ci, que me fait la vie? Ces paroles me semblent flétrir les moeurs des épouses d'Esaü, qui étaient pour la famille du patriarche , un grand sujet de chagrin. En effet, la divine Ecriture, parlant d'Esaü, nous a dit plus haut, qu'il avait pris des épouses parmi ceux de Chet et d'Eva; ces femmes querellaient Isaac et Rébecca. (Gen. XXVI, 31, 35.) Elle veut donc lui rappeler ces causes d'ennui; c'est comme si elle lui disait: Vous savez combien les épouses d'Esaü m'ont rendu la vie amère; quelle aversion j'éprouve, à cause d'elles, pour toutes les filles du pays de Chet; à cause d'elles, toute cette nation m'est odieuse; donc, s'il arrive que Jacob, à son tour, prenne une épouse dans cette nation , désormais que puis-je espérer? Que me fait alors la vie? Si, à ces épouses insupportables, Jacob vient ajouter encore une épouse, prise parmi les filles de cette nation, tout est perdu pour nous. A ces mots, le patriarche, connaissant la malignité de ces femmes : Isaac ayant donc appelé Jacob, le bénit, dit le texte, et lui fit ce commandement: Ne prenez point, lui dit-il, une femme d'entre les filles de Chanaan, mais allez en Mésopotamie, dans la maison du père de votre mère, et épousez une des filles du frère de votre mère. (Gen. XXVIII, 1, 2.) Ces paroles ne lui suffisent pas: il veut qu'il entreprenne son voyage avec ardeur, et il verse encore sur lui ses bénédictions: Mon Dieu vous bénira, il accroîtra et multipliera votre race, et vous serez le chef de plusieurs peuples, et il vous donnera, à vous, la bénédiction d'Abraham, mon père, à vous et à votre race après vous, et il vous donnera la terre où vous demeurez comme étranger, qu'il a promise à Abraham. (Ibid. 3, 4.) Voyez ce juste, lui prédisant tout l'avenir; quelles bonnes provisions de voyage il lui donne, et quelles consolations; il lui prédit son retour, la possession de la terre , qui sera son héritage; il lui prédit que, non-seulement sa race se multipliera, mais qu'il sera le chef de plusieurs peuples; que des peuples nombreux sortiront de lui. Quand il eut entendu ces paroles, son fils accomplit ses ordres, et partit pour la Mésopotamie, se rendant chez Laban, le frère de sa mère; et lorsque Esaü apprit, à son tour, cette seconde bénédiction donnée à Jacob par son père, et l'ordre qu'il en avait reçu de ne pas épouser une fille des Chananéens, et ce voyage en Mésopotamie, il voulut comme corriger sa faute et apaiser son père. Il alla, dit le texte, vers la maison d'Ismaël, et, outre les femmes qu'il avait déjà, il épousa une fille d'Ismaël, fils d'Abraham.

Avez-vous bien compris, mes bien-aimés, la prudence avec laquelle la plus affectueuse des mères arrache son fils Jacob au danger; l'adresse avec laquelle elle imagine un prétexte, pour son voyage, sans révéler la méchanceté d'Esaü, sans que le père puisse en soupçonner la cause réelle?

Et, en même temps, comme elle donne à son fils un bon conseil, de telle sorte que la crainte le détermine à suivre sa pensée; et, en même temps, le père entend alléguer un motif plausible; il s'ensuit que le juste, déterminé par ces paroles, munit Jacob de sa bénédiction comme d'un viatique et le congédie. Maintenant, s'il vous est agréable, et si vous n'êtes pas fatigués, voyons comment Jacob accomplit son voyage. Ne méprisons pas le fruit que nous pourrons recueillir ici de notre attention. En effet, la vie des hommes justes est tout un enseignement de sagesse. Voyez donc ce jeune homme, qui n'est pas encore sorti de la maison paternelle , qui , jusqu'à ce moment, n'a pas la moindre idée d'un voyage, ne s'est jamais trouvé en pays étranger, n'a jamais supporté d'épreuve; voyez-le, qui se met en route, et comprenez l'excellence de sa sagesse. Jacob étant sorti du Puits du serment, s'en alla à Charran, et, étant venu en un certain lieu, comme il voulait s'y reposer, après le coucher du soleil, il prit une des pierres qui étaient là, et la mit sous sa tête, et s'endormit dans ce même lieu. (Ibid. 10, 11).

Voyez-vous la sagesse au-dessus de toute expression? Voyez-vous cette manière de (358) voyager, dans les temps qui ne sont plus? Voilà un homme qui n'est pas sorti de chez lui je veux le redire, habitué à voir autour de lui des serviteurs en foule. C'était un homme simple de moeurs, dit le texte, et retiré à la maison (Gen. XXV, 27) ; le voilà, au début d'un voyage, et il n'a besoin ni de bêtes de somme, ni de serviteurs, ni de bagages: c'est un apôtre qui l'ait un voyage, au coucher du soleil, il s'endort où la nuit l'a surpris. Il prit, dit le texte, une pierre et la mit sous sa tête. Voyez la robuste nature du jeune homme; une pierre lui sert d'oreiller, et, sur la terre, il dort. Mais aussi , comme il avait une âme généreuse, un esprit viril, au-dessus de toutes les vanités du siècle, il a mérité de voir cette admirable vision . C'est l'habitude de notre Dieu: quand il trouve une âme bien disposée, peu touchée des choses présentes, il se plait à lui montrer toute l'affection qu'il a pour elle.

4. Voyez donc ce juste, couché par terre, et voyant cette fameuse vision, disons mieux, jugé digne de la vision de Dieu. En effet, dit le texte, il s'endormit, et voici qu'une échelle lui apparut, dont le pied était sur la terre, et le haut touchait au ciel, et les anges de Dieu montaient et descendaient le long de l'échelle; et le Seigneur, appuyé sur l'échelle, lui disait : Je suis le Dieu d'Abraham, et le Dieu d'Isaac, toit père, sois sans crainte. (Ibid., 12, 13.) Considérez, je vous en conjure ici, la clémence de Dieu. Il le voyait docile aux conseils de sa mère, et, parce qu'il redoutait son frère, entreprendre un long voyage; il était pour ainsi dire errant, seul, salis compagnon, saris consolation aucune;, n'attendant rien que du secours d'en-haut ; et tout de suite, et dès le commencement, jaloux de fortifier son courage, Dieu lui apparaît et lui dit : Je suis le Dieu d'Abraham, et le Dieu d'Isaac ton père; c'est moi qui élevai le patriarche et ton père à.

une gloire si éclatante; sois donc sans crainte, aie confiance en moi, j'ai rempli les promesses que je leur ai faites, et je te prouverai, à toi aussi, que ma providence veille sur toi; sois donc sans crainte, et prends confiance; bannis toute frayeur, ajoute foi à mes paroles. Cette terre où tu dors, je te la donnerai, â toi et ci ta race, et ta race ressemblera au sable de la mer. ( Ibid. 14. ) Ne t'imagine pas , dit-il , parce que tu vas maintenant sur la terre étrangère, que tu seras privé de la terre où tu es né, où tu as été élevé , où tu as grandi , car je la donnerai , cette terre , à toi, et à ta race, et je ferai que ta race s'augmente de manière à égaler le sable de la mer. Et elle se propagera du côté de la mer, du côté du midi, vers le septentrion, vers l’orient, c'est-à-dire, elle se propagera en tous les sens, et toutes les nations de la terre seront bénies en toi et en ta race.

Voyez comme Dieu lui prédit, dès ce moment, tout ce qui arrivera longtemps après;c'est en effet l'habitude du Dieu de l'univers, de faire aux justes; pris chacun en particulier, des promesses dont l'accomplissement ne suit pas aussitôt. l exerce l'obéissance et la patience des justes , et il remplit magnifiquement, les promesses qu'il leur a annoncées: Après cette prédiction de l'avenir, Jacob avait besoin, pour le moment, d'une consolation particulière. Voyez comme la bonté du Seignur, en lui déclarant l'avenir, ranime en même temps sa confiance; il lui dit en effet: Ne pense pas que je me borne aux seules promesses que je te fais ; ce 'est pas tout, je suis avec toi, je te garde partout où tu vas. (Ibid.15.) Ne t’imagine donc pas, dit-il, que tu sois seul sur ton chemin ; tu m'auras pour compagnon de route, tu m'auras comme gardien, quelque chemin due tu fasses, te rendant tous les fardeaux légers , abaissant devant toi tous les obstacles. Il augmente ensuite la consolation ; il lui prédit son retour au milieu des siens : Je te ramènerai, lui dit-il, dans ce pays; ne t'effraye donc point, comme si tu devais vivre dans une terre étrangère; Je te ramènerai dans ce pays, et je ne te quitterai point que je n'aie accompli tout ce que je t'ai dit. Je ne te perdrai pas de vue, je ne te laisserai.;pas dans l'incertitude, dépourvu de ressources ; tout ce que je t'ai promis, je (accomplirai. Qui pourrait assez admirer l'ineffable bonté de Dieu, et l'excès de sa clémence? Voyez quelle magnifique promesse il fait au juste, comme il relève son courage. Considérez aussi la reconnaissance du juste; après tant de promesses , il supporte facilement , auprès de Laban, pendant vingt années, mille épreuves; sans se plaindre, sans réclamer contre la longueur du temps; il supporte tout avec un généreux courage, attendant l'accomplissement des promesses; persuadé que la parole de Dieu a toujours son effet, surtout quand nous montrons avec ardeur les vertus qu'il exige de nous, la foi et la patience, et la confiance (359) aux promesses du Seigneur; confiance aussi solide, que si ses promesses étaient déjà accomplies. Voilà en effet la foi véritable ; elle ne s'arrête pas aux choses visibles, alors même que tout semble contredire les promesses, elle te fie uniquement au pouvoir de celui qui a promis. Mais, voyons maintenant la reconnaissance de ce juste. Jacob s'éveilla, dit le texte, de son sommeil, et dit : Le Seigneur est vraiment en ce lien-ci, et je ne le savais pas, et il fut saisi de frayeur, et il dit : Combien ce lieu est terrible! c'est bien ici la maison de Dieu, et ceci est la porte du ciel. (Ibid. 16, 17.) Le juste est frappé de stupeur, dit le texte, ce qui est un effet de l'extrême miséricorde de Dieu, et il dit : C'est bien ici la maison de Dieu, et ceci est la porte du ciel. Ce lieu-ci s'appelle désormais pour moi , la maison de Dieu. Eh bien ! puisque j'ai été jugé digne d'une telle vision, :puisque j'ai vu pour ainsi dire, la porte du ciel, il est juste que j'offre au Seigneur l'action de grâces qui lui. est. due. Et Jacob se leva, et prit la pierre qu'il avait mise sous sa tête, et l'érigea comme un monument, et répandit de l'huile dessus, et Jacob appela ce lieu la maison de Dieu. Ce lieu avait un autre nom auparavant. (Ibid. 18, 19.) Après avoir été honoré d'une vision si magnifique, il en consacre le souvenir dans le nom donné au lieu; il veut que la postérité regarde cet endroit comme un endroit fameux; il y dresse une pierre,en manière de colonne; sur la pierre il verse de l'huile (vraisemblablement c'était la seule chose que ce voyageur eût emportée avec lui), et il adresse au Dieu plein de bonté, une prière inspirée par la vraie sagesse.

5. Et si vous voulez, écoutons maintenant les paroles mêmes de cette prière : Et il fit ce voeu, dit le texte, en disant : Si le Seigneur, mon Dieu, demeure avec moi, s'il me protège dans le chemin par lequel je marche. Vous vous rappelez que Dieu avait dit : Je suis avec toi, et je te garderai dans le chemin par lequel tu marches. Voilà pourquoi Jacob à son tour dit: S'il m'arrive ce que tu m'as promis de me donner. Il ajoute maintenant sa prière en disant: Si Dieu me donne du pain pour manger, et un vêtement pour me couvrir; il ne demande pas des richesses, l'abondance, le luxe, ruais du pain et un vêtement. Ce vêtement, pour se couvrir le corps; ce pain , comme un aliment nécessaire. Considérez le caractère apostolique que sa prière révèle;. tel était l'amour de la sagesse qui remplissait l'âme de l'homme juste. Ce que le Christ disait : Ne possédez ni or ni argent, ni deux tuniques (Math. X, 9), ce patriarche, sans aucun maître, de lui-même, l'avait appris, du maître que nous portons naturellement en nous; et il demandait à Dieu du pain pour manger, et un vêtement pour se couvrir. Si j'ai cela, dit-il, sur la terre étrangère : Et si Dieu me ramène sain et sauf dans la maison de mon père , comme il me l'a promis, le Seigneur sera mon Dieu, et cette pierre que j'ai dressée comme un monument, sera pour moi la maison de Dieu, et je vous offrirai, Seigneur, la dîme de tout ce que vous m'aurez donné. (Ibid. 21, 22.) Voyez la sagesse du juste; il demandait sans doute, mais rien de précieux, rien que du pain et un vêtement, et il promettait, au Seigneur, de lui donner de ses propres biens; c'est qu'il n'ignorait pas que Dieu rivalise avec nous de munificence, que ses rétributions dépassent nos pensées; et il dit : Cette colonne sera pour moi la maison de Dieu, et, de toutes les choses que vous me donnerez, Seigneur, je vous donnerai la dîme. Avez-vous bien compris cette sagesse d'une âme qui aime Dieu? Il n'a encore rien reçu, et il promet de rendre, au Seigneur, la dîme des biens qui lui seront accordés.

Gardons-nous, mes bien-aimés, de passer outre, sang nous arrêter sur ces paroles; rivalisons tous avec ce juste; nous qui vivons sous la loi de grâce, imitons celui qui vécut avant la loi; et ne demandons rien de ce qui est temporel au Seigneur. En effet, il n'attend pas de nous que nous l'avertissions; il prévient même nos demandes, pour nous donner ce dont nous avons besoin. Il fait lever sors soleil sur les méchants et sur les bois; il fait tomber sa pluie sur les justes et sur les injustes. (Math.V, 45.) Et croyons en ses avertissements et ses paroles : Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. (Math. VI, 33.)

Comprenez-vous qu'il nous a préparé lui-même, en don, jusqu'à ces autres biens, qu'il nous promet de nous les donner à titre de profit, et par surcroît? N'allez donc pas demander, à titre de nécessaire, ce que vous recevrez par surcroît; procédons avec ordre; cherchons ce qu'il nous a commandé de chercher, afin qu'il nous soit permis de jouir et des biens nécessaires, et des autres. Voilà pourquoi le (360) Seigneur nous a fixé, dans la prière qu'il nous a prescrite, la mesure dans laquelle nous devons demander les biens présents. Voilà les paroles qu'il nous dit de prononcer, paroles qui renferment toute la sagesse : Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien (Math. VI, 41) ; l’aliment de la journée, dit-il, et telle est la prière de ce juste, quoiqu'il n'eût rien entendu de cet enseignement : Si le Seigneur me donne du pain pour manger, et un vêtement pour me couvrir. Ne lui demandons rien autre chose pour le présent, c'est une indignité de demander, à tant de générosité, à tant de pouvoir, des choses qui se dissipent avec la vie présente. Voilà ce que sont les choses humaines, les richesses, la puissance, la gloire qui vient de l'homme. Demandons ce qui subsiste toujours, les biens qui suffisent, les biens immuables. Instruits de la bonté de Notre-Seigneur, méprisons les choses présentes , attachons tout notre amour aux biens du ciel; car s'il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, s'il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes, à plus forte raison aura-t-il des regards pour ceux qui s'abstiennent de la malignité, qui fuient l'injustice. Il les entourera de tous les soins de sa providence ; en toute circonstance il leur prouvera sa sollicitude. Instruits de cette vérité, mes bien-aimés, ne refusons pas notre foi aux divines promesses; ne faisons rien de contraire à ses ordres. En vérité, à considérer notre conduite d'aujourd'hui, entre nous et les infidèles quelle différence? Lorsque c'est Dieu lui-même qui nous garantit l'avenir, et que nous refusons de nous fier en ses paroles; quand nous rivons nos pensées au présent, je vous le demande, quelle autre marque faut-il encore de notre incrédulité ? Les faits eux-mêmes ne parlent-ils pas assez haut? Et quand le Christ nous invite à ne rien lui demander de ces biens fragiles, qui n'ont qu'un temps, quand il nous prescrit de lui demander les biens impérissables, nous résistons à ses conseils. Ce qu'il ne veut pas que nous recherchions est l'objet de notre recherche ; et ce qu'il nous dit de demander, c'est justement ce que nous ne demandons pas. Et en suivant cette conduite, par notre lâcheté, par notre indolence, nous irritons le Dieu de douceur et d'amour; et, en même temps, nous oublions les fautes que nous commettons chaque jour; et, s'il s'indigne, nous demandons pourquoi, pourquoi il nous méprise, pourquoi il nous laisse tomber en diverses tentations; et jamais nous ne pensons à la grandeur de nos fautes; et nous sommes les premiers à nous tromper nous-mêmes. Aussi, je vous en conjure, brisons tous ces obstacles, cessons de rien mettre au-dessus de notre salut. En effet, Que sert-il à l'homme de gagner le monde tout entier et de perdre son âme? (Math. XVI, 26.) Ces richesses superflues, vidons-les dans les mains des pauvres; montrons en toutes choses l'ardeur de notre zèle pour la sagesse; méprisons la vaine gloire; foulons aux pieds le faste qui séduit les hommes; montrons, les uns envers les autres, le zèle ardent d'une charité réciproque;

rendons-nous dignes et des biens présents et des biens à venir, parla grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-CINQUIèME HOMéLIE. Et Laban dit à Jacob : " Parce que vous êtes mon frère, ce n'est pas une raison pour que vous serviez gratuitement. Dites-moi quelle rétribution vous désirez. " (Gen. XXIX, 15.)

ANALYSE.

1. Résumé de l'homélie précédente.

Jacob met toute sa confiance en Dieu. Quelle était l'hospitalité des anciens. — 2 et 3. Explication des versets 15-18. L'amour de Jacob pour Rachel accuse notre indifférence pour Dieu. Comment saint Paul aimait lieu, il faut l'imiter. — 4 La longueur du temps n'est pas nécessaire pour obtenir la rémission des péchés. Puissance de l'aumône. — 5. Exhortation à la pratique de l'aumône.

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1. Hier les préludes du voyage de l'homme juste nous ont assez montré la grandeur de sa sagesse, qui lui a mérité d'entendre de si magnifiques promesses de la part de Dieu. Ces prières, les voeux adressés par lui au Maître de l'univers, ont été ensuite, pour nous tous, un enseignement assez éloquent, si son exemple nous excite à imiter sa vertu. C'est en effet une chose admirable que ce juste, connaissant le pouvoir de Celui qui lui faisait les promesses, que ce juste qui entendait des promesses si magnifiques, même dans ces circonstances, n'ait pas songé à rien demander de grand ni de sublime. Qu'a-t-il demandé? ce que vous avez entendu hier; ce qui suffisait à sa nourriture de chaque jour, un vêtement pour secourir le corps, et bien vite, il s'engage, si Dieu lui accorde, comme il lui en a fait la promesse, de retourner au milieu des siens, à donner, de son côté, au Seigneur, la dîme de tous les biens qu'il en recevra. Toutes ses paroles montrent sa confiance dans le pouvoir de Celui qui lui fait la promesse; il nous enseigne à n'avoir de confiance qu'en lui. C'est que cet homme juste connaissait l'ineffable bonté du Seigneur; ce qui l'en assurait, c'était le soin que Dieu avait pris de son père, et il ne doutait pas que Dieu lui accordât à lui-même l'abondance de tous lesbiens. Aussi, ne demande-t-il rien de pareil au Seigneur; il n'y songe pas dans ses prières; mais sa promesse de donner un jour la dîme de tout ce qu'il recevra, montre assez toute sa confiance dans le pouvoir du Dieu qui lui a tant promis. Voilà pourquoi le Seigneur lui disait : Je suis le Dieu d'Abraham et d'Isaac ton père, sois sans crainte. (Gen. XXVI, 24.) Pense, lui disait-il, qu'Abraham venu sur cette terre, comme un voyageur que nul ne connaît, s'est élevé à une gloire si éclatante que toutes les bouches célèbrent son nom; considère, de même, que ton père est venu au jour, lorsque le vieil Abraham touchait aux dernières limites de l'âge, et que ton père a grandi de manière à exciter l'envie des habitants de la contrée. Eh bien donc ! attends, pour toi, les mêmes biens ; bannis toute crainte, toute inquiétude, et marche devant toi dans ces pensées. Le juste ne s'arrêtait pas à regarder son état présent. En effet , il ne portait absolument rien avec lui, qu'aurait-il pu emporter? il était seul et contraint à un long voyage. Mais, dès ce moment, avec les yeux de la foi, il voyait l'abondance qui devait bientôt être son partage; et il montrait sa reconnaissance. Avant d'avoir rien reçu, il fait un voeu, il consacre la dîme ; la promesse de Dieu lui inspire plus de confiance que la réalité même de la possession.

Et en effet, nous devons moins nous fier à ce que nous tenons dans nos mains, à ce que nous voyons, qu'aux (362) promesses de Dieu, alors même qu'elles ne s'accomplissent pas aussitôt. Donc, plein de l'assurance que lui donnent les paroles de Dieu, le juste entreprend son voyage, et comment n'aurait-il pas eu pleine assurance? Dieu lui avait dit : Voici que je suis avec toi, ton gardien, partout où tu iras, et je multiplierai ta race, et je te ramènerai dans ce pays, et je ne te quitterai point, jusqu'à ce que j'aie accompli toutes mes promesses. (Gen. XXVIII, 15.) Je veux répéter ce que j'ai dit hier; considérez l'industrieuse sagesse de Dieu; considérez la constance, la reconnaissance de ce juste. Il se leva, après avoir entendu ces promesses, et se dirigea vers Chanaan; et le voilà encore voyageur, errant, mais à chaque heure éprouvant les effets de la divine grâce; c'est le Dieu d'amour qui lui prépare, en tous lieux, le chemin, et qui accomplit sa promesse. En effet, celui qui avait dit : Je suis avec toi; ton gardien, partout où tu iras, c'est celui-là qui conduisit le juste vers le puits où les bergers de ce pays allaient chercher l'eau. Il les interrogea, au sujet de Laban, le frère de sa mère; il apprit d'eux tout ce qui le concernait; il vit ensuite et la fille de Laban, et ses troupeaux: il vit les habitants du pays qui ne pouvaient pas ôter la pierre de dessus le puits afin d'abreuver leurs troupeaux; il accourut; et ce que ces hommes n'avaient pas la force de faire, il le fit, grâce au secours d'en-haut; il prévint les bienfaits de Laban, ôta la pierre, et abreuva les brebis, que faisait paître Rachel. Ensuite il baisa la jeune fille, lui dit qui il était, d'où il venait, et resta auprès de la fontaine. Mais, comme c'était Dieu qui disposait toutes choses en faveur de l'homme juste, Dieu excita la jeune fille à courir promptement pour porter la nouvelle à son père, qui était l'oncle de Jacob, le frère de sa mère;

elle lui raconta le service que le voyageur venait de rendre, et à elle-même et à son troupeau; elle lui apprit que ce voyageur n'était, ni un étranger, ni un inconnu, mais le fils de sa soeur.

Considérez, mes bien-aimés, le soin que prend la divine Ecriture de nous faire connaître tous les détails, un à un, pour nous apprendre les moeurs antiques, l'ardeur des anciens hommes à pratiquer l'hospitalité. L'Ecriture veut nous montrer l'empressement de la jeune fille, et le texte ne se borne pas à dire: Elle alla porter la nouvelle de ce qui était arrivé; mais, elle courut; c'est-à-dire qu'elle était pénétrée d'une grande joie. (Gen. XXIX,12.) Et ensuite, au sujet de Laban, qui était le père de la jeune fille, le texte dit, que sur ce qu'elle lui raconta, il courut, lui-même aussi, au-devant de Jacob, et le baisa et l'amena dans sa maison. (Ibid. 13.)

2. Lorsque Laban. eut appris de lui tout ce qu'il voulait savoir, Laban lui dit: vous êtes de mes os et de ma chair (Ibid. 94); c'est-à-dire, puisque vous êtes le fils de ma sueur, vous êtes de notre chair, vous êtes notre frère. Et, dit le texte, il resta avec lui un mois; le juste se trouva là, comme dans sa propre maison, au sein de l'abondance, affranchi de toute espèce de soin. Mais comme Dieu disposait, toutes choses dans l'intérêt de ce juste, et lui manifestait, en toutes choses, sa faveur et sa grâce, il excita pour lui l'affection de Laban et celui-ci, voyant l'honnêteté du juste, lui dit : Parce que vous êtes mon frère, ce n'est pas une raison pour que vous me serviez gratuitement; Dites-moi quelle rétribution vous est due. Considérez que le juste,. de lui-même, redemandait rien ; c'est Laban, qui sans aucune provocation, de son propre mouvement, fait cette proposition au juste; et considérez encore, lorsqu'un homme s'appuie sur le bras d'en. haut, comme tout afflue vers lui, ce n'est pas une raison, dit le texte, pour que vous me serviez gratuitement; Dites-moi quelle rétribution vous est due. Cependant ce bienheureux aimait Laban, et il lui suffisait de trouver auprès de lui la nourriture de chaque jour; et, pour ce seul avantage, il lui témoignait toute sa reconnaissance ; mais Laban, qui a vu toute son honnêteté, le prévient, en lui promettant de souscrire à la rétribution que lui-même fixera. Que fait donc le juste? Considérez encore ici, sa parfaite sagesse, son parfait désintéressement, ion mépris de. l'argent; ce n'est pas un mercenaire qui conteste avec Laban, qui réclame quoi que ce soit; il ne pense qu'à sa mère, qu'aux ordres qu'il a reçus de son père, et il montre l'excellence de sa sagesse; dans sa réponse à Laban : Je vous servirai sept ans, pour Rachel, votre seconde fille. (Ibid.18.) C'est qu'aussitôt qu'il l'avait vue auprès du puits, il l'avait aimée ; et voyez l'intelligence de Jacob ; il fixe l'intervalle de temps ; et,parce chiffre de sept années, il montre suffisamment la sagesse qui l'inspire. Et pourquoi vous étonner, mes bien-aimés, d'entendre dire qu'il pro. mit de servir sept ans pour la jeune fille qu'il (363) aimait? La divine Ecriture a voulu nous montrer l'excès de son amour en fixant la longueur du travail et du temps qu'il propose : Jacob le servit donc sept ans, pour Rachel, et ces années lui parurent des jours en bien petit nombre, au prix de l’affection que, lui avait pour elle. (Ibid. 20.)

Ce nombre de sept ans, dit le texte, ce n'était que comme quelques jours, à cause de sa vive affection pour la jeune fille. C'est que l'homme blessé par l'amour ne voit rien de pénible; tous les dangers, toutes les épreuves, tout lui semble léger, parce que ses regards ne voient qu'une chose, parce qu'il n'a qu'une pensée, rassasier son amour.

Soyons attentifs, nous tous, que tient la lâcheté et l'abattement d'esprit, et qui ne montrons au Seigneur que notre ingratitude. Si ce juste, parce qu'il aimait cette jeune fille, s'est assujetti à servir pendant sept années, a supporté les fatigues des bergers et n'a ressenti ni ces fatigues, ni la longueur du temps; si tout lui a paru léger et facile, parce qu'il avait pour soutenir son courage, l'attente de la félicité à venir; si ce temps si long lui a paru comme un petit nombre de jours bien vite passés, quelle sera notre excuse, à nous, qui n'avons lias le même amour pour le Dieu qui nous aime, qui nous comble de bienfaits, qui nous entoure de ses soins, qui se donne tout à nous? S'agit-il d'un de ces profits du monde; nous voilà pleins d'ardeur, prêts à tout, acceptant les fatigues, quoique ce bien que nous poursuivons, ne soit que trop souvent un pesant fardeau, une occasion, de honte et de châtiment, dans le présent et dans l'avenir. Mais s'il s'agit de notre salut, s'il faut nous concilier la faveur d'en-haut, nous sommes sans énergie, sans courage, et notre vigueur s'en va. Quelle pourra être notre excuse , que pourrons-nous dire pour justifier notre nonchalance, nous, sans coeur, qui n'avons pas pour Dieu le même amour que ce bienheureux pour cette jeune fille, et cela malgré tant de bienfaits depuis longtemps reçus, malgré tant de bienfaits, que nous recevons encore chaque jour? Oui, nous sommes des ingrats; le bienheureux Paul n'était pas un ingrat, lui, dont l'amour bouillant, dont la charité ardente trouvait des paroles, des cris, des accents vraiment dignes de sa grande âme : Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ?

(Rom. VIII, 35.) Voyez la chaleur de l'expression et la force qu'elle recèle, voyez la ferveur de l'amour violent, voyez la charité embrasée. Qui nous séparera, c'est-à-dire, quoi donc peut nous séparer de l'amour pour Dieu, quoi donc parmi les choses visibles, quoi donc parmi les invisibles?

3. Ensuite, il énumère un à un tous les malheurs particuliers, pour bien montrer à tous, que rien ne peut triompher de l'amour qui le possède, de son amour pour le Seigneur; il ajoute : La tribulation ? l'affliction ? la faim ? la persécution? la nudité ? les périls? le glaive? O délirante folie, mère de la vraie sagesse ! De tout ce qui peut nous arriver, Qu'est-ce donc qui nous séparera de l'amour de Dieu? Les tribulations de chaque jour? non ; les afflictions ? non; les persécutions? non, jamais. Quoi donc alors ? la faim? non, pas même la faim; mais alors les périls? et que dis-je? la faim et la nudité, et les périls? Ah !

le glaive? eh bien, dit-il, la mort même, fondant sur nous, n'aura pas ce pouvoir; impossible, absolument impossible. Nul autre, non, jamais personne n'a mérité de ressentir l'amour pour le Seigneur, autant que cette âme bienheureuse ; c'était comme un esprit affranchi du corps, séjournant dans les espaces sublimes, ne touchant plus la terre, quand il faisait entendre de telles paroles; son amour pour Dieu, la charité qui l'embrasait, transportait sa pensée loin des choses sensibles , vers la vérité pure; loin des choses présentes, vers les biens à venir ; loin des choses visibles, vers celles que l'œil ne voit pas. Voilà ce que fait la foi, voilà l'amour de Dieu. Et, comprenez la grandeur du sentiment qui le pénètre, voyez quel amour pour le Seigneur; voyez quelle charité brûlante, dans la fuite, dans la persécution, dans les verges, dans les innombrables épreuves qu'il supporta, qu'il énumérait ainsi: J'ai plus souffert de travaux, plus reçu de coups: souvent, j'ai vu mille morts; j'ai reçu des Juifs, à cinq reprises différentes, trente-neuf coups de fouet; j'ai été battu de verges, par trois fois; j'ai été lapidé une fois; j'ai fait naufrage trois fois; j'ai passé, un jour et une nuit, au fond de la mer; j'ai été souvent dans les voyages, dans les périls sur les fleuves, dans les périls des voleurs, dans les périls de la part des faux frères, dans la peine et dans les fatigues. (II Cor. XI, 23-27.)

Et celui qui subissait tant d'épreuves, se réjouissait et tressaillait d'allégresse ; il savait, il avait au fond du coeur la conviction, que les (364) fatigues présentes lui assuraient les plus glorieuses récompenses; que ses périls lui valaient des couronnes. Si Jacob , dans son amour pour Rachel, regardait comme le court espace de quelques jours une durée de sept années, à bien plus forte raison, ce bienheureux méprisait-il toutes les choses présentes, embrasé qu'il était de son amour pour Dieu, supportant tout, pour son Christ bien-aimé. Appliquons-nous donc, nous aussi, je vous en conjure, à aimer le Christ, car, Que demande-t-il de vous , dit l'Evangéliste? rien autre chose , que de l'aimer de tout votre coeur, et d'accomplir ses commandements. (Marc. XII, 30). Il est évident que celui qui aime Dieu, comme il convient, fera tous ses efforts pour accomplir ses préceptes ; l'amour fraternel fait tout avec ardeur, pour s'attirer l'amour du bien-aimé; et nous aussi, si notre coeur chérit sincèrement le Seigneur , nous nous empresserons d'accomplir ses commandements; nous ne ferons rien qui puisse aigrir contre nous le bien-aimé. Voilà la royauté du ciel; voilà, des vrais biens la vraie jouissance ; voilà ce qui renferme les biens infinis, la sincérité, la perfection de l'amour. Et notre amour pour Dieu est sincère, quand l'affection que nous lui portons, nous excite à montrer, à nos compagnons d'esclavage, la tendresse d'un ardent amour. Toute la loi des prophètes, dit l'Evangéliste, sont renfermés dans ces deux commandements (Matth. XXII, 40), à savoir: Que vous aimiez le Seigneur, votre Dieu, de tout votre coeur , de toute votre âme et de toutes vos forces, et votre prochain comme vous-même. (Marc, XII, 30, 31.) Voilà la somme, voilà le fondement de toutes les vertus. En même temps que l'amour de Dieu fait son entrée dans les âmes, y entre aussi l'amour du prochain; qui aime Dieu, ne méprise pas son frère, ne préfère pas les richesses à celui qui est un de ses membres; au contraire, c'est l'amour, c'est la bonté qui se manifeste au souvenir de cette parole : Autant de fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi-même que vous l'avez fait. (Matth. XXV, 40.) Cette pensée que ce que l'on fait au prochain, est fait à Dieu même, qui nous l'attribue comme un bienfait ,qu'il a reçu de nous, donne au vrai fidèle l'allégresse de la charité. Dès lors, d'une main généreuse, il répand autour de lui l'aumône; il ne s'arrête pas à l'extérieur méprisable du pauvre; il ne considère que la grandeur de Celui qui a pro. mis qu'il regarderait comme fait à lui-même tout ce qui aurait été fait aux pauvres. Gardons-nous donc de dédaigner, je vous en conjure, ce profit de nos âmes, ce remède de nos blessures, Voilà, en effet, voilà, par excellence, le remède salutaire, qui fera disparaître les ulcères de nos âmes, jusqu'aux vestiges de toutes les cicatrices; qui produira une cure, impossible pour le corps. Vous avez beau, d'après les conseils des médecins, mettre cataplasmes sur cataplasmes ; il faut que, sur le corps, la cicatrice demeure, et cela se comprend; c'est le corps en effet qu'il s'agit de guérir ; au contraire, quand il s'agit de guérir l'âme, la bonne.

volonté produit une amélioration merveilleuse; les plaies disparaissent, comme la poussière que dissipe la violence des vents. Les Ecritures sont pleines d'exemples qui le prouvent. Ainsi Paul est devenu, de persécuteur, apôtre; et celui qui d'abord combattait l'Eglise, est devenu fiancé de la divine grâce.

4. Comprenez-vous le changement? comprenez-vous la transformation? C'est ainsi que le larron, qui avait commis tant de meurtres, a pu, pour quelques paroles que vous connaissez, en moins d'un instant, si bien laver toutes ses fautes, qu'il a entendu, de la bouche du Seigneur : Aujourd'hui, vous serez avec moi dans le paradis. (Luc, XXIII, 43.) C'est ainsi que;le publicain, pour s'être frappé la poitrine, pour avoir confessé ses fautes, est descendu du temple plus justifié que le pharisien. (Luc, XVIII, 13.) C'est que tous ces pécheurs manifestèrent la bonne disposition de leur âme; ils confessèrent leurs péchés, ils en obtinrent la rémission. Eh bien ! maintenant, voyons la force de ce précepte, l'abondance qui accompagne les largesses de l'aumône; apprenons quel profit en résulte pour nous, afin de la pratiquer avec ardeur. Peut-être son pouvoir est-il si grand que, non-seulement elle purifie les péchés, mais déconcerte la mort.

Comment cela? je vais le dire : Et qui donc, m'objectera-t-on, pour avoir fait l'aumône, a triomphé de la mort? A coup sûr, on voit bien que nous sommes tous asservis à la mort. Cessez de vous troubler, mes bien-aimés; apprenez, par la réalité môme des choses, comment l'aumône triomphe de la tyrannie de la mort. Il y avait une femme, appelée Tabitha, nom qui correspond au grec Dorcas; chaque jour cette femme (365) s'appliquait à amasser les richesses qui viennent de l'aumône. Elle donnait, dit le texte, des vêtements aux veuves, et leur fournissait 3 toutes les autres choses qui leur sont nécessaires. Il arriva qu'elle tomba malade, et mourut. Voyez ici, mon bien-aimé, quelle récompense ;

les veuves donnèrent à cette femme bienfaisante, qui prenait soin d'elle, qui leur donnait des vêtements. Elles entourèrent l'apôtre, dit le texte, et lui montrèrent ces vêtements, et toutes les preuves de la bonté de Dorcas, et des vertus qu'elle- manifestait, quand elle était encore au milieu d'elles. Ces veuves redemandaient celle qui les nourrissait, et elles versaient des larmes, et elles touchèrent vivement la compassion de l'apôtre. Que fit alors le bienheureux Pierre? Il se mit à genoux, en prières, et, se tournant vers le corps, il dit: Tabitha, levez-vous; elle ouvrit les yeux, vit Pierre, et se mit sur son séant. Il lui donna aussitôt la main et la leva; et, ayant appelé les saints et les veuves, il la leur rendit vivante. (Act. IX, 40, 41.) Voyez-vous la vertu de l'apôtre, disons mieux, la vertu du Seigneur, opérant par lui? Voyez-vous la grandeur de la rétribution qui récompense la charité envers les veuves, la grandeur de la rémunération, même dans la vie présente? Eh quoi ! répondez-moi, cette femme a-t-elle fait, pour les veuves, autant que les veuves ont fait pour elle? elle leur donna des vêtements et de la nourriture, mais les veuves, en retour, l'ont rendue à la vie ; elles ont repoussé la mort loin d'elle; disons mieux, ce ne sont pas ces veuves qui ont repoussé la mort, c'est dans sa clémence, Notre-Seigneur, jaloux de récompenser les soins de cette bienfaitrice.

Comprenez-vous la puissance de ce remède, ô mes bien-aimés?

Appliquons-le donc, tous tant que nous sommes, à nous-mêmes ; ce n'est pas un remède dispendieux ; quoiqu'il soit d'une si grande efficacité, il coûte peu, on se le procure sans frais; car la grandeur de l'aumône ne consiste pas dans la valeur de l'argent, dans le prix des richesses, mais dans l'allégresse de la charité qui s'épanche. Voilà pourquoi celui qui donne un verre d'eau froide est agréable au Seigneur; et, de même, la pauvre femme qui jette dans le tronc deux petites pièces de monnaie. (Math. X,

42. — Luc. XXI, 2.) Ces exemples nous,apprennent que c'est, en toutes choses, la pureté de l'intention que demande le Seigneur Dieu de tous les êtres. Il peut se faire que celui qui n'est pas riche , montre une grande libéralité, s'il a dans son coeur une grande charité ; il peut se faire que le riche paraisse moins généreux que le pauvre, si ce riche a une âme sordide. Versons donc, je vous en prie, ce que nous possédons, dans les mains des indigents; faisons-le , d'une âme charitable et magnifique, avec les dons que nous tenons du Seigneur; ce que nous avons reçu de lui, rendons-le lui encore,afin que, de cette manière encore, ces biens redeviennent nôtres, avec plus de profit. Telle est, en effet, la générosité du Seigneur; quoiqu'il ne reçoive que ce que lui-même nous a donné, il ne croit pas pourtant recevoir de nous ce qui lui appartient en propre; mais, dans sa grande munificence, il nous promet de tout nous rendre, à là seule condition que nous fassions ce qui dépend de nous; que nous sachions bien, quand nous donnons aux pauvres, que nous faisons un dépôt dans les mains du Seigneur; que nous soyons bien assurés que, quels que soient les trésors déposés dans ses mains, non-seulement il nous les rendra, mais nous les rendra avec usure, avec un très-grand profit, qui attestera la gloire de son incomparable magnificence. Et que dis-je? que Dieu nous rendra nos dons avec profit; non-seulement la main divine rend ce qu'on lui donne, mais, à tous ces présents, elle ajoute le don du royaume des cieux, et la gloire partout proclamée, et les couronnes, et des biens qui ne se peuvent compter; et cela, à la simple condition, pour nous , de prélever, sur tant de bienfaits reçus de Dieu, une toute petite part, que lui offre notre bonne volonté. Y a-t-il donc là une exigence lourde et importune? De notre superflu, il veut faire, pour nous, le nécessaire; de ces trésors que nous déposons, sans but sérieux, inutilement dans des coffres d'où ne sort aucun profit, il veut que nous fassions un bon emploi, qui lui permette de nous décerner de splendides couronnes. Car Dieu est impatient, et il nous presse, et il fait tout, et il met tout en oeuvre, pourquoi ? Pour nous rendre dignes de toutes ses promesses.

5. Donc, je vous en prie, ne nous privons pas de biens si précieux; si l'agriculteur diligent, vide ses greniers, confie les semences à la terre, dépense ce qu'il a mis longtemps à recueillir, et fait cette avance avec plaisir, dans l'espérance dé recueillir de plus grands biens, et cela, quoiqu'il n'ignore pas les intempéries (366) des saisons, la stérilité, dont parfois la terre est frappée, un grand nombre d'autres accidents; les sauterelles infestant les campagnes; la nielle, tous les fléaux qui, souvent, trompent son attente; si l'espérance qui le soutient, lui fait braver tout et confier hardiment à la terre ce qu'il a mis en réserve : à bien plus forte raison , nous, qui avons des réserves inutiles, dépensons-les utilement, pour les pauvres , pour nourrir les malheureux ; et cela, puisqu'il n'est pas à craindre que l'espérance nous trompe, ni que la terre, ici, soit stérile. Ne savez-vous pas ce que dit le texte: Il a dispersé, il a donné aux pauvres, (Ps. CXI, 9.) Ecoutez encore la suite: Sa justice demeure éternellement. O l'admirable semeur ! il a fait, en quelques instants, sa distribution, et c'est dans l'éternité des siècles que sa justice demeure. Qui a jamais vu opération plus heureuse? Aussi, je vous en conjure, acquérons, nous aussi , la justice qui vient de l'aumône, afin que, de nous aussi, on puisse dire: ils ont dispersé, ils ont donné aux pauvres; leur justice demeure ,éternellement. Quand le texte dit: Il a dispersé, il a donné, vous pourriez croire que ce qui a été dispersé , est perdu; voilà pourquoi le texte aussitôt ajoute , Sa justice demeure éternellement, c'est-à-dire, par suite de cette, dispersion, il faut qu'une justice demeure , dont rien ne triomphe; une justice qui s'étende dans toute la durée des siècles, sans jamais rencontrer de fin. Et, avec l'aumône, pratiquons aussi, ardemment, les autres vertus; réprimons les passions de la chair: bannissons de notre âme toute illégitime concupiscence, toute pensée mauvaise: la colère, la haine, l'envie; parons, de tous .les ornements, la beauté de notre âme; par l'éclat de cette beauté, concilions-nous ; l'amour du Dieu du ciel, et puisse-t-il habiter avec nous ! Aussitôt qu'il verra les grâces aimables de notre âme, vite il viendra vers nous ; c'est lui qui fait entendre ces paroles. Sur qui jetterai-je les yeux, sinon sur l'homme, doux et paisible, et humble, qui écouté mes paroles avec tremblement. (Isaïe, LXVI, 2.) Voyez-vous comme le prophète nous apprend les couleurs spirituelles qui peuvent rendre éclatante la beauté de l'âme? Sur l'homme doux, dit-il, et paisible et humble. Ensuite, il ajoute la cause qui produit cet étai: Et qui écoute mes paroles avec tremblement. Que signifie: qui écoute mes paroles avec tremblement? C'est, l'obéissance, qui réalise dans sa conduite les commandements de Dieu, comme le dit l'Ecriture, en un autre endroit: Heureux l'homme qui est toujours dans la crainte, à cause de la piété (Prov. XXVIII, 14.) Nous-mêmes, quand nous voyons un serviteur accomplir nos ordres , avec un soin qu'anime la crainte de nous déplaire, un serviteur tremblant devant nous, nous lui marquons une affection, une sympathie plus grande; c'est ce qui est bien plus vrai, de la bonté du Seigneur, à notre égard.

De là, ces paroles: Je jetterai les yeux sur l'homme doux et paisible et qui écoute mes commandements avec tremblement. Tremblons donc, je vous en conjure, nous aussi; et, pénétrés d'une grande crainte, accomplissons ses paroles; car ses paroles ce sont les préceptes qu'ils nous a transmis. Instruits de ce qui lui plaît, de ce qu-il approuve, mettons-nous à l'ouvrage, et appliquons-nous à lui être agréables; montrons un grand amour de la paix , une grande mansuétude, une grande humilité ; accomplissons tous ses préceptes avec respect et avec crainte, afin qu'il approuve les dispositions de notre âme ; afin que, touché de notre obéissance, il daigne encore jeter les yeux sur nous. Si nous avons ce bonheur, nous jouirons de la parfaite sécurité ; car ces paroles : Je jetterai les yeux, veulent dire, j'entourerai de ma providence, je fendrai la main, je porterai secours, en toutes circonstances, j'épancherai l'abondance de ma libéralité. Pratiquons donc, en toutes choses, cette conduite, je vous en conjure, afin que le Seigneur jette les yeux sur nous; afin que nous passions sans tristesse la vie présente, et que nous puissions posséder les biens à venir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur .Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. PORTELETTE.

CINQUANTE-SIXIèME HOMéLIE. Et Jacob dit à Laban ; " Donnez-moi ma femme, car les jours sont accomplis où je dois être admis auprès d’elle. " (Gen. XXIX, 21.)

ANALYSE.

1et 2. Explication des versets 20, 28 da chapitre XXIX. Sortie véhémente contre les pompes sataniques en usage dans les noces. — 3. Explication des versets 29, 33. La polygamie autrefois tolérée, ne l'est plus aujourd'hui, pourquoi ? — 4. Explication de la suite du texte jusqu'au verset 13 du chapitre XXX. — 5. Explication des versets14, 24. — 6. Exhortation. Ne pas rechercher le secours des hommes

1. Hier nous avons passé de l'amour que Jacob montra pour Rachel, à celui que Paul montra pour Jésus-Christ, et considérant l'admirable charité de l'Apôtre, nous avons été comme entraîné par un torrent impétueux, et nous n'avons pas eu la force de reprendre la suite de notre discours. Aujourd'hui donc , s'il vous plaît, reprenant notre marche, nous achèverons ce qui nous reste encore à parcourir , afin que nous puissions recueillir encore de cette homélie un suffisant avantage avant de rentrer dans nos demeures. Lorsque le nombre des sept années fut accompli, et, dit l'Ecriture, ce long temps, n'était, aux yeux de Jacob, que pets de jours , à cause de l'amour qu'il avait pour Rachel, il dit à Laban : Ne me retenez plus ma femme, car les jours sont accomplis où je dois être admis auprès d'elle. Et Laban rassembla tous les hommes de la contrée et célébra les noces. Et le soir étant venu, Laban prit Lia, sa fille, et l'introduisit auprès de Jacob. (Gen. XXIX, 20-23.)

Avez-vous vu avec quelle gravité l'antiquité célébrait les noces? Ecoutez, vous qui vous laissez éblouir par les pompes de Satan, et qui, par les préludes dés noces, en déshonorez le caractère auguste. Y a-t-il là des flûtes, des cymbales, des danses sataniques ? Pourquoi donc, dites-moi, introduisez-vous si vite, dans votre maison, une telle peste ? Pourquoi la transporter chez vous de la scène et de l'orchestre, pour que cette prodigalité intempestive altère la réserve de la jeune fille et rende le jeune homme plus effronté? On devrait s'estimer heureux que cet âge pût, même en l'absence de ces causes de désordre, résister à la tempête des passions ; mais lorsque tant de choses viennent par la vue et par l'ouïe rendre par l'embrasement plus intense et plus ardente la fournaise des passions, comment l'âme du jeune homme pourrait-elle échapper à sa ruine ? C'est là ce qui perd et détruit tout; c'est parce que la modestie de ceux qui doivent s'unir est violemment déracinée dès l'origine ; et en effet souvent, dès le premier jour, ce jeune homme a reçu dans son âme un trait satanique ; atteinte par les yeux et les oreilles, la jeune fille a succombé, et à partir de ce jour, les blessures s'accroissent et causent un mal de plus en plus profond. D'abord, en effet, la concorde mutuelle est ruinée , l'amour dépérit. Car lorsque l'époux attache sa pensée à une autre, son esprit se partage, et vaincu par les stratagèmes du démon, il remplira bientôt sa maison de tristesse. Si l'épouse aussi est trouvée coupable d'une faute de même sorte, tout sera pour ainsi dire, ruiné par la base, et désormais, pleins de dissimulation l'un pour l'autre, la femme sera en butte aux soupçons de son mari, le mari aux (368) soupçons de sa femme. Et ceux entre lesquels devait subsister indissoluble le lien de la concorde, ceux qui doivent être une seule chair (car, dit l'Ecriture, ils seront deux en une seule chair Gen. II, 2), seront divisés comme s'ils étaient séparés par le fer. Le démon, entrant chez eux, y exerce de tels ravages, que des guerres et des combats journaliers s'ensuivent, et que leurs maux ne trouvent aucune trêve. Et qui pourrait exprimer les mépris des serviteurs, le rire des voisins, les indignités qui se produisent. Comme dans la discorde des pilotes, les passagers partagent les périls, et le navire doit sombrer avec tous ceux qu'il porte, de même ici, lorsque l'époux et l'épouse. sont en lutte, le reste de la maison doit partager leurs maux. Ces maux, je vous conjure donc de les prévoir, afin de ne pas vous laisser conduire par la coutume; car je sais que beaucoup s'en font une excuse contre nous et ne peuvent supporter nos discours; mais nous devons pourtant vous dire ce qui est salutaire, pour vous sauver des châtiments à venir.

Là où l'âme éprouve un tel dommage pourquoi m'objecter la coutume? Et moi aussi je vous objecte une coutume meilleure, celle des temps primitifs, où pourtant la vraie religion était moins répandue. Et ne croyez pas que je parle du juste Jacob; pensez à Laban encore adonné au culte des idoles, ignorant la religion, et qui cependant montre une telle sagesse. Cette louable conduite, en effet, n'est pas celle du futur époux, mais du père qui lui donne sa fille. Aussi en abordant ce discours, ai-je voulu m'adresser moins aux époux qu'aux parents, au père de l'époux et à celui qui lui donne sa fille. N'est-il pas absurde que nous, chrétiens, objets d'une telle bonté de la part de Dieu, nous, appelés à des mystères redoutables et ineffables, nous soyons au-dessous de Laban, qui servait encore les idoles? N'entendez-vous pas Paul nous dire que le mariage est un mystère et l'image de la charité que le Christ a témoignée à son Eglise? Ne nous dégradons pas nous-mêmes et ne flétrissons pas la dignité du mariage. Si mon conseil est bon et utile, fût-il contraire à la coutume, suivez-le; si ce que vous pratiquez est nuisible et désastreux, fût-ce la coutume, qu'il disparaisse. Si nous cédions à l'autorité de la coutume, le voleur, le plus infâme débauché, celui qui fait profession d'un vice quelconque nous alléguerait cette autorité. Mais l'on n'en tirera nul avantage et l'on n'obtiendra nulle indulgence; on sera sévèrement repris de n'avoir pas su s'élever au-dessus d'une coutume perverse.

2. Si nous voulons veiller sur nous-mêmes et nous préoccuper grandement de notre salut, nous saurons nous tenir éloignés des mauvaises coutumes et en acquérir de bonnes. Nous léguerons ainsi à ceux qui nous suivront une grande facilité pour entrer dans la même voie, et nous-mêmes nous recevrons une récompense pour leurs bonnes actions. Car- celui qui ouvre l'entrée de la bonne voie sera la cause du bien accompli par d'autres, et il recevra double récompense pour le bien qu'il aura fait lui-même et pour avoir conduit les autres à la pratique de la vertu. Ne m'opposez pas ces froids et ridicules discours, que telle est la loi du monde et qu'il faut la suivre. Ce n'est point la ce qui fait un mariage légitime; ce qui le fait, c'est de s'unir, conformément aux lois divines, avec modestie et dignité; c'est de se tenir attachés 'par la concorde. Les lois humaines ne l'ignorent pas ; écoutez ceux qui sont versés dans cette science vous dire que c'est la communauté habituelle de vie qui constitue le mariage. Ne violons donc pas à la fois les lois de Dieu et celles des hommes; ne leur préférons pas ces lois diaboliques et cette coutume funeste; car cette loi a pour auteur celui qui se réjouit toujours de notre perte. Quoi de plus ridicule que cette coutume de soumettre le mari et sa femme aux quolibets, aux railleries sans fin de serviteurs et de misérables, sans que personne les reprenne, mais de donner pleine licence à chacun, durant la soirée des noces, de tout dire et d'accabler d'indécentes plaisanteries les nouveaux époux? Un autre jour, si quelqu’un tentait de les injurier, il y aurait pour lui des tribunaux, dés prisons, des jugements; mais dans un moment où la pudeur, la décence, la pureté devraient surtout être respectées, c'est alors que l'impudeur règne . partout; ce, sont bien les ruses du démon qui ont produit cette coutume. Mais ne vous offensez pas, je vous en conjure. Ce n'est pas sans motif que j'ai fait cette digression, c'est par zèle pour votre salut, et pour la décence; je veux que vous soyez les auteurs d'une heureuse révolution, les introducteurs d'une noble coutume, Que l'on donne seulement l'impulsion et que la voie soit ouverte; peu à peu , l'un étant noblement et louablement jaloux de l'autre, vous deviendrez l'objet des (369) éloges de chacun, et non-seulement les habitants de la ville imiteront cette heureuse nouveauté, mais vous attirerez à votre suite ceux qui habitent au loin, vous leur inspirerez le zèle de vous imiter, et vous obtiendrez de Dieu de nombreuses couronnes, parce que, par la crainte et l'obéissance à ses commandements, vous aurez triomphé de cette coutume satanique. Oui, vous embrasserez avec ardeur ce conseil que je vous donne et vous le mettrez en pratique, j'en ai la ferme conviction. Quand en effet je vous vois écouter avec tant de plaisir mes paroles, je conjecture, d'après vos applaudissements et vos louanges, que vous poursuivrez une réforme effective. Je n'en dirai pas sur ce point davantage et je reprends mon sujet. Et le soir étant venu, Laban prit Lia sa fille et l'introduisit auprès de Jacob.

Ne passons pas non plus légèrement sur ces paroles; elles nous enseignent plusieurs choses: d'abord la bonne foi de Jacob, et comment, étranger à toute malice, il fut lésé par Laban ;puis, que tout se passa avec une grande décence, sans flambeaux, ni choeurs de danse, ni luxe de lumière, en sorte que la ruse de Laban put réussir. On y peut aussi reconnaître l'attachement de Laban pour Jacob; car il machina cette ruse pour retenir ce juste plus longtemps auprès de lui. Sachant qu'il brûlait pour Rachel et que, s'il obtenait l'objet de ses voeux, il ne consentirait pas à servir ensuite pour Lia et à demeurer pour ce motif auprès de lui, Laban, qui considérait la vertu de cet homme et comprenait qu'il ne réussirait pas autrement à le dominer et à le persuader,, employa la ruse et lui donna Lia, avec Zelpha pour servante. Lorsque le juste lui fit ensuite des reproches et lui demanda pourquoi il l'avait trompé ainsi, il lui donna une excuse spécieuse.

Car Jacob lui ayant dit: Pourquoi m'avez-vous fait cela ? n'est-ce pas pour Rachel que je vous ai servi? pourquoi m'avez-vous trompé? (XXIX, 25.) Que lui répondit Laban? Ce n'est pas la règle dans cette contrée de marier la cadette avant l'aînée. Accomplissez donc aussi sept années pour elle, et je vous la donnerai pour récompense des travaux que vous aurez encore accomplis pendant sept ans. (26-27.) Vous le voyez, sa ruse lui réussit. Voyant l'amour de Jacob pour cette jeune fille, il lui dit Ne pensez pas que je vous aie fait tort. C'est, dans notre pays, la coutume de marier d'abord l’aînée; c'est pourquoi la chose s'est passée ainsi. Vous obtiendrez celle que vous souhaitez, si vous me servez pour elle le même nombre d'années. Le juste ayant entendu ce langage accepta tout de bon coeur, et, après ces sept années (1), Laban lui donna sa fille Rachel pour femme. (28.)

3. Vous voyez que, là encore, les noces s'accomplissent avec une parfaite convenance. Ne vous troublez pas si vous entendez qu'il reçut l'aînée, puis la cadette, et ne jugez pas ce qui se passait alors par ce qui a lieu aujourd'hui. Alors, en effet, à l'origine du monde, il était toléré d'avoir deux ou trois épouses et même davantage, afin de multiplier le genre humain; mais maintenant, depuis que, par la grâce de Dieu, il s'est multiplié, la vertu aussi a reçu sa croissance. Le Christ est venu; il a implanté la vertu parmi les hommes; il les a fait, en quelque sorte, d'hommes devenir anges, et il a aboli cette ancienne coutume. Voyez-vous maintenant qu'il ne faut pas objecter une coutume ancienne, mais chercher en tout ce qui est salutaire? Vous le voyez, on abolit une coutume fâcheuse : il n'est plus permis de l'objecter. Ne vous obstinez donc jamais , je vous en conjure, à suivre une coutume, mais cherchez ce qui est salutaire et ne nuit point à vos âmes; que ce qui est honnête se pratique parmi vous, quand ce ne serait pas la coutume; et s'il y a quelque chose de funeste, fût-ce un usage, il faut s'en détourner et le fuir.

Et il donna à Jacob Rachel avec Balla pour servante. (29.) Vous avez compris cette sublime simplicité de moeurs? Point de troupeaux d'esclaves : point de codicilles, ni de contrats , point de ces ridicules précautions: si telle chose arrive, si telle chose se produit. Chez nous , avant même d'être unis, ceux qui ne savent pas s'il vivront seulement jusqu'au soir, se hâtent de consigner par écriât ce qui devra se faire dans un avenir élr~,tgné : si le conjoint meurt sans enfants, s'il meurt ayant des enfants, et autres stipulations semblables. Rien de pareil ici: le père a marié ses filles, en donnant une servante à chacune.

Or dit l'écriture, Jacob aimait Rachel plus que Lia, et il servit Laban sept années encore. Parce que dès l'abord il l'avait aimée à cause

1. Il semble que l'orateur ait été trompé par sa mémoire, lorsqu'il dit que Laban ne donna Rachel à Jacob qu'après les sept autres années de service. Le texte hébreu, la Vulgate et les Septante, portent que Rachel fut donnée pour épouse à Jacob sept jours après sa soeur Lia, à la condition qu'il servirait son beau-père pendant encore sept ans.

370 de sa beauté et parce qu'il avait eu de la peine à obtenir l'objet de ses souhaits, il l'aima plus que Lia, car l'écriture parle de sa beauté qui avait excité l'amour de Jacob. Considérez maintenant ici l’ineffable bonté du souverain Maître, et comment il accomplit peu à peu ce qu'il a promis. Celui qui avait dit: je serai avec toi et te garderai dans tout ton voyage (Gen. XXVIII, 15), et encore: je l'augmenterai et je te multiplierai,c'est lui qui a gouverné tout cela. Et afin de l'apprendre, écoutez la divine écriture elle-même, qui nous ledit clairement: Le Seigneur Dieu, voyant que Jacob avait de l'aversion pour Lia, ouvrit son sein, tandis que Rachel demeurait stérile. Lia conçut, et enfanta un fils à Jacob. (31-32.) Considérez la sagesse de l'action divine. Parce que l'une attirait par sa beauté l'amour de son époux et que celle qui en était privée paraissait l'objet de son aversion, Dieu rend féconde celle-ci et stérile sa sueur, gouvernant tout par sa bonté , afin que Lia eût quelque consolation , par les enfants qui naissaient d'elle, attirant ainsi l'amour de son mari, et afin que Rachel ne s'élevât pas contre sa sueur , à cause de sa beauté et de ses attraits. Dieu ouvrit son sein. Apprenez de là, mon bien-aimé, que l'Auteur de toutes choses les gouverne toutes; qu'il donne seul la fécondité, qui ne peut se produire sans le secours d'en-haut. L'écriture dit que Dieu ouvrit son sein, afin que nous sachions que le Maître souverain voulut lui donner la fécondité pour adoucir son chagrin , car c'est lui qui forme l'enfant dans le sein de sa mère, c'est lui qui donne la vie: comme David l'exprime en disant: Vous m'avez accueilli dès le ventre de ma mère. (Ps. CXXXVIII,13.) Et considérez comment la divine écriture vous montre l'Auteur de la nature produisant à la fois deux effets de sa puissance, ouvrant le sein de Lia et tenant fermé celui de Rachel. Car maître de la nature, il fait tout avec bonté. Lia conçut et enfanta un fils à Jacob, et elle l'appela Ruben, en disant: Parce que le Seigneur a regardé mon abaissement, mon mari m'aimera désormais. (32.) Considérez la reconnaissance de cette femme. Le souverain Maître, dit-elle, a regardé mon abaissement et m'a donné un fils, afin que je puisse être aimée à cause de lui. Et considérez aussi comment ce Dieu bon est jaloux de sa gloire, et comment il est libéral et magnifique, voulant à la fois accroître la race du juste et faire que Lia soit aimée de Jacob plus qu'elle ne l'était.

Elle conçut de nouveau et donna un second fils à Jacob, et dit : le Seigneur a entendu que je ne suis pas aimée et il m'a donné un autre fils, et elle l'appela Siméon. (33.) Examinez comment elle rend grâce à Dieu pour chacun de ses enfants et se montre reconnaissante de ses bienfaits le Seigneur, dit-elle, a entendu que je ne suis pas aimée et il m'a donné un autre fils. Et c'est pour cela qu'elle l'appela Siméon.

4. Comprenez-vous qu'elle ne donne pas des noms à ses enfants sans motif ni à l'aventure? Elle appelle celui-ci Siméon, parce que le Seigneur l'a entendue, car ce nom signifie en hébreu : a été entendu : Elle conçut encore et enfanta un fils, et elle dit : Maintenant mon mari sera de mon côté, car je lui ai donné trois fils, et elle appela celui-ci Lévi. (34.) Elle semble vouloir dire que la naissance des deux premiers n'avait pas suffi pour attirer son mari vers elle, mais que l'inclination de celui-ci était encore pour Rachel ; c'est pourquoi elle dit Maintenant more mari sera de mon côté. Sans doute la naissance de ce troisième fils me vaudra son affection, car je lui ai enfanté trois fils. Elle conçut encore et enfanta un fils, et elle dit : Maintenant encore je glorifierai le Seigneur; c'est pourquoi elle, lui donna le nom de Juda. (35.) Que veulent dire ces mots: Je glorifierai le Seigneur? Ils signifient ici : Je lui rendrai grâces, je publierai ses louanges, parce qu'il m'a donné un quatrième fils, et m'a accordé un si grand bienfait. La beauté qui me manquait pour gagner l'amour de mon mari, la naissance des enfants dont m'a gratifiée la bonté de Dieu y a suppléé. Il a dissipé l'excès de mon abattement, en consolant celle qui était un objet d'aversion à cause de sa laideur, et a reporté sur ma sueur l'aversion de Jacob : Ayant enfanté Juda, dit le texte, elle cessa d'enfanter. (35.) Mais Rachel voyant qu'elle-même ne donnait point d'enfant à Jacob porta envie à sa soeur et dit à Jacob; Donne-moi des enfants, sinon je mourrai. (XXX, 1.)

C'est bien là une demande irréfléchie et digne d'une femme, digne d'une âme que la jalousie assiége : Donne-moi des enfants. Ne sais-tu pas que ce n'est pas lui, mais le Seigneur Dieu qui en a fait naître à Lia? Voyant qu'elle n'était point aimée, il a ouvert son sein. Pourquoi donc demander à ton mari ce qui est au-dessus des forces de la nature? Pourquoi, (371), oubliant le Maître de la nature , accuser ton mari qui n'y peut rien? Donne-moi des enfants, sinon je mourrai. Mal affreux de la jalousie, qui dégénère en démence, comme il arrive à Rachel ! Voyant la troupe d'enfants qui était née de sa sueur et réfléchissant à sas solitude, elle ne supporte point cette affliction et ne peut réprimer la préoccupation qui la trouble, mais prononce ces paroles pleines de folie: Donne-moi des enfants, sinon je mourrai. Elle devait savoir l'amour de son mari pour elle, et penser que ce n'était point par sa volonté que Lia avait été si féconde et elle-même stérile, quand elle dit : Donne-moi des enfants. Puis, pour effrayer Jacob, elle ajoute: Sinon je mourrai. Et que fit le pieux Jacob? Il s'irrita de ces paroles, dit l'Ecriture, et lui répondit: Suis-je donc l'égal de Dieu , qui a refusé un fruit cites entrailles? (XXX, 2.) Quoi, dit-il, tu oublies le Maître de la nature et tu t'en prends à moi ! C'est lui qui a refusé un fruit à tes entrailles. Pourquoi ne pas lui adresser tes demandes, à lui qui peut te rendre féconde? Apprends-le donc c'est lui qui t'a rendue stérile et qui a donné à ta soeur cette riche fécondité. Ne me demande donc pas ce que je ne puis accomplir, et dont je rie suis point le maître. Si cela dépendait de moi, je t'aurais toujours préférée à ta soeur, puisque je te portais dès l'abord un plus grand amour. Mais puisque, quelque tendresse que j'aie pour toi, je ne puis te satisfaire, invoque celui qui est l'auteur de ta stérilité et qui peut y mettre fin.

Voyez les saines pensées de ce juste et comment, même dans la colère que lui causent les paroles de Rachel, il lui fait une réponse pleine de sagesse, l'instruisant de l'exacte vérité et lui révélant clairement la cause de sa tristesse, afin qu'elle n'oublie plus le souverain Maître pour demander à un autre ce que seul il peut donner. Apprenant donc que c'est Dieu qui lui refuse des enfants et voyant que sa soeur est fière des siens, elle se procure quelque consolation et dit à Jacob: puisque tu m'as appris que ce n'est point par ta faute que je demeure stérile, prends ma servante pour femme afin que je trouve une faible consolation en tenant pour miens les enfants que tu auras d'elle. Et elle lui donna pour femme Balla, sa servante; Balla conçut de lui et enfanta un fils à Jacob; et Rachel dit: Dieu a prononcé son jugement, il a entendu ma voix et m'a donné un fils. C'est pourquoi elle lui donna le nom de Dan. (Gen. XXX, 4-6.) Elle a donc trouvé une légère consolation dans l'enfantement de sa servante: et à cause de cela elle donne ce nom à l'enfant et rend grâces au souverain Maître pour sa naissance. Balla eut encore un enfant de Jacob, et Rachel dit: Dieu m'a secourue, et je suis devenue l'égale de ma soeur; je ne suis plus abattue; et elle appela l'enfant Nephthalie. (7-8.) Elle vit bien par là que Jacob n'était point l'auteur de sa stérilité. Elle élève ses enfants comme les siens et leur donne leurs noms; son imagination lui fait trouver là une consolation bien grande. Or Lia, voyant qu'elle-même avait cessé d'enfanter, donna aussi pour femme à Jacob Zelpha, sa servante; celle-ci conçut et enfanta un fils, et Lia dit: Oh ! bonheur (9-11), c'est-à-dire j'ai réussi dans mon dessein. Et elle l'appela Gad.(11.) Elle le nomme ainsi parce qu'elle a obtenu l'objet de ses voeux. Zelpha conçut encore, et enfanta un autre fils; et Lia dit: Je suis heureuse, parce que les femmes m'estimeront heureuse; et elle appela l'enfant Aser. (12-13.)

5. Vous venez de voir comment Lia aussi s'approprie les enfants de la servante, cominen1elle se dit heureuse et réputée heureuse à cause de leur naissance. Mais considérez maintenant la suite, afin d'apprendre comment la passion de la jalousie se reportait de l'une sur l'autre et tourmentait alternativement, tantôt Rachel, tantôt Lia: Ruben étant sorti dans la campagne, au temps de la moisson du froment, trouva des pommes de mandragores et les apporta d sa mère. Et Rachel dit à Lia, : Donne-moi des mandragores de ton fils. Lia lui répondit N'est-ce pas assez de m'avoir pris mon mari, sans avoir encore les mandragores de mon fils? (XXIX, 14-15.) Voyez-vous comment la passion de l'âme se manifeste par les paroles : N'est-ce pas assez de m'avoir pris non mari, sans avoir encore les mandragores de mon fils?Rachel lui dit: Ce n'est pas cela: Qu'il dorme avec toi cette nuit en échange des mandragores de ton fils. (15.) Donne-moi des mandragores et garde aujourd'hui mon mari avec toi. Voyez comment ce texte manifeste l'affection de Jacob pour Rachel. Si, après que Lia lui adonné tant d'enfants, son affection s'attachait encore à Rachel, comment, si elle n'eût pas été féconde, Lia eût-elle pu supporter de voir son mari s'attacher toujours à Rachel ? Or celle-ci ayant pleine puissance sur son mari, le laisse pour (372) ces fruits, en disant : qu'il dorme avec toi cette nuit, en échange des mandragores. Satisfais le désir que j'ai de ces mandragores.et prends mon mari. Au retour de Jacob, Lia sortit à sa rencontre et lui dit : Tu viendras aujourd'hui avec moi; j'ai acheté cet avantage au prix des mandragores de mon fils. Et il dormit cette nuit avec elle. Et Dieu exauça Lia, qui conçut et enfanta son cinquième fils. Et Lia dit Dieu m'a donné mon salaire pour avoir, donné ma servante à mon mari. Et elle appela son fils Issachar, c'est-à-dire salaire. (16-18.) Dieu, dit le texte, exauça Lia, parce qu'il l'avait vue très affligée et moins considérée que sa soeur. Dieu l'exauça; elle eut un fils et dit: j'ai obtenu mon salaire pour avoir donné ma servante à mon mari. Et elle l'appela Issachar. Et Lia conçut encore et elle enfanta un sixième fils et dit : Dieu m'a fait un présent magnifique. Maintenant je serai l'objet du choix de mon mari, car je lui ai enfanté six fils. Et elle appela celui-ci Zabulon. (19-20.) Désormais, dit-elle, moi aussi je serai l'objet de l'amour de mon mari, car j'ai enfanté six fils. C'est pour cela qu'elle appela ce dernier Zabulon. Elle enfanta aussi une fille qu'elle appela Dina. Et Dieu se souvint de Rachel; il l'exauça et ouvrit son sein. Elle conçut et enfanta un fils à Jacob.

Rachel dit alors: Dieu a fait disparaître mon opprobre: et elle l'appela Joseph, en disant : Dieu me donne un autre fils. (21-24.) Dieu, dit-elle, a fait disparaître mon opprobre : il a mis fin à ma stérilité, il m'a rendue féconde et m'a délivrée de la honte.

Et elle l'appela Joseph en disant : Dieu me donne un autre fils. Voyez-vous comment les promesses de Dieu se sont peu à peu accomplies? Quelle troupe d'enfants a maintenant ce juste, parla providence de Dieu envers lui ! Après qu'il a montré la grandeur de sa persévérance, en acceptant quatorze années de servitude, le Dieu de toutes choses le récompensa de sa piété, en multipliant sa fortune à tel point qu'il devint l'objet de l'envie, comme nous l'apprendrons par la suite des discours que j'ai dessein de vous adresser.

6. Mais, afin de ne pas fatiguer votre charité, en nous étendant aujourd'hui trop longuement, nous réserverons, s'il vous plaît, pour un autre discours le reste de ce récit, et nous terminerons là celui-ci, en exhortant votre charité à se souvenir de nos paroles et à imiter avec zèle la vertu des anciens ; à marier vos fils et vos filles comme eux, à appeler, comme eux, par votre propre vertu la bénédiction de Dieu sur vous.

En effet, si Dieu nous chérit, quand nous serions sur une terre étrangère, quand nous serions privés de tout, quand nous ne serions connus de personne, nous atteindrons le comble de la gloire; car rien n'est plus heureux que l'homme soutenu par la main divine. C'est favorisé par cette assistance que l'heureux Jacob est monté peu à peu jusqu'à cette élévation, qui l'a rendu un objet d'envie pour ceux qui l'avaient accueilli. Efforçons-nous d'obtenir de Dieu le même amour, afin de mériter son assistance; n'ayons point recours aux puissances humaines, et ne poursuivons pas un tel patronage, car rien n'est moins solide, comme l'expérience de la vie suffit pour nous l'apprendre. Nous voyons, en effet, chaque jour de rapides changements : celui qui se trouvait tout à l'heure au comble de la prospérité est entraîné subitement au dernier terme de l'infortune, et se voit souvent traîné devant les juges. Quelle folie donc de poursuivre le patronage de ceux dont l'avenir est si incertain, quand nous ne pouvons rien assurer touchant notre propre sort ! Eloignons-nous donc de ces grandeurs humaines, nous souvenant de cette parole du prophète : Celui-là est maudit qui met sa confiance dans l'homme. (Jér. XVII, 5.) Vous le voyez, il n'est pas seulement insensé, il est maudit, parce qu'il délaisse le Maître de toutes choses, et recourt à celui qui n'est qu'un serviteur comme lui et qui ne saurait se suffire à lui-même.

Evitons cette malédiction, je vous en conjure, et plaçons désormais toute notre espérance en Dieu. Celle-là est solide et inébranlable; elle n'est point sujette au changement comme celle que l'on a dans les hommes. Ou la mort, en effet, a mis fin au pouvoir du protecteur et laissé dépourvus et délaissés ceux qui recouraient à lui; ou bien des changements accomplis avant la mort ont rendu impuissants le protecteur et le protégé.

La vie est pleine de pareils exemples. Ils sont donc inexcusables ceux qui, après une telle expérience, cherchent encore à s'abriter sous une protection humaine ,. et souvent pour endurer mille maux de ceux même qui paraissent être leurs protecteurs. Car tel est l’excès de la méchanceté humaine, que souvent les courtisans sont payés par des outrages. Mais le Dieu de l'univers en agit tout autrement: il est notre bienfaiteur, en tout, à nous qui connaissons ses bienfaits; il nous (373) accorde sa protection sans égard à notre ingratitude, mais pour rester fidèle à sa propre bonté. Qu'il l'accorde à chacun de nous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soient, au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

CINQUANTE-SEPTIèME HOMéLIE. " Or, il arriva que, lorsque Auchel eut enfanté Joseph, Jacob dit à Laban : Laissez-moi aller, afin que je retourne dans mon pays et ma patrie. " (Gen. XXX, 25.)

ANALYSE.

1. L'Ecriture propose à notre imitation les exemples des saints. Rien de plus fort que la mansuétude. Explication des versets 25-33 du chapitre XXX. — 2. Explication de la suite du texte jusqu'au verset 9 du chapitre XXXI. — 3. Explication des versets 10-18. Dieu ne laisse pas sans secours ceux qui souffrent la calomnie. — 4. Explication des versets 19-26. Jacob s'enfuit de citez Laban. Soin que Dieu prend de ses serviteurs. — 5. Explication des versets 27-35. — 6. Explication des versets 36-40. L'orateur réprimande les pasteurs d'âmes négligents.

— 7. Explication des versets 41-44. — 8. Explication des versets 45-54. Exhortation.

1. La suite du discours d'hier doit être mise aujourd'hui sous les yeux de votre charité, afin qu'apprenant par ces paroles, à connaître et les tendres soins que Dieu a montrés envers Jacob et l'amour de ce juste pour Dieu, nous devenions les émules de sa vertu. Ce n'est pas en effet sans motif que la grâce du Saint-Esprit a fait écrire pour nous ces histoires, c'est afin de nous exciter à imiter avec zèle ces hommes vertueux. Car, lorsque nous avons appris à connaître la patience de l'un, la prudence de l'autre, les dispositions hospitalières d'un troisième et les nombreuses vertus de chacun d'eux; quand nous savons comment chacun s'est particulièrement illustré, nous sommes excités à avoir le même zèle: Allons donc, et, abordant aujourd'hui la suite de l'histoire de ce juste, achevons notre discours.

Or il arriva, dit l'Ecriture, que, lorsque Rachel eut enfanté Joseph, Jacob dit à Laban: Laissez-moi aller afin que je m'en retourne dans mon pays et ma patrie. Remettez-moi mes femmes et mes enfants, pour lesquels je vous ai servi. (XXX, 25-6.) Admirez la douceur et la modestie du juste; il voit clairement la faveur dont il est l'objet de la part de Dieu, et néanmoins il ne s'enorgueillit point contré Laban, mais il lui dit avec douceur: Laissez-moi aller, afin que je m'en retourne. Vraiment, rien n'est plus fort que la douceur, rien n'est plus puissant qu'elle. Considérez en effet comment, ayant prévenu Laban par sa douceur, il en obtint une réponse bienveillante. Laban, dit l'Ecriture, lui répondit : Si j'ai trouvé grâce devant vous, et je dois le penser, car Dieu m'a béni à cause de votre venue, déterminez la récompense que vous souhaitez de moi et je vous la donnerai. (XXX, 27-8.) le n'ignore pas, disait-il, que, par suite de votre présence, j'ai joui de la faveur de Dieu. Puis donc que j'éprouve de tels bienfaits par l'effet de votre présence, faites-moi connaître la récompense (374) que vous voudrez et je suis prêt à vous la donner. — Voyez ce que peut la douceur ! ne passons pas légèrement sur ces paroles; observez que le juste n'a pas demandé la récompense de ses travaux, qu'il n'en a pas même fait mention, il n'a dit que ceci : Remettez-moi mes femmes, et mes enfants, pour lesquels je vous ai servi, afin que je m'en retourne, et Laban, plein de respect pour la grande douceur de ce juste, lui dit : faites-moi connaître la récompense que vous désirez de moi, et je suis tout prêt à vous l'accorder.

Ses femmes et ses enfants n'étaient-ils pas avec lui? Pourquoi donc disait-il : Remettez-moi mes femmes et mes enfants? C'est qu'il rendait à son beau-père l'honneur qu'il lui devait; c'est qu'il montrait en toute chose la convenance de ses procédés, c'est qu'il voulait que cette séparation s'opérât avec la permission de Laban. Considérez donc comment, par ces paroles, Laban fut entraîné à lui promettre une récompense et à lui en remettre le choix. Et que fait ce juste? Voyez jusqu'où il pousse la douceur et comment il évite de devenir, à cette occasion, onéreux et incommode pour Laban. Comment? Il le prend de nouveau à témoin de sa loyauté et de l'affection qu'il lui a montrée tout le temps qu'il l'a servi. Vous savez, lui dit- il, comment je vous ai servi et ce qu'étaient vos troupeaux entre mes mains. Car je les ai trouvés peu nombreux, et ils se sont multipliés grandement, et le Seigneur vous a béni à mon arrivée; maintenant ne me ferai-je pas aussi une maison? (XXX, 29, 30.) Je vous prends vous-même à témoin de mes travaux. Vous savez quelle affection je vous ai montrée en tout et comment, ayant reçu de faibles troupeaux, mes soins et mes veilles vous en ont fait des troupeaux nombreux. Montrant ensuite sa piété, il ajoute: Le Seigneur vous a béni à mon arrivée; maintenant ne me ferai-je pas aussi une maison ? Vous savez vous-même que c'est depuis mon arrivée chez vous que la grâce d'en-haut a donné à votre richesse ces grands accroissements. Maintenant donc, puisque je vous ai montré en tout mon entière affection, durant le temps de mon service, et que l'assistance de Dieu est manifeste; il est juste que je me fasse une maison. Et que veut-il dire par ces mots : Se faire une maison? Il entend: vivre désormais dans l'indépendance et la liberté, et prendre soin d'une maison qui lui appartienne. Et alors Laban lui dit: Que vous donnerai-je ? (Ibid. 31.) Que souhaitez-vous recevoir de moi? parlez, car je le reconnais et je ne voudrais pas le nier, tout ce que j'ai reçu de Dieu, toutes les bénédictions dont il m'a comblé, c'est à votre présence que je les dois. Jacob lui répondit : Vous ne me donnerez rien, et si vous faites ce que je vais dire, je paîtrai encore vos troupeaux. Je ne veux rien recevoir de vous à titre de salaire , mais j'accepte seulement ce que je vais dire, et je paîtrai encore vos trou. peaux. Ce que je veux, le voici: Considérez le juste, parce qu'il a confiance dans la protection de Dieu, voici la proposition qu'il fait à Laban: Que vos troupeaux, dit-il, passent aujourd'hui devant vous, mettez à part toutes les brebis à toisons noirâtres, et tout ce qui est mêlé de blanc et tacheté parmi les chèvres sera ma récompense. Et ma justice se manifestera dans la suite parce que ma récompense sera facile d discerner. Tout ce qui ne sera pas tacheté et mêlé de blanc parmi les chèvres, et noirâtre parmi les agneaux , sera reconnu vous appartenir. (Ibid. 32, 33.)

2. Remarquez la prudence du juste; con. fiant dans la protection d'en-haut, il pose lui. même des conditions qui, selon l'ordre de la nature, devaient rendre, sinon impossible, du moins très-difficile, sa juste rémunération; la couleur variée se rencontre en effet très-rarement dans les agneaux qui viennent de naître, et néanmoins Jacob ne demande pour lui que ceux-là ; aussi Laban s'empresse-t-il d'acquiescer a sa demande, et il lui dit: Qu'il soit fait conformément à votre parole. Et il sépara en ce jour les boucs tachetés et mêlés de blanc , et les chèvres tachetées et mêlées de blanc, et tout ce qui était blanc parmi eux, et tout ce qui était, de toison noire, et il remit aux mains de ses fils cette part, et il mit une distance de trois jours entre ces troupeaux il ceux de Jacob. (XXX, 34-36.) Il divisa, dit l'Ecriture, ses troupeaux suivant la proposition de Jacob, et les remit à ses fils. Et Jacob paissait les troupeaux de Laban qui restaient, c'est-à-dire ceux dont la toison n'était point de couleur mêlée.

Tout cela s'est fait afin que le juste apprît par l’événement le grand soin que Dieu avait de lui, et que Laban vît de quelle assistance d'en-haut jouissait Jacob. Jacob, dit le texte, prit des baguettes de styrax, d'amandier et de platane encore vertes; il en enleva une partie de l'écorce verte, de manière que les endroits d'où l'écorce avait été enlevée parurent (375) blancs et les autres demeurèrent verts. Ainsi ces baguettes devinrent de couleur variée. Et il plaça les baguettes ainsi écorcées, dans les. canaux des abreuvoirs, afin que les brebis, quand elles iraient s'abreuver, les eussent devant les yeux en buvant, et conçussent des petits de couleur analogue. Elles conçurent effectivement ainsi, et mirent bas des petits à toison mêlée de blanc, variée et tachetée de couleur de cendre. (XXX, 37-39.) Voilà ce que fit le juste, non de son propre mouvement, mais par la grâce d'en-haut qui inspirait sa pensée. Car cela ne se faisait point selon l'ordre de la nature, mais c'était quelque chose de miraculeux et qui dépassait l'ordre naturel. Et il partagea les agneaux, et il plaça devant les brebis un bélier à toison mêlée de blanc, et tous les agneaux de couleur mélangée , et il mit à part son troupeau, et ne le mêla point avec les brebis de Laban. (XXX, 40.) Lorsque désormais des agneaux de cette sorte naissaient, il les ajoutait à son troupeau; il les mit à part, et il eut un troupeau séparé. Et il arriva qu'au temps où les brebis concevaient, Jacob plaça ces baguettes devant elles, pour qu'elles conçussent des petits de couleur analogue. Et quand elles mettaient bas, il ne plaçait plus les baguettes. Ce qui ne portait point de marque était à Laban, et ce qui en portait à Jacob, et il s'enrichit fort grandement. (XXX, 41-43.) Pourquoi cette expression redoublée ? pour montrer sa grande richesse, parce qu'il ne s'enrichit pas grandement, mais fort grandement. Car, dit le texte, il eut des troupeaux nombreux, et des boeufs, et des serviteurs, et des servantes. (43.)

Mais considérez encore l'envie qui naît de là contre lui. Laban entendit les discours de ses fils qui disaient : Jacob a pris toute la richesse de notre père, et c'est du bien de notre père qu'il s'est ainsi élevé. (XXX, 1.) Voyez comment la jalousie les a conduits à l'ingratitude, et lion lias seulement eux, mais Laban lui-même. Jacob, dit l'Ecriture, vit le visage de Laban, et voilà qu'il n'était point envers lui comme la veille et l'avant-veille. (2.) Les paroles de ses enfants avaient agité son âme, et lui faisaient oublier ce qu'il avait auparavant dit à Jacob, Le Seigneur m'a béni à cause de votre venue. Il avait rendu grâces au souverain Maître, parce qu'il avait fait croître sa richesse à cause de la présence du juste; et maintenant les propos doses fils ont changé son coeur; l'envie s'est allumée en lui, et apparemment parce qu'il a vu le juste dans une grande abondance, il ne veut plusse montrer pour lui tel qu'auparavant. Jacob, dit l’Ecriture, vit le visage de Laban, et voilà qu'il n'était point envers lui comme là veille et l'avant-veille. Voyez-vous la douceur du juste, et l'ingratitude de ses beaux-frères? ne sachant contenir leur jalousie, ils ont troublé l'esprit de leur père. Considérez maintenant l'ineffable bonté de Dieu , et de quelle condescendance il use, quand il voit que nous faisons ce qui dépend de nous.

Voyant en effet le juste exposé à leur envie, il dit à Jacob : Retourne dans le pays de ton père, et dans ta famille, et je serai avec toi. (4 .) C'est assez demeurer sur la terre étrangère. Ce que je t'avais promis en te disant : Je te ramènerai dans ton pays, je vais maintenant l'accomplir. Retourne donc saris rien craindre, car je serai avec toi. Afin que le juste n'hésitât pas à faire ce voyage, mais se mît hardiment en chemin vers sa patrie, il lui dit : Je serai avec toi, moi qui jusqu'à présent ai gouverné tes affaires, qui ai fuit croître ta famille, c'est moi qui, dans la suite encore serai avec toi. Le juste ayant entendu ces paroles de Dieu, ne tarda point, mais se prépara aussitôt à lui obéir. Il envoya, dit l'Ecriture, Rachel et Lia clans la plaine où il faisait paître ses troupeaux (1) et leur dit.

— Il veut faire connaître il ses femmes le voyage qu'il a résolu, et leur communiquer l'ordre de Dieu, ainsi que la jalousie de leur père contre lui. — Il leur dit : Je vois que le visage de votre père n'est point envers moi comme hier et avant-hier. Mais le Dieu de mon père était avec moi. Vous savez vous-mêmes que j'ai servi votre père de tout mon pouvoir. Votre père a même usé envers moi de tromperie; il a changé ma récompense en dix agneaux, mais Dieu ne lui a point permis de me faire du mal. Quand il nie disait : Les animaux de couleur mêlée seront votre récompense, tous ceux qui naissaient étaient variés; et quand il me disait : les animaux blancs seront votre récompense, tous ceux que mettaient bas les brebis étaient blancs, et Dieu a enlevé le bétail de votre père et me l'a donné. (5-9.)

3. Voyez comme il les instruit de l'ingratitude de leur père à son égard, et du dévouement

1. Telle est la seule traduction possible de la leçon suivie par l'auteur ; mais l'hébreu, la vulgate et les autres textes portent : Il a dix fois changé ce que je devais avoir pour récompense ; ce qui offre un sens beaucoup plus clair et beaucoup plus satisfaisant. 376 que lui-même lui a montré tandis qu'il le servait. Vous savez, leur dit-il, que j'ai servi votre père de tout mon pouvoir. Et il leur fait bien comprendre le soin manifeste que Dieu a eu de lui, leur montrant que c'est le secours d'en-haut qui a tout conduit et fait passer entre ses mains l'abondante richesse de Laban. C'est Dieu, leur dit-il, qui a enlevé le bétail de votre père et me l'a donné. Et il est arrivé qu'au temps où les brebis concevaient j'ai vu en songe des boucs et des béliers mêlés de blanc, de couleur variée et tachetés de couleurs de cendre qui couvraient les brebis et les chèvres. Et l'ange de Dieu m'a dit dans mon sommeil Jacob. Et j'ai répondu : Que me voulez-vous? Et il m'a dit : Lève les yeux, et vois ces boîtes et ces béliers mêlés de blanc, de couleur variée et tachetés de couleur de cendre, qui couvrent les brebis et les chèvres. Car j'ai vu tout ce que Laban t'a fait. (9-12.)

Vous voyez que c'était la force d'en-haut qui avait tout fait et qui récompensait le juste de ses travaux. Lorsque Laban devient ingrat envers Jacob, le Maître libéral récompense magnifiquement ce juste : J'ai vu, dit-il, tout ce que Laban. t'a fait. Nous apprenons de là que, si nous supportons avec modération et douceur l'injustice, nous recevons d'en-haut une protection plus grande et plus libérale : Ne résistons donc pas à ceux qui veulent nous nuire, mais supportons tout avec courage, sachant que le Maître de tout ne nous oubliera pas, pourvu que nous-mêmes nous montrions notre gratitude et notre bienveillance. C'est à moi qu'appartient la vengeance, et je l'accomplirai, dit le Seigneur. (Rom. XII, 19, et Deut. XXXII, 35.) C'est pour cela que Jacob disait : Dieu ne lui a point permis de me faire tort; parce qu'il a voulu me priver de la récompense de mes travaux. Le souverain Maître a montré si largement sa bonté envers nous, u'il a fait passer chez nous toute la richesse de Laban. Dieu a vu que j'avais accompli mon service avec dévouement et que Laban ne s'était pas conduit envers moi comme il convenait, et c'est pourquoi il a manifesté sa faveur pour moi d'une manière si éclatante. Je ne parle pas ainsi sans motif, témérairement et à l'aventure, j'ai Dieu pour témoin de ce que m'a fait votre père. Car j'ai vu, dit-il, tout ce que Laban t'a fait; il ne t'a pas seulement privé de ta récompense, mais il change de dispositions à ton égard; ses sentiments se sont altérés : Je suis ton Dieu, celui que tu as vu dans Béthel, où tu m'as consacré, en l’oignant d'huile une colonne. (XXXI, 13, 16,19.) Dieu veut lui rappeler la mémoire de ce qu'il lui a promis, en lui disant : Je te multiplierai; et je te gardé pour te ramener dans ton pays. (Gen. XXVIII, 14, 15.) Moi donc que tu as vu et qui t'ai fait des promesses, aujourd'hui que le temps est venu, j'exécute ce que je t'ai promis et je t'ordonne de t'en retourner sans alarme. Car je serai avec toi. Je suis le Dieu que tu as vu au lieu où tu as oint la colonne, et où tu m'as fait un voeu. II le fait souvenir de son vœu et de la promesse qu'il lui a faite. Et quel était ce voeu? Le voici : De ce que vous me donnerez, je vous payerai la dîme. (Gen. XXVII, 20, 22.) Ce voeu que Jacob avait fait lorsqu'il voyageait en fugitif et dénué de tout, Dieu le lui rappelle et dit : Lorsque je t'ai apparu tu m'as fait un vœu en disant: De ce que vous me donnerez, je vous payerai la dîme; par ce vœu et cette promesse, tu as confessé à l'avance mon souverain pouvoir; tu as entrevu par les yeux de la foi ton abondance future; maintenant donc que ce que j'ai , dit s'accomplit, le temps est venu pour toi d'accomplir aussi ton voeu. Retourne donc; lève-toi et sors de ce pays pour revenir dans la terre de ta naissance, et je serai avec toi. Je t'accompagnerai partout, je rendrai ton voyage facile, et personne ne te nuira, parce que ma droite s'étendra partout sur toi pour te protéger, Rachel et Lia, ayant entendu ce discours, lui dirent : Avons-nous notre lot dans l'héritage et dans la maison de notre père; ?n'avons-nous pas été traitées par lui comme des étrangères? Car il nous a vendues et il a mangé notre prix. Et toute la richesse et tout l'honneur que Dieu a enlevés à notre père, il te les a donnés, Maintenant, fais tout ce que Dieu t'a dit. (Gen. XXXI, 14, 16.) Voyez-les suivre la volonté de Dieu et produire un raisonnement sans réplique : n'est-il pas vrai que nous n'avons plus rien de commun avec notre père? il nous a données pour ton. jours.

Et la richesse et l'honneur que Dieu lui a enlevés et t'a donnés nous appartiendront à nous et à nos enfants. Ne tarde donc point, né diffère pas, mais accomplis ce que Dieu t'a prescrit. Maintenant donc fais tout ce que le Seigneur t'a dit. Jacob ayant entendu ces mots, se leva, prit ses femmes et ses enfants, les fit monter sur des chameaux et emmena tout (377) ce qui lui appartenait et l'équipage qu'il s'était procuré en Mésopotamie et tout ce qui était à lui, pour s'en retourner vers Isaac son père.

(16-18.)

4. Examinez la force d'âme de ce juste et comment, mettant de côté toute crainte et toute alarme, il obéit à l'ordre du souverain Maître. Car, lorsqu'il a vu que les sentiments de Laban étaient mauvais, il ne s'est plus préoccupé de l'interroger comme auparavant, mais d'accomplir l'ordre du souverain Maître, et, prenant ses femmes et ses enfants, il s'est mis en route. Laban, dit l'Ecriture, était allé tondre ses brebis. Et Rachel déroba les idoles de son père. (XXXI, 18.) Ce n'est point sans raison que ces mots sont ajoutés, mais afin que nous sachions comment elles tenaient encore à la coutume de leur père, et montraient une grande vénération pour les idoles. Comprenez cette passion de Rachel qui n'enlève de chez son père rien autre chose que les idoles, et cela à l'insu de son mari, car il ne le lui eût point permis. Jacob, dit l'Ecriture, se cacha de Laban le Syrien (1), et ne lui fit point connaître qu'il s'enfuyait. il s'enfuit avec tout ce qu'il possédait et passa le fleuve, et se hâtait d'arriver aux monts de Galaad. (20-21.) Admirez ici encore la providence de Dieu, qui jusqu'à ce que ce juste fût bien éloigné, n'a point permis que le départ de Jacob vînt à la connaissance de Laban. Trois jours s'étant passés, dit le texte, Laban en eut connaissance. Et prenant avec lui tous ses frères, il le poursuivit durant sept jours et l'atteignit dans les monts de Galaad. (22-23.)

Voyez encore le soin ineffable que Dieu prend de Jacob. Il lui a dit : Retourne dans ton pays, et je serai avec toi, et maintenant il lui montre une providence spéciale. Sachant que Laban poursuit ce juste avec une grande indignation et veut faire justice de cette retraite furtive, il se manifeste à Laban, la nuit, pendant son sommeil. Dieu, dit l'Ecriture, vint à Laban le Syrien, durant la nuit, et lui dit. Voyez la condescendance de Dieu, et comment, par le soin qu'il prend de ce juste, il s'adresse à Laban, afin de jeter la terreur en son âme et de le détourner de ses projets contre Jacob. Garde-toi de tenir jamais à Jacob des discours mauvais. (Ibid.) La bonté du souverain Maître est bien grande. Comme il a vu qu'il courait au combat et voulait s'élever contre ce juste, il l'arrache en quelque sorte à sa résolution par

1. C'est-à-dire de Mésopotamie, la Syrie des eaux.

cette parole: Garde-toi de tenir jamais à Jacob des discours mauvais. Ne tente pas, même en paroles, d'affliger Jacob, mais veille sur toi, contiens ta coupable impétuosité, apaise son coeur, réprime tes sentiments de colère, et abstiens-toi de l'affliger, même en paroles. Considérez donc l'amour de Dieu pour l'homme.

Il n'a point ordonné à Laban de s'en retourner chez lui;

il lui a seulement prescrit de ne rien dire à ce juste de pénible et de haineux. Pourquoi et dans quel but ? afin que ce juste apprît par les effets et les actes de quelle tendresse il était jugé digne de la part de Dieu. Si en effet Laban fût retourné, comment Jacob et ses femmes eussent-ils connu ce fait? Laban lui permet de s'éloigner, après avoir confessé de sa propre bouche ce que Dieu lui a dit, afin que le juste ait une plus grande ardeur pour son voyage et une confiance plus ferme ; et que ses femmes, en apprenant quelle tendresse Dieu accorde en tout à Jacob, soient enlevées à l'erreur de leur père, imitent avec zèle le juste, et soient suffisamment instruites de la connaissance de Dieu. Car les discours de Jacob étaient moins persuasifs pour elles que ceux de Laban, encore plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie.

En effet les témoignages des incrédules et des ennemis de la religion ont toujours bien plus de force pour en faire reconnaître la vérité. Et c'est l'oeuvre de la sagesse industrieuse de Dieu, quand il fait, des ennemis de la vérité, les témoins de la vérité, et que leur propre bouche devient l'auxiliaire de notre cause.

Laban atteignit Jacob. Jacob dressa sa tente dans la montagne, et Laban plaça ses frères dans les monts de Galaad. Et Laban dit à Jacob : pourquoi avez-vous fait cela ? (XXXI, 25-26.) Considérez comme l'ordre de Dieu a calmé l'ardeur de sa colère et mis un frein à son coeur. C'est pour cela qu'il lui parle avec une grande douceur, lui faisant presque des excuses et lui témoignant une tendresse paternelle. Car, lorsque nous sommes favorisés par la Providence, non-seulement nous pouvons éviter les machinations des méchants, mais les bêtes féroces elles-mêmes, si nous en rencontrons ne peuvent nous nuire. En effet le Maître de toutes choses, montrant sa puissance souveraine, transforme la nature des animaux féroces et leur donne la douceur des brebis; non qu'il leur ôte leur humeur farouche, ruais, en les laissant à leur propre nature, (378) il les fait agir comme des brebis. Et ceci on peut le voir, non dans les bêtes féroces seulement, mais dans les éléments eux-mêmes.

Lorsqu'il le veut les éléments se dépouillent de leurs propriétés et le feu n'a plus les effets du feu. On peut l'apprendre par l'histoire des trois enfants et de Daniel. Celui-ci, environné de lions, n'éprouve pas plus de mal que s'il était entouré de brebis, parce que la volonté d'en-haut contient leur naturel féroce. Ces animaux demeurèrent sans témoigner leur cruauté, comme les faits le prouvèrent à ceux qui étaient plus féroces que des animaux sans raison.

5. Et cela s'est fait pour flétrir davantage ceux qui, honorés du don de la raison, ont dépassé des brutes en cruauté.

Ils ont appris par l'événement que la providence du souverain Maître a fait respecter le juste par les animaux féroces, qui n'ont pas osé le toucher; tandis qu'eux-mêmes étaient pour lui pire que ces animaux. Et ils n'ont pu penser que c'était un simple caprice, en voyant ce qui arrivait aux hommes jetés depuis dans la fosse; ils ont vu que si, à l'égard du juste, les lions avaient imité la douceur des brebis et dissimulé leur naturel, ils montraient leur férocité envers ceux qu'on y jeta ensuite. De même, dans la fournaise ardente. Les trois Hébreux qui s'y trouvèrent au milieu du feu furent respectés par cet élément dont l'activité était suspendue et comme entravée , en sorte qu'il laissait intacts les corps de ces enfants et n'osait toucher même à leurs cheveux, comme s'il eût reçu défense de laisser voir son action naturelle;

et cependant il dévora ceux qui étaient hors de la fournaise, montrant par ces deux effets la puissance infinie de Dieu, en épargnant ceux qu'il enveloppait et atteignant les autres. Ainsi, lorsque nous sommes soutenus par la force d'en-haut, non-seulement nous échappons aux embûches de ceux qui nous veulent nuire, mais, quand nous tomberions entre les griffes de bêtes féroces, nous n'éprouverions point de mal. Car la main de Dieu a une force supérieure à tout; elle nous environne d'une défense assurée et nous rend invincibles, comme il arriva à ce juste.

En effet, Laban, qui souhaitait avec tant de passion d'atteindre Jacob et de tirer vengeance du départ de cette famille, non-seulement ne lui adresse pas une parole rude et haineuse, mais s'entretient avec lui comme un père avec son enfant et lui tient un discours plein de douceur, en lui disant: Pourquoi agir ainsi? Pourquoi vous enfuir secrètement? (XXXI, 26-27.) — Considérez quel changement, et cour ment celui qui avait la fureur d'une bête sauvage imite la douceur des brebis. — Pourquoi vous enfuir secrètement, me dépouiller, m'enlever mes filles comme des captives conquises par l'épée. (26.

) Pourquoi, lui dit-il, agir ainsi? quelle a été votre pensée?

pourquoi ce départ furtif ? Car si vous m'en aviez informé, je vous aurais escorté avec honneur et avec joie pour prendre congé de vous; si je l'avais su, je vous aurais fait, au départ, accompagner par des musiciens avec des tambours et. des cithares. Vous ne m'avez pas jugé digne d'embrasser mes filles; vous venez d'agir sans sagesse. (27-8.) Voyez comme ensuite il se condamne et avoue de sa propre bouche qu'il se préparait à faire du mal au juste , mais que la providence de Dieu a brisé sa fougue. Ma main, dit-il, est assez forte pour vous faire du mal; mais le Dieu de votre père m'a dit hier : Garde-toi de jamais tenir à Jacob des discours mauvais. (XXXI, 29.) Comprenez bien quelle consolation ces paroles apportèrent à ce juste, et considérez comment son beau-père lui confessa ce qu'il avait médité contre lui, dans quel dessein il avait voulu l'atteindre, et comment la crainte de Dieu l'empêchait d'effectuer ses desseins hostiles. " Le Dieu de votre père, " dit-il. Voyez combien Laban lui-même tire avantage de cet événement, puisqu'il reconnaît la manifestation souveraine de la puissance de Dieu aux paroles qu'il lui a adressées. Mais, dit-il, puisque vous avez eu ce dessein et que Dieu prend de vous un tel soin. Vous voilà parti, car vous avez désiré d'un grand désir retourner dans la maison de votre père. Mais pourquoi m'avez-vous dérobé mes dieux? (30.) Soit, dit-il, vous avez jugé convenable, voue avez résolu de retourner dans la maison de votre père; mais pourquoi me dérober mes dieux? O comble de la démence! tes dieux sont-ils tels qu'ils puissent être dérobés? N'as-tu pas honte de dire : Pourquoi m'avez-vous dérobé mes dieux! Voyez quel excès d'égarement, il adore du bois et de la pierre, comme si la raison leur pouvait rendre un culte. Et tes dieux, Laban, ne pouvaient se défendre quand on les allait dérober ! Comment, en effet, l'auraient-ils pu, puisqu'ils étaient de pierre? Mais le Dieu du juste, et sans que le juste le sût lui-même, a arrêté ta fougue. Et tu ne comprends (379) pas la grandeur de ton égarement, mais tu accuses le juste d'un larcin. Car pourquoi eût-il été capable de dérober ce qu'il abhorrait, et surtout ce qu'il savait être des pierres insensibles?

Jacob lui répond avec une grande douceur, et se justifie d'abord des accusations qu'il vient d'entendre; il l'engage à chercher ses dieux. Je vous ai dit de ne point m'enlever vos filles et tout ce que je possède (XXXI, 31) ; parce que je vous voyais mal disposé pour moi, j'ai tremblé que vous n'entreprissiez de m'enlever vos filles et ce qui m'appartient, de me priver de mon bien, comme vous l'avez déjà fait. Voilà le motif et la crainte qui m'ont conduit à exécuter secrètement ce voyage : Au reste celui que vous trouverez possesseur de vos dieux, ne vivra pas devant nos frères. (XXXI, 32.) Jacob, vous le voyez, ignorait le larcin commis par Rachel, voyez, en effet, de duel rigoureux châtiment il menace celui qui sera convaincu d'avoir, commis le vol : Celui que vous trouverez possesseur de vos dieux, ne vivra pas devant nos frères. Non pas seulement parce qu'il les a dérobés, mais parce que ce fait est la preuve évidente de son propre égarement. Examinez s'il y a avec moi quelque chose qui soit à vous et reprenez-le. (Ibid.) Cherchez, lui dit-il, si j'ai emporté quelque chose qui ne m'appartienne pas. Vous ne pouvez une reprocher autre chose que d'être parti secrètement; et cela même je ne l'ai pas fait volontiers, mais parce que je soupçonnais une injustice et craignais que vous ne voulussiez m’enlever vos filles et toute ma richesse. Et il ne reconnut rien. Jacob ignorait que Rachel sa femme avait dérobé ses dieux. Et Laban, étant entré dans la tente de Lia, chercha sans rien trouver. Il entra aussi dans celle de Rachel. Mais Rachel prenant les idoles, les avait placées sous le harnais des chameaux, et, s'étant assise dessus, elle dit à son. père: Ne vous offensez pas, mon père, je ne puis me lever devant vous: je suis femme et incommodée comme les femmes. Laban chercha dans toute sa tente et ne trouva rien. (32-35)

6. Elle fut grande la prudence par laquelle Rachel sut faire illusion à Laban. Qu'ils écoulent ceux qui se sont enracinés dans l'erreur et font tant d'estime du culte des idoles. Elle les plaça, dit le texte, sous le harnais des chameaux et s'assit dessus. Quoi de plus plaisant? Ceux qui, honorés du don de la raison et jugés dignes d'une telle prééminence par la bonté divine, se résolvent à adorer des dieux insensibles, ne les dissimulent point et ne se préoccupent point d'une telle extravagance , mais se laissent, comme des troupeaux, conduire par leur habitude. C'est pourquoi Paul disait, dans ses épîtres : Vous savez comment, lorsque vous étiez gentils, vous vous laissiez conduire vers des idoles muettes. (I Cor. XII, 2.) Il a bien dit muettes. Vous qui possédez la parole, qui savez entendre et converser, vous êtes conduits comme des brutes vers des êtres insensibles. Quelle indulgence peuvent obtenir de tels hommes ! Mais voyons comment s'exprime ce juste, désormais affermi dans sa confiance par les aveux de Laban , qui d'ailleurs n'a trouvé contre lui aucun motif raisonnable de blâme Jacob s'irrita et disputa contre Laban, il lui dit : — Voyez comment il fait voir dans ce différend la vertu de son âme : En quoi ai-je été injuste et coupable que vous m'ayez poursuivi?

" (XXXI, 36.) Pourquoi , lui dit-il, m'avez-vous ainsi poursuivi avec ardeur? de quelle injustice, de quelle faute pouvez-vous m'accuser? Et non-seulement cela, mais vous m'avez fait l'injure de tout scruter dans ma demeure. Qu'avez-vous trouvé que j'aie apporté de chez vous ? Exposez cela devant vos frères et mes frères et qu'ils jugent entre nous deux.

(XXXI, 37.) Après toutes ces recherches avez-vous pu trouver quelque chose qui ne m'appartint pas et en quoi je vous aie fait tort ! Si vous l'avez trouvé produisez-le , afin que ceux qui m'accompagnent et ceux qui vous accompagnent décident le différend. Voyant qu'il était ;ans reproche aux yeux de tous , il parle désormais avec hardiesse, et comptant la durée de l'affection qu'il lui a toujours montrée , il lui dit Et voilà vingt ans que je suis avec vous. Après tant d'années de travail , méritais-je donc cet outrage? " Et voilà le prix de ces vingt ans ! " Aujourd'hui je compte vingt ans de service dans votre demeure. Vos brebis et vos chèvres n'ont pas été stériles; je n'ai point mangé vos béliers; je n'en n'ai point laissé enlever parles bêtes féroces. Je vous ai dédommagé des larcins de jour et des larcins de nuit. J'endurais les ardeurs du jour et le froid glacial de la nuit, et le sommeil s'éloignait de rues yeux. (XXXI, 38, 40. ) Avez-vous donc oublié, lui dit-il, les travaux que j'ai endurés eu faisant paître vos brebis et vos chèvres ! Vous ne pouvez me reprocher qu'elles aient été (380) stériles. Voyez comment il lui montre la grande bonté de Dieu, épandue sur la maison de Laban à cause de sa présence. Car c'est là ce qu'il a dit plus haut : Dieu vous a béni à ma venue. Personne ne demanderait cela d'un berger; cela ne dépend ni de lui ni d'aucun homme. C'est pour cela qu'il le met avant tout le reste et qu'il témoigne de la divine Providence qui a pris soin de ces troupeaux. Je n'ai pas mangé vos béliers. Vous ne pouvez dire que j'en aie mangé un seul, comme le font souvent tant de bergers. Je n'en ai point laissé enlever par les bêtes féroces. Je ne les ai ni mangés, ni laissé enlever par les bêtes. —Ne voyez-vous pas chaque jour ceux qui gardent des troupeaux rapporter à leurs maîtres les restes des brebis que les bêtes féroces ont dévorées ? Mais vous ne pouvez me reprocher rien de tel; vous ne pouvez m'alléguer que rien de tel soit arrivé en vingt ans. Que dis-je, enlevés par les bêtes féroces ? Mais, si même il y a eu des larcins, comme cela devait arriver, je ne vous en ai point donné connaissance, mais je vous en ai dédommagé, qu'ils fussent arrivés de jour ou de nuit. J'ai supporté sans cesse et courageusement les ardeurs du chaud et la rigueur du froid des nuits, pour préserver vos troupeaux de tout dommage; enfin le sommeil même était.

écarté de mes yeux par tant de soucis.

Voyez-vous les veilles d'un berger? Voyez-vous l'ardeur inquiète de son zèle? Quelle excuse peuvent donc avoir ceux à qui sont con fiés des troupeaux doués de raison, et qui montrent tant d'insouciance; qui chaque jour, suivant la parole du Prophète, égorgent les uns et voient les autres en proie aux bêtes féroces, ou au pillage, et qui ne veulent en prendre aucun soin? Cependant la fatigue du pasteur est ici moindre, et sa vigilance plus facile; car c'est l'âme qu'il faut instruire; là-bas la fatigue était grande pour l'âme et pour le corps.

7. Or considérez ce que dit Jacob : J'endurais les ardeurs du jour et le froid glacial de la nuit, et le sommeil s'éloignait de mes yeux. Qui maintenant pourrait dire que, pour le salut de son troupeau, i1 a accepté des périls et des peines? Nul de nos contemporains ne l'oserait prétendre. Paul seul a le droit de le dire avec confiance, et le docteur de la terre entière a seul le droit d'en dire davantage. Et où Paul, direz-vous, a-t-il enduré cela? Ecoutez-le :

Qui est faible sans que je le sois avec lui? qui est scandalisé sans que je brûle? (I Cor. XI, 29.) O tendresse du pasteur ! Les chutes d'autrui, dit-il, n'ont pas lieu sans que j'en ressente le contre-coup ; les scandales d'autrui me font ressentir les douleurs d'une fournaise. Que tous ceux-là s'efforcent de lui ressembler, à qui est confié l'autorité sur des brebis raisonnables , et qu'ils ne descendent pas au-dessous de celui qui, pour garder un troupeau sans raison, s'est livré, durant tant d'années, à une telle vigilance. Là, en effet, quelque négligence n'eût point causé de mal; ici que des brebis raisonnables, une seule se perde, ou devienne la proie des loups, la peine est grande, le dommage immense, le châtiment inexprimable. Car si notre Maître n'a pas refusé de répandre son propre sang pour elle, quel pardon méritera celui qui osera- négliger des âmes estimées si haut par le Maître, et qui n'accomplit pas tout ce qui dépend de lui pour le soin de ses brebis?

Mais revenons à la suite du texte : Voilà vingt ans, dit Jacob, durant lesquels j'ai sers dans votre maison. Je vous ai servi quatorze ans pour vos deux filles, et six ans pour des brebis et vous m'avez fraudé en me donnant dix agneaux pour salaire. Si le Dieu d'Abraham, mon père, et le Dieu d'Isaac n'eût pas été avec moi, vous me renverriez maintenant dépouillé de tout. Dieu a vu mon abaissement et mes fatigues et vous a fait hier des reproches. (XXXI, 40-42.) Voyez comment les aveux de Liban ont enhardi ce juste et la franchise de ses accusations. Vous savez, dit-il, comment je vous ai servi l'espace de vingt années, quatorze pour vos filles et le reste pour des brebis; et cependant vous avez voulu me frauder sure mon salaire; pourtant je ne vous ai pas accusé.. Mais d'après vos propres aveux, je sais que, si le Dieu d'Abraham et d'Isaac ne m'eût assisté, vous me renverriez aujourd'hui seul et les mains vides; vous m'auriez tout enlevé, vous auriez mis à exécution le noir projet que vous aviez formé. Mais Dieu connaît mon abaissement et mes fatigues.

— Que veut-il dire par ces mots? — Dieu savait avec quelle affection je vous ai servi et les fatigues que j'ai endurées en faisant paître vos brebis , la vigilance que j'y ai jour et nuit apportée; c'est pour cela que ce, maître plein de bonté vous a fait hier des reproches; c'est pour cela qu'il a réprimé votre injustice contre moi et votre fureur déraisonnable.

381 Jacob s'est suffisamment justifié devant Liban, et, après lui avoir reproché son injustice, il lui a fait l'énumération de ses bienfaits. Aussi Laban, pénétré de honte par ses paroles, devient timide et veut demander la paix à ce juste. Voyez l'oeuvre de la protection divine. Celui qui s'était préparé à l'attaque et s'était mis avec tant d'ardeur à la poursuite de Jacob, est devenu si timide, qu'il cherche à en obtenir la paix. Laban, dit l'Ecriture, ayant ouï cette réponse, dit à Jacob : Vos filles sont mes filles, vos fils sont mes fils, vos troupeaux sont mes troupeaux, et tout ce que vous voyez est à moi et à mes filles. Que ferai-je aujourd'hui pour elles et pour leurs enfants? (XXXI, 43.) Je sais, dit-il, que ce sont mes filles, et tout ce que vous avez vous est venu de chez moi? Que ferai-je donc aujourd'hui pour elles et pour leurs enfants? Faisons maintenant tous deux ici la paix, et il y aura un témoignage entre vous et moi. (XLIII, 44.) Faisons la paix, et il t'aura un témoignage entre vous. et moi, comme preuve et comme signe. Il lui dit : Si quelqu'un essaye de violer nos conventions : Il n'y a personne avec nous; mais que Dieu soit témoin entre nous deux.

8. Considérez comment Laban est graduellement conduit à la connaissance de Dieu. Celui qui reprochait au juste de lui avoir dérobé ses dieux et les cherchait avec tant de soin, dit maintenant : Puisque personne ne peut, s'il arrive plus tard quelque incident, être entre nous témoin de ce que nous allons faire, que Dieu soit témoin entre vous et moi. Il est présent, il voit tout, rien ne peut lui échapper, il connaît la pensée de chacun. Et Jacob, dit le texte, ayant pris une pierre la dressa, et il fit toi amas de pierres où ils mangèrent. Ensuite Caban lui dit : Cet amas de pierres sera un témoignage entre vous et moi. (XXXI , 45 , 46, 48.) Qu'est-ce donc? c'est comme s'il eût dit: Les paroles prononcées sur cette colline, nous nous en souviendrons toujours. Et il l'appela le tertre du témoignage. Que Dieu abaisse son regard entre vous et moi ! (49.) Considérez que Laban invoque de nouveau la justice de Dieu. Que Dieu, dit-il, abaisse son regard entre vous et moi , parce que nous allons nous séparer l'un de l'autre ! (Ibid.) Maintenant, dit-il, nous allons nous éloigner. Vous retournerez dans votre pays et je vais regagner ma demeure. Si vous humiliez mes filles, si vous prenez d'autres femmes qu'elles, voyez, nul regard ne s'interpose entre nous; notre témoin, c'est Dieu. (50.) Voyez une première fois , une seconde et plus souvent encore, il invoque Dieu comme témoin. En effet, la Providence qui accompagne Jacob lui a appris quelle est la puissance du souverain Maître; il sait maintenant qu'il ne peut échapper à un oeil qui ne dort jamais. C'est pourquoi il dit : Que nous nous séparions et que nul autre ne puisse témoigner entre nous, Celui qui est présent partout sera notre témoin. Par chacune de ses paroles, il manifeste que Dieu est souverain par toute la terre.

Et Jacob lui dit : Voilà que cette pierre que j'ai dressée sera elle-même un témoignage. Liban dit encore: Pour que je ne dépasse point en allant vers vous cette colline que vous ne dépassez point en venant vers moi, avec de mauvais desseins, cet amas et cette pierre dressée, que le Dieu d'Abraham et le Dieu de Nachor soit juge entre nous deux ! (51-53.) Vous le voyez : il réunit les noms du père et de l'aïeul, frère du patriarche et son aïeul à lui-même. Que le Dieu d'Abraham et le Dieu de Nachor soit juge entre nous ! Et Jacob jura par la crainte du Dieu de son père Isaac, et offrit un sacrifice sur la montagne; et il appela ses frères; ils mangèrent et burent, et ils dormirent sur la montagne. (53-54.) Il offrit un sacrifice sur la montagne et rendit grâces à Dieu de ce qui était arrivé. Ils mangèrent et burent et ils dormirent sur la montagne. Laban s'étant levé dès le point du jour, embrassa ses enfants et ses filles et il les bénit. Et s'en retournant il arriva dans sa demeure. (54-55.) Vous avez vu, mon bien-aimé, combien grande est la sagesse divine, qui s'est manifestée ici par sa providence au sujet de ce juste, en le préservant de l'injustice tentée contre lui; vous avez vu que prescrivant à Laban de ne pas prononcer contre Jacob des paroles de menace, elle l'a, par cela même, acheminé graduellement à la connaissance de Dieu. Lui qui courait sur Jacob comme une bête féroce pour l'atteindre et le tuer, s'excuse et l'embrasse, ainsi que ses filles et leurs enfants, puis s'en retourne dans sa demeure. Nous avons peut-être étendu beaucoup ce discours; mais le récit nous y a forcément entraîné.

Le terminant donc ici, exhortons votre charité à faire tous vos efforts pour attirer la bienveillance d'en-haut. Car si nous avons Dieu propice, tout nous sera doux et facile : rien dans la (382) vie présente ne pourra nous désoler, quelque désolant qu'il paraisse.

Car telle est l'immensité de la puissance de Dieu, qu'il change, quand il le veut, les souffrances en plaisirs. Ainsi Paul, dans ses tribulations, se réjouissait et se glorifiait soulevé vers le ciel par l'attente des récompenses qui lui étaient réservées.

(Rom. V, 2, 3.) C'est pour cela que le prophète aussi disait : Dans la tribulation, vous avez dilaté mon cœur (Ps. 4, 2) ; nous apprenant par là que, dans la tribulation même, Dieu l'a fait jouir de consolation et d'assurance. Puis donc que nous avons un tel Maître, si puissant et si habile, si sage et si bon, manifestons ses oeuvres et faisons grande estime de la vertu, afin d'obtenir les biens temporels et les biens futurs, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soient, au Père, gloire et puissance, avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-HUITIèME HOMéLIE " Et Jacob levant les yeux, vit le camp de Dieu ; et les anges de Dieu se présentèrent à sa rencontre; Jacob les ayant vus dit : C'est là le camp de Dieu ; et il appela cet endroit le camp. " (Gén. XXXII, 1-2)

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