Homélies sur la Genèse (page 5)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ANALYSE.

1. Explication des versets 1-12 du chap. XXXII. — 2. Explication des versets 13-28. Jacob prie Dieu d'accomplir ces promesses; il lutte avec un ange : son nain est changé en celui d'Israël; pourquoi les Anges se montrent sous une forme humaine. —3. Continuation de l'explication du texte jusqu'au verset 4 du chap. XXXIII. L'incarnation est révélée. Monuments des bienfaits de Dieu dans l'Ecriture. — 4. Explication des versets 5-17. Jacob triomphe de son frère par son humilité. — C'est une grande vertu que de se concilier ses ennemis; que la douceur a pour cela une grande efficacité.

1. Je sais que vous avez été fatigués hier parce due mon discours s'est beaucoup prolongé; mais, ayez confiance, votre fatigue n'est pas inutile, car elle a eu lieu dans le Seigneur, près de qui la moindre peine est payée d'une grande récompense : si le corps s'est fatigué, l'âme a été fortifiée.

Ainsi moi-même, voyant l'ardeur de votre zèle et votre désir d'entendre, de nouveau éveillé, je veux resserrer mon enseignement, mais non le terminer avant d'en avoir atteint-le terme, sachant bien que c'est le plus sûr moyen de vous être agréable. Car l'étendue de mon enseignement a fait voir combien est avide et insatiable votre désir d'entendre la parole sainte ; d'ailleurs mon ardeur à vous instruire s'accroît aussi, lorsque je vois chaque jour s'accroître votre empressement. Revenons donc aujourd’hui reprendre, dans la mesure. de nos forces, la suite du sujet traité hier; donnons à votre charité son aliment ordinaire, et voyons comment, après le départ de Laban, Jacob conti. nue son voyage. Car rien n'est oiseux de ce que contient la divine Ecriture; mais toutes les actions des justes recèlent une grande utilité pour nous. En effet, puisque sans cesse le Maître de l'univers était présent pour les assister, qu'il allégeait pour eux les fatigues du voyage, le simple récit de ce voyage peut nous fournir un ample profit.

Laban étant parti pour retourner dans sa demeure, Jacob poursuivit son chemin et, (383) levant les yeux, il vit le camp de Dieu dressé; et les anges de Dieu se présentèrent à sa rencontre.

(Gen. XXXII, 1.) Lorsque la crainte que lui avait inspiré Laban se fut pleinement dissipée, la crainte d'Esaü y succéda.

C'est pour cela que le bon Maître, voulant encourager ce juste et dissiper toutes ses terreurs, offrit à ses yeux le camp des anges. Les anges de Dieu se présentèrent à sa rencontre, dit l'écriture, et Jacob dit : C'est là le camp de Dieu.

Et il appela cet endroit les camps (Ibid. 1-2) ; en sorte que cette dénomination conservât perpétuellement la mémoire de la vision qu'il avait eue en ce lieu. Et après cette vision, il envoya devant lui, dit l'écriture , des messagers vers sors frère Esaü, avec cette mission : Vous direz à mon seigneur Esaü. (Ibid.

3-4.) Voyez quelle crainte, même après cette vision, domine encore ce juste. Il redoutait la violence de son frère et s'inquiétait à la pensée que le souvenir de ce qui s'était passé autrefois pouvait l'exciter à marcher contre lui. Dites à mon seigneur Esaü : Voici ce que vous dit votre serviteur Jacob. J'ai demeuré près de Laban et j'y suis resté jusqu'ici ce temps ;je suis devenu possesseur de boeufs, d'ânes, dé brebis, de serviteurs et de servantes, et j'ai envoyé vers mon serviteur, afin que votre serviteur trouvât grâce devant vous. (Ibid.

4-5.) Considérez la crainte qu'il avait de son frère, et comment, désireux de l'adoucir, il lui envoie annoncer son retour, la richesse qu'il a acquise et le lieu où il a vécu jusque-là, afin de calmer sa colère et de pouvoir le rendre doux et facile; ce qui arriva en effet, Dieu ayant calmé son coeur, éteint sa colère, et l'ayant adouci. Car, si Dieu avait inspiré par ses paroles tant de crainte à Laban, tandis qu'il poursuivait Jacob avec tant d'impétuosité, à bien plus forte raison, il inspira au frère du juste de la douceur envers lui.

Ces messagers revinrent en disant : Nous avons trouvé votre frère, et il vient à votre rencontre avec quatre cents hommes armés. (Ibid. 6.) Voyez comment cette nouvelle redouble les craintes de Jacob. Il ne connaissait pas, en effet, avec certitude le dessein de son frère; mais apprenant lé grand nombre de ceux qui étaient avec lui, il conjecturait avec effroi que, parce qu'il était préparé pour le combat, il ne venait pas à lui pour une rencontre pacifique. Jacob, dit le texte (Ibid. 7), fut effrayé, et il ne savait ce qu'il devait faire. La crainte troublait son esprit, il ne savait que faire, au milieu de son anxiété; il lui semblait qu'il avait lotit à redouter et que la mort était devant ses yeux. Il divisa toute sa troupe en deux camps, bar il disait : S'il marche contre un camp et le,détruit, l'autre pourra être sauvé. (Ibid. 7, 8.) Voilà ce que lui suggéraient la crainte et l'épouvante.

Se voyant comme pris dans un filet, il a recours au Maître invincible, et il réclame auprès du Dieu de l'univers l'accomplissement de ses promesses, comme s'il lui disait : Maintenant, voici le temps où, à cause de la vertu de mes pères et à cause de votre promesse , je dois obtenir votre pleine assistance. Jacob, dit le texte, parla ainsi : Vous, le Dieu de mon père Abraham et de mon père Isaac, vous qui m'avez dit : Retourne dans la terre de ta naissance (Ibid. 9); c'est vous qui m'avez fait partir de la terre étrangère, et qui m'avez ordonné (le revenir vers mon père et vers la terre de ma naissance. Que je sois sauvé par la justice et la vérité dont vous avez usé envers votre serviteur. (Ibid. 10.) Qu'elles soient mon assistance en cette conjoncture. Car vous qui, jusqu'à présent, avez pris de moi tant de soin, voit. pouvez, en ce moment encore, m'arracher aux dangers qui me menacent; car je n'ignore pas que j'ai passé ce fleuve du Jourdain, avec une simple baguette. (Ibid.) Et maintenant, par votre providence, moi qui ne portais qu'un bâton, en partant pour la terre étrangère, je reviens avec deux camps. (Ibid.) Vous donc, ô mon Maître, vous qui m'avez donné tant de richesses, qui m'avez fait monter à ce point, maintenant Sauvez-moi de la main d'Esaü, mon frère, parce que je crains qu'il ne me frappe, avec la mère et les enfants. Vous avez dit : Je te ferai dit bien et je multiplierai ta race comme le sable de la mer et sa multitude sera innombrable. (Ibid. 11,12.)

2. Voyez la piété de ce juste et sa profonde reconnaissance, qui lui font tenir pour certain que le souverain Maître ne peut ne pas accomplir ses promesses. C'est après avoir montré sa gratitude pour les bienfaits antérieurs, et reconnu que Dieu l'a pris pauvre et banni pour le combler de richesses, qu'il le supplie de l'arracher au péril : Vous m'avez dit: Je multiplierai ta race comme le sable de la mer, et on ne pourra la comptera. Ayant donc adressé au souverain Maître son appel et son humble prière, il fait ce qui dépend de lui. Il prend des présents parmi ce qu'il apportait de la terre étrangère (384) et les adresse à son frère, les divisant en plusieurs envois et recommandant de le fléchir par des paroles et de lui annoncer son approche. Dites-lui : Voilà que votre serviteur vous suit de près, en sorte qu'il puisse le fléchir avant de paraître en sa présence.

Ensuite, dit le texte, je verrai son visage; peut-être m'accueillera-t-il. Et il envoya ses présents pour être remis à son frère.

(Ibid. 20, 21.) Considérez encore ici l'ineffable bonté de Dieu, et comme elle témoigne bien de l'ordre de sa Providence. A Laban, quand Jacob ne soupçonnait pas le péril et ne savait pas qu'il allait tomber entre les mains de Laban, qui accourait pour se venger de son départ secret, Dieu se montre, réprime sa colère et lui défend d'adresser à Jacob une parole amère : N'adresse à Jacob aucune parole coupable, lui dit-il. Il régla ainsi les choses pour que le juste l'apprît par la bouche de Laban lui-même, afin que, connaissant la providence de Dieu à son égard, il fût plus rempli de confiance. Et maintenant, parce qu'Esaü s'est calmé avec le temps, et que sa colère, son ressentiment contre Jacob se sont apaisés, tandis que celui-ci est rempli d'inquiétude, et frémit de crainte au moment de rencontrer son frère, ce bon Maître ne s'adresse point à Esaü, car celui-ci n'avait nul mauvais dessein contre Jacob; mais il relève ce juste. Après avoir fait partir les porteurs de ses présents et dormi quelque temps, il se leva cette nuit même, il fit passer le Jaboch à ses deux femmes et à ses enfants : il les prit et les fit passer au delà du torrent. Jacob reste seul, et un homme lutte avec lui. (Ibid. 22, 24.) O grande bonté de Dieu l Parce que Jacob allait rencontrer son ,frère, et afin qu'il eût une preuve sensible qu'il n'éprouverait rien de fâcheux, il daigne lutter avec lui, sous la figure d'un homme. Ensuite, Jacob voyant qu'il avait le dessous, le saisit par la largeur de sa cuisse. (Ibid. 25.) Dieu ne s'abaissait ainsi que pour délivrer de crainte l'âme de ce juste, et lui persuader de n'avoir aucune angoisse à la rencontre de son frère. Jacob l'ayant saisi par la largeur de sa cuisse, la largeur de la cuisse de Jacob s'engourdit en luttant avec lui. (Ibid.) Ensuite, afin que Jacob apprît quelle était la puissance de celui qu'il croyait lutter contre lui, le mystérieux lutteur lui dit : Laisse-moi partir, car le matin se lève. (Ibid. 26.) Ce juste donc s'apercevant quelle était la puissance de celui qui lui parlait, répondit : Je ne vous laisserai point partir que vous ne m'ayez béni. (Ibid.) J'ai été jugé digne de grands bienfaits et au-dessus de mon mérite. Je ne vous laisserai donc point que vous ne m'ayez béni. — Quel est ton nom? ( Ibid. 27.) Voyez encore jusqu'où Dieu s'abaisse. Ne savait-il pas, sans le demander, le nom de ce juste? Assurément il le savait, mais il veut augmenter sa foi par cette demande et lui apprendre quel est celui qui s'entretient avec lui. Lors donc qu'il eut répondu Jacob, Dieu lui dit : Tu ne t'appelleras plus Jacob, mais Israël sera ton nom, parce qu'ayant été fort avec Dieu, tu seras puissant parmi les hommes. (Ibid. 28.) Vous avez compris comment Dieu lui a révélé la cause d'une telle condescendance; en même temps il enseigne à ce juste, par le nom qu'il lui donne, quel est Celui qu'il a vu et qui a daigné se laisser retenir par lui: Tu ne t'appelleras plus Jacob, mais Israël. Or, Israël se traduit par voyant Dieu. Puis donc que Dieu a daigné se montrer à toi, autant qu'il est possible à un homme de le voir, je te donne ce surnom, afin que désormais il soit manifeste à tous de quelle vision tu as été honoré. Et il ajoute : Parce que tu as été fort avec Dieu, tu seras puissant parmi les hommes. Ne crains donc plus et n'appréhende plus de mal de la part de personne. Car celui qui areçu une force telle qu'il puisse lutter avec Dieu, à plus forte raison l'emportera sur les hommes et sera invincible à tous.

3. Le juste à ces paroles, frappé de la grandeur de celui qui s'entretenait avec lui, reprit : Faites-moi connaître votre nom. Et il lui répondit : Pourquoi me demandes-tu mon nom? Et il le bénit. (Ibid.29.) Comme s'il disait: Demeure dans les bornes qui te conviennent et ne dépasse pas ta mesure. Tu veux obtenir ma bénédiction : eh bien ! je te l'accorde. Il le bénit, dit le texte, et Jacob appela cet endroit: Apparence de Dieu. Car, dit-il, j'ai vu Dieu face à face et nia vie a été sauvée. (Ibid. 30.) Voyez-vous quelle hardiesse lui a donnée cette vision? Ma vie, dit-il, a été sauvée, vie que la crainte m'avait presque ravie. Puisque Dieu a daigné se manifester à moi face à face, ma vie a été sauvée. Et le soleil se levait, lorsque la vision de Dieu disparut. (Ibid. 31.) Vous avez vu comment Dieu condescend à l'infirmité humaine pour accomplir et gouverner toute chose, et comment il manifeste sa bonté suprême? Et ne vous déconcertez pas, mon (385)

bien-aimé, de la grandeur de cet abaissement ; mais souvenez-vous qu'au temps du patriarche Abraham, lorsqu'il était assis au pied du chêne, le Seigneur a, sous la forme d'un homme, reçu avec les anges l'hospitalité du, juste, nous annonçant ainsi de loin et dès l'origine, qu'il prendrait la forme d'un homme pour délivrer la nature humaine tout entière de la tyrannie du démon et pour la conduire au salut.

Comme ce n'était alors que le principe et le prélude de l'Incarnation, il ne se manifestait à chaque patriarche que sous une forme apparente, comme lui-même le dit parle Prophète : J'ai multiplié les visions , et des images de moi se sont produites sous la main des prophètes. (Osée, XII, 10.) Mais quand il a daigné prendre la forme d'un esclave et entreprendre notre régénération, ce n'est point sous une forme apparente et fantastique, c'est en réalité qu'il s'est revêtu de notre chair. Aussi, a-t-il consenti à embrasser notre condition , tout entière, à naître d'une femme, à être petit enfant, à être enveloppé de langes, à être allaité, à supporter toutes nos misères, afin de bien établir la foi en la réalité de l'Incarnation, et de fermer la bouche aux hérétiques.

C'est pour cela qu'il dort sur la barque., qu'il voyage et se fatigue, qu'il supporte toutes les misères humaines, afin de pouvoir confirmer pleinement par des faits la foi de chacun. C'est pour cela qu'il comparaît au tribunal, qu'il est mis en croix, qu'il souffre une mort infamante et qu'il est mis dans le tombeau, afin que le mystère de l'Incarnation soit prouvé jusqu'à l’évidence. Car, s'il n'avait pris en réalité notre chair, il n'eût pas été crucifié, ne serait pas mort, n'eût pas été enseveli et ne serait pas ressuscité. Et, s'il ne fùt pas ressuscité, toute la doctrine de l'Incarnation serait bouleversée. Voyez-vous dans quelle absurdité tombent ceux qui ne veulent pas adopter la règle suprême de l'Ecriture divine, mais tout soumettre à leurs propres raisonnements? Mais de même que la vérité est ici manifeste, de même au temps de ce juste, il n'y en avait qu'une figure qui devait confirmer sa croyance en la Providence dont il était l'heureux objet, sa croyance qu'il était invincible à quiconque voudrait lui dresser des embûches. Ensuite, afin que personne à l'avenir n'ignorât la vision qu'il avait eue, il boita de la cuisse. Et, c'est à cause de cela que, jusqu'à ce jour, les enfants d'Israël, ne mangent pas du nerf de la cuisse qui s'est engourdi, parce que Jacob a touché la largeur de la cuisse, qui s'est engourdie. (Ibid. 31-2.) Parce que ce juste, après avoir rempli sa carrière, devait quitter la vie, il fallait que la tendresse vigilante de Dieu envers lui et cet abaissement immense fussent connus de toutes les générations ; c'est pourquoi il dit : Que les enfants d'Israël ne mangent point ce nerf de la cuisse qui s'est engourdi. Connaissant toute leur ingratitude et leur oubli des bienfaits divins, il a employé ce moyen de conserver en eux la perpétuelle mémoire de ses bienfaits; il leur en a fait conserver des monuments dans ses observances : c'est ce que l'on trouve partout dans l'Ecriture. Et telle est surtout la cause du plus grand nombre des observances : il a voulu que les générations qui se succèdent ne cessassent jamais de méditer les bienfaits divins et ne revinssent point, par l'oubli qu'ils en feraient, à l'égarement qui leur était naturel; car telle était surtout la coutume de la race des Juifs. Ce peuple, qui montra si souvent son ingratitude pour les bienfaits, eût., bien davantage encore, éloigné de sa pensée ce que Dieu avait fait pour lui, s'il n'en eût point été ainsi.

Mais, voyons la suite, voyons comment s'opéra la rencontre de Jacob avec son frère.

Ayant donc reçu un suffisant encouragement ; ainsi que l'assurance qu'il serait fort et puissant parmi les hommes : Jacob leva les yeux, dit le texte, et il vit Esaü, son frère, et quatre cents hommes avec lui. Et il partagea ses enfants entre Lia, Rachel et les deux servantes. Il mit en première ligne les deux servantes et leurs enfants, puis Lia et les siens, enfin Rachel et Joseph. Et lui-même marcha en avant et s'inclina sept fois vers la terre, jusqu'à ce qu'il se fût approché de son frère. (Gen. XXXIII, 1-3.) Voyez comment, après cette division, il va le premier à la rencontre d'Esaü. Et il s'inclina sept fois vers la terre, jusqu'à ce qu'il se fût approché de son frère, entraînant Esaü par son attitude et ses profondes salutations à se montrer amical envers lui; ce qui arriva en effet. Esaü, dit le texte, accourut, le prit dans ses bras et lui donna un baiser, et il s'inclina sur son cou, et ils pleurèrent tous deux. (Ibid. 4.)

4. Voyez comment Dieu gouverne toutes choses : Ce que je vous disais hier, je le dis encore (386) aujourd'hui, que, lorsque le Maître de l'univers veut nous témoigner sa tendresse vigilante, il sait rendre plus doux que des brebis ceux qui ont des sentiments hostiles à notre égard. Considérez quel changement Esaü témoigne : Il accourut à sa rencontre, le prit dans ses bras et lui donna un baiser, et ils pleurèrent tous deux. A peine le juste a-t-il pu respirer et secouer sa crainte; à peine est-il délivré de son inquiétude et s'est-il enhardi : Esaü, dit l'écriture, ayant levé les yeux, vit les femmes et les enfants, et dit: Sont-ils à toi? (Ibid. 5.) A la vue des richesses de son frère, il fut frappé d'étonnement; aussi voulut-il l'interroger. Et que lui dit le juste? Ce sont les enfants que la miséricorde de Dieu a donnés à ton serviteur. (Ibid.) Voyez quelle est la force de la douceur et comment, par l'humilité de ses paroles, il contenait la colère d'Esaü : Les servantes et les enfants s'approchèrent; Lia et Rachel s'inclinèrent, et il dit : Sont-ils tous à toi, ces camps que j'ai rencontrés? Et Jacob répondit: c'était pour que ton serviteur trouvât grâce devant toi. (Ibid. 6-8.) Voyez, je vous prie, comment son extrême humilité l'a rendu maître de son frère, et comment celui qu'il pensait être rempli d'une brutale inimitié contre lui, il l'a trouvé si doux qu'il veut mettre à son service tout ce qui lui appartient. Esaü lui dit : Je suis riche, mon frère, garde ce qui t'appartient. (Ibid. 9.) Mais Jacob ne le souffrit .pas, et montrant combien il avait d'empressement à posséder ses bonnes grâces, il reprit : Si j'ai trouvé grâce devant toi, accepte des présents de mes mains, car j'ai vu ton visage, comme on verrait le visage de Dieu. (Ibid. 40.) Accepte, lui dit-il, les présents qui te sont offerts de ma part. Car j'ai eu à voir ton visage une joie semblable à celle qu'on aurait en voyant celui de Dieu. Ces paroles, le juste les disait par déférence, pour l'adoucir et l'amener à l'amitié d'un frère. — Et tu m'aimeras, voulant dire : Tu feras à mon égard ce qu'il convient que tu fasses. Reçois donc ces bénédictions que je t'ai apportées, parce que Dieu a eu pitié de moi et que rien ne me manque. (Ibid. 11.) Ne refuse pas de l'accepter, lui dit-il, car tout cela m'a été donné par Dieu; c'est lui qui m'a fait obtenir\tout cela. Ainsi Jacob instruisait doucement son frère des soins que la Providence divine daignait avoir de lui, et le préparait à lui témoigner un grand respect. Et il l'obligea d'accepter ses présents. (Ibid.)

Voyez ensuite quel changement. Esaü dit: Partons et marchons devant nous. (Ibid.12.) Comme s'il eût dit : Désormais nous voyagerons ensemble. Mais Jacob lui fait une demande fondée sur un motif plausible. Mon seigneur sait que les enfants sont plus délicats que nous, les brebis et les vaches mettent bas; si donc je les presse durant un jour, ils mourront. (Ibid. 13.) Je ne puis, dit-il, abréger mon voyage, mais je suis contraint de marcher lentement et à petites journées, à cause de mes enfants et de mes troupeaux, afin qu'ils ne succombent pas à un excès de fatigue. Marche donc toi-même, et moi, diminuant la fatigue de mes enfants et de mes bestiaux, j'irai te rejoindre à Séir. (Ib. 14.) Son frère alors lui dit : Si tu le veux, je vais te laisser quelques-uns de ceux qui m'accompagnent (Ibid. 15), lui témoignant son respect et sa com. plaisance. Mais Jacob n'accepte pas même cette offre : Il me suffit, lui dit-il, d'avoir pleinement trouvé grâce devant toi. (Ibid.) Ce que je désirais avec empressement, c'était de te trouver favorable. Puisque je l'ai obtenu, je n'ai plus besoin d'autre chose. Et Jacob partant de là, alla camper avec ses troupeaux; et il appela ce lieu : les Tentes. (Ibid. 17.)

5. écoutons ces paroles, imitons le juste Jacob, montrons une humilité semblable à la sienne; et, s'il est des hommes dont les dispositions soient fâcheuses à notre égard, n'enflammons pas davantage leur colère, mais apaisons leur haine par la; douceur et l'humilité de notre langage et de nos actions; portons remède au mal de leur âme. Voyez la sagesse de ce juste, voyez comment la courageuse patience de son langage a si bien adouci Esaü, qu'il cherche à lui témoigner de la déférence et veut de toute façon lui faire honneur. Le fait d'une grande vertu, ce n'est pas de s'appliquer à chérir ceux qui sont envers nous ce qu'ils doivent être, mais d'attirer à nous, par notre grande indulgence, ceux qui veulent nous offenser. Rien n'est plus énergique que la douceur. Comme souvent un bûcher ardent s'éteint si l'on y jette de l'eau, de même la colère, plus enflammée qu'une fournaise, s'éteint devant un langage formulé avec douceur, et nous obtenons un double avantage, celui de témoigner de la douceur et celui de délivrer de trouble, en apaisant son irritation, la raison de notre frère. Eh ! quoi (387) donc, dites-moi, ne blâmez-vous pas, n'accusez-vous pas votre frère de sa colère et de ses dispositions hostiles à votre égard? Pourquoi donc ne pas vouloir vous efforcer de marcher dans une voie différente? pourquoi vouloir vous irriter plus que lui? On ne peut éteindre le feu avec du feu; telle n'est pas sa nature. Une colère ne saurait éteindre une autre colère; mais ce que l'eau est au feu, la bonté et la douceur le sont à l'emportement. C'est pour cela que le Christ disait à ses disciples : Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? (Matth. V, 46.) Puis, afin de s'emparer de leur âme en les faisant rougir et de toucher ceux qui veulent négliger sa loi, il ajoute : Les publicains n'en font-ils pas autant ? Le. plus lâche ne le fait-il pas bien; et les publicains ne s'y montrent-ils pas empressés? Qu'y a-t-il de pis qu'un publicain? cependant vous trouverez ce devoir pleinement rempli par eux, et il n'est pas possible de ne pas aimer aussi, quand on est aimé soi-même. Mais moi qui veux que vous soyez plus parfaits, et que vous ayez une vertu qu'ils n'ont pas, je vous avertis d'aimer même vos ennemis. C'est ce qu'a fait ce bienheureux Jacob, avant la loi donnée, avant cet enseignement extérieur, mais par l'impulsion de sa conscience et de son extrême bonté; c'est ce qui l'a fait triompher d'abord de Laban, et maintenant de son frère. Car, s'il a joui de l'assistance d'en-haut, il a aussi montré les qualités de son âme.

Soyons de même persuadés que, quelque multipliés que soient nos efforts, nous ne pourrons réussir sans la protection d'en-haut. Et de même que, sans cette divine assistance, nous ne pourrions accomplir aucun de nos devoirs, de même, si nous n'y apportons ce qui dépend de nous, nous ne saurions obtenir cette protection. Faisons donc avec zèle ce qui dépend de nous, afin d'attirer sur nous les tendres soins de Dieu, en sorte que, par notre zèle et par la bonté divine, notre vertu se fortifie de jour en jour et que nous jouissions de l'abondance de la grâce d'en-haut, que je vous souhaite à tous d'obtenir, par la grâce et l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel soient, avec le Père et le Saint-Esprit, gloire, puissance, Honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-NEUVIèME HOMéLIE. " Et Jacob vint à Salem ville des Sichimites, et il acheta de Hemor, père de Sichem, une portion de terrain, au prix de cent agneaux ; et il y dressa un autel, et il invoqua le Dieu d`Israël. " (Gen. XXXIII, 18-20)

ANALYSE.

1. Explication des versets 18-20. —2. Vanité des richesses. Explication des versets 1-12 du XXXIVe chapitre. —3. Explication des versets 13-31. Il faut marier les jeunes gens. —4. Explication des versets 1-8 du chapitre XXXV. —5. Epilogue moral touchant la correction des enfants.

1. Vous avez vu hier (1) la suprême bonté du Maître de tout l'univers, la sagesse des disciples et l'injustice des Juifs. Vous avez vu avec quelle patience il a réprimé leur audace impudente, prenant la défense de ses disciples, et montrant qu'eux-mêmes, en voulant se faire les vengeurs de la loi, en méconnaissaient l'esprit et voulaient demeurer assis dans l'ombre, quand la vérité brillait déjà. Vous avez vu comment il s'occupait à abolir, dans l'origine et le principe, les observances de la loi, enseignant que, le Soleil de justice étant levé, la lumière de la lampe ne pouvait plus être employée; car l'éclat du soleil la rend inutile. Vous avez appris comment il est possible d'être toujours en fête et de se dégager de l'observance des temps.

C'est pour cela que notre Maître est venu; c'est pour nous délivrer des obligations temporaires et nous rendre capables de voler plus haut, d'avoir notre cité dans le ciel, d'imiter, quoique nous soyons hommes, la vie des anges et de nous rire de toutes les préoccupations humaines. Reprenons donc aujourd'hui, s'il vous plaît, la suite de notre discours d'avant-hier, et, revenant aux paroles du bienheureux Moïse, nous leur emprunterons la nourriture de vos âmes.

Vous savez que Jacob; revenu de Mésopotamie, avait eu une entrevue avec son frère,

1. Dans une homélie perdue.

puis s'en était séparé, celui-ci étant allé habiter Séir et Jacob ayant dressé ses tentes dans un lieu qu'il nomma pour cela les Tentes: nous avons terminé là notre discours. Nous devons donc reprendre la suite pour vous donner, suivant nos forces, votre enseignement spirituel. Le juste se trouvant sans crainte et délivré maintenant de toute anxiété, alla, dit l'Ecriture, dans une ville des Sichimites , et il acheta de Hémor, père de Sichem, une portion de terrain, au prix de cent agneaux; et il y établit un autel, et il invoqua le Dieu d'Israël. Ne passons point légèrement sur ce qui est contenu dans les divines Ecritures. Car si les hommes qui recueillent dans la terre des parcelles d'or, se soumettent à toutes les fatigues et supportent toute sorte d'incommodités pour arriver à séparer l'orle la terre, combien plus est-il juste que nous scrutions les oracles du Saint-Esprit et que nous en recueillions le fruit avant de nous retirer. Comprenez donc, je vous prie, la philosophie de cet homme admirable : il jouissait de la protection d'en-haut; il voyait sa richesse accrue, j'entends la quantité de son bétail il se voyait entouré d'une troupe nombreuse d'enfants, et il ne s'appliqua point à élever pour lui des constructions magnifiques, il ne s'empressa point d'acheter, des domaines et des maisons de campagne qu'il pût partager (389) entre ses enfants. Car voilà le prétexte qu'on nous oppose aujourd'hui, et souvent celui qui n'a qu'un seul fils travaillé pour amasser un nombre infini de talents d'or , acheter des champs et élever de somptueux édifices. Et plût à Dieu que ce soit par des travaux légitimes et sans injustice qu'il ait amassé toutes ces richesses ! mais ce qui est intolérable, ce qui est surtout terrible , c'est que la rapine et la fraude fait de toute part passer entre ses mains la fortune d'autrui. Et si on lui demande : pourquoi donc cette fureur d'amasser? il objecte aussitôt son fils et dit qu'il fait tout cela par amour pour lui. Mais bien qu'il se couvre de ce prétexte pour consacrer ses injustices, c'est en vain qu'il s'efforce de le faire. Et il en est qui, n'ayant pas même d'enfants, sont possédés de la fureur d'amasser et aimeraient mille fois mieux subir des maux sans remède que de donner une obole à l'un de ceux qui la leur demandent.

Ce juste n'avait point cette préoccupation, il n'y songeait pas, mais, lorsqu'il eut besoin d'acheter un modeste champ , il donna cent agneaux, et acquit ainsi de Hémor, père de Sichem, une portion de terrain.. Et voyez la piété de Jacob et pour quel motif il souhaitait acquérir un champ. Et il y établit un autel, et il invoqua le Dieu d'Israël. Il n'a acheté cette portion de terrain que pour rendre ses actions de grâces au Maître de l'univers. Tous devraient se faire les émules de cet homme vivant selon la grâce avant que l'a loi fût donnée, et non se livrer ainsi à la fureur d'amasser des richesses. Car, dites-moi, pourquoi amasser sur soi des fardeaux d'épines? et ne sentez-vous pas que vous laissez à vos enfants la matière et l'occasion du vice ? Ne savez-vous pas que vous devez veiller sur vous plus que sur votre enfant, et qu'en lui témoignant une prévoyance exagérée, vous vous attachez à lui laisser toute facilité pour perdre son âme dans l'abîme?

Ne savez-vous pas que la jeunesse est par elle-même disposée à succomber et qu'elle incline au mal? Lorsqu'elle se voit en possession d'abondantes richesses, la pente vers le vice est pour elle bien plus glissante. Car, de même que le feu, s'il reçoit des aliments, lance une flamme plus ardente ; de même aussi la jeunesse, recevant cette matière- inflammable des richesses, allume dans l'âme un brasier qui la consumera tout enture. Comment donc un homme ainsi tenté pourra-t-il s'adonner à la tempérance, fuir la débauche et embrasser les travaux de la vertu ou quelque couvre spirituelle?

2. N'entendez-vous pas le Christ nous dire : Les soins de ce siècle et la séduction des richesses étouffent le jugement, et il devient stérile. (Matth. XIII, 22.) Ces soins et ces séductions sont ce qu'il nomme les épines, quand il dit qu'une partie de la semence tomba parmi les épines; et il interpréta ensuite à ses disciples, ce qu'étaient ces épines en leur disant: Les soins de ce siècle et la séduction des richesses étouffent le jugement et il dévient stérile. C'est une belle comparaison que celle des soins de ce siècle aux épines. De même en effet qu'elles ne permettent pas au blé de s'élever, mais étouffent en le pressant celui qu'on a semé; de même les soins de la vie ne laissent porter aucun fruit à la semence spirituelle répandue dans l'âme; elles la consument et l'étouffent à la façon des épines et ne laissent point pousser la semence spirituelle. La séduction des richesses. Oui, elle est bien nommée, car c'est réellement une séduction. Est-il en effet besoin de tant d'or et de richesses ? Oui, dira-t-on, la possession des biens cause une grande joie. Quelle joie ? et pourquoi l'appeler joie? N'est-ce pas plutôt là une cause d'abattement inexcusable et de mille chagrins ? Et je ne parle pas encore du châtiment suspendu sur la tête des coupables, mais seulement des maux de la vie présente, quand je dis que les affaires ne peuvent causer de plaisir, mais plutôt des troubles et des chagrins continuels. Les vagues soulevées de la mer ne sont qu'une image imparfaite de l'âme ainsi pressée par le raisonnement et la passion, et mal disposée envers tous, étrangers et proches. Et si -quelque jour on dérobe à ces hommes quelque,portion de leur richesse (et combien ne voit-on pas d'accidents de toute sorte, de ruses pour ravir les biens, de crimes chez les serviteurs, de violences chez les puissants) , alors vous les verrez persuadés que la vie leur est intolérable. Combien donc n'est-il pas lamentable le sort de ces hommes qui mettent tant d'ardeur à se nuire de toute façon et qui se plaisent à ajouter tant de maux à la perte de leur âme !

Mais laissons-les de côté, s'il vous plaît, et revenons à l'histoire de ce juste ; voyons-en la suite : Jacob éleva un autel dans cette portion de terrain, et il invoqua le Dieu d'Israël, et il (390) résolut d'établir désormais sa résidence chez les Sichémites. Mais voyez comment là encore ce juste montra sa douceur. Dina, elle de Lia, sortit pourvoir les filles des habitants. Et Sichem le fils de Bémor, l'ayant vue, dormit avec elle; il aima cette jeune fille et l'entretint de ce qui plaisait à son esprit. (Gen. XXXIV, 1-3.) Vous avez vu comme la jeunesse est mauvaise, si elle n'a pour frein les pensées de la piété ? Il a vu cette jeune fille; cette vue l'a rempli d'amour, et il a satisfait son désir. Et il l'entretint de ce qui plaisait à son esprit. Qu'est-ce qui plaisait à l'esprit de la jeune fille ? Parce qu'elle était jeune, il l'entretint de ce qui pouvait la séduire et l'entraîner. Et il dit à son père: donnez-moi cette jeune fille pour épouse. Jacob apprit ce qui s'était passé et il prit patience, attendant que les frères de Dina fussent de retour, car ils étaient dans leurs bergeries. Jacob se tut, dit le texte, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés. Et quand Hémor fut venu trouver Jacob, les frères de Dina parurent aussi; et ayant appris ce qui était arrivé à leur saur, ils en furent vivement blessés.

(Ibid. 5, 7.) Blessés, oui, ils se désolèrent et ne jugèrent pas le fait tolérable, mais très-douloureux, et ils s'en affligèrent. Il leur était très-pénible, dit l'Ecriture, que Sichem eut fait outrage à la famille d'Israël, en dormant, avec la fille de Jacob. (Ibid. 7.) Voyez-vous la chasteté de ces jeunes gens ?Ils ont compris que c'était là un fort grand outrage. Vous voyez comment ce juste a formé ses enfants à la vertu, et comment le fils de Hémor, ayant cédé à son désir, a été pour son père et sa ville entière une cause de ruine. Mais d'abord écoutons ce que leur dit Hémor, et vous connaîtrez ensuite la cruelle ardeur des frères de Dina à venger le crime commis contre leur soeur. Hémor leur dit Sichem, mon fils, a choisi dans son âme votre fille. (8.) Voyez comment il annonce la calamité qui va l'envelopper. Il a choisi dans son âme; comme s'il disait : il a donné sa vie pour votre fille. Il le disait pour faire entendre le désir que Sichem avait dé l'obtenir; mais bientôt il apprit que ce serait la cause de sa perte et de la perte de toute la population, Puis donc, dit Hémor, qu'il brûle ainsi pour elle, donnez-la lui pour femme et alliez-vous à notre famille. Donnez-nous vos filles et recevez nos filles pour vos fils, et demeurez parmi nous. Voilà que la terre est vaste devant vous; habitez-la et parcourez-la, et acquérez-y des possessions. (Ibid. 8, 10.) Voyez ce père qui, par tendresse pour son fils, se montre bienveillant pour ces étrangers et veut les gagner en leur donnant la faculté de disposer du pays. Le père parlait ainsi ; mais le fils ayant vu l'amour que lui témoignait son père et comment il était disposé ,à tout faire pour réaliser les désirs de son enfant, ajoute quelque chose encore et dit à Jacob, ainsi qu'aux frères de Dina : Que je trouve grâce devant vous, et nous vous donnerons tout ce que vous désignerez. Portez la dot bien haut et je payerai tout ce que vous voudrez, mais donnez-moi celle jeune fille pour femme. (Ibid. 11, 12.) Vous avez entendu les demandes instantes que fait le père par affection pour son fils, et le fils lui-même offrant tout avec empressement pour obtenir la jeune fille.

3. C'est que cette passion désastreuse persuade à celui qu'elle possède dé tout endurer, jusqu'à ce qu'elle l'ait conduit au fond de l'enfer. Or considérez ce qui se passe. Le vieux Jacob écoute ces paroles en silence, et suivant sa douceur accoutumée, il ne prononce pas un mot, mais supporte avec patience l'outrage fait à sa fille : Mais les fils de Jacob parlèrent avec dissimulation à Sichem et ci; Hémor son père, et ils leur dirent qu'ils avaient déshonoré leur soeur. (Ibid. 13.) Examinez, je vous prie, comment, pour l'impudicité d'un seul, tous les habitants d'une ville partagent son malheur. Comme, quand un embrasement a lieu, ceux qui habitent auprès ont part au péril, parce que le feu ravage tout; de même la passion effrénée de ce jeune homme a fait périr non-seulement son père, mais toute la cité. Que font donc les enfants de Jacob? ils leur répondent avec dissimulation. Il est important de les entendre, afin de se rendre compte de la douleur qu'ils ressentaient au sujet de leur soeur. Siméon et Lévi, frères de Dina et fils de Lia, répondirent:

notes ne pouvons accueillir votre demande et donner notre saur à un homme qui n'est pas circoncis. Si donc vous vous faites circoncire, nous vous donnerons nos filles, et nous accepterons les vôtres et nous ne formerons plus qu'une seule race. (G. XIII, 16.) Celle déclaration était raisonnable et logique; mais, dit le texte, ils parlaient avec dissimulation. Si vous ne voulez pas le faire, continue le texte, nous reprendrons notre fille et nous notes retirerons. (Ibid. 17.) Voilà ce que proposèrent Siméon et Lévi, qui méditaient le meurtre de tous les habitants. Mais Sichem et sort père, les yeux fixés sur le but qu'ils voulaient (391) atteindre et désireux d'obtenir la jeune fille, accueillirent ces paroles et agréèrent cette proposition. Ce langage leur plut, et le jeune homme ne différa point à s'y conformer, car il était épris de la, fille de Jacob. (Ib. 18, 19.) Il était tout entier livré à sa passion pour cette jeune fille. Et lui et son père, s'étant rendus à la porte, parlèrent à tout le peuple de la ville (Ibid. 20) ; et ils leur conseillèrent d'accepter la circoncision, selon la déclaration qui leur était faite, et à consentir à vivre avec la famille d'Israël. Et-les habitants se conformèrent sans retard aux paroles de Hémor et de Sichem; et tous ensemble reçurent sur leur corps le signe de la circoncision. Siméon et Lévi, l'ayant appris, se, hâtent d'exécuter le dessein qu'ils méditaient. Ayant pris chacun leur épée, ils entrèrent sans danger dans la ville. (Ib. 25.) Comment donc, sans danger? ils n'étaient que deux contre un si grand nombre. Mais leur sûreté était garantie, parce que les habitants gisaient là blessés. C'est ce que nous apprend la sainte Ecriture, quand elle dit : le troisième jour tandis qu'ils étaient dans la souffrance. (Ibid.) Voilà ce. qui faisait la sûreté de Siméon et de Lévi et ce qui rendait deux hommes plus forts qu'une multitude. Et ils tuèrent, dit le texte, tout ce qui était mâle. (Ibid.), c'est-à-dire tous les hommes qui, gisaient dans les douleurs de la circoncision et qui étaient en quelque sorte préparés pour le massacre; et, ayant tué avec les autres: le jeune homme qui avait outragé leur soeur, ils se retirèrent. Lés enfants de Jacob ne se- contentèrent même pas de cette vengeance, mais le texte nous apprend qu'ils enlevèrent les brebis et tout le bétail, et se retirèrent ayant dépeuplé et détruit la ville. Vous avez vu, mon bien-aimé, quels maux a causé l'emportement d'un jeune homme? quel désastre il a attiré sur tous les habitants de, cette ville? A la vue de cet exemple, réprimons donc les passions de nos enfants et mettons plus d'un frein à la jeunesse, celui de la crainte et celui des conseils; veillons sur leur chasteté, n'épargnons ni soins ni démarches pour que le jeune âge puisse échapper aux passions coupables.

C'est pour cela que notre Maître commun, voyant la faiblesse de la nature humaine, a institué le mariage, pour nous détourner des relations illicites.

Ne négligeons donc point les jeunes gens, mais voyant comment brûle cette fournaise, efforçons-nous, avant qu'ils aient roulé dans l'abîme du libertinage, de les engager, conformément à ,la loi de Dieu, dans les liens du mariage, afin que leur chasteté soit maintenue, et qu'ils ne soient pas atteints par le mal de l'impudicité, pourvus qu'ils seront d'un remède suffisant, pouvant réprimer les assauts de la chair et demeurer à l'abri du châtiment.

Mais voyons quelle impression fit sur le vieux Jacob la conduite de ses enfants. Jacob leur dit, reprend l'Ecriture (Ibid. 30) : Vous m'avez rendu odieux et criminel aux yeux des habitants de ce pays. Pourquoi, leur dit-il, avez-vous tiré une telle,vengeance ? Ce que',vous avez fait va m'attirer une,haine profonde de la part de tous les habitants du pays. Puis, témoignant la crainte qu'il éprouvait, il ajouta : Nous, nous sommes peu nombreux; réunis contre nous, ils nous tailleront en pièces et nous écraseront (Ib.), comme s'il disait : ne savez-vous pas que, peu nombreux comme nous le sommes, nous éprouverons à notre tour ce que vous avez voulu faire à d'autres? Et de même que Sichem a été cause de ce désastre pour son père et pour tous les habitants de sa ville, ainsi serez-vous pour moi. Car, à cause de vous, je vais être un objet de haine, et rien n'empêchera que, par suite de votre témérité, nous ne soyons écrasés.

Ils lui répondirent, dit le texte : mais, outragera-t-on ainsi notre soeur? (Ibid. 31.) Vous le voyez: c'est un sentiment de chasteté qui a porté les enfants de Jacob à la vengeance : leur apologie envers leur père consiste à dire: ils nous ont déshonorés par l'outrage fait à notre soeur, et c'est pour cela que nous avons été contraints d'agir ainsi, afin que cette leçon prévienne à l'avenir une telle audace.

4. Mais considérez ensuite, je vous prie, l'ineffable providence de Dieu envers ce juste. Voyant qu'il craignait, à cause de ce qu'avaient fait ses fils, de demeurer dans cette contrée, Dieu lui dit, continue le texte : Lève-toi et monte à Béthel pour y habiter.

(Gen. XXXV, 1.) Puisque tu crains les habitants de cette contrée, retire-toi et va habiter Béthel. Elève là un autel au Seigneur, que tu as vu, quand tu fuyais de devant la face d'Esaü, ton frère. Et Jacob dit à sa famille et à tous ceux qui étaient avec lui: faites disparaître les dieux étrangers du milieu de vous, et purifiez-vous et changea vos vêtements; levons-nous, montons à Béthel, élevons-y un autel au Seigneur, qui m'a écouté au jour de la tribulation; il était avec moi et m'a sauvé dans mon voyage. (392) (Ibid. 1-3.) Considérez encore ici l'obéissance et la piété de ce juste. Quand il a entendu cet ordre : monte à Béthel, élève là un autel, il appelle tous ses enfants et leur dit : faites disparaître les dieux. Quels dieux, me dira-t-on ? car on ne voit nulle part qu'il ait eu des dieux : dès les premiers jours de sa vie ce juste fut un pieux serviteur du vrai Dieu. Peut-être il entendait par ces paroles les dieux de Laban que Rachel avait dérobés; aussi dit-il : Puisque nous allons rendre des actions de grâces au vrai Dieu, qui m'a toujours accordé sa protection, faites disparaître les idoles que vous pourriez avoir. Purifiez-vous et changez vos vêtements; allons ainsi à cette ville et trouvons-nous y tous ensemble, purifiés au dehors et au dedans. Ne vous montrez pas seulement purs par l'éclat de vos vêtements, mais purifiez les pensées de votre esprit en faisant disparaître vos idoles, et montons ainsi à Béthel.

Et ils donnèrent à Jacob, dit le texte, les dieux étrangers, car ce n'étaient pas leurs dieux, et les pendants d'oreilles qu’ils portaient. (Ibid. 4.) C'étaient peut-être des symboles idolâtriques se rapportant à ces dieux; aussi les apportent-ils à leur père avec les idoles. Et Jacob les cacha sous le térébinthe de Sichem, et il les fit disparaître jusqu'à ce jour. Il les cacha, dit le texte (Ibid.), et il les fit disparaître, en sorte que les esclaves de l'égarement eux-mêmes fussent soustraits à cet égarement et que personne désormais n'en reçût de dommage.

Après que ce juste eût accompli tous ces soins, il partit du pays de Sichem et se mit en route pour Béthel. Mais voyez encore le soin que Dieu prend de lui, et comment l'Ecriture nous en instruit clairement. Ce juste étant parti, la crainte de Dieu se répandit dans les villes d'alentour, et ils ne poursuivirent point les enfants d'Israël. (Ibid. 5.) Vous avez vu combien est grande cette providence et combien manifeste est son secours? La crainte saisit les habitants et ils ne les poursuivirent point. Parce que ce juste l'avait redouté et avait dit : Nous sommes en bien petit nombre et nous serons écrasés, l'Ecriture nous apprend que la crainte qui saisit les habitants empêcha cette poursuite. Dieu en effet, lorsqu'il veut prêter son assistance, rend les faibles plus forts que les puissants, le petit nombre plus puissant que le grand nombre, et rien ne saurait être plus heureux que celui qui a obtenu l'assistance d'en-haut.

Et Jacob, dit l'Ecriture, arriva à Luzon, qui est dans la terre de Chanaan et est nommé Béthel, et toute la tribu avec lui.

Il y éleva un autel et appela ce lieu Béthel, car c'est là que Dieu lui était apparu, tandis qu'il fuyait de devant la face d’Esaü, son frère. (Ibid. 6-7.) Arrivé là, il accomplit l'ordre du Seigneur en élevant un autel, et donne à ce lieu le nom de Béthel. Déborra, nourrice de Rébecca, mourut et fut ensevelie au-dessous de Béthel, sous le chêne;

et Jacob le nomma le chêne du deuil. (Ibid. 8.) Vous le voyez, il donnait aux lieux des noms tirés des événements afin d'en conserver la mémoire. Et comment, me direz-vous, la nourrice de Rébecca était-elle avec lui, nouvellement arrivé de Mésopotamie, et n'ayant point encore revu son père? Il n'est pas difficile de répondre qu'elle avait voulu accompagner Jacob, lorsqu'il revint de chez Laban , pour revoir Rébecca, après une si longue séparation, et qu'avant de l'avoir rencontrée elle mourut à Béthel.

5. Arrêtons-nous aussi là, s'il vous plait; terminons ce discours en exhortant votre charité au zèle pour la vertu et à prendre soin de la chasteté des jeunes gens. Car c'est de là, pour ainsi dire , que proviennent tous les maux. L'habitude de la dépravation, gagnant avec le temps, produit un tel ravage que nul avis ne peut désormais gagner ceux qui y sont une fois abandonnés; ils sont conduits comme des captifs là où le veut le démon.

C'est lui qui désormais est leur maître et qui leur donne ces ordres funestes que les jeunes gens exécutent avec joie, ne considérant que le plaisir du moment et ne réfléchissant pas à la douleur qui suivra. Je vous exhorte donc à tendre la main à nos jeunes gens, de peur que nous n'ayons à rendre compte de leur conduite. Ne savez-vous pas ce qui arriva au vieil Héli, qui n'avait pas convenablement redressé les défauts de ses enfants? En effet, quand un mal a besoin qu'on emploie le fer, si un médecin veut le traiter par un liniment, il le rend bientôt incurable, parce qu'il n'y a pas appliqué le remède qui convenait; de même ce vieillard, qui devait traiter ses enfants avec une sévérité proportionnée à leurs fautes, s'étant montré mou à leur égard, eut part à leur châtiment.

Redoutez donc cet exemple, je vous en prie, vous qui avez des enfants, et veillez à leur éducation; que chacun des gens de la maison partage sincèrement vos soins et (393) comprenne que le gain le plus grand, c'est le service dit prochain; en sorte que chacun, instruit à la vertu, puisse échapper à la tentation du vice, et que, choisissant la vertu, il obtienne l'assistance d'en-haut. Que chacun de vous en soit favorisé, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel soient, avec le Père et le Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant, et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit il.

SOIXANTIèME HOMéLIE. " Et il y établit un autel, et il donna à ce lieu le nom de Béthèl ; car c'est là que Dieu lui était apparu, lorsqu'il fuyait de devant son frère Esaü. " (Gen, XXXV, 7.)

ANALYSE.

1. Explication des versets 7-13 du chapitre XXXV. —2. Explication des versets 14-27. —3. Exhortation morale à la mortification de la chair, au sacrifice spirituel de soi-même; à la vigilance et à l'examen de conscience.

1. Aujourd'hui, s'il vous plaît, nous allons reprendre la suite de notre dernier discours, et faire l'instruction en continuant d'expliquer le même texte. Car aujourd'hui encore l'histoire de Jacob peut nous enseigner combien était grande la bienveillance de Dieu envers lui, et comment il l'affermit de nouveau par ses promesses, pour le récompenser de sa vertu. L'Ecriture après nous avoir raconté dans les versets précédents, comment Jacob, sur l'ordre de Dieu, quitta Sécime à cause des crimes que ses fils y avaient commis et se rendit à Luzan, ajoute : Et il y bâtit un autel, et il donna à ce lieu le nom de Béthel; car c'est là que Dieu lui était apparu, lorsqu'il fuyait de devant son frère Esaü. Après avoir donné un tel ordre à ce juste, et l'avoir délivré de la crainte, dont il avait été saisi à cause du massacre des Sécimites, Dieu, dit l'Ecriture, frappa de terreur les habitants de ces villes, et les empêcha de le poursuivre. Voyez quelle est la providence de Dieu, avec quelle sollicitude il veille sur Jacob. Il remplit de terreur, dit l'Ecriture, les esprits de ceux qui habitaient les villes voisines, et les empêcha de le poursuivre : car ils voulaient sans doute venger les Sécimites. Mais comme le sang avait été répandu malgré la volonté de ce juste, et que Siméon et Lévi avaient commis ce crime pour venger l'outrage fait à leur soeur, non-seulement il le délivre lui et ses fils de la crainte qui les agitait, mais il arrête encore l'impétuosité des peuples voisins en semant la terreur parmi eux. Sentez-vous combien il importe de jouir de l'assistance divine? Lorsque Dieu a de la bienveillance pour nous, il éloigne de notre âme toute affliction. Car s'il a rendu le courage à ce juste, il a glacé d'effroi ses ennemis. Comme il est le souverain Maître, il dirige les événements à son gré, et il fait éclater dans toute chose sa sagesse et sa toute-puissance. Il n'est rien de plus fort que l'homme qui a su obtenir l'aide de Dieu, comme aussi il n'est rien de plus faible que celui qui en est privé. Voyez ce juste, ses auxiliaires sont faciles à compter et très-peu nombreux, mais il est protégé par la main de Dieu, et il a repris confiance et il a échappé au complot tramé contre lui; ceux-là au (394) contraire, bien qu'ils se fussent réunis en foule considérable, et qu'ils eussent été, d'accord dans leur entreprise, n'ont pas même pu mettre leurs projets à exécution. Car, dit l'écriture, Dieu frappa de terreur les villes qui étaient autour d'eux. Après que ce juste fut délivré de toute crainte et de la poursuite des habitants de ce pays, voyez combien est grande l'affection que Dieu lui témoigne de nouveau; Dieu, dit l'écriture, lui apparut une seconde fois à Luza. Pourquoi l'écriture ajoute-t-elle ce mot : une seconde fois ? Ce n'est pas sans motif: c'est pour nous apprendre que Dieu lui est déjà apparu autrefois dans ce même lieu , lorsqu'il fuyait son frère et qu'il se dirigeait vers la Mésopotamie. Voici ce que veut faire entendre l'écriture : De même qu'autrefois Dieu lui est apparu au moment de sa fuite, de même aujourd'hui il se montre à lui dans le même lieu, au moment de son retour; il lui renouvelle les promesses qu'il lui a faites lorsqu'il s'en allait, et par là il veut que ce juste ait confiance dans sa parole, et qu'il n'en doute pas à cause du long espace de temps qui s'est écoulé dans l'intervalle. Et il le bénit, et lui dit : Tu ne t'appelleras plus Jacob : désormais ton nom sera Israël. Bien qu'il l'eût déjà appelé de ce nom, lorsque Jacob traversait Jaboch, il veut aujourd'hui mettre dans son ceeur une plus grande assurance, et il lui donna la même bénédiction, et il lui dit : Ton nom sera Israël; augmente et multiplie. Des nations et des multitudes de nations naîtront de toi, des rois même sortiront de ta race. Voyez la grandeur de cette bénédiction. Il lui prédit non-seulement que sa race se multipliera, mais encore qu'elle sera illustré. Des rois naîtront de ta race; il lui révèle ainsi dès ce jour la gloire de ses descendants. Je te donne le pays que j'ai donné à Abraham et à Isaac, et je le donnerai à ta postérité après toi.

Après que Siméon et Lévi eurent massacré les Sécimites, Jacob disait : Nous sommes en petit nombre; ils s'assembleront donc contre moi, et ils me frapperont, et ils me détruiront, moi et ma maison; et dans toutes ses paroles, il montrait sa pusillanimité, et la violente crainte qui le possédait : aujourd'hui donc le Seigneur plein de bienveillance pour ce juste, lui dit Puisque tu t'es écrié : nous sommes en petit nombre, apprends que ta race croîtra et se multipliera, et qu'elle sera tellement illustre, que d'elle sortiront une multitude de nations, et même des rois; non-seulement tu ne seras pas détruit, mais toi et ta race vous recevrez en héritage.

ce pays tout entier. Et après lui avoir fait ces promesses, Dieu, dit l'écriture, remonta d'avec lui du lieu où il lui avait parlé. Voyez comment la sainte écriture, dans son langage, s'abaisse au niveau de là nature humaine. Dieu, dit-elle, remonta d'avec lui : elle ne nous donne pas à entendre que Dieu puisse être limité dans l'espace, mais elle veut nous montrer l'étendue de sa bonté : car l'Esprit-Saint s'abaisse au niveau de la faiblesse humaine pour nous raconter toutes choses. Ces mots, descendre et monter, ne peuvent convenir à Dieu; mais comme c'est là la plus grande preuve qu'il puisse nous donner de son ineffable bonté, que de se servir de pareils termes pour notre instruction, il a recours au langage humain; aussi bien il serait impossible aux oreilles de l'homme de comprendre la sublimité de son langage, s'il était en rapport avec la dignité du Seigneur.

2. Si nous faisons cette réflexion, loin d'insister sur la bassesse des termes, nous admirerons l'ineffable bonté de Dieu qui ne dédaigne pas de s'abaisser ainsi, à cause de la faiblesse de notre nature. Mais voyez ce juste témoigner de nouveau sa reconnaissance. Jacob, dit l’Ecriture, éleva une colonne de pierre dans le lieu où Dieu lui avait parlé, et il fit dessus une aspersion, et il y répandit de l'huile, et il donna le nom de Réthel au lieu où Dieu lui avait parlé. Voyez comment ce juste, parle nom qu'il donne à ce lieu, rend impérissable le souvenir de la vision dont il y fut favorisé, et en fait passer la mémoire aux générations suivantes : Et Jacob partit, et il planta sa tente au delà de la citadelle de Gader. Ainsi, ce juste poursuit de nouveau sa route, et peu à peu se hâte d'arriver dans le lieu qu'habitait Isaac. Et l'écriture ajoute : Lorsqu'il approcha d'Ephrath, Rachel enfanta, et elle fut dans un grand travail. Et comme elle avait beaucoup de peine à accoucher, la sage-femme lui dit : Prends courage, car tu as un fils. Ne crains point, dit-elle, car tu enfanteras un fils. Bien que tu sois déchirée de douleurs, cependant tu enfanteras un fils.

Et en expirant, car elle mourait, elle l'appela fils de mes douleurs; mais son père lui donna le nom de Benjamin. Celle-ci consacre, par le nom qu'elle donne à son fils, le mal qu'elle avait ressenti; mais son père l'appela Benjamin. Et après qu'elle eut (395) enfanté, elle mourut, dit l’Ecriture, elle fut ensevelie au chemin d'Ephrath, qui est Bethléem. Et Jacob éleva un monument sur sa tombe. La naissance de cet enfant calma le chagrin que la mort de Rachel causait à Jacob, et l'aida à supporter la perte de Rachel. C'est alors que Ruben se rendit coupable d'un grand crime : Il vint, dit l'Ecriture, et dormit avec Balla, concubine de son père, et Israël en fut averti, et le crime fut prouvé en sa présence. Or, c'était là un grand crime. Aussi, dans la suite, Moïse défendit-il dans ses lois que le père et le fils eussent commerce avec la même femme. Dans la crainte qui peu à peu ce fait ne devienne une habitude, le législateur se hâte de déclarer que celui qui se rend coupable d'un pareil crime mérite un châtiment. Cependant alors Jacob, vaincu par l'amour paternel, se montra indulgent pour la faute de son fils. Mais dans la suite, au moment où il allait quitter la vie, il flétrit Ruben, consigne par écrit son crime, et le maudit, afin que ce châtiment serve d'exemple à la postérité. Puis, le bienheureux Moïse fait le dénombrement des fils de Jacob , et par ses paroles, il nous apprend quelle était la vertu de ce juste. Et ne croyez pas que ce fut au hasard et sans raison qu'il eut commerce avec, Rachel, Lia et les deux servantes. L'Ecriture, au contraire, nous montre que Jacob obéissait aux secrets conseils de la Providence, et qu'il vécut avec ces femmes, pour que les douze tribus sortissent de lui : Aussi l'Ecriture ne dit-elle pas qu'un autre fils lui soit né, afin de tous apprendre que ce n'était pas là un fait imprévu et fortuit. Les fils de Jacob étaient au nombre de douze. Puis l'Ecriture nomme séparément les enfants de Lia et de Rachel, et ceux des deux servantes , et elle ajoute : Voilà les fils qui naquirent à Jacob en Mésopotamie. Et cependant Benjamin fut mis au monde dans les environs de Bethléem. Pourquoi donc l'Ecriture dit-elle : Voilà les enfants qui naquirent à Jacob en Mésopotamie?

Peut-être Rachel l'avait-elle conçu avant son départ.

Et Jacob vint vers Isaac, son père. Voyez ici encore, somment Dieu, dans sa bonté, voulait inspirer me pleine confiance à ces justes. La venue de Jacob vers son père, après un si grand nombre d'années, fut pour tous deux une douce consolation : pour Jacob, parce qu'il revoyait on père, et pour Isaac, parce qu'il pouvait contempler la richesse de son fils, et le grand ombre d'enfants qui étaient sortis de lui. C'est alors, dit l'Ecriture, que mourut Isaac, âgé et rassasié de jours. Si, en effet, au moment où Jacob surprit la bénédiction de son père, les yeux d'Isaac étaient déjà appesantis (et c'est ce qui explique qu'il ait pu être trompé), songez quelle devait être sa vieillesse, puisqu'un si grand nombre d'années s'étaient écoulées dans l'intervalle. Esaü et Jacob, dit l'Ecriture, l'ensevelirent. Mais, après la mort d'Isaac : Esaü prit ses femmes, ses fils, toutes les personnes de sa maison, et tous les biens qu'il avait acquis dans la terre de Chanaan, et il partit. Car le pays qu'ils habitaient comme étrangers, ne pouvait pas les contenir, à cause de la grande quantité de leurs biens. Et il habita désormais sur la montagne de Séir. La sainte Ecriture énumère ensuite les enfants qui naquirent à Esaü et les nations qui sortirent de lui, et elle ajoute : Quant à Jacob, il demeura au pays où son père avait habité comme étranger, c'est-à-dire au pays de Chanaan . Vient ensuite un autre récit sur l'admirable Joseph.

3. Mais, si vous le voulez, nous terminerons ici notre discours, et nous réserverons pour une autre instruction l'histoire du fils de Jacob. Cependant voici ce que j'exigerai de votre charité, c'est que vous écoutiez mes paroles avec attention, que vous retiriez le plus grand fruit des enseignements que nous donne la sainte Ecriture, et que vous ne passiez sur aucun sans réflexion. Car les paroles divines sont véritablement un trésor spirituel; si, d'un trésor matériel, quelqu'un dérobe à son profit une seule pierre précieuse, par là souvent il peut acquérir une fortune immense; de même les vertus des justes, si nous voulons nous y attacher, pourront nous être d'une utilité telle que nous-mêmes nous serons portés à les imiter. C'est ainsi qu'il nous sera possible à nous aussi d'obtenir la faveur divine dont ces justes ont joui. Car Dieu n'a point d'égard aux diverses conditions des personnes; ruais en toute nation, celui qui le craint et dont les oeuvres sont justes, lui est agréable. Aussi rien ne nous empêche, si nous le voulons, de jouir autant et même plus que ces justes, de la protection divine. Car si seulement il voit que nous faisons tout ce qui dépend de nous, et que nous préférons aux plaisirs mondains la pratique de ses préceptes, il montre pour nous une si grande sollicitude qu'il nous rend invincibles en toute chose. Nous avons en effet à combattre continuellement un ennemi qui nourrit contre (396) nous une haine implacable. Aussi avons-nous besoin d'une grande vigilance, afin de pouvoir triompher de ses artifices et mépriser ses coups. Et nous ne remporterons la victoire que si nous savons, par une conduite irréprochable, nous attirer le secours de Dieu. Or qu'est-ce qu'une conduite irréprochable ? C'est aine vie pure. C'est là la base et le fondement de la vertu : celui qui l'établit d'une façon inébranlable, surmontera facilement tous les obstacles; un tel homme ne se laissera dompter ni par le désir des richesses, ni par l'amour de la gloire, ni par l'envie, ni par aucune autre passion. Et pourquoi? Je vais le dire. Lorsqu'un homme a la conscience pure, et exempte de toute tache, le Maître de l'univers peut habiter dans son coeur. Car Jésus a dit : Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu ! Lorsque quelqu'un mérite que Dieu établisse sa demeure en lui, il vivra dans la suite comme s'il était simplement revêtu d'un corps et il montrera un souverain mépris pour toutes les jouissances humaines. En effet, toutes les choses terrestres, il les regardera comme une ombre, comme un rêve; et, de même que s'il habitait dans les cieux, il ne désirera aucun des biens présents. Tel était saint Paul, l'apôtre qui a enseigné l'univers; il s'écriait . Est-ce que vous voulez éprouver la puissance de Jésus-Christ qui parle par ma bouche? Il disait encore : Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi. Et ensuite : Si je, vis maintenant dans ce corps mortel, j'y vis en la foi. Voyez-vous cet homme, quoique revêtu d'un corps. parler comme s'il jouissait d'un repos incorporel?

4. Imitons-le donc tous, mortifions les membres de notre corps, et rendons-les incapables de pécher; car c'est surtout ainsi que nous pourrons offrir à Dieu un, sacrifice qui lui sera agréable. Voyez-vous combien ce sacrifice est nouveau et étonnant ? Lorsque les membres sont morts, Dieu en accueille plus favorablement le sacrifice. Pour quel motif ? Parce que c'est un sacrifice spirituel; qui n'a rien de sensible. Car, dans un sacrifice sensible, non-seulement on doit rejeter la victime qui est privée de vie, mais celle même qui est vivante, si elle a quelque tache, ne pourrait jamais être acceptée à l'autel. Et ç'a été dès le principe l'objet d'une loi, non pas sans motif, mais afin que cet examen de victimes privées de raison, nous apprît à offrir , avec non moins de circonspection, ce sacrifice spirituel et cette victime raisonnable. Dans l'ancienne loi, c'était une tache que d'avoir les oreilles ou la queue coupée; dans la nouvelle loi, c'est une tache que d'être pervers, libertin et débauché, d'aimer les richesses et; en un mot, de pécher, Autrefois, la victime devait être pure et exempte de toute souillure, aujourd'hui, il faut mourir au monde pour être propre au sacrifice spirituel. Ne passons pas trop légèrement sur ces considérations, mais gravons-les profondément dans notre esprit, et tâchons de ne pas paraître inférieurs aux Juifs qui, dans les ténèbres, montrent une attention si scrupuleuse. Si les Juifs, assis auprès d'une faible lumière, ont fait preuve d'une si grande vigilance, à plus forte raison, nous, qui avons été juges dignes d'être éclairés par le Soleil de justice, qui avons quitté les ténèbres et qui avons été conduits comme par la main vers la vérité, devons-nous apporter la même prudence dans ce sacrifice spirituel. Ne passons pas légèrement sur ce que nous croyons de petits péchés; mais demandons-nous compte, chaque jour, de nos paroles et de nos regards, et punissons-nous nous-mêmes, si nous voulons éviter les châtiments d'en-haut.

C'est pourquoi saint Paul dit : Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés de Dieu. (I Cor. 11, 31.) Car, si nous nous jugeons nous-mêmes ici-bas pour les fautes que nous commettons chaque jour, nous diminuons d'autant la sévérité du jugement de Dieu. Et, si nous sommes insouciants, lorsque nous sommes jugés. de la sorte, dit l'Apôtre, c'est le Seigneur qui nous châtie. Auparavant, donc, condamnons-nous avec une grande sincérité, et descendons, à l'insu de tous, au tribunal de notre conscience; alors examinons nos pensées, et portons une sentence juste, afin que notre esprit, frappé du péril qui nous menace, ne se laisse plus tromper, qu'il ré. prime nos passions, et que, toujours vigilant, il ferme tout accès au diable. Car nous n'éprouvons d'échec, que par notre nonchalance, c'est l'expérience même qui nous l'enseigne. Si nous voulions nous réveiller un peu, nous pourrions faire tomber en poussière les embûches de notre ennemi ; et même, quand il nous fait tomber, si nous restons dans le même état, ce n'est pas à cause de sa tyrannie, mais à cause de notre peu d'énergie. Car ses victoires, il ne les doit pas à une force invincible, mais à sa ruse seule. Or, nous ne nous laisserons (397) pas tromper, si nous voulons nous réveiller un peu et user de prudence; c'est nous qui en sommes maîtres; je ne veux pas dire que, seuls, nous ayons en nous-mêmes une assez grande force pour cette lutte, mais c'est que alors nous sommes favorisés dit secours d'en-haut. Lorsque nous faisons ce qui dépend de nous, Dieu nous vient toujours en aide. Soyons donc prudents, je vous y exhorte ; puisque nous connaissons les ruses de notre ennemi, veillons sans relâche et demandons à Dieu de nous secourir dans ce combat. Ainsi nous deviendrons invincibles, nous éviterons les piéges que nous tendra le démon, nous jouirons de l'assistance divine , et nous obtiendrons les biens éternels; puissions-nous tous les obtenir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ; qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissance et l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

SOIXANTE-UNIèME HOMéLIE. " Voici quelle était la famille de Jacob; Joseph étant âgé de dix-sept ans, paissait les troupeaux avec ses frères. " (Gen. XXXVII, 2.)

ANALYSE.

1. Explication des versets 2-4 du chapitre XXXVII. Que l'envie est un grand mal. Caïn le premier homicide par envie. — 2. Explication des versets 5-14. — 3. Explication des versets 14-26. Joseph figure du Christ. On ne petit empêcher l'accomplissement des prédictions divines. — 4. Explication des versets 25-35. Joseph toujours sous la main de Dieu qui le garde. — Exhortation.

1. Je veux, aujourd'hui encore, vous introduire à la table accoutumée, reprendre la suite de mon discours, et vous offrir ce banquet spirituel en partant des paroles qui viennent d'être lues. Elles peuvent en effet vous apprendre à tous combien l'envie est un fléau terrible et à quel degré de violence peut monter cette passion funeste en s'attaquant même aux plus proches parents. Mais pour procéder avec ordre , il faut nous attacher d'abord aux premiers mots du verset que je vous ai lu. Voici, dit l'Ecriture , quelle était la famille de Jacob. Voyez comment le saint prophète , après avoir promis de nous raconter la généalogie de Jacob, revient aussitôt à l'histoire du fils de celui-ci. Il dit d'abord : Voici quelle était la famille de Jacob; puis il néglige d'énumérer par ordre les enfants qui sont nés de lui, et les enfants de ses enfants (comme il l'avait fait pour Esaü), et il passe aussitôt à Joseph, le plus jeune, presque, des fils de Jacob, et dit : Joseph, étant âgé de dix-sept ans, paissait les troupeaux avec ses frères. Pourquoi nous indique-t-il le nombre d'années?

C'est afin que vous appreniez que la jeunesse n'est pas un obstacle à la vertu; et afin que vous connaissiez clairement quelle était l'obéissance de cet enfant envers son père, son amitié pour ses frères, et quelle fut la cruauté de ces derniers ; enfin c'est pour que vous sachiez que, malgré les sentiments dont il était animé à leur égard, (398) malgré son âge qui aurait dû leur inspirer de la compassion, ils n'ont voulu conserver aucune amitié pour lui, et que, dès le principe, ils se sont laissé emporter par la jalousie, en voyant la tendance de cet enfant vers la vertu, et la bienveillance que leur père lui témoignait. Ils accusèrent Joseph d'une action criminelle devant Israël, leur père (1). Voyez comme ils poussèrent la méchanceté à son comble :ils essayent de détruire l'affection, de Jacob pour son fils, et ils inventent dés calomnies contre leur frère, -mais ils ne réussissent qu'à rendre leur jalousie plus évidente. Et vous reconnaîtrez qu'ils n'ont recueilli d'autre fruit que de répandre la lumière sur leurs secrets desseins. Si vous considérez comme ce père s'attache plus étroitement encore à son fils, même après cette calomnie, et comment il le préfère à tous : Or Jacob, dit l'écriture, aimait Joseph plus que tous ses autres fils, parce qu'il était l'enfant de sa vieillesse. Et il lui fit une robe de diverses couleurs. Que signifient ces paroles : Il aimait Joseph plus que tous ses autres fils, parce qu'il était l'enfant de sa vieillesse? Comme il lui était né le dernier, à l'époque de sa vieillesse, il le chérissait plus que tous les autres. En effet les enfants que l'on engendre dans la vieillesse semblent plus dignes d'amour, et obtiennent de leur père une affection plus vive. Mais ce n'était pas là le seul motif de l'amour que Jacob lui témoignait et de la préférence qu'il avait pour lui : car la sainte écriture nous apprend qu'un autre fils lui naquit encore après Joseph ; et si son affection avait suivi l'ordre de la nature, c'est sur ce dernier qu'il l'aurait reportée tout entière, puisqu'il était vraiment l'enfant de sa vieillesse et qu'il avait été mis au monde au moment où ce juste était déjà parvenu à un très-grand âge.

Quel motif devons-nous donc ajouter? C'est qu'une grâce presque céleste rendait cet enfant cher à son père, et le poussait à le préférer aux autres à cause de sa vertu ; et l'écriture nous dit que Jacob le chérissait ainsi, parce qu'il était l'enfant de sa vieillesse, dans la crainte d'augmenter la jalousie de ses frères.

C'est là une terrible passion, et, lorsqu'elle s'est emparée de notre âme, elle ne la quitte pas, avant de l'avoir poussée jusqu'au dernier égarement; elle déchire l'âme où elle a pris

1. Tel est le sens que donne le texte des Septante ; dans l'Hébreu et dans les autres versions on lit au contraire que ce fut Joseph qui accusa ses frères d'une action criminelle.

naissance, et produit sur le personnage, objet de notre jalousie, des effets contraires à ceux que nous attendions, en le rendant plus célèbre, plus: illustre et plus éclatant, ce, qui est pour l'envieux une nouvelle et, profonde blessure. Considérez en effet comment cet enfant, vraiment digne de notre admiration, sans connaître aucun des faits qui s'étaient passés, se conduit avec ses frères que les mêmes entrailles ont nourris; il montre une pleine confiance en eux et il leur parle avec une entière franchise; ceux-ci au contraire, dominés par la passion de l'envie, sont remplis de haine pour lui : Ses frères, dit l'écriture, voyant que leur père l'aimait plus qu'eux tous, le haïssaient, et ne pouvaient lui parler sans aigreur. Voyez de quelle haine ils poursuivent cet enfant qui ne leur a fait aucun tort: Et ils ne pouvaient, dit l’Ecriture, lui parler sans aigreur. Pourquoi ne pouvaient-ils lui parler sans aigreur? C'est que cette passion s'était rendue maîtresse de leur coeur, et que la haine s'y développait chaque jour : elle les avait pour ainsi dire domptés et les tenait sous sa puissance : aussi se conduisaient-ils avec lui d'une manière hypocrite, et ne pouvaient-ils lui parler sans aigreur. L'écriture nous indique la source de leur haine. c'est la jalousie qui lui a donné naissance. Ses frères, nous dit l'écriture, voyaient que leur père l'aimait plus qu'eux tous. L'amitié que Jacob avait pour Joseph, excita contre lui la jalousie de ses frères; mais c'était sa vertu qui lui avait concilié la bienveillance de son père. Ainsi lorsqu'ils auraient dû chercher à égaler Joseph et à imiter sa conduite, pour obtenir de leur côté l'amitié de leur père, non-seulement ils n'ont pas même eu cette pensée, mais ils ont tous témoigné leur haine à celui qui était l'objet de l'affection de Jacob. Devenus ses ennemis, ils nourrissaient dans leur coeur leur secrète passion, ne lui parlaient jamais sans aigreur, et se conduisaient avec lui d'une manière hypocrite; cet enfant, au contraire, digne de notre admiration, avait toujours pour eux la même amitié, ne soupçonnait rien, avait en eux la confiance qu'on doit accorder à des frères, et faisait tout ce qui était en son pouvoir.

2. C'est cette passion funeste qui, dès le commencement du monde, poussa Caïn à tuer son frère. De même que ceux-ci haïssaient Joseph à cause de l'affection que leur père lui témoignait, étaient devenus ses ennemis, et (399) chaque jour méditaient de le faire périr; de même Caïn, voyant que les présents de son frère étaient plus agréables à Dieu, forma le projet de le tuer, et il lui dit :Allons dans les champs.

Voyez-vous combien Abel, lui aussi, est loin d'avoir aucun soupçon, quelle confiance il a en son frère, et comment il l'accompagne et se livre lui-même aux coups de sa main criminelle? Il en est de même de Joseph: cet enfant admirable, ne connaissant pas les mauvais desseins de ses frères, leur parle comme à des frères, et leur raconte les songes par lesquels Dieu lui avait révélé sa future grandeur et en même temps l'assujettissement de ses frères Joseph ayant eu un songe, dit l'écriture, le récita à ses frères, et leur dit: écoutez le songe que j’ai eu. Il me semblait que nous liions des gerbes au milieu d'un champ, que ma gerbe se leva et se tint debout, et que vos gerbes l'environnèrent , et se prosternèrent devant ma gerbe. Alors ses frères lui dirent : Règnerais-tu donc sur nous, et serais-tu notre maître? Et ils le haïrent encore plus ci cause de ses songes et de ses paroles. L'écriture s'est hâtée de nous apprendre que leur haine contre Joseph s'était déjà manifestée auparavant, afin que nous ne croyions pas que ce songe seul ait donné naissance à leurs dispositions hostiles. Et ils le haïrent encore plus, c'est-à-dire ils nourrirent contre lui une haine et une inimitié beaucoup plus violentes. Voyez à quel degré d'aveuglement ils en sont venus; ce sont eux-mêmes qui expliquent le songe. Ainsi on ne peut pas dire qu'ils étaient jaloux de leur frère par ignorance de l'avenir; car quoique ce songe leur eût révélé les événements futurs, leur haine s'accrut encore. O comble de la folie ! Ainsi instruits ils auraient dû plutôt témoigner de la bienveillance envers Joseph, supprimer tout motif de haine, et bannir de leur coeur toute jalousie; mais leur raison était obscurcie par les ténèbres, ils ne comprirent pas qu'ils agissaient contre leurs propres intérêts, et ils furent enflammés d'une haine encore plus vive. -Pourquoi, ô malheureux, ô misérables, montrez-vous une si grande jalousie, pourquoi ne songez-vous pas aux liens du sang et ne reconnaissez-vous pas que l'explication de ce songe fait éclater la bienveillance de Dieu à l'égard de Joseph ? Ne croyez pas qu'il soit possible de renverser les décrets de Dieu. Vous avez vous-mêmes interprété ce songe ; eh bien ! il s'accomplira dans peu de temps, quand même vous voudriez y apporter mille obstacles. Car le Dieu de l'univers est habile et sage; et quand il veut prouver l'étendue de son pouvoir, il permet souvent que l'on arrête par de nombreux obstacles l'exécution de ses desseins, afin que leur accomplissement fasse éclater toute la grandeur de sa puissance. Mais tel est l'envieux : sa passion ne lui permet pas de faire aucune de ces réflexions, elle le tient, pour ainsi dire, sous le joug; et il agit même contre son propre salut.

Ainsi le récit de ce songe augmenta leur haine; quant à Joseph, cet enfant admirable, il eut un autre songe et le raconta en ces termes, non-seulement à ses frères, mais encore à Jacob : Il me semblait que le soleil et la lune et onze étoiles se prosternaient devant moi. Son père le reprit et lui dit : Que signifie ce songe que tu as eu ? Faudra-t-il que nous venions, moi, ta mère et tes frères nous prosterner en terre devant toi ?

Et ses frères eurent de l'envie contre lui, mais son père retint ses discours. Jacob reprit Joseph, parce qu'il connaissait l'envie que ses autres fils portaient à cet enfant ; puis , il expliqua lui-même le songe, et devinant que cette révélation venait de Dieu, il retint ses discours. Mais telle ne fut pas la conduite de ses fils. Qu'arriva-t-il? Ils le haïrent encore davantage. Quelle est votre folie? Pourquoi vous conduisez- vous comme des insensés? Ne comprenez-vous pas que ce second songe ne lui a été envoyé, ni sans motif, ni par un effet du hasard? C'était pour que vous appreniez que ces événements s'accompliraient entièrement, pour que vous mettiez un terme à vos projets sanguinaires, en considérant que vous tentiez l'impossible. Vous auriez donc dû songer aux liens de la nature, montrer des sentiments vraiment fraternels et regarder comme vôtre l'illustration future de votre frère. Mais puisque cette pensée ne vous est pas venue à l'esprit, il eût été naturel de considérer que la querelle n'était plus entre vous et Joseph, mais entre vous et le Maître de toutes choses, qui lui avait déjà révélé l'avenir. Mais ceux-ci, comme je me suis hâté de le dire, sans respecter les liens du sang, sans réfléchir que la protection d'en-haut entourait Joseph, donnaient chaque jour de nouveaux aliments à leur haine et allumaient dans leur coeur cette flamme secrète, tandis que, ni leur père, ni leur jeune frère (400) ne soupçonnaient rien de semblable et ne pensaient pas qu'ils se laisseraient aller à un si grand égarement. Aussi, comme ses frères étaient allés faire paître les troupeaux , Jacob dit à Joseph:

Tes frères ne paissent-ils pas les troupeaux à Sichem? Viens que je t'envoie vers eux. Et il lui répondit : Me voici. Voyez-vous quelle est l'affection de ce père pour ses fils, quelle est l'obéissance de cet enfant? Et Israël lui dit : Va maintenant, vois si tes frères et les troupeaux se portent bien et rapporte-moi ce qui se passe.

3. Tous ces faits nous prouvent l'amour dé Joseph pour ses frères et nous montrent d'une façon évidente les projets sanguinaires de ces derniers. Ils sont aussi la figure des événements futurs et décrivent d'avance, dans une époque de ténèbres, les actes de la vérité. En effet, de même que Joseph s'en alla vers ses frères pour les visiter, et que ceux-ci, sans respecter les liens fraternels et le motif de sa présence, résolurent d'abord de le tuer, puis le vendirent à dés barbares ; de même Notre-Seigneur , dans son amour pour les hommes, vint visiter le genre humain, et, après avoir revêtu un corps de la même substance que la nôtre, il daigna devenir notre frère. Et saint Paul s'écrie : Il ne s'est pas rendu le libérateur des anges, mais celui de la race d'Abraham; c'est pourquoi il a fallu qu'il fût en tout semblable à ses frères. (Héb. II, 16.) Les Juifs, pleins d'ingratitude, résolurent de mettre à mort Celui qui était le médecin du corps et de l'âme, et qui faisait chaque jour un nombre infini de miracles; ils accomplirent leur projet homicide et crucifièrent Celui qui, pour notre salut, avait daigné prendre la forme de l'esclave. Ainsi les Juifs se sont emparés du Christ, l'ont mis en croix et l'ont fait périr;

quant aux frères de Joseph, ils avaient résolu sa mort, mais ils n'exécutèrent pas leur projet. Il fallait que la figure fût inférieure à la vérité, car autrement ces faits n'auraient pu être la figure des événements futurs. C'est pourquoi ils ont été décrits d'avance à cette époque, comme en une esquisse. Considérez, je vous prie, ce rapport étonnant. Ils ne l'ont pas tué, mais ils l'ont vendu, ils ont trempé sa tunique dans le sang d'un chevreau et ils l'ont envoyée à leur père, pour lui faire croire que son fils avait péri. Remarquez-vous que tous ces faits se sont accomplis, de façon que l'image seule de l'avenir apparaisse comme dans l'ombre, et due la vérité soit conservée. Mais reprenons la suite de notre discours. Son père l’envoya, dit l'Ecriture, et il vint jusqu'à Sichem. Et un homme le trouva errant parmi les champs. Et cet homme l'interrogea et lui dit: Que cherches-tu ? Joseph répondit : Je cherche mes frères. Apprends-moi où ils font paître leurs troupeaux. Voyez avec quel zèle il va à la recherche de ses frères, quel est son empressement et quelles peines il se donne pour les trouver. Et cet homme lui répondit : J'ai entendu qu'ils disaient : Allons à Dothaim. Joseph y alla donc et les .y trouva. Ceux-ci le virent de loin avant qu'il s'approchât d'eux et ils résolurent de le mettre à mort. Considérez ici, je vous prie, la providence de Dieu; voyez comme ils se préparent au meurtre de leur frère; mais si Celui qui fait et défait tout à son gré, permet qu'on apporte des obstacles à ses décrets, c'est pour répandre plus d'éclat sur son athlète et amener enfin l'accomplissement, des songes. Ils le virent de loin et résolurent de le mettre à mort. Et ils se dirent l'un à l'autre : voici venir ce maître songeur.

Maintenant donc, venez, tuons-le, et le jetons dans une de ces fosses, et nous dirons qu'une bête féroce l'a dévoré et nous verrons ce que deviendront ses songes.

Ainsi ils s'attendaient à l'accomplissement des songes ; et ils méditent de le tuer. Mais afin qu'ils apprennent qu'il n'est pas possible d'empêcher l'exécution des décrets de Dieu, c'est, en vain qu'ils délibèrent, qu'ils entreprennent et qu'ils montrent toute la perversité de leur coeur; Dieu, qui est souverainement sage, les force malgré eux et malgré leurs complots à servir ses vues secrètes sur l'avenir. Car après qu'ils eurent conspiré le meurtre de leur frère, et que déjà ils avaient accompli ce crime dans leur pensée, Ruben, dit l'Ecriture, les ayant entendus, le délivra de leurs mains, en disant: Ne lui ôtons point la vie; ne répandez point le sang; jetez-le dans cette fosse qui est au désert, et ne mettez point la main sur lui. Il voulait le délivrer de leurs mains pour le rendre à son père. Ruben n'ose pas sauver son frère ouvertement, cependant il veut réprimer leur ardeur sanguinaire et il dit: Ne répandez point le sang; jetez-le dans cette fosse. Et la sainte Ecriture, pour nous apprendre quelle était l'intention de Ruben, dit : Il agissait ainsi, afin de le délivrer de leurs mains, et de le rendre à son père. Ils délibéraient (401) ainsi, avant que Joseph fût encore arrivé ; ils avaient déjà terminé' leur entretien , lorsqu'il arriva vers ses frères. Tandis qu'ils auraient dû accourir vers leur frère, l'embrasser et lui demander quelles nouvelles il apportait de leur père, ces méchants, semblables à des bêtes féroces qui ont aperçu un agneau, s'élancèrent sur lui, le dépouillèrent de sa tunique de diverses couleurs, le saisirent et le jetèrent dans la fosse. Or la fosse était vide, et il n'y avait point d'eau. Ils suivirent le conseil de Ruben; et après avoir jeté Joseph dans cette fosse, ils s'assirent pour manger du pain. O comble de la cruauté et de l'inhumanité ! Joseph parcourt une si longue route, et cherche ses frères avec tant de zèle, afin de les voir et de rapporter à son père ce qui se passe; et ceux-ci, semblables à des barbares et à des sauvages, décident de le laisser mourir de faim, après que Ruben les a dissuadés de répandre le sang de leur frère. Mais Dieu, dans sa bonté, l'arracha bientôt aux mains de ses frères en délire. Car, dit l’Ecriture , pendant qu'ils étaient assis et mangeaient leur pain. Ils aperçurent des Ismaélites qui passaient et se dirigeaient vers l'Egypte, Juda leur dit : De quoi nous servira-t-il de tuer notre frère et de cacher son sang? Venez, vendons-le à ces Ismaélites, et ne mettons point notre main sur lui, car il est notre frère et notre chair.

4. Voyez comment Ruben d'abord les a empêchés de commettre un grand crime, en leur donnant un conseil moins criminel., et comment ensuite Juda leur persuade de vendre leur frère, pour le ravir à -la mort. Tous ces événements se succédaient de façon que les révélations de Dieu s'accomplissent, même malgré eux, et qu'ils servissent eux-mêmes les desseins de la Providence : Ils approuvèrent, dit l'Ecriture, le conseil de Juda , tirèrent Joseph de la fosse, et le vendirent aux Ismaélites vingt pièces d'or. O coupable trafic, ô gain funeste, ô vente injuste !

Lui qui est Dé des mêmes entrailles que vous, lui qui est ainsi chéri de son père, lui qui est venu pour vous visiter, lui qui ne vous a jamais fait aucun tort, ni grand, ni petit, vous osez le vendre, et cela à des barbares qui descendent en Egypte ! Quelle est cette folie? Quelle est cette jalousie, cette envie? Car si vous agissez ainsi parce que vous craignez ses songes et que vous êtes persuadés qu'ils s'accompliront , pourquoi tentez-vous l'impossible, pourquoi vous conduisez-vous ainsi et faites-vous la guerre contre Dieu qui a révélé ces événements à Joseph? Mais si vous ne tenez aucun compte de ces songes, si vous les regardez comme des sottises, pourquoi commettez-vous un crime, qui attachera à votre nom une souillure éternelle, et causera à votre père un mortel chagrin?

A quel degré en est venue leur passion, que dis-je? leur ardeur sanguinaire ! Lorsque quelqu'un se livre à un acte criminel, et qu'il est comme accablé sous le poids de ses pensées coupables, il ne songe pas à l'oeil qui ne dort jamais, il ne respecte pas même la nature, et il foule aux pieds tout ce qui peut exciter sa commisération; c'est ce que ceux-ci ont éprouvé. Ils n'ont pas réfléchi que Joseph était leur frère, qu'il était jeune et chéri de Jacob, et qu'il allait parcourir un si vaste pays, pour habiter avec des barbares, lui qui n'avait jamais vécu sur la terre étrangère et qui jamais n'avait servi un maître; ils rejetèrent loin d'eux tout sentiment sage, et ne songèrent qu'à satisfaire comme ils le croyaient leur propre jalousie. Ainsi par la pensée ils étaient déjà fratricides; mais celui à qui ils faisaient subir de si indignes traitements, supporta tout avec courage.

Car la main de Dieu le protégeait et l'aidait à souffrir toutes ces injustices avec résignation. Si nous nous sommes conciliés la bienveillance divine, quand même nous serions au milieu des barbares et sur la terre étrangère, nous pouvons mener une vie plus heureuse que ceux qui habitent dans leur patrie et sont entourés de toutes sortes de soins; mais aussi, quand même nous vivrions dans notre maison, quand même nous paraîtrions nager dans l'opulence, si nous sommes privés du secours d'en-haut, nous sommes de beaucoup les plus misérables. Grande est la force de la vertu, grande est la faiblesse du vice; c'est ce que prouve surtout l'histoire que nous avons entre les mains. Ici, en effet, quels sont ceux que vous jugez les plus misérables, et qui vous paraissent mériter le plus de larmes? Dites-le-moi; sont-ce ces méchants qui ont commis un si grand crime envers leur frère? Ou bien est-ce Joseph qui est tombé au pouvoir des barbares? Ce sont eux évidemment. Considérez, je vous prie, comment cet enfant admirable qui a été élevé avec tant de soin et qui a grandi continuellement entre les bras de son père, est aujourd'hui forcé tout à coup de supporter un (402) dur esclavage, et cela chez des barbares, qui ne sont pas meilleurs que des bêtes sauvages. Mais c'était le Maître du monde qui les rendait doux envers lui, et armait Joseph d'une patience à toute épreuve. Et ses frères, après l'avoir vendu, croyaient avoir mené à bonne fin leur résolution, parce qu'ils s'étaient débarrassés de celui à qui ils portaient envie. Mais Ruben, dit l'Ecriture, retourna vers la fosse, et il n'y vit plus Joseph. Alors il déchira ses vêtements, et retourna vers ses frères et dit : L'enfant ne se trouve point, et moi, moi, où irai-je désormais? En effet, la sainte Ecriture nous a appris plus haut que Ruben leur avait donné le conseil de jeter leur frère dans cette fosse, afin de l'arracher à leurs mains homicides, et de le rendre à son père; mais maintenant, ajoute-t-elle, quand il voit que son projet a échoué, il déchire ses vêtements et dit : L'enfant ne se trouve point, et moi, moi, où irai-je désormais? Comment, dit-il, comment pourrons-nous nous justifier, et surtout moi qui semble marcher à votre tête? Il croyait que Joseph avait été tué.

Mais après qu'ils eurent accompli le crime qu'ils méditaient, après qu'ils eurent envoyé l'objet de leur haine sur la terre étrangère et qu'ils eurent ainsi calmé leur jalousie, ils inventent une ruse pour tromper leur père et l'empêcher de découvrir leur abominable complot. Ils tuèrent , dit l'Ecriture, un bouc d'entre les chèvres, trempèrent sa robe dans le sang et l'apportèrent à leur père, en lui disant : Reconnais si c'est la robe de ton fils ou non. Pourquoi vous abusez-vous vous-mêmes, ô insensés? Quand même vous pourriez tromper votre père, vous n'échapperez pas à cet oeil qui ne dort jamais, et que vous deviez craindre pardessus tout. Mais telle est la nature humaine, ou plutôt telle est l'insouciance du plus grand nombre; ne craignant que les hommes et ne tenant compte que de l'infamie qui peut rejaillir sur eux dans le moment présent, ils ne songent pas à ce tribunal terrible et à ces souffrances intolérables, et ils ne cherchent qu'à éviter le blâme des hommes; c'est ainsi que les fils de Jacob se sont conduits en essayant de tromper leur père. Jacob, dit l'Ecriture, reconnut la robe et dit: C'est la robe de mon fils, une bête féroce l'a dévoré, une bête féroce a déchiré mon fils Joseph. Et certes il avait été traité d'une façon aussi cruelle que s'il était tombé au pouvoir des bêtes féroces. Jacob déchira ses vêlements, il mit un sac sur ses reins et pleura son fils plusieurs jours. Que de larmes ils auraient méritées eux-mêmes, non-seulement pour avoir vendu leur frère à des barbares, mais encore pour avoir causé un si grand deuil à leur père déjà avancé en âge. Et tous ses fils, et toutes ses, filles, dit l'Ecriture, vinrent pour le consoler, mais il rejeta toute consolation et il dit: Je descendrai vers mon fils dans le sépulcre en pleurant.

5. Mais ils ressentirent encore un autre coup. Car ils voyaient leur père témoigner l'amour le. plus ardent pour celui qui n'était plus, et qu'il croyait dévoré par des bêtes féroces, et ils étaient consumés par une jalousie plus violenté encore. On ces hommes qui se sont montrés si cruels envers leur frère et leur père, ne méritent aucun pardon; les Madianites du moins servent lés vues de la Providence, et à leur tour . vendent Joseph à Petephra, le chef de cuisine de Pharaon. Voyez-vous comment le jeune hébreu s'avance peu à peu, voyez-vous quelle vertu et quel courage il montre en toute circonstance, afin que, semblable à un athlète qui a vaillamment combattu, il ceigne un jour la couronne royale, et que l'accomplissement de ses songes enseigne et prouve à ceux qui font vendu, qu'une si grande perfidie leur a été inutile ? Car telle est la puissance de la vertu, qu'elle sort toujours de la lutte plus éclatante encore. Rien ne peut l'emporter sur elle, rien ne peut en triompher; ce n'est pas qu'elle trouve cette force en elle-même, mais c'est que l'homme vertueux jouit aussi du secours d'en-haut; or celui qui jouit de la protection divine et qui mérite l'aide du Ciel, aura une force invincible, et ne se laissera dompter ni par les embûches des hommes, ni par les piéges du démon.

Puisque nous sommes ainsi avertis;u craignons pas la souffrance mais le mal; car le mal est une véritable souffrance. Celui qui essaye de maltraiter son prochain, ne lui nuit absolument en rien ; et, quand même il lui nuirait un peu, il ne peut le faire que dans le siècle présent; mais aussi il s'amasse pour lui-même des châtiments éternels et des souffrances intolérables , que nous ne pouvons nous-mêmes éviter que si nous nous montrons prêts à tout souffrir, et si, suivant le précepte du Seigneur nous prions pour ceux qui nous font du mal. Une telle conduite nous vaudra une magnifique récompense et nous rendra dignes du royaume des cieux; puissions-nous tous (403) l'obtenir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissance et l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

SOIXANTE-DEUXIèME HOMéLIE. " Et Juda vit la fille d'un Chananéen qui s'appelait Sava ; et il la prit et vint vers elle; et elle conçut et enfanta un fils que l'on nomma Er. " (Gen. XXXVIII, 2-3.)

ANALYSE.

1. histoire de Thamar.

2 Thamar justifiée. Juda s'accuse lui-même. Naissance de Pharès et de Zara : figure des destinées de l'église.

3. Retour à l'histoire de Joseph. Joseph chez Putiphar. Sa prospérité.

4. Passion et tentative criminelle de la femme de Putiphar.

5. Joseph calomnié, jeté en prison : que la grâce de Dieu ne l'abandonne pas néanmoins. Conclusion morale.

1. L'histoire de Joseph nous a montré suffisamment combien l'envie est un fléau terrible, et comment cette passion funeste ronge le coeur où elle a pris naissance. Vous avez vu comment, sous l'empire de ,cette passion, les frères de Joseph ont oublié les liens du sang, quelle barbarie et quelle cruauté ils ont exercée envers celui qui ne leur avait fait aucun mal; mais ils n'ont réussi qu'à mettre au jour leur perversité, et le dommage qu'ils ont causé à leur frère n'a pas été aussi grand que la honte dont ils se sont couverts. Car quoiqu'ils l'aient vendu ides barbares, et ceux-ci au chef des cuisiniers de Pharaon, cependant comme Joseph était favorisé en toute circonstance de la protection divine, tout lui semblait léger et facile à supporter. Je voulais m'attacher aujourd'hui encore à la même histoire , et faire sur ce sujet une instruction; mais je rencontre sur ma route un autre récit qu'il ne serait pas juste de passer sous silence; nous l'approfondirons, autant que possible, puis nous reprendrons nos entretiens sur Joseph. Quel est donc ce récit qui interrompt notre marche ? Il traite de Juda. Celui-ci ayant pris pour femme Sava, fille d'un chananéen , et ayant eu d'elle trois enfants, donna, dit l'écriture, à Er, son premier-né, une femme nommée Thamar. Mais celui-ci fut méchant aux yeux de l'éternel, et l'éternel le fit mourir. Alors Juda engagea Onan à épouser la femme de son frère, afin de lui procurer une postérité. C'était la loi qui l'ordonnait : si quelqu'un mourait sans enfant, son frère devait épouser la veuve et lui donner une postérité.

Mais Onan, lui aussi, fut méchant aux yeux de Dieu, qui le fit mourir. Juda fut frappé de terreur en voyant que ses deux fils lui avaient été enlevés si rapidement: alors, pour consoler Thamar, il lui promit de lui donner son autre fils, mais il ne tint pas sa parole, dans la crainte que ce dernier ne subît aussi le même sort que ses frères. Cependant Thamar se repaissait d'un vain espoir, et demeurait, dit l'écriture, dans la maison de son père, attendant que son beau-père exécutât sa promesse; quand elle vit que Juda ne voulait pas remplir ses engagements, elle n'en ressentit aucune indignation, mais elle ne supporta pas l'idée de prendre (404) un autre époux, et elle se résigna au veuvage, attendant un moment favorable; car elle désirait vivement avoir des enfants de son beau-père. Or, quand elle apprit que sa belle-mère était morte, et que Juda venait à Thamna, pour tondre ses brebis, elle résolut d'avoir recours à la ruse pour s'unir à son beau-père; elle désirait avoir de lui des enfants, non par libertinage, à Dieu ne plaise, mais pour ne pas être regardée comme une femme sans nom : d'ailleurs c'était l'ordre de la Providence ; et c'est pourquoi ses desseins furent accomplis. Elle quitta ses habits de veuvage, se couvrit d'un voile, s'enveloppa et s'assit auprès des portes. Puis la sainte Ecriture, comme pour la justifier, ajoute: car elle voyait que, quoique Sélom fût devenu grand, elle ne lui avait point été donnée pour femme : c'est pour ce motif qu'elle eut recours à une pareille ruse. Juda la prenant pour une prostituée (car elle s'était voilée le visage, afin de ne pas être reconnue), se détourna vers elle. Celle-ci lui dit: Que me donneras-tu ? Judas promit de lui envoyer un chevreau de son troupeau. Elle répondit : Pourvu que tu me donnes des gages, jusqu'à ce que tu me l'envoies. Et il lui donna sa bague, son collier et son bâton; il vint vers elle, et elle conçut de lui. (Gen. XXXVII, 14-18.)

Qu'aucun de ceux qui entendent ce récit, ne condamne Thamar;

car, comme je me suis hâté de le dire, elle servait les desseins de la Providence, et c'est pour ce motif qu'elle ne mérite aucun blâme et qu'aucune accusation ne doit peser sur Juda. En effet, si vous partez de là en suivant l'ordre des temps , vous trouverez que le Christ descend des enfants issus de cette union; d'ailleurs les deux fils qui lui naquirent étaient la figure des deux peuples, et la révélation de la vie judaïque et de la vie spirituelle. Mais voyons comment Juda, quelque temps après son départ, et au moment où la vérité fut connue, comment, dis-je, il se condamne lui-même et absout Thamar de toute accusation. Lorsqu'elle eut exécuté son dessein, elle changea de nouveau de vêtements, dit l'Ecriture, s'en alla et revint dans sa maison. Juda, qui n'était nullement au courant de ces faits, accomplit sa promesse et envoya le chevreau, pour reprendre les gages qu'il avait donnés: mais l'esclave ne trouva cette femme nulle part, et il revint, annonçant à Juda qu'il n'avait pu la rencontrer dans aucun endroit. A cette nouvelle, Juda s'écria : Pourvu que jamais nous ne soyons accusé d'ingratitude. C'est qu'il ne connaissait pas la vérité. Mais quand, trois mois après, la grossesse de Thamar annonça son prochain enfantement, et comme personne ne savait son union furtive avec son beau-père, on vint annoncer, dit l'Ecriture, à Juda, qu'elle portait dans son sein le fruit de ses débauches. Alors il dit: conduisez-la dehors et qu'elle soit brûlée. Grande était son indignation, terrible était le châtiment, parce qu'à ses yeux la faute était de la plus haute gravité. Que fit donc Thamar?

Elle renvoya les gages qu'elle avait reçus, en disant: J'ai conçu de l'homme à qui appartiennent ces choses. (Ibid. 24-25).

2. Remarquez comment, tout en gardant le silence, elle produit des témoins dignes de foi, qui parleront en sa faveur, et pourront la mettre à l'abri de toute accusation. Comme elle avait besoin de trois témoins, elle qui était sous le coup d'une pareille accusation, elle envoya, comme preuve éclatante de son innocence, les trois espèces de gages qu'elle avait reçus, l'anneau, 1e collier et le bâton, et, quoiqu'elle fût restée à la maison, quoiqu'elle eût conservé le silence, elle remporta la victoire. Juda les reconnut et dit : elle est justifiée plutôt que moi; c'est parce que je ne l'ai pas donnée à Sélom, mon fils.

Que signifient ces paroles : Elle est justifiée plutôt que moi? Il. veut dire; c'est elle qui est innocente, et moi, je me condamne moi-même, je me dénonce, sans que personne m'accuse; que dis-je? ces gages que j'ai donnés ne sont-ils pas contre moi une preuve suffisante? Puis, pour justifier de nouveau Thamar, il dit : C'est parce que je ne l'ai pas donnée à Sélom, mon fils. S'il s'accuse ainsi, c'est sans doute pour le motif que je vais vous dire. En effet, Juda croyait que Thamar avait causé la mort à Er et à Onan, , et dans cette crainte, il ne la donna pas à Sélom, quoiqu'il le lui eût promis; par là il devait connaître qu'elle n'était pas la cause de leur mort, mais qu'ils avaient reçu le châtiment de leur perversité (car c'est Dieu, dit l'Ecriture, qui a fait périr le premier, et, en parlant du second, elle ajoute : c'est Dieu qui lui a donné la mort) ; aussi Judas s'unit-il à son insu à sa belle-fille, et, par ce fait, il apprend que ce n'est pas elle, mais leurs propres vices qui leur ont mérité ce châtiment; alors il reconnut sa faute, déclara que Thamar était innocente, et il ne continua plus dit l'Ecriture, (405) à la connaître. Il prouvait ainsi qu'il n'aurait jamais eu commerce avec elle, s'il l'avait reconnue. Après nous avoir raconté, en détail, la ruse à laquelle Thamar eut recours, la sainte Ecriture nous apprend ensuite quels sont les enfants qu'elle mit au monde. Lorsqu'elle fut sur le point d'accoucher, dit l'Ecriture, il se trouva qu'elle avait deux jumeaux dans son sein. Et lorsqu'elle enfanta, l'un présenta la main; la sage-femme la prit et y attacha un fil d'écarlate, en disant: celui-ci est sorti le premier. Remarquez ici, je vous prie, comme les événements futurs nous sont enseignés et révélés sous le voile du mystère. Car, après que la sage-femme eût attaché un fil d'écarlate à la main du premier-né, pour qu'on pût le reconnaître, alors il retira sa main, et son frère sortit. Il céda le pas à son frère, et celui qu'on regardait comme le second, naquit le premier; le premier au contraire ne vint au monde que le dernier. Alors la sage-femme dit : Pourquoi la haie a-t-elle été séparée d cause de toi ? Et elle l'appela Pharès. Ce nom signifie séparation, et, pour ainsi dire, partage. Ensuite sortit son frère qui avait le fil d'écarlate sur la main droite, et elle l'appela Zara, ce qui signifie Orient.

Et que ces choses n'arrivèrent point par hasard, qu'elles étaient une image des événements futurs, c'est ce que prouvent les faits eux-mêmes. Ce qui se passa n'est point, en effet, dans l'ordre de la nature. Comment expliquer que, la main une fois liée avec le fil de pourpre, l'enfant se soit écarté pour livrer passage à son frère, sans l'intervention de la puissance divine, qui opéra ce miracle, et montra dans une sorte d'esquisse Zara ou l'Orient (c'est-à-dire l'Eglise) apparaissant d'abord, puis se retirant après s'être montré un instant, pour laisser l'observation de la Loi personnifiée en Pharès se manifester à son tour et dominer longtemps; puis le retour de celui qui s'était écarté d'abord, je veux dire de Zara, refoulant de nouveau devant l'Eglise toute la constitution judaïque. Mais peut-être est-il nécessaire de revenir sur ce sujet en termes plus clairs et plus précis. — D'abord parurent, semblables à Zara avançant la main, Noé et Abraham, ou plutôt avant Noé Abel et Enoch, lesquels furent les premiers qui se préoccupèrent spécialement de plaire à Dieu. — Ensuite lorsque leur multiplication eut accumulé sur leur race de nombreux fardeaux de péchés, comme une petite consolation leur était nécessaire, la loi leur fut donnée, comme une esquisse de l'avenir; la loi, qui sans effacer les péchés, les signalait du moins, les leur rendait manifestes , de telle sorte que, pareils aux petits enfants à la mamelle, ils pussent arriver sans encombre à la fleur dé l'âge. Ce 'bienfait fut perdu; en dépit de la loi qui leur révélait l'énormité du péché, ils recommençaient à s'y plonger de nouveau; alors le Maître commun descendit ici-bas pour octroyer aux hommes cette spirituelle et parfaite constitution, dont Zara avait été la figure. Voilà pourquoi l'Evangéliste lui-même fait mention de Thamar et de ses enfants, en disant: Et Juda eut Pharès et Zara de Thamar.

3. Gardons-nous donc de parcourir étourdiment le texte des saintes Ecritures, gardons-nous d'en lire les paroles avec une attention superficielle: allons au fond, découvrons les richesses qu'elles recèlent, et nous glorifierons notre Maître, qui arrange toutes choses avec une si grande sagesse. En effet , faute de rechercher le but et le motif de chaque chose, non-seulement nous accuserons Thamar, comme ayant eu commerce avec son beau-père, mais nous accuserons Abraham lui-même, comme ayant eu l'intention de tuer son fils, et Phinées comme coupable d'un double homicide. Au contraire, si nous considérons avec attention la raison de chaque fait, nous serons conduits à justifier ces personnages, et en même temps, nous retirerons de là une grande utilité.

Mais quant à ce qui regarde cette histoire, nous l'avons analysée, comme il nous -a été possible devant vos charités.

Maintenant, si vous n'êtes pas fatigués, et que vous y soyez disposés, nous passerons à ce qui suit, et nous reviendrons au récit qui concerne l'admirable Joseph , afin que notre entretien d'aujourd'hui contribue à vous faire comprendre tout ce qu'endura ce noble athlète à la suite des songes qui lui promettaient la royauté et la suprématie sur ses frères, et coinment il subit épreuve sur épreuve, tentation sur tentation; comment néanmoins, malgré les efforts réitérés de la tempête, le pilote ne se laissa point submerger; comment, quand l'orage redoublait de violence, il restait au gouvernail , et continuait à diriger son navire; mais il faut entendre le texte lui-même, afin que rien ne nous échappe : Joseph fut mené en égypte, et le chef de la maison de Pharaon l'acheta des maires des Ismaélites. (406) (Gen. XXXIX, 1.) Ensuite, après que ses frères l'eurent vendu à des barbares, à des hommes inhumains, que ceux-ci l'eurent cédé, à leur tour, au chef de la maison de Pharaon, après qu'il eut passé ainsi par les mains de plusieurs maîtres, lui, élevé dans les bras de son père;

afin que nous ne trouvions pas étrange qu'il ait pu supporter cette dure servitude, lui, jeune, inaccoutumé à un si rude genre de vie, et nourri dans la maison d'un père qui le chérissait, l'Ecriture poursuit en disant : Et le Seigneur était avec Joseph, et tout lui réussissait. Qu'est-ce à dire , le Seigneur était avec Joseph ? Cela signifie que la grâce d'en-haut était avec lui et lui aplanissait toutes les difficultés. C'est elle qui présidait à tous les événements de sa vie; elle qui lui conciliait la bienveillance de ces cruels marchands, qui les poussait à le vendre au chef de la maison royale, afin que pas à pas et par degrés, il pût, à travers toutes ces tentations, se frayer un chemin jusqu'au trône. Mais toi, mon très-cher frère, en apprenant qu'il fut l'esclave des marchands, puis l'esclave du chef de la maison royale, demande-toi comment il ne se troublait point, ne se tourmentait pas l'esprit, ne tombait point dans l'incertitude, ne disait pas: Où sont maintenant les songes qui m'abusaient en me promettant une pareille gloire?

Après de si beaux songes, voici la servitude, une dure servitude : Je change de maître, je passe de l'un à l'autre, de celui-ci à un troisième ; il me faut vivre parmi des gens inhumains.

Suis-je donc abandonné ? suis-je négligé par la grâce d'en-haut ? Il ne dit, ne pensa rien ne pareil, il endura tout sans plainte et sans murmure. Car le Seigneur était avec Joseph, et tout lui réussissait. Qu'est-ce à dire : Tout lui réussissait ? Oui, la grâce d'en-haut lui facilitait , lui aplanissait toutes choses, et cette grâce qui le couronnait était si manifeste que son maître lui-même, le chef de la maison s'en aperçut : Car son maître savait que le Seigneur était avec lui, et qu'il le favorisait et le bénissait dans toutes ses actions.

Et Joseph trouva grâce devant son maître qui l'établit sur toute sa maison, et remit entre ses mains tout ce qui lui appartenait. Voyez-vous ce que, c'est que d'être soutenu par le bras d'en-haut? Voilà un jeune homme, un étranger, un esclave, et son maître lui confie toute sa maison : Et il remit tout entre ses mains. Pourquoi cela? Parce qu'indépendamment de l'assistance divine il déploya encore les qualités qui lui étaient propres. Il lui était agréable, dit le texte : cela signifie qu'il gérait tout en bon serviteur. Ensuite le bon Dieu qui voulait accroître sa sécurité ne le tire point d'esclavage, ne le met point en liberté. —En effet, c'est sa coutume, de ne pas mettre hors de danger les hommes vertueux , de ne pas les délivrer des tentations, mais de les assister dans les tentations mêmes avec tant d'efficacité, que ces tentations deviennent pour eux un sujet de triomphe. De là ce mot du bienheureux David: Dans la détresse vous m'avez mis au large. (Ps. IV, 2.) Vous n'avez pas chassé la détresse loin de moi, veut-il dire, vous ne m'en avez pas délivré, pour me mettre en repos, mais, chose admirable et miraculeuse, au milieu des tribulations, vous m'avez procuré la sécurité. Telle est encore ici la conduite de ce bon Maître. Il bénit la maison de l'Egyptien à cause de Joseph. (5.) Et le barbare comprit dès lors que ce serviteur était de ceux que Dieu revendique. Et il remit tout ce qui était à lui entre des mains de Joseph, et il ne savait autre chose, sinon le pain qu'il mangeait. (6.) Il en fait donc pour ainsi dire le maître de toute sa maison. Et cet esclave, ce captif avait entre les mains tous les biens de son maître. Tel est l'ascendant de la vertu; partout où elle brille, elle triomphe, et rien ne lui résiste. Comme la lumière en paraissant met en fuite les ténèbres, ainsi l'éclat de la vertu, dès qu'il vient à reluire, met tous les vices en déroute.

4. Mais le diable, cette méchante bête, en voyant la gloire du juste et l'éclat nouveau que lui valaient ses apparentes tribulations, le diable grince des dents, entre en fureur, et ne pouvant se résigner à voir ce juste grandir de jour en jour, creuse devant lui un profond abîme, un précipice où l'attendait, pensait-il, une mort affreuse; il amasse une tempête capable de lui causer le plus épouvantable naufrage mais il se convainquit bientôt qu'il ne faisait que regimber contre l'aiguillon et travailler contre lui-même. Joseph était beau et charmant de visage. Pourquoi nous parler de cette beauté ? C'est pour nous faire comprendre que la beauté n'était pas seulement dans son âme, qu'elle était en outre répandue sur son corps. Il était jeune, dans la fleur de l'âge, beau, charmant de visage. La divine Ecriture prend soin de nous en avertir à l'avance pour nous expliquer comment l'Egyptienne, éprise de la (407) beauté de ce jeune homme, put le provoquer à un commerce illicite. Et il advint après cela. (7.) Après cela c'est-à-dire , lorsque le gouvernement de la maison entière lui eut été confié, lorsque son maître l'eut jugé digne d'une fonction si honorable, que la femme de son maître jeta les yeux sur Joseph. Voyez-vous l'effronterie de cette femme dissolue? Elle ne réfléchit point qu'elle avait rang de maîtresse, que Joseph était un serviteur : séduite par sa beauté, embrasée des flammes de Satan, elle songe dès lors à se jeter dans les bras de ce jeune homme: et nourrissant dans son esprit cette pensée perverse, elle cherche l'occasion, la solitude favorable à l'exécution de sa criminelle entreprise. Mais lui, dit l'Ecriture, il ne voulait pas: il ne se laissait pas séduire, il n'agréait pas ces propositions. Car il savait que c'eût été se perdre; et non content de songer à lui-même, il s'efforçait encore, selon ses moyens, de guérir cette femme de sa folie, de sa détestable passion. Il lui donne un conseil capable de la faire rentrer en elle-même, et revenir à de plus sages pensées.

Il dit à la femme de son maître (c'est l'esclave qui conseille sa maîtresse) : Vous voyez que mon maître ci cause de moi, ne sait rien de ce qui se passe dans sa maison, et qu'il a remis entre mes mains tout ce qui est à lui. (8.) O reconnaissance ! Considérez comment il énumère les bienfaits de son maître, afin de faire sentir à cette femme combien elle est ingrate envers son époux. Vous voyez, semble-t-il dire, que moi, qui ne suis qu'un serviteur, un étranger, un captif, j'ai trouvé assez de crédit auprès de lui pour qu'il remît tout entre mes mains, pour que tout dépende de moi, excepté vous-même : tous reconnaissent en moi leur supérieur, vous seule êtes au-dessus de moi, et hors de mon pouvoir. Ensuite, afin de la frapper à l'endroit sensible, de lui remettre en mémoire la tendresse de son mari, de l'empêcher de se montrer ingrate envers son époux, il lui dit : Et voici pourquoi vous êtes hors de mon pouvoir; C'est que vous êtes sa femme.

Or, si vous êtes sa femme, comment pourrais-je commettre un si grand crime, et pécher contre Dieu? (Ibid. 9.) Elle cherchait la solitude, elle épiait le moment, afin d'échapper aux regards de son mari et de tous les serviteurs de la maison. Mais Joseph : Comment pourrais-je commettre un si grand crime et pécher contre Dieu ? Quelle est ta pensée? Quand bien même nous pourrions échappera la vue de tout le monde, nous ne saurions échapper à l’oeil toujours ouvert. C'est celui-là seul qu'il faut craindre et redouter, c'est devant lui qu'il faut trembler de commettre la prévarication. Et pour nous faire comprendre la haute vertu de ce juste, pour nous montrer que ce n'est pas une fois ni deux, mais souvent qu'il résista à pareil assaut, qu'il entendit ce langage sans en être ébranlé, qu'il renouvela ses conseils, l'Ecriture ajoute: Et comme elle recommençait plusieurs jours de suite, et que Joseph ne lui cédait pas (Ibid. 10) : elle épie un moment où l'on était occupé dans la maison, se jette sur lui comme une bête féroce qui aiguise ses dents, l'attire vers elle et le retient par ses vêtements. Ne passons point légèrement là-dessus : représentons-nous l'épreuve que notre juste eut à soutenir. Il n'y a pas tant lieu de s'étonner, à mon avis, de ce qu'au milieu de la fournaise de Babylone les trois jeunes gens ne souffrirent aucun mal et restèrent insensibles au feu, qu'il est admirable et merveilleux de voir cet incomparable adolescent, quand cette femme criminelle et dissolue l'a saisi par ses vêtements, s'enfuir au lieu de lui céder, et lui laisser ses vêtements entre lés mains. Ainsi que les trois enfants triomphèrent du feu par une faveur d'en-haut, récompense de leur vertu : ainsi Joseph, quand il eut fait ce qui était en lui, quand il eut déployé l'indomptable courage de sa chasteté, reçut lui-même du secours d'en. haut : le bras de Dieu l'aida à triompher dans un si rude combat, à s'échapper des filets de cette impudique. Et l'on pouvait voir alors cet homme admirable, dépouillé de ses vêtements, mais couvert du manteau de la modestie, s'échapper, s'enfuir sain et sauf de cet autre bûcher, de cette autre fournaise, non-seulement intact, mais encore plus riche d'honneur et de gloire.

5. Et pourtant, après une pareille victoire, un semblable exploit , voyez comment cet homme qu'il aurait fallu couronner, dont on aurait dû proclamer le nom , comment cet homme, dis-je, , est de nouveau en butte à d'innombrables maux, ni plus ni moins qu'un coupable. En effet, l'Egyptienne désespérée de la honte et de l'humiliation où elle s'était plongée elle-même par sa tentative insensée, assemble d'abord les gens de la maison, et, devant eux, accuse le jeune homme, en lui imputant calomnieusement ses propres (408) discours. — C'est chose familière au vice, que d'essayer de noircir la vertu , son éternelle rivale , en lui prêtant ses propres misères ainsi fit-elle, en accusant Joseph de libertinage, tandis qu'elle se couvrait elle-même du masque de la chasteté , expliquant de cette manière comment il avait abandonné ses vêtements, comment elle-même les avait gardés entre ses mains. Et le Dieu de bonté tolérait, endurait tout cela, voulant ne rien négliger pour assurer plus de gloire à son serviteur. En effet, son mari venu, elle répète toutes ces calomnies perfides, elle accuse Joseph en disant : Le jeune hébreu que tu as introduit chez nous, est venu vers moi, afin de m'insulter. (Ibid. 17.) Malheureuse, misérable femme ! Ce n'est pas lui qui a introduit Joseph pour qu'il (insultât, c'est le diable qui t'a induite toi-même, non-seulement à l'adultère, mais encore, autant qu'il a dépendu de toi, à l'homicide. Et là-dessus elle montrait, à l'appui de ses paroles; les vêtements du jeune homme.

Considérez ici, je vous prie, la bonté du Maître commun de tous les hommes. Il l'avait arraché à ses frères qui voulaient le faire mourir : il avait pourvu à ce que d'abord , selon le conseil de Ruben , Joseph fût descendu dans la citerne, puis, selon le conseil de Juda, vendu aux marchands, afin que l'accomplissement des songes fît voir au juste la vérité de ce qui lui avait été annoncé : et maintenant c'est encore le bras d'en-haut qui retient ce barbare, qui l'empêche de consommer le meurtre sur-le-champ. Qu'est-ce qui pouvait l'arrêter, en effet, une fois averti de la tentative d'adultère? Mais Dieu, qui peut tout, le disposa à montrer tant de clémence, afin que, jeté en prison, et donnant là de nouvelles preuves de sa vertu, Joseph s'élevât de cette manière au premier rang du royaume.

Son maître se mit en colère (Ibid. 19), et fit jeter Joseph dans la prison, où l'on gardait les prisonniers du roi. (Ibid. 20.) S'il n'avait pas foi au rapport, il ne fallait pas mettre Joseph en prison : si, au contraire , il ajoutait foi aux paroles de l'Egyptienne, dans ce cas encore, Joseph ne méritait pas la prison, il méritait le dernier supplice, la décapitation. Mais, dès que le bras d'en-haut manifeste sa providence, tout devient aisé et facile, et les plus farouches s'adoucissent. Or, c'est quand nous avons fait preuve nous-mêmes d'une grande vertu que la grâce d'en-haut nous est surtout prodiguée. — Joseph avait lutté vaillamment : il fut magnifiquement récompensé. — Après un si noble exploit, il est conduit en prison; il subit tout en silence. Vous n'ignorez pas que les innocents qui se voient condamner comme s'ils étaient coupables, se donnent libre carrière pour se révolter, s'insurger contre ceux qui les ont frappés d'un injuste arrêt. Rien de pareil chez Joseph : il resté muet, il endure tout sans se plaindre, il attend la grâce divine dans une résignation parfaite. Et voici qu'au fond de sa prison il reçoit de nouveau plein pouvoir de son geôlier. Faut-il s'en étonner? Le Seigneur était avec Joseph, et répandait sur lui sa miséricorde. (Ibid.

21.) Qu'est-ce à dire, Répandait sur lui sa miséricorde?

C'est-à-dire qu'il inclina vers la pitié l'âme du gouverneur, et le disposa à témoigner une grande bienveillance à Joseph. Il lui fit trouver grâce devant le gouverneur. En vérité, rien de plus heureux que l'homme protégé d'en-haut. Le gouverneur remit la prison entre les mains de Joseph. Voyez comme ce gardien lui cède la place, lui donne un pouvoir absolu, remet en sa discrétion tous les prisonniers. Et le gouverneur ne savait rien de ce qui se passait: car tout était dans les mains de Joseph, parce que le Seigneur était avec lui et que le Seigneur bénissait tout ce qui passait par ses mains. (Ibid. 23.) Remarquez à quel point la grâce d'en-haut lui était fidèle, comment elle abondait dans toutes ses actions. Efforçons-nous donc, nous aussi, d'avoir toujours le Seigneur avec nous, et tâchons qu'il bénisse toutes nos actions. Celui qui a été jugé digne d'une pareille assistance, jusqu'au milieu des calamités, bravera toutes les épreuves, les comptera pour rien, parce que le Maître de l'univers, le créateur, l'ordonnateur de toutes choses, lèvera devant lui tous les obstacles et lui aplanira toutes les difficultés. Mais comment faire pour avoir le Seigneur avec nous, et pour qu'il bénisse toutes nos entreprises ? Il faut être circonspects, vigilants, imiter la chasteté de ce jeune homme, ses autres vertus, la générosité de son âme, songer que c'est seulement en nous conformant exactement à ce modèle que nous échapperons à la sévérité des jugements divins, être bien convaincus que nul ne saurait échapper à l’oeil toujours ouvert, et que le pécheur ne peut manquer d'être puni. Gardons-nous de craindre les hommes plus que la colère divine, et (409) rappelons-nous sans cesse ces paroles de Joseph : Comment pourrai-je commettre un pareil crime et pécher devant Dieu ? Dès qu'une mauvaise pensée jettera le trouble dans notre âme, méditons sur ce mot, et aussitôt s'enfuira tout désir coupable. Soit que nous éprouvions un appétit sensuel, ou une convoitise d'argent, ou toute autre passion déréglée, ne manquons pas de nous représenter aussitôt que c'est Dieu qui nous juge, et que nos plus secrètes pensées ne sauraient elles-mêmes lui échapper; par là, nous nous déroberons infailliblement aux artifices du diable, et nous trouverons là-haut un puissant secours : puisse-t-il nous être donné à tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles !

Ainsi soit-il.

SOIXANTE-TROISIèME HOMéLIE. " Et le gouverneur de la prison ne savait rien de ce qui se passait, grâce à Joseph. " (Gen. XXXIX, 23.)

ANALYSE.

1. Joseph encore en faveur; sa bonté. Interprétation du grand-échanson.

2. Modération de Joseph. Songe du grand panetier. Le grand-échanson oublie Joseph.

3. Songe de Pharaon. Il mande Joseph : comment éclate la sagesse de celui-ci.

4. Elévation de Joseph, son mérite au-dessus de son âge.

5. Exhortation à la patience.

1. Nous voulons nous acquitter aujourd'hui envers votre charité de ce que nous laisse à dire notre conférence d'hier, et revenir encore sur l'histoire de Joseph. Vous savez qu'hier nous avons été arrêté en chemin par la fatigue d'un long discours, et que nous en sommes resté au moment où le chef de la maison du roi, abusé parla calomnie de l'Egyptienne, met Joseph en prison. Il nous faut donc aujourd'hui faire connaître à votre charité ce qui arriva au juste dans sa prison. Jeté au fond d'un cachot, remis aux mains d'un geôlier, la faveur divine ne l'abandonna point dans son infortune, et alla jusqu'à persuader à ce geôlier de lui donner une autorité absolue sur la prison. Et le gouverneur de la prison ne savait rien de ce qui se passait, grâce à Joseph. Voyez-vous, comment au fort des tribulations, il ne sentait point ses peines, comment la sagesse toute-puissante de Dieu transformait tout ce qui aurait pu l'affliger. De même que la perle, plongée au fond d'un fumier, conserve toute sa beauté, de même la vertu, en quelque endroit qu'on la relègue, brille d'un éclat qui lui est propre, fût-ce dans l'esclavage, fût-ce en prison, dans les afflictions comme au sein du repos. Après que Joseph mis en prison se fut concilié la bienveillance du gouverneur, et qu'il eut reçu de lui une autorité absolue sur la prison tout entière, voyons comment il manifesta la grâce qui l'assistait. Il advint après cela. (chap. XL.) Après quoi ? Après les événements qui avaient suivi la dénonciation, après la condamnation qui avait fait emprisonner Joseph; ce n'est pas tout: après que le Seigneur eut montré qu'il était avec lui, après que le (410) gouverneur lui eut remis entre les mains la direction suprême de la prison. Il arriva donc après cela (après qu'il eut été jeté en prison), que le grand échanson et le grand panetier, ayant commis une faute, furent condamnés par le roi à la prison : et le gouverneur de la prison les ayant reçus, les mit en rapport avec Joseph. (1-4.) En effet, Joseph n'était plus pour lui un prisonnier, mais un confident, bien plus, un homme capable d'alléger les souffrances des malheureux captifs. Et Joseph les assista. Qu'est-ce à dire, les assista ? Cela veut dire qu'il les consolait, qu'il fortifiait leur âme, leur rendait le courage, ne les laissait pas se consumer dans le chagrin. Ils furent beaucoup de jours en prison, et ils eurent tous deux un songe dans la même nuit, le grand échanson comme le grand panetier. Mais cet admirable Joseph, dans sa sollicitude à les consoler, les voyant inquiets et troublés à cause des songes qui leur étaient apparus, leur dit : Pourquoi vos visages sont-ils sombres aujourd'hui ? En effet leur physionomie trahissait leur agitation intérieure: d'où cette parole d'un sage : Quand le coeur est en joie, le visage est en fleur; quand le coeur est en peine, le visage est sombre. (Prov. XV, 13). Donc, les voyant fort tristes à la suite de ces visions, il les interrogeait, afin de savoir la cause de leur affliction. Remarquez comment, même en prison, il déployait ses vertus, et s'efforçait d'alléger les peines d'autrui. Mais eux, que répondent-ils?

Nous avons eu un songe, et nous n'avons personne pour nous l'expliquer. (Ib. 8.) Ils ignoraient la sagesse de celui qui leur parlait: ils le considéraient comme un homme ordinaire : voilà pourquoi, au lieu de raconter ce qu'ils ont vu, ils se bornent à dire qu'ils ont eu un songe, en ajoutant: Nous n'avons personne pour nous l'expliquer. Mais cet homme admirable leur dit : N'est-ce pas à Dieu qu'il appartient de donner l'interprétation des songes? Racontez-moi donc ce que vous avez vu. Est-ce que j'offre de vous l'expliquer par mes propres lumières? C'est Dieu qui est l'interprète. — Racontez-moi ce que vous avez vu. Considérez cette prudence, cette humilité profonde. Il ne dit pas: Je vais vous l'expliquer, je vais vous dire ce que ces songes vous annoncent. Il dit : Racontez-les moi. Dieu est le seul interprète en pareille matière. Et le grand-échanson lui rapporta ce qu'il avait vu. Et Joseph lui dit: Voilà l'interprétation de ton songe. Les trois provins de la vigne marquent trois jours, après lesquels Pharaon se souviendra du service que tu lui rendais. Il te rétablira dans ta première charge, et tu lui présenteras à boire, selon que tu avais accoutumé de le faire auparavant dans le rang que tu tenais. Mais souviens-toi de moi, quand ce bonheur te sera arrivé, prends-moi en pitié, parle dé moi à Pharaon, et tiré-moi de ce cachot. Parce que j'ai été enlevé par fraude du pays des Hébreux., et que je n'ai rien fail pour être précipité dans ce souterrain. (Ibid. 9,12, 13, 14, 15.) Après lui avoir prédit les heureux événements qui devaient lui arriver, et sa rentrée en grâce auprès du roi, il ajoute: Souviens-toi de moi, lorsque tu auras recouvré ta prospérité; plaide la cause de celui qui t'a fait cette prédiction, et tu me prouveras ainsi ta compassion.

2. Ne vas pas sur ces paroles, mon cher auditeur, accuser ce juste de pusillanimité: bien au contraire, il faut t'étonner du courage, de la résignation avec laquelle il supportait une captivité si pénible. En effet, quelque autorité que lui eût conférée le gouverneur, il ne souffrait pas moins d'être enfermé, et de vivre parmi des hommes sales et déguenillés.

Cela même est une nouvelle marque de sa philosophie, qu'il ait tout enduré avec courage, ne cessant de montrer une profonde humilité. — Prends-moi en pitié, parle de moi à Pharaon, et tire-moi de ce cachot. Veuillez observer comment il ne dit pas un mot de cette abominable femme, comment il s'abstient d'accuser son maître, de dénoncer la cruauté de ses frères à son égard , il jette un voile sur tout cela et se borne à dire : Souviens-toi de moi, et fais-moi tirer de ce cachot: Parce que j'ai été enlevé par fraude du pays des Hébreux et que je n'ai rien fait pour être précipité dans ce souterrain. Gardons-nous de passer légèrement là-dessus: considérons la sagesse de cette âme; admirons comment Joseph, trouvant une pareille occasion, et sachant que le grand-échanson, une fois revenu aux jours de sa prospérité pourrait révéler au roi toute son histoire, éviter d'accuser l'Egyptienne, je le répète, de faire intervenir dans son récit ni son maître, ni ses frères: il ne dit pas pour quel motif il a été condamné à la prison, il ne s'attache pas à montrer l'injustice qui lui a été faite: il s'applique à une seule chose, non point à faire leur procès à ces personnes, mais à plaider sa propre cause. (411) D'abord en ce qui concerne ses frères, il emploie cette expression vague: J'ai été enlevé de la terre des Hébreux. Il ne mentionne pas davantage la conduite de l'impudique Egyptienne, non plus que l'injuste colère de son maître contre lui; il se borne à dire:

Je n'ai rien fait pour être précipité dans ce souterrain.

Que cela nous apprenne, au cas où il nous arriverait d'être persécutés par de pareils scélérats , à ne pas les poursuivre de nos injures, à ne pas nous répandre contre eux en amères accusations, à nous contenter enfin d'établir doucement et tranquillement notre innocence, à l'exemple de ce grand homme, qui , même dans l'infortune, ne voulut pas divulguer dans une simple conversation l'impudicité de l'égyptienne. Combien ne voit-on pas de gens, qui même en butte à de justes griefs, entreprennent, dans leur extrême effronterie , de prêter aux autres leurs propres méfaits ! et Joseph, qui était plus pur que la lumière du soleil, Joseph, dont toutes les accusations auraient été des vérités, Joseph, qui en dénonçant la fureur de l'impudique, n'aurait fait qu'ajouter à sa propre gloire, Joseph, sur tous ces points, garde le silence. En effet, ce n'est pas la gloire humaine qu'il recherchait: il se contentait de la faveur d'en-haut: il voulait seulement que l'oeil toujours ouvert ne trouvât rien de blâmable dans sa conduite. Voilà pourquoi, en dépit de son silence, de ses efforts pour tenir tout caché, le bon Dieu le couvrit d'une si grande gloire après qu'il eut vu sa vaillance dans le combat. Maintenant observons dans ce qui suivit la résignation de ce juste; comment les retards ne purent l'aigrir ni le décourager; comment, dans sa patience à tout supporter , il ne cessait pas de bénir le Seigneur qui permettait toutes ces choses. — Lorsque le grand panetier eut entendu l'explication donnée par Joseph, pensant que sa vision, à lui, annonçait pareillement quelque chose d'heureux, il en tait à son tour le récit. Mais Joseph, après l'avoir écouté, instruit également parla révélation d'en-haut du sens de cette nouvelle vision, lui prédit la mort qui l'attend, en ces termes: Encore trois jours, et Pharaon te coupera la tête, et t'attachera à une croix; et les oiseaux du ciel dévoreront ta chair. (Ib.23.) Voilà pourquoi je vous ai prévenus tout d'abord que les prédictions ne venaient pas de moi, mais d'une révélation divine: c'était afin que vous n'eussiez pas l'idée de m'attribuer soit le bien soit le mal que pourraient annoncer vos songes. Ce n'est point ma pensée que j'exprime : je ne fais que vous manifester ce que m'a fait connaître la grâce d'en-haut. Mais au jour fixé, les paroles de Joseph furent réalisées, et tous deux eurent le sort qu'il leur avait annoncé : l'un retrouva sa félicité première, l'autre fut livré au supplice. Mais le grand-échanson (celui qui avait été si bien consolé par notre juste)

ne se souvint pas de Joseph, et l'oublia. (Ib. 23.) — Voyez ce juste rejeté, pour ainsi dire, dans l'arène; voyez-le déployer encore son courage accoutumé, sans éprouver aucune défaillance, aucun trouble, aucune impatience. Un autre, un homme ordinaire, se serait dit sans doute : Eh quoi ! Le grand-échanson , conformément à l'interprétation que j'ai donnée de son rêve, recouvre si promptement sa félicité première, et il ne garde pas souvenir de moi, de ma prédiction ! Et tandis qu'il est délivré de tous ses maux, moi qui suis innocent, je reste enfermé ici avec des assassins, des voleurs sacrilèges, des brigands, des hommes chargés de crimes. Il ne dit, ne pensa rien de pareil: il savait que, si la carrière des épreuves s'allongeait devant lui, c'était pour que, après l'avoir fournie complètement, il ceignît son front d'une éclatante couronne.

3. Voyez en effet : après la réintégration du grand échanson deux années s'écoulent. Il fallait attendre le moment favorable, pour que la délivrance de Joseph fût glorieuse. Si le grand échanson se fût souvenu de Joseph, avant les songes de Pharaon, s'il lui avait alors procuré son assistance pour le faire sortir de prison, la vertu du captif n'aurait pas éclaté aux yeux de la multitude. Mais le Dieu sage et tout-puissant, qui sait, comme un artiste habile, combien de temps il faut laisser l'or au feu et à quel moment il convient de le retirer Dieu, dis-je, permit que le grand échanson ne recouvrât pas la mémoire avant les songes de Pharaon, en sorte que notre juste ne dut qu'à la nécessité la gloire dont il jouit bientôt dans tout le royaume d'égypte. Après deux ans, Pharaon eut un songe. (XLI,1.) Le matin arriva, son âme fut troublée; et il envoya chercher tous les interprètes, tous les savants de l'égypte, il leur raconta le songe qu'il avait eu : mais aucun ne put le lui expliquer. (8.) Remarquez l'attentive providence de Dieu. Il permet que le roi éprouve d'abord l'habileté de tous les hommes réputés sages dans le pays, afin que, (412) une fois leur ignorance reconnue, le captif, le prisonnier, l'esclave, l'hébreu, introduit à son tour, expliquât ce qui était un mystère pour tout le monde, et par là, rendît manifeste à tous les yeux la grâce d'en-haut qui le couronnait. — Lorsque tous les savants appelés furent demeurés muets, incapables d'ouvrir la bouche, alors le grand échanson, recouvrant la mémoire, informe Pharaon de ce qui lui est arrivé à lui-même, et dit : je me souviens aujourd'hui de ma faute. (9.) Puis il raconta aussitôt, comment le grand panetier et lui-même, jetés en prison, avaient eu des songes dont Joseph leur avait donné une interprétation que l'événement confirma de tout point. Le roi, à ces mots, envoya chercher Joseph, le fit sortir de prison; on le rasa, on lui donna une autre robe, et il fut introduit devant Pharaon. (14.) Observez quel honneur tout d'abord, dès le début. — Quand la résignation l'a parfaitement purifié, semblable à un or raffiné, il sort du cachot, il est amené en présence de Pharaon. Voyez-vous ce que c'est que d'avoir pour soi la faveur céleste? Remarquez maintenant quelle sollicitude déployée pour que la destinée de Joseph s'accomplît. Quand il fut sorti vainqueur de sa lutte avec cette abominable Egyptienne, et qu'il se fut échappé de ses filets pour tomber au fond d'un cachot, Dieu permit que le grand échanson et le grand panetier de Pharaon fussent jetés en même temps dans la même prison, et que l'interprétation de leurs songes leur révélât la sagesse de Joseph, afin que l'un d'eux, s'en souvenant à propos, le fît amener devant le roi. Or, Pharaon dit à Joseph: J'ai eu des songes, et je ne trouve personne pour me les expliquer: mais j'ai entendu dire qu'il suffit de te raconter un songe pour que tu l'interprètes. (15) Pharaon rougirait de dire ouvertement : Aucun des savants que j'ai auprès de moi n'a été capable d’interpréter mon songe, il dit seulement: j'ai eu des songes, et je ne trouve personne pour les expliquer: mais j'ai entendu dire qu'il suffit de te raconter un songe pour que tu l'interprètes. Considérez ici encore la prudence et la parfaite réserve qui se montrent dans la réponse de Joseph. N'allez pas croire, dit-il, que je dise rien en mon propre nom, ou que j'interprète rien par science humaine. Car, faute d'une révélation d'en-haut, il n'y a pas moyen de rien comprendre à ces secrets. Sachez donc, que sans le secours de Dieu, je ne saurais vous répondre. Ce sera Dieu, dit-il, et non pas moi, qui rendra au Pharaon une réponse favorable. (16.) Par conséquent, bien persuadé que l'interprète n'est autre que le Maître de l'Univers, ne vous adressez point aux hommes en pareil cas: c'est Dieu seul qui peut vous manifester la vérité. Observez comment, par sa réponse, il révèle au Pharaon, à la fois l'impuissance de ces docteurs et la puissance du Maître: maintenant que vous savez que ce n'est point la science humaine qui dicte nos paroles, ni ma propre, pensée qui les inspire, dites-moi les signes que Dieu vous a envoyés. Alors Pharaon raconte ses songes, le premier, puis le second, et il ajoute : J'ai consulté les interprètes, et aucun n'a pu m'éclairer. (24.) Mais quoi ! ne vous ai-je pas dit qu'il n'appartient pas à la sagesse humaine d'expliquer ces choses? Ne vous en prenez donc point à ces hommes: comment auraient-ils pu comprendre ce qui nécessite une révélation d'en -haut? Joseph répondit: Les deux songes du roi se réduisent à un. Pour que vous fussiez convaincu que le signe envoyé par Dieu se réalisera, il vous a été donné de voir une seconde fois la même chose : preuve que Dieu pressera l'accomplissement. (Ibid. 25.) La répétition, veut-il dire, est une confirmation, une preuve plus forte que la chose ne saurait manquer d'arriver. Puis, après avoir expliqué ce nombre de sept boeufs et de sept épis, et avoir prédit une grande abondance suivie d'une grande disette, il ajoute un conseil excellent: Etablir en Egypte un intendant des vivres, qui, en recueillant les fruits des sept années d'abondance, pourra se mettre en état d'alléger la disette des sept années suivantes, et de prévenir une famine complète. Ce conseil plut à Pharaon et à tous ses ministres. (37.)Et dès lors Pharaon aida à l'accomplissement des songes qu'avait eus Joseph, à l'époque où il vivait chez son père.

Ainsi : Joseph expliquait les songes de Pharaon; et Pharaon, sans le savoir, précipitait l'accomplissement d'autres songes. Après avoir entendu Joseph, est-il écrit, Pharaon dit à ses ministres : Où pourrions-nous trouver un homme comme celui-ci, rempli de l'Esprit de Dieu?

4. Voyez-vous comment Pharaon reconnut lui-même que l'explication provenait d'une révélation d'en-haut? Qui pourrions-nous trouver, dit-il en effet, en possession d'une telle grâce , qu'il ait en lui l'Esprit de Dieu ! Puis il dit à Joseph : Puisque Dieu t'a (413) découvert toutes ces choses, il n'y a pas d'homme plus sage que toi. (Ibid. 39.)

Remarquez ici comment, dès que Dieu qui I peut tout vent mettre à exécution ses desseins; rien de ce qui arrive à la traverse ne peut être un empêchement. — Voyez plutôt : Joseph est assassiné, ou peu s'en faut, par ses frères, il est vendu, en butté à une accusation qui le jette dans un péril extrême, il reste longtemps en prison : et l'issue de tout cela, c'est qu'il monte, à peu de chose près, sur le trône royal : Puisque Dieu t'a découvert toutes ces choses. il n'y a pas d'homme plus sage que toi, ni plus intelligent. (40.) En conséquence, tu gouverneras ma maison, et le peuple obéira à ta parole, mon trône seul m'élevera au-dessus de toi. Ainsi, voilà qu'un prisonnier devient subitement roi de toute l'Egypte, voilà que celui qui avait été jeté en prison par le chef de la maison royale est élevé par le roi lui-même à la plus haute dignité : et celui qui avait été son maître put voir tout à coup l'homme qu'il avait jeté dans un cachot, comme séducteur de sa femme, investi du gouvernement de l'Egypte entière. Voyez-vous combien il est important de supporter les tentations avec courage. Aussi Paul disait-il : L'affliction engendre la résignation, la résignation l'épreuve, l’épreuve l'espérance, et l'espérance ne confond point. (Rom. v, 3, 5.) Or Joseph avait supporté les afflictions avec patience; la patience l'avait éprouvé; une fois éprouvé, il avait vécu dans l'espérance: son espérance ne le confondit point. Et Pharaon lui dit : Voici que je l'établis aujourd'hui sur toute la terre d'Egypte. (Ibid. 41.) Puis ôtant l'anneau qu'il avait à la main, il le mit à la main de Joseph, le revêtit d'une robe de lin, lui entoura le cou d'un collier d'or (Ibid. 42), le fit monter sur un char qui marchait de suite après le sien, et un héraut le précédait proclamant son élévation : et il l'établit sur toute l'Egypte. (Ibid. 43.) Car Dieu qui était avec Joseph avait aplani tous les obstacles devant lui, afin de l'élever à ce degré de gloire. Et Pharaon lui dit: Que sans ta permission nul ne lève la main dans toute la terre d'Egypte. (Ibid. 44.) Et Pharaon donna à Joseph le nom de Psomthomphanech. (Ibid. 45.) II voulait perpétuer par ce nom le souvenir de la sagesse qui était en Joseph. Car ce mot signifie qui connaît les choses cachées. Joseph ayant révélé ce qui était ignoré de tout le monde, Pharaon lui donna ce nom par allusion à sa perspicacité. Et enchérissant encore sur tant d'honneur, il lui donna en mariage la fille de Putiphar. Le texte ajoute prêtre d'Hiéropolis, parce que ce personnage portait le même nom que l'ancien maître de Joseph, puis pour nous faire savoir à quel âge cet homme admirable fut récompensé de la sorte, et se signala par tant d'actions célèbres, il ajoute encore: Joseph avait trente ans (Ib. 46), lorsqu'il parut devant Pharaon. N'allons pais croire que ce chiffre soit mis là sans intention : il est destiné à nous faire comprendre que personne n'est excusable de négliger la vertu, et que nul n'a droit d'alléguer sa jeunesse, dès qu'il s'agit de faire le bien. Joseph, en effet, n'était pas seulement jeune, il était beau, charmant de visage : ces avantages ne sont pas nécessairement réunis. Mais Joseph était beau et charmant, outre qu'il était jeune : et c'est, pour ainsi dire, à la fleur de l'àge, qu'il tomba dans la servitude et dans la captivité. Car il est écrit qu'il avait dix-sept ans lorsqu'il fut emmené en Egypte. Il était donc dans toute la brûlante ardeur de la jeunesse, lorsqu'il fut en butte aux- attaques de cette impudique égyptienne dont il était te serviteur, et néanmoins le courage du juste y résista puis vint la captivité et les longues souffrances qui l'accompagnèrent : Joseph resta pareil au bronze : que dis-je? loin de faiblir il se fortifia : car la grâce d'en-haut soutenait son courage. Et quand il eut préalablement déployé toutes les vertus qui étaient en lui, c'est alors qu'il fut tiré de sa prison et appelé au gouvernement de l'Egypte entière.

5. Instruits par cet exemple, ne nous laissons jamais décourager dans les afflictions, ne nous abandonnons point à nos propres pensées, quand elles nous conseillent l'impatience : montrons une résignation parfaite, et nourrissons-nous d'espérance, connaissant la toute-puissance de notre Maître, et bien persuadés que s'il nous laisse éprouver par l'infortune, ce n'est point par indifférence à notre égard, mais parce qu'il veut que nous méritions par notre courage une éclatante couronne. C'est par là que tous les saints sont parvenus à la gloire. Aussi les apôtres disaient-ils : C'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu. (Act. XIV, 21.) Et le Christ lui-même disait à ses disciples : Dans le monde, vous aurez des tribulations. (Jean, XVI, 33.) Gardons-nous (414) donc de nous révolter contre les tribulations, mais écoutons ce que dit Paul : Ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution. (II Tim. III,12.)

Point d'étonnement, point d'amertume : supportons avec une vaillance, une résignation parfaites ce qui nous arrive : et détournons nos yeux des afflictions pour considérer l'avantage que nous en recueillons: car c'est là un négoce spirituel. Et comme ceux qui veulent amasser de l'argent, qui s'adonnent aux trafics du inonde ne peuvent augmenter leur fortune qu'en bravant mille dangers sur terre et sur mer, les attaques des brigands, les courses des pirates, et néanmoins sont disposés à tout affronter avec empressement, dans l'attente du bénéfice, attente qui leur ôte tout sentiment de leurs peines : de même, nous aussi, en considérant la richesse que nous assurent les tribulations, dans ce trafic spirituel, nous devons y trouver de la joie, de l'allégresse, et au lieu de nous arrêter à ce qui frappe les yeux, diriger nos regards vers les choses invisibles, selon le conseil de Paul : Ne considérons pas les choses visibles. (II Cor. IV, 18.) En effet, ce qui caractérise la foi, c'est de ne pas considérer seulement les objets matériels, mais de se représenter encore par les yeux de l'esprit les choses incorporelles. Car nous devons juger ces dernières choses plus assurées que celles dont les yeux du corps nous révèlent l'existence.

Ainsi fut glorifié le patriarche, parce qu'il avait cru à la promesse de Dieu, parce qu'il s'était élevé au-dessus de la nature et des pensées humaines : Aussi cela lui fut-il imputé à justice. (Rom. IV, 3.) Songez à cela : c'est justice que de croire aux paroles de Dieu. Quand Dieu a fait une promesse, ne demandez point aux choses de suivre le cours des événements humains:

élevez-vous au-dessus de ces misérables pensées, et fiez-vous à la puissance de Celui qui vous a fait promesse. C'est par là que chacun des justes s'est signalé, par là que cet incomparable Joseph, en dépit des grands obstacles qui lui furent suscités après les songes, loin de se troubler, de se déconcerter, endura tout avec persévérance et courage, bien persuadé que les arrêts divins ne sauraient être annulés. Voilà pourquoi, après la servitude, après la prison, après cette dénonciation perfide, il fut investi du gouvernement de l'Egypte entière. En conséquence, résistons avec constance à tout accident, rendons grâce de tout ce qui nous arrive au Dieu de bonté, et comptons sur le dédommagement qu'il nous réserve. Puissions-nous tous obtenir cette récompense par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles !

Ainsi soit-il.

SOIXANTE-QUATRIèME HOMéLIE. " Mais Joseph s’éloigna de la présence de Pharaon, et parcourut toute la terre d'Egypte : et la terre donna des gerbes dans les sept années de fertilité : et il recueillit autant de blé qu’il y a de sable dans la mer. "

ANALYSE.

1. Prévoyance de Joseph. Départ des fils de Jacob pour l'Egypte.

2. Ils sont emprisonnés : leurs remords.

3. Leurs accusations mutuelles : ils partent, laissant Siméon.

4. Hésitation de Jacob à laisser partir Benjamin. Bon accueil fait par Joseph à ses frères.

5. La coupe retrouvée : stupeur des frères : leur affection pour Benjamin.

6. Instances de Juda : Joseph se fait reconnaître. Il envoie chercher son père.

1. Voulez-vous qu'aujourd'hui encore, nous examinions l'histoire de Joseph, et que nous voyions par duels moyens cet homme incomparable, devenu maître de l'Egypte entière, soulagea tout le monde, grâce à l'intelligence qui était en lui? Il s'éloigna, dit l'Ecriture, de la présence de Pharaon, et parcourut toute la terre d'Egypte; et la terre donna des gerbes dans les sept années de fertilité : et il recueillit autant de blé qu'il y a de sable dans la mer. Ainsi, après avoir reçu du roi pleine autorité, il recueillit les fruits de la terre, et les mit en dépôt dans les villes, afin de soulager, à l'aide de ces ressources , la détresse future. Vous savez maintenant comment ce juste fut récompensé, même ici-bas, de sa patience, de sa résignation, de toutes ses vertus, en quittant une prison pour le palais d'un roi. (Ibid. 50.) Or, il lui naquit deux fils avant la venue des années de disette. (Ibid. 5I.) Il donna au premier le nom de Manassé : parce que, disait-il, Dieu m'a fait oublier toutes mes peines et celles de mon père. Admirez sa piété : par le nom qu'il donna à son enfant il consacra le souvenir de tout ce qui s'était passé, afin de témoigner constamment sa reconnaissance, et afin que l'enfant qui lui était né n'eût qu'à réfléchir sur son nom, pour être instruit des tentations et de la patience qui avaient fait parvenir le juste à un pareil degré d'élévation. Parce qu'il m'a fait oublier toutes mes peines et celles de mon père. Qu'est-ce à dire, Toutes mes peines ? Il me semble qu'ici il fait allusion à sa première et à sa seconde servitude, ainsi qu'aux souffrances de sa captivité. Et toutes celles de mon père : c'est à savoir, la séparation qui l'avait arraché des bras de son père, lorsque, dans l'âge le plus tendre, cet enfant, élevé avec tant de sollicitude, fut jeté de la liberté dans l'esclavage. (Ibid. 52.) Et il donna au second le nom d'Ephraïm, parce que, disait-il, Dieu m'a élevé dans le pays de mon abaissement. Vous le voyez : ce nouveau nom lui est encore dicté par la reconnaissance. C'est comme s'il disait : Non-seulement j'ai oublié mes peines , mais encore j'ai été élevé aux honneurs, dans le pays où j'avais enduré une si profonde humiliation, où j'avais été en butte aux plus extrêmes périls, et en danger de perdre la vie. Mais il faut maintenant écouter la suite. Après les sept années d'abondance, arrivèrent tout à coup les années de disette, ainsi que Joseph l'avait prédit. Car les événements ne firent que démontrer à tous la sagesse du juste, et incliner tous les fronts devant lui. Et, malgré l'extrême disette, il empêcha tout (416)

d'abord qu'aucune détresse ne se fît sentir. (Ibid. 54.) Car il y avait du pain dans toute l'égypte. Mais quand la gêne augmenta, le peuple fit entendre ses plaintes à Pharaon , incapable qu'il était de tenir bon plus longtemps : la faim les força de recourir au roi. Remarquez maintenant la reconnaissance de ce monarque. (Ibid. 55.) Mais Pharaon dit aux Egyptiens Allez vers Joseph et faites ce qu'il vous dira. C'est à peu près comme s'il eût dit : Pourquoi tenir vos yeux attachés sur moi? Ne voyez-vous pas que je ne suis roi qu'en apparence, que c'est Joseph qui vous a tous sauvés? D'où vient donc que vous le laissez pour accourir auprès de moi? Allez vers lui, et faites ce qu'il vous dira. (Ibid. 56.) Joseph ouvrit les greniers et il vendait le blé aux Egyptiens. Et comme la famine faisait partout sentir ses rigueurs : Toutes les contrées, dit-il, sont venues acheter du blé en égypte : car la faim régnait sur toute la terre. Voyez comment, peu à peu, les songes de Joseph commencent à se réaliser. Les ravages de la famine s'étaient étendus jusque sur la terre de Chanaan, où habitait Jacob père de Joseph. Jacob donc ayant appris que l'on vendait du blé en Egypte, dit à ses fils Pourquoi vous abandonner à la nonchalance? (XLII, 3.) Voici que j'apprends qu'il y a du blé en Egypte. Allez-y, afin de nous acheter quelques provisions qui soutiennent notre vie. (Ibid. 2.) Pourquoi restez-vous inactifs, leur dit-il? Allez en Egypte et rapportez-nous ce qui est nécessaire pour notre subsistance. Toutes ces choses advinrent, afin que les frères de Joseph servissent au parfait accomplissement de sa vision, afin qu'ils confirmassent par les événements l'interprétation qu'ils avaient faite du songe raconté par Joseph. Les dix frères partirent sans prendre avec eux Benjamin, le frère maternel de Joseph. Carson père dit : Je crains qu'il ne lui arrive quelque malheur. Il ménageait cet enfant à cause de son jeune âge. Etant arrivé, ils se prosternèrent devant Joseph, la face contre terre, comme devant le maître de l'égypte. (Ibid. 6.) Ils agissaient ainsi, ne sachant rien encore. Car le long espace de temps qui s'était écoulé les empêchait de reconnaître leur frère. Il est bien naturel que, parvenu à sa maturité, il eût changé quelque peu d'aspect. Mais, si je ne me trompe, tout avait été arrangé par le Dieu de l'univers, de telle sorte qu'ils ne pussent reconnaître leur frère, ni à son langage, ni à sa figure. En effet, comment auraient-ils pu même concevoir une telle pensée? Ils croyaient qu'il était esclave chez les Ismaélites, en butte aux souffrances de la servitude chez ce peuple barbare. Bien éloignés par eux-mêmes d'une semblable idée, ils ne reconnurent point Joseph. Mais lui, tout en les voyant, les reconnut : il dissimula pourtant et affecta de se comporter avec eux comme avec des étrangers. Il feignit d'être un étranger pour eux, et leur parla rudement; il leur dit : D'où venez-vous? S'il feint une complète ignorance, c'est afin d'être informé de tout avec exactitude : car il désirait avoir des nouvelles de son père et de son frère.

2. Et d'abord il s'enquiert du pays d'où ils viennent : ils répondent qu'ils viennent de Chanaan pour acheter des vivres. La détresse causée par la faim, disent-ils, nous a fait entreprendre ce voyage : et voilà pourquoi nous avons tout laissé pour venir ici : Et Joseph se ressouvint des songes qu'il avait eus.(Ib. 9.) Se rappelant ces songes, et les voyant se réaliser, il voulait être bien informé de tout. Voilà pourquoi il leur répond tout d'abord avec beaucoup de dureté : Vous êtes des espions, leur dit-il, et vous êtes venus pour reconnaître les passages de la contrée. Ce n'est pas dans de bonnes intentions que vous êtes venus. Vous devez avoir entrepris ce voyage dans quelque dessein perfide et criminel. — Les autres, tout effrayés, répondent: Non, Seigneur.(Ib.10.) Et voici que d'eux-mêmes ils apprennent à Joseph ce qu'il voulait savoir : Tes serviteurs sont venus pour acheter des vivres. Nous sommes tous fils du même père, nous sommes pacifiques, tes serviteurs ne sont pas des espions. (Ib. 11.) Jusqu'ici ils se bornent à se justifier tout troublés par la crainte, ils n'ont pas encore dit ce que Joseph brûle de savoir. Aussi persiste-t-il dans son dire : Non, vous êtes venus pour reconnaître les passages de la contrée. (Ib. 12.) Vous avez beau me parler ainsi :je vois assez, en vous considérant, que c'est un mauvais dessein qui vous a conduits ici. Alors pressés par la nécessité , et voulant toucher son coeur, ils disent à Joseph : Tes serviteurs sont douze frères. (Ib. 13.) O leurre des paroles ! ils comprennent dans le nombre celui qu'ils ont vendu aux marchands : ils ne disent pas: Nous étions douze, mais : Nous sommes douze frères : Et le plus jeune est avec notre père. Et voilà justement ce qu'il voulait savoir, s'ils n'avaient pas fait subir le même sort (417) à son frère qu'à lui-même. Le plus jeune est avec notre père : et l'autre n'est plus au monde. Ils n'indiquent point clairement la raison, ils disent simplement : Il n'est plus au monde. Alors venant à craindre qu'ils n'eussent traité Benjamin comme lui-même, il reprend: Ce que j'ai dit est la vérité, vous estes des espions. (Ib. 14.) Vous ne sortirez pas d'ici que votre jeune frère ne soit venu. (Ib. 15.) C'est lui que je veux voir: je brûle de considérer celui qui est sorti du même sein que moi : car je soupçonne, d'après votre conduite envers moi, vos sentiments fraternels. Ainsi donc, si vous le voulez: Dépêchez un d'entre vous, et amenez-le (Ib. 16) ; quant à vous, restez en prison, jusqu'à son arrivée. Sa présence me fera voir la vérité de vos rapports, et vous affranchira de tout soupçon. Sinon, il sera évident que vous êtes des espions, et que tel est le motif de votre venue. A ces mots, il les fit mettre en prison. (Ib. 17.) — Voyez-vous comment il les éprouve, comment sa conduite envers eux témoigne de sa tendresse pour son frère? Mais au bout de trois jours, les ayant appelés, il leur dit : Faites ce que je vais vous dire, et vous vivrez : car je crains Dieu. (Ib. 18.) Si vous êtes des hommes de paix, qu'un d'entre vous reste détenu dans la prison : que les autres partent, emportent le blé qu'ils auront acheté (Ib. 19), et me ramènent leur jeune frère:

et j'ajouterai foi à vos paroles: autrement, vous mourrez.

Considérez son intelligence; voulant à la fois montrer son amour pour aces hommes, soulager la détresse de son père et savoir au sujet de son frère la vérité, il fait retenir un des fils de Jacob, et prescrit aux autres de partir. Mais voyez agir maintenant l'incorruptible juge, la conscience des coupables qui se soulève, et les contraint, sans que personne les accuse ou les mande en justice, de devenir leurs propres accusateurs. (Ibid. 21.) Et ils se disaient l'un à l'autre: C'est justement parce que nous avons péché contre notre père, que nous n'avons pas été émus par la douleur de son âme lorsqu'il implorait notre pitié, que nous ne l'avons pas écouté, c'est pour cela que nous sommes tombés dans celle affliction. Voilà ce que c'est que le péché; lorsqu'il est commis, réalisé, il révèle sa propre énormité. Un homme ivre, tant qu'il boit coup sur coup, n'a aucun sentiment des maux qu'engendre l'ivresse; c'est plus tard que l'expérience lui fait connaître la grandeur de ce fléau; il en est ainsi du péché : tant qu'il n'est pas consommé, il aveugle l'esprit et répand d'épaisses ténèbres sur la vue intérieure; mais ensuite la conscience se soulève comme un accusateur inexorable pour déchirer l'âme et lui dénoncer l'énormité de sa faute. Voici que les fils de Jacob reviennent à eux, et c'est au moment où le plus grand péril est suspendu sur leur tête, qu'ils font l'aveu de leur conduite, et disent : C'est justement, parce que nous avons péché, parce que noirs n'avons pas été émus de la douleur de son âme. Ce n'est pas sans motif que nous sommes ainsi traités, c'est justement, bien justement; nous sommes punis de l'inhumanité et de la cruauté que nous avons montrées à l'égard de notre frère : Parce que nous n'avons pas été émus de la douleur de son âme, lorsqu'il implorait notre pitié, et que nous ne l'avons pas écouté.

C'est parce que nous avons été sans charité, sans humanité, que nous éprouvons le même traitement à notre tour. C'est pour cela que nous sommes tombés dans celle affliction.

3. Ils se parlaient de la sorte entre eux, croyant n'être pas entendus de Joseph. En effet, comme s'il ne les eût pas connus et qu'il eût ignoré leur langue, il avait fait venir un interprète, pour leur transmettre ses paroles et lui expliquer leurs réponses. (Ibid. 22.) Or, entendant cela, Ruben leur dit : N'est-il pas vrai que je vous ai dit : Ne faites pas de mal à cet enfant, et que vous ne m'avez pas écouté? Et voici que Dieu nous redemande son sang. Ne vous ai-je pas conseillé, conjuré alors, de ne commettre aucune iniquité à son égard? Aussi maintenant Dieu vous redemande son sang. Car, d'intention, vous l'avez tué; si vous n'avez pas enfoncé le glaive dans sa gorge, vous l'avez vendu à des barbares, vous avez imaginé pour lui une servitude pire que la mort; voilà pourquoi Dieu vous redemande son sang. Représentez-vous ce que c'est d'être accusé par sa conscience, que d'être en proie perpétuellement aux obsessions de cette voix sévère et formidable qui nous rappelle nos fautes. (Ibid. 23.) Et Joseph entendit cela; mais eux, ils ne s'en doutèrent point, vu qu'il se servait d'un interprète. Mais Joseph ne peut plus se contenir, la force du sang, la tendresse fraternelle le trahissent. Et s'étant détourné d'eux, il pleura (Ibid. 24), de manière à n'être point reconnu. Il revint auprès d'eux et leur parla de nouveau. (Ibid, 25.) Et ils lui livrèrent Siméon qu'il lia devant (418) eux.. Vous le voyez: il ne néglige rien pour les jeter dans l'effroi, de telle sorte que voyant Siméon attaché, ils fissent paraître s'ils étaient sensibles à l'amour fraternel. Toute sa conduite avait pour but, en effet, de les éprouver, et de reconnaître s'ils ne s'étaient pas montrés à l'égard de Benjamin tels qu'ils avaient été pour lui-même. Si donc il fait lier Siméon en leur présence, c'est pour les bien éprouver, pour observer s'ils lui témoigneront quelque affection. Car alors, par pitié pour lui, ils se hâteront d'amener Benjamin, et combleront par là les voeux de Joseph. Et il ordonna de remplir leurs sacs de blé, de remettre dans le sac de chacun son argent, et de leur donner des provisions pour la route. (Ibid. 26.) Et après avoir chargé leurs ânes, ils partirent.

Voyez quelle générosité ! il les oblige malgré eux, en leur rendant leur argent, au lieu de se borner à leur livrer du blé. (Ibid. 27.) Or, un d'eux ayant ouvert son sac, afin de donner la nourriture aux ânes, voit l'argent, et annonce la nouvelle à ses frères. Là-dessus leur coeur s'étonna, ils furent troublés et se dirent entre eux : Qu'est-ce que Dieu nous a fait ?

Les voilà de nouveau inquiets, tremblants à l'idée d'un nouveau grief : et accusés en outre par leur conscience, ils imputaient tout à la faute commise sur la personne de Joseph. Quand ils furent revenus auprès de leur père, et qu'ils lui eurent fait un rapport exact de tout ce qui s'était passé, ils lui racontèrent quel courroux avait montré contre eux le gouverneur de l'Egypte, et comment il les avait retenus prisonniers comme espions. Nous lui avons dit que nous étions des hommes de paix, que nous étions douze frères , dont un n'est plus , et le plus jeune avec notre père. Il nous a répondu: Voici comment vous montrerez que vous êtes des hommes de paix: laissez ici un d'entre vous, amenez votre jeune frère, et je connaîtrai que vous n'êtes pas des espions. (Ib. 32, 33, 34.) Ce récit éveilla les douleurs du juste. Tout en faisant ce triste rapport, chacun d'eux vidait son sac : en trouvant leur argent, tous furent saisis de crainte, et leur père avec eux. Mais voyons encore ici l'affliction du vieillard, que leur dit-il? Vous m'avez ôté mes enfants : Joseph n'est plus, Siméon n'est plus, et vous voulez m'enlever Benjamin ? Tous ces maux sont retombés sur moi. Ainsi ce n'était point assez d'avoir à pleurer Joseph, vous lui avez joint Siméon : et ce, n'est point la fin de mes maux. Vous voulez encore me prendre Benjamin. Tous ces maux sont retombés sur moi. Ces paroles nous font bien voir l'émotion qui trouble les entrailles de ce père. Depuis longtemps il désespérait au sujet de Joseph, qu'il croyait dévoré par les bêtes féroces, il désespérait désormais de Siméon : et voici qu'il craignait pour Benjamin. Il résiste d'abord, il ne veut pas livrer son enfant. Mais Ruben, l'aîné de ses enfants, lui dit: Tuez mes deux fils, si je ne vous le ramène pas. Remettez-le entre mes mains, et je vous le ramènerai. Confiez-le-moi, je m'en charge, et je vous le rendrai.

4. Ruben parlait ainsi, songeant qu'il leur était impossible, si l'enfant ne les accompagnait pas, de retourner en Egypte, et d'y acheter ce qui était nécessaire à la subsistance de la famille.

Riais le père ne veut pas céder: Non, mon fils ne partira pas avec vous. (Ib.) Ensuite il en donne la raison, comme s'il plaidait sa cause devant ses enfants: Son frère est mort, et lui seul me reste. Et il arrivera qu'à cause de sa jeunesse, il sera bien éprouvé en route, et vous conduirez ma vieillesse avec douleur au tombeau. Je crains pour sa jeunesse; je redoute de finir mes jours dans la douleur, privé de cette consolation. En effet, tant qu'il reste avec moi, il me semble que j'éprouve un peu de soulagement, et sa société diminue le chagrin que j'ai au sujet de son frère. Ainsi la tendresse de Jacob pour son enfant Benjamin l'empêchait d'abord de le laisser partir : Mais la disette redoubla, et les vivres leur manquèrent. Et leur père leur dit: Retournez, et rapportez-nous quelques provisions. Mais Juda lui dit : L'homme nous a déclaré sa volonté avec serment, disant : Vous ne verrez pas mon visage, si votre jeune frère ne vous accompagne point. Si donc vous congédiez notre frère, nous partirons, et nous achèterons des vivres. Sinon, nous ne partirons pas. Car l'homme nous a dit que nous ne verrions pas son visage, si notre jeune frère n'était pas avec nous. (Gen. XLIII, 1-5.) N'allez pas croire que nous puissions retourner là-bas sans notre frère. Si vous voulez que notre voyage soit inutile, et que nous courions les plus grands dangers, alors partons. Mais sachez que le gouverneur nous a certifié avec serment que nous ne verrions pas son visage, si notre frère ne venait pas avec nous. Jacob se voyait pressé de tontes parts. il se lamente, il leur dit: Pourquoi avez-vous (419) fait mon malheur en apprenant à l'homme que vous aviez un frère ? Pourquoi avez-vous fait mon malheur? (Ib. 6.) Pourquoi m'avoir causé ces maux ? Si vous n'aviez rien dit, je n'aurais pas été privé de Siméon, et l'on n'aurait point mandé celui-ci.

Ils lui répondirent L'homme nous a demandé si notre père vivait, si nous avions un frère, et nous lui avons répondu.

Savions-nous qu'il nous dirait : Amenez votre frère ? (Ib. 7.) N'allez pas croire que nous ayons déclaré de nous-mêmes au gouverneur l'état de notre famille. Comme il nous retenait en prison, voyant en nous des espions, et qu'il s'informait en détail de nos affaires, nous avons parlé ainsi afin de le renseigner surtout avec véracité. Et Juda dit encore à son père : Envoie le jeune enfant avec moi, et mus nous mettrons en route, afin d'avoir de quoi vivre. (Ib. 8.) Confie-le moi, afin que nous partions sur-le-champ. Car il ne nous restera plus aucun espoir de salut si nous laissons nos provisions s'épuiser, et que nous ne cherchions pas des soulagements ailleurs. Je le reçois de tes mains; si je ne te le remets pas, si je ne le ramène pas en ta présence, que je reste coupable envers toi le reste de mes jours. Si nous n'avions pas différé nous serions déjà revenus deux fois. (Ib. 9, 10.) Ton attachement à cet enfant va causer notre mort à tous. La faim nous aura bientôt fait périr, si tu ne veux pas lui permettre de nous suivre. Observez ici, mon cher auditeur, comment la détresse causée par la famine triompha de la tendresse de ce père. Voyant qu'on ne trouvait pas d'autre moyen de soulagement, et que la disette augmentait, il dit enfin : S'il en est ainsi, s'il le faut absolument, et que vous ne puissiez partir sans lui, vous devez porter en même temps dés présents au gouverneur. Emportez l'argent que vous avez trouvé dans vos sacs, outre celui qui vous est nécessaire pour l'achat. Prenez avec vous votre frère, levez-vous et partez. (Ib. 13.) Que mon Dieu vous fasse trouver grâce devant cet homme, et mette en liberté votre frère et Benjamin! Pour moi, je reste sans enfant. (Ib. 14.) Voyez-vous comment éclate son inexprimable affection pour Joseph? N'allez pas croire en effet qu'il songe à Benjamin ou à Siméon, lorsqu'il dit : Pour moi je reste sans enfant, car il dit plus haut : Que Dieu vous fasse trouver grâce, et mette en liberté votre frère et Benjamin! — Il veut dire : quand bien même ces deux-là seraient sauvés, je n'en resterais pas moins sans enfant. Observez comme il est tout entier à l'amour de Joseph. Entouré d'un groupe si nombreux de fils, il se croyait pourtant sans enfants, parce qu'il était privé de Joseph.

Les fils de Jacob alors ayant pris les présents, la double somme d'argent et Benjamin, partirent pour l'Egypte et parurent devant Joseph. (Ib. 15.) Joseph les vit ainsi que Benjamin son frère. (Ib. 16.) — Ses voeux sont comblés : il voit son bien-aimé, le succès a couronné ses efforts. Et il dit à l'intendant de sa maison Conduis ces hommes dans la maison et égorge des victimes : car ces hommes mangeront avec moi. Mais se voyant introduits dans la maison de Joseph, ils dirent : C'est à cause de l'argent qui est revenu dans nos sacs la première fois,que l'on nous emmène : c'est afin de nous dénoncer, de nous accuser, de nous prendre avec nos ânes, et de nous réduire en servitude. (Ib. 18.) Joseph prenait toutes les dispositions les plus propres à leur attester sa bienveillance : néanmoins ils sont dans les angoisses, ils redoutent d'être punis à cause de cet argent, comme s'ils étaient coupables en cela. Ils s'approchent donc de l'intendant de la maison et lui exposent la raison de leur inquiétude : ils lui racontent comment ils ont trouvé l'argent dans leurs sacs, et ils ajoutent : A cause de cela nous apportons aujourd'hui le double de l'argent, afin de payer notre dette précédente, et d'acheter des vivres. (Ib. 22.)

5. Remarquez à quel point l'infortune a corrigé et adouci leur caractère : L'intendant leur répondit : Ayez l'esprit en repos, ne craignez point : votre Dieu, le Dieu de votre père vous a donné des trésors dans vos sacs : quant à votre argent, il est bon, et entre mes mains. (Ib. 23.) Point de crainte, soyez sans inquiétude. Personne d'entre vous ne sera accusé pour ce motif : l'argent nous a été compté : croyez donc que cela vous vient de Dieu, que c'est Dieu qui a mis des trésors dans vos sacs. — Ayant dit ces mots, il fit sortir Siméon, il apporta de l'eau pour laver leurs pieds, et donna à manger à leurs ânes. (Ib. 24.) — Ainsi la prière de leur père les faisait réussir en toute chose tout arrivait selon la prière qu'il avait adressée au ciel en disant: Que le Dieu de mon père vous fasse trouver grâce ! même avant que Joseph fût présent, l'homme à qui était confié le soin de sa maison prodiguait aux nouveaux venus les marques de bienveillance. Ils préparèrent les présents pour Joseph. (Ib. 25.)

(420) Et lorsqu'il entra, ils les lui offrirent et se prosternèrent devant lui jusqu'à terre. (Ib. 26.) Puis il leur demanda encore une fois : Votre père, le vieillard dont vous m'avez parlé, se porte-t-il bien? vit-il encore ? {Ib. 27.) Ils répondirent : Ton serviteur notre père est en bonne santé. Et il dit :

Qu'il soit béni de Dieu! Et s'inclinant ils adorèrent. (Ib.

28.) Mais Joseph vit soit frère, né de sa mère, et dit : voilà ce jeune frère, que vous m'avez dit que vous amèneriez ? Et il dit : Dieu te fasse miséricorde, mon enfant ! (Ib. 29.)

Admirez sa constance : il continue à faire l'ignorant, afin que la suite des événements lui permette de démêler quelles étaient leurs dispositions à l'égard de Benjamin.

Et comme la nature même parlait trop haut, ses entrailles étaient émues, et il aurait voulu pleurer. Il entra donc dans une autre salle, et là, se mit.à pleurer. Puis s'étant lavé le visage, il sortit. (30.) Ensuite il montre sa bonté : Servez les pains (31), dit-il. On le servit à part, comme le roi, le maître de l'Egypte entière; et ses frères à part; et à part aussi les Egyptiens qui dînaient avec lui. Car les Egyptiens ne pouvaient pas manger avec les Hébreux; c'est une abomination aux yeux des Egyptiens. (32.) En face de lui s'assirent le plus âgé et le plus jeune. (33.) Cela les jeta dans l'étonnement, et ils ne pouvaient deviner d'où lui venait la connaissance qu'il avait de la différence de leurs âges. Puis dans la distribution des parts, il donne à Benjamin une portion cinq fois plus grande. Ils ne comprennent pas davantage, ils croient que c'est un simple effet du hasard, à cause de la jeunesse du privilégié. Enfin, le repas terminé, Joseph appelle son intendant et lui donne ces ordres : Remplis les sacs de ces hommes d'autant de vivres qu'ils pourront en emporter, et remets de même l'argent de chacun dans son sac; et jette cette coupe d'argent dans le sac du plus jeune. (XLIV,1, 2.) Voyez quel artifice il imagine encore pour mettre à une infaillible épreuve les sentiments de ses frères à l'égard de Benjamin.

Cela fait, il les congédie. Puis, lorsqu'ils se. furent mis en route, il dit à l'intendant de sa maison : Lève-toi, mets-toi à leur poursuite, et dis-leur: Pourquoi rendez-vous le mal pour le bien ? Pourquoi m'avez-vous dérobé une coupe d'argent? N'est-ce pas celle où boit mon maître? Il s'en sert pour deviner. C'est une détestable action que la vôtre. (Ibid. 4, 5.) Lorsqu'il les eut trouvés, raconte l’Ecriture, il leur dit : Pourquoi répondre aux bienfaits par des injustices? Pourquoi exercer votre méchanceté jusque: sur celui qui vous a fait si bon accueil ? Comment n'avez-vous pas craint de faire du tort à un homme que vous aviez trouvé si généreux? Que dire d'une pareille scélératesse?

Quel délire s'est emparé de vous? Ne savez-vous pas que c'est là le vase dont mon maître se sert pour deviner? Votre action est criminelle, votre dessein pernicieux, votre entreprise impardonnable, votre audace sans égale, votre perversité au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer. Ils lui répondirent: Pourquoi votre maître tient-il. ce langage? (7.) Pourquoi nous reprochez-vous un crime dont nous sommes tout à fait innocents? A Dieu ne plaise que vos serviteurs se comportent jamais comme vous dites ! A Dieu ne plaise que nous tenions jamais fane pareille conduite ! Nous qui avons apporté une double somme d'argent, comment aurions-nous pu, dérober argent ou or? D'ailleurs, si vous le croyez, Que celui aux mains duquel on trouvera le vase que vous cherchez, que celui-là meure (9), comme auteur d'un pareil forfait : et nous, nous serons esclaves. Le calmé de leur conscience leur permettait de perler avec cette assurance. L'intendant répondit : Eh bien ! qu'il soit fait comme vous dites. Celui aux mains duquel sera trouvée la coupe, celui-là sera mon serviteur : les autres seront mis en liberté. (10.) Après cela, ils se laissent fouiller. Et il les fouillait en commençant par l'aîné, jusqu'à ce qu'il arriva à Benjamin. Et ayant ouvert le sac de celui-ci, il trouve la coupe. (12.) Cela confondit leur esprit. Ils déchirèrent leurs vêtements, ils remirent leurs sacs sur les bêles de somme, et revinrent à la ville. (13.) Et Juda étant entré ainsi que ses frères auprès de Joseph, ils tombèrent devant lui la face contre terre. (14.) Observez combien de fois. ils l'adorent. Puis Joseph leur dit: Pourquoi avez-vous fait cela ? Ne savez-vous pas que je n'en sers pour deviner ? Juda répondit : Que répliquer ? que dire à notre seigneur ? Comment nous justifier? Dieu a trouvé l'iniquité de vos serviteurs. (16.) De nouveau le souvenir du mal qu'ils lui ont fait leur revient à l'esprit. Eh bien ! nous sommes serviteurs de notre maître, et nous, et celui aux mains de qui fut trouvée la coupe. Ils font voir alors leurs bons sentiments, et se soumettent à la servitude en même temps que leur frère. Mais Joseph répondit.:

A Dieu ne (421) plaise que j'en fasse rien ! L'homme aux mains de qui a été trouvée la coupe, voilà celui qui sera mon serviteur : quant à vous, retournez sains et saufs auprès de votre père. (Ib. 17.)

6. Ainsi, ce qu'avait craint leur père leur arrivait: les voilà dans le trouble et les angoisses, ne sachant quel parti prendre. Mais Juda s'approcha, et dit. (Ibid. 18.) C'est lui, en effet, qui avait reçu Benjamin des mains de son père, lui qui avait dit: Si je ne te le ramène pas, je resterai coupable devant toi tous les jours de ma vie: il s'approche, il raconte avec exactitude tout ce qui s'est passé, afin d'exciter la compassion de Joseph, et de le disposer à laisser partir l'enfant. Juda s'approcha et dit: Je vous en prie, seigneur, laissez parler votre serviteur. Observez comment il ne cesse de lui parler sur le ton d'un esclave qui s'adresse à son maître: et rappelez-vous ces songes des gerbes, qui envenimèrent leur jalousie contre lui: admirez la sagesse et la toute-puissance de Dieu, qui à travers tant d'obstacles, menait tout à réalisation. Laissez parler votre serviteur en votre présence, et ne vous irritez pas contre lui, seigneur. Vous avez interrogé vos serviteurs, disant : Avez-vous un père, un frère? (19.) Et nous avons dit à notre seigneur Nous avons un vieux père et il a un jeune fils, enfant de sa vieillesse; le frère de celui-ci est mort. (20.) Figurez-vous ce que devait éprouver Joseph en entendant ces paroles. Lui seul est resté à sa mère; et son père l'a pris en grande tendresse. Pourquoi mentent-ils encore ici en disant : Le frère de celui-ci est mort? ne l'avaient-ils pas vendu aux marchands? Mais comme ils avaient fait croire à leur père qu'il avait péri et avait été dévoré par les bêtes féroces, comme d'ailleurs ils pensaient qu'il avait dû succomber aux maux de son esclavage chez un peuple barbare, il dit pour ces raisons : Et le frère de celui-ci est mort. Mais, vous avez dit à vos serviteurs : Amenez-moi cet enfant, et j'en prendrai soin. (21.) Et vous avez ajouté: Si votre frère ne vient pas avec vous, vous n'aurez pas l'avantage de voir nia face. (23.) Or, il est arrivé que, revenus auprès de votre serviteur, notre père, nous lui avons rapporté les paroles de notre seigneur. (24.) Alors notre père nous a dit : Remettez-vous en route, achetez-nous quelques provisions. (25.) Mais nous lui avons répondu : Nous ne pourrons aller là-bas, si notre frère ne vient pas avec nous. (26.) Alors votre serviteur, notre père, il nous dit : Vous savez que ma femme m'a donné deux enfants, l'un s'en est allé loua (le moi, et vous m'avez dit qu'il avait été mangé par les bêtes sauvages. (27, 28.) Remarquez comment l'apologie de Juda instruit exactement Joseph de ce qui s'est passé dans sa famille après qu'il a été vendu, du leurre auquel ils ont recouru pour tromper son père, du récit qu'ils lui ont fait à son sujet. Maintenant donc, si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui arrive une maladie en route, vous conduirez nia vieillesse avec douleur au tombeau. (29.) Quand tel est l'attachement de notre père à l'égard de ce jeune enfant, comment pourrons-nous soutenir sa vue, si celui-ci n'est pas avec nous? Car sa vie dépend de l'âme de celui-ci. (30.) Et vos serviteurs conduiront la vieillesse de votre serviteur, notre père, avec douleur au tombeau. En effet, votre serviteur a reçu ce jeune enfant des mains de notre père, en disant : Si je ne le ramène pas auprès de vous, je resterai coupable envers vous tous les jours de ma vie. (31.) Voilà les promesses que j'ai faites à mon père, afin de pouvoir vous amener l'enfant, obéir à vos volontés, vous montrer que nous avions parlé sincèrement et qu'il n'y avait eu nul mensonge dans nos discours. Maintenant donc je resterai, esclave pour esclave, serviteur de mon seigneur : quant aie jeune enfant, qu'il parte avec nos frères. (Ib. 33.) En effet, comment revenir auprès de mon père, sans avoir l'enfant avec nous? Que je ne voie pas les maux qui viendront trouver mon père. (Ib. 24.) Ces paroles émurent vivement Joseph, et lui parurent une marque suffisante et de respect filial et d'amour fraternel. Et il ne pouvait plus se contenir, ni supporter la présence des assistants :il fait éloigner tout le monde, et demeuré seul au milieu d'eux (XLV, 1), il pousse un cri avec un sanglot, et se fait reconnaître à ses frères. Et cela fut connu dans tout le royaume, et jusque dans la demeure de Pharaon. (Ib. 2.) Et il dit à ses frères : Je suis Joseph! Mon père vit-il encore? (Ib.

3.) Je ne puis m'empêcher d'admirer ici, la persévérance de ce bienheureux, comment il put soutenir son rôle jusqu'au bout, ne pas se trahir, mais ce qui m'étonne surtout, c'est que ses frères aient eu la force de rester debout, d'ouvrir encore la bouche, que la vie ne se soit pas envolée d'eux, qu'ils n'aient pas perdu la raison, qu'ils n'aient pas disparu au fond de la terre. Ses frères ne pouvaient lui répondre : (422) car ils étaient troubles. Rien de plus naturel en se rappelant comment ils s'étaient comportés à son égard, ce que lui-même avait été pour eux, en considérant le rang illustre où il était placé, c'est presque pour leur vie qu'ils étaient inquiets. Aussi, voulant les rassurer, il leur dit : Venez près de moi. (Ib. 4.) Ne reculez point : ne croyez pas que votre conduite à mon égard vienne d'un dessein conçu par vous. Ce n'est pas tant l'ouvrage de votre injustice envers moi, que de la sagesse de Dieu, de son ineffable bonté : il m'a fait venir ici, afin qu'en temps opportun je pusse fournir des vivres et à vous et à tout le pays. Et il dit: Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu pour qu'il fût mené en Egypte. Maintenant donc, ne vous affligez point. (Ib. 5.) Il ne faut pas que cela vous trouble, que vous vous reprochiez ce qui s'est passé. La providence de Dieu a tout dirigé. Car Dieu m'a envoyé en Egypte pour votre salut. Voici la deuxième année que la famine est sur la terre, et il s'écoulera encore cinq ans durant lesquels il n'y aura ni labourage ni moisson. (Ib. 6.) Dieu m'a fait venir ici avant vous, afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister. (Ib. 7.) Par conséquent, ce n'est pas vous qui m'avez fait venir ici, c'est Dieu. (Ib. 8.)

7. Ainsi, à deux et trois reprises, il cherche à apaiser leurs remords, en leur persuadant qu'ils ne sont pour rien dans sa venue en Egypte, que c'est Dieu qui a fait cela,, afin de l'élever au rang glorieux où il est maintenant. C'est Dieu qui m'a envoyé, quia fait de moi comme le père de Pharaon, le maître de toute sa maison, le gouverneur de toute l'égypte. Voilà le pouvoir que m'a valu cet esclavage, la gloire que m'a procurée cette vente, les honneurs dont cette affliction a été pour moi le principe, l'élévation où m'a porté cette jalousie. — Ce n'est pas assez d'écouter ces paroles: il faut suivre l'exemple qu'elles nous donnent et consoler de la sorte nos persécuteurs, en leur ôtant la responsabilité de nos maux, en subissant tout avec un calme parfait, comme fit cet homme admirable. Vous voilà donc bien convaincus, dit-il, que je ne vous impute point mes infortunes, que je vous décharge de tout grief et attribue tout à Dieu, à Dieu qui a tout conduit afin de m'élever à la gloire où je suis maintenant : Hâtez-vous donc de retourner auprès de mon père et dites-lui: Voici ce que mande ton fils Joseph: Dieu m'a fait maître de toute l'Egypte. Viens auprès de moi, et ne tarde pas (Ib. 9); et tu habiteras dans la terre de Gessen, et tu seras près de moi ainsi que tes fils, les fils de tes fils, et tes brebis, et tes boeufs et tout ce que tu possèdes (Ib. 10), et je te nourrirai (car la famine durera cinq ans encore), afin que tu ne périsses point avec tes fils et tous tes biens. (Ib. 11.) Vos yeux voient ainsi que les yeux de mon frère Benjamin, que c'est moi qui vous parle de ma bouche. Rapportez à mon père toute la gloire dont je jouis en Egypte, et tout ce que vous avez vu, et hâtez-vous de l'amener. (Ib.12.)Après avoir tenu ce langage, les avoir pleinement rassurés, instruits de ce qu'ils devaient dire à .leur père, pressés de le ramener promptement, Il se jeta au cou de Benjamin (ils étaient fils de la même mère), et se mit à pleurer, et Benjamin aussi pleura sur lui, et il embrassa tous ses frères, et pleura sur eux. (Ib. 14.) C'est alors, après une si longue entrevue, après ces larmes, ce conseil donné, qu'ils osent enfin, non. sans peine, lui adresser la parole. Après cela ils lui parlèrent. (Ib.

15.) Mais le bruit de cet événement arriva dans la demeure de Pharaon : il s'en réjouit, ainsi que tous ceux de sa maison. (Ib. 16.) Ainsi tout le monde se réjouit de cette reconnaissance de Joseph et de ses frères. Et le roi dit à Joseph : Dis à tes frères: faites ceci: remplissez vos chariots de froment, et partez. (Ib. 17.) Et revenez auprès de moi avec votre père : je vous , ferai part de tous lesbiens d'Egypte. (Ib.18.) Mais recommande-leur de prendre ici des chars pour leurs femmes et leurs enfants. Le roi même, vous le voyez; est tout préoccupé du voyage de Jacob. Prenez avec vous votre père, et venez; et ne laissez rien de ce que vous possédez. Car tous les biens de l'égypte seront à vous. (Ib.19.) Ainsi firent les fils d'Israël. Joseph leur donna des chars, selon les instructions du roi. (Ib. 21.) Et il donna deux robes à chacun, à Benjamin trois cents pièces d'or, et cinq robes de rechange (Ib.22) ; à son père il envoya pareillement dix ânes portant des richesses d'égypte, et dix mules chargées de pains pour le voyage. (Ib.23.) Et quand il eut donné toutes ces choses, il congédia ses frères, et ils se mirent en route;

et il leur dit: Ne vous querellez pas et chemin. (Ib.24.) Remarquez cette profonde sagesse. Non content de leur accorder un absolu pardon, et d'oublier leurs fautes, il les exhorte encore à ne pas se quereller en chemin, à ne pas s'a. dresser de reproches mutuels touchant le (423) passé. Rappelons-nous que naguère, en présence de Joseph, ils se disaient entre eux : C'est justement ; parce que nous avons péché contre Joseph notre frère, et que nous n'avons pas été émus de sa douleur; et que Ruben se leva alors pour dire: N'est-il pas vrai que je vous ai dit : ne faites pas de mal ci ce jeune enfant, et que vous ne m'avez pas écouté? à plus forte raison était-il vraisemblable qu'il allait désormais les accuser.

Voilà pourquoi Joseph apaise leur coeur, et réprime leur humeur querelleuse en disant: Ne vous querellez pas en chemin : songez que je ne vous ai fait aucun reproche touchant le passé, et ainsi restez en paix les uns avec les autres.

Qui pourrait donner assez d'éloges à ce juste qui sut exécuter si amplement toutes les prescriptions de sagesse renfermées dans la nouvelle loi ; qui sut accomplir, et bien au delà, la recommandation donnée par le Christ aux apôtres : Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent? (Matth. V, 44.) C'est peu qu'il ait montré une charité si parfaite à D'égard de ceux qui l'avaient fait mourir autant qu'il avait été en eux : il ne néglige rien pour leur prouver qu'ils n'ont pas eu de tort envers lui. O comble de sagesse ! O bonté surhumaine ! O luxe d'amour divin! Est-ce que c'est vous, leur dit-il, qui m'avez infligé ce traitement? C'est la sollicitude de Dieu à mon égard quia permis ces choses, afin de faire aboutir mes songes, et de vous assurer dans ma personne un puissant protecteur. Ainsi donc les tribulations, les épreuves sont un gage de l'infinie providence et sollicitude du Dieu de bonté pour nous. En conséquence, ne demandons point le repos et la sécurité à tout prix : mais soit au sein du repos, soit au milieu des épreuves, ne cessons pas d'envoyer là-haut le tribut de notre gratitude, afin que la vue de notre sagesse rende notre Maître encore plus prodigue pour nous de sa sollicitude, de laquelle puissions-nous tous être favorisés, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

SOIXANTE-CINQUIèME HOMéLIE. " Et ils revinrent d'Egypte, et ils arrivèrent dans le pays de Chanaan auprès de Jacob, leur père, et ils lui firent leur rapport, disant : Ton fils Joseph est en vie, et il commande à toute la terre d'Egypte. Et Jacob demeura stupéfait, car il ne les croyait pas. " (Gen, XLV, 25 26.)

ANALYSE.

1. Allégresse de Jacob.

2. Dieu l'encourage à partir. Sa joie en revoyant Joseph.

3. Intelligence de Joseph. La famille de Jacob s'établit en égypte.

4. Comment il sait faire tourner au profit de son maître la détresse publique. Ses égards pour les prêtres. Exemple à suivre, surtout pour des chrétiens.

5. Continuation du même sujet. Exhortation à compter sur la Providence.

1. Vous avez vu, par notre discours d'hier, la profonde sagesse de Joseph et l'inexprimable patience dont il fit preuve à l'égard de ses frères; comment, non pontent de ne faire aucune allusion à leur conduite envers lui, il était allé, au moment où ils s'apprêtaient à retourner auprès de leur père, jusqu'à leur conseiller, les conjurer de ne pas s'accuser mutuellement au sujet du traitement qu'ils lui avaient fait subir, de bannir d'au milieu d'eux tout ressentiment et de faire leur voyage en bonne intelligence. — Il nous faut aujourd'hui reprendre la suite de cette histoire, afin de nous représenter et le retour des voyageurs auprès de leur père, et la venue de Jacob en Egypte : et comment ce vieillard rajeunit, reverdit pour ainsi dire, en apprenant ce qui concernait Joseph. Qui pourrait, en effet, représenter par des paroles, la joie qu'il ressentit alors, en recevant la nouvelle que Joseph était vivant et au comble des honneurs? Vous n'ignorez pas, sans doute, ce que l'imprévu ajoute de charmes au bonheur. — Celui qu'il croyait dévoré par les bêtes sauvages, il y avait bien des années, voici qu'il le savait maître de l'égypte entière ; comment l'excès de l'allégresse n'aurait-il pas jeté son âme dans la stupeur? Car une joie trop vive a souvent les mêmes effets qu'une extrême douleur. Souvent on voit des gens verser des larmes à la suite d'une joie excessive; d'autres rester connue frappés de la foudre en présence d'un événement inespéré, en revoyant subitement en vie ceux qu'ils croyaient morts. — Mais mes paroles deviendront plus claires quand nous aurons écouté le texte lui-même. Et ils revinrent d'égypte, et ils arrivèrent dans le pays de Chanaan, auprès de Jacob leur père, et ils lui firent leur rapport, disant: Ton fils Joseph est en vie, et il commande ci toute la terre d'égypte. Et Jacob demeura stupéfait, car il ne les croyait pas. Voyez-vous que mes paroles se vérifient? Ce qu'on lui rapporte touchant Joseph lui parait incroyable, au point que sa raison en est tout ébranlée, et qu'il soupçonne ses enfants d'avoir voulu le tromper. En effet, ces mêmes frères qui jadis avaient rapporté une tunique teinte du sang d'un chevreau, et l'avaient montrée à leur père afin de lui faire croire que Joseph était devenu la proie des bêtes féroces, ce, sont eux qui viennent dire aujourd'hui : Joseph est en vie et il commande à toute l'égypte. — Troublé, stupéfait, il se demandait en lui-même comment la raison pouvait admettre cela; car, si le premier rapport avait été vrai, le second n'était pas croyable; (425) et si le dernier était croyable et vrai, l'autre D 'avait donc été qu'un mensonge ; et ce qui le déconcertait le plus, c'était que la première nouvelle lui était venue de ses fils, et qu'il recevait de la même source une autre nouvelle toute contraire. Eux, voyant le trouble où était leur père, et voulant le convaincre pleinement de la vérité de leurs paroles, ils lui répétèrent les propos de Joseph et tout ce qu'il leur avait dit. (Ib. 27.) A ces paroles, ils joignirent les autres commissions dont Joseph les avait chargés, les chars et les présents qu'il envoyait à son père; par là, ils purent enfin convaincre Jacob que leur récit n'était pas mensonger. En voyant les chars dépêchés pour l'emmener en Egypte, son feu se ralluma, dit l'écriture. Ce vieillard caduc et décrépit, voici qu'il rajeunit dans son allégresse.

Son feu se ralluma. Qu'est-ce à dire? Comme on voit la lumière d'une lampe près de s'éteindre faute d'huile pour l'alimenter, tout à coup, pour peu qu'on 'y verse une goutte d'huile, renaître et briller d'un plus vif éclat, de même ce vieillard, à la veille de s'éteindre au souffle du chagrin (Il n'avait pas voulu être consolé, disant : Je descendrai avec mon deuil au tombeau. Gen. XXXVII, 35), ce vieillard donc, à la nouvelle que son fils est en vie et qu'il commande à l'égypte, à la vue de ces voitures, sent son feu se rallumer, pour parler comme l'écriture, retrouve sa jeunesse, éclaircit son front assombri par la tristesse, et chassant de son âme la tempête qui l'avait bouleversée , jouit dès lors d'un calme parfait, grâce à la providence de Dieu qui avait conduit toutes ces choses pour faire trouver au juste une consolation après tant d'épreuves et l'associer à la prospérité de son fils ; et d'autre part, pour amener à réalisation le songe que Jacob lui-même avait expliqué en disant: Est-ce que nous en viendrons, ta mère, tes frères et moi, à nous prosterner devant toi jusqu'à terre? (Gen.

XXXVII,10.) - Enfin , dès qu'il en croit ses yeux et ses oreilles : Grand est mon bonheur, dit-il, si mon fils Joseph est en vie: j'irai et je le verrai avant de mourir. (Ib.28.) Grand est mon bonheur : il surpasse toute, imagination, il éclipse toute joie humaine. Si mon fils est en vie, j'irai donc et je le verrai. Hâtons-nous donc, afin qu'il me soit donné de le revoir avant de mourir. Aujourd'hui cette nouvelle a ranimé mon coeur, a chassé loin de moi les infirmités de la vieillesse, a rendu la force à mon âme. Nais s'il m'était encore donné de le voir, ma joie serait parfaite, et je pourrais alors quitter la vie. Aussitôt, sans perdre un moment, le juste se met en route, dans sa hâte, dans son empressement de revoir son bien-aimé, et de contempler celui qui était mort depuis tant d'années, que les bêtes avaient dévoré, à ce qu'il croyait, en possession du gouvernement de l'égypte. Et s'étant rendu au Puits du serment (XLVI, 1), après avoir adressé des actions de grâces au Seigneur, il offrit un sacrifice au Dieu de son père Isaac.

2. Apprenons par cet exemple, quelle que soit l'affaire qui nous préoccupe, une entreprise, un voyage, à offrir tout d'abord au Seigneur le sacrifice de prière, à ne pas nous mettre à l'oeuvre avant d'avoir invoqué son appui, à imiter enfin la piété de ces justes. Il offrit un sacrifice au Dieu de son père Isaac : c'est pour vous faire entendre qu'il marchait sur les traces de son père, et qu'il servait Dieu à la manière d'Isaac. Et il n'eut pas plus tôt témoigné sa reconnaissance par ses actions de grâces, qu'il sentit les effets de la faveur d'en-haut. Considérant la longueur du voyage et sa vieillesse, il craignait que la mort ne vînt le surprendre avant la rencontre qui devait le faire jouir de la vue de son fils. Il conjure donc le Seigneur de prolonger sa vie jusqu'à ce qu'il ait goûté ce bonheur parfait. Et voyez comment le bon Dieu exauce pleinement ce juste. Dieu dit à Israël dans une vision de nuit : Jacob, Jacob ! (Ibid. 2.) Je suis le Dieu de tes pères: Ne crains point de partir pour l'égypte, car je t'y rendrai le chef d'un grand peuple. (Ibid. 3.) Je partirai avec toi, et je te ramènerai, et Joseph te fermera les yeux de ses mains. (Ibid. 4.) Voyez comment le Seigneur promet au juste ce qu'il désire, ou plutôt bien au-delà. Dans sa générosité il enchérit sur nos demandes, fidèle à son amour pour les hommes. Ne crains point de partir pour l'égypte. Jacob était inquiet à cause de la longueur du voyage; Dieu lui dit : Ne te laisse point arrêter par l'infirmité de la vieillesse. Je t'y rendrai le chef d'un grand peuple, et je partirai avec toi pour l'égypte. Je t'assisterai, j'aplanirai devant toi tous les obstacles; Remarquez l'affabilité de cette parole : Je partirai avec toi pour l'égypte. Quel bonheur plus complet que celui d'avoir Dieu pour compagnon de voyage? Puis la consolation dont le vieillard avait surtout besoin ; Joseph te fermera les yeux de ses mains. Ce (426) bien-aimé, lui-même aura soin de toi, il te fermera les yeux. Sois donc en joie et sans alarmes, et mets-toi en route. Voyez maintenant avec quelle allégresse le juste accomplit ce voyage, rassuré qu'il est par la promesse divine. Jacob se leva, et ses fils avec lui. (Ibid. 5.) Et ils prirent tous leurs biens et vinrent en Egypte. (Ibid. 6.) Soixante-six âmes le suivirent en Egypte. (Ibid. 7.) Et Joseph avec les fils qui lui étaient nés faisait neuf personnes;

de sorte qu'en tout, il y avait avec Joseph soixante-quinze âmes. Dans quel but la divine écriture nous marque-t-elle ce nombre avec exactitude? C'est pour nous faire savoir comment se réalisa la prédiction divine, ainsi conçue : Je t'y rendrai le chef d'un grand peuple. (Exod. XII, 37.) Car, la race d'Israël, qui avait commencé par ces soixante-quinze âmes, s'accrut jusqu'au nombre de six cent mille. Voyez-vous comment ce n'est point au hasard ni sans motif que l'auteur sacré nous fait connaître le nombre des personnes qui vinrent s'établir en Egypte; il veut nous faire mesurer par là le développement que prit cette famille et nous enseigner à ne pas douter des promesses de Dieu. Songez seulement qu'après la mort de Jacob, le roi des Egyptiens, malgré tous ses efforts pour limiter la multiplication de cette race et en arrêter la propagation, ne put y réussir, qu'elle ne fit au contraire que croître et s'augmenter encore; et puis, restez frappés d'admiration en face de la Providence de Dieu qui réalise infailliblement ses décrets, quelques obstacles qui s'y opposent. Mais considérons toute la suite, afin de voir comment Jacob jouit enfin de cette heureuse réunion. Quand il approcha de l'égypte, il, dépêcha Juda devant lui auprès de Joseph, afin de lui faire savoir que son père arrivait. (Ibid. 28.) A cette nouvelle, Joseph ayant fait atteler son char, alla à la rencontre de son père, et, quand il fut en sa présence, il se jeta et son cou, et répandit des larmes abondantes. (Ibid. 29.) Voilà ce que je disais en commençant, que l'excès de la joie arrache souvent des larmes. Il se jeta à son cou et pleura, que dis-je? il répandit des larmes abondantes. Car aussitôt il se rappelle et ses propres infortunes, et ce que son père a souffert à cause de lui; il songe à la longueur du temps écoulé, et comment c'est contre toute espérance qu'il revoit son père, que son père le revoit, et il verse un torrent de larmes, tout à la fois manifestant l'excès de son allégresse, et rendant grâces au Seigneur de ce qui était arrivé. Et Jacob dit d Joseph : Je puis mourir â présent; puisque j'ai vu ton visage. Car tu vis encore. (Ibid. 30.) J'ai obtenu ce que je désirais; j'ai goûté un bonheur auquel je ne m'attendais plus; ce que j'avais cessé d'espérer se réalise; j'ai assez vécu, car j'ai vu celui que je pleurais, et il suffit à mon plein contentement de savoir que tu vis encore, toi que je croyais mort depuis longtemps et dévoré par les bêtes féroces. C'est la parole d'un père, parole pleine de tendresse, et propre à manifester le trésor d'affection qui était en réserve dans son âme. Et Joseph dit à ses frères : J'irai annoncer celte nouvelle à Pharaon, je lui dirai : Mes frères sont venus, ce sont des bergers. (Ibid. 31.) Ce sont des éleveurs de troupeaux et ils amènent leurs bêtes et leurs boeufs. (Ibid. 32.) Si donc Pharaon vous mande et dit: Quel est voire métier? Répondez (Ibid. 33) : Nous sommes éleveurs de troupeaux. Car tout pasteur de brebis est un objet d'abomination pour les égyptiens. (Ibid. 34.)

3. Voyez son intelligence dans le conseil qu'il leur donne; ce n'est point à la légère qu'il leur prescrit ainsi la conduite à suivre; c'est tout à la fois pour leur procurer plus de sécurité, et afin qu'ils ne se confondent point avec les Egyptiens. Comme les égyptiens abhorraient et méprisaient les hommes adonnés à la vie pastorale , en tant qu'adonnés eux-mêmes à l'étude des sciences de leur pays, Joseph conseille à ses frères de faire profession de ce métier, afin d'avoir lui-même un prétexte honnête de leur assigner en propre la plus belle portion de la contrée où ils vivraient sans être inquiétés. Et ayant pris avec lui cinq de ses frères, il les introduisit auprès de Pharaon. (XLVII.

2.) Et Pharaon leur demanda: Quel est votre métier? Ils répondirent: Nota sommes éleveurs de troupeaux. ( Ibid. 3.) Ainsi nous habiterons maintenant dans la terre de Gésem. (Ibid. 4.) Pharaon dit : Qu'ils y habitent. Mais si tu connais quelques-uns d'entre eux qui soient des hommes capables, établis-les intendants de mes troupeaux. (Ibid. 6.) Ainsi les frères de Joseph ayant répondu suivant ses avis à Pharaon, obtinrent la permission d'habiter le pays de Gésem. De plus, Pharaon voulant montrer sa bienveillance pour Joseph, ajoute: Si tu connais parmi eux quelques hommes capables , établis-les intendants de mon bétail. Joseph introduisit (427) aussi son père devant Pharaon. (Ibid. 7.) Et Pharaon dit d Jacob : Combien d'années les jours de ta vie font-ils? (Ibid. 8.) Voyant ce vieillard à cheveux blancs , il s'informe de son âge. Et Jacob répondit : Les jours des années de ma vie depuis que j'habite ici-bas... (Ibid. 9.) Ainsi chacun des justes se considérait dans cette vie comme en pays étranger. David dira de même : Je suis étranger et exilé sur la terre. (Ps. XXXVIII, 13.) Et Jacob dit ici : Les jours des années de ma vie depuis que j'habite ici-bas. Aussi Paul disait-il de ces justes qu'ils faisaient profession d'être étrangers et exilés sur la terre. (Hébr. XI, 31.) Les jours des années de ma vie depuis que j'habite ici-bas, font cent-trente années courtes et misérables, et ils ne sont point arrivés au nombre des jours qu'ont vécu mes pères. Les années que j'ai passées ici-bas ont été courtes et misérables; par là, il fait allusion aux années de l'esclavage qu'il avait enduré chez Laban, par suite de l'exil auquel son frère l'avait forcé; ensuite au long deuil que lui avait causé après son retour la mort de Joseph, et aux autres infortunes qui l'avaient assailli dans l'intervalle. En effet, quelles n'avaient pas dû être ses alarmes, quand, pour venger leur soeur, Siméon et Lévi saccagèrent la ville de Sichem, exterminèrent ses défenseurs et emmenèrent en captivité le reste des habitants. (Gen. XXXIV, 25.) Il disait alors, manifestant les angoisses qui l’agitaient : " Vous m'avez rendu odieux, de sorte que je serai un méchant aux yeux des habitants de la terre ; car ma famille est peu nombreuse. Ils se réuniront contre moi pour me massacrer, et je serai exterminé avec ma maison. " (Gen. XXXIV, 30.) Voilà ce qui lui fait dire : Les jours des années de ma vie ont été courts et misérables. Et Joseph installa son père et ses frères, et leur donna un domaine au pays d'Egypte, dans la terre de Ramessé, qui était la plus fertile, selon les ordres de Pharaon (Ibid. 11); et Joseph distribua du blé par tête â son père, à ses frères, et à toute la maison de soit père. (Ibid. 12.) On se rappelle, en effet, ce qu'il avait dit à ses frères: Dieu m'a envoyé ici avant vous, afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister. (Gen. XLV, 7.) et encore : Dieu m'a envoyé ici avant vous, afin que vous viviez. (Gen. XLV, 5.) Il leur distribuait donc du blé par tête.

Qu'est-ce à dire par tête? C'est à dire à chacun ce qui lui était nécessaire. Car l'Ecriture désigne l'homme tout entier tantôt par son corps, tantôt par son âme. Plus haut, elle disait : Jacob vint en Egypte avec soixante-quinze âmes; pour désigner soixante-quinze hommes ou femmes; ici, elle dit par tête pour dire par personne. Et quand toute l'Egypte et tout Chanaan souffraient de la faim, la famille de Jacob avait du blé en quantité, comme si elle était à la source de l'abondance. Le blé manquait par toute la terre; en effet, la disette sévit fortement. La terre d'Egypte et celle de Chanaan furent épuisées par la disette. (Ibid. 13.)

4. Considérez l'ineffable providence de Dieu, et comment il amena le juste en Egypte , avant que la famine eût redoublé, pour qu'il n'eût aucun sentiment de la détresse qui allait affliger la terre de Chaman. Et comme tout le monde accourait en Egypte, Joseph amassa tout l'argent de ceux qui étaient en Egypte et en Chanaan, et ainsi il leur fournissait du blé. (Ib. 14.) Et l'argent vint ensuite à manquer, car il avait tout amassé dans le palais de Pharaon. Et tous les Egyptiens venaient dire Donne-nous du pain : pourquoi mourons-nous en ta présence? L'argent nous fait défaut. (Ib.

15.) Nous n'avons plus de quoi acheter et à cause de cela nous mourons de faim. Ne nous délaisse pas tandis que la mort nous assiège : fournis-nous du pain, afin que nous demeurions en vie. Et Joseph leur dit : Amenez vos troupeaux et je vous donnerai du pain. (Ib. 16.) Si vous manquez d'argent, je reçois aussi le bétail. Si l'argent vous fait défaut , conduisez ici vos troupeaux, et vous aurez du pain. Ils amenèrent donc leurs troupeaux , et reçurent de Joseph du pain en échange de leurs chevaux, de leurs brebis, de leurs boeufs, de leurs ânes, et il les nourrit pour la valeur de leurs bestiaux. (Ib. 17.) Et ils revinrent auprès de lui la seconde année, et lui dirent : Ne nous laisse point périr, faute d'argent et de bestiaux, tout est allé à notre maître.

Il ne nous reste plus rien, hormis notre personne et nos terres. (Ib.18.) Ainsi donc, pour que nous ne mourions point, achète-nous avec nos terres contre du pain, et nous serons, nous et nos terres, serfs de Pharaon. Donne-nous du grain pour semer et pour vivre : ainsi nous ne mourrons point, et la terre ne sera pas dépeuplée. (Ib. 19.) Ils se réduisent eux-mêmes en servitude, ils vendent leurs terres, afin de pouvoir subsister : telle était la détresse causée par la famine. Et Joseph acheta (428) les terres des Egyptiens pour Pharaon. Car ils les lui vendirent contraints par la famine. Et les terres appartinrent à Pharaon. (Ibid. 20.) Et il s'asservit le peuple en qualité d'esclaves, depuis une extrême frontière d'Egypte, jusqu'à l'autre (Ibid. 21), les terres des prêtres exceptées. Car aux prêtres Pharaon donna des vivres, et ils mangeaient : aussi ils ne vendirent point leurs terres. (Ibid. 22.) Voyez combien de sagesse et d'intelligence chez Joseph. Il ne permit pas que le peuple ressentît la faim, et en même temps il assura à Pharaon la propriété de toutes les terres avec autant de serviteurs qu'il y avait d'Egyptiens. Et veuillez remarquer la sollicitude extrême qu'il leur témoigne. Il dit aux Egyptiens : Voilà que je vous possède aujourd'hui ainsi que vos terres pour le compte de Pharaon. Prenez maintenant du grain, et ensemencez la terre; et si elle donne des fruits, vous donnerez la cinquième partie de la récolte à Pharaon; les quatre autres parties seront à vous pour ensemencer la terre, et pour vous nourrir ainsi que vos familles. (Ibid. 23, 24.) Noble générosité, grande prévoyance , inexprimable sollicitude. Aussi les Egyptiens, touchés de cette bienfaisance, disent-ils: Tu nous a sauvés, nous avons trouvé grâce devant notre maître, et nous serons serviteurs de Pharaon. (Ibid. 25.) Vous avez observé la libéralité de Joseph : il voit ces hommes épuisés de besoin, et se représentant les peines et les maux que va leur causer le labourage, il dit : Je vous fournirai le grain; vous, donnez tous vos soins. Et s'il vient des fruits, vous en livrerez le cinquième : les quatre autres cinquièmes seront pour vous, comme le salaire (le vos fatigues, et pour fournir à vos besoins. Et tel fut l'ordre que leur donna Joseph, de réserver le cinquième à Pharaon, les terres des prêtres exceptées.

(Ibid. 26.)

Ecoutez, hommes d'aujourd'hui, quels privilèges étaient accordés autrefois aux prêtres des idoles : et apprenez à conférer au moins des honneurs égaux, à ceux à qui est confié le culte du Dieu de l'univers. Si des hommes égarés, qui faisaient profession d'adorer les idoles décernaient de pareilles prérogatives à leurs ministres, parce qu'ils y voyaient le meilleur moyen d'honorer les idoles, quelle condamnation ne méritent pas ceux qui retranchent aux prêtres d'aujourd'hui une partie de leurs honneurs? Ne savez-vous pas que ces hommages ne font due passer par leurs mains pour arriver au Maître de l'univers? Ne considére? donc point celui qui reçoit l'hommage. Ce n'est pas pour lui que vous devez remplir vos obligations : c'est pour celui dont il est prêtre, si vous voulez que celui-là même vous dédommage magnifiquement. De là ces paroles : Celui qui a fait quelque chose à un de ceux-ci, l'a fait à moi-même, et encore: Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète, recevra la récompense d'un prophète. (Matth. XXV, 40; X, 41.) Est-ce sur le mérite ou l'indignité de ceux que vous honorez que le Seigneur mesurera votre récompense? C'est d'après votre zèle qu'il vous couronne ou vous condamne. Et de même que les hommages qui passent par ce canal procurent un grand crédit (en effet, Dieu prend pour lui le bien qu'on fait à ses ministres), ainsi le mépris de ces mêmes personnes sera frappé là-haut d'un rigoureux châtiment. En effet, si Dieu prend pour lui les honneurs, il prend aussi le mépris. Convaincus de cette vérité, gardons-nous de manquer à nos devoirs envers les prêtres de Dieu. Et si je parle de la sorte, ce n'est pas tant dans leur intérêt que dans celui de vos charités, et pour que vous ne négligiez aucun moyen d'augmenter votre richesse. En effet, quand égalerez-vous par vos dons ceux que vous recevez du Seigneur? quels devoirs si grands rendez-vous? Néanmoins, si peu de chose que ce soit, si périssables que soient vos offrandes, vous en serez rémunérés par des récompenses immortelles et par des biens ineffables.

5. En conséquence, bâtons-nous de leur prêter ce concours; en songeant moins à la dépense qu'au profit et au revenu qu'elle nous rapporte. Voyons-nous, en effet, un homme étroitement lié avec un personnage haut placé dans le monde, nous avons hâte de lui témoigner la plus grande déférence, pensant que les hommages rendus au client seront transmis par lui à son patron, que le client, en nous signalant au patron, augmentera sa bienveillance à notre égard : à plus forte raison en sera-t-il ainsi pour ce qui regarde le maître de l'univers. A-t-on montré de la bonté et de la compassion pour le premier venu de ces mendiants dont la place publique est jonchée, le Maître prend le bienfait à son comble, et promet l'entrée du royaume des cieux à ceux qui ont fait quelque bien à ces infortunés; Venez ici, leur dira-t-il, les bénis de mon (429) père, parce que j'ai eu faim, et que vous m'avez donné à manger. (Matth. XXV, 34.) Dès lors, comment celui qui aura traité honorablement ceux qui souffrent pour Dieu et qui sont décorés de la prêtrise, comment celui-là n'obtiendrait-il pas une récompense , je ne dis pas égale à ce qu'il aura fait, mais bien supérieure, car le bon Dieu est assez riche pour rester toujours au-dessus de ce que nous pouvons faire? Ainsi donc , prenons garde de nous montrer pires que ces infidèles qui dans leur zèle pour l'erreur témoignent tant de déférence aux ministres des idoles : au contraire, que nos hommages surpassent ceux des idolâtres autant que la vérité est au-dessus de l'erreur, et les prêtres de Dieu au-dessus des prêtres des idoles, si nous voulons que le ciel nous dédommage au centuple. Je continue : Jacob s'établit en Egypte : ils prospérèrent et se multiplièrent beaucoup. (23.) C’est l'exécution de la promesse que Dieu avait faite à Jacob : Je t'y rendrai le chef d'un grand peuple. Et Jacob vécut encore dix-sept ans. Et les jours de Jacob firent un nombre de cent quarante-sept ans. (Ibid. 20.) Si Dieu lui accorda ce surcroît considérable de jours, c'est afin que, avant de mourir, il recueillît une consolation suffisante des infortunes qu'il avait endurées durant toute son existence.

Mais, si vous le voulez, afin de ne pas encombrer votre mémoire, nous réserverons pour demain, ce qu'il nous reste à dire, et nous terminerons ici ce discours, après avoir exhorté vos charités à prêter une exacte attention à nos paroles, à en conserver un souvenir durable, à les repasser continuellement en esprit, à se représenter la patience de ces justes , leur longanimité , la foi qu'ils montraient à l'égard des promesses de Dieu, sans se laisser troubler par les accidents qui pouvaient survenir ensuite, la résignation avec laquelle, confiants dans la puissance de Celui qui leur avait donné sa parole, ils enduraient toutes les épreuves, et en sortaient à leur gloire. Par exemple, ce juste qui avait pleuré durant tant d'années la mort de Joseph, ce même juste le vit souverain maître de l'Egypte: et cet admirable Joseph, après avoir passé par la servitude, la captivité et tant d'autres infortunes, Joseph fut investi d'un pouvoir absolu sur tout le pays. Que si nous voulions passer en revue toutes les histoires qui sont racontées dans l'Ecriture, nous trouverions que tous les hommes vertueux ont marché par la voie des tentations, et que c'est par là qu'ils ont pu attirer sur eux en abondance les grâces d'en-haut. Par conséquent, si nous voulons, nous aussi, mériter la bienveillance divine, ne perdons point courage dans les tentations, endurons sans nous plaindre tous les accidents. Mais plutôt, soutenus par la foi, réjouissons-nous, soyons heureux, dans la persuasion que le meilleur moyen, pour nous, d'obtenir l'appui de la Providence, c'est de nous appliquer à rendre grâces de tout ce qui nous arrive. —Puissions-nous tous, après avoir passé dans la vertu ta vie présente, être admis au partage des biens futurs, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

SOIXANTE-SIXIèME HOMéLIE. " Le temps de la mort d'Israël approchait, il appela son fils Joseph et lui dit ; Si j'ai trouvé grâce devant toi, place ta main sous ma cuisse, jure-moi que tu me feras une. faveur et que tu me tiendras parole : ne m'enterre point dans la terre d'égypte. Je veux reposer à côté de nos pères ; tu me transporteras hors de l'Egypte, et tu m'enseveliras dans leur tombeau. — Joseph répondit : J'accomplirai tes volontés. — Jure-le moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s'inclina profondément devant, le bâton de commandement que portait Joseph. " (Gen, XLVII, 29-31.)

ANALYSE

1. Pourquoi Jacob voulut être enseveli dans sa patrie. :Mourir sur une terre étrangère n'a rien de malheureux. Précieuse est devant le Seigneur la mort de ses saints. Saint Jean Baptiste, décollé, saint Paul de même, saint Pierre crucifié la tête en bas. — 2. Que la vie présente est une mène. Israël s'incline devant son fils Joseph, Explication des versets 1-12 du chap. XLVIII. —

3. Verset, 13-20. Jacob voyait des yeux de l’âme. Les yeux de la foi plus pénétrants que ceux du corps. — 4. Les richesses font obstacle à la vertu.

1. Finissons aujourd'hui l'histoire de Jacob et voyons quels ordres il donne au moment où il va quitter la pie: N'allons pas, en jetant les yeux sur l'état présent des choses,. exiger des justes qui vivaient alors, ce que les fidèles doivent pratiquer aujourd'hui : mais jugeons d'après les temps et les circonstances. Ce préambule se rapporte aux paroles du patriarche à son fils Joseph. écoutons quelles sont ses dernières dispositions : Le temps de la mort d'Israël approchant, il appela son fils Joseph et lui dit : Si j'ai trouvé grâce devant toi, place ta main sous ma cuisse; jure-moi que tu me feras une faveur et que tu me tiendras parole; ne m'enterre point dans la terre d'égypte. Je veux reposer à côté de mes pères; tu me transporteras hors de l'égypte, et tu m'enseveliras dans leur tombeau. Joseph répondit : J'accomplirai tes volontés. Jure-le-moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s'inclina profondément devant le bâton de commandement que portait Joseph.

Beaucoup de gens dont les sentiments sont peu élevés, lorsque nous les exhortons à ne pas tenir grand compte du lieu de leur sépulture, et à regarder comme une affaire de peu d'importance dise les restes des morts soient ramenés d'une terre étrangère dans leur patrie, nous opposent ce récit, et nous disent que ce fut l'objet des soucis même d'un patriarche. Mais d'abord, comme je me suis hâté de le dire, il faut considérer que l'on ne doit pas exiger des patriarches qui vivaient alors au. tant de sagesse que des fidèles de nos jours; ensuite, ce n'était pas sans motif que ce juste voulait que ses ordres fussent exécutés :c'était pour entretenir dans lé coeur de ses enfants le doux espoir, qu'un jour eux aussi retourneraient dans la terre promise. Et son fils nous apprend d'une façon plus claire que c'était là son intention, lorsqu'il dit : Dieu vous visitera, et alors vous emporterez d'ici mes ossements. (Gen. I, 24.) Pour comprendre qu'ils prévoyaient tous deux l'avenir par les yeux de la foi, écoutez Israël s'écrier déjà que la mort est un sommeil; il dit en effet . Je dormirai â côté de nies pères. C'est pourquoi saint Paul disait: Tous ces patriarches sont morts dans la foi, quoiqu'ils n'aient pas reçu l'effet de la promesse, mais ils l'ont vu, et l'ont salué de loin. (Hébr. XI, 13.) (431) Et comment? Ils l'ont vu par les yeux de la foi. Que l'on ne regarde donc pas cette dernière volonté comme de la pusillanimité, mais que l'on considère l'époque et la prévision qu'il avait de leur prochain retour, et qu'on absolve ce juste de toute accusation. Mais maintenant que les préceptes de la sagesse se sont accrus depuis la venue du Christ, on aurait raison de blâmer celui qui ferait de semblables recommandations.

Il ne faut pas regarder comme malheureux celui qui meurt sur la terre étrangère, ni celui qui sort de cette vie dans la solitude.

Non, ce n'est pas celui-là qui mérite qu'on le plaigne, c'est celui qui est mort dans le péché, quand même il aurait rendu le dernier soupir, étendu sur son lit, dans sa maison, et entouré de ses amis. Et qu'on ne vienne pas me tenir ce langage, aussi froid que ridicule et insensé Cet homme est mort plus misérablement qu'un chien, aucune de ses connaissances n'assistait à ses derniers moments, et n'a pu lui fournir une sépulture, mais c'est au moyen d'une quête à laquelle ont contribué un grand nombre de personnes qu'on a pu suffire aux frais doses funérailles, Non, ô homme, ce n'est pas là finir plus misérablement qu'un chien. Quel dommage en a-t-il ressenti? Il n'y a qu'une mort qui soit misérable, c'est de mourir sans être couvert du manteau de la vertu. Et pour nous prouver qu'une pareille mort ne déshonore en rien l'homme vertueux, sachez que nous ignorons même où la plupart des justes, je veux parier des prophètes et des apôtres, à l'exception d'un petit nombre, ont été ensevelis. Les uns en effet ont eu la tête tranchée, les autres ont expiré sous une grêle de pierres, d'autres enfin, enflammés par leur piété, se sont livrés à mille supplices différents, et ont tous péri martyrs de leur amour pour le Christ qui oserait dire que leur mort est ignominieuse ? Ecoutons plutôt ces paroles de la sainte Ecriture . La mort des saints est précieuse devant les yeux dit Seigneur. (Ps. CXV,15.) Et si elle déclare que la mort des saints est précieuse, entendons-la maintenant, quand elle dit que la mort des pécheurs est misérable. La mort des pécheurs, dit-elle , est misérable. (Ps. XXXIII, 22.) Aussi quand même un homme mourrait dans sa maison, assisté de sa femme et de ses enfants, entouré de ses amis et de ses connaissances, s'il n'est pas vertueux, sa fin sera misérable. Mais en retour celui qui meurt sur un sol étranger, dont le corps gît étendu sur les pavés; que dis-je? sur le sol étranger et sur les pavés ! celui-là même qui tombe entre les mains des brigands; qui devient la proie des bêtes sauvages, s'il est doué de vertu, sa mort sera précieuse. Dites-moi, le fils de Zacharie n'a-t-il pas eu la tête tranchée? Etienne, qui le premier a ceint la couronne du martyre, n'a-t-il pas été lapidé? Quant à Paul et à Pierre, le premier n'a-t-il pas eu la tête tranchée ? l'autre n'a-t-il pas subi le supplice de la croix, attaché au gibet en sens contraire de son Maître? N'est-ce, pas précisément à cause d'une telle mort que leurs louanges sont chantées et célébrées par toute la terre ?

2. Après toutes ces considérations, ne regardons pas comme malheureux ceux qui meurent sur la terre étrangère, n'estimons pas heureux ceux qui finissent leurs jours dans leur maison; mais plutôt, suivant les paroles de la sainte Ecriture, heureux ceux qui ont vécu dans la vertu et meurent dans les mêmes dispositions; malheureux ceux qui meurent dans le péché ! Car que l'homme vertueux passe dans un monde meilleur pour y recevoir le prix de ses travaux , au contraire l'homme pervers voit commencer aussitôt son supplice, et forcé de rendre compte de ses actions, il est condamné à des souffrances intolérables.

Aussi faut-il que nous y réfléchissions, que nous cultivions la vertu, et que nous combattions dans cette vie comme dans une palestre, afin que, une fois le théâtre évacué , nous puissions attacher à notre front la couronne éclatante, et que nous ne soyons pas réduits à d'inutiles repentirs. Tant que dure la lutte, il nous est possible, si nous le voulons, de secouer notre nonchalance, et d'embrasser la vertu, afin que nous puissions obtenir les couronnes qui nous sont réservées. Mais, s'il vous plaît, reprenons la suite de notre discours. Après qu'il eut fait à son fils ces recommandations sur sa sépulture, et que Joseph lui eut répondu : J'accomplirai tes volontés; Israël lui dit: Jure-le-moi. Et il le jura. Et Israël s'inclina profondément devant le bâton de commandement que portait Joseph. Voyez ce vieillard, ce patriarche, chargé d'années, témoigner en s'inclinant devant Joseph, toute la vénération qu'il a pour lui, et accomplir ainsi la vision. Lorsque Joseph lui eut raconté sa vision, Israël lui dit : Est-ce que ta mère et (432) moi nous viendrons nous prosterner en terre devant toi? Mais peut-être dira-t-on : Comment ce songe s'est-il accompli, puisque sa mère était morte auparavant, et qu'elle ne s'est pas prosternée devant son fils? La coutume de l'Ecriture est toujours de prendre le plus important pour faire entendre le tout. Car l'homme est la tête de la femme : ils seront tous deux, dit l'Ecriture, une même chair. (I Cor. XI, 3.) Lorsque la tête s'est inclinée, il est évident que le corps tout entier a suivi ce mouvement. Si le père l'a fait, à plus forte raison celle-ci l'eût-elle fait, si et le n'avait pas été ravie à cette terre. Il s'inclina profondément, dit l'Ecriture, devant le bâton de commandement que portait son fils. Aussi saint Paul disait-il : C'est par la foi que Jacob mourant bénit chacun des fils de Joseph et qu'il s'inclina profondément devant le bâton de commandement que portait son fils. (Hébr. XI, 21.) Voyez-vous qu'il y était poussé par la foi ? Il prévoyait qu'il serait de race royale celui qui devait naître de sort sang. Après qu'il eut confié ses dernières volontés à son fils, Joseph apprit bientôt que son père était malade, qu'il était déjà aux portes de la mort, que sa dernière heure approchait. Il prit alors ses deux fils, et vint vers Jacob. A cette nouvelle, Israël reprit ses forces et s'assit sur sa couche. ( XLVIII, 1, 2.) Voyez combien l'amour paternel raffermissait ce vieillard, combien l'allégresse de son âme triomphait de là faiblesse de ses membres. Ayant appris l'arrivée de son fils , il s'assit sur sa couche. Dès qu'il le voit, il lui témoigne toute l'affection qu'il a pour lui, et comme il était sur le point de mourir, il rend le courage à ses enfants en leur donnant sa bénédiction, leur laissant ainsi la plus grande des fortunes et une richesse qui ne pourrait jamais être épuisée. Voyez quelles sont ses premières paroles. D'abord il raconte la bienveillance fille Dieu a toujours eue pour lui, puis il donne sa bénédiction à ses fils, et leur dit : Mon Dieu m'est apparu à Luza, dans la terre de Chanaan, il m'a béni et m'a dit : Je te ferai croître et multiplier, je te ferai devenir une assemblée de peuples, et je te donnerai cette terre à toi, et ensuite à ta postérité qui la possédera éternellement. (Ibid. 3, 4.) Dieu, dit-il, m'a promis, lorsqu'il m'est apparu à Luza, que ma race se multiplierait à un tel point que des nations sortiraient d'elle; il m'a promis de me donner celle terre à moi et à ma postérité.

Maintenant ces deux fils qui te sont nés en Egypte, sont aussi les miens : Ephraïm et Manassé seront à moi, comme Ruben et Siméon. (Ibid. 5.) Ceux, dit-il, que tu as eus avant mon arrivée, je les compte au nombre de mes enfants; et ils recevront également ma bénédiction comme ceux qui sont nés de moi. Quant à ceux que tu engendreras dans la suite, ils seront à toi, et ils porteront le nom de leurs frères dans leur héritage.

Or, sache que Rachel, ta mère, est morte lorsque j'approchais de Bethléem, et que je l'ai enterrée sur la route de l'hippodrome. En voyant les fils de Joseph, il lui dit: Qui sont ceux-ci? Ce sont, répondit-il, les enfants que Dieu m'a donnés. Jacob lui dit : Amène-les auprès de moi, afin que je les bénisse. Il les fit approcher de son père. Et il les baisa, et les embrassa. (Ibid. 6-10.) Voyez comme ce vieillard se hâte et s'empresse de bénir les fils de Joseph : Il les fit approcher de son père. Et il les baisa et les embrassa, et dit à Joseph: Ainsi je n'ai pas été privé de ta vue, et Dieu m'a montré aussi ta postérité.

(Ibid.11.) Dieu, dit-il, dans sa bonté m'a accordé dé grandes faveurs, de plus grandes encore que je n'en espérais, et même que je n'en aurais jamais espéré. Car non-seulement je n'ai pas été privé de ta vue, mais même j'ai pu contempler ceux qui sont nés de toi. Joseph les fit retirer d'entre les genoux de son père, et ils se prosternèrent le visage en terre. (Ibid. 12.) Voyez comment, dès l'abord, il enseigne à ses enfants à rendre à ce vieillard les honneurs qui lui étaient dus. Ensuite Joseph les fit approcher suivant l'ordre de la naissance, Manassé le premier, puis Ephraïm.

3. Considérez ce juste qui a les yeux du corps maintenant affaiblis par l'âge (car ses yeux étaient si appesantis à cause de sa vieillesse, qu'il ne pouvait voir), mais chez qui les yeux de l'esprit ont acquis une nouvelle force, et qui prévoit déjà l'avenir par les yeux de la foi. Car il n'observa pas l'ordre dans lequel Joseph lui avait présenté ses fils, mais il changea de mains en les bénissant, et donna la prééminence air plus jeune, en préférant Ephraim à Manassé. Puis il dit : Dieu à qui mes pères ont plu. (Ibid. 15.) Voyez l'humilité de ce patriarche, voyez quel amour il a pour son Dieu. Il n'a pas osé dire : Dieu, à qui j'ai plu. Que dit-il? Dieu à qui mes pères ont plu. Avez-vous compris combien son coeur est plein de reconnaissance? Et cependant, peu d'instants auparavant, en racontant sa vision, il avait dit: (433) Dieu m'est apparu à Luva, et il m'a promis de me donner toute cette terre à moi et à ma race, et de faire devenir ma race une assemblée de peuples. Quoiqu'il ait des preuves aussi évidentes de la bienveillance de Dieu envers lui, il conserve néanmoins un coeur humble, et dit: Dieu, devant la face duquel mes pères, Abraham et Isaac, ont trouvé grâce. Puis il reprend : Dieu gui me nourrit depuis mon enfance. Considérez ici encore la grandeur de sa reconnaissance. Il ne parle pas de son mérite personnel, mais il raconte les bienfaits qu'il a reçus de Dieu, et il dit : Dieu qui m'a nourri depuis mon enfance jusqu'à ce jour. Car c'est lui-même qui a dirigé mes affaires depuis le commencement jusqu'à l'époque présente. C'est ainsi (lue tout récemment encore il disait : J'ai traversé le Jourdain avec mon bâton;

et maintenant je retourne avec ces deux bandes. (Gen. XXXII, 10.) il dit encore la même chose en d'autres termes : Celui qui m'a nourri depuis mon enfance jusqu'à ce jour, l'ange qui m'a délivré de tous les maux. Ce sont les paroles d'une âme reconnaissante, d'une âme qui aime Dieu et qui conserve dans sa mémoire le souvenir des faveurs divines. Celui, dit-il, à qui mes ancêtres ont plu, celui qui m'a nourri depuis mon enfance jusqu'au moment présent, qui dès le principe m'a délivré de tous les maux, qui a montré pour moi une si grande sollicitude, Celui-là bénira ces enfants; et ils porteront mon nom et le nom de mes pères, Abraham et Isaac, et ils se multiplieront très-abondamment sur la face de la terre. (Ibid. 16.) Voyez-vous quelle est sa sagesse, et en même temps quelle est son humilité? Sa sagesse, parce que prévoyant l'avenir par les yeux de la foi, il a préféré Ephraïm à Manassé ; son humilité parce qu'il n'a fait aucune mention de son mérite personnel, mais qu'il s'est appuyé sur la sainteté de ses ancêtres, et sur les bienfaits que lui-même avait reçus, pour demander et implorer la bénédiction du ciel sur ses fils. C'est ainsi que Jacob, qui prévoyait les événements futurs, leur donna sa bénédiction. Mais Joseph voyant le plus jeune préféré a l'aîné, en eut du déplaisir et dit: Voici le premier-né : mets ta main droite sur sa tète. Jacob refusa et dit : Je le sais, mon fils, je le sais. Le premier-né deviendra aussi un peuple, et même il sera grand; mais une plus grande gloire est réservée à son jeune frère, et sa postérité sera une multitude de nations.

(Ibid. 17-19.) Ne crois pas, dit-il, que j'aie agi ainsi sans motif, au hasard, ou par ignorance. Je le sais, et c'est parce que je prévois les événements futurs, que j'ai donné ma bénédiction au plus .jeune. La nature, il est vrai, a donné la prééminence à Manassé, mais son frère sera plus illustre que lui, et sa postérité sera une multitude de nations. Jacob agit ainsi parce que de lui devait naître un roi. Il prédisait déjà l'avenir, c'est pourquoi il lui donna ainsi sa bénédiction. Et il les bénit, et dit: Israël sera béni en vous, et l'on dira : Que Dieu te fasse semblable à éphraïm et à Manassé ! Et il préféra Ephraïm à Manassé. Tous deux, dit-il, seront si illustres que tous souhaiteront d'arriver à une telle gloire; cependant Ephraïm surpassera Manassé. Voyez-vous comment la grâce divine lui révélait d'avance l'avenir, comment, animé par un souffle prophétique, il bénit les enfants de Joseph? Car les événements qui ne devaient s'accomplir qu'après un si long temps, il les voyait comme déjà présents et placés sous ses yeux.

Tel est l'esprit prophétique.

De même que les yeux du corps ne peuvent rien apercevoir de plus que les choses visibles, de même les yeux de la foi ne regardent pas les événements visibles, mais ils se représentent ceux qui doivent s'accomplir dans la suite après plusieurs générations. Et cela, vous le verrez plus exactement par les bénédictions qu'il donne à ses propres fils. Mais pour ne pas étendre notre discours, et ne pas vous imposer une trop lourde tâche, contentons-nous de ce qui a été dit, et réservons pour le discours suivant la bénédiction qu'il donna à ses enfants.

Toutefois j'invoquerai votre charité pour vous exhorter à imiter ce juste, et à laisser à vos enfants des héritages , qui ne puissent recevoir de personne aucun dommage. Car souvent les richesses ont causé la ruine de ceux qui les avaient reçues, et leur ont suscité des embûches et de nombreux périls; mais ici il n'y a jamais rien de tel à redouter. En effet c'est un trésor qui ne peut ni s'épuiser, ni se consumer . c'est un trésor qui ne peut être amoindri ni par les embûches des hommes, ni par une attaque de brigands, ni par la perfidie des serviteurs, ni par aucun moyen que ce soit; mais il nous reste continuellement, car il est spirituel, et n'est pas exposé aux embûches des hommes. Si ceux qui l'ont reçu veulent demeurer sages, il les accompagnera dans la vie future et leur préparera d'avance des tabernacles éternels. 434

4. Ne travaillons donc pas à ramasser des richesses, pour les transmettre à nos enfants; mais enseignons-leur la vertu et implorons pour eux la bénédiction du ciel. C'est là, oui, c'est là la plus grande fortune, c'est une richesse ineffable, inépuisable, et qui chaque jour augmente notre bonheur. Car rien n'égale lia vertu, rien ne l'emporte sur elle; celui-là même qui est roi et qui porte le diadème, s'il n'est pas vertueux sera plus misérable que le pauvre couvert de haillons. En quoi le diadème ou la pourpre pourra-t-elle servir à celui qui se laisse dominer par l'inertie? Est-ce que le Seigneur connaît la différence des dignités profanes? Est-ce qu'il se laisse fléchir par l'éclat des personnages? Nous ne cherchons ici qu'une seule chose, c'est que par l'effet de la vertu nous puissions trouver ouvertes les portes de la confiance en Dieu ; car celui qui n'acquiert pas dès à présent cette confiance, sera rangé parmi les hommes dégradés et qui manquent de confiance. Méditons donc tous cette pensée et enseignons à nos enfants à préférer la vertu à tous les biens et à ne tenir aucun compte de l'abondance des richesses. Car ce sont elles, oui, ce sont elles qui le plus souvent font obstacle à la vertu, quand les jeunes gens ne savent pas user des richesses comme il convient. Lorsque les petits enfants s'emparent d'un couteau ou d'une épée, le plus souvent à cause de leur inexpérience, ils courent un péril évident;

aussi leurs mères ne les laissent-elles pas toucher à ces armes impunément : il en est de même des jeunes gens; lorsqu'ils ont reçu d'immenses richesses, ils se précipitent eux-mêmes dans un danger manifeste, parce qu'ils ne veulent pas en user comme ils doivent, et dès à présent ils chargent leur conscience de lourds péchés. De là naissent la mollesse, d'absurdes voluptés et mille autres maux: non par cela seul qu'ils possèdent ces richesses, mais parce qu'ils ne savent pas en user comme il convient. Aussi un sage disait-il: Les richesses sont bonnes à celui qui n'a point de péché. (Eccl. XIII, 30.) Abraham en effet était riche, ainsi que Job, mais leurs richesses, loir de leur causer aucun dommage, leur ont apporté une plus grande illustration. Pourquoi? Parce qu'ils ne s'en servaient pas seulement pour leur jouissance personnelle, mais pour le soulagement des autres, venant en aide aux besoins des pauvres et ouvrant leur maison à tout étranger. Ecoutons parler l'un d'eux : Si jamais quelqu'un est sorti de ma maison les mains vides et si un malheureux qui avait besoin de secours en a jamais manqué. (Job, XXXI, 16.) Et non-seulement leurs richesses manifestaient leur charité pour les pauvres; leurs soins révélaient encore leur sage bienveillance, Je servais, dit-il, de pieds au boiteux, d'yeux à l'aveugle et j'arrachais la proie aux dents de l'homme injuste. (Job, XXIX, 15, 17.) Le voyez-vous veiller sur les opprimés et remplacer pour tous les infirmes leurs membres mutilés ? Imitons-le donc tous, lui qui avant la loi, avant la grâce, a montré une pareille sagesse, et cela, sans avoir eu de maître ni d'ancêtres vertueux; c'est par lui-même et par la droiture , de sa raison qu'il est arrivé à ces vertueuses pratiques. Car chacun de nous possède au fond de son coeur la connaissance de la vertu, et i moins qu'on ne veuille sacrifier par faiblesse la noblesse de sa naissance, on n'en sera jamais privé. Puisse chacun de nous embrasser cette vertu, la cultiver avec zèle et obtenir les biens qui sont promis à ceux qui aiment Dieu, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

SOIXANTE-SEPTIèME HOMéLIE. " Israël dit à Joseph : Voici que je meurs, et Dieu vous fera retourner de cette contrée au pays de vos pères. Je te donne de plus qu'à tes frères Sichem, que j'ai prise avec mon glaive et mon arc. " (Gen. XLVIII, 21-22)

ANALYSE.

1. Résumé de l'instruction précédente. Suite de la prophétie de Jacob. Les talents naturels sont inutiles où manquent les bonnes mœurs. Explication des versets 1-4 du XLIXe chap. —

2. Explication des versets 5-11. — 3. Le mystère de l'Eucharistie préfiguré. Explication des versets 12-29. — 4. Suite de l'explication du texte jusqu'au verset 18 du Le chapitre. Pourquoi ces grandes lamentations qui accompagnent la mort, dans l'Ancien Testament. — 5. Fin de l'histoire de Joseph. Il console et comble de biens ses frères, il prédit, au moment de mourir, le retour des Juifs.

1. Je vous avais promis l'autre jour de terminer l'histoire de Jacob; mais notre discours s'étant prolongé, il ne nous a pas été possible de réaliser cette promesse. Je veux donc, aujourd'hui, mettre sous vos yeux la partie qui n'a pas été traitée l'autre jour, afin que, cette fois du moins, si Dieu le permet, nous finissions notre tâche. Mais il faut d'abord rafraîchir la mémoire de votre charité, et vous fixer le point précis du sujet où s'est arrêtée notre instruction. Vous n'ignorez pas, vous vous rappelez que c'est au moment où le juste voulant bénir les enfants de Joseph , préfère Ephraïm à Manassé, nonobstant le mécontentement du père, auquel il dit ces paroles : Je le sais bien, mon fils; celui-ci sera aussi chef dépeuple, et il sera exalté; mais son frère qui est le plus jeune, sera plus grand que lui, et de sa race une foule de peuples sortiront. Et il les bénit en ce jour, disant : En vous sera béni Israël, et l'on dira : Que Dieu te fasse comme à Ephraïm et à Manassé! et il mit Ephraïm devant Manassé. Parvenu à cet endroit, de peur d'encombrer votre mémoire, nous avons conclu l'instruction; mais si bon vous semble, nous verrons la suite aujourd'hui. Israël dit à Joseph: Voici que je meurs, et Dieu sera avec vous, et Dieu vous fera retourner de cette contrée au pays de vos pères. Je le donne de plus qu'à tes frères Sichem, que j'ai prise avec mon glaive et mon arc. Après qu'il a béni les enfants, et que, dans sa prévoyance, il a préféré le plus jeune à l'aîné, voulant convaincre Joseph qu'il n'a point agi ainsi par caprice ni sans raison, mais en vue de l'avenir qui lui était révélé, il lui prédit à lui-même sa fin, lui annonce que sa famille quittera la terre étrangère pour revenir dans la contrée de Chanaan, pays de leurs pères, et joint à cela des paroles d'espérance, propres à les soulager dans leur attente. En effet, l'espérance allége toujours les peines d'ici-bas. Puis, montrant jusqu'au moment de la mort la tendresse qu'il avait pour Joseph, il lui dit: Je te donne de plus qu'à tes frères, Sichem; indiquant assez clairement par là que son dire ne pouvait manquer de se réaliser, que ses enfants retourneraient au pays selon sa prédiction, et qu'ils hériteraient du pays de leurs pères; à telles enseignes qu'il donnait à Joseph Sichem en héritage de plus qu'à ses frères, Sichem qu'il avait ravie aux mains des Amorrhéens avec son glaive et son arc. Qu'est-ce à dire?

C'est qu'il revendique l'expédition de Siméon et de Lévi contre ceux de Sichem, et de là ces mots : Que j'ai prise avec mon glaive (436) et mon arc. Mais ici il ne serait pas hors de propos de rechercher pourquoi, s'il revendiquait cette action, et devait plus tard tester en ces termes, il prononce ailleurs contre Siméon et Lévi une accusation que l'Ecriture nous a conservée? En cet endroit le juste ne se contredit point; il montre seulement la douceur de son caractère, et déclare que cette extermination s'est faite malgré lui;

en effet, non content de blâmer cet acte- lorsqu'il s'exécutait, il le réprouva quand il eut été commis. Maintenant voulant montrer sa tendresse pour Joseph, il lui cède Sichem qu'il a prise, ajoute-t-il, avec son glaive et son arc. L'action a été faite par eux, mais la ville m'appartient. Car si le père est le maître de ses enfants, à plus forte raison peut-il disposer de leurs biens; et s'il peut en disposer, il peut aussi faire le par tage à sa volonté. Voulant donc montrer sa bienveillance pour Joseph, il ne se borne point pour cela à bénir Ephraïm et Manassé, dans la même intention, il laisse Sichem à son fils à part du commun héritage. Jacob fit venir ses fils et leur dit : .Réunissez-vous, afin que je vous annonce ce qui vous arrivera dans les derniers temps. (XLIX, 1.) Assemblez-vous, et écoutez votre père Israël. (Ibid. 2.) Venez ici, leur dit-il, et apprenez de ma bouche non les choses du présent, ni celles qui doivent arriver sous peu, mais celles qui s'accompliront dans les derniers temps. Et ce n'est pas moi, à vrai dire, qui vous les révélerai, ce sera l'inspiration du Saint-Esprit. C'est grâce à elle que je puis, dès à présent, vous prédire ce qui aura lieu après une longue suite de générations.

En effet, sur le point de finir mes jours, je veux en chacun de vous, comme sur une table d'airain, graver mon souvenir. Voyez maintenant comment ce juste, en présence de ses enfants réunis, observant l'ordre des générations postérieures, accompagne chaque nom de la bénédiction ou de la malédiction qui lui convient, et montre en cela même l'excellence de sa vertu. Il commence par le premier. Ruben, dit-il, mon premier-né, ma force et le chef de mes enfants, dur à supporter, dur et obstiné. (Ibid. 3.)

Considérez la sagesse du juste. Afin de renforcer l'accusation portée contre Ruben, il parle d'abord des prérogatives qu'il tient de la nature, de la préséance dont il a joui en tant que chef des enfants, et comme ayant le rang d'aîné; puis il inscrit pour ainsi dire sur une table d'airain les péchés où il est tombé, volontairement, montrant par là que les avantages naturels ne servent de rien, si l'on n'y joint les bonnes oeuvres et la vertu; car c'est là ce qui procure la louange ou attire le blâme. Dur à supporter, dur et obstiné. Tu es déchu, lui dit-il, par ta témérité, du rang que t'avait donné la nature. Puis il enregistre jusqu'à l'espèce du péché, afin que les descendants trouvent une grande leçon propre à les détourner de toute action pareille dans la condamnation prononcée contre Ruben. Tu t'es révolté, comme l'eau ne déborde point. Car tu es monté sur le lit de ton père : alors tu as souillé la couche où tu es monté. (Ibid. 4.) Il fait allusion au commerce de Ruben avec Balla.

2. Voyez-vous comment, parla vertu de l'intelligence que lui avait octroyée l'Esprit, il prend les devants sur cette loi de Moïse que le père et le fils ne doivent pas approcher de la même femme? Le reproche qu'il adresse à son fils implique, en effet, cette interdiction: Tu as souillé la couche, en montant sur le lit de ton père tu as commis une action défendue. En conséquence, puisque de cette manière Tu t'es révolté, comme l'eau ne déborde point. Tu n'auras pas à te féliciter, veut-il dire, de cette criminelle entreprise, d'avoir osé, sans aucun égard pour ton père, déshonorer sa couche. L'Esprit-Saint a voulu que les générations sui. vantes se gardassent de suivre un tel exemple; voilà pourquoi il a pourvu à ce que cette accusation fût consignée par écrit. Par là, tout le monde peut apprendre et se convaincre qu'une préséance conférée par la nature est de nulle utilité, si les actes de la volonté y contredisent. Ensuite, lorsqu'il a suffisamment stigmatisé cette abominable action, il passe à Siméon et à Lévi.

Siméon et Lévi ont consommé l'injustice de leur volonté.

(Ibid. 5.) Leur zèle à venger leur sueur les a poussés à. cette injustice. Puis, montrant que c'est à son. insu qu'ils ont exécuté leur dessein, il ajoute : Que mon âme ne vienne point dans leurs conseils, et que mon coeur ne s'appuie point sur leur réunion. (Ibid. 6.) A Dieu ne plaise que j'aie été associé i leur dessein, que j'aie adhéré à leur injuste entreprise ! Parce que dans leur courroux ils ont tué des hommes. La raison n'a point dirigé leur courroux. Sichem eût-il été coupable, il ne fallait pas pour cela commettre un massacre général. Et dans leur fureur ils ont estropié le taureau.

Il fait allusion ici au fils d'Hémor qu'il appelle taureau à cause de son âge, alors (437) dans sa fleur. Puis, ayant rappelé leur conduite, il ajoute une malédiction et dit : Maudit soit leur courroux, parce qu'il est inexorable, et leur ressentiment parce qu'il a été implacable. (Ibid. 7.) Il veut parler de la ruse qu'ils ont employée contre leurs ennemis, du stratagème dont ils se sont servis pour les attaquer.. Leur courroux, dit-il, est inexorable, impétueux, irréfléchi. Et leur ressentiment, parce qu'il a été implacable. En effet, c'est lorsque les Sichémites les croyaient le mieux disposés pour eux, que faisant éclater leur violente colère, ils ont fait de ce peuple leur proie et leur butin. Puis, quand il a fait le récit de leur péché, il prédit la vengeance qui doit les en punir. Je les diviserai en Jacob et les disperserai en Israël. Ils seront dispersés en tous lieux, veut-il dire, afin qu'il devienne clair pour tout le monde qu'ils sont ainsi punis de leur coupable entreprise. Juda, que tes frères te louent. (Ibid. 8.) la bénédiction donnée à Juda est une bénédiction mystique qui nous révèle à l'avance tout ce qui doit être réalisé dans le Christ. Juda, que tes frères te louent ! En effet , c'est parce que le Christ devait naître de cette famille, selon les calculs de la Providence, que Jacob, inspiré du Saint-Esprit, prophétise dès lors par ce qu'il dit touchant Juda, non-seulement la descente du Seigneur parmi les hommes, mais encore le mystère, la croix, l'inhumation, la résurrection, enfin tout absolument. Juda, que tes frères te louent. Tes trains sont sur le dos de tes ennemis , et les fils de ton père t'adoreront. Il indique ainsi la soumission où ils sont destinés à vivre. C'est un lionceau que Judo. Tu es sorti dit germe, mon fils. (Ibid. 9.) Il prédit sa royauté. Car c'est la coutume constante de l'Ecriture que de désigner la puissance royale par la figure du lion. Retombé tu t'es endormi comme un lion. Qui le réveillera? Ici il a en vue la croix et le sépulcre. Qui le réveillera ? Nul n'oserait tirer un lion de son sommeil, de là ces, mots : Tu t'es endormi comme un lion. Qui le réveillera? C’est lui-même, lui qui dit : J'ai le pouvoir de piller mon âme et le pouvoir de la reprendre. (Jean, X, 18. ) Puis il indique clairement l’époque où le Christ doit paraître suivant les rues de la Providence. Il ne manquera pas de rois issus de Juda, ni de chefs sortis de ses Panes, jusqu'à la venue de Celui à qui est réservé le dépôt. Et lui-même sera l'attente des nations.(Ibid.10.) C'est-à-dire que le judaïsme et les princes des Juifs subsisteront jusqu'à sa venue. Et il dit très-bien jusqu'à la venue de Celui à qui est réservé le dépôt; il parle de Celui à qui la royauté est préparée. Aussi est-il l'attente des rations. Voyez comment il parle déjà du salut futur des nations elles-mêmes.

Lui-même sera l'attente des nations. Les nations attendent sa venue. Attachant à une vigne son poulain, et aux branches son ânon.

(Ibid. 11.) Par cet ânon, il désigne les nations qui seront converties. L'âne étant un animal immonde, il dit pour cette raison : Ces nations impures seront amenées avec la même facilité qu'un ânon qu'on attache aux branches d'une vigne; il indique par là l'étendue de cet empiré, l'obéissance parfaite de ces nations. En effet, c'est la marque d'une grande douceur chez un âne que de se laisser attacher aux branches d'une vigne. Quant à la vigne, c'est une image à laquelle Jésus compare sa doctrine : Moi je suis la vraie vigne, dit-il, et mon Père est le vigneron. (Jean, XV, 1.) Les branches de la vigne représentent ce qu'il y a d'affectueux, de facile dans les articles de la législation ; il fait entrevoir par là que les nations seront plus dociles que les Juifs. Il lavera dans le vin sa robe, et dans le sang de la grappe son vêtement.

3. Voyez combien ici l'allusion au mystère est complète.

Les initiés savent à quoi s'applique la parole : Il lavera sa robe dans le vin; par ce mot, robe, il faut, si je ne me trompe, entendre le corps dont Jésus, dans son Incarnation, a daigné se revêtir. Puis, pour vous faire entendre ce que c'est qu'il appelle vin, il ajoute : et son vêtement dans le sang du raisin. Considérez comment, par ce mot sang, il nous fait songer au supplice, à la croix, et à toute la série des mystères. Ses yeux sont plus beaux que le vin, et ses dents plus blanches que le lait. (12.) Ici c'est la gloire qu'il veut représenter par cette métaphore du vin et des yeux. Et ses dents sont plus blanches que le lait ; c'est la justice et la majesté du juge. Par les dents et par le lait, il ne désigne rien autre chose que la pureté et l'éclat du jugement, qui rappellera les dents et le lait. Il ajoute : Zabulon habitera sur le rivage de la mer, et près du port des navires et il s'étendra jusqu'à Sidon. (13.) Voyez comme à celui-ci pareillement, il prédit où il aura son séjour, et qu'il dominera jusqu'à Sidon.

Issachar a désiré le bien, et il se tient dans les bornes de sofa partage. (14.) Et voyant que le repos (438) est bon, et que la terre est fertile, il a baissé l'épaule pour travailler, et il est devenu cultivateur. (15.) Il le loue d'avoir choisi l'agriculture, et préféré à tout le travail de la terre. Dan jugera son peuple, comme une seule tribu dans Israël. (16.) Et que Dan devienne comme un serpent dans le chemin, comme un céraste dans le sentier, qui mord le pied du cheval; et le cavalier tombera à la renverse, attendant le salut du Seigneur. (17.) On ne saurait trop admirer comment ce juste, prévoyant tout avec les yeux de l'Esprit, prédisait l'avenir à ses enfants, et annonçait à chacun ce qui devait lui arriver; il prophétise dès lors ce qui ne doit se réaliser que beaucoup plus tard. La tentation tentera Gad; mais il tentera lui-même son ennemi de près. (19.) Le pain d'Azer sera excellent, et les rois s'en nourriront. (20.) Nephthali sera, comme un arbrisseau qui s'élève, et s'embellit en pullulant. Puis, après avoir parlé d'eux brièvement, il revient à Joseph, et dit : Mon fils Joseph a grandi, il est digne d'envie; Joseph est mon grand fils, mon jeune fils. (22.) Il veut lui dire : Tu es devenu un objet d'envie dès le commencement. (23.) On conspirait contre lui, on l'insultait; allusion au complot de ses frères contre lui. Puis, il rappelle ce que disait plus haut l'Ecriture, qu'ils avaient accusé perfidement Joseph auprès de son père : On conspirait contre lui, on l'insultait; et ceux qui ont des flèches l'attaquaient; c'est leur projet homicide. Et leurs arcs furent brisés avec force. (24.)

Après avoir dit leur entreprise, il en dit le résultat.

Leurs arcs furent brisés; et les nerfs de leurs bras se détendirent. Ils essayèrent de le tuer, et exécutèrent leur projet, autant qu'il était en eux. Mais leurs arcs furent brisés et leurs nerfs détendus : n'est-ce pas là, en effet, ce qu'ils durent éprouver lorsqu'ils entendirent Joseph qui leur disait : Je suis votre frère Joseph que vous avez vendu pour qu'on l'emmenât en Egypte ? C'est alors surtout, c'est alors que leurs nerfs furent détendus par le Roi de Jacob. Tu es sorti de là pour être la force d'Israël, grâce ait Dieu de ton père, et mon Dieu t'a secouru. (Ib. 25.) C'est le Roi qui a détendu ces nerfs, car c'est mon Dieu lui-même qui t'a secouru. — Voyez le profond amour du juste pour le Seigneur; du Maître de l'univers il fait son Dieu, à lui, non pour limiter son empire, ni pour lui ôter son pouvoir sur le monde, mais pour manifester sa propre ferveur. Et il t'a béni du haut du ciel. Il ne s'est pas borné à te secourir, Il t'a béni de la bénédiction de la terre qui contient toutes choses, à caisse de la bénédiction des mamelles et des entrailles de la bénédiction de ton père et de ta mère. Il a surpassé les bénédictions des stables montagnes, et les désirs des collines éternelles. (Ibid. 26.) — C'est sa gloire, son élévation, sa souveraineté sur l'Egypte qu'il a en vue dans ce passage; s'il parle de montagnes et de collines, c'est pour caractériser sa grandeur et sa puissance et faire voir qu'il a été porté au plus haut sommet.

Ces bénédictions seront sur la tête de Joseph et sur la tête des frères dont il a été le chef. Ces bénédictions seront sur ta tête. Benjamin, loup ravissant,.

mangera la proie le matin, et le soir il partagera la nourriture. (Ibid. 27.) Ici encore, il prédit à Benjamin des événements prochains; comment, pareil à un loup, il ira dévastant, tuant, exerçant mille ravages. Puis, après avoir prédit à tous ses fils les bénédictions propres à chacun, il bénit chacun d'eux, suivant la bénédiction qu'il lui avait donnée. (Ibid. 28.) C'est comme s'il disait: Il fit à chacun la prédiction qui devait lui être faite, et prophétisa les destinées réservées à chaque tribu; enfin, lorsqu'il eut distribué les révélations qu'il tenait de l'Esprit, il leur dit : Je rejoins mon peuple , vous m'ensevelirez avec mes pères. (Ibid. 29.)

4. Par cette recommandation il leur procure une consolation incomparable. Car ils pensaient que le juste ne leur aurait pas prescrit ce soin, s'il n'avait été certain de leur futur retour et de la cessation de leur servitude en Egypte. Il fixe ensuite le lieu. Dans la caverne qui est dans le champ d'Ephron Héthéen. Et ayant dit ces paroles, il cessa de donner des ordres à ses fils. Et Jacob ayant levé ses pieds au-dessus du lit, mourut et se réunit à soit peuple. Considérez comme la fin du juste est elle. même admirable.

En effet, après avoir donné ses instructions à ses enfants, il élève ses pieds au-dessus du lit : on dirait que cela lui cause de la joie. Ainsi, après avoir fait toutes ses recommandations, il élève ses pieds, c'est-à-dire, les étend, les allonge : puis il meurt, et se réunit à son peuple. Et Joseph se jetant sur la face de son père, pleura sur lui et le baisa. Voyez-vous cette tendresse filiale? Voyez-vous cette ardente affection? Quand l'âme a quitté le corps, Se jetant sur la face de son père il le (439) baisa et pleura sur lui. Après cela Joseph se hâte d'accomplir les prescriptions paternelles. Il ordonna aux embaumeurs d'embaumer son pire. (Ibid. 2.) Et il pleura durant les quarante jours que dura l'embaumement, et l’Egypte soixante-dix jours durant. (Ibid. 13.) Et quand toutes les cérémonies furent terminées, alors il fit connaître à Pharaon et à -ses eus les volontés de son père, et dit : Mon père m'a fait jurer, disant : Le sépulcre, que je me suis creusé dans la terre de Chanaan est le lieu où tu m'enseveliras. Maintenant donc, je partirai avec mon père, je l'ensevelirai, et je reviendrai. (Ibid. 5.) II convient que ses ordres soient exécutés par moi. Quand j'aurai fait selon sa volonté, je reviendrai. Là-dessus Pharaon permit. Et Joseph partit pour ensevelir son père, et avec lui partirent tous les serviteurs de Pharaon. (Ibid. 7.) Et ils quittaient leur famille, leurs boeufs et leurs brebis. (Ibid. 8.) Et avec lui partirent des chars et des cavaliers, et ce fut une invasion très-considérable. (Ibid. 9.) Voyez quel empressement montrent les Egyptiens, afin d'honorer Joseph : ils l'accompagnent en si, grand nombre que c'est une véritable invasion : Et parvenus à un certain endroit, ils se frappèrent longuement et violemment en signe de douleur. Et il donna à son père un deuil de sept jours. (Ibid. 11.) Et les habitants de Chanaan virent cela et dirent : Les Egyptiens sont en grand deuil. De là le nom Deuil d'Egypte, donné à ce lieu, qui est au delà du Jourdain.

Mais toi, mon cher auditeur, en écoutant ce récit, garde-toi de n'y accorder qu'une attention distraite : songe à l'époque où ces choses se passaient, et décharge Joseph de toute imputation. Les portes de l'enfer n'étaient pas encore brisées, les chaînes de la mort n'étaient pas déliées, la mort n'était point réputée un sommeil: voilà pourquoi, craignant la mort, on agissait de la sorte. Aujourd'hui, par la grâce de Dieu, la mort étant devenue un sommeil, le trépas un assoupissement, la résurrection une certitude, nous nous réjouissons, nous tressaillons d'allégresse comme au passage d'une vie dans une autre. Et que dis-je, d'une vie dans une autre? D'une vie inférieure à une vie meilleure, d'une vie fugitive à une vie éternelle, d'une vie terrestre à une vie céleste. Enfin, tout étant accompli, Joseph retourna en Egypte, avec ses frères et ceux qui l’avaient accompagné. Considérez ici la pusillanimité des frères de Joseph, et la crainte qui agitait leur âme.

Les frères de Joseph, voyant que leur père était mort, dirent: Puisse Joseph ne pas nous garder rancune, ne pas nous rendre ce qu'il nous doit, tous les maux que nous lui avons faits! (Ibid. 15.) L'effroi tourmente leur coeur : déchirés de remords, ils ne savent que faire. Voyant donc que leur père n'était plus; et redoutant de la part de Joseph une juste vengeance, ils se présentèrent devant lui, et dirent : Ton père nous a fait jurer avant de mourir, disant : Dites et Joseph : Pardonne-leur leur injustice et leur faute. (Ibid. 16.) Remarquez de nouveau comment ils s'accusent eux-mêmes. Observez combien est accablant le témoignage de la conscience. Vous avez beau faire : vous savez que vous avez commis l'injustice, le péché, que vous vous êtes rendus coupables de mauvaises actions. Et maintenant accueille l'iniquité des serviteurs du Dieu de ton père.

Vous avez vu comment, c'est sans y être forcés qu'ils s'accusent et disent : Ton père a dit : Pardonne-leur le mal qu'ils t'ont fait, et accueille l'iniquité des serviteurs du Dieu de ton père.

Mais cet homme admirable, excellent, est si éloigné de garder aucun souvenir des traitements qu'il a subis, que ces paroles l'émeuvent : Et Joseph pleura, tandis qu'ils lui parlaient. Et ils vinrent lui dire : Nous sommes tes serviteurs. (Ibid. 18.) Voyez ce que c'est que la vertu, à quel point elle est forte et irrésistible, et quelle est la faiblesse du vice. En effet, voici que cet homme tant éprouvé est devenu souverain, et que ceux qui avaient traité leur frère de la sorte, demandent à être les serviteurs de celui qu'ils ont vendu comme esclave.

5. Mais soyez attentifs à la patience de Joseph vis-à-vis de ses frères; voyez comment il n'omet rien pour les consoler, leur persuader qu'ils n'ont eu aucun tort envers lui. Ne craignes rien: J'appartiens à Dieu. (Ib. 19.) Vous avez eu de mauvais desseins contre moi, mais Dieu a changé ce mal en bien, afin de faire advenir ce qui se réalise aujourd'hui, qu'un peuple nombreux soit nourri. (Ib. 20.) N'ayez pas peur, sortez d'inquiétude : J'appartiens à Dieu, et j'imite mon Maître : je m'efforce d'obliger ceux qui m'ont causé des maux extrêmes : Car j'appartiens à Dieu. Puis, voulant montrer quelle bienveillance Dieu lui accorde, il ajoute: Votre conduite envers moi était dictée par de mauvais desseins, mais Dieu a changé pour moi ce (440) mal en bien. De là ces mots de Paul : Ceux qui aiment Dieu voient tout conspirer à leur bien. (Rom. VIII, 28.) Tout, qu'est-ce à dire? C'est-à-dire même les contrariétés, les sujets apparents d'affliction, il change tout cela en bien : c'est ce qui arriva pour cet homme incomparable. La conduite de ses frères fut le principal motif de son élévation, grâce à la puissance, à la sagesse de Dieu qui changea en prospérités toutes ses infortunes. Afin qu'un peuple nombreux soit nourri. Ce n'est pas nous seulement qu'il a eus en vue dans ce changement, c'est encore la subsistance de tout ce peuple. Et il leur dit : Ne craignez rien :je vous nourrirai, vous et vos familles. Et il les exhorta, et il parla à leur coeur. (Ib.21.) Que craignez-vous désormais? Je pourvoirai à votre subsistance et à celle de tous les vôtres.

Et il les exhorta, et il parla à leur coeur. Il ne se borne pas à les exhorter, il y met tant de zèle qu'il dissipe tout leur chagrin. Et Joseph habita en Egypte, lui et ses frères, et toute la maison de son père. (Ib. 22.) Et Joseph villes enfants d'Ephraïm jusqu'à. la troisième génération.

(Ib. 23.) Et Joseph parla à ses frères, disant: Je meurs.

Dieu vous visitera, et vous emporterez avec vous mes os hors de ce pays. (Ib. 24.) Ainsi, comme son père, il recommande qu'on emporte ses restes. Et voyez comment afin de les rassurer encore, de les affermir dans l'espérance du retour, après leur avoir prédit d'abord qu'ils retourneront au pays, il dit ici : Vous emporterez avec voies. En partant vous emporterez avec vous mes os.

Il n'agissait pas ainsi par caprice ni sans motif, mais pour deux raisons : d'un côté, parce qu'il craignait que les Egyptiens, gardant le souvenir de ses nombreux bienfaits, et fidèles à leur usage de diviniser des hommes, ne commissent l'impiété pour honorer le corps d'un juste; d'autre part, afin que les siens fussent bien assurés qu'ils retourneraient de toute manière au pays. En effet, si cela n'eût été certain, il ne leur eût pas ordonné de ramener ses ossements. — Spectacle étrange et nouveau ! Celui qui nourrissait en Egypte tout Israël, c'était celui-là même qui donnait le signal du retour, qui introduisait ce peuple dans la terre promise. Et Joseph mourut âgé de cent dix ans. (Ibid. 25.) A quoi bon nous dire son âge? Afin de nous instruire du temps durant lequel il gouverna l'Egypte. Il était arrivé dans ce pays à l'âge de dix-sept ans; à trente ans il parut devant Pharaon, et expliqua les songes. Durant les quatre-vingts années qui suivirent, il fut le maître absolu de l'Egypte.

Vous voyez s'il fut largement dédommagé, magnifiquement récompensé de ses peines. Pendant treize années il lutta contre les tentations, esclave, calomnié, en butte aux souffrances de la captivité.

Et lorsqu'il eut tout supporté avec courage et avec des actions de grâces, il fut généreusement rétribué même en ce monde. — Réfléchissez en effet qu'en échange de quelques années de servitude et de captivité, il gouverna un royaume quatre-vingts années durant. — Mais que la foi dirigeait toutes ses actions, que c'est elle encore qui lui inspira ses dernières volontés au sujet du transport de ses os, c'est Paul qui nous l'apprend, en disant; C'est par la foi que Joseph mourant parla du départ des enfants d'Israël. (Hébr. XI, 22.) Et il ne s'en tient pas là; afin de nous révéler le motif pour lequel il recommande que ses os fussent transportés, il ajoute : Et qu'il fit des dispositions touchant ses os.

Peut-être ai-je parlé trop longtemps; excusez-moi. Parvenu à la fin du livre, nous avons voulu le terminer aujourd'hui en même temps que notre discours , et ajouter à cela notre exhortation habituelle de garder souvenir de nos paroles, de chercher à imiter la vertu de ces justes, leur patience à l'égard de leurs oppresseurs , leur longanimité vis-à-vis de leurs persécuteurs , leur chasteté à toute épreuve. C'est par là, en effet, que notre juste s'est concilié toutes les faveurs d'en-haut. Par conséquent, si nous voulons nous assurer le même appui, n'estimons rien tant que la vertu. De cette manière, nous nous concilierons la grâce de l'Esprit, nous passerons dans le calme la vie présente, et nous serons admis au partage du bonheur futur, auquel puissions-nous tous parvenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui, gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

Tous les livres