Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 15)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

4. Faire tout son possible et ne rien épargner pour avoir avec soi le Saint-Esprit, et conserver sa grâce. — Grandeur de la dignité et de la charge des prêtres; les honorer, les révérer, les assister. — C'est se nuire à soi-même que de les outrager et offenser.

l. Les femmes sont naturellement tendres et portées à la compassion. Je dis cela afin que vous ne vous étonniez pas de voir Marie fondre en larmes devant le sépulcre, et Pierre ne point pleurer, car l'évangéliste dit : " Les Disciples s'en retournèrent ensuite chez eux, mais Marie se tint dehors, pleurant près du sépulcre " . Elle était d'un sexe faible, et elle n'avait pas encore une claire connaissance de la résurrection. De même aussi les disciples n'étaient pas encore bien persuadés de cette vérité; ayant vu les linceuls, ils crurent et ils s'en retournèrent chez eux frappés d'étonnement. Et pourquoi ne s'en allèrent-ils pas aussitôt en Galilée, comme il leur avait été ordonné avant la passion? peut-être ils attendaient les autres. Et de plus, ils étaient fort incertains et fort embarrassé.

542 Les disciples s'en retournèrent donc chez eux, et Marie demeura auprès du sépulcre : la seule vue du tombeau la consolait, comme je l'ai dit. Vous voyez de même qu'elle se baissait pour regarder dedans, et que de voir seulement le lieu où avait été le corps, c'était pour elle un surcroît de consolation; c'est pourquoi son ardeur et son zèle furent bien récompensés.

Elle eut l'avantage de voir la première ce que les disciples ne virent point, de voir deux anges vêtus de blanc assis au lieu où avait été le corps de Jésus, l'un à la tête et l'autre aux pieds; la seule vue de ce vêtement lui inspirait de la joie et du plaisir. Et comme cette femme n'avait pas l'intelligence assez élevée pour tirer des linceuls et du suaire là preuve de la résurrection, le Seigneur fit quelque chose de plus, il lui fit voir des anges assis, vêtus d'habits de fête et de réjouissance, pour la consoler et l'encourager par ce spectacle. Ces anges ne lui parlent point de la résurrection, mais elle est peu à peu amenée à la connaissance de cette vérité.

Elle vit un vêtement brillant, elle entendit une voix consolante; et que dit cette voix? " Femme, pourquoi pleurez-vous (13) ? " Toutes ces circonstances furent pour elle comme une porte ouverte, par où elle en vint insensiblement à parler de la résurrection. La posture même de ces anges assis la portait à les interroger, car ils paraissaient savoir ce qui s'était passé. Voilà pourquoi ils n'étaient point assis ensemble,, mais à quelque distance l'un de l'autre. Et comme il n'était pas croyable qu'elle les eût osé interroger la première, les anges la prévinrent et l'invitèrent à s'entretenir avec eux et par leur interrogation et par leur attitude. Que répondit donc Marie ? Elle dit avec autant d'ardeur que d'amour: " Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis ". Marie, que dites-vous ? Vous ne savez rien encore de la résurrection; vous vous imaginez qu'on a pris le corps, qu'on l'a caché? Ne voyez-vous pas bien, mes frères, que cette femme n'était point encore initiée à ce dogme sublime?

" Ayant dit cela, elfe se retourna (14) ". Quelle est la suite de tout cela? Marie parlé avec les anges, elle n'en a rien appris encore, et incontinent elle se retourne. Pour moi, il me semble que comme elle prononçait ces paroles Jésus-Christ apparut tout à coup derrière elle , que les anges eurent quelque frayeur, et qu'ayant reconnu le Seigneur ils marquèrent aussitôt, et par leur regard et par leur mouvement, qu'ils le voyaient, ce qui fit que Marie se tourna. Le Seigneur apparut donc visiblement aux anges, mais il ne se montra pas de même à cette femme, de peur de l'effrayer dans cette première vision. Il ne se fit voir que sous un habit fort vil et fort commun; ce qui le prouve, c'est qu'elle le prit pour un jardinier. Au reste, il n'était pas à propos d'élever tout à coup à la sublime connaissance de la résurrection une femme qui avait l'esprit et des sentiments si bas et si grossiers; il fallait l'y amener peu à peu. Jésus-Christ l'interrogea donc de nouveau, et lui dit : " Femme, pourquoi pleurez-vous? Qui cherchez-vous (15) ? " Cela lui montra que Jésus-Christ savait qu'elle voulait l'interroger, et l'engagea à le faire. Comprenant cela, Marie ne nomma plus Jésus; mais comme si cet homme eût connu celui dont elle s'informait, elle répondit: " Si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai ". Marie dit encore : " Où vous l'avez mis, si vous l'avez enlevé ", comme si Jésus était entre les morts. Mais voici ce qu'elle veut dire : Si par la crainte que vous avez des Juifs vous l'avez ôté d'ici, dites-le-moi et je l'emporterai.

Cette femme a une grande affection et un grand amour, mais elle n'a encore rien de grand dans l'esprit; c'est pourquoi Jésus se fait connaître à elle, non au visage, mais au son de la voix. Comme quelquefois il se faisait connaître aux Juifs, et quelquefois aussi il ne se faisait point connaître, quoique présent à leurs yeux; de même, quand il parlait, il dépendait de lui de se rendre reconnaissable. Ainsi lorsqu'il a dit aux Juifs: " Qui cherchez-vous?" il ne s'est fait connaître ni au visage ni à la voix, que lorsqu'il l'a bien voulu; et c'est ce qu'il fait encore ici, où il se contente d'appeler Marie par son nom, lui reprochant les sentiments qu'elle a de sa personne, et la reprenant de le croire mort, lui qui est vivant. Mais comment dit-elle " s'étant tournée (16) "; car c'est à elle que Jésus parlait? Je pense que lorsqu'elle disait : " Où l'avez-vous mis? " elle s'était tournée vers les anges pour leur demander le sujet de leur frayeur; qu'ensuite Jésus l'appelant, elle se tourna vers lui, et qu'il se fit reconnaître d'elle au son de la voix. [543] Car c'est lorsqu'il l'appela " Marie" qu'elle le reconnut. Ainsi elle le reconnut, non au visage, mais à la voix. Mais, direz-vous, d'où paraît-il que les anges aient eu de la frayeur, et que ce soit pour cela que Marie se tourna vers eux? Vous aurez ici la même raison pour dire : par où voit-on que Marie toucha Jésus et se jeta à ses pieds? Mais si l'une dé ces choses résulte évidemment de ces paroles de Jésus : " Ne me touchez pas (47) " ; de même, ce que rapporte l'évangéliste, qu'elle se tourna, prouve clairement l'autre.

2. Pourquoi Jésus dit-il : " Ne me touchez pas?" Quelques-uns répondent que Marie demandait la grâce spirituelle, " le don du Saint-Esprit ", parce qu'elle lui avait entendu dire à ses disciples : " Si je m'en vais à mon Père, je le prierai, et il vous donnera un autre Consolateur ". (Jean, XIV, 16.) Et comment Marie, qui n'était point avec les disciples, aurait-elle pu entendre ces mots? Mais de plus, c'est là une pure imagination qui est fort éloignée du vrai sens de ces paroles. Comment demanderait-elle cette grâce, Jésus n'étant pas encore allé à son Père?

Que faut-il donc répondre? Je crois que Marie voulait encore demeurer avec Jésus comme auparavant, et que dans sa joie elle n'atteignait point à la hauteur de la vérité, quoique, Jésus fût, selon la chair, ans un état beaucoup plus parfait. Le Seigneur corrige donc son erreur et réprime cet excès d'assurance; et, en effet, on ne voit pas qu'il ait conversé sur ce ton avec ses disciples eux-mêmes : il élève son esprit afin qu'elle approche de lui avec plus de respect et de vénération. Si donc Jésus avait dit : N'approchez pas de moi comme auparavant, les choses ne sont plus dans le même état, et je ne dois pas converser de la même manière avec vous dans la suite; cette réponse aurait paru vaine et fastueuse. Mais celle-ci : " Je ne suis pas encore monté vers mon Père (17) "; quoique plus douce, signifie là même chose, car en disant : " Je ne suis pas, encore monté ", il déclare qu'il se hâte d'y monter et que c'est ce qu'il prétend faire incessamment ; or il ne fallait pas regarder du même oeil qu'auparavant celui qui aller monter au ciel et qui ne devait plus demeurer avec les hommes. Ce qui suit fait voir qu'en effet c'est là le vrai sens de ces paroles : " Allez, ne vous arrêtez pas à me toucher, dites à mes frères que je vais monter vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu ". Cependant il n'allait pas sitôt y monter, mais seulement après quarante jours. Pourquoi lui parle-t-il donc de la sorte? C'est pour élever son esprit et lui donner la certitude qu'il devait monter au ciel. Et ces mots: " Vers mon Père et votre Père; vers mon Dieu et votre Dieu ", regardent l'incarnation : comme quand il dit monter, c'est de sa chair qu'il le dit. Et Jésus parle ainsi à Marie, parce qu'elle n'avait pas encore de lui des sentiments dignes de sa majesté. Dieu est-il donc le Père de Jésus d'une manière, et notre Père d'une autre manière ? Sûrement. S'il est d'une autre manière le Dieu des justes, qu'il ne l'est du reste des hommes, à plus forte raison est-il le Dieu du Fils d'une manière, et d'une autre notre Dieu. Ainsi quand il a dit : " Dites à mes frères ", de peur qu'ils ne concluent de là à quelque égalité, il met une différence; car Jésus-Christ doit s'asseoir sur le trône de son Père, et eux doivent se tenir debout devant ce trône. C'est pourquoi, encore que, selon sa substance charnelle, il soit devenu notre frère, il est pourtant bien différent de nous en dignité, et on ne peut même exprimer la grandeur de cette différence.

" Marie vint donc dire aux disciples qu'elle avait vu le Seigneur et qu'il lui avait dit ces choses (18) ": Tant est grand le bien que produit l'assiduité et la persévérance ! Mais pourquoi les disciples,ne s'affligèrent-ils pas en- apprenant que leur Maître s'en irait bientôt et ne dirent-ils pas les mêmes choses qu'ils avaient dites auparavant? Alors ils s'attristaient et ils pleuraient parce qu'il allait mourir ; maintenant qu'ils apprennent qu'il est ressuscité, de quoi s'affligeraient-ils? Marie annonça aux disciples. qu'elle avait vu le Seigneur; elle leur rapporta ses paroles qui étaient bien propres à les consoler. Mais comme il était à présumer que les disciples, entendant ce rapport, ou ne croyaient point cette femme, ou, s'ils la croyaient, verraient avec peine que Jésus ne les eût pas honorés de sa vision, après la promesse qu'il leur avait faite de se faire voir à eux en Galilée (Matth. XXVIII, 10) ; de peur donc que, repassant ces choses dans leur esprit, ils ne tombassent dans la tristesse et dans l'affliction, le divin Sauveur ne laisse même pas passer le jour : mais, par la nouvelle de la résurrection et par le récit de cette femme, [545]

ayant allumé dans leur coeur le désir de le voir, lorsqu'ils brûlaient de ce désir, que la crainte des Juifs augmentait encore, alors il leur apparut sur le soir et d'une manière merveilleuse et admirable (19).

Et pourquoi leur apparut-il sur le soir ? Parce qu'il était apparent qu'alors leur crainte avait redoublé et qu'ils étaient dans une terrible frayeur. Mais ce qui est étonnant, c'est qu'ils ne l'aient pas pris pour un fantôme; car il entra, les portes étant fermées et tout à coup; mais sûrement Marie les avait prévenus et leur avait inspiré une grande foi; de plus, il se montra à eux avec un visage brillant et plein de douceur. Il ne vint pas de jour, afin qu'ils fussent tous assemblés; car ils étaient dans un grand étonnement et dans un grand effroi.

Il ne frappa point à la porte, mais tout à coup il parut au milieu d'eux et il leur montra son flanc et ses mains, et en même temps il calma par sa voix les pensées tumultueuses qui les agitaient, leur disant : " La paix soit avec vous (19) ", c'est-à-dire : Ne vous troublez point; et il leur rappelle ces paroles qu'il leur avait dites avant d'aller à la croix : " Je vous laisse la paix " (Jean, XIV, 27); et encore : " Ayez la paix en moi, vous aurez à souffrir bien des afflictions dans le monde ". (Jean, XVI, 33.)

" Les disciples eurent donc une grande joie de voir le Seigneur (20) ". Ne remarquez-vous pas, mes frères, que le Seigneur confirme sa parole par ses oeuvres ? Car ce qu'il a prédit à ses disciples avant d'aller -à la croix, avant sa mort : " Je vous verrai de nouveau, et votre coeur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie " (Jean, XVI, 22), il le réalise maintenant. Au reste, toutes ces choses servirent beaucoup à leur inspirer une foi ferme et constante. Comme les Juifs leur devaient faire une guerre implacable, le Sauveur leur répète souvent : " La paix soit avec vous ", leur donnant par là une consolation proportionnée à la guerre et aux combats qu'ils auraient à soutenir.

3. Telle est la première parole que le Seigneur a dite à ses disciples après sa résurrection. Voilà pourquoi saint Paul fait ce souhait ,aux fidèles dans ses épîtres : " Que Dieu notre Père et Jésus-Christ Notre-Seigneur, vous donnent la grâce et la paix ". Mais aux femmes, Jésus-Christ leur promet la joie , parce qu'elles étaient plongées dans la tristesse, et aussi elles ont eu les premières la joie et la consolation de le voir. C'est donc à propos et avec raison que le divin Sauveur annonce la paix aux hommes, parce qu'on leur devait déclarer la guerre ; et la joie aux femmes, parce qu'elles étaient dans la douleur et dans la tristesse; et qu'ayant dissipé tout sujet de tristesse , il fait connaître les fruits de la croix, à savoir : la paix. Après donc qu'il a levé tous les obstacles, remporté son éclatante victoire, et tout consommé, il dit : " Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie aussi de même (21)

". N'ayez aucun doute, ni sur ce qui s'est passé, ni sur le caractère de celui qui vous envoie. Ici, il relève leur coeur et leur courage et leur inspire une grande confiance, afin qu'ils se portent courageusement à entreprendre son oeuvre ; il ne prie plus son Père, mais il leur donne de sa propre autorité la vertu et la puissance d'agir. Car " il souffla sur eux, et leur dit : Recevez le Saint-Esprit (22). Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez ".

De même qu'un roi qui envoie ses lieutenants et ses généraux, leur donne le pouvoir d'emprisonner et d'élargir les criminels, ainsi Jésus-Christ, envoyant ses apôtres, leur donne la même autorité et la même puissance.

Comment donc Jésus-Christ, après avoir dit: " Si je ne m'en vais point, le Saint-Esprit ne " viendra point à vous " (Jean, XVI, 7), maintenant donne-t-il le Saint-Esprit ? Quelques-uns répondent qu'il n'avait point donné le Saint-Esprit, et que, soufflant sur eux, il les avait seulement préparés à le recevoir.

Si l'apparition d'un ange frappa Daniel et le fit tomber le visage contre terre (Dan. VIII, 17), que ne serait-il pas arrivé aux apôtres, recevant un don si ineffable sans que le Sauveur les y eût auparavant préparés, eux qui n'étaient encore que des disciples?

C'est pourquoi il n'a point dit : Vous avez reçu, mais : " Recevez le Saint-Esprit ". Néanmoins ce ne serait pas une erreur de dire qu'ils reçurent alors une certaine puissance spirituelle et une grâce; une grâce, non assez puissante, à la vérité, pour ressusciter les morts et opérer des miracles; mais capable de remettre les péchés; car il y a des différences entre les dons du Saint-Esprit, c'est pourquoi le Seigneur ajoute : " Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez ", leur faisant connaître la nature [545] du don qu'il leur communique. Mais après quarante jours ils reçurent la puissance de faire des miracles. Voilà pourquoi Jésus-Christ dit : " Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui descendra sur vous, et vous me rendrez témoignage dans Jérusalem et dans la Judée (Act. I, 8.) ". Ce témoignage, ils l'ont rendu par les miracles, car la grâce du Saint-Esprit est ineffable, et ses dons sont de plusieurs sortes.

La sagesse de Dieu en a ainsi disposé pour vous apprendre que les dons du Père, du. Fils et du Saint-Esprit, sont un seul et même don, et leur puissance une seule et même puissance. Les choses qui paraissent être propres au Père, et lui appartenir uniquement, appartiennent également au Fils et au Saint-Esprit. (Jean, VI, 44.) Comment donc personne ne vient au Fils si le Père ne l'attire? Mais cette puissance se montre aussi dans le Fils, car il dit : " Je suis la voie. Personne ne vient au Père que par moi ". (Id. XIV, 6.) Observez qu'il en est de même pour le Saint-Esprit. L'apôtre dit: "

Nul ne peut confesser que "Jésus est le Seigneur, sinon par le Saint-Esprit ". Et encore, le don que Dieu a, fait à l'Eglise de ses apôtres, l'Ecriture l'attribue tantôt au Père, tantôt au Fils, tantôt au Saint-Esprit ; nous voyons aussi dans ces livres saints qu'il y a diversité de dons spirituels du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

4. Faisons donc tous nos efforts, et n'omettons rien pour avoir avec nous le Saint-Esprit et honorons infiniment ceux qu'il a chargés de son opération, car la dignité des prêtres est grande.

" Les péchés seront remis ", dit Jésus-Christ, " à ceux à qui vous les remettrez " ; c'est pourquoi saint Paul disait : " Obéissez et soyez soumis à vos pasteurs, et portez-leur un très grand honneur et un très-grand respect ". (Héb.

XIII, 17.) Vous n'avez soin que de vous-mêmes, et si vous vous conduisez bien, vous n'avez point à rendre compte pour les autres. biais un prêtre, mais un pasteur, s'il se contente de bien vivre lui-même, s'il n'a pas en même temps un grand soin de vous et de tous ceux qui lui sont confiés, il ira en enfer avec les méchants ;

souvent il périt, non pour ses propres fautes et ses propres péchés , mais pour ceux d'autrui, s'il n'a fait tout ce qui était en son pouvoir pour les corriger. Voyant donc à quels périls sont exposés vos pasteurs, ayez pour eux une affection tendre et respectueuse; saint Paul vous fait connaître ce que vous leur devez, en disant : " Ils veillent pour le bien de vos âmes", et ils ne veillent pas simplement, mais comme en devant rendre compte ", c'est pourquoi on doit beaucoup les honorer et les respecter.

Que si vous vous joignez à ceux qui les insultent et les outragent, c'est à vous-même que vous ferez tort en même temps.

Tant que le pilote est tranquille et dans la joie, les matelots et tout l'équipage sont en sûreté, mais si, par leurs injures et leurs mauvais traitements, ils lui rendent la vie dure et misérable, s'ils l'empêchent de veiller et d'exercer son art, il ira même malgré lui les jeter sur des écueils; ainsi vos pasteurs, si vous leur rendez l'honneur que vous leur devez, pourront, en veillant sur eux-mêmes, veiller aussi à votre garde et à votre salut; mais si vous les accablez d'ennuis, si vous les empêchez d'agir, vous vous exposerez à périr avec eux dans les flots, encore qu'ils soient actifs et vigilants.

Ecoutez ce que Jésus-Christ dit aux Juifs, et donnez-y toute votre attention. " Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse, faites donc tout ce qu'ils vous disent de faire ". (Matth. XXIII, 2, 3.) Maintenant il ne faut point dire : Les prêtres sont assis dans la chaire de Moïse; nous devons dire: ils sont assis dans la chaire de Jésus-Christ, car ils ont reçu sa doctrine.

C'est pourquoi saint Paul dit: " Nous remplissons donc la charge d'ambassadeurs pour Jésus-Christ, et c'est Jésus-Christ même qui vous exhorte par notre bouche ". (II Cor. V, 20.) Ne voyez-vous pas que tous sont soumis aux puissances séculières et aux magistrats, et souvent ceux mêmes qui les surpassent en naissance, en probité et en prudence ? La soumission qu'on a pour le prince qui les a établis et leur a confié son autorité, fait que l'on ne pense point à toutes ces choses, et que l'on ne considère que sa volonté, quel que soit celui qu'il a élevé à la magistrature.

Nous qui avons une si grande crainte de celui qu'un homme a établi en autorité, quand c'est Dieu qui établit, quand c'est lui qui commande, nous ne craignons pas de mépriser, d'insulter, de couvrir de mille opprobres celui qu'il a choisi; nous à qui il est défendu de juger nos frères, nous aiguisons nos langues contre les prêtres. Et de quel pardon serons-nous dignes, nous qui, ne voyant pas une poutre dans notre oeil, cherchons [546] durement et sévèrement à découvrir une paille dans l'œil d'autrui? Ignorez-vous que, lorsque vous jugez de la sorte, vous vous préparez un jugement plus rigoureux?

Je ne dis pas ceci, mes frères, pour excuser les méchants prêtres, ni pour approuver ceux qui exercent indignement leur ministère; loin de là, je les plains, je gémis sur leur sort, mais encore qu'ils soient méchants et indignes de leur caractère, il n'est point permis à ceux qui sont sous leur conduite, et surtout au peuple et aux simples de les juger. Quelque infâme que soit leur vie, si vous êtes attentifs à vos devoirs, vous ne recevrez aucun préjudice dans ce qui est du ministère que Dieu leur a confié. (Nombres XXII, 28.) Si le Seigneur a fait parler une ânesse, s'il a donné des bénédictions spirituelles par les mains d'un devin; si, par la bouche d'un animal et par la langue impure de Balaam, il a opéré un miracle en faveur des Juifs qui étaient méchants; à plus forte raison pour vous , dont la vie et les moeurs sont bonnes et bien réglées, quand bien même les prêtres seraient méchants et très-corrompus, accomplira-t-il toute son oeuvre, et enverra-t-il son Saint-Esprit? Non, ce n'est point l'âme pure qui attire et fait descendre le Saint-Esprit par sa propre pureté, mais c'est la grâce qui opère tout (1). " Car tout est pour vous ", dit l'apôtre, " soit Paul, soit Apollon, soit Céphas ". (I Cor. III, 22.) Et en effet, tout

1. Ces paroles du saint Docteur paraissent d'abord un peu obscures, mais la suite les éclaircit. On doit les entendre des ministres, et de la vertu, et de l'efficace des sacrements de Jésus-Christ. Nos sacrements ne requièrent que les dispositions de celui qui les reçoit ; ils opèrent par eux-mêmes et indépendamment de la pureté et de l'intention du ministre.

ce que le prêtre a en son pouvoir est un don qui n'appartient qu'à Dieu seul, et quelque grande et élevée que soit la sagesse de l'homme, elle sera et paraîtra toujours au-dessous de la grâce.

Enfin, je dis ceci, mes frères, non pour vous autoriser à mener une vie lâche et paresseuse, mais afin que, s'il se trouve que quelques-uns de vos prélats négligent leurs devoirs, vous ne vous en prévaliez pas pour faire votre propre malheur. Et que dis-je, les prélats ou les prêtres? Non, ni un ange, ni un archange ne peuvent rien contre les dons et les grâces de Dieu; le Père et le Fils et le Saint-Esprit fait tout (1); le prêtre, le ministre prête seulement sa langue et sa main. Il n'aurait pas été juste que dans ce qui concerne les gages de notre salut (2), la méchanceté d'autrui pût nuire à ceux qui ont embrassé la foi. Pesons et considérons bien toutes ces vérités; craignons Dieu, respectons ses prêtres, rendons-leur toutes sortes d'hommages, afin que nos bonnes Oeuvres et l'honneur et le respect que nous leur aurons porté, nous fassent obtenir de Dieu une grande récompense, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire;

l'empire, l'honneur, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi-soit-il.

1. Fait tout, au lieu de font tout. Cette expression est grande et très-remarquable : elle montre parfaitement bien l'unité de substance, de puissance, de vertu et d'autorité; car ces trois sont une même chose, comme l'Ecriture nous l'enseigne si formellement. (Jean, X, 30, et XVII, 22, et 1 Jean, V. 7.)

2. Dans les symboles de notre salut, c'est-à-dire, dans les signes, dans l'administration des sacrements.

HOMéLIE LXXXVII.

OR, THOMAS, L'UN DES DOUZE APôTRES, APPELé DIDYME, N'éTAIT PAS AVEC EUX, LORSQUE JéSUS VINT. — LES AUTRES DISCIPLES LUI DIRENT DONC : NOUS AVONS VU LE SEIGNEUR. MAIS IL LEUR DIT : SI JE NE VOIS, JE NE CROIRAI POINT, ETC. VERS. 24, 25, JUSQU'AU VERS. 15, DU CHAP. XXI.)

ANALYSE 547

1. Pourquoi Jésus-Christ n'apparut à Thomas que huit jours après s'étre montré aux autres apôtres. — Pourquoi Jésus-Christ a conservé dans son corps les cicatrices de ses plaies. 2. Pierre avait l'esprit plus vif et plus bouillant, Jean plus élevé et plus pénétrant.

3 et 4. Quel bonheur de voir Jésus-Christ dans sa gloire ! —

Ne rien épargner pour se procurer la. bienheureuse éternité. — Souffrir avec Jésus-Christ, ce que c'est. — La vue des biens futurs rend la vie étroite, douce et aisée. — Combien l'amour est puissant. — L'amour de Jésus-Christ produit le mépris de toutes les choses terrestres. — Parallèle de l'amour de saint Paul pour Jésus-Christ, et du nôtre. — Ce qu'on a horreur d'entendre, on n'a point honte de le faire. Description de nos vices. — On fait tout pour amasser de l'argent, rien pour le salut de l'âme. — Portrait de l'avare : sa fureur, ses excès. — A quoi les gens du monde dissipent leur argent. — Celui qu'on donne aux femmes de mauvaise vie rend ridicule et infâme. — Paix et assurance de l'homme de bien.

1. Si c'est être trop facile et trop complaisant que de croire à ta légère, c'est aussi être bien dur et bien grossier que de vouloir curieusement tout voir et tout examiner à la rigueur. Voilà de quoi on a lieu d'accuser Thomas, quand les apôtres disaient : " Nous avons vu le Seigneur " ; il ne crut point, moins par défiance à leur égard que par doute au sujet de la possibilité du fait, je veux dire d'une résurrection. Car il n'a pas dit : Je ne vous crois point, mais : " Si je ne mets ma main dans la plaie, je ne le croirai point ". Comment les autres apôtres étant tous ensemble au même lieu, Thomas seul n'y était-il pas? Il est vraisemblable qu'il n'était pas encore de retour de la précédente dispersion et de sa fuite.

Pour vous, mes chers frères, voyant ce disciple incrédule, pensez à la clémence du Seigneur, à la bonté avec laquelle, dans l'intérêt d'une seule âme, il montre les plaies qu'il a reçues, et vient au secours d'un seul disciples d'esprit plus grossier que les autres. Voilà pourquoi Thomas voulait établir sa fol sur le témoignage du plus grossier de tous les sens, et il ne s'en rapportait pas même à ses yeux. Car il n'a pas dit seulement : si je ne vois, mais encore : si je ne touche; de peur que ce qui paraissait ne fût qu'un fantôme et une illusion. Mais cependant les disciples qui annonçaient cette résurrection étaient dignes de foi, et aussi le Seigneur qui l'avait promise. Et néanmoins , quoiqu'il demandât beaucoup de choses, Jésus-Christ voulut bien le satisfaire en tout.

Et pourquoi Jésus-Christ n'apparut-il pas sur-le-champ à Thomas, mais seulement huit jours après? Afin que les disciples l'ayant auparavant instruit, et ayant eu tout le temps de lui faire le récit de tout ce qu'ils avaient vu et entendu, son ardeur s'en accrût, et qu'il fût dans la suite plus ferme dans la foi. D'où avait-il appris que le côté avait été ouvert? Des disciples.

Pourquoi crut il à une chose sans croire à l'autre? Parce que cette seconde chose était, de beaucoup, ce qu'il y avait de plus surprenant. Mais , mes frères, considérez ici avec quelle vérité les apôtres parlent; voyez comment ils ne cachent ni leurs défauts ni ceux des autres, et rapportent tout avec une très-grande sincérité.

Jésus-Christ se fait voir encore à ses disciples; il n'attend pas que Thomas l'en prie, ni rien de pareil; mais, de lui-même, il [548] prévient et comble ses désirs, lui faisant connaître qu'il était présent lorsqu'il avait dit ces choses aux disciples : car il se sert des mêmes paroles, comme pour lui faire une vive et forte réprimande, et l'instruire en même temps pour l'avenir; il lui dit : " Portez ici votre doigt, et considérez mes mains, et mettez votre main dans mon côté "; et il ajoute : " Et ne soyez plus incrédule, mais fidèle (27) ". Ne voyez-vous pas que Thomas doutait par incrédulité ? Mais c'était avant que les disciples eussent reçu le Saint-Esprit; après, ils ne furent plus incrédules, ils furent parfaits. Jésus-Christ ne reprit pas Thomas seulement par ces paroles, mais encore par les suivantes. Thomas, aussitôt qu'il eut été éclairci de ses doutes, revint, et croyant, il s'écria : " Mon Seigneur et mon Dieu (28) ! " Et Jésus lui dit : " Vous avez cru, Thomas, parce que vous avez vu : Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru (29) ! " C'est le propre de la foi de croire les choses mêmes que l'on n'a point vues. " La foi est le fondement des choses a que l'on doit espérer, et une pleine conviction de celles qu'on ne voit point ". (Héb. XI, 1.) Au reste, le Sauveur ne déclare pas seulement ici les disciples heureux, mais encore ceux qui croiront dans la suite.

Cependant, direz-vous, les disciples ont vu avant de croire. — Oui, mais ils n'ont point cherché à voir et à toucher comme Thomas. Aussitôt qu'ils ont vu les linceuls et1e suaire, sur ce témoignage ils ont reçu la doctrine de la résurrection; et avant de voir Jésus-Christ ressuscité, ils ont montré une foi pleine et entière. S'il vous vient donc dans l'esprit de dire : je voudrais avoir été en ce temps, je voudrais voir Jésus-Christ opérer des miracles, rappelez-vous alors cette parole . " Heureux ceux qui sans avoir vu ont cru ". Il est maintenant à propos d'examiner comment un corps incorruptible a retenu les cicatrices des clous, et a bu être touché de la main d'un homme : cela ne doit point vous ébranler Jésus-Christ le voulut ainsi par condescendance. Ce corps, qui était si subtil et si léger, qu'il entra dans la salle où étaient les apôtres, les portes étant fermées, n'avait rien de grossier. Mais le Sauveur se montra sous cet aspect, afin de persuader sa résurrection à ses apôtres, et de leur faire connaître qu'il avait été véritablement crucifié, qu'un autre n'était tuas ressuscité pour lui. Voilà pourquoi il ressuscita, portant sur son corps les marques de la croix, et c'est encore pour cette raison qu'il mangea. Car les apôtres faisaient souvent valoir cette preuve dans les prédications, disant " Il s'est montré à nous, qui avons mangé et bu avec lui ". (Act. X, 41.) De même donc que, quand nous le voyons avant sa mort marcher sur les flots, nous ne disons pas que son corps est d'une autre nature que le nôtre; ainsi, le voyant après sa résurrection avec les cicatrices de ses plaies, nous ne dirons pas pour cela que son corps soit corruptible. Le Sauveur ne fait paraître ces cicatrices que pour guérir la maladie de son disciple.

2. " Jésus a fait beaucoup d'autres miracles (3) ". Saint Jean, qui raconte moins de miracles que les autres évangélistes, déclare aussi que ceux-ci mêmes ne les ont pas tous rapportés; mais seulement autant qu'il était nécessaire pour attirer les auditeurs à la foi. " Car ", dit-il, " si l'on rapportait tout en détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu'on en écrirait". (Jean, XXI, 25.) Par où l'on voit évidemment que les évangélistes n'ont pas écrit ces faits par vanité, par ostentation, mais uniquement pour notre avantage et notre utilité. En effet, comment des écrivains qui ont omis beaucoup de choses, auraient-ils rapporté celles-ci par ostentation?

Pourquoi les évangélistes n'ont-ils pas tout rapporté en détail? C'est principalement à cause du grand nombre des choses qu'il y aurait eu à raconter; et encore, parce qu'ils pensaient bien que celui qui ne croirait pas ce qu'ils rapportaient de Jésus, ne croirait pas non plus, quand bien même ils en diraient davantage; enfin, que celui qui croirait à ces faits n'aurait plus besoin d'autrui pour croire. Mais il me semble que l'évangéliste parle ici des miracles que le Seigneur fit après sa résurrection, puisqu'il ajoute : " A la vue de ses disciples ". Comme avant la résurrection il était nécessaire que Jésus-Christ fit bien des oeuvres et des miracles, afin qu'ils crus. sent qu'il était Fils de Dieu, il a fallu de même qu'il en fît beaucoup après, afin qu'ils fussent pleinement persuadés qu'il était ressuscité. C'est pour cette raison que l'historien sacré a ajouté :

" A la vue de ses disciples ". En effet, le Seigneur séjourna seul avec eux après sa résurrection. Voilà aussi pourquoi le Sauveur disait : " Le monde ne me verra plus ". (Jean, XIV, 19.) [549] L'évangéliste, voulant ensuite vous révéler que Jésus n'avait fait ces miracles qu'en faveur de ses disciples, a encore ajouté " Afin qu'en croyant, vous ayez la vie éternelle a en son nom (31) "; parlant généralement à tous les hommes, pour vous faire connaître que ce n'est pas lui, mais nous qui profitons de la foi qu'il nous inspire en lui-même. " En son nom ", c'est-à-dire par lui; car il est lui-même la vie.

" Jésus se fit voir encore depuis à ses disciples sur le bord de la mer de Tibériade ". (Chap. XXI, 1.) Ne voyez-vous pas, mes frères, que Jésus-Christ n'est pas longtemps avec ses disciples, et qu'il ne demeure pas avec eux comme auparavant? Il leur apparut le soir, et aussitôt il disparut : huit jours après il leur apparaît encore et disparaît de nouveau. Ensuite il se fit voir sur le bord de la mer, et les disciples eurent une grande frayeur. Que signifie ce mot : " Il se fit voir? " Par là on connaît parfaitement que ce n'est que par bonté et par condescendance que Jésus se fit voir, son corps étant alors incorruptible et immortel. Mais pourquoi l'évangéliste a-t-il nommé le lieu? C'est pour montrer que le Seigneur avait déjà en grande partie dissipé la crainte de ses disciples; en sorte qu'ils commençaient à sortir de leur- maison. Mais ils étaient allés en Galilée, pour éviter le péril, pour se soustraire à la fureur des Juifs.

" Simon Pierre fut donc pêcher (3) ". Comme Jésus-Christ n'était pas souvent avec ses disciples, comme les disciples n'avaient pas encore reçu le Saint-Esprit, ni aucune fonction , ni aucun ministère, ni rien à faire, ils étaient retournés à leur profession. " Simon Pierre, et Thomas, et Nathanaël que Philippe avait appelé, et les fils de Zébédée, et deux autres étaient ensemble (2) ". N'ayant donc rien à faire, ils furent pêcher, et de nuit, parce qu'ils étaient toujours dans la crainte et dans la frayeur. Saint Luc marque la même chose : il ne la rapporte pas dans les mêmes termes, mais il l'insinue par ce qu'il dit. Les autres disciples les suivaient, étant inséparablement unis ensemble et voulant aussi voir la pêche et jouir agréablement de ce moment de loisir et de repos. Ils se mettent donc à travailler, et comme ils étaient dans l'embarras, Jésus parut. Il ne se fit point connaître d'abord, pour les engager à lui parler plus librement, et il leur dit : " N'avez-vous rien à manger (5) ? " Le Seigneur parle encore d'une manière humaine, comme s'il eût voulu acheter d'eux quelques poissons. Les disciples ayant répondu non, Jésus leur dit : jetez le filet au côté droit : ils le jetèrent, et ils prirent beaucoup de poissons. Mais l'ayant reconnu, ses disciples, Pierre et Jean, reprirent alors chacun son propre caractère. Pierre était plus bouillant, Jean, avait l'esprit plus élevé : celui-là était plus prompt, celui-ci plus éclairé. C'est pourquoi Jean reconnut le premier Jésus;

Pierre vint à lui le premier; et en effet, ils avaient sous les yeux de grands prodiges; lesquels? Premièrement, cette prodigieuse quantité de poissons qu'ils avaient pris; en second lieu, la résistance du filet qui ne s'était pas rompu; et encore : qu'avant d'être descendus à terre, ils trouvèrent des charbons allumés, et du poisson mis dessus, et du pain (9). Car en cette occasion Jésus-Christ ne se servit pas de matière toute créée, comme il avait coutume de le faire avant sa mort, par une certaine condescendance. Aussitôt donc que Pierre eut reconnu son Maître, il laissa tout, et les poissons et les filets, et remit promptement sa ceinture : vous voyez son respect, son amour. Et quoiqu'ils fussent éloignés de terre de deux cents coudées, son impatience ne lui permit pas d'aller le trouver avec sa barque, mais il vint à la nage. Que dit donc Jésus à ses disciples? " Venez, dînez. Et nul d'eux n'osait lui demander : qui êtes-vous (12) ? " Ils n'osaient pas alors lui parler avec cette assurance, et cette même liberté qu'ils avaient auparavant, ils ne lui adressaient pas de questions ; mais ils restaient assis en silence avec beaucoup de crainte et de respect, et écoutaient attentivement ce qu'il disait : " Car ils savaient que c'était le Seigneur ". C'est pourquoi ils ne lui demandaient pas : " Qui êtes-vous? " Et voyant une autre forme qui les remplissait de terreur, ils étaient extrêmement étonnés;

ils auraient bien voulu lui faire quelques questions à ce sujet : mais, et parce qu'ils craignaient, et parce qu'ils savaient que ce n'était point un autre que lui-même, ils ne l'interrogèrent point, et ils mangeaient seulement ce qu'il avait créé pour eux avec un surcroît de puissance. En effet, dans cette création , le Seigneur ne leva point lés yeux au ciel, il ne descendit pas comme auparavant à des démarches humaines, montrant par là qu'il ne les avait faites [550] que parce qu'il avait bien voulu s'abaisser. Au reste, ,que le Seigneur n'apparut pas souvent à ses disciples, et qu'il ne demeurât pas avec eux comme avant sa mort et sa résurrection, l'évangéliste nous l'apprend par ces paroles : " Ce fut là la troisième fois que Jésus a apparut à ses disciples, depuis qu'il fut ressuscité d'entre les morts (14) ". Et il leur ordonne d'apporter de ces poissons, qu'ils viennent de prendre, pour leur montrer que celui qu'ils voient n'est point un fantôme. Saint Jean ne dit pas qu'il mangea avec eux, mais saint Luc le dit ailleurs : " Et mangeant " avec eux ". (Act. I, 4.) Mais comment? Cela nous surpasse, et il ne nous appartient pas de l'expliquer : tout ce que nous pouvons dire, c'est que la manière dont le Seigneur a fait ces choses, est très-admirable ; et qu'il a mangé, non pour satisfaire un besoin naturel qu'il ne pouvait plus ressentir, mais pour prouver et confirmer sa résurrection par bonté et par condescendance.

3. Peut-être, mes frères, entendant ce récit, vos coeurs se sont-ils enflammés d'amour pour Jésus-Christ? Peut-être vous êtes-vous écriés Heureux ceux qui étaient alors avec le Seigneur; heureux encore ceux qui seront avec lui dans la résurrection générale ! N'épargnons donc rien pour voir un jour ce merveilleux visage. Si maintenant le seul récit de ces prodiges allume chez nous un si grand feu, et cet ardent désir d'avoir été au monde, lorsqu'il était lui-même sur la terre, d'avoir entendu sa voix, vu son visage, d'avoir approché de lui, de l'avoir touché, de l'avoir servi; pensez, considérez ce que c'est que de le voir, non plus dans un corps mortel et faisant des choses humaines, mais environné de ses anges, mais dans un corps immortel, immortels nous-mêmes; et de jouir de ce bonheur, de cette gloire qui surpasse toutes nos paroles et toute notre intelligence. C'est pourquoi, je vous en conjure, mes chers frères, n'oublions, n'omettons rien pour nous procurer cette gloire.

Il n'est rien en cela de difficile, si nous le voulons bien ; il n'est rien de pénible, si nous sommes vigilants et actifs. " Si nous souffrons avec lui ", dit l'apôtre, " nous régnerons aussi avec lui ". (II Tim. II, 12.) Que veut dire saint Paul : " Si nous souffrons?" C'est comme s'il disait : Si nous souffrons les afflictions et les persécutions, si nous marchons dans la voie étroite. Véritablement la voie étroite est de sa nature une voie pénible, mais la bonne volonté, mais l'espérance des biens futurs la rendent plus douce et plus aisée. " Car le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie, produit en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparable gloire; tandis que nous ne considérons point les choses visibles, mais les invisibles ". (II Cor. IV, 17, 18.) Levons donc nos yeux de la terre vers le ciel, et regardons, contemplons continuellement les choses célestes. Si nous établissons là-haut notre demeure, nous n'aurons aucun goût pour les délices de cette vie; nous souffrirons avec joie les peines et les afflictions, et même nous en rirons, comme de toutes les choses semblables. Si nos désirs tendent de ce côté-là, si nos regards se tournent vers cet aimable objet, rien ne pourra ou nous abattre et nous asservir, ou nous élever et nous enfler le cœur. Et que dis-je? nous ne nous affligerons pas des maux de cette vie , nous ne croirons même pas les voir et les sentir. En effet, tel est l'amour: il nous rend continuellement présents ceux de nos amis qui sont absents; son empire est si grand, qu'il nous sépare de tout, et qu'il nous attache étroitement à l'objet que nous aimons.

Ah ! si nous aimions de même Jésus-Christ, tout nous paraîtrait ici-bas une ombre, une vision, et un songe. Nous dirions aussi avec l'apôtre: " Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ ? Sera-ce l'affliction ou les déplaisirs? " Saint Paul n'a point dit : Sera-ce l'argent, ou les richesses, ou la beauté; car ces choses sont très-viles et très-ridicules? Mais il a proposé ce qui paraît le plus redoutable : la faim , les persécutions, la mort. (Rom. VIII, 35.) Et néanmoins le saint apôtre a méprisé toutes ces choses comme un rien; mais nous, pour un peu d'argent, nous nous séparons de notre vie et de notre lumière. Et certes, ni la mort, ni la vie, ni les choses présentes, ni les futures, ni quelque créature que ce fût, n'ont pu séparer saint Paul de Jésus-Christ Mais nous, si nous voyons une peu d’or, nous courons ardemment après, et nous foulons aux pieds les commandements du Seigneur.

Que si le seul récit de ces choses est insupportable, ne pas tenir la conduite opposée est chose bien plus insupportable encore : car le [551] pire est que nous n'avons point horreur de faire ce que nous frémissons d'entendre. Nous jurons à la légère, nous nous parjurons, nous ravissons le bien d'autrui, nous prêtons à usure, nous négligeons la continence, nous nous dispensons des règles prescrites a la prière, nous transgressons la purs grande partie des commandements, il n'est rien que nous ne tentions pour amasser de l'argent; nous n'y épargnons ni notre corps, ni notre santé. Celui qui aime l'argent, l'avare, fera toutes sortes de maux à son prochain, et il s'en fera à lui-même.

Facilement il se mettra en colère, il dira des injures, il appellera son frère fou, il jurera, il se parjurera; il n'observera ni règles ni mesure, il ne gardera .même pas les préceptes, de l'ancienne loi; celui, qui aime l'or mimera point son prochain. Et cependant, pour acquérir le royaume des cieux, il faut que nous aimions même nos ennemis. Si donc pour entrer dans ce royaume, il ne nous suffit pas de garder les anciens préceptes, s'il faut que notre justice soit plus abondante que celle des Juifs (Matth. V, 20); nous qui violons, et nos commandements et les anciens, quelle excuse aurons-nous, sur quoi nous justifierons-nous? Celui qui aime l'argent, non-seulement n'aimera point ses ennemis, mais encore il traitera ses amis comme ses ennemis.

4. Et que dis-je; ses amis? Souvent l'avare méconnaît et méprisé jusqu'aux droits de la nature; la parenté, les liens du sang, il n'en connaît point; l'amitié, il l'oublie; l'âge, il ne le respecte point; l'ami, il n'en a point; mais il est ennemi de tout le monde, et principalement de soi ; non-seulement parce qu'il perd son âme, mais encore parce qu'il est son propre bourreau, qu'il se livre à mille inquiétudes, à mille peines, à mille afflictions. Il entreprendra de longs voyages, il s'exposera aux périls, aux embûches, à. tout, pour fomenter et accroître son mal, pour avoir à compter beaucoup d'or et d'argent. Est-il rien de pire, est-il une :plus. cruelle maladie? Il se prive de boire et de manger, il se prive de tous ces plaisirs et de toutes ces voluptés pour lesquelles les hommes ont coutume de commettre tant d'excès et de péchés; et il se prive encore de la gloire et de l'honneur. En effet, l'avare tient presque tous les hommes pour suspects, il est environné d'un nombre considérable d'accusateurs, d'envieux, de calomniateurs, et de gens qui lui dressent des embûchés. Ceux qu'il maltraite injustement le haïssent pour le tort et le mal qu'il leur a fait; ceux qui n'ont pas à se plaindre de lui craignent de devenir ses victimes à leur tour et touchés de compassion pour ceux qu'il a endommagés et ruinés, ils entrent dans leurs plaintes et leurs querelles. Les grands, ceux qui lui sont supérieurs en puissance, et parce qu'ils ont pitié des petits, et parce qu'ils lui portent envie, le haïssent et lui font la guerre. Et pourquoi parler des hommes? quelle espérance, quelle consolation, quelle ressource peut rester à celui qui s'attire l'inimitié et la colère de Dieu?

De plus, celui qui aime l'argent né pourra jamais se résoudre à s'en servir; il en sera le gardien et l'esclave, et non le maître. S'étudiant à en amasser toujours davantage, il craindra de sacrifier la plus petite somme; il se refusera: la moindre dépense, et il sera le plus pauvre de tous les pauvres; car rien ne saurait arrêter sa cupidité. Mais l'argent n'est point fait pour être gardé dans un coffre, il est fait pour que l'on s'en serve. Si, pour lé cacher aux autres, nous l'enfouissons en terre, est-il rien de plus misérable que nous, qui courons de côté et d'autre pour amasser cet argent, afin de l'enfermer ensuite et de le soustraire à l'usage commun?

Mais il y a encore une autre grande maladie qui ne cède point à celle-là. Si ces hommes enfouissent leur argent dans la terre, il en est d'autres qui l'engloutissent dans leur ventre , dans la bonne chère, dans l'ivrognerie et se préparent un double châtiment par l'injustice mêlée à la débauche.

Les uns mangent leurs biens avec les parasites et avec les flatteurs; les autres le dissipent au jeu et avec les femmes de mauvaise vie; d'autres en de semblables dépenses; par là, s'étant une fois écartés du droit chemin, et .ayant abandonné la voie qui mène au ciel, ils s'ouvrent mille portes qui les conduisent dans l'enfer. Et cependant celui qui y entre, dans cette voie qui mène au ciel, ne se procure pas seulement un plus grand bien, mais encore de plus grands plaisirs que les autres. Car celui qui donne son bien aux femmes débauchées se rend ridicule et infâme, il s'attire bien des guerres et jouit d'un plaisir fort court; ou plutôt il n'en jouit même pas, de ce court plaisir, puisque quelque argent qu'il [552] leur donne, elles n'en auront aucune reconnaissance. " Car la maison étrangère est comme un tonneau percé ". (Prov. XXIII, 27; XXX, 16.) De plus, les femmes de cette espèce ont l'humeur insupportable, et Salomon a comparé leur amour à l'enfer (Cant. VIII, 6)

; elles ne laissent ni paix ni repos à leurs amants, qu'elles ne les voient entièrement ruinés. Et alors même elles ne cessent point encore de les tourmenter, elles cherchent à leur arracher le peu qui leur reste, et quand elles les ont réduit à la plus extrême indigence, elles les insultent, en font des objets de risée, et les accablent de tant de maux, qu'on ne saurait en donner une idée.

Mais l'homme qui veut faire son salut goûte d'autres plaisirs; il n'est point inquiété par des rivaux. Tous, au contraire, tous se réjouissent de sa félicité; non-seulement ceux qu'il oblige, mais encore tous ceux qui le voient. Il n'est agité d'aucune passion: ni la colère, ni la tristesse, ni la honte ne viennent assaillir son âme : grande est la satisfaction de sa conscience; grand son espoir dans les biens futurs; sa gloire est éclatante, et plus grand encore l'appui que lui prête la bienveillance du Seigneur. Il ne craint nul piége, nul précipice, il n'a nulle défiance ; mais il est dans un port tranquille et assuré, où il respire un air doux et serein. Pesons donc, et considérons toutes ces choses, mes chers frères, comparons ces différents plaisirs l'un avec l'autre , et choisissons le genre de félicité qui vaut le mieux, afin que nous obtenions les biens futurs, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l'empire, dans tous les siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

HOMéLIE LXXXVIII.

APRèS DONC QU'ILS EURENT DîNé, JéSUS DIT à SIMON PIERRE : SIMON, FILS DE JEAN, N'AIMEZ-VOUS PLUS QUE NE FONT CEUX-CI ? IL LUI RéPONDIT: OUI, SEIGNEUR, TOUS SAVEZ QUE JE VOUS AIME. (VERS. 15, JUSQU'à LA FIN.)

ANALYSE. 1. Pierre, la langue et le chef des apôtres. — Pierre plus modeste et plus circonspect après sa chute. — Pierre, docteur de tout le monde.

3. Fruit qu'on retire de l'étude et de la méditation de la parole de Dieu. — Les sollicitudes de ce siècle, les biens de ce monde sont des épines qui piquent de tous côtés. — Les biens spirituels réjouissent la vue. — Avant les récompenses éternelles, on reçoit dès ici-bas le fruit de ses bonnes œuvres ; il en est de même des mauvaises œuvres : outre l'enfer, elles causent en cette vie un bourrellement de conscience. — Suite et effets du péché : il est affreux, il est un fardeau plus pesant que le plomb. — Pénitence d’Achab : l'imiter, pour obtenir le pardon de ses péchés. — L'avarice détruit le bien que l'aumône a produit : si l'un fait tomber, l'autre relève : on sortira de ce combat corrompu et brisé. — Se décharger de tout ce qui embarrasse. — Fruit des bonnes œuvres.

1. Il y a bien des moyens propres à nous mettre en crédit auprès de Dieu, et à nous rendre illustres et agréables à ses yeux. Mais c’est la sollicitude à l'égard du prochain qui l'emporte sur tout, et qui nous attire le plus sûrement la bienveillance et la protection du Seigneur; c'est là aussi ce que le Christ exige de Pierre, car, après le dîner, " Jésus dit à [553] Simon Pierre: Simon, fils de Jean, m'aimez-vous plus que ne font ceux-ci? Il lui répondit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Paissez mes agneaux ". Et pourquoi Jésus-Christ, laissant là les autres apôtres, parle-t-il à Pierre seul de ce soin et de cet amour? Entre les apôtres, Pierre était le plus grand et le plus éminent; il était la langue et le chef du collège : c'est pour cela que Paul le fut voir préférablement aux autres. En même temps, Jésus-Christ voulait rassurer Pierre, et lui montrer que la souillure de son renoncement était effacée : c'est pourquoi il lui confie le gouvernement de ses frères, et il ne lui rappelle, il ne lui reproche point son renoncement, mais il lui dit : Si vous m'aimez , recevez le gouvernement de vos frères : montrez maintenant l'ardent amour que vous avez toujours fait paraître, et dont vous vous glorifiiez; la vie que vous vouliez donner pour moi, donnez-la pour mes brebis.

Le Seigneur ayant donc interrogé Pierre par deux fois, Pierre prit pour témoin celui-là même qui connaît ce qu'il y a de plus caché dans le coeur; mais, comme il s'entend interroger encore une troisième fois, il en est troublé, le souvenir de ce qui s'était passé auparavant, l'ayant rendu plus timide et plus circonspect : car alors il avait répondu d'un ton ferme et assuré, ce qui ne l'avait pas préservé de la chute : il s'en rapporte à Jésus-Christ même, en lui disant : " Vous savez toutes choses (17) " , c'est-à-dire, le présent et l'avenir. Remarquez-vous, mes frères, combien Pierre est changé, combien il est plus circonspect et plus modeste? Il n'a plus cette arrogance qu'il avait auparavant, vous ne l'entendez plus contredire : ces interrogations réitérées le troublent. Est-ce que par hasard, dit-il en lui-même, je croirais aimer sans aimer réellement? En serait -il de même qu'auparavant ? j'avais une bonne opinion de moi, j'ai répondu avec beaucoup d'assurance et de fermeté, et ensuite j'ai succombé. Le Seigneur interroge Pierre trois fois, trois fois il lui fait le même commandement, pour montrer combien il fait cas du soin des brebis, et que ce soin est le plus grand témoignage d'amour qu'on lui puisse donner.

Le Sauveur parlant à son disciple de l'amour du à lui-même , lui prédit le martyre qu'il devait souffrir : il lui déclare qu'il ne l'a pas interrogé trois fois par défiance, et qu'il se croit véritablement aimé de lui : et ensuite, pour lui donner un exemple du vrai et sincère amour, et nous enseigner de quelle manière nous devons l'aimer, il dit : " Lorsque vous éliez plus jeune; vous vous ceigniez vous-même, et vous alliez où vous vouliez; mais lorsque vous serez vieux, d'autres vous ceindront et vous mèneront où vous ne voulez pas (18) ". Mais c'est là ce que Pierre demandait et ce qu'il désirait. Voilà aussi pourquoi Jésus-Christ lui déclare ouvertement qu'il donnera sa vie pour son Maître. Comme il avait souvent dit : " Je donnerai ma vie pour vous " (Jean, XIII, 37), et : " Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renoncerai point" (Matth. XXVI, 35), le Sauveur lui accorda ce qu'il désirait.

Que signifient donc ces paroles : " Où vous ne voulez pas? " Elles font allusion à l'instinct de la nature, aux attaches de la chair, à la répugnance qu'éprouve l'âme à se séparer du corps. Si donc la volonté de Pierre était ferme et consolante, la nature en lui était faible. C'est que personne ne quitte son corps sans douleur et sans peine, Dieu, comme je l'ai dit, l'ayant ainsi sagement ordonné pour notre utilité, de peur qu'on ne se tuât soi-même. Si, malgré cette admirable disposition de la divine Providence, le diable a pu pousser bien des hommes à se donner la mort, à se jeter dans des gouffres et des précipices; sans ce désir de la vie, cet amour et cette attache que l'âme a naturellement pour son corps, plusieurs, pour la moindre affliction , mettraient fin à leurs jours. Cette parole donc : " Où vous ne voulez pas ", marque l'instinct de la nature.

Mais pourquoi le Seigneur ayant dit: " Lorsque vous étiez jeune ", a-t-il ajouté : " Mais lorsque vous serez vieux ? " Ces paroles montrent, ce que nous savons d'ailleurs, que Pierre n'était alors ni jeune ni vieux, mais homme fait. Pourquoi lui a-t-il rappelé sa vie passée? Pour lui montrer quelles avaient été ses premières dispositions. Car, dit-il, quant aux choses du monde, un jeune homme est utile, un vieillard est inutile, mais quant à moi et à mon service, il n'en est pas ainsi dans la vieillesse, la force est plus grande, la valeur plus éclatante , l'âge n'y met aucun obstacle. Au reste, le Sauveur a parlé de la .sorte à Pierre et lui a marqué sa mort, non [554] pour l'effrayer, mais pour l'encourager. Il connaissait son amour, et qu'il se porterait de bon coeur à la mort ; mais en même temps, il lui déclare de quelle manière il mourra. Pierre désirant continuellement de s'exposer au péril et de donner sa vie pour Jésus-Christ, le Sauveur lui dit : ayez confiance, je remplirai votre désir de manière que la mort que vous n'avez point soufferte étant jeune, vous la souffrirez lorsque vous serez vieux.

L'évangéliste ensuite, pour réveiller l'auditeur et le rendre plus attentif, a ajouté " Or, il disait cela pour marquer par quelle mort il devait glorifier Dieu (19) ". Il n'a point dit : Il devait mourir, mais : " Il devait glorifier Dieu ", afin de vous apprendre que de souffrir pour Jésus-Christ, c'est une gloire et un honneur. " Et après " avoir ainsi parlé , il lui dit : Suivez-moi ". Par ces paroles, saint Jean fait connaître que le Sauveur avait un grand soin de Pierre, et un grand amour pour lui. Que si quelqu'un dit : Pourquoi donc saint Jacques a-t-il été élevé sur la chaire de Jérusalem? Je répondrai que si Pierre ne fut point élevé sur cette chaire, c'est que Jésus-Christ l'établit pour être le docteur de tout le monde. " Pierre s'étant retourné, vit venir après lui le disciple que Jésus aimait, qui , pendant la cène, s'était reposé sur son sein (20) ", et dit à Jésus : " Et celui-ci, Seigneur, que deviendra-t-il (21)? "

2. Pour quelle raison l'évangéliste rappelle-t-il qu'il s'était reposé sur le sein du Seigneur? Ce n'est pas sans sujet , c'est pour montrer combien était grande la confiance que Pierre, après son renoncement, avait en son Maître. Car c'est Pierre, celui-là même qui n'osait alors interroger, et qui faisait signe à un autre de le faire pour lui, qui reçoit alors le gouvernement de ses frères, et qui non-seulement ne confie plus ses intérêts à un autre, mais qui même interroge son Maître sur le sort d'autrui. Jean reste dans le silence; lui il parle, il interroge. Enfin, l'évangéliste fait aussi connaître l'amour que Pierre avait pour lui, car Pierre aimait beaucoup Jean, comme la suite de l'histoire le fait voir : et cette étroite amitié se montre à découvert et dans tout l'Evangile, et dans les actes des Apôtres.

Comme donc le Seigneur avait annoncé de grandes choses à Pierre, comme il lui avait confié le gouvernement du monde, lui avait prédit le martyre qu'il devait souffrir, lui avait donné: de plus grands témoignages d'amour qu'à ses autres disciples, Pierre désirant de faire participer Jean à toutes ces grâces, dit : " Et celui-ci, Seigneur, que deviendra-t-il ? " Ne marchera-t-il pas dans la même voie que nous? Et de même que dans le temps qu'il n'osait interroger, il avait engagé Jean à le faire pour lui, ainsi maintenant il lui rend la pareille ; et, pensant bien que ce disciple aurait voulu demander à son Maître ce. qu'il deviendrait et qu'il ne l'osait pas, il le demande lui-même. Que répondit dons Jésus-Christ? " Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que vous importe (22) ? " Pierre faisait cette demande par le grand amour qu'il avait pour Jean, et parce qu'il souhaitait de ne point se séparer de lui; et Jésus-Christ, pour lui faire connaître que quelque grand que fût son amour pour son confrère, il ne pouvait pas néanmoins atteindre au sien , lui répond :

" Si je veux qu'il demeure, que vous importé? " Par là le Seigneur nous apprend que nous ne devons nous inquiéter, ni curieusement chercher à pénétrer au delà de ce qu'il lui plaît de nous découvrir. Il fit donc cette réponse à Pierre pour réprimer son feu, parce qu'il était toujours ardent, toujours prêt à faire de semblables questions; et pour nous montrer aussi que nous ne devons point tant interroger, ni tenter de connaître ses desseins et de les approfondir.

" Il courut sur cela un bruit parmi les frères " , c'est-à-dire, parmi les disciples, " que celui-ci ne mourrait point. Jésus, néanmoins, n'avait pas dit : Il ne mourra point, mais : si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que vous importe (23) ? " Ne pensez pas, dit le Seigneur, que je veuille disposer de vous tous d'une même manière; il avait en vue, en disant cela, leur attachement mutuel. Comme ils devaient bientôt être chargés du soin de toute la terre, il ne fallait pas qu'ils s'attachassent ainsi les uns aux autres, ce qui aurait été très-préjudiciable au monde. C'est pourquoi le Sauveur dit à Pierre : Je vous ai confié une grande charge, donnez-y tous vos soins, remplissez-en les devoirs, combattez, luttez. Et que vous importe, si je veux que

1. " Si je veux " C'est la leçon grecque confirmée par plusieurs manuscrits, et suivie de beaucoup de Pères et d'interprètes. La Vulgate dit : " Je veux qu'il demeure ainsi, etc. "

555 Jean demeure? Pour vous, attachez-vous à ce qui vous regarde, et appliquez-y toute votre attention. Considérez ici, je vous prie , mes frères, combien l'évangéliste est exempt de vanité. Après avoir rapporté l'opinion des disciples, il la corrige, comme s'ils n'avaient point compris les paroles de Jésus-Christ, et dit. " Jésus, néanmoins, n'avait pas dit : Il ne mourra point, mais : si je veux qu'il a demeure ".

" C'est ce même disciple qui rend témoignage de ces choses et qui a écrit ceci, et nous savons que son témoignage est véritable (24) ". Pourquoi Jean se sert-il lui seul de termes dont aucun, autre évangéliste ne s'est servi, et parle-t-il avec cette fermeté et cette assurance? Pourquoi se rend-il un second témoignage à lui-même? Pourquoi paraît-il vouloir d'abord prévenir ses auditeurs? Pour quelle raison en use-t-il de la sorte? On rapporte que cet évangéliste a écrit le dernier son évangile, induit à cela par une impulsion divine : c'est pour cette raison qu'il fait souvent mention de son amour, insinuant par là le motif qui l'a porté à écrire;

et il répète souvent la même chose pour rendre son histoire digne de foi, et montrer qu'il ne s'est porté à l'écrire que par l'effet d'une impulsion d'en-haut. Je sais, dit-il, je sais que les choses que Jean a écrites, sont véritables : Que si bien des gens n'y croient point, voici une preuve qui doit les convaincre. Laquelle? Ce que je dis ensuite.

" Jésus a fait encore beaucoup de choses, et si on les rapportait en détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu'on en écrirait (25) ". De là, il résulté évidemment que je n'ai point écrit par flatterie. Moi qui, dans un sujet riche et abondant, où il y a une multitude de choses à dire, n'en rapporte même pas autant que ceux qui ont écrit les premiers, et omets la plupart des événements pour raconter de préférence comment les Juifs ont dressé des embûches à Jésus, lui ont jeté des pierres, l'ont haï, chargé d'injures et d'outrages, appelé possédé du démon et séducteur: moi, dis-je, qui ai publié toutes ces choses, je ne puis être accusé d'avoir écrit mon histoire par flatterie. En effet, pour être historien complaisant, il aurait fallu s'y prendre tout autrement; à savoir : cacher tous les sujets de honte et ne rapporter que les faits illustres et glorieux. L'évangéliste ayant donc écrit ce qu'il savait sûrement et exactement, ne refuse et ne craint pas de produire aussi son témoignage, comme pour nous inviter à vérifier en détail tout ce qu'il raconte. C'est notre coutume , à nous aussi , d'appuyer de notre témoignage une assertion dont nous sommes parfaitement sûrs. Or, si nous en lisons de la sorte, à plus forte raison saint Jean a-t-il pu le faire de même, lui qui écrivait par l'inspiration du Saint-Esprit, et c'est ce qu'ont fait aussi les autres apôtres lorsqu'ils prêchaient , disant : " Nous sommes nous-mêmes les témoins de ce que nous vous disons, et le Saint-Esprit que Dieu a donné à tous ceux qui lui obéissent l'est aussi" (Act. V, 32) avec nous. Saint Jean, dis-je, a pu donner son témoignage, lui qui était présent à tout, qui n'avait point quitté Jésus, même sur la croix , et à qui le divin Sauveur avait recommandé sa mère. Toutes ces choses sont autant de marques de l'amour de Jésus pour son disciple, et des témoignages sûrs de l'exacte connaissance qu'avait celui-ci de tout ce qu'il a écrit.

Que si cet évangéliste attribue à Jésus de si nombreux miracles, n'en soyez pas surpris, mais, pensant à l'ineffable vertu de celui qui les opérait, recevez avec foi ce que dit l'historien sacré. Et certes, autant il nous est facile de parler, autant et beaucoup plus encore il était facile à Jésus de faire ce qu'il voulait, car il n'avait qu'à vouloir, et l'effet aussitôt suivait sa volonté (1).

3. Méditons donc, mes chers frères, méditons soigneusement ces divines paroles; ne cessons point d'en faire notre étude, travaillons à en acquérir l'intelligence. Le fréquent usage que nous en ferons ne sera point perdu pour nous; par là, nous pourrons corriger nos moeurs, purifier notre vie, et arracher les épines qui étouffent la divine semence. Car ce sont de vraies épines que le péché et les sollicitudes de ce siècle, qui sont si stériles et si douloureuses. Et comme les épines, par quelque côté qu'on les prenne, piquent celui qui les saisit; de même les choses de ce siècle, de quelque manière qu'on y touche , nuisent et font du tort à celui qui les prend et les serre

1. Dieu dit que la lumière soit faite, et la lumière fut faite, etc. il a parlé, et ces choses ont été faites ; il a commandé, et elles ont été créées.

Il appelle ce qui n'est point, comme ce qui est.

556 dans ses mains. Mais il n'en est pas ainsi des biens spirituels: semblables à une pierre précieuse, de quelque côté qu'on les tourne et qu’on les regarde, ils réjouissent la vue.

Donnons-en un exemple : quelqu'un a fait l'aumône, non-seulement il s'entretient de l'espérance des biens futurs, mais encore jouit des biens de cette vie, toujours plein de confiance et d'assurance dans toutes ses actions. Les mauvais désirs de la concupiscence ont perdu tout empire sur lui : avant même d'être mis en possession du royaume éternel, dès ce monde il recueille le fruit de son aumône, dans le bien qu'on dit de lui, dans les louanges qu'on lui donne, et surtout dans le bon témoignage que lui rend sa propre conscience. Et il en est ainsi de toutes les autres bonnes oeuvres; au contraire, les mauvaises, avant de nous précipiter dans l'enfer, font le supplice de notre conscience. Si, lorsque vous avez péché, vous pensez à l'avenir, encore que personne ne punisse votre faute, vous êtes dans des alarmes et des frayeurs perpétuelles; si vous pensez au présent, vous ne voyez que des ennemis: mille soupçons vous agitent, vous vivez dans la défiance, et vous n'osez plus regarder en face ceux qui vous ont fait du mal : que dis-je? ceux mêmes qui ne vous en ont pas fait. Vous n'avez pas tant de plaisir à voir les hommes que de chagrin et de peine : au dedans, les reproches et les cris de la conscience ; au dehors, les hommes qui vous condamnent : la colère d'un Dieu, un enfer ouvert, prêt à vous engloutir : ces pensées ne vous laissent aucun repos.

Oui, c'est un lourd, un lourd et incommode fardeau que le péché : le plomb même est moins fatigant à porter. Celui que sa conscience accuse, quelque endurci qu'il soit, ne peut pas même lever les yeux. Ainsi Achab, ce prince impie (III Rois, XXI, 27), pour avoir senti l’amertume et le poids du crime, marchait la tête baissée, extrêmement contrit et humilié; voilà pourquoi il se couvrait d'un sac et versait des torrents de larmes. Si nous faisons de même, si nous pleurons comme lui, comme Zachée nous nous dépouillerons de nos injustices et de nos péchés, nous en obtiendrons le pardon. Comme c'est en vain qu'on applique des remèdes aux tumeurs et aux fistules, si l'on n'arrête l'épanchement de l'humeur, qui cause la plaie et l'augmente tous les jours; nous, de même, si nous n'écartons pas nos mains de l'avarice, si nous n'arrêtons pas le cours de cette cruelle maladie, quand bien même nous ferions l'aumône, tous nos efforts demeureront inutiles : parce que l'avarice étouffe et détruit tout le bien que l'aumône a produit, et fait à l'âme une blessure plus grande et plus dangereuse que la première.

Mettons fin d'abord à nos rapines, et alors nous ferons l'aumône. Si nous nous jetons nous-mêmes dans les précipices , comment pourrons-nous ensuite nous en tirer? Si nous sommes sur le point de tomber, et que d'un côté quelqu'un nous retienne (telle est la vertu de l'aumône), tandis qu'un autre bras nous entraînera dans l'abîme, quelle sera l'issue de ce combat? Que nous serons déchirés et mis en pièces. Pour éviter un pareil malheur, et de peur que le poids de l'avarice, en nous entraînant dans le gouffre, ne réduise l'aumône à nous abandonner, déchargeons-nous de tout ce qui nous peut embarrasser, afin que, parvenus à la perfection par les bonnes oeuvres et la fuite du mal, nous obtenions les biens éternels, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père et le Saint-Esprit , appartiennent la gloire, l'honneur, l'empire, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

FIN DU COMMENTAIRE SUR L'éVANGILE DE SAINT JEAN.

AVERTISSEMENT.

Dans ces Homélies, le Saint prend une autre route que celle qu'il avait tenue dans l'explication de l'Evangile de saint Matthieu. Il rapporte les versets de son texte, et s'arrête principalement sur ceux que les hérétiques détournaient du vrai sens, qu'ils appliquaient favorablement à leurs erreurs, et qu'ils objectaient aux catholiques. Le Saint prémunit et fortifie son auditeur contre leurs arguments et leurs sophismes : et c'est là son intention principale, c'est à quoi il tend, à quoi il s'applique plus fortement.

Il veut former le soldat chrétien, qu'il voit tous les jours aux mains avec les hérétiques, il lui fournit des armes et le met en état de repousser les traits de son adversaire. C'est aussi ce que le lecteur ne doit point perdre de vue dans la lecture de la plupart de ces Homélies, afin de n'en pas perdre le fruit.

Mais ce peu d'attention qu'on lui demande ne le doit pas rebuter. Tous ces discours ne sont pas polémiques, le Saint n'y combat pas toujours les hérétiques seulement, il les attaque et les repousse, lorsqu'il rencontre les passages, qui prouvent et établissent l'égalité et la consubstantialité du Fils, ou ceux dont ils abusaient pour appuyer leurs blasphèmes. Lorsqu'il ne s'y agit point de la divinité, ni de la consubstantialité du Fils, il explique en peu de mots la lettre de son .texte, et ensuite il finit par une exhortation morale, pathétique, et toujours très-éloquente.

Nous avons quatre-vingt-huit Homélies de saint Chrysostome sur l'Evangile de saint Jean. Mais, dit le savant éditeur, comme il y avait beaucoup d'Ariens et d'Anoméens dans Antioche et à Constantinople, il n'est pas facile de découvrir dans laquelle de ces deux villes le Saint les a prêchées.

Toutefois, par un endroit de la septième Homélie, sur la première Epître aux Corinthiens , il fait voir et prouve assez vraisemblablement que c'est à Antioche que le saint Docteur les a prononcées. Le Saint y renvoie ses auditeurs à la cinquantième Homélie sur saint Jean. Il est donc certain et indubitable qu'il les a prononcées dans Antioche, les ayant prêchées avant les Homélies qu'il a faites sur la première et la deuxième épître aux Corinthiens.

Le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon se propose ensuite trois questions : 1 En quel temps saint Chrysostome a prêché ces Homélies. — 2 Pourquoi il les a prononcées dès le matin , au point du jour. — 3 Quels auditeurs il avait.

A la première question, il répond qu'elle n'est pas facile à résoudre, et qu'il est même impossible d'assigner l'année. Saint Chrysostome fut, fait prêtre l'an 386. Il prêcha ensuite ses Homélies sur saint Matthieu, qui sont au nombre de 90, des panégyriques, et sur d'autres sujets : il a donc pu commencer à prêcher celles-ci vers l'an 390, et les finir en 394 ou 395, et prêcher les 74 Homélies sur la première et la deuxième Epître aux Corinthiens dans les années suivantes et jusqu'au commencement de l'an 398, qu'il fut malgré lui arraché d'Antioche, amené à Constantinople, et ordonné évêque de cette ville impériale.

91 Sur la seconde, pourquoi le Saint prêchait au point du jour, le savant Editeur conjecture que c'était pour ne pas interrompre la suite des autres Sermons qu'il prêchait pendant le cours de l'année et où assistaient généralement tous,les catholiques de tout âge, de tout sexe, et de toutes conditions.

D'où il suit, pour répondre à la troisième question, qu'il ne se trouvait à ces Sermons du matin que des hommes et des femmes, qui, ayant plus de zèle, de ferveur. et d'esprit, étaient aussi plus en état de profiter des instructions du saint Docteur, et plus capables de combattre ensuite contre les hérétiques et de réfuter les arguments que ces hommes, qui fuyaient la lumière, tiraient principalement de plusieurs passages de saint Jean, qu'ils n'entendaient point, et;qu'ils détournaient à leurs sens dépravés.

Saint Chrysostome avait deux emplois : l'un d'instruire tous les catholiques dans la piété, dans la vertu, et contre toutes sortes de vices, et il le faisait avec beaucoup de force, de courage et d'assiduité, prêchant souvent, malgré la faiblesse et la délicatesse de sa santé, jusqu'à deux ou trois fois la semaine; l'autre, d'armer les fidèles contre les assauts des hérétiques, qui se trouvaient alors en foule parmi eux, et de les mettre en état de répondre aux discours qu'ils semaient dans les entretiens familiers, et aux arguments qu'ils prétendaient tirer de plusieurs textes de l'évangile de saint Jean, comme on le verra dans ces Homélies. Les Anoméens sont les hérétiques que saint Jean Chrysostome combat plus particulièrement dans ces discours. Il les a vivement poursuivis pendant tout le temps qu'il a rempli le ministère de la prédication, et à Antioche, presque aussitôt que; Flavien, son évêque, l'eût élevé au sacerdoce, et à Constantinople, lorsqu'il fut mis sur le siège patriarcal,de cette ville. A Antioche, il les attaqua dès la première année qu'il commença à prêcher, il y fit même douze Sermons où il les réfute excellemment; il repousse leurs traits avec beaucoup de vigueur, et fournit de très-puissants arguments contre eux. Mais toutefois dans ses premiers discours il ne les attaque pas avec la même force , ni de la même manière qu'il le fit dans la suite, parce qu'il en voyait venir plusieurs a ses Sermons et l'écouter avec plaisir; parce qu'ainsi qu'il le dit lui-même, il ne voulait pas " chasser le gibier ", et qu'il désirait de les attirer et de les gagner par la douceur, et par l'évidence dés raisonnements"et des preuves. Dans la suite, les Anoméens l'ayant eux-mêmes engagé d'entrer en lice; il attaqua vivement leurs erreurs, et néanmoins toujours honnêtement et charitablement; ne voulant point blesser ou terrasser ses ennemis, mais au contraire les relever de leur chute.

Quoique saint Chrysostome réfutât;les Anoméens avec des termes d'amitié. et de bonté, il ne laissait pourtant pas de les pousser vigoureusement, et certes, c'est avec raison et avec justice : car ces hérétiques s'attribuaient la science de toutes choses. Et ce qui surprend davantage, c'est qu'ils disaient qu'ils connaissaient Dieu, comme Dieu se connaissait lui-mëme. Ces hérétiques se vantant donc d'avoir ure si haute et si sublime connaissance, il n'est point étonnant qu'ils aient eu la témérité de sonder les profondeurs de Dieu, et l'audace d'examiner sa substance, d'agiter tant dé questions sur la Divinité, et de les proposer à tous les catholiques qu'ils rencontraient, même dans les places publiques: Si quelqu'un les reprenait de cette extrême insolence, ils lui répliquaient: " Quoi ! vous ne connaissez pas ce que vous adorez" ? Ils rebattaient continuellement ces paroles, et aux oreilles de tout le monde: " Le Fils n'est point consubstantiel à son Père : il est une créature, il n'a pas un pouvoir égal à celui de son Père, il ne juge pas avec la même autorité :celui qui prie son Père, ne peut point être égal à son Père ". Ils ajoutaient encore : " Le Fils n'est pas semblable au Père " ; d'où ils furent appelés ANOMéENS, c'est-à-dire, DISSEMBLABLES. Comme donc ces hérétiques étaient fort opiniâtres, grands parleurs, et qu'ils disputaient continuellement contre des catholiques, le Saint ne cesse point de les combattre dans les Homélies qu'il a prêchées à Antioche et à Constantinople. Et comme ils tiraient leurs arguments et leurs preuves de plusieurs textes de saint Jean, expliqués à leur manière , et accommodés à leur sens, c'est aussi dans ces Homélies que saint Chrysostome les attaque et les presse plus fortement. Le lecteur ne sera sans doute pas fâché de trouver ici leurs principaux arguments avec les réponses du saint Docteur, après que nous lui, aurons donné une idée succincte de l'origine et du progrès de leur hérésie.

En effet, il est nécessaire de connaître ces hommes que le Saint combat si souvent : Sans cette connaissance on ne peut même lire avec goût et avec fruit un grand nombre de ses Homélies. Haut du document Origine et progrès de l'hérésie des Ariens et des Anoméens.

Arius répandit son exécrable hérésie dans l'église de Jésus-Christ vers l'an 320. Il eut beaucoup de disciples et de sectateurs, il jeta le trouble partout, presque toutes les églises du monde en t'ureut ébranlées. Les principaux chefs et articles de l'hérésie d'Arius et des Ariens sont .quo çi Dieu n'avait pas " toujours été Père ", que " le Fils n'avait pas toujours été " ; qu' " il y avait eu un temps auquel il [91] n'était point "; qu' " il n'était point avant qu'il fût né "; qu' " il avait été fait dans le temps et tiré du néant" ; qu' " il n'était pas proprement de la nature, ou de la substance du Père " ; qu' " il était une créature parfaite, mais non pas comme une autre des créatures" ; qu' " il n'était pas vrai Dieu , mais Dieu par participation ";.qu' " il n'était pas éternel, mais qu'il avait été créé avant le temps et les siècles "; que " le Fils ne connaissait pas et ne voyait pas parfaitement le Père ". Ils eurent même l'impiété de dire que " le Fils n'était pas l'unique et le véritable Verbe ", et qu' " il n'était le Verbe que de nom " ; qu' " il n'était la Sagesse que de nom seulement " ; que " c'était par grâce qu'il était Fils, le " premier-né des créatures "

; que " le Verbe était muable " ; et qu' " il y avait plusieurs. Verbes ".

Arius lui-même disait que le Verbe qui était en Dieu était différent de celui dont saint Jean disait " Au commencement était le Verbe ". Car dans cette impie doctrine, les Ariens n'étaient pas tous d'accord entre eux ; souvent l'un enseignait le contraire de ce que disait l'autre : et comment auraient-ils été d'accord entre eux, puisqu'ils ne l'étaient pas toujours avec eux-mêmes ? Tant il est vrai que l'erreur est peu stable et peu ferme ! Il s'en trouvait encore parmi eux qui soutenaient que le Fils n'était point semblable à son Père. Sur ce dogme il se forma différents partis : les uns excluant absolument toute ressemblance, les autres en admettant une, et même de substance. Ceux qui niaient que le Fils était " Homoousios ", consubstantiel, et qui le disaient " Homoiousios ", semblable en substance, firent une secte particulière, et étant différents en quelque chose des purs Ariens, ils furent appelés " Semi-Ariens ". Ces " Demi-Ariens " se partagèrent aussi en diverses sectes : car quelques-uns d'eux enseignaient que le Fils était semblable au Père en substance, par une ressemblance imparfaite, telle que peut être celle de la créature au Créateur, de l'image à l'original. Cette image , cette ressemblance qui est hors de Dieu, disaient-ils, c'est Dieu qui l'a faite ; et elle est semblable à la substance de Dieu, autant qu'une chose créée hors de Dieu peut être semblable à la substance de Dieu. Et ceux-ci ne différaient des purs Ariens que de nom et de parole. En effet, les Ariens, recevant l'Evangile, ne pouvaient s'empêcher de reconnaître une ressemblance imparfaite entre les créatures et le Créateur, puisqu'il est dit dans l'Evangile : " Afin que vous soyez semblable à votre Père, etc. "

Mais d'autres Semi-Ariens, dont Basile, évêque d'Ancyre, était le chef, expliquaient cette ressemblance de substance d'une manière toute différente; car ils admettaient dans le Père et le Fils une entière ressemblance de substance. Mais toutefois ils rejetaient " l'Homoousion ", ou la consubstantialité du Père et du Fils; et pour plusieurs raisons que rapporte et réfute en même temps saint Athanase " dans son Livre des Synodes, p. 764 ". Ce Père ajoute " dans ce même Livre, p. 757 " que ces Demi-Ariens, dont nous parlons, rejetaient le mot : " Homoousion ", parce qu'il avait été proscrit dans le concile d'Antioche , on Paul de Samosate fut condamné, quoique ce ne fùt pas dans le même sens que le concile de Nicée le reçut depuis, et le mit dans sa profession de foi: ce qui se prouve évidemment par les propres paroles de Denis d'Alexandrie qui avait assisté et souscrit au concile d'Antioche. Cet évêque ayant été accusé devant Denis, évêque de Rome, de ne se point servir dans ses sermons de " l'Homoousion ", répondit qu'il le recevait et le regardait comme tout à fait catholique ; mais qu'il s'abstenait alors de s'en servir, parce qu'il avait affaire aux Sabelliens qui en abusaient, l'employant pour confondre les trois Personnes en une seule, et, détruisant la Trinité par le terme même de " Consubstantialité ".

Ces Semi-Ariens, plus doux et plus mitigés, rejetaient le mot : " Homoousion ", et lui substituaient celui de " Homoiousion ", qu'ils expliquaient dans un sens tout à fait catholique, ne différant que dans les termes et les expressions. Car ils admettaient une parfaite ressemblance de substance entre le Père et le Fils,et ils confessaient que le Fils était égal au Père ; quoique le mot:"

Homoiousios ", semblable, exprime en soi quelque chose d'impie. En effet, si le Fils est semblable à son Père par sa substance, s'il est véritablement Dieu, comme ils l'avouaient, il ne peut point être d'une autre substance, d'une substance différente : oit ne peut pas dire qu'une chose qui est une et la même, soit seulement semblable. Mais si le Père et le Fils sont de différente substance, si le Père est Dieu, si le Fils est aussi Dieu, il y aura donc deux Dieux; car la substance de Dieu est Dieu même. Ainsi le Fils, semblable au Père par sa substance, sera Dieu semblable à Dieu; il y aura donc deux Dieux. Mais les Semi-Ariens, dont nous parlons, ne recevaient pas cette conséquence, quoiqu'elle parût naturellement suivre de l' " Homoiousios ". Certainement dans l'explication ils s'approchaient du sens catholique, mais ils avaient tort d'introduire ce terme, et aussi ils étaient blâmables de ne recevoir pas le mot d' " Homoousion ", de consubstantiel, que le saint concile de Nicée avait introduit et appliqué à cette signification. Néanmoins saint Athanase, cette grande lumière de l'Eglise, ne veut pas qu'on les traite d'ennemis, ou d'hérétiques, comme on le peut voir " dans son Livre des Synodes, p. 755 ". Il s'ensuit donc de ce que nous venons [96] d'exposer que ces Demi-Ariens ne différaient des catholiques que dans les paroles et dans les expressions, et qu'ils étaient au fond de même sentiment. Aussi saint Athanase ne faisait pas difficulté de dire qu'il espérait que bientôt ils se réuniraient tout à fait à l'Eglise , et par l'unité de foi , et par l'unité d'expressions et de langage, usant de la même formule de foi. Et c'est ce qui arriva dans la suite, etc.

Comme donc ces Semi-Ariens étaient au fond réellement d'accord avec les catholiques, de même aussi les autres Semi-Ariens qui enseignaient que le Fils avait été tiré et fait du néant, et qu'il n'était point coéternel au Père, encore qu'ils le disent " Homoiousion ", c'est-à-dire, semblable au Père en substance, étaient peu ou point du tout différents des Ariens, et de ceux qui soutenaient que le Fils était " Anomoion ", c'est-à-dire, dissemblable au Père: c'est pourquoi ces Semi-Ariens ne furent pas longtemps séparés des Ariens et des Anoméens, et ils furent enfin presque tous appelés "

Anoméens ", comme je le crois, dit le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon, que nous suivons dans cette histoire des Ariens et de leurs sectateurs.

Les historiens rapportent qu'Aétius fut l'auteur et le chef de ces nouveaux Anoméens qui s'élevèrent alors : cet Aétius que son impiété fit surnommer ATHéE.

Ils commencèrent à 'troubler l'Eglise dès le temps de saint Athanase, disant que le Fils était tout à fait dissemblable au Père; en quoi ils s'accordaient parfaitement avec Arius et avec les Ariens. Car dès lors qu'ils tenaient que le Fils était créé et fait du néant, il s'ensuivait sûrement de leur impie doctrine, qu'il y avait autant de différence entre le Père et le Fils, qu'il y en a entre le Créateur et la créature; et qu'y ayant une distance immense entre le Créateur et la créature, il y en avait une de même entre le Père et le Fils. Ils disaient donc le Christ " Anomoion ", dissemblable, d'où ils furent appelés " Anoméens ".

Saint Chrysostome, ayant commencé à prêcher l'an 386, trouva la ville d'Antioche entièrement inondée et infectée de ces abominables Anoméens : ce qui l'engagea à composer contre eux les douze Homélies de " l'incompréhensibilité de Dieu "; et dès cette année et dans les suivantes il les réfuta par des preuves et des raisonnements également pleins de feu, de force et d'éloquence. Car ces Anoméens embrassaient tous les dogmes des Ariens, et les soutenaient, y ajoutant encore beaucoup d'autres blasphèmes et d'autres impertinences, que le saint Docteur leur reproche à tous moments. Ils se vantaient insolemment d'une science universelle, comme nous l'avons déjà remarqué, et de connaître Dieu aussi parfaitement que Dieu se tonnait lui-même : pouvait-on rien entendre de plus absurde et de plus insensé! Mais c'en est assez et même trop. Car nous déclarons, avec le pieux auteur des Mémoires sur l'histoire Ecclésiastique (1), que c'est avec horreur et avec regret que nous osons écrire ces blasphèmes, qui ont fait frémir tous les saints évêques dans le concile de Nicée. Et. nous pouvons dire, avec saint Athanase, que c'est la seule nécessité de notre sujet qui nous empêche de les supprimer. Quoique dans ses discours le Saint ne cesse point d'attaquer les Anoméens, qu'il nomme rarement par leur nom d'Anoméens, toutefois il ne cite et ne réfute jamais plus particulièrement leurs arguments, que " dans ces Homélies sur l'Evangile de saint Jean ". C'est pourquoi, pour en faciliter la lecture et en donner une plus claire intelligence, il est à propos d'exposer ici au moins une partie des textes sur lesquels ils prétendaient s'appuyer et établir leurs dogmes impies.

Preuves et arguments des Anoméens. — Réponses et réfutations de saint Chrysostome.

Il parait que les Anoméens, qui sont sortis des Ariens, se distinguaient particulièrement d'eux, et se caractérisaient par l'impertinente vanité dé s'attribuer une science universelle, et d'assurer qu'ils connaissaient Dieu aussi parfaitement que Dieu les connaissait eux-mêmes, et qu'il se connaissait lui-même : ce qui était également fou et impie. Enflés de cette science imaginaire, ils se croyaient forts, et partout ils attaquaient hardiment les catholiques, qui les réfutaient principalement. par l'Evangile de saint Jean, et tiraient de ce divin arsenal les traits dont ils se servaient pour les repousser et les abattre : les Anoméens en tiraient aussi du même Evangile pour les écarter et les détourner. Ces impies étaient extrêmement chagrins et piqués de ce qu'on renversait leurs dogmes par ces paroles du sublime Théologien : LE VERBE éTAIT DIEU : MON PèRE ET MOI NOUS SOMMES UNE MêME CHOSE : JE SUIS DANS MON PèRE, ET MON PèRE EST EN MOI : AFIN QUE TOUS HONORENT LE PèRE, COMME ILS HONORENT LE FILS: COMME MON PèRE ME CONNAIT, JE CONNAIS MON PèRE : CELUI QUI ME VOIT, VOIT MON PèRE: SI VOUS M'AVIEZ CONNU, VOUS AURIEZ AUSSI CONNU MON PèRE ; et par d'autres semblables, par lesquels Jésus-Christ déclare qu'il est un avec son Père, de la même substance, égal à lui, et vrai Dieu. Ces hérétiques donc, pour se défendre, tâchaient de tirer aussi des preuves et des arguments du même texte de saint Jean,

1. Tillemont

97 et ils opposaient aux catholiques ces paroles : " Au commencement était le Verbe " ; ces paroles, disaient-ils, ne marquent point l'éternité du Fils, puisqu'il est dit aussi des choses créées : " Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre ". Donc, ajoutaient-ils , c'est vainement qu'on se sert de ce mot : " Au commencement ", pour prouver l'éternité du Fils. Saint Chrysostome réplique fort au long à ce sophisme, mais en des termes proportionnés à la; portée de ses auditeurs. Pour expliquer, dit-il, ces paroles : " Au commencement était le Verbe ", il ne faut pas aller bien loin chercher des témoignages, il n'y a qu'à y joindre ce peu de paroles qui suivent immédiatement : ET LE VERBE éTAIT AVEC DIEU, ET LE VERBE éTAIT DIEU ". Ce mot " était avec Dieu " signifie " était dans Dieu ". Or tout ce qui est dans Dieu est certainement éternel. Mais que le Verbe soit dans Dieu, le Fils le déclare lui-même en disant : JE SUIS DANS MON PèRE, ET MON PèRE EST EN MOI. Je suis dans mon Père et mon Père est aussi en moi, cette parole démontre clairement et invinciblement l'unité, l'égalité, et par conséquent l'éternité du Fils.

Nous passons les autres arguments des Anoméens : on les trouvera bien détaillés " dans les Homélies III, IV et V ".

Nous y renvoyons le lecteur, pour ne pas tomber dans des redites, et n'être pas trop longs. Saint Chrysostome n'attaque pas seulement les Anoméens, mais souvent aussi Paul de Samosate, les Sabelliens, les Marcionites, les Manichéens, et les Docètes, ou " Apparens", qui prétendaient que l'Incarnation n'était qu'une illusion et un fantôme ;

c'est-à-dire que Jésus-Christ n'était né, n'était mort, et n'était ressuscité qu'en apparence.. Cette hérésie , qui s'était élevée dans l'Eglise dès les premiers siècles, vivait encore au temps de saint Chrysostome, comme il le témoigne dans la onzième Homélie.

Le Saint prémunit souvent ses auditeurs, et leur prête des armes contre les plus anciens hérétiques, dont les sectateurs s'étaient conservés jusqu'à son siècle, parce qu'ils étaient continuellement aux prises avec les catholiques, et ne cessaient point de les attaquer. Les catholiques n'avaient pas seulement alors à combattre contre les hérétiques : ils avaient aussi à se défendre des Gentils, dont le nombre était encore fort grand. On verra que le Saint les dresse à ces sortes de combats ".dans l'Homélie dix-septième ". Mais quoiqu'en bien des endroits il attaque les Gentils et les anciens hérétiques, il s'attache pourtant davantage à repousser les Anoméens, et il a grand soin de réfuter leurs objections, et d'enseigner à ses auditeurs la manière d'y répondre. Quelquefois aussi il relève leur arrogance et leur folie, comme " dans l'Homélie seizième ", où il les apostrophe en ces termes: " Jean-Baptiste se déclare indigne de dénouer les courroies des souliers de Jésus-Christ; et les ennemis de la vérité ont l'insolence et la folie de se vanter de le connaître aussi parfaitement qu'il se connaît lui-même ! est-il rien de plus détestable que cette manie? Est-il rien de plus furieux que cette arrogance? " Dans ces Homélies sur saint Jean, le saint docteur combat donc les Anoméens plus vivement et plus fortement que les autres hérétiques, parce qu'ils étaient les plus puissants en nombre et en arrogance, les plus effrontés et les plus hardis à attaquer continuellement les catholiques; et que tous les passages qu'ils trouvaient, où Jésus-Christ pour s'abaisser, pour prouver son incarnation et son humanité, parlait et s'énonçait en des termes simples et populaires, humbles et modestes, ils les détournaient à leur sens, et s'en servaient tant pour battre les fidèles, que pour appuyer et soutenir leurs impiétés et leurs blasphèmes.

Nous en pourrions produire bien des exemples, mais nous Dons bornons à un seul. Il sera facile au lecteur de remarquer les autres. " Il est certain ", dit le saint Docteur aux Anoméens, " que Jésus-Christ a souvent parlé comme homme, et voilà les expressions que vous saisissez et que vous n'entendez point. Mais il n'est pas moins certain qu'il a très-souvent parlé comme " Dieu; et voilà ce que vous ne voulez point entendre et sur quoi vous faites la sourde oreille. Jésus" Christ vous déclare manifestement son égalité et sa divinité , quand il dit : MON PèRE ET MOI NOUS SOMMES UNE MêME CHOSE : JE SUIS DANS MON PèRE, ET MON PèRE EST EN MOI ", etc.

C'est à cause que Jésus-Christ se faisait égal à Dieu, continue-t-il encore, et qu'il se déclarait Dieu, que les Juifs lui faisaient des reproches, qu'ils s'élevaient contre lui, qu'ils le persécutaient, et voulaient même le faire mourir, " parce que non-seulement il ne gardait point le sabbat, mais aussi parce qu'il disait que Dieu était son Père , se faisant égal à Dieu ". A cette preuve si éclatante et si lumineuse les Anoméens répondaient que Jésus-Christ ne se faisait point égal à Dieu, mais que seulement les Juifs le croyaient et l'en soupçonnaient. Sur quoi saint Chrysostome s'élève, et repoussant ses adversaires jusqu'au pied du mur, il ne leur laisse aucune échappatoire. Vous avouez, leur dit-il, que les Juifs ont cru que Jésus-Christ se faisait égal à Dieu : vous ne pouvez nier qu'il n'ait dit bien des choses qui les jetaient dans ce soupçon et dans cette opinion, comme quand il dit : " Mon Père et moi, nous sommes une même chose : Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi : Celui qui me voit, voit mon Père, etc. " Et beaucoup d'autres choses qui non-seulement donnaient lieu aux Juifs, mais encore à tous ceux qui les entendaient, de penser qu'il se faisait égal à Dieu le Père, et qu'il se [98] montrait véritablement Dieu : donc s'il n'eût pas été égal à son Père, s'il n'eût pas été véritablement Dieu, étant pieux, saint et juste, comme vous le reconnaissez et le confessez, aurait-il pu laisser les Juifs dates leur erreur, leur laisser croire qu'il se faisait égal à Dieu le Père, et qu'il se disait Dieu? Non. certes, s'il n'était pas un fourbe et un imposteur, ce qui est horrible à dire, il ne pouvait pas s'empêcher de leur découvrir leur erreur, et de leur déclarer ce qu'il était. Et toutefois, il fait le contraire : il insiste continuellement là-dessus, il leur confirme son égalité avec son Père, par de nouvelles paroles et de nouveaux témoignages ; et il leur marque sa puissance et sa divinité par des prodiges et des miracles toujours plus évidents.

Il est vrai que dans ces mêmes paroles et ces mêmes oeuvres qui prouvent sa divinité, son égalité avec son Père et sa consubstantialité, Jésus-Christ mêle beaucoup de choses tout humaines et tout ordinaires : mais c'est parce qu'il parlait souvent comme homme ; c'est parce qu'il voulait donner aux hommes un modèle de modestie et d'humilité, et être lui-même ce modèle;

c'est aussi parce que, les Juifs étant méchants, le baissant, ne cherchant que l'occasion de le surprendre et de l'accuser, et ne pouvant souffrir la doctrine de la divinité et de la consubstantialité, il voulait peu à peu les adoucir, les attirer, les faire entrer dans leur devoir et les convertir. Mais néanmoins, nulle part, ni jamais, il n'a rétracté aucune des paroles qu'il avait dites, pour montrer son égalité avec son Père et sa consubstantialité. Et même, s'il mêle quelquefois dans son discours quelques paroles peu relevées et communes, il y en joint aussitôt d'autres qui prouvent et démontrent qu'il est véritablement Dieu , et consubstantiel à son Père.

C'est pourquoi il faut lire l'évangile de saint Jean avec beaucoup d'attention et de prudence, pour ne point se heurter contre les pierres d'achoppement qu'on y rencontre, et ne. pas tomber dans les. précipices. Ce qui est arrivé est une preuve que ce chemin en est bordé de tous côtés, mais pour ceux qui se confient en leur propre sens, et qui ne s'attachent point à l'église de Dieu. Sabellius, uniquement attentif à ces paroles par lesquelles Jésus-Christ montre son égalité avec son Père et sa consubstantialité, a ôté la distinction des personnes pour avoir mal entendu la consubstantialité, et a dit que le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit n'étaient qu'une seule et même personne :

Arius, ayant trouvé une pierre d'achoppement dans les paroles tout humaines de Jésus-Christ, est tombé dans une autre impiété, en enseignant que la substance du Père est différente de la substance du Fils, et que celle-ci lui est inférieure. C'est ainsi que doivent toujours craindre de faire naufrage en la foi, tous ceux qui abandonnent la grosse ancre, ou qui s'écartent de la doctrine et des décisions de l'église.

Ces pierres d'achoppement ne se rencontrent pas seulement dans l'écriture, il s'en trouve aussi dans les Pères : dans saint Chrysostome, il s'en trouve. Le Saint dit, ou plutôt il parait dire dans quelques-unes de ses Homélies que " Dieu ne nous prévient point ". Si nous nous arrêtons à l'écorce de ces sortes d'expressions, nous sommes Pélagiens : " Il est de foi que Dieu nous a aimés le premier ", que " la vocation à la foi est purement gratuite ", qu' " il nous prévient de sa grâce par sa sainte miséricorde ", que " sans les mérites du divin Sauveur nous serions tous demeurés dans le péché et morts ennemis de Dieu, etc. "Pour ne se heurter et ne se briser pas contre ces pierres d'achoppement, le vrai secret est de lire toujours avec attention et avec prudence, de s'assurer d'abord de la doctrine de l'auteur, de voir en quel siècle, en quel temps, contre qui il a écrit, quelles hérésies déchiraient alors l'église, et d'examiner enfin ce qui précède et ce qui suit. Par exemple, dans l'endroit de saint Chrysostome que nous citons, le Saint ajoute immédiatement et tout de suite : " La grâce ne nous force point "; il parle aux Manichéens, qui ôtaient absolument toute liberté à l'homme, etc. Le saint Docteur veut donc simplement établir contre ces impies, que Dieu ne force et ne nécessite point l'homme, qu'il lui conserve sa liberté;

qu'il lui fait vouloir et faire le bien librement; en un mot, que la grâce ne détruit point le libre arbitre.

Véritablement, l'expression parait d'abord un peu forte; mais, en suivant de près la doctrine du saint Docteur, qui est toujours pure et orthodoxe, en considérant la fureur enragée de ces ennemis de Dieu et de son Eglise . elle reprend sa nature, et on découvre le vrai sentiment de fauteur. C'est à quoi un lecteur sage et judicieux doit toujours faire attention, pour ne se pas laisser entraîner dans les piéges de ceux qui, ou par ignorance, ou par des préjugés et des sentiments de parti, jugent témérairement de la doctrine des plus grandes lumières de l'église, décident en maîtres, lorsqu'ils devraient s'honorer de la qualité de disciples, et condamnent hardiment ceux à qui ils doivent tout leur respect et leur profonde vénération.

Pour finir ce que nous avions à dire sur ces Homélies, nous ne ferons plus que cette seule observation. Comme saint Jean est celui de tous les évangélistes qui a le plus fortement et avec le plus de [99] lumière établi la divinité du Fils, son égalité avec son Père et sa consubstantialité, saint Chrysostome est aussi celui de tous les Pères qui a soutenu et défendu avec plus de feu et plus d'ardeur, et d'une manière plus pleine et plus étendue cette divinité, cette égalité, et cette consubstantialité contre les Ariens, les Anoméens, et les autres ennemis de cette grande et très-importante vérité, soit dans les douze Homélies qu'il a expressément composées contre eux, ou dans plusieurs de celles-ci sur saint Jean. En effet, c'est dans ces discours que brillent davantage son. éloquence et la force de ses raisonnements, qu'il repousse et qu'il terrasse leurs objections et leurs blasphèmes par des réponses et des preuves si vives, si pressantes et si solides, qu'il serait difficile de trouver un autre athlète qu'on lui pût comparer, et qu'il faut nécessairement avouer qu'on les doit regarder comme les plus admirables et les plus excellents que saint Chrysostome ait composés.

En lisant " la LII Homélie ", où le Saint explique " le VIII chapitre de saint Jean ", on sera sans doute surpris de n'y pas trouver l'histoire de la femme adultère. On peut donc demander pourquoi saint Chrysostome l'a omise. Le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon, après nous avoir renvoyé aux auteurs critiques qui ont traité de l'évangile de saint Jean, et nommément à Sixte de Sienne, " Bibli. Lib. " VI, annot. CXCVIII ", nous en donne ces raisons : C'est, dit-il, ou parce que cette histoire ne se trouvait pas dans l'exemplaire du Saint , ou parce que prêchant à un peuple fort enclin et livré même à ce vice, il ne jugeait pas à propos de lui exposer l'histoire de la femme adultère, ou pour quelque sujet que nous ne savons pas. Il ajoute qu'il croit que cette histoire manquait dans les exemplaires de l'église d'Antioche : Il n'est pas à croire, dit-il, que saint Chrysostome l'eût passée à dessein, si on l'avait lue dans cette église. Enfin, il nous fait observer que cette omission n'en diminue point l'autorité, et qu'on la lisait dans tout l'Occident, dans l'Afrique, dans l'église d'Alexandrie, qui était la seconde du monde chrétien, et aussi dans toute la Grèce, si l'on en excepte quelques églises.

Les Homélies de saint Chrysostome se divisent en deux parties ; elles forment en quelque sorte deux discours et comprennent deux sujets : l'un dogmatique, et l'autre moral. Le premier est un commentaire du texte sacré, où le Saint nous explique la doctrine de Jésus-Christ et de l'église; le second est une exhortation familière, instructive, édifiante, toujours vive, pressante et éloquente , où il nous détourne du vice, en nous faisant connaître ce qu'il a d'horrible et d'affreux; où il nous excite à la vertu, en nous représentant combien elle est belle, combien elle est aimable : Quand même, dit-il en plusieurs endroits, quand même il n'y aurait point de récompenses à espérer, il faudrait toujours l'aimer, parce qu'elle est à elle-même sa propre récompense; si on l'aime pour elle-même; on l'aimera toujours, etc.

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