Homélies sur l'évangile de saint Jean

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 15 pages

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Saint Jean Chrysostome

Commentaire sur l'Evangile selon Saint Jean

.COMMENTAIRE SUR

L'éVANGILE SELON SAINT JEAN.

Saint Jean Chrysostome — OEUVRES COMPLèTES — TRADUITES POUR LA PREMIèRE FOIS EN FRANçAIS SOUS LA DIRECTION DE M. JEANNIN

Licencié ès-lettres, professeur de rhétorique au collège de l’Immaculée-Conception de Saint-Dizier, Bar-Le-Duc,

93 à 556,

COMMENTAIRE SUR * L'éVANGILE SELON SAINT JEAN. * AVERTISSEMENT. * Origine et progrès de l'hérésie des Ariens et des Anoméens. * Preuves et arguments des Anoméens. — Réponses et réfutations de saint Chrysostome. * HOMéLIE I. * HOMéLIE II. * AU COMMENCEMENT éTAIT LE VERBE. (VERSET 1.) * HOMéLIE III. * AU COMMENCEMENT éTAIT LE VERBE. (VERSET 1.) * HOMéLIE IV. * AU COMMENCEMENT éTAIT LE VERBE, ET LE VERBE éTAIT DIEU. (VERSET 1.) * HOMéLIE V. * TOUTES CHOSES ONT éTé FAITES PAR LUI, ET SANS LUI RIEN N’A éTé FAIT DE CE QUI A éTé FAIT. (VERSET 3, JUSQU'AU VERSET 6.) * HOMéLIE VI. * UN HOMME A éTé ENVOYé DE DIEU, QUI S'APPELAIT JEAN. (JUSQU'AU VERSET 9.) * HOMéLIE VII. * CELUI-LA éTAIT LA VRAIE LUMIèRE, QUI ILLUMINE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE. (VERSET 9.) * HOMELIE VIII. * CELUI-LA éTAIT LA VRAIE LUMIèRE, QUI ILLUMINE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE. (JUSQU'AU VERSET 9.) * HOMéLIE IX. * IL EST VENU CHEZ. SOI, ET LES SIENS NE L'ONT POINT REçU. (JUSQU'AU VERSET * HOMéLIE X. * IL EST VENU CHEZ SOI, ET LES SIENS NE L'ONT POINT REçU. (JUSQU'AU VERSET, 14.) * HOMéLIE XI. * ET LE VERBE S’EST FAIT CHAIR, ET A DEMEURé PARMI NOUS. (VERSET 14.) * HOMéLIE XII. * ET NOUS AVONS VU SA GLOIRE; SA GLOIRE, DIS-JE, COMME DU FILS UNIQUE DU PERE, éTANT PLEIN DE GRACE ET DE VéRITé. (VERSET 14.) * HOMéLIE XIII. * JEAN REND TéMOIGNAGE DE LUI, ET IL CRIE, EN DISANT : VOICI CELUI DONT JE VOUS DISAIS, CELUI QUI DOIT VENIR APRèS MOI, EST AVANT MOI, PARCE QU'IL EST PLUS ANCIEN QUE MOI. (VERSET 15.) * HOMéLIE XIV. * ET NOUS AVONS TOUS REçU DE SA PLéNITUDE , ET GRACE POUR GRACE. (VERSET 16.) * HOMéLIE XV. * NUL N'A JAMAIS VU DIEU : LE FILS UNIQUE, QUI EST DANS LE SEIN DU PèRE, EST, CELUI QUI EN A DONNé LA CONNAISSANCE. (VERSET 18.) * HOMéLIE XVI. * OR, VOICI LE TéMOIGNAGE QUE RENDIT JEAN, LORSQUE LES JUIFS * ENVOYéRENT DE JéRUSALEM DES PRêTRES ET DES LéVITES POUR LUI DEMANDER : QUI êTES-VOUS ? (CHAP. I, VERS. 19, JUSQU'AU VERS. 28.) * HOMéLIE XVII. * CECI SE PASSA A BéTHANIE, AU DELA DU JOURDAIN, OU JEAN BAPTISAIT. — LE LENDEMAIN JEAN VIT JéSUS QUI VENAIT A LUI, ET IL DIT : VOICI L'AGNEAU DE DIEU, VOICI CELUI QUI ôTE LE PéCHé DU MONDE. VERS. 28, 28, JUSQU'AU VERS. 35 * HOMéLIE XVIII. * LE LENDEMAIN JEAN éTAIT ENCORE LA AVEC DEUX DE SES DISCIPLES. — ET JETANT LA VUE SUR JéSUS QUI MARCHAIT, IL DIT : VOILA L'AGNEAU DE DIEU. — CES DEUX DISCIPLES * L'AYANT ENTENDU PARLER AINSI, SUIVIRENT JéSUS. (VERS. 35, 36, 37.) * HOMéLIE XIX. * ET AYANT TROUVé LE PREMIER SON FRèRE SIMON , IL LUI DIT : NOUS AVONS TROUVé LE MESSIE, C'EST-à- * DIRE LE CHRIST. — ET IL L'AMENA A JéSUS. (VERS. 41, 42.) * HOMéLIE XX. * LE LENDEMAIN JéSUS VOULANT S'EN ALLER EN GALILéE, TROUVA PHILIPPE, ET IL LUI DIT : SUIVEZ-MOI. PHILIPPE éTAIT DE LA VILLE DE BETHZAïDE, D'Où éTAIENT AUSSI ANDRé ET * PIERRE. (VERS. 43, 44, JUSQU'AU VERS. 49.) * HOMéLIE XXI. * NATHANAëL LUI DIT : MAîTRE , VOUS êTES LE FILS DE DIEU, VOUS êTES LE ROI D'ISRAëL. — JéSUS LUI RéPONDIT * : VOUS CROYEZ, PARCE QUE JE VOUS AI DIT QUE JE VOUS AI VU SOUS LE FIGUIER : VOUS VERREZ DE BIEN PLUS GRANDES CHOSES ! (VERS. 49, 50, JUSQU'AU VERS.

4 DU CHAP. II.) *

HOMéLIE XXII. * FEMME, QU'Y A-T-IL DE COMMUN ENTRE VOUS ET MOI ? MON HEURE N'EST PAS ENCORE VENUE. (VERSET 4, JUSQU'AU VERSET 10.) *

AVERTISSEMENT.

Dans ces Homélies, le Saint prend une autre route que celle qu'il avait tenue dans l'explication de l'Evangile de saint Matthieu. Il rapporte les versets de son texte, et s'arrête principalement sur ceux que les hérétiques détournaient du vrai sens, qu'ils appliquaient favorablement à leurs erreurs, et qu'ils objectaient aux catholiques. Le Saint prémunit et fortifie son auditeur contre leurs arguments et leurs sophismes : et c'est là son intention principale, c'est à quoi il tend, à quoi il s'applique plus fortement.

Il veut former le soldat chrétien, qu'il voit tous les jours aux mains avec les hérétiques, il lui fournit des armes et le met en état de repousser les traits de son adversaire. C'est aussi ce que le lecteur ne doit point perdre de vue dans la lecture de la plupart de ces Homélies, afin de n'en pas perdre le fruit.

Mais ce peu d'attention qu'on lui demande ne le doit pas rebuter. Tous ces discours ne sont pas polémiques, le Saint n'y combat pas toujours les hérétiques seulement, il les attaque et les repousse, lorsqu'il rencontre les passages, qui prouvent et établissent l'égalité et la consubstantialité du Fils, ou ceux dont ils abusaient pour appuyer leurs blasphèmes. Lorsqu'il ne s'y agit point de la divinité, ni de la consubstantialité du Fils, il explique en peu de mots la lettre de son .texte, et ensuite il finit par une exhortation morale, pathétique, et toujours très-éloquente.

Nous avons quatre-vingt-huit Homélies de saint Chrysostome sur l'Evangile de saint Jean. Mais, dit le savant éditeur, comme il y avait beaucoup d'Ariens et d'Anoméens dans Antioche et à Constantinople, il n'est pas facile de découvrir dans laquelle de ces deux villes le Saint les a prêchées.

Toutefois, par un endroit de la septième Homélie, sur la première Epître aux Corinthiens , il fait voir et prouve assez vraisemblablement que c'est à Antioche que le saint Docteur les a prononcées. Le Saint y renvoie ses auditeurs à la cinquantième Homélie sur saint Jean. Il est donc certain et indubitable qu'il les a prononcées dans Antioche, les ayant prêchées avant les Homélies qu'il a faites sur la première et la deuxième épître aux Corinthiens.

Le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon se propose ensuite trois questions : 1 En quel temps saint Chrysostome a prêché ces Homélies. — 2 Pourquoi il les a prononcées dès le matin , au point du jour. — 3 Quels auditeurs il avait.

A la première question, il répond qu'elle n'est pas facile à résoudre, et qu'il est même impossible d'assigner l'année. Saint Chrysostome fut, fait prêtre l'an 386. Il prêcha ensuite ses Homélies sur saint Matthieu, qui sont au nombre de 90, des panégyriques, et sur d'autres sujets : il a donc pu commencer à prêcher celles-ci vers l'an 390, et les finir en 394 ou 395, et prêcher les 74 Homélies sur la première et la deuxième Epître aux Corinthiens dans les années suivantes et jusqu'au commencement de l'an 398, qu'il fut malgré lui arraché d'Antioche, amené à Constantinople, et ordonné évêque de cette ville impériale.

91 Sur la seconde, pourquoi le Saint prêchait au point du jour, le savant Editeur conjecture que c'était pour ne pas interrompre la suite des autres Sermons qu'il prêchait pendant le cours de l'année et où assistaient généralement tous,les catholiques de tout âge, de tout sexe, et de toutes conditions.

D'où il suit, pour répondre à la troisième question, qu'il ne se trouvait à ces Sermons du matin que des hommes et des femmes, qui, ayant plus de zèle, de ferveur. et d'esprit, étaient aussi plus en état de profiter des instructions du saint Docteur, et plus capables de combattre ensuite contre les hérétiques et de réfuter les arguments que ces hommes, qui fuyaient la lumière, tiraient principalement de plusieurs passages de saint Jean, qu'ils n'entendaient point, et;qu'ils détournaient à leurs sens dépravés.

Saint Chrysostome avait deux emplois : l'un d'instruire tous les catholiques dans la piété, dans la vertu, et contre toutes sortes de vices, et il le faisait avec beaucoup de force, de courage et d'assiduité, prêchant souvent, malgré la faiblesse et la délicatesse de sa santé, jusqu'à deux ou trois fois la semaine; l'autre, d'armer les fidèles contre les assauts des hérétiques, qui se trouvaient alors en foule parmi eux, et de les mettre en état de répondre aux discours qu'ils semaient dans les entretiens familiers, et aux arguments qu'ils prétendaient tirer de plusieurs textes de l'évangile de saint Jean, comme on le verra dans ces Homélies. Les Anoméens sont les hérétiques que saint Jean Chrysostome combat plus particulièrement dans ces discours. Il les a vivement poursuivis pendant tout le temps qu'il a rempli le ministère de la prédication, et à Antioche, presque aussitôt que; Flavien, son évêque, l'eût élevé au sacerdoce, et à Constantinople, lorsqu'il fut mis sur le siège patriarcal,de cette ville. A Antioche, il les attaqua dès la première année qu'il commença à prêcher, il y fit même douze Sermons où il les réfute excellemment; il repousse leurs traits avec beaucoup de vigueur, et fournit de très-puissants arguments contre eux. Mais toutefois dans ses premiers discours il ne les attaque pas avec la même force , ni de la même manière qu'il le fit dans la suite, parce qu'il en voyait venir plusieurs a ses Sermons et l'écouter avec plaisir; parce qu'ainsi qu'il le dit lui-même, il ne voulait pas " chasser le gibier ", et qu'il désirait de les attirer et de les gagner par la douceur, et par l'évidence dés raisonnements"et des preuves. Dans la suite, les Anoméens l'ayant eux-mêmes engagé d'entrer en lice; il attaqua vivement leurs erreurs, et néanmoins toujours honnêtement et charitablement; ne voulant point blesser ou terrasser ses ennemis, mais au contraire les relever de leur chute.

Quoique saint Chrysostome réfutât;les Anoméens avec des termes d'amitié. et de bonté, il ne laissait pourtant pas de les pousser vigoureusement, et certes, c'est avec raison et avec justice : car ces hérétiques s'attribuaient la science de toutes choses. Et ce qui surprend davantage, c'est qu'ils disaient qu'ils connaissaient Dieu, comme Dieu se connaissait lui-mëme. Ces hérétiques se vantant donc d'avoir ure si haute et si sublime connaissance, il n'est point étonnant qu'ils aient eu la témérité de sonder les profondeurs de Dieu, et l'audace d'examiner sa substance, d'agiter tant dé questions sur la Divinité, et de les proposer à tous les catholiques qu'ils rencontraient, même dans les places publiques: Si quelqu'un les reprenait de cette extrême insolence, ils lui répliquaient: " Quoi ! vous ne connaissez pas ce que vous adorez" ? Ils rebattaient continuellement ces paroles, et aux oreilles de tout le monde: " Le Fils n'est point consubstantiel à son Père : il est une créature, il n'a pas un pouvoir égal à celui de son Père, il ne juge pas avec la même autorité :celui qui prie son Père, ne peut point être égal à son Père ". Ils ajoutaient encore : " Le Fils n'est pas semblable au Père " ; d'où ils furent appelés ANOMéENS, c'est-à-dire, DISSEMBLABLES. Comme donc ces hérétiques étaient fort opiniâtres, grands parleurs, et qu'ils disputaient continuellement contre des catholiques, le Saint ne cesse point de les combattre dans les Homélies qu'il a prêchées à Antioche et à Constantinople. Et comme ils tiraient leurs arguments et leurs preuves de plusieurs textes de saint Jean, expliqués à leur manière , et accommodés à leur sens, c'est aussi dans ces Homélies que saint Chrysostome les attaque et les presse plus fortement. Le lecteur ne sera sans doute pas fâché de trouver ici leurs principaux arguments avec les réponses du saint Docteur, après que nous lui, aurons donné une idée succincte de l'origine et du progrès de leur hérésie.

En effet, il est nécessaire de connaître ces hommes que le Saint combat si souvent : Sans cette connaissance on ne peut même lire avec goût et avec fruit un grand nombre de ses Homélies.

Origine et progrès de l'hérésie des Ariens et des Anoméens.

Arius répandit son exécrable hérésie dans l'église de Jésus-Christ vers l'an 320. Il eut beaucoup de disciples et de sectateurs, il jeta le trouble partout, presque toutes les églises du monde en t'ureut ébranlées. Les principaux chefs et articles de l'hérésie d'Arius et des Ariens sont .quo çi Dieu n'avait pas " toujours été Père ", que " le Fils n'avait pas toujours été " ; qu' " il y avait eu un temps auquel il [91] n'était point "; qu' " il n'était point avant qu'il fût né "; qu' " il avait été fait dans le temps et tiré du néant" ; qu' " il n'était pas proprement de la nature, ou de la substance du Père " ; qu' " il était une créature parfaite, mais non pas comme une autre des créatures" ; qu' " il n'était pas vrai Dieu , mais Dieu par participation ";.qu' " il n'était pas éternel, mais qu'il avait été créé avant le temps et les siècles "; que " le Fils ne connaissait pas et ne voyait pas parfaitement le Père ". Ils eurent même l'impiété de dire que " le Fils n'était pas l'unique et le véritable Verbe ", et qu' " il n'était le Verbe que de nom " ; qu' " il n'était la Sagesse que de nom seulement " ; que " c'était par grâce qu'il était Fils, le " premier-né des créatures "

; que " le Verbe était muable " ; et qu' " il y avait plusieurs. Verbes ".

Arius lui-même disait que le Verbe qui était en Dieu était différent de celui dont saint Jean disait " Au commencement était le Verbe ". Car dans cette impie doctrine, les Ariens n'étaient pas tous d'accord entre eux ; souvent l'un enseignait le contraire de ce que disait l'autre : et comment auraient-ils été d'accord entre eux, puisqu'ils ne l'étaient pas toujours avec eux-mêmes ? Tant il est vrai que l'erreur est peu stable et peu ferme ! Il s'en trouvait encore parmi eux qui soutenaient que le Fils n'était point semblable à son Père. Sur ce dogme il se forma différents partis : les uns excluant absolument toute ressemblance, les autres en admettant une, et même de substance. Ceux qui niaient que le Fils était " Homoousios ", consubstantiel, et qui le disaient " Homoiousios ", semblable en substance, firent une secte particulière, et étant différents en quelque chose des purs Ariens, ils furent appelés " Semi-Ariens ". Ces " Demi-Ariens " se partagèrent aussi en diverses sectes : car quelques-uns d'eux enseignaient que le Fils était semblable au Père en substance, par une ressemblance imparfaite, telle que peut être celle de la créature au Créateur, de l'image à l'original. Cette image , cette ressemblance qui est hors de Dieu, disaient-ils, c'est Dieu qui l'a faite ; et elle est semblable à la substance de Dieu, autant qu'une chose créée hors de Dieu peut être semblable à la substance de Dieu. Et ceux-ci ne différaient des purs Ariens que de nom et de parole. En effet, les Ariens, recevant l'Evangile, ne pouvaient s'empêcher de reconnaître une ressemblance imparfaite entre les créatures et le Créateur, puisqu'il est dit dans l'Evangile : " Afin que vous soyez semblable à votre Père, etc. "

Mais d'autres Semi-Ariens, dont Basile, évêque d'Ancyre, était le chef, expliquaient cette ressemblance de substance d'une manière toute différente; car ils admettaient dans le Père et le Fils une entière ressemblance de substance. Mais toutefois ils rejetaient " l'Homoousion ", ou la consubstantialité du Père et du Fils; et pour plusieurs raisons que rapporte et réfute en même temps saint Athanase " dans son Livre des Synodes, p. 764 ". Ce Père ajoute " dans ce même Livre, p. 757 " que ces Demi-Ariens, dont nous parlons, rejetaient le mot : " Homoousion ", parce qu'il avait été proscrit dans le concile d'Antioche , on Paul de Samosate fut condamné, quoique ce ne fùt pas dans le même sens que le concile de Nicée le reçut depuis, et le mit dans sa profession de foi: ce qui se prouve évidemment par les propres paroles de Denis d'Alexandrie qui avait assisté et souscrit au concile d'Antioche. Cet évêque ayant été accusé devant Denis, évêque de Rome, de ne se point servir dans ses sermons de " l'Homoousion ", répondit qu'il le recevait et le regardait comme tout à fait catholique ; mais qu'il s'abstenait alors de s'en servir, parce qu'il avait affaire aux Sabelliens qui en abusaient, l'employant pour confondre les trois Personnes en une seule, et, détruisant la Trinité par le terme même de " Consubstantialité ".

Ces Semi-Ariens, plus doux et plus mitigés, rejetaient le mot : " Homoousion ", et lui substituaient celui de " Homoiousion ", qu'ils expliquaient dans un sens tout à fait catholique, ne différant que dans les termes et les expressions. Car ils admettaient une parfaite ressemblance de substance entre le Père et le Fils,et ils confessaient que le Fils était égal au Père ; quoique le mot:"

Homoiousios ", semblable, exprime en soi quelque chose d'impie. En effet, si le Fils est semblable à son Père par sa substance, s'il est véritablement Dieu, comme ils l'avouaient, il ne peut point être d'une autre substance, d'une substance différente : oit ne peut pas dire qu'une chose qui est une et la même, soit seulement semblable. Mais si le Père et le Fils sont de différente substance, si le Père est Dieu, si le Fils est aussi Dieu, il y aura donc deux Dieux; car la substance de Dieu est Dieu même. Ainsi le Fils, semblable au Père par sa substance, sera Dieu semblable à Dieu; il y aura donc deux Dieux. Mais les Semi-Ariens, dont nous parlons, ne recevaient pas cette conséquence, quoiqu'elle parût naturellement suivre de l' " Homoiousios ". Certainement dans l'explication ils s'approchaient du sens catholique, mais ils avaient tort d'introduire ce terme, et aussi ils étaient blâmables de ne recevoir pas le mot d' " Homoousion ", de consubstantiel, que le saint concile de Nicée avait introduit et appliqué à cette signification. Néanmoins saint Athanase, cette grande lumière de l'Eglise, ne veut pas qu'on les traite d'ennemis, ou d'hérétiques, comme on le peut voir " dans son Livre des Synodes, p. 755 ". Il s'ensuit donc de ce que nous venons [96] d'exposer que ces Demi-Ariens ne différaient des catholiques que dans les paroles et dans les expressions, et qu'ils étaient au fond de même sentiment. Aussi saint Athanase ne faisait pas difficulté de dire qu'il espérait que bientôt ils se réuniraient tout à fait à l'Eglise , et par l'unité de foi , et par l'unité d'expressions et de langage, usant de la même formule de foi. Et c'est ce qui arriva dans la suite, etc.

Comme donc ces Semi-Ariens étaient au fond réellement d'accord avec les catholiques, de même aussi les autres Semi-Ariens qui enseignaient que le Fils avait été tiré et fait du néant, et qu'il n'était point coéternel au Père, encore qu'ils le disent " Homoiousion ", c'est-à-dire, semblable au Père en substance, étaient peu ou point du tout différents des Ariens, et de ceux qui soutenaient que le Fils était " Anomoion ", c'est-à-dire, dissemblable au Père: c'est pourquoi ces Semi-Ariens ne furent pas longtemps séparés des Ariens et des Anoméens, et ils furent enfin presque tous appelés "

Anoméens ", comme je le crois, dit le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon, que nous suivons dans cette histoire des Ariens et de leurs sectateurs.

Les historiens rapportent qu'Aétius fut l'auteur et le chef de ces nouveaux Anoméens qui s'élevèrent alors : cet Aétius que son impiété fit surnommer ATHéE.

Ils commencèrent à 'troubler l'Eglise dès le temps de saint Athanase, disant que le Fils était tout à fait dissemblable au Père; en quoi ils s'accordaient parfaitement avec Arius et avec les Ariens. Car dès lors qu'ils tenaient que le Fils était créé et fait du néant, il s'ensuivait sûrement de leur impie doctrine, qu'il y avait autant de différence entre le Père et le Fils, qu'il y en a entre le Créateur et la créature; et qu'y ayant une distance immense entre le Créateur et la créature, il y en avait une de même entre le Père et le Fils. Ils disaient donc le Christ " Anomoion ", dissemblable, d'où ils furent appelés " Anoméens ".

Saint Chrysostome, ayant commencé à prêcher l'an 386, trouva la ville d'Antioche entièrement inondée et infectée de ces abominables Anoméens : ce qui l'engagea à composer contre eux les douze Homélies de " l'incompréhensibilité de Dieu "; et dès cette année et dans les suivantes il les réfuta par des preuves et des raisonnements également pleins de feu, de force et d'éloquence. Car ces Anoméens embrassaient tous les dogmes des Ariens, et les soutenaient, y ajoutant encore beaucoup d'autres blasphèmes et d'autres impertinences, que le saint Docteur leur reproche à tous moments. Ils se vantaient insolemment d'une science universelle, comme nous l'avons déjà remarqué, et de connaître Dieu aussi parfaitement que Dieu se tonnait lui-même : pouvait-on rien entendre de plus absurde et de plus insensé! Mais c'en est assez et même trop. Car nous déclarons, avec le pieux auteur des Mémoires sur l'histoire Ecclésiastique (1), que c'est avec horreur et avec regret que nous osons écrire ces blasphèmes, qui ont fait frémir tous les saints évêques dans le concile de Nicée. Et. nous pouvons dire, avec saint Athanase, que c'est la seule nécessité de notre sujet qui nous empêche de les supprimer. Quoique dans ses discours le Saint ne cesse point d'attaquer les Anoméens, qu'il nomme rarement par leur nom d'Anoméens, toutefois il ne cite et ne réfute jamais plus particulièrement leurs arguments, que " dans ces Homélies sur l'Evangile de saint Jean ". C'est pourquoi, pour en faciliter la lecture et en donner une plus claire intelligence, il est à propos d'exposer ici au moins une partie des textes sur lesquels ils prétendaient s'appuyer et établir leurs dogmes impies.

Preuves et arguments des Anoméens. — Réponses et réfutations de saint Chrysostome.

Il parait que les Anoméens, qui sont sortis des Ariens, se distinguaient particulièrement d'eux, et se caractérisaient par l'impertinente vanité dé s'attribuer une science universelle, et d'assurer qu'ils connaissaient Dieu aussi parfaitement que Dieu les connaissait eux-mêmes, et qu'il se connaissait lui-même : ce qui était également fou et impie. Enflés de cette science imaginaire, ils se croyaient forts, et partout ils attaquaient hardiment les catholiques, qui les réfutaient principalement. par l'Evangile de saint Jean, et tiraient de ce divin arsenal les traits dont ils se servaient pour les repousser et les abattre : les Anoméens en tiraient aussi du même Evangile pour les écarter et les détourner. Ces impies étaient extrêmement chagrins et piqués de ce qu'on renversait leurs dogmes par ces paroles du sublime Théologien : LE VERBE éTAIT DIEU : MON PèRE ET MOI NOUS SOMMES UNE MêME CHOSE : JE SUIS DANS MON PèRE, ET MON PèRE EST EN MOI : AFIN QUE TOUS HONORENT LE PèRE, COMME ILS HONORENT LE FILS: COMME MON PèRE ME CONNAIT, JE CONNAIS MON PèRE : CELUI QUI ME VOIT, VOIT MON PèRE: SI VOUS M'AVIEZ CONNU, VOUS AURIEZ AUSSI CONNU MON PèRE ; et par d'autres semblables, par lesquels Jésus-Christ déclare qu'il est un avec son Père, de la même substance, égal à lui, et vrai Dieu. Ces hérétiques donc, pour se défendre, tâchaient de tirer aussi des preuves et des arguments du même texte de saint Jean,

1. Tillemont

97 et ils opposaient aux catholiques ces paroles : " Au commencement était le Verbe " ; ces paroles, disaient-ils, ne marquent point l'éternité du Fils, puisqu'il est dit aussi des choses créées : " Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre ". Donc, ajoutaient-ils , c'est vainement qu'on se sert de ce mot : " Au commencement ", pour prouver l'éternité du Fils. Saint Chrysostome réplique fort au long à ce sophisme, mais en des termes proportionnés à la; portée de ses auditeurs. Pour expliquer, dit-il, ces paroles : " Au commencement était le Verbe ", il ne faut pas aller bien loin chercher des témoignages, il n'y a qu'à y joindre ce peu de paroles qui suivent immédiatement : ET LE VERBE éTAIT AVEC DIEU, ET LE VERBE éTAIT DIEU ". Ce mot " était avec Dieu " signifie " était dans Dieu ". Or tout ce qui est dans Dieu est certainement éternel. Mais que le Verbe soit dans Dieu, le Fils le déclare lui-même en disant : JE SUIS DANS MON PèRE, ET MON PèRE EST EN MOI. Je suis dans mon Père et mon Père est aussi en moi, cette parole démontre clairement et invinciblement l'unité, l'égalité, et par conséquent l'éternité du Fils.

Nous passons les autres arguments des Anoméens : on les trouvera bien détaillés " dans les Homélies III, IV et V ".

Nous y renvoyons le lecteur, pour ne pas tomber dans des redites, et n'être pas trop longs. Saint Chrysostome n'attaque pas seulement les Anoméens, mais souvent aussi Paul de Samosate, les Sabelliens, les Marcionites, les Manichéens, et les Docètes, ou " Apparens", qui prétendaient que l'Incarnation n'était qu'une illusion et un fantôme ;

c'est-à-dire que Jésus-Christ n'était né, n'était mort, et n'était ressuscité qu'en apparence.. Cette hérésie , qui s'était élevée dans l'Eglise dès les premiers siècles, vivait encore au temps de saint Chrysostome, comme il le témoigne dans la onzième Homélie.

Le Saint prémunit souvent ses auditeurs, et leur prête des armes contre les plus anciens hérétiques, dont les sectateurs s'étaient conservés jusqu'à son siècle, parce qu'ils étaient continuellement aux prises avec les catholiques, et ne cessaient point de les attaquer. Les catholiques n'avaient pas seulement alors à combattre contre les hérétiques : ils avaient aussi à se défendre des Gentils, dont le nombre était encore fort grand. On verra que le Saint les dresse à ces sortes de combats ".dans l'Homélie dix-septième ". Mais quoiqu'en bien des endroits il attaque les Gentils et les anciens hérétiques, il s'attache pourtant davantage à repousser les Anoméens, et il a grand soin de réfuter leurs objections, et d'enseigner à ses auditeurs la manière d'y répondre. Quelquefois aussi il relève leur arrogance et leur folie, comme " dans l'Homélie seizième ", où il les apostrophe en ces termes: " Jean-Baptiste se déclare indigne de dénouer les courroies des souliers de Jésus-Christ; et les ennemis de la vérité ont l'insolence et la folie de se vanter de le connaître aussi parfaitement qu'il se connaît lui-même ! est-il rien de plus détestable que cette manie? Est-il rien de plus furieux que cette arrogance? " Dans ces Homélies sur saint Jean, le saint docteur combat donc les Anoméens plus vivement et plus fortement que les autres hérétiques, parce qu'ils étaient les plus puissants en nombre et en arrogance, les plus effrontés et les plus hardis à attaquer continuellement les catholiques; et que tous les passages qu'ils trouvaient, où Jésus-Christ pour s'abaisser, pour prouver son incarnation et son humanité, parlait et s'énonçait en des termes simples et populaires, humbles et modestes, ils les détournaient à leur sens, et s'en servaient tant pour battre les fidèles, que pour appuyer et soutenir leurs impiétés et leurs blasphèmes.

Nous en pourrions produire bien des exemples, mais nous Dons bornons à un seul. Il sera facile au lecteur de remarquer les autres. " Il est certain ", dit le saint Docteur aux Anoméens, " que Jésus-Christ a souvent parlé comme homme, et voilà les expressions que vous saisissez et que vous n'entendez point. Mais il n'est pas moins certain qu'il a très-souvent parlé comme " Dieu; et voilà ce que vous ne voulez point entendre et sur quoi vous faites la sourde oreille. Jésus" Christ vous déclare manifestement son égalité et sa divinité , quand il dit : MON PèRE ET MOI NOUS SOMMES UNE MêME CHOSE : JE SUIS DANS MON PèRE, ET MON PèRE EST EN MOI ", etc.

C'est à cause que Jésus-Christ se faisait égal à Dieu, continue-t-il encore, et qu'il se déclarait Dieu, que les Juifs lui faisaient des reproches, qu'ils s'élevaient contre lui, qu'ils le persécutaient, et voulaient même le faire mourir, " parce que non-seulement il ne gardait point le sabbat, mais aussi parce qu'il disait que Dieu était son Père , se faisant égal à Dieu ". A cette preuve si éclatante et si lumineuse les Anoméens répondaient que Jésus-Christ ne se faisait point égal à Dieu, mais que seulement les Juifs le croyaient et l'en soupçonnaient. Sur quoi saint Chrysostome s'élève, et repoussant ses adversaires jusqu'au pied du mur, il ne leur laisse aucune échappatoire. Vous avouez, leur dit-il, que les Juifs ont cru que Jésus-Christ se faisait égal à Dieu : vous ne pouvez nier qu'il n'ait dit bien des choses qui les jetaient dans ce soupçon et dans cette opinion, comme quand il dit : " Mon Père et moi, nous sommes une même chose : Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi : Celui qui me voit, voit mon Père, etc. " Et beaucoup d'autres choses qui non-seulement donnaient lieu aux Juifs, mais encore à tous ceux qui les entendaient, de penser qu'il se faisait égal à Dieu le Père, et qu'il se [98] montrait véritablement Dieu : donc s'il n'eût pas été égal à son Père, s'il n'eût pas été véritablement Dieu, étant pieux, saint et juste, comme vous le reconnaissez et le confessez, aurait-il pu laisser les Juifs dates leur erreur, leur laisser croire qu'il se faisait égal à Dieu le Père, et qu'il se disait Dieu? Non. certes, s'il n'était pas un fourbe et un imposteur, ce qui est horrible à dire, il ne pouvait pas s'empêcher de leur découvrir leur erreur, et de leur déclarer ce qu'il était. Et toutefois, il fait le contraire : il insiste continuellement là-dessus, il leur confirme son égalité avec son Père, par de nouvelles paroles et de nouveaux témoignages ; et il leur marque sa puissance et sa divinité par des prodiges et des miracles toujours plus évidents.

Il est vrai que dans ces mêmes paroles et ces mêmes oeuvres qui prouvent sa divinité, son égalité avec son Père et sa consubstantialité, Jésus-Christ mêle beaucoup de choses tout humaines et tout ordinaires : mais c'est parce qu'il parlait souvent comme homme ; c'est parce qu'il voulait donner aux hommes un modèle de modestie et d'humilité, et être lui-même ce modèle;

c'est aussi parce que, les Juifs étant méchants, le baissant, ne cherchant que l'occasion de le surprendre et de l'accuser, et ne pouvant souffrir la doctrine de la divinité et de la consubstantialité, il voulait peu à peu les adoucir, les attirer, les faire entrer dans leur devoir et les convertir. Mais néanmoins, nulle part, ni jamais, il n'a rétracté aucune des paroles qu'il avait dites, pour montrer son égalité avec son Père et sa consubstantialité. Et même, s'il mêle quelquefois dans son discours quelques paroles peu relevées et communes, il y en joint aussitôt d'autres qui prouvent et démontrent qu'il est véritablement Dieu , et consubstantiel à son Père.

C'est pourquoi il faut lire l'évangile de saint Jean avec beaucoup d'attention et de prudence, pour ne point se heurter contre les pierres d'achoppement qu'on y rencontre, et ne. pas tomber dans les. précipices. Ce qui est arrivé est une preuve que ce chemin en est bordé de tous côtés, mais pour ceux qui se confient en leur propre sens, et qui ne s'attachent point à l'église de Dieu. Sabellius, uniquement attentif à ces paroles par lesquelles Jésus-Christ montre son égalité avec son Père et sa consubstantialité, a ôté la distinction des personnes pour avoir mal entendu la consubstantialité, et a dit que le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit n'étaient qu'une seule et même personne :

Arius, ayant trouvé une pierre d'achoppement dans les paroles tout humaines de Jésus-Christ, est tombé dans une autre impiété, en enseignant que la substance du Père est différente de la substance du Fils, et que celle-ci lui est inférieure. C'est ainsi que doivent toujours craindre de faire naufrage en la foi, tous ceux qui abandonnent la grosse ancre, ou qui s'écartent de la doctrine et des décisions de l'église.

Ces pierres d'achoppement ne se rencontrent pas seulement dans l'écriture, il s'en trouve aussi dans les Pères : dans saint Chrysostome, il s'en trouve. Le Saint dit, ou plutôt il parait dire dans quelques-unes de ses Homélies que " Dieu ne nous prévient point ". Si nous nous arrêtons à l'écorce de ces sortes d'expressions, nous sommes Pélagiens : " Il est de foi que Dieu nous a aimés le premier ", que " la vocation à la foi est purement gratuite ", qu' " il nous prévient de sa grâce par sa sainte miséricorde ", que " sans les mérites du divin Sauveur nous serions tous demeurés dans le péché et morts ennemis de Dieu, etc. "Pour ne se heurter et ne se briser pas contre ces pierres d'achoppement, le vrai secret est de lire toujours avec attention et avec prudence, de s'assurer d'abord de la doctrine de l'auteur, de voir en quel siècle, en quel temps, contre qui il a écrit, quelles hérésies déchiraient alors l'église, et d'examiner enfin ce qui précède et ce qui suit. Par exemple, dans l'endroit de saint Chrysostome que nous citons, le Saint ajoute immédiatement et tout de suite : " La grâce ne nous force point "; il parle aux Manichéens, qui ôtaient absolument toute liberté à l'homme, etc. Le saint Docteur veut donc simplement établir contre ces impies, que Dieu ne force et ne nécessite point l'homme, qu'il lui conserve sa liberté;

qu'il lui fait vouloir et faire le bien librement; en un mot, que la grâce ne détruit point le libre arbitre.

Véritablement, l'expression parait d'abord un peu forte; mais, en suivant de près la doctrine du saint Docteur, qui est toujours pure et orthodoxe, en considérant la fureur enragée de ces ennemis de Dieu et de son Eglise . elle reprend sa nature, et on découvre le vrai sentiment de fauteur. C'est à quoi un lecteur sage et judicieux doit toujours faire attention, pour ne se pas laisser entraîner dans les piéges de ceux qui, ou par ignorance, ou par des préjugés et des sentiments de parti, jugent témérairement de la doctrine des plus grandes lumières de l'église, décident en maîtres, lorsqu'ils devraient s'honorer de la qualité de disciples, et condamnent hardiment ceux à qui ils doivent tout leur respect et leur profonde vénération.

Pour finir ce que nous avions à dire sur ces Homélies, nous ne ferons plus que cette seule observation. Comme saint Jean est celui de tous les évangélistes qui a le plus fortement et avec le plus de [99] lumière établi la divinité du Fils, son égalité avec son Père et sa consubstantialité, saint Chrysostome est aussi celui de tous les Pères qui a soutenu et défendu avec plus de feu et plus d'ardeur, et d'une manière plus pleine et plus étendue cette divinité, cette égalité, et cette consubstantialité contre les Ariens, les Anoméens, et les autres ennemis de cette grande et très-importante vérité, soit dans les douze Homélies qu'il a expressément composées contre eux, ou dans plusieurs de celles-ci sur saint Jean. En effet, c'est dans ces discours que brillent davantage son. éloquence et la force de ses raisonnements, qu'il repousse et qu'il terrasse leurs objections et leurs blasphèmes par des réponses et des preuves si vives, si pressantes et si solides, qu'il serait difficile de trouver un autre athlète qu'on lui pût comparer, et qu'il faut nécessairement avouer qu'on les doit regarder comme les plus admirables et les plus excellents que saint Chrysostome ait composés.

En lisant " la LII Homélie ", où le Saint explique " le VIII chapitre de saint Jean ", on sera sans doute surpris de n'y pas trouver l'histoire de la femme adultère. On peut donc demander pourquoi saint Chrysostome l'a omise. Le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon, après nous avoir renvoyé aux auteurs critiques qui ont traité de l'évangile de saint Jean, et nommément à Sixte de Sienne, " Bibli. Lib. " VI, annot. CXCVIII ", nous en donne ces raisons : C'est, dit-il, ou parce que cette histoire ne se trouvait pas dans l'exemplaire du Saint , ou parce que prêchant à un peuple fort enclin et livré même à ce vice, il ne jugeait pas à propos de lui exposer l'histoire de la femme adultère, ou pour quelque sujet que nous ne savons pas. Il ajoute qu'il croit que cette histoire manquait dans les exemplaires de l'église d'Antioche : Il n'est pas à croire, dit-il, que saint Chrysostome l'eût passée à dessein, si on l'avait lue dans cette église. Enfin, il nous fait observer que cette omission n'en diminue point l'autorité, et qu'on la lisait dans tout l'Occident, dans l'Afrique, dans l'église d'Alexandrie, qui était la seconde du monde chrétien, et aussi dans toute la Grèce, si l'on en excepte quelques églises.

Les Homélies de saint Chrysostome se divisent en deux parties ; elles forment en quelque sorte deux discours et comprennent deux sujets : l'un dogmatique, et l'autre moral. Le premier est un commentaire du texte sacré, où le Saint nous explique la doctrine de Jésus-Christ et de l'église; le second est une exhortation familière, instructive, édifiante, toujours vive, pressante et éloquente , où il nous détourne du vice, en nous faisant connaître ce qu'il a d'horrible et d'affreux; où il nous excite à la vertu, en nous représentant combien elle est belle, combien elle est aimable : Quand même, dit-il en plusieurs endroits, quand même il n'y aurait point de récompenses à espérer, il faudrait toujours l'aimer, parce qu'elle est à elle-même sa propre récompense; si on l'aime pour elle-même; on l'aimera toujours, etc.

HOMéLIE I.

ANALYSE.

1. S'il se présente aux jeux publics un athlète ferme et courageux, qui ait déjà remporté le prix, les spectateurs accourent tous pour considérer sa contenance dans le combat, son adresse et sa force. Vous verriez alors, mes frères, le théâtre plein d'une multitude d'hommes, dont l'esprit et les yeux sont entièrement appliqués à tout voir, afin que rien de ce qui s'y passe, ne puisse leur échapper.

S'il arrive un excellent musicien, ces mêmes curieux remplissent également le théâtre ; quelque affaire qu'ils aient, nécessaire, pressante, de quelque nature qu'elle puisse être, ils la quittent pour aller prendre place en foule sur les gradins du théâtre, écouter avec grande attention le chant et le son des instruments, et juger si l'un et l'autre sont bien d'accord.

Voilà pour le vulgaire. Ceux qui sont versés dans la rhétorique en font autant à l'égard des orateurs; car il y a de même pour ceux-ci des théâtres, des auditeurs, des applaudissements, des battements de mains et des éclats de voix, et des critiques capables d'apprécier rigoureusement le talent des adversaires. Si donc les orateurs, les joueurs d'instruments et les athlètes trouvent des auditeurs, des spectateurs si attentifs ; vous, mes frères, vous, avec quelle ardeur et quel zèle ne devez-vous pas venir ici? Ce n'est point un musicien ou un orateur qui vous appelle au spectacle, c'est un homme dont la voix du haut du ciel se fait entendre plus clairement que le tonnerre. En effet, par cette voix il a attiré, captivé et rempli tout l'univers, non par la grandeur et l'éclat du son, mais par une langue que le [101] mouvement de la grâce faisait parler. Et, ce qui est admirable, cette voix, qui se fait entendre si loin, n'a rien de rude, rien de désagréable, mais elle est plus douce, plus aimable que la musique la plus harmonieuse.

Ajoutons à cela, que c'est un homme très-saint, très-respectable, plein de tant de trésors et de secrets, et qui apporte de si grands biens, que ceux qui le reçoivent avec empressement, et qui savent le retenir avec eux, ne sont plus des hommes, ni ne demeurent plus sur la terre, mais s'élèvent au-dessus de toutes les choses terrestres; et, devenant semblables aux anges, ils sont sur la terre, comme étant déjà habitants du ciel. Cet enfant du tonnerre (Marc, III, 17) que Jésus aimait, qui est la colonne de toutes les églises du monde, qui a les clefs du ciel, qui a bu au calice de Jésus-Christ, et a été baptisé de son baptême, qui s'est reposé avec une grande confiance sur le sein du Seigneur, vient maintenant chez nous, non pour donner une pièce de théâtre, non couvert d'un masque pour jouer un rôle (ce n'est point de ces sortes de vanités qu'il doit nous entretenir) : il ne va pas monter à la tribune, aux harangues, ni danser dans l'orchestre ; il n'est pas couvert d'un habit d'or, mais il se présente à nous avec un vêtement d'une beauté extraordinaire, il est revêtu de Jésus-Christ ; ses pieds sont beaux (Rom. X,15), ils sont chaussés (Ephés. VI, 15) et tout prêts à partir pour aller annoncer l'évangile de la paix; il a une ceinture, non sur son sein, mais autour de ses reins; elle n'est pas dorée ni d'un cuir couleur de pourpre, mais elle est tissue et formée de la vérité même.

Tel est celui qui s'offre à nous : son visage n'est pas couvert d'un masque, car il n'y a dans lui ni déguisement, ni fiction, ni mensonge; mais ayant la tête nue, il annonce la pure vérité.

Il ne cherchera point à se montrer à ses auditeurs par son geste, son regard, sa voix, différent de ce qu'il est en réalité. Pour remplir sa mission, il n'aura besoin d'aucun accompagnement, ni de harpe, ni de lyre, ni d'aucun instrument pareil. C'est par sa voix qu'il fait tout, et cette voix fait entendre une harmonie plus salutaire et plus douce que le sonde la harpe ou de la musique la plus mélodieuse. Tout le ciel est la scène, toute la terre est le théâtre, tous les anges sont ses spectateurs et ses auditeurs , et tous ceux d'entre les hommes qui sont ou qui désirent devenir des an gel.

Voilà ceux qui peuvent attentivement entendre cette harmonie, et s'en inspirer pour leur propre conduite; voilà les dignes auditeurs. Tous les autres, semblables aux enfants, écoutent à la vérité mais ils ne comprennent rien à ce qu'ils ont écouté , parce qu'ils s'amusent à des bagatelles et à des puérilités (1). Adonnés aux ris et aux délices, livrés aux, richesses et à l'ambition, et ne songeant qu'à leur ventre, ils entendent véritablement quelquefois la divine parole, mais attachés qu'ils sont à des ouvrages de fange et de boue (2), ils ne font rien de grand , rien de noble, rien d'élevé.

Les puissances célestes accompagnent cet apôtre, elles voient avec admiration la beauté de son âme, sa prudence et cette brillante vertu, par laquelle il a attiré Jésus-Christ même dans son coeur, et reçu les grâces spirituelles cartel en quelque sorte qu'une lyre que les pierres précieuses et les cordes d'or dont elle est ornée, font briller, il fait retentir des sons spirituels qui ont quelque chose de grand et de sublime.

2. C'est pourquoi écoutons-le, mes frères, non comme le pécheur, ou comme le fils de Zébédée, mais comme un homme plein de " l'esprit qui pénètre ce qu'il y a de plus caché et dans la profondeur de Dieu (I Cor. II) ", comme une lyre, dis-je, que l’Esprit-Saint pince et fait résonner. Ce n'est point la voix d'un homme que vous allez entendre, mais c'est la voix de Dieu. Tout ce qu'il vous dira est puisé dans les sources divines; dans ces secrets, dans ces mystères que les anges mêmes n'ont point connus, avant qu'ils aient eu leur accomplissement : car c'est avec nous, par la voix de Jean, c'est par nous qu'ils ont appris ce que nous avons connu nous-mêmes : un autre apôtre nous le déclare par ces paroles : " Afin que maintenant les principautés et les puissances connaissent par l'église la sagesse de a Dieu si merveilleuse dans les différents ordres de sa conduite ". (Ehés. III, 10.) Si donc les Principautés, les Puissances, les Chérubins et les Séraphins ont appris ces choses de l'église, il est évident que c'est avec une grande attention qu'ils les ont apprises : et certes, que les anges aient appris avec nous

2. Vils. Lett. A des ouvrages de brique et de tuile.

102 des choses qu'ils ignoraient, nous n'y avons pas peu de gloire: mais que ce soit aussi de nous qu'ils les ont apprises, je n'expliquerai point encore comment cela. est arrivé.

Ecoutons saint Jean avec modestie, gardons un grand silence, non-seulement aujourd'hui, ou dans le jour seulement auquel nous l'écoutons, mais aussi pendant toute notre vie : il est avantageux d'être en tout temps attentifs à sa voix. Si nous sommes curieux d'apprendre ce qui se passe à la cour, ce que fait l'empereur, ce qu'il a résolu de faire pour ses sujets, quoique souvent il n'y ait rien en cela qui nous regarde, nous devons beaucoup plus désirer de savoir ce que Dieu a dit, et surtout puisqu'ici tout nous importe, tout est pour nous., Jean nous donnera la connaissance de toutes ces choses, parce qu'il est l'ami du Roi, ou plutôt parce qu'il a en lui-même le Roi qui parle par sa bouche, et qu'il sait de lui tout ce qu'il apprend de son Père. Jésus-Christ dit : " Je vous ai appelé mes amis, parce que je vous ai fait savoir tout ce que j'ai appris de mon Père ". (Jean, XV, 15.) Or, si nous voyions descendre tout à coup du ciel quelqu'un qui nous promît de nous dire ce qui s'y passe, nous accourrions tous auprès de lui : accourons donc présentement de même.

Cet homme nous parle du haut du ciel : il n'est pas de ce monde, c'est Jésus-Christ lui-même qui le déclare : " Vous n'êtes point ", dit-il, " de ce monde ". (Jean, XV,19.) L'Esprit-Saint dont il est rempli lui parle, cet Esprit qui est présent partout, qui connaît ce qui est en Dieu, de même que l'esprit de l'homme, qui est en lui , connaît ce qui se passe en lui (I Cor. II, 11), c'est-à-dire l'Esprit de sainteté, l'Esprit de vérité, qui conduit et mène au ciel, qui donne de nouveaux yeux, qui nous rend présentes les choses futures, et qui, quoique nous soyons encore dans notre chair, nous fait voir les choses célestes.

C'est pourquoi, mes frères, présentons-nous à lui avec un esprit. paisible et tranquille durant tout le cours de notre vie ; qu'aucun indifférent, aucun homme sans ferveur, aucun débauché, une fois entré ici, ne demeure tel qu'il était. Mais élevons-nous, au ciel, c'est là que l'évangéliste parle à ceux qui y vivent. Si nous sommes habitants de la terre, nous ne rapporterons aucun fruit. La doctrine de saint Jean n'est pas pour ceux qui mènent une vie sensuelle et toute animale, de même que les choses terrestres ne le touchent et ne le regardent point. Certes, le tonnerre qui gronde dans l'air nous épouvante et nous effraye par son bruit confus ; mais la voix de Jean ne trouble point les âmes fidèles, elle les délivre au contraire du trouble et de la terreur, et n'est terrible qu'aux démons et aux esclaves des démons. Pour voir et pour connaître comment il les. effraye et les met en fuite, que notre esprit, que notre langue gardent un profond silence, mais surtout notre esprit : de quelle utilité serait-il que la langue fût dans le .silence, lorsque l'esprit serait dans l'agitation et dans le trouble? Je demande la paix de l'âme, parce que je veux que l'âme soit attentive et m'écoute. Que la cupidité, l'amour de la gloire, que la colère, ce cruel tyran, que toutes les autres passions cessent donc de nous agiter : l'oreille qui n'est pas bien purifiée ne peut dignement entendre, ni pleinement concevoir la sublimité de ces paroles, la formidable grandeur de ces ineffables mystères,- en un mot, l'excellence de ces divins oracles. Si, faute de prêter une exacte attention, il est impossible de bien apprécier un air joué sur la flûte ou la lyre, comment l'auditeur appelé à entendre une. voix mystique, le pourra-t-il si son âme sommeille?

3. Voilà pourquoi Jésus-Christ nous donne cet avertissement

: " Gardez-vous de donner les choses saintes aux chiens, et: ne jetez point vos perles devant les pourceaux. ". (Matth. VII, 6.) Il appelle ses paroles des perles (quoiqu'elles soient infiniment plus précieuses que ne le sont celles-ci), parce que les perles sont ce qu'il y a de plus précieux sur la:terre. Il a coutume aussi de comparer leur douceur au miel, non que le miel puisse l'égaler, mais parce que. nous n'avons rien de plus doux. Mais qu'elles surpassent en effet, et de beaucoup, et le prix des pierres précieuses, et la douceur du miel; si vous en doutez, écoutez ce qu'en dit le Prophète : " Elles sont plus désirables que l'abondance de l'or et des pierres précieuses, et plus douces que n'est le miel, et qu'un rayon plein de miel" (Ps. XVIII, 11 et l2); mais pour ceux-là seulement qui se portent bien; aussi a-t-il ajouté : " Car votre serviteur les garde ". Et ailleurs encore, après avoir dit : douce, il joint: à moi : " Que vos paroles", dit-il, " me sont douces ! " Et pour marquer leur excellence, il ajoute : [103] " Elles le sont plus que le miel et le rayon (1) de miel ne le sont à ma bouche ". (Ps. CXVIII, 103.) Le prophète parle de la sorte, parce que son âme était pure et saine. N'entrons donc pas ici, si nous sommes malades, et ne mangeons de ce pain qu'après avoir purifié nos âmes. Voilà pourquoi tant de paroles et un si long discours : avant d'arriver à notre texte j'ai voulu vous préparer et vous porter à purifier vos âmes, afin que chacun de vous se guérît de toutes ses maladies, et n'abordât ce texte sacré qu'avec une âme exempte de colère, de soucis, d'inquiétudes terrestres et de toute autre passion, comme s'il allait entrer dans le ciel. Nous ne pourrions faire ici aucun profit considérable, si nous n'avions auparavant purifié nos âmes.

Qu'on ne me dise point : mais comment se préparer? le temps qui nous reste jusqu'à la prochaine assemblée est très-court.

A quoi je répondrai : Vous pouvez, mes frères, vous pouvez changer de vie, non-seulement dans l'espace de cinq jours, mais vous le pouvez même en un instant.

Répondez-moi à votre tour, je vous le demande : Est-il quelqu'un de plus scélérat qu'un larron et un assassin? N'est-ce pas là le comble de l'iniquité? Toutefois un larron est parvenu du premier coup au faîte de la vertu, il est entré dans le paradis, et n'a pas eu besoin pour cela de plusieurs jours, ni de la moitié d'un jour, mais seulement d'un petit moment: on peut donc changer de vie en un instant, et de boue que l'on était auparavant, on peut devenir un or pur; comme ce n'est point par nature que nous sommes ou vertueux, ou vicieux; le changement est facile, notre volonté étant libre et nullement nécessitée. " Si vous voulez et si vous m'écoutez " dit l'Ecriture, " vous serez rassasiés des biens de la terre ". (Isai. I, 19.)

Ne le voyez-vous pas, mes frères, qu'il ne faut que la seule volonté ? non point cette volonté banale qui ne fait défaut à personne, mais une volonté ferme et vigilante. Je le sais fort bien : il n'y a personne qui ne veuille aller promptement au ciel; mais c'est par les oeuvres qu'il faut montrer sa volonté. Le marchand qui veut s'enrichir, ne se contente pas

1. Le rayon. N. Vulg. dit seulement le miel, mais le saint Auteur n'est pas le seul qui ajoute : et le rayon de miel. Saint Ambroise , saint Jérôme , salut Augustin , et les anciens psautiers lisent de même : Super met et favum ori meo.

d'en avoir la pensée et la volonté, mais il fait construire un vaisseau, il engage des matelots, prend un bon pilote, équipe son vaisseau de toutes choses, il emprunte de l'argent, traverse les flots, il va dans les pays étrangers, il s'expose à beaucoup de périls, et souffre tous les maux que connaissent ceux qui ont coutume d'aller sur mer. C'est de cette manière que nous devons faire connaître notre volonté. Nous avons aussi nous-mêmes à naviguer, non d'une terre à une autre, mais de la terre au ciel. Préparons donc nos âmes à cette navigation, afin qu'elle nous conduise au ciel : pourvoyons-nous de matelots obéissants et d'un bon navire, si nous ne voulons être en butte aux périls, aux naufrages du monde, ou être emportés par le vent de l'orgueil; si nous voulons être alertes et dispos. Que si nous nous pourvoyons ainsi d'un navire , d'un pilote et de nautoniers, notre navigation sera heureuse, nous obtiendrons le secours du Fils de Dieu, ce vrai pilote, qui ne permettra pas que notre esquif soit submergé, mais qui, au fort des plus terribles orages, commandera aux vents et à la mer (Matth. VIII, 26), et fera succéder lin grand calme à la tempête.

4. Venez à l'assemblée prochaine, mes chers frères, avec ces dispositions, si vous désirez en profiter, et garder en dépôt dans votre coeur ce qu'on vous dira. Que personne ne soit " chemin ", que personne ne soit " pierre ", que personne ne soit " rempli d'épines". (Luc, VIII, 5 et suiv.) Faites de vos âmes une terre bien cultivée, et nous sèmerons avec ardeur, quand nous verrons une terre franche. Alois si nous trouvons une terre pierreuse et en friche, excusez-nous de ne vouloir pas travailler en vain; car si, cessant de semer, nous commencions par arracher les épines... d'un autre côté, jeter la semence dans une terre inculte, serait une conduite insensée. Il n'est point permis à un homme qui assiste à ces entretiens de participer à la table des démons (I Cor. X, 21) ; car quelle société peut-il y avoir entre la justice et l'iniquité (Ibid. VI, 24 )? vous êtes auditeurs de Jean, vous apprenez de lui des choses qui sont de l'Esprit de Dieu : et vous iriez ensuite entendre des courtisanes qui disent des obscénités (1) et font des

1. Des femmes montaient sur le théâtre comme les bouffons, et jouaient tous les mêmes personnages; leurs paroles et leurs gestes étaient pleins d'ordures et d'obscénités, ce qui excitait souvent le zèle de notre saint Docteur.

104 représentations encore plus obscènes; et vous iriez voir des infâmes échanger des soufflets sur la scène 1 Comment pourrez-vous vous purifier, après vous être vautré dans un bourbier si immonde? Est-il nécessaire de faire ici le détail de toutes ces indécences? Dans ces lieux tout est ris dissolus, tout est infamie, tout est injure atroce, tout est traits satyriques, tout est débauche , tout est perdition. Je vous le dis, et je vous le déclare à vous tous : qu'aucun de ceux qui participent à cette table, n'aille corrompre son âme à ces spectacles pernicieux. Tout ce qui s'y dit, tout ce qui s'y fait est pompe de Satan. Vous tous qui avez été initiés à nos saints mystères, vous savez à quelles conditions nous vous avons reçus, et ce que vous nous avez promis, ou plutôt à Jésus-Christ, puisque c'est lui-même qui vous initie : vous savez ce que vous lui avez dit, quelle parole vous lui avez donnée sur les pompes de Satan, comment vous avez renoncé et à Satan et à ses anges; et vous avez promis de n'y point retourner? Celui donc qui viole ces promesses a infiniment à craindre de se rendre indigne de ces mystères. Ne voyez-vous pas qu'à la cour ce ne sont pas ceux qui ont commis des fautes dans leurs charges, mais ceux qui s'en sont acquittés avec honneur, qu'on élève aux premières dignités, qu'on fait entrer au conseil du roi, et que l'on met au rang de ses amis? Il nous est venu du ciel un ambassadeur, que Dieu nous envoie lui-même pour nous parler de choses très-importantes et très-nécessaires. Niais vous, sans vous mettre en peine de savoir ce qu'il vous veut, ou ce qu'il a à vous dire, vous courez aux spectacles écouter des bouffons. Une telle conduite ne mérite-t-elle pas les foudres et toute la colère du ciel? Car, comme il n'est pas permis de participer à la table des démons, il ne l'est pas non plus d'assister à ces démoniaques assemblées , ni de se présenter vêtu d'un habit sale à cette table magnifique, couverte de toutes sortes de mets exquis, que Dieu a dressée lui-même, et dont la vertu est si grande, qu'elle élève tout d'un coup dans le ciel ceux qui y participent, si toutefois ils sont attentifs et vigilants. Oui, certes, celui qu'enchante constamment cette divine parole , ne reste pas sur cette terre vile et abjecte: il prend des ailes, il s'envole, il entre dans la sublime et céleste région, où il jouit de ses biens immenses, desquels puissions-nous tous entrer cri possession, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, aujourd'hui et toujours, et dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

HOMéLIE II.

AU COMMENCEMENT éTAIT LE VERBE. (VERSET 1.)

ANALYSE.

2. Combien néanmoins l'apôtre de Jésus-Christ l'emporte sur les plus fameux philosophes. — Les peuples barbares, en embrassant le Christianisme, ont appris à philosopher. 3. Contre les doctrines des philosophes et en particulier contre la métempsycose.

1. Si c'était Jean qui dût nous parler lui-même et nous entretenir de ce qui le regarde personnellement, il serait de mon sujet, mes frères, de vous rapporter l'histoire de sa famille, de sa patrie et de son éducation ; mais comme ce n'est point lui, comme c'est Dieu qui parle par sa bouche, il semble qu'il soit inutile et superflu d'entrer dans ce détail mais non, ce n'est pas inutile; bien au contraire, il est important et nécessaire de vous en faire le récit. Quand vous saurez d'où, et de quels parents il est sorti, quel il était, et que vous entendrez ensuite sa voix et toute sa doctrine, alors vous connaîtrez que ce qu'il vous dit, il ne vous le dit pas de lui-même ; mais qu'il parle sous l'impulsion de la puissance divine. Quelle est donc sa patrie? il n'en eut point, à vrai dire : il naquit dans un pauvre bourg et dans un pays décrié qui ne produisait rien de bon. En effet, c'est par mépris pour la Galilée que les Scribes disent : " Demandez et apprenez qu'il ne sort point de prophète de a la Galilée". (Jean, VII, 52.) Le vrai Israélite de même n'en fait point de cas, quand il dit : " Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? " (Jean , I , 46.) Le lieu même de ce pays où il était né, n'avait rien d'illustre, ni de recommandable; son nom n'y était point connu, son père était un pauvre pêcheur , et si pauvre, qu'il élevait ses enfants dans sa profession.

1. Nathanaël.

Or, vous le savez tous, mes frères, nul artisan n'aime à laisser son métier pour héritage à son fils, s'il n'y est forcé par son extrême pauvreté , et surtout si l'art qu'il professe est vil et abject : vous savez aussi qu'il n'est rien de plus pauvre , de plus dédaigné, et même de plus ignorant que les pêcheurs. Là cependant, comme partout, il y a des degrés et des rangs. Mais l'apôtre était d'un rang inférieur : car il ne pêchait même pas dans la mer, mais dans un petit étang : et c'est là que Jésus-Christ l'appela, comme il était avec son père (1), et Jacques, son frère, raccommodant ensemble leurs filets (Matth. IV, 21), ce qui est la marque d'une très-grande indigence. C'est dire assez qu'il était complètement étranger à toutes les sciences profanes : et d'ailleurs saint Luc nous assure que non-seulement il était du commun du peuple, mais aussi un homme sans lettres. (Act. IV, 13.) Et pouvait-il en être autrement? un homme qui ne fréquentait ni le barreau, ni ce qu'il y a d'honnêtes gens dans une ville, qui s'occupait uniquement de pêche et n'avait de société et de commerce qu'avec des marchands de poissons et des cuisiniers, comment aurait-il pu être au-dessus des animaux et des brutes? comment n'aurait-il pas été aussi muet, que les poissons eux-mêmes ? Voyons néanmoins; mes chers frères, voyons ce que dit et ce qu'avait appris ce pêcheur, qui passait sa vie autour des étangs, occupé

1. Zébédée.

106 de filets et de poissons, cet homme de Bethsaïde de Galilée, ce fils d'un pêcheur pauvre, extrêmement pauvre, cet ignorant dont l'ignorance était si profonde et qui demeura illettré et avant et après qu'il se fût attaché à Jésus-Christ.

Ne va-t il pas nous parler de champs, de rivières et de commerce de poissons? On ne s'attend peut-être pas à d'autres discours d'un pêcheur; mais ne craignez point. Nous n'entendrons rien de ce genre, il rie nous entretiendra que de choses célestes , que de choses que personne ne savait avant lui : il va nous enseigner une doctrine aussi sublime, une morale aussi excellente, et une philosophie aussi belle que le peut et le doit celui qui a puisé dans les trésors de l'Esprit-Saint, et qui vient tout présentement de descendre du ciel : ou plutôt, il est à croire que les anges mêmes qui sont dans le ciel ne savaient pas encore, avant qu'il eût parlé, ce qu'il va nous apprendre.

Je vous le demande : Est-ce là le langage d'un pêcheur, ou même d'un rhéteur? d'un sophiste, d'un philosophe? de l'homme le plus profondément versé dans la science humaine? Non, certes. Car il n'est point d'intelligence humaine capable de philosopher, ou de raisonner comme lui sur la nature bienheureuse et immortelle ; sur les puissances qui lui sont subordonnées; sur l'immortalité et la vie éternelle, ni sur les corps mortels qui doivent dans la suite devenir immortels; sur le supplice et le jugement futurs; sur le compte que chacun rendra de ses paroles, de ses actions, de ses pensées; ni de savoir ce que c'est que l'homme, ce que c'est que le monde, ce qu'est véritablement l'homme, à la différence de ce qui semble l'être, et ne l'est pourtant point; en quoi consiste le vice, en quoi consiste la vertu.

2. Platon et Pythagore ont agité quelques-unes de ces questions

: pour les autres philosophes, ils ne méritent pas qu'on les nomme, tant ils se sont rendus ridicules : les plus célèbres chez les païens, ceux qui sont regardés par eux comme les princes de la science, je les ai nommés : c'est à eux qu'on doit, par exemple, certains traités sur la République et les lois : tout cela ne les a pas empêchés de se ridiculiser par des opinions dont rougiraient des enfants, la communauté des femmes, le bouleversement de la société l'avilissement du mariage. C'est à promulguer ces absurdités et d'autres encore , qu'ils ont dépensé leur vie tout entière. Mais rien de plus honteux que leurs doctrines sur la nature de l'âme : ils ont enseigné que les âmes des hommes devenaient des mouches, des moucherons, des arbrisseaux; que Dieu même était l'âme, et d'autres infamies pareilles. Et ce n'est pas seulement pour cela qu'ils sont à reprendre, ils le sont encore pour leurs innombrables contradictions : agités comme l'Euripe (1), ce n'est que flux et reflux dans leurs sentiments et dans leur doctrine; aussi n'avaient-ils rien de vrai, rien de solide à dire.

Mais le pêcheur ne dit rien que de certain, rien que de vrai; fondé sur la pierre, il est inébranlable et ne peut chanceler. Admis dans le sanctuaire même du ciel, parlant par l'inspiration du Seigneur, sa parole n'éprouve aucune des défaillances de l'humanité.

Les philosophes, au contraire, qui n'ont jamais été reçus à cette cour céleste, pas même en songe, qui pêle-mêle avec le reste des hommes n'ont hanté que les places publiques, voulant s'élever jusqu'aux êtres invisibles, par la seule force de leur esprit, sont tombés dans de grandes erreurs : ils ont osé discourir de choses ineffables, et, comme des aveugles ou des ivrognes, ils se sont heurtés mutuellement dans leur course à l'aventure; que dis-je? ils se sont contredits eux-mêmes, perpétuellement infidèles à leurs propres opinions.

Saint Jean est un homme sans lettres, grossier, de Bethsaïde, fils de Zébédée. Que les Grecs se moquent et rient de la rudesse de ces noms ; je ne parlerai pas pour cela avec moins de confiance, j'en aurai même davantage: car plus cette nation leur paraît barbare et éloignée de leurs moeurs et de leurs coutumes, plus aussi ce que j'en dirai paraîtra grand et admirable. En effet, un barbare, un ignorant dit des choses qui ont été jusqu'à présent inconnues au reste des hommes; et non-seulement il les dit, mais il les persuade : se fût-il borné à les dire, ce serait déjà une grande merveille : mais voici qui la surpasse : il ne

1. L'Euripe est un canal, ou détroit entre la Béotie et l'Eubée, continuellement agité par le flux et le reflux.

D'où sont venus ces dictons proverbiales : Homme euripe, pour dire homme inégal : Esprit euripe, pour dire esprit flottant : Fortune euripe, pour fortune changeante. Euripixein, être dans une agitation continuelle. Cicéron compare les assemblées du peuple romain à l'Euripe. Quel détroit, dit-il, quel Euripe, avec ses agitations et ses bourrasques, apprécie, des bourrasques et des agitations qui règnent dans nos assemblées ! Pro Planc.

107 cesse de persuader tous ceux qui l'écoutent, et confirme par cette nouvelle preuve qu'il est inspiré de Dieu. Qui n'admirerait un pareil pouvoir? Ce talent, ce don de persuasion,, comme je l'ai fait voir, prouve manifestement que la doctrine et les préceptes qu'il enseigne ne sont pas de lui. Ce barbare a donc fait entendre sa voix jusqu'aux extrémités de la terre (Ps. XVIII, 4), et a répandu son Evangile dans tout le monde. Il l'a semé par lui-même en personne dans la moitié de l'Asie, là où les sages, où les philosophes grecs tenaient leurs écoles de philosophie .c'est en quoi il est formidable aux démons, car il brille au milieu des ennemis, il dissipe leurs ténèbres et renverse leurs forts : mais son âme s'est élevée au ciel, dans le séjour qui convient à Celui qui opère de si grands prodiges. Et voici que tous les dogmes des philosophes sont tombés et anéantis, tandis que la doctrine de Jean acquiert tous les jours plus de force et une nouvelle splendeur. A peine a-t-il paru avec les autres pêcheurs que les doctrines de Platon et de Pythagore, naguère puissantes, tombent dans le silence et l'oubli, jusque-là que la plupart ignorent aujourd'hui le nom même de ces philosophes. Cependant Platon passe pour avoir été appelé à la cour des tyrans; il eut, dit-on, beaucoup d'amis et fit le voyage de Sicile. Pythagore domina sur la grande Grèce; et mit en oeuvre mille prestiges : ainsi s'explique ce qu'on raconte de lui, qu'il parlait avec les boeufs (1). En quoi il paraît visiblement qu'un philosophe qui parlait ainsi avec les bêtes n'était nullement utile aux hommes, ou plutôt qu'il ne pouvait que leur être très-nuisible.

C'est à l'homme qu'il appartient spécialement par sa nature de s'élever à la philosophie; toutefois celui-ci parlait, à ce que l'on dit, ou feignait de parler avec les aigles et avec les boeufs. Non que d'une nature irraisonnable , il sût faire (ce qui est interdit à l'homme) quelque chose de raisonnable (ce que l'homme ne peut point), il ne faisait que tromper les sots par des prestiges et des illusions. Au lieu d'enseigner aux hommes une doctrine utile, il leur disait que manger des fèves et avaler la tête

1. Le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon dit sur cet endroit, qu’il ne se souvient pas d'avoir lu nulle part, que Pythagore ait parlé avec les boeufs et avec les aigles; si ce n'est qu'on y veuille rapporter ce qu'écrit Diogène Laërce, dans la vie de ce philosophe, que l'âme de Pythagore avait passé dans les arbres et dans les animaux qu'elle avait voulu choisir ". LE MèRE. — Le conte auquel saint Chrysostome fait allusion est rapporté dans les Vies de Pythagore par Porphyre (chap. XXIII), et par Iamblique (chap. XIII). Note du nouveau traducteur.

de leurs parents c'était une même chose. Il persuadait à ses disciples que l'âme de leur maître devenait tantôt un arbrisseau, tantôt une jeune fille, tantôt un poisson. N'est-il pas naturel que de semblables rêveries aient fini par tomber dans un profond oubli ? Oui, certes, et la raison le voulait ainsi. Mais on n'en peut pas dire autant de ce qu'a enseigné l'homme grossier et sans lettres : les Syriens, les Indiens, les Perses, les Egyptiens, et une infinité d'autres nations, ayant traduit en leurs langues la doctrine et les instructions qu'il leur a données, ont appris à philosopher, quoique ce ne fussent que des barbares.

3. Je n'ai donc pas eu tort de dire que tout le monde entier lui a servi de théâtre. Il n'a pas, comme Pythagore, quitté et rejeté ceux qui étaient de même nature que lui, pour aller vainement instruire les bêtes : travail infructueux et inutile, qui marque une très-grande folie en celui qui l'entreprend. Mais exempt de ce vice, aussi bien que de tout autre, il s'attachait uniquement à apprendre aux hommes ce qui leur est utile, et ce qui peut les élever de la terre au ciel. C'est pourquoi il n'a point enveloppé ses dogmes de nuages et de ténèbres, comme ceux qui couvraient d'obscurités, ou d'une espèce de voile la mauvaise doctrine qu'ils débitaient : mais la doctrine de saint Jean est plus lumineuse que les rayons du soleil; aussi généralement tous les hommes la voient à découvert. Car il ne prescrivait pas à ses disciples cinq années de silence : de même que ce philosophe, il ne leur ordonnait pas de rester immobiles comme des pierres en l'écoutant (1); enfin il ne soutenait pas faussement qu'on pouvait tout définir, tout expliquer par les nombres : mais, rejetant toute cette vaine et fastueuse doctrine, écartant de nous ces pernicieux piéges de Satan, il a mêlé et répandu tant de lumière et de facilité dans ses paroles, qu'il n'a rien dit qui ne soit clairement entendu , non-seulement des hommes et des sages, mais des plus simples femmes et des enfants. Car il croyait cette parole véritable et bonne pour tous ceux qui l'écouteraient : et c'est ce qui résulte de toute la suite des temps, car elle a attiré à soi tous les hommes qui

1. Comme s'il eût eu à instruire des pierres insensibles.

Autrement: Comme s'il eût été assis au milieu d'un monceau de pierres. insensibles, etc.

108 l'ont écoutée, et les a délivrés de tous les maux et des tragiques événements dont leur vie était perpétuellement agitée. Voilà pourquoi, nous tous qui l'avons entendue, nous aimerions mieux perdre la vie que l'héritage de vérité qui nous a été légué par ce saint apôtre.

Tout ce récit vous fait clairement voir, mes chers frères, que saint Jean ne nous a rien dit, ni rien enseigné d'humain, mais qu'au contraire tout ce qui part de cette âme sublime, tout ce qui d'elle est venu jusqu'à nous renferme une doctrine toute céleste et toute divine. Sa voix n'éclatera point, elle ne fera point retentir nos oreilles. Nous entendrons un discours simple, sans enflure, sans fard, sans vains ornements, toutes choses très-éloignées de l'amour de la vraie sagesse ; nous n'y trouverons qu'une force invincible et divine, une abondance inépuisable de vérités, un trésor sans pareil. Le prédicateur doit dédaigner un vain faste qui ne sied qu'à des sophistes, ou plutôt à de jeunes sots : à ce point qu'un philosophe païen (1) nous montre son maître rougissant de sa profession et disant à ses juges qu'il leur répondra dans les premiers termes venus, et non point par un discours apprêté ni orné de mots étudiés et choisis. " Car", disait-il, " il ne serait pas convenable et à mon âge, ô citoyens, de venir devant tous comme un enfant, avec un discours soigneusement composé (3) ". Mais considérez, je vous prie, le ridicule qui éclate en ceci : ce philosophe, qui nous montre son maître fuyant l'éloquence et les ornements , comme une chose honteuse, indigne de la philosophie et bonne pour des jeunes gens, s'y est lui-même appliqué plus que personne, tant il est vrai que ces philosophes n'avaient en vue que leur vanité ! et il n'y a pas autre chose à admirer chez Platon. De même donc que si vous ouvriez des sépulcres blanchis au dehors, vous les trouveriez au dedans pleins de pourriture, d'infection et d'ossements hideux et corrompus ; ainsi, si vous dépouillez des ornements de l'éloquence la doctrine de ce philosophe, vous y verrez bien des sentiments et des préceptes abominables, et surtout quand il raisonne sur l'âme qu'il exalte jusqu'au blasphème.

3. Apologie de Socrate.

Car c'est un des piéges du diable de ne garder aucune mesure, de ne point tenir de milieu, mais de pousser à l'une et à l'autre extrémité ceux qu'il a infectés d'une mauvaise doctrine. Tantôt Platon dit que l'âme est formée de la substance de Dieu ; tantôt, après l'avoir ainsi excessivement élevée, et d'une manière impie, il la déshonore par une autre hyperbole, et la fait passer dans les pourceaux , dans les ânes et dans les plus vils animaux (1); mais en voilà assez sur la doctrine de ces philosophes, nous nous y sommes même un peu trop étendus. On aurait raison de s'y arrêter davantage, s'il en pouvait revenir quelque profit : mais comme nous n'en avons dû parler qu'autant qu'il fallait, pour en découvrir la honte et l'infamie, ce que nous en avons rapporté est plus que suffisant. C'est pourquoi laissons là leurs fables et passons à notre doctrine qui nous est envoyée du Ciel par le canal et l'entremise de ce pêcheur : venons, dis-je, à cette doctrine qui n'a rien d'humain.

Commençons donc, exposons ses paroles, et comme nous vous avons exhorté au commencement à les écouter avec une grande attention, nous vous y exhortons encore. Par où l'évangéliste commence-t-il donc? " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu ". Voyez, mes frères, avec quelle confiance et quelle énergie il s'exprime. Considérez qu'il ne doute point, qu'il ne forme point de conjectures , mais qu'il parle d'un ton terme et décisif. En effet, il est d'un docteur de ne point vaciller dans ce qu'il avance. Celui qui, voulant enseigner les autres, a besoin d'un second pour appuyer et confirmer ce qu'il dit, ne mérite pas d'être mis au rang des docteurs, mais seulement parmi les disciples. Que si quelqu'un me demande la raison pour laquelle saint Jean, omettant la cause première, passe tout à coup à la seconde, je répondrai que nous ne connaissons point ici

1. Platon avait pris la métempsycose de Pythagore. S'il l'a véritablement crue et enseignée , c'est sur quoi il me semble que les sentiments sont partagés. Il a exposé ses opinions d'une manière si enveloppée , qu'il n'y a pas lieu de s'étonner que les uns les expliquent d'une façon , et les autres d'une autre : que les uns prennent sa métempsycose dans 'un sens physique et réel, les autres dans un sens moral : une âme passe dans un lion, disent-ils, et en prend la figure, lorsque la fureur de la colère l'agite et l'emporte; e:le passe dans un pourceau, lorsqu'elle se livre aux sales voluptés, etc. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'après avoir fait un fort beau dialogue sur l'immortalité de l'âme, il est tombé dans de grandes erreurs sur cette matière, soit paf rapport à la substance de l'âme, soit par rapport à son origine, soit encore par rapport à ses autres opinions. Platon mourut la première année de la 108e Olympiade, à l'âge de 81 ans , et le même jour qu'il était né.

109 de premier ni de second: car la divinité est au-dessus du nombre, du temps et des siècles. C'est aussi pour cela que, passant là-dessus, nous confessons que le Père ne tire son origine de personne, et que le Fils est engendré du Père.

4. Nous l'entendons, direz-vous, mais pourquoi omettant le Père parle-t-il du Fils? Le voici : c'est parce que le Père était très-connu de tous, sinon comme Père, du moins comme Dieu : et qu'au contraire le Fils unique n'était point connu. Il a donc raison de se hâter d'en donner d'abord au commencement la connaissance à ceux qui ne le connaissaient point; mais cependant il ne laisse pas de parler du Père dans ce discours. Considérez avec moi l'esprit et la prudence de ce saint docteur. Il sait due les hommes, depuis très-longtemps, et même avant toute autre connaissance, ont celle de Dieu, et qu'ils l'adorent sur toutes choses. C'est pourquoi, sur ce fondement il établit son principe, et en tirant la conséquence, et avançant ensuite, il assure que le Fils est Dieu.

Il ne fait pas comme Platon, qui dit que l'un est esprit, l'autre âme : idées très-indignes de cette nature divine et immortelle. Car elle n'a rien de commun avec nous, mais elle est très-éloignée de rien avoir qui participe des créatures : je dis quant à la substance, et non quant à la forme extérieure (1); c'est pour cela qu'il l'a appelé Verbe. Car voulant nous apprendre que ce Verbe était le fils unique de Dieu ; de peur que quelqu'un ne pensât que c'était par une génération passible, il écarte toutes les fausses idées qui pourraient naître dans l'esprit; faisant précéder le nom de Verbe, et déclarant que ce Verbe est né de lui, et qu'il est né de lui impassiblement (2).

Vous voyez, mes chers frères , ce que je viens de dire, que saint Jean , en parlant du Fils, ne tait et n'omet pas le Père. Que si cela ne suffit pas encore pour vous mettre cette vérité dans toute son évidence, ne vous en étonnez pas : c'est de Dieu que nous vous parlons, dont la nature ne se peut représenter

1. " Quant à là forme extérieur ", ou " Quant à ce qui a paru de lui au dehors " . Le grec dit skesis, en latin, habitus. J'explique ce mot sur ce que saint Paul nous apprend du Verbe, lorsqu'il dit : " Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme de serviteur, en se rendant semblable aux hommes , et étant reconnu pour homme , par tout ce qui a paru de lui au dehors. Voilà la forme extérieure; voilà en quoi et comment le Verbe divin, qui n'a rien de commun avec l'homme, quant à la substance, participe des créatures dans son incarnation, s'étant revêtu de nette chair et rendu semblable aux hommes.

dignement ni en paroles, ni en pensées. Voilà pourquoi saint Jean ne se sert point ici du nom de substance , parce que personne ne peut dire ce que Dieu est selon sa substance ; mais partout il nous le fait connaître par ses ouvrages. On voit que dans la suite ce Verbe est appelé lumière, et que la lumière est aussi appelée vie : ce n'est point pour cette seule raison qu'il l'a ainsi appelé ; mais c'est la première , et voici la seconde : le Verbe devait nous apprendre ce qui regarde le Père; car il dit : " Je vous ai fait savoir tout ce que j'ai appris de mon Père ". (Jean, XV, 15.)

L'évangéliste appelle le Verbe et lumière et vie, parce qu'il nous a donné la lumière qui nous éclaire et fait connaître toutes choses, et que par la lumière il nous a donné la vie. En un mot : un seul, ni deux, ni trois, ni plusieurs noms ne suffisent pour nous faire connaître ce que Dieu est ; mais il faut se tenir pour content, si par plusieurs noms même nous pouvons; du moins obscurément, nous former une idée de ses attributs. Saint Jean ne l'a pas simplement appelé " Verbe ", mais en ajoutant l'article " le ", il l'a désigné comme un être à part.

Faites ici attention, mon cher auditeur, que je n'ai pas vainement dit que cet évangéliste nous parle du haut du ciel; et pour cela remarquez jusqu'à quelle sublimité il a d'abord, dès le commencement, élevé l'esprit et l'âme de ses auditeurs.

Car après l'avoir élevée au-dessus de tout ce qui peut tomber sous les sens , au-dessus de la terre , de la mer et du ciel, il lui fait entendre qu'il faut qu'elle monte encore plus haut, et qu'elle s'élève au-dessus même des Chérubins, des Séraphins, des Trônes, des Principautés, des Puissances, et enfin au-dessus de toutes les créatures. Quoi donc! Est-ce qu'après nous avoir élevé à de si hautes et de si sublimes idées, il a pu nous y arrêter? nullement ; mais il en est comme d'un homme qui , voyant quelqu'un arrêté sur le bord de la mer, pour considérer les villes, les côtes et les ports, après l'avoir

1. " Impassiblement ", d'une manière impassible, c'est-à-dire,

" sans passion, ni altération, ni diminution, ni changement de la part du Père qui engendre , ni du Fils qui est engendré.

C'est là la vraie idée, ou explication du mot apathos; dans le langage des Pères grecs. Comme apathos appliqué à Dieu , marque que la nature divine est . inaltérable, immuable, imperturbable, incapable de rien recevoir de nouveau en elle-même, ni d'être jamais autre chose que ce qu'elle a été une fois , et par conséquent, " indivisible ". Voyez le premier avertissement aux protestants, de M. Bossuet, évêque de Meaux.

110 transporté au milieu de l'Océan, et lui avoir ôté la vue des premiers objets qui l’occupaient, le placerait en un lieu qui, n'étant point borné, offrirait à ses yeux un spectacle immense. Ainsi l'évangéliste nous élève au-dessus de toutes les créatures, nous envoie au delà des siècles qui ont précédé la création, et nous tient les yeux en l'air et en suspens, sans nous fixer titi terme, parce qu'il n'y en a point car la raison, qui veut pénétrer dans ce commencement, cherche quel est ce commencement; et trouvant qu'il est dit du Verbe : " Il était ", elle veut encore aller plus loin , et ne voit point où se fixer ; elle regarde sans relâche jusqu'à ce qu'enfin la fatigue la force à redescendre : car ce mot " Au commencement était ", ne désigne et ne montre que ce qui a toujours été, et ce qui est éternel.

Vous le voyez, mes fières, qu'il n'en est pas de la vraie philosophie, et des dogmes divins, comme de ceux des Grecs : les païens reconnaissent et assignent des temps , et disent qu'entre leurs dieux , il y en a de vieux et de jeunes, d'anciens et de nouveaux : mais on ne trouve parmi nous rien de semblable. Car s'il y a un Dieu, comme il y en a sûrement un,. il n'y a rien avant lui : s'il est le Créateur de toutes choses , il est avant toutes choses : s'il est le Seigneur et le Souverain de tous les êtres, rien ne vient qu'après lui, et les créatures et les siècles.

J'avais dessein d'entrer dans d'autres questions, mais peut-être votre esprit est déjà fatigué; c'est pourquoi , après avoir donné quelques avis utiles et nécessaires pour l'intelligence de ce que j'ai dit et de, ce qui me reste à vous dire , je finirai ce discours. De quoi veux-je donc vous avertir? le voici : Je sais que les longs sermons fatiguent bien des gens ; mais cela n'arrive que lorsque l'esprit des auditeurs est préoccupé et accablé du soin et de l'embarras des affaires séculières. Car comme l'oeil, quand il est pur et net, voit les objets clairement et distinctement, et ne se fatigue point, lors même qu'il regarde les corps les plus petits et les plus subtils, tandis qu'au contraire, quand il découle du cerveau quelque mauvaise humeur, ou qu'il s'élève des entrailles quelque nuage épais qui vient s'attacher sur la prunelle, il ne peut même pas clairement distinguer les corps les plus gros et les plus matériels : ainsi, tant que l'âme reste pure et saine , et n'est infectée d'aucune maladie, elle regarde sans défaillance tout ce qu'elle doit voir; mais quand elle est souillée de mille passions, et qu'elle a perdu son ancienne vigueur, elle ne peut pas, facilement atteindre aux choses célestes, mais elle se fatigue aussitôt, elle tombe dans l'accablement, se laisse gagner par le sommeil et par la paresse, et néglige et abandonne ainsi ce qui la conduirait à la vertu et à une vie honnête, ou elle ne s'y porte que mollement et faiblement.

5. Pour ne pas tomber dans ce malheur, mes chers frères (car je ne cesserai point de vous répéter ce que je viens de vous dire), ranimez votre courage; de cette manière vous ne nous obligerez pas de vous faire le reproche que saint Paul faisait aux Hébreux nouvellement convertis à la foi : " Nous aurions ", leur disait-il, " beaucoup de choses à dire qui sont difficiles à expliquer " : Non qu'elles le soient de leur nature, " mais à cause de notre lenteur et de notre peu d'application à les entendre ". (Héb. V, 11.) En effet, celui qui a l'esprit lourd et paresseux se fatigue également d'un court comme d'un long discours, et trouve difficile à entendre ce qui est clair et aisé. Loin d'ici donc de tels auditeurs ! mais qu'après s'être déchargé de tout le soin des choses terrestres, chacun vienne écouter la divine parole qu'on va vous expliquer.

Lorsque l'auditeur est prévenu de l'amour des richesses, il ne peut plus être possédé de celui de l'instruction, attendu qu'un même coeur ne peut suffire à plusieurs passions, qu'une passion chasse l'autre, et qu'étant partagé il en devient plus faible (1) : la passion dominante attire tout à soi. C'est ce qu'on a coutume de voir dans les pères à l'égard de leurs enfants. Si un père n'a qu'un seul enfant, il lui donné toute son affection et sa tendresse, mais quand il en a plusieurs, son amour se partage et s'affaiblit d'autant. Que s'il en est ainsi pour les attachements les plus impérieux de la nature et du sang , et quand l'affection, tout en se dispersant, ne sort pas de la famille, que sera-ce des amours qui proviennent de la volonté, surtout lorsqu'ils sont inconciliables à ce point? car l'amour des richesses est contraire à l'amour d'une telle doctrine. Nous entrons

1. Nul ne peut servir deux maîtres, dit notre souverain Maître, car ou il haïra l'un , et aimera l'autre , ou il se soumettra à l'un, et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses. (Matth. VI, 24.)

111 dans le ciel quand nous entrons dans ce temple. Ce n'est pas du lieu, mais c'est du sentiment et de la disposition du coeur que je parlé. Celui qui est encore sur la terre peut être habitant du ciel , il peut se représenter les choses célestes, il peut les entendre. Que nul ne porte donc rien de terrestre dans le ciel ; que nul ne s'occupe de ses affaires domestiques, lorsqu'il est en ce lieu. Il faudrait au contraire emporter dans sa maison et à la place publique les trésors que l'on amasse ici, bien loin d'embarrasser et de charger l'Eglise du bagage des maisons et des places. Si nous montons dans cette chaire de doctrine , c'est pour vous purifier de toute cette fange mondaine. Si ce peu d'attention et de tranquillité que nous demandons de vous, vous allez l'affaiblir et le perdre par des soins et des pensées vaines et étrangères, mieux eût valu ne pas venir.

Gardez-vous donc, mes très-chers frères, de penser dans l'Eglise à vos affaires domestiques, mais plutôt quand vous serez chez vous, entretenez-vous de ce qu'on vous apprend ici. Ces choses doivent vous être plus précieuses que toutes les autres :

celles-ci regardent Pâme , celles-là le corps, ou plutôt ce qu'on vous enseigne ici sert au corps et à l'âme. Voilà pourquoi vous devez vous attacher aux unes comme étant les plus importantes et les plus nécessaires, et faire les autres par manière d'acquit : car celles-là sont utiles et pour la vie future et pour la vie présente, mais celles-ci ne servent ni à l'une ni à l'autre, si l'on ne se conforme à ce que prescrit la loi.

En effet , nous devons apprendre ici, non-seulement quelle sera notre vie dans l'autre monde, mais encore comment nous devons nous conduire en celle-ci. Cette maison est un laboratoire spirituel, où l'on prépare les médicaments, afin que nous y trouvions de quoi guérir les plaies que notas fait le monde : n'y venons donc pas nous en faire de nouvelles, pour en sortir ensuite en plus mauvais état que nous n'y étions entrés. Si nous ne sommes attentifs à la voix de l'Esprit-Saint qui nous parle, non-seulement nous ne laverons pas nos premiers péchés, mais encore nous nous souillerons de taches nouvelles. Soyons donc soigneusement attentifs à la lecture et à l'explication du Livre saint. Nous n'aurons pas dans la suite beaucoup de peine à l'entendre, si une fois nous en avons bien compris les principes et les buses : et si nous nous sommes donné un peu de peine au commencement, nous serons ensuite en état d'instruire les autres, comme saint Paul nous y exhorte. L'Evangile de l'apôtre saint Jean est très-élevé et très-sublime, et les dogmes surtout y abondent. Ne l'écoutons point négligemment, je vous en prie, mes chers frères : je vous l'expliquerai peu à peu , afin qu'il vous soit plus facile de tout entendre et de ne rien oublier. Nous devons craindre que la sentence que prononce Jésus-Christ, quand il dit : " Si je n'étais point venu, et que je ne leur eusse point parlé , ils n'auraient point le péché qu'ils ont (Jean, XV, 22) ", ne soit prononcée contre nous-mêmes.

Quel avantage aurons-nous sur ceux qui n'ont rien entendu, si nous sortons du sermon sans en rien rapporter avec nous, et si nous nous sommes contentés d'admirer la beauté des paroles? Faites donc en sorte que nous jetions la semence dans une bonne terre ; faites-le si vous voulez nous encourager toujours davantage : et si quelqu'un a des épines, qu'il les consume par le feu du Saint-Esprit; s'il a un coeur dur et obstiné, que par le même feu il l'amollisse, et le rende docile ; s'il est attaqué dans le chemin d'une foule de pensées, qu'il se retire dans le secret de son coeur et qu'il n'écoute point ces ennemis, qui n'y voudraient entrer que pour voler de cette sorte nous aurons la consolation de vous voir faire de riches et d'abondantes moissons. Si nous veillons ainsi sur nous, et si nous écoutons la parole de Dieu avec soin, nous nous débarrasserons de tous les intérêts séculiers, sinon sur-le-champ, du moins peu à peu. Faisons donc en sorte qu'on ne dise pas de nous : " Leurs oreilles sont semblables à celles de l'aspic qui est sourd ". (Ps. LVII, 4.)

Un auditeur sourd, dites-le-moi, en quoi diffère-t-il de la bête? Comment! celui qui n'écoute pas Dieu, lorsqu'il lui parle, n'est-il pas plus irraisonnable que tout ce qu'il y a de plus irraisonnable? Si plaire à Dieu, c'est là le tout de l'homme, qu'on n'appelle point autrement que bête celui qui ne veut pas apprendre ce qui lui procurerait ce bonheur. (Eccl. XII, 13.) Considérons donc quel mal nous commettons, lorsque Jésus-Christ voulant rendre les Hommes semblables aux anges, nous, d'hommes que nous sommes, nous nous changeons en bêtes : car se rendre esclave de la sensualité, [112] avoir de la passion pour les richesses, être colère , mordre et regimber, ce n'est pas d'un homme, mais d'une bête : or, chaque bête, pour ainsi dire , a les passions de son espèce mais l'homme qui a éteint en lui-même la lumière de la raison , et abandonné la manière de vivre que Dieu lui a prescrite, tombe sous le joug de toutes les passions : ce n'est plus une bête , c'est un monstre informe et bizarre qui n'a pas même l'excuse de la nature; car toute sa méchanceté vient de son libre arbitre et de sa volonté.

Mais à Dieu ne plaise que nous concevions jamais une telle idée de l'Eglise de Jésus Christ ! nous avons une meilleure opinion de vous, et de votre salut (Héb. VI, 9), mes très chers frères, mais plus elle est grande et forte chez nous, cette bonne opinion , moins aussi cesserons-nous de vous mettre en garde par nos discours, afin qu'après que vous serez parvenus au comble des plus éminentes vertus, vous acquériez l'héritage qui nous est promis. Puissions-nous tous en être gratifiés, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE III.

AU COMMENCEMENT éTAIT LE VERBE. (VERSET 1.)

ANALYSE. 1. Consacrer au Seigneur un des sept jours de la semaine. — Quelle éducation il faut donner,à la jeunesse.

3. et 4. Preuves de l'éternité. du Verbe.

5. et 6. Contre la vaine gloire. — Maux qu'elle produit. — On lui sacrifie ses richesses. — On imagine tout, on fait tout pour plaire au peuple. — Belle définition du peuple. — La gloire du peuplé n'est point une vraie gloire. — Cas qu'on doit faire de la multitude. — Ne chercher que Dieu seul pour spectateur et pour panégyriste des bonnes rouvres que l'on fait. .

1. Il serait à présent inutile de vous exhorter à être assidus et attentifs aux sermons, tant vous êtes empressés de mettre à profit ma dernière exhortation. Ce concours, cette persévérance à rester debout, cette ardeur, cet empressement à venir occuper les places les plus proches de la chaire , d'où vous pouvez plus facilement entendre ma voix ; cette constance à ne point sortir d'ici jusqu'à ce que tout soit fini , quoique vous y soyiez bien à l'étroit, et fort gênés, ces acclamations, ces applaudissements , tout en un mot , montre visiblement et la ferveur de votre âme , et l'attention de votre esprit : voilà pourquoi il serait superflu de vous parler davantage sur ce sujet : mais il est à propos de vous dire, et il importe même de vous avertir de persévérer dans le même esprit, et non-seulement d'apporter ici ce zèle et cette affection , mais encore de vous entretenir dans vos maisons de ce que vous avez entendu au sermon : le mari avec sa femme, le père avec son fils : que chacun dise ce qu'il a retenu et interroge les autres : que tous, à tour de rôle , apportent au trésor commun leur contribution.

Et ne me dites point qu'il n'est pas temps encore d'occuper les enfants de ces choses; car je vous répondrai que non-seulement il leur serait nécessaire d'en faire leur, étude, mai, aussi leur unique occupation. Toutefois, je ne 113 vous l'ordonne point à cause de votre faiblesse; je ne veux pas détourner les jeunes gens de l'étude des auteurs profanes, pas plus que vous des affaires civiles : des sept jours de la semaine, je vous prie seulement d'en consacrer un à Notre-Seigneur.

Ne serait-il pas ridicule à nous, qui obligeons nos domestiques de nous servir, sans y manquer un seul jour, de ne pas donner à Dieu au moins quelques petits moments de notre loisir, et surtout puisque nos services, qui ne sont nullement utiles à Dieu, car le Seigneur n'a besoin de rien, tournent entièrement à notre profit et à notre avantage ?

Mais quand vous menez vos enfants au théâtre et aux spectacles, vous n'avez point d'études, ni d'autres occupations à prétexter il n'en est plus question ; et lorsqu'il s'agit de quelque profit spirituel, vous dites que c'est un dérangement ! Comment n'irriteriez-vous pas la colère de Dieu ? vous trouvez du temps de reste pour toute autre chose, mais pour 1e service de Dieu, vous jugez que le loisir manque à vos enfants 1 Ne vous conduisez pas ainsi, mes chers frères, ne vous conduisez pas ainsi. C'est principalement cet âge qui a besoin de nos leçons: comme il est tendre, l'instruction que l'on donne entre facilement dans l'esprit, et s'y imprime comme le cachet sur la cire ; sans compter que c'est le moment critique qui décide du penchant de la vie entière ou au vice, ou à la vertu. Si donc au commencement, et dès les premières années, on détourne les enfants du vice, et qu'on les mette dans le droit chemin , on leur inculquera certaines habitudes qui resteront en eux comme une seconde nature : ils ne se porteront pas d'eux-mêmes facilement au mal, la coutume les retiendra et les entraînera au bien. Par là , nous les rendrons plus respectables et plus utiles à l'état que les vieillards eux-mêmes, et nous leur inspirerons, dès la jeunesse, les vertus de la maturité.

Il est impossible, comme je l'ai dit ailleurs, que ceux qui assistent à ces sermons , et fréquentent un si grand apôtre, n'en retirent un très-grand fruit : homme ou femme, jeune ou vieux, nul ne prendra en vain sa part d'un tel banquet. Si, par la parole , nous apprivoisons les bêtes que nous avons prises, à combien plus forte raison ne porterons-nous pas les hommes à la vertu par la parole spirituelle , quand il y a tant de disproportion entre ces deux objets de nos soins comme entre ces deux espèces de remèdes?

Il n'y a pas en nous autant de férocité que dans les bêtes , car dans les bêtes la férocité naît de leur nature ; mais dans les hommes elle vient de leur libre arbitre. Et aussi , il y a une grande différence dans les paroles : les unes rie sont qu'une production de l'homme; mais les autres viennent de la vertu et de la grâce du Saint-Esprit. Si quelqu'un désespère donc de soi , qu'il pense à ces bêtes qu'on a apprivoisées, et jamais il ne tombera dans le désespoir ; qu'il vienne souvent en ce lieu de guérison ; qu'il écoute assidûment la parole de Dieu; et, de retour dans sa maison, qu'il repasse dans son esprit ce qu'il a entendu ; de cette sorte , il s'affermira dans la bonne espérance et dans la confiance, averti de ses progrès par sa propre expérience. Quand le diable voit la loi de Dieu gravée dans une âme, et que le coeur est la table où elle est écrite, il n'ose aller plus avant. Lorsque les édits du roi , non gravés sur une colonne de bronze, mais empreints dans une âme pieuse par le Saint-Esprit , font rejaillir au dehors leur beauté et leur lumière, il ne peut les regarder en face, il leur tourne le dos et s'enfuit promptement (1) : rien en effet n'est si formidable au démon, et n'écarte mieux les pensées qu'il inspire, qu'une âme qui médite la loi de Dieu, et qui demeure toujours penchée sur cette fontaine. Aucun accident, quelque fâcheux qu'il soit, ne pourra la troubler : nulle prospérité ne pourra l'enfler, ni l'enorgueillir;

mais, au milieu des orages et de la tempête, elle jouira d'un grand calme.

2. Non, ce ne sont pas les choses en soi qui nous agitent et nous troublent, mais bien l'infirmité de notre coeur. Sinon , il faudrait nécessairement que tous les hommes fussent dans le trouble. Nous naviguons tous sur la même mer, nous sommes donc tous exposés aux mêmes flots et aux mêmes tempêtes. Que s'il y a des gens qui s'élèvent au-dessus de la tempête et des furieux orages de la mer, il est évident que ce n'est pas la fortune qui produit ces orages, mais l'état de notre coeur : si nous nous tenons donc prêts à toute sorte d'événements, nous ne serons nullement exposés aux flots et à la tempête, mais nous jouirons toujours d'un calme parfait.

1. On peut regarder cet endroit comme une allusion au verset 3 du chapitre

III de la deuxième Epître de saint Paul aux Corinthiens. —

Voyez-le 114 Je ne m'étais point proposé d'entrer dans ce détail:

je ne sais comment j'en suis venu à m'étendre aussi longuement là-dessus. Pardonnez cet écart, je vous en prie, mes chers frères, à la crainte, à la vive crainte que j'éprouve devoir se refroidir votre zèle. Si j'avais été rassuré sur ce point , certainement je ne vous aurais point parlé de toutes ces choses, car votre zèle eût suffi pour vous rendre tout aisé et facile.

Il est temps de commencer, de peur que vous n'entriez au combat étant déjà fatigués. Nous avons à combattre les ennemis de la vérité, ceux qui font tous leurs efforts pour renverser la gloire du Fils de Dieu, ou plutôt la leur propre : car la gloire du Fils de Dieu ne peut recevoir de changement (1); elle est toujours la même, les langues médisantes ne peuvent l'affaiblir; mais eux, lorsqu'ils s'étudient et s'efforcent d'abattre Celui qu'ils adorent (à ce qu'ils disent), ils se couvrent d'infamie et condamnent leurs âmes aux supplices.

Que disent-ils donc, lorsque nous prononçons ces paroles : " Au commencement était le Verbe? " Ils répondent que ces mots : " Au commencement était le Verbe ", ne marquent pas ouvertement l'éternité ; car, disent-ils, on l'a de même dit du ciel et de la terre. Oh ! quelle impudence, et quelle extrême impiété ! je te parle de Dieu, et toi tu me parles de la terre et des hommes qui en sont sortis? Quoi donc, parce que Jésus-Christ est dit Fils de Dieu et Dieu, et que l'homme est dit aussi fils de Dieu et dieu; parce qu'il est écrit : " J'ai dit : Vous êtes des dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut " (Ps. LXXXI, 6), tu disputeras de la filiation avec le Fils de Dieu, et tu diras qu'il n'a rien de plus que toi? Nullement, réponds-tu. Tu le fais, te dis-je, bien que tu ne l'avoues pas expressément. Comment? c'est en disant que tu as reçu l'adoption par grâce, et lui aussi : car, quand tu dis qu'il n'est pas Fils par nature, tu ne dis autre chose, sinon qu'il est Fils par grâce.

Mais voyons quelles preuves, quels témoignages nous apportent ces hérétiques : " Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre: et la terre était invisible, et toute en désordre ". (Gen. I, 1.) Et, " il était un homme d'Armathaïm Sipha ". (I Rois, I.) Ces paroles leur paraissent fortes . et véritablement elles

1. Car Dieu, dit saint Jacques , ne peut recevoir ni de changement, ni d'ombre par aucune révolution.

le sont; mais c'est pour démontrer la vérité de notre doctrine. Car pour prouver leur blasphème, rien n'est plus faible. En effet, je te le demande : qu'y a-t-il de commun entre cette parole : " Il a fait " , et celle-ci : " Il était? " Qu'est-ce que Dieu a de commun avec l'homme? Pourquoi joins-tu ce qu'on ne peut joindre ensemble ? Pourquoi confonds-tu ce qui est séparé, et mets-tu en bas ce qui est en haut ? En cet endroit-ci le terme " Il était ", ne montre pas l'éternité, si on le prend seul ; mais il la montre et la déclare, si on le joint à ceux-ci : " Au commencement il était " , et " le Verbe était " : comme donc le mot " étant ", quand il est dit de l'homme, ne marque que le temps présent, et lorsqu'il est dit de Dieu, désigne l'éternité ; de même aussi le mot " il était ", s'il est dit de notre nature, signifie un temps passé et même encore un passé borné: mais quand il est dit de Dieu, il marque l'éternité. C'est assez, pour celui qui a entendu ces paroles, d'avoir ouï nommer " la terre" et " l'homme ", pour n'en penser et n'en rien dire de plus que ce qui convient à la nature créée. Tout ce qui a été fait, a été fait dans le temps ou dans le siècle : mais le Fils de Dieu n'est pas seulement avant le temps; il est aussi avant tous les siècles, puisqu'il en est le Créateur. Car l'écriture dit de lui : " Par qui il a même créé les siècles ". (Héb. I, 2.) Or le Créateur est certainement antérieur aux créatures.

Mais comme il se trouve des gens assez insensés pour s'abuser encore après cela sur le rang qui leur appartient, l'écriture arrête tout à coup à leur esprit, et renverse toute leur impudence par ce mot : " Il a fait" , et cet autre : " II était un homme ". Car tout ce qui a été fait, le ciel, la terre, a été fait dans le temps, a eu un commencement temporel, et aucune de toutes ces choses n'est sans un commencement, par cela seul qu'elle a été créée. Ainsi donc , quand vous entendez ces mots : " il a créé la terre " , et : " l'homme était " , toutes vos objections ne sont plus qu'un bavardage inutile. Je vais plus loin. Quand bien même i1 serait dit de la terre : Au commencement était l'homme, il n'en faudrait penser rien de plus que ce que nous en connaissons maintenant, quoique l'écriture se fût servie de ces expressions, parce qu'ayant fait précéder le nom de terre , et celui d'homme, quelque chose qu'elle en dise après, [115] l'esprit ne peut rien concevoir au delà de ce que nous en savons : et, tout au contraire, le nom de Verbe, quelques basses expressions qu'on emploie ensuite en parlant de lui, ne permet pas néanmoins qu'on s'en forme une idée basse et indigne. Mais de plus l'Ecriture parle après de la terre en ces termes : " Or, la terre était invisible et tout en désordre ". (Gen. I, 1.) Ayant dit que Dieu avait créé la terre, et qu'il lui avait prescrit ses bornes (Ps. CXIII, 9), elle rapporte ensuite ce qui suit en toute assurance, sachant bien qu'il n'y aura personne d'assez insensé pour penser que la terre n'a point eu de commencement, et qu'elle n'a point été créée. En effet, le mot : " terre " , et cet autre : " il a créé " , sont plus que suffisants pour persuader à l'homme le plus déraisonnable, qu'elle n'est ni éternelle, ni incréée , mais qu'elle est du nombre des choses qui ont été faites dans le temps.

3. En outre, ce mot : " il était ", étant dit de la terre et de l'homme, ne signifie pas simplement l'existence de l'un et de l'autre ; il sert à expliquer, pour ce qui regarde l'homme, son origine; pour ce qui concerne la terre, sa forme ; car l'Ecriture n'a pas simplement dit: la terre était; elle n'en est pas restée là, mais elle a fait connaître sa forme après sa création;

elle a dit . " La terre était invisible et toute en désordre ", elle était encore couverte d'eau, et mêlée dans les eaux. Et parlant d'Elcana, elle n'a pas seulement dit : " II était un homme " , mais elle a ajouté le lieu de sa naissance, " d'Armathaïm Sipha ".

Mais quand il s'agit du Verbe, ce n'est pas ainsi qu'elle en parle. Et en vérité, j'ai honte d'examiner ces choses ensemble.

Si nous blâmons ceux qui font ces sortes d'examens et de comparaisons à l'égard des hommes, lorsqu'il y a une grande différence dans la vertu de ceux que l'on compare ensemble , quoique néanmoins ils soient tous d'une seule et même nature ; quand au contraire il y a une distance infinie entre les personnes comparées pour la nature et à tout égard, n'est-il pas alors d'une extrême folie d'oser agiter ces sortes de questions? mais, veuille Celui qu'outragent ces blasphèmes nous excuser et nous pardonner ! la faute n'est point à nous, mais à ces ennemis de leur propre salut, qui nous forcent d'entrer dans de semblables explications.

Que dis-je donc? je dis que ce mot : " il était ", étant dit du Verbe, ne marque autre chose qu'une existence éternelle , car l'Evangéliste dit : " Au commencement était le Verbe "; et que le second, " il était " qui vient après, signifie que le Verbe était avec quelqu'un. Comme c'est le plus spécial attribut de Dieu, d'être éternel et sans principe, c'est aussi ce que l'Evangéliste a premièrement posé et établi. Ensuite, de peur qu'en entendant cette parole : " Au commencement il était ", quelqu'un ne dît que le Verbe était aussi non engendré, " comme le Père ", il le prévient aussitôt et l'arrête, en disant : " Il était avec Dieu ", avant de dire ce qu'il était : et encore, de peur qu'on ne pensât que le Fils était la parole externe ou interne, il en détruit le soupçon et la pensée par l'article qu'il fait précéder, comme je l'ai dit plus haut, et par ce qu'il joint après; car il n'a point dit : Le Verbe était dans Dieu, mais " il était avec Dieu " ; en quoi il marque l'éternité de son hypostase, ce qu'il exprime ensuite plus clairement, en ajoutant : " Le Verbe était Dieu ".

Je le vois, vous m'allez dire : " Le Verbe était Dieu " ; mais c'est parce qu'il a été fait Dieu. Rien n'empêchait donc que saint Jean ne dît : Au commencement Dieu a fait le Verbe ? Moïse parlant de la terre n'a point dit : Au commencement était la terre, mais il a dit Dieu a fait la terre (Gen. I, 1), et la terre a été faite. Qu'est-ce donc qui a empêché Jean de dire : Au commencement Dieu a fait le Verbe? le voici. Si Moïse a dit : la terre a été faite, parce qu'il craignait que quelqu'un ne dît qu'elle n'avait point été faite, saint Jean aurait eu bien plus de raison de craindre, si le Fils eût été créé, qu'on n'eût dit de lui qu'il n’avait point été créé , car la terre étant visible, annonce par elle-même le Créateur : " Les Cieux ", dit le Prophète, " racontent la gloire de Dieu " (Ps. XVIII, 1) : mais le Fils est invisible, et il est infiniment au-dessus de toutes les créatures. Si donc, quoiqu'il n'y eût nul besoin ni de paroles, ni de doctrine, pour nous apprendre que le monde avait été fait, le Prophète, toutefois, le marque clairement, et avant toutes choses, saint Jean avait bien plus de raison de le dire du Fils, s'il eût été créé.

Vous m'objecterez encore: Mais saint Pierre le dit clairement et manifestement : Où et quand 1e dit-il? c'est lorsqu' adressant la parole aux Juifs, il leur dit : " Dieu l'a fait Seigneur et Christ ". (Act. II, 36.) Mais, dites-moi vous-mêmes pourquoi vous n'avez point [116] ajouté ce qui suit: " Ce Jésus que vous avez crucifié ". Ignorez-vous que de ces paroles, les unes se rapportent à la nature immortelle, et les autres à l'Incarnation. Si cela n'est point ainsi, et si vous appliquez tout à, la divinité, vous conclurez et vous nous prouverez que Dieu est passible ; mais s'il n'est point passible, il s'ensuit aussi qu'il n'a point été fait. Car si c'est de la nature divine et ineffable qu'a coulé le sang qui a été répandu, et si c'est elle qui, au lieu de la chair, a été déchirée et percée de clous sur la croix, le sophisme que vous me faites est appuyé sur la raison. Mais si le diable même n'a point blasphémé de la sorte , toi, pourquoi feins-tu une ignorance impardonnable, dont jamais les démons mêmes ne se sont avisés ?

Mais de plus, ces noms: Seigneur et Christ, sont des noms de dignité, et ne désignent point la substance. L'un marque la puissance, l'autre l'onction. Que diras-tu donc du Fils de Dieu? S'il est créé, comme tu le dis, tout ce qui est écrit de lui tombe et n'a plus de lieu. En effet, il n'a pas été créé auparavant, afin qu'alors Dieu lui tendît la main pour marquer son choix et l'élever : il n'a pas non plus une origine , un commencement vil et abject; mais ce qu'il est, il l'est par sa nature et par sa substance. Quand on lui demanda s'il était roi, il répondit : " C'est pour cela que je suis né ". (Jean, XVIII, 37.) Saint Pierre parle donc comme de quelqu'un qui a été choisi et destiné , parce que c'est de l'homme qu'il parle.

4. Pourquoi vous étonner de ces paroles de saint Pierre ? Saint

Paul, prêchant aux Athéniens, qualifie le Fils seulement d'homme, disant : " Par un homme qu'il a destiné pour être le juge, et il en a donné des preuves à tout le monde lorsqu'il l'a ressuscité". (Act. XVII, 31.) Il ne dit point qu'il a la forme de Dieu, ni qu'il est égal à Dieu, ni qu'il est la splendeur de sa gloire, et c'est avec raison. Il n'était pas encore temps de le dire, et c'était alors assez pour eux de croire qu'il était homme et qu'il était ressuscité. Jésus-Christ lui-même l'a ainsi pratiqué; saint Paul, qui avait appris de lui, dispensait de même la parole de l'Evangile. Car Jésus-Christ ne nous a pas d'abord révélé sa divinité; mais auparavant le Prophète, et le Christ était simplement regardé comme un homme; et ensuite, par ses paroles et par ses oeuvres, il a fait connaître ce qu'il était véritablement: voilà pourquoi saint Pierre en use de la sorte au commencement les paroles que vous m'avez alléguées sont du premier sermon qu'il a prêché aux Juifs. Comme ils n'étaient point capables encore de rien apprendre de la divinité de Jésus-Christ, il leur parle de sa nature humaine, afin que leurs oreilles y étant accoutumées, fussent après plus propres et plus disposées à recevoir toute la suite de la doctrine. Que si quelqu'un veut reprendre de plus haut cette prédication de l'Apôtre, il y trouvera la preuve évidente de ce que je dis, il verra que saint Pierre appelle Jésus-Christ homme, et qu'il parle fort au long de sa passion, de sa,résurrection et de sa génération selon la chair. Quant à ce que dit saint Paul du Fils de Dieu, qu' " il lui est né selon la chair, du sang et de la race de David (Rom. I, 3) ", il ne nous apprend rien autre chose, sinon que par ce mot : " il est né ", il a en vue l'incarnation, et il ne fait en cela que confirmer notre sentiment.

Mais l'enfant du tonnerre nous parle maintenant de son ineffable existence, qui est avant tous les siècles. C'est pourquoi il ne dit point " il a été fait " ; mais " il était ". Et c'est ce qu'il fallait expressément marquer ici, s'il eût été créé. Saint Paul a pu craindre que quelque insensé ne pensât que le Fils était plus grand que le Père, et que le Père était assujetti au Fils; car c'est cette crainte qui lui fait dire aux Corinthiens : " Quand l'Ecriture dit que tout lui est assujetti, il est indubitable " qu'il en faut excepter celui qui lui a assujetti toutes choses ". ( I Cor. XV, 26, 27.) Et qui pourrait penser que le Père fût assujetti au Fils avec toutes choses? Et néanmoins saint Paul a craint qu'il n'y eût des hommes capables de concevoir des pensées si absurdes, et a dit pour cela, même : " Excepté celui qui lui a assujetti toutes choses ", saint Jean avait bien plus de raison de craindre, si le Fils eût été créé, que quelqu'un ne crût qu'il était incréé, et de nous l'apprendre préférablement à toute autre chose.

Mais comme il est engendré, ni saint Jean, ni aucun autre, ou apôtre ou prophète, ne disent comme de juste qu'il ait été créé. Bien plus, le Fils unique lui-même n'aurait pas manqué de le dire, si véritablement il eût été créé. Celui qui dit de soi tant de choses basses par condescendance, aurait encore beaucoup moins-tu qu'il n'était qu'une créature : je crois même qu'il est plus vraisemblable [117] qu'il a plutôt tu et caché une partie de sa grandeur et de son excellence, que caché et tu ce qui lui manquait, et omis de déclarer qu'il ne l'avait pas. Voulant enseigner l'humilité aux hommes, il avait un sujet raisonnable de garder le silence sur ses plus sublimes attributs : mais ici, " à l'égard de sa prétendue création ", vous ne sauriez m'alléguer la moindre raison un peu spécieuse de la taire. Car pourquoi Celui qui passait sous silence une infinité de ses titres, s'il eût été créé, l'aurait-il caché? Celui qui, pour enseigner l'humilité, a souvent parlé dans des termes qui ne lui étaient ni propres, ni convenables, n'aurait pas omis, à plus forte raison, qu'il était créé, s'il eût été créé.

Ne vois-tu pas qu'il n'est rien qu'il ne fasse et ne dise pour empêcher qu'on pense qu'il n'est point engendré ; qu'il dit même des choses qui sont au-dessous de sa dignité et de sa nature, et qu'il s'abaisse jusqu'à l'humble qualité de prophète? car ces paroles : "Je juge selon ce que j'entends " (Jean, V, 30), et ces autres : " C'est lui, c'est mon Père, qui m'a enseigné ce que je dois dire, et ce que je dois enseigner (1) ", sont des paroles qui n'appartiennent qu'à des prophètes. Si donc, pour prévenir ce soupçon, il n'a pas dédaigné de tenir un si humble langage, à plus forte raison s'il eût été créé se serait-il encore exprimé de la sorte de peur que quelqu'un ne pensât qu'il était incréé : il eût dit, par exemple : Gardez-vous de croire que j'aie été engendré par le Père : j'ai été fait, et je ne suis point engendré, je ne suis pas non plus de la même substance que le Père.

Mais maintenant il fait tout le contraire, il dit des choses qui nous forcent, même malgré nous, d'embrasser le sentiment opposé, comme par exemple : " Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi ". (Jean, XIV, 10.) Et : "Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore? Philippe, celui qui me voit, voit mon Père ". (Jean, XIV, 9.) Et : " Afin que tous honorent le Fils, comme ils honorent le Père ". (Jean, v, 23.) " Comme le Père ressuscite les morts, et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ". (Jean, V, 21.) " Mon Père ne cesse point d'agir jus" qu'à présent, et j'agis aussi incessamment ".

(Jean, V, 1.) " Comme mon Père me connaît

1. Le saint Docteur cite ici le sens; et non les paroles; mais ces paroles, quant au sens, se trouvent en plusieurs endroits de saint Jean. je connais mon Père ". (Jean, X, 15.) " Mon Père et moi nous sommes une même chose ". (Jean, X, 30.) Et partout il met : " comme " et " ainsi " : il dit que son Père et lui sont une même chose, et il déclare qu'il n'y a aucune différence entre eux.

Mais encore : il montre et manifeste sa puissance, et par ces paroles et par plusieurs autres. Comme lorsqu'il dit : " Tais-toi, calme-toi " (Marc, IV, 39), " je le veux, soyez guéri " (Match. VIII, 3), " je te le commande : Démon sourd et muet, sors de cet enfant ". (Marc, IX, 24.) Et ceci encore : " Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : vous ne tuerez point; mais moi je vous dis, que quiconque se mettra en colère sans sujet contre son frère, méritera d'être condamné ". (Matth. V, 21, 22.) Et tant d'autres préceptes ou miracles qui suffisent pour prouver sa puissance; que dis-je? c'est bien des fois plus qu'il n'en faut pour gagner et convaincre tout homme qui n'aura pas perdu le sens et la raison.

5. Mais telle est la force de la vaine gloire, que, même dans les choses les plus claires et les plus -évidentes, elle peut aveugler l'esprit de ceux qui en sont possédés, leur persuader de combattre ce qui est le mieux avéré; elle peut même pousser au mensonge et à la révolte ceux qui sont le mieux convaincus de la vérité. C'est là ce qu'ont fait les Juifs : car ils ne niaient pas le Fils de Dieu par ignorance, mais pour se concilier la faveur du vulgaire : " Ils croyaient en lui ", dit l'écriture, " mais ils craignaient d'être chassés de la synagogue ". (Jean, XII, 42.) Et ils perdaient leur salut pour l'amour des autres. Celui qui recherche ainsi la gloire du monde ne peut acquérir celle qui vient de Dieu. Voilà pourquoi Jésus-Christ leur fait ce reproche:

" Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire des hommes, et qui ne recherchez point celle qui vient de Dieu? " (Jean, V, 44.) La vaine gloire, mes frères, est en quelque sorte une profonde ivresse, Voilà pourquoi celui qui est attaqué de cette maladie s'en délivre difficilement : elle est un cruel tyran qui, arrachant du ciel l'âme. de ses esclaves, l'attache à la terre, ne lui permet pas de voir la vraie lumière, la pousse à se vautrer toujours dans la boue, et lui donne des maîtres si puissants, qu'ils la font obéir sans lui faire aucun commandement : car celui qui est infecté de cette passion, fait volontairement, quoique [118] personne ne l'y engage et ne l'y force; fait, dis-je, tout ce qu'il imagine pouvoir plaire à ces maîtres. C'est pour l'amour d'eux, c'est afin de leur plaire qu'il se revêt de beaux vêtements, qu'il orne son visage, non pour soi, mais pour les autres; qu'il se fait accompagner à la place d'une foule de domestiques, afin de s'attirer les regards et l'admiration de tout le monde; enfin, tout ce qu'il fait, c'est pour les autres qu'il le fait. Est-il une pire et plus dangereuse maladie que celle-là? souvent pour se faire regarder et admirer, il se précipite dans quelque abîme. Certes, ce qu'en a dit Jésus-Christ suffit pour en montrer toute la tyrannie. Mais je veux encore la faire connaître par d'autres endroits. Demandez à ces citoyens qui répandent leurs richesses avec tant de profusion pourquoi ils donnent de si grosses sommes d'argent, à quelle fin cette prodigieuse dépense ?

ils n'auront que cette seule réponse à vous faire : c'est pour plaire au peuple. Mais interrogez-les encore, demandez-leur ce que c'est que le peuple? c'est quelque chose, diront-ils, qui est plein de tumulte et d'agitation, où la déraison domine, qui va au hasard, comme les flots de la mer, un chaos d'idées et de sentiments contradictoires: est-il donc rien de plus misérable que celui qui se donne un tel maître ?

Mais que les personnes séculières s'attachent à la vaine gloire et la recherchent, c'est un mal sans doute, mais un mal relativement minime : au contraire, quand cette maladie s'acharne avec un redoublement de fureur sur ceux qui prétendent avoir renoncé au monde, c'est alors surtout que les effets en sont terribles. Car ceux-là ne prodiguent et ne perdent que leur argent, mais ceux-ci perdent leur âme : pour l'amour de la vaine gloire , abandonner la saine doctrine ! pour s'acquérir l'estime, déshonorer Dieu ! quelle lâcheté, quel engourdissement, quelle folie une telle conduite ne marque-t-elle pas? Les autres vices, s'ils causent de grands dommages, procurent au moins quelque plaisir, quoique court et passager. Car l'avare, l'ivrogne, celui qui aime les femmes, goûtent en se perdant un instant de plaisir; mais ceux qui sont captifs de cette passion mènent une vie dure et cruelle, sans jouir jamais d'aucun plaisir. En effet, jamais ils n'atteignent à ce qu'ils désirent le plus, je veux dire à la gloire, la considération publique . ils paraissent véritablement en jouir, et toutefois ils n'en jouissent point, parce que ce n'est point là une vraie gloire.

Voilà pourquoi cette passion n'est point appelée gloire, mais chose vide de gloire; et tel est le sens du nom que lui ont donné justement les anciens (1), parce qu'elle n'a rien de réel, rien de beau, rien de glorieux au dedans. Un masque (2) paraît au dehors beau et aimable, mais il est vide au dedans , et ne peut, pour cela même, bien que supérieur en beauté à bon nombre de visages, s'attirer jamais l'amour de personne : ainsi en est-il de cette gloire du peuple; elle est même quelque chose de plus misérable, car elle engendre la tyrannique et redoutable passion dont nous avons parlé : elle n'a qu'une beauté extérieure et superficielle, tandis que l'intérieur non-seulement est vide, mais encore flétri par l'infamie et désolé par la tyrannie la plus atroce.

D'où provient donc, me direz-vous, une si sotte et si extravagante passion, qui n'est capable de donner aucun plaisir? D'où? Elle ne peut venir que d'une âme basse et rampante. Il est bien difficile qu'un homme infatué de cette gloire conçoive de grands et de nobles sentiments; nécessairement il sera sans honneur, bas, rampant, méprisable; il ne fait rien pour la vertu, il fait tout pour plaire à de viles créatures, et il suit à l'aveugle leurs erronées et fausses opinions: comment vaudrait-il quelque chose ?

Mais remarquez ceci, mes chers frères; si quelqu'un lui fait cette demande et lui dit Vous même, que pensez-vous de la multitude? Il répondra sans doute . C'est une troupe de fainéants. Eh quoi? Désireriez-vous de lui ressembler ? Si quelqu'un lui adresse cette nouvelle question, je ne crois pas qu'il y réponde affirmativement. N'est-il donc pas bien ridicule de rechercher avec soin l'estime et la faveur de gens à qui on ne voudrait jamais ressembler?

6. Irez-vous dire qu'ils forment un groupe nombreux? Raison de plus pour les mépriser. Si chacun d'eux est digne de mépris, leur réunion est méprisable à plus forte raison. Leur nombre, en se multipliant, ne fait que multiplier leur déraison. C'est pourquoi si vous les prenez en particulier, vous pourrez

1. Saint Jean Chrysostome donne Ici une étymologie qui peut paraître arbitraire. Nous avons rectifié en ce sens la traduction de Le Mère qui semble n'avoir pas compris.

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