Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 2)
2. Dans l'antiquité , les masques avaient la forme de la tête et la couvraient tout entière.
119 les corriger; s'ils sont une fois réunis, vous aurez bien de la peine, parce qu'alors leur folie redouble, et aussi parce qu'ils se laissent mener comme les bêtes, et qu'ils suivent aveuglément les opinions les uns des autres.
La voilà cette popularité : de grâce, dites-moi, la rechercherez-vous encore? N'en faites rien, mes frères, je vous en prie et je vous en conjure, une pareille ambition est capable de tout renverser : elle est une source d'avarice, d'envie, d'accusations, de piéges : elle arme, elle irrite ceux qui n'ont reçu aucune offense contre ceux mêmes qui ne les ont nullement offensés: celui qui est infecté de cette maladie ne connaît ni amis, ni parents, ne respecte absolument personne ; son âme dégradée , incapable désormais de constance et d'affection, devient l'ennemie du genre humain. La colère est à la vérité une passion tyrannique et insupportable, néanmoins elle n'est pas toujours en mouvement , mais seulement quand on la provoque : au contraire, la passion de la vaine gloire est incessante; il n'y a pour ainsi dire aucun temps où elle s'adoucisse, si la raison ne la réprime et ne l'éteint, niais elle est toujours là, non-seulement pour nous exciter à commettre le mal, mais encore pour nous ôter tout le mérite des bonnes actions que nous avons pu faire, quand elle ne nous a pas empêchés tout d'abord. Que si saint Paul appelle l'avarice une idolâtrie (Ephés. V, 5), quel nom donnerons-nous à sa mère, à sa racine et à sa source, c'est-à-dire à la vaine gloire? Nous n'en trouverons sûrement point qui soit propre à exprimer une si grande malignité.
Rentrons donc dans notre bon sens, mes chers frères, et dépouillons-nous de ce funeste vêtement : déchirons-le, mettons-le en pièces, délivrons-nous enfin de cette servitude, jouissons de la vraie liberté et prenons conscience de cette noblesse que Dieu nous a donnée méprisons souverainement la faveur de la multitude; il n'est rien en effet de plus ridicule et de plus déshonnête, rien de plus honteux ni de moins glorieux que cette passion. Sien des raisons le montrent : rechercher la gloire, c'est ignominie : la mépriser et n'en faire aucun cas, pour conformer à la volonté de Dieu toutes ses actions et toutes ses paroles, c'est en quoi consiste la vraie gloire.
Nous pourrons obtenir la récompense de Celui qui voit et considère avec soin toutes nos oeuvres, lorsque nous nous contenterons de l'avoir seul pour spectateur et pour arbitre. En quoi avons-nous besoin d'autres yeux, puisque Celui qui doit nous donner la récompense et la gloire ne cesse point d'avoir ses yeux attentifs sur nous et sur nos oeuvres? et certes, qu'un serviteur fasse tout pour plaire à son maître, qu'il ne désire d'être vu que de lui seul , qu'il ne recherche pas que d'autres voyent ce qu'il fait, quelque grands, quelque considérables que puissent être ces spectateurs, mais qu'il n'ait point d'autre but, d'autre intention que d'être vu de son maître : que nous, au contraire, qui avons un si grand Maître, nous cherchions d'autres spectateurs, qui ne nous peuvent aider en rien, mais qui peuvent nous nuire en nous regardant et rendre notre travail infructueux et inutile, n'est-ce point là une absurdité et une extravagance?
Ah ! je vous en prie, mes chers frères, ne nous conduisons pas de la sorte; mais appelons et sollicitons les regards et les éloges de Celui-là seul dont nous devons recevoir la récompense.
N'ayons nul désir, nulle envie d'attirer sur nous les yeux des hommes. Quand d'ailleurs cette gloire nous tenterait, le meilleur moyen de l'obtenir ce serait encore de ne rechercher que la seule gloire qui vient de Dieu. " Car je glorifierai ", dit l'Ecriture, " quiconque m'aura rendu gloire ". (I Rois, II, 30.) Et comme, lorsque nous méprisons les richesses, c'est alors même que nous sommes le plus dans l'abondance de toutes sortes de biens, puisque Jésus-Christ dit : " Cherchez le " royaume, de Dieu, et toutes ces choses vous " seront données comme par surcroît (Matth. VI, 33.) Il en est de même pour la gloire. Là où il n'y a nul péril de donner les richesses ou la gloire, là Dieu les répand avec profusion : or, nous recevons sans péril et les richesses et la gloire lorsqu'elles ne nous commandent point, ne nous dominent point, et ne se servent pas de nous comme de leurs esclaves, mais qu'elles nous servent elles-mêmes comme des hommes libres qui sont leurs maîtres.
C'est pour cette raison que Jésus-Christ ne veut pas que nous les aimions, de peur que nous, ne devenions leurs esclaves : si nous savons en user en maîtres, il nous les donne avec une grande abondance. En effet, quoi de plus illustré que ce Paul qui a dit: " Nous ne [119] cherchons aucune gloire de la part des hommes, ni de vous, ni d'aucun autre ! " (I Thess. II, 6.) Qui est plus riche que celui qui, n'ayant rien, possède tout? car lorsque nous ne nous assujettirons pas aux richesses, comme je viens de le dire, alors nous les posséderons, alors elles nous seront données avec profusion. Si nous voulons donc acquérir la gloire, fuyons-la : c'est de cette sorte qu'en gardant les commandements de Dieu, nous pourrons obtenir les biens présents et lesbiens futurs, par la grâce de Jésus-Christ, avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE IV.
AU COMMENCEMENT éTAIT LE VERBE, ET LE VERBE éTAIT DIEU. (VERSET 1.)
ANALYSE.
1. Pourquoi, lorsque les antres évangélistes ont commencé l'histoire du Fils de Dieu par son incarnation, saint Jean se contente-t-il d'un mot sur ce sujet ? — Paul de Samosate, petit esprit qui rampe à terre.
4 et 5. Jésus-Christ a souffert et est mort pour nous délivrer de l’idolâtrie. — Rendre à la créature le culte qui n'est dû qu'au Créateur, extrême injustice.— La foi et la doctrine inutile!: au salut, si la vie et les moeurs sont corrompues.— Eteindre promptement la colère. — Les hommes louent ou blâment, selon qu'ils aiment ou qu'ils haïssent : belle peinture d'un homme en colère.— Contre ceux qui observent scrupuleusement les heures et les temps.
1. Les maîtres ne chargent pas tout d'abord d'une infinité de connaissances les enfants qu'on leur donne à élever; ce n'est pas tout à la fois qu'ils leur donnent leurs instructions, mais peu à peu : ils leur répètent souvent les mêmes choses pour les inculquer plus facilement dans leur mémoire. ils se gardent bien de les effrayer au commencement par de trop longues leçons, qu'ils ne pourraient point retenir : ils craindraient qu'ils ne vinssent à se décourager et à s'endormir en présence du nombre et de la difficulté des matières qu'ils devraient s'assimiler. Je suivrai cet exemple et cette méthode, j'adoucirai votre travail, mes frères , je rendrai votre peine légère : peu à peu, et par petites portions, je vous distribuerai ce qu'on nous sert sur cette sainte table, et de cette manière je le ferai entrer dans votre esprit et dans votre coeur.
Voilà pourquoi je vais reprendre encore les paroles de mon texte ,non pour vous redire les mêmes choses, mais pour suppléer à ce que j'ai omis. Commençons donc, rappelons les paroles que j'ai dites au commencement de mes discours : " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu ". Pourquoi les autres évangélistes, ayant commencé leur Evangile par l'Incarnation de Jésus-Christ (car saint Matthieu commence ainsi : " Le Livre de la génération de Jésus-Christ, Fils de David "
; saint Luc entre en matière par l'histoire de " Marie ", et saint Marc rapporte presque les mêmes choses, commençant par l'histoire de Jean-Baptiste) ; pourquoi, dis-je, saint Jean se contente-t-il d'un mot sur ce sujet : " Et le Verbe s'est fait chair ", et passant sous silence tout le reste, sa conception, son enfantement, sa croissance, son éducation, arrive-t-il aussitôt à sa génération éternelle?
Vous m'en demandez la raison ? Je vais vous l'expliquer sur-le-champ. Comme les autres évangélistes s'étaient [121] beaucoup étendus sur l'Incarnation. du Verbe, il. était à craindre que certains petits esprits, que ces âmes qui rampent à terre, ne s'arrêtassent à ces seuls dogmes, comme Paul de Samosate.
Justement préoccupé d'arracher à ces basses pensées ceux qui seraient tentés d'y tomber, et voulant élever leurs regards vers le ciel, saint Jean a soin de commencer sa narration. par l'existence céleste et éternelle du Verbe. Saint Matthieu avait commencé son histoire parle roi Hérode ; saint Luc par Tibère-César; saint Marc par Jean-Baptiste ; saint Jean laisse là toutes ces choses, s'élève incontinent et au-dessus du temps, et au-dessus de tous les siècles, y fixe en quelque sorte l'esprit de ses auditeurs, et dit : " Au commencement il était " : il ne marque point de lieu où, l'on puisse s'arrêter et ne fixe point d'époque , comme font les autres évangélistes, qui nomment Hérode, Tibère et Jean-Baptiste. De plus, ce qui est infiniment admirable, après s'être élevé à la plus haute sublimité , il ne néglige pas de parler de l'Incarnation : et de même les évangélistes, qui en ont fait le récit, ne se sont point tus sur l'existence antérieure aux siècles, ce qui était juste, et ne pouvait être autrement, puisque c'est un seul et même Esprit qui les inspirait et les faisait parler : voilà pourquoi on voit tant d'accord, et une si belle harmonie dans ce qu'ils ont écrit.
Pour vous, mes chers frères, lorsque vous entendez nommer le " Verbe " , ne souffrez pas ceux qui le disent une créature, ni ceux qui s'imaginent qu'il est simplement la parole car il y a plusieurs paroles, plusieurs ordres de Dieu, à quoi les anges mêmes obéissent, mais aucune de ces paroles n'est Dieu, elles sont toutes des prophéties et des commandements, et c'est ainsi que 1'Ecriture a coutume d'appeler les lois, les préceptes et les ordonnances que Dieu fait. Voilà pourquoi elle dit dés anges : " Vous êtes puissants et remplis de force, vous faites ce qu'il vous dit " (Ps. CII, 20) mais ce Verbe est une substance dans une hypostase, " ou une personne ", qui émane du Père impassiblement. Voilà, je l'ai déjà dit; ce que saint Jean veut désigner par le nom de VERBE.
Comme donc ce mot : " Au commencement était le Verbe ", montre l'éternité, de même celui-ci : " Le Verbe était au commencement avec Dieu ", marque la coéternité. De peur qu'en entendant ces paroles : " Au commencement était le Verbe ", tout en comprenant que le Fils est éternel, vous n'alliez vous imaginer que le Père soit plus vieux que lui, qu'il le précède de quelque intervalle, et que, par suite, vous n'attribuiez un commencement au Fils unique, l'évangéliste ajoute : " Il était au commencement avec Dieu " : ainsi le Fils est éternel comme le Père, car le Père n'a jamais été sans son Verbe, mais le Verbe a toujours été Dieu avec lui, dans sa propre hypostase.
Comment donc, direz-vous, s'il était avec Dieu, Jean a-t-il ajouté : " Il était dans le monde ?" (I, 10.) C'est parce qu'étant Dieu, il était avec Dieu, et dans le monde : soit le Père, soit le Fils, ni l'un ni l'autre n'est renfermé dans des bornes. En effet, " si sa grandeur n'a point de bornes " (Ps. CXLIV, 3) , et, " si sa sagesse n'en a point non plus " (Ps. CXLVI, 5), il est visible que sa substance n'a point un commencement temporel. Avez-vous entendu ces paroles : " Au commencent Dieu a fait le ciel et la terre? " Que concluez-vous de ce commencement? Certainement que l'un et l'autre ont été faits avant toutes les choses visibles :de même, lorsque vous entendez dire du Fils unique : " Au commencement il était ", il faut que vous entendiez qu'il est avant tous les êtres intelligibles, et avant les siècles.
Que si quelqu'un dit: Et comment peut-il se faire qu'étant le Fils, il ne soit pas plus jeune que son Père, car celui qui est par quelqu'un est nécessairement moins ancien que celui par qui il est? nous répondrons que ce sont là des idées humaines;
que celui qui peut former de pareilles questions est capable d'en faire encore de plus absurdes, et qu'on ne doit point même prêter l'oreille à de semblables discours; c'est de Dieu que nous vous parlons, et non de la nature humaine, sujette à ces nécessité, et aux conséquences de ces sortes de raisonnements ; mais toutefois, pour confirmer les faibles, nous allons vous donner une réponse.
2. Dites-nous donc : le rayon du soleil sortir de la substance du soleil, ou de quelqu'autre corps ; si nous n'avons pas perdu le sens et la raison, nous avouerons nécessairement qu'il sort de sa substance ; et cependant, quoique le rayon émane du soleil, nous ne dirons jamais qu'il est moins ancien que la substance du soleil , puisqu'on n'a jamais vu le soleil sans le rayon : que si, parmi les êtres visibles et sensibles, il s'en trouve qui, étant par un autre, [122] ne sont pas moins anciens que celui par qui ils sont, pourquoi ne le croyez-vous pas de même de la nature invisible et ineffable ? C'est la même chose ici, autant que la nature divine le comporte.
C'est aussi pour cette raison que saint Paul appelle ce même Fils d'un nom, par lequel il déclare tout à la fois, et qu'il émane du Père, et qu'il lui est coéternel. (Héb.
1, 3.) Quoi donc ! N'est-ce pas par lui que tous les siècles et le temps ont été faits? Il faut que tout homme, s'il n'est devenu fou, le confesse. Il n'y a donc point d'espace de temps entre le Fils et le Père. S'il n'y en a aucun, le Fils n'est donc pas moins ancien , il est coéternel : car " avant " et " après " sont des termes qui marquent le temps, qui le supposent. Or, Dieu est au-dessus des temps et des siècles.
Mais abrégeons : que si vous vous entêtez à soutenir que le Fils a un commencement, prenez garde que vous ne soyiez forcé, par la même raison, à donner aussi au Père un commencement : à la vérité plus ancien, mais qui pourtant sera toujours un commencement. En effet, répondez-moi : prescrire ainsi un terme et un commencement au Fils, et avancer, pousser au delà de ce commencement, n'est-ce pas dire que le Père existait auparavant? Certes, cela est visible. Dites-moi donc: de quel espace de temps le Père a-t-il la préexistence sur le Fils? Car, soit que vous le disiez court, soit que vous le disiez long, vous avez dès lors renfermé le Père sous un commencement. En effet, après avoir mesuré cet espace de temps, vous nous direz s'il est ou court ou long; mais une telle détermination serait impossible , s'il n'y avait des deux parts un commencement; il est donc vrai, qu'autant qu'il est en vous, vous avez donné un commencement au Père, et ainsi, selon vous, le Père même aura un commencement.
Par là, mes chers frères, vous pouvez parfaitement connaître la vérité de cette parole du Sauveur, et que ce qu'il dit est en tout et partout un témoignage de sa vertu et de sa sagesse : mais que dit-il? " Celui qui n'honore " pas le Fils, n'honore pas le Père (1) ". Je sais qu'il y a bien des gens qui ne comprennent pas ces choses. Voilà pourquoi nous évitons souvent d'agiter ces questions de raisonnement,
1. Ce passage ne se trouve point dans les Evangiles quant aux paroles, mais seulement quant au sens. Les Pères citent quelquefois de mémoire, s'attachant plus au sens qu'aux paroles.
parce qu'elles ne sont pas à la portée du peuple, ou que, s'il y entend quelque chose, il n'y trouve rien d'assez solide ni d'assez inébranlable : car " les raisons des hommes sont sujettes à erreur, et leurs pensées sont trompeuses ". (Sag. IX, 14.)
Au reste, je voudrais bien demander à nos adversaires ce que signifient ces paroles du prophète : " Il n'y a point eu d'autre Dieu avant moi, et il n'y en aura point après moi ". (Isaïe, XLIII, 10, et XLV, 22.) Car si le Fils est moins ancien que le Père, comment le Père dit-il : " Il n'y en aura point après moi?
" Nierez-vous donc la substance du Fils unique? Il faut, en effet, ou que vous en veniez jusqu'à cet excès d'impudence, ou que vous reconnaissiez et confessiez la divinité dans là propre hypostase du Père et du Fils. Mais comment ces paroles: " Tout a été fait par lui ", sont-elles vraies? Si le temps est plus ancien que lui, comment ce qui est avant lui a-t-il été fait par lui? Ne voyez-vous pas maintenant, mes frères, dans quel abîme de témérité et d'impudence le raisonnement a jeté ces hérétiques pour s'être une fois écartés de la vérité?
Mais pourquoi l'Evangéliste n'à-t-il pas dit que le Fils a été fait de choses qui n'étaient point, comme saint Paul le déclare et l'assure de toutes choses, par ces paroles : " Qui a appelé ce qui n'est point comble ce qui est " (Rom. IV, 17), et pourquoi dit-il : " Au commencement était le Verbe ", car ces paroles de saint Jean sont contraires à celles de saint Paul? A quoi je réponds que c'est avec justice et avec raison que l'Evangéliste s'explique ainsi, car Dieu n'est point fait, et il n'y a rien avant lui. Mais, disons-le, ces discours ne peuvent sortir que de la bouche des païens. Répondez-moi sur ceci : Ne conviendrez-vous pas que le Créateur est incomparablement plus excellent que toutes lies créatures? Mais si ce qui est créé de rien lui était. semblable, où se trouverait-elle alors cette excellence incomparable? Et de plus, comment expliquerez-vous ces paroles : " C'est moi qui suis le premier et le dernier " (Isaïe, XL1, 4), et : " Il n'y a point eu d'autre Dieu avant moi?" (Isaïe, XLIII,10.) Car si le Fils n'est pas consubstantiel au Père, il y a un autre Dieu :
1. Au lieu d'autois, que je trouve dans le texte qui est sous mes yeux , je ne puis m'empêcher de lire auto. Avec auto , le sens est clair, concordant et parfait, et le raisonnement concluant. Avec autois, il n'y a plus même de sens possible. (J.- B. J.)
123 s'il ne lui est coéternel, il est après lui; et s'il n'est pas émané de sa substance, il est visible qu'il a été fait.
Que si les Ariens et les Anoméens nous répliquent que c'est par opposition aux idoles que le prophète a parlé de la sorte, " ou pour " distinguer d'elles le seul vrai Dieu", pourquoi n'accorderont-ils pas aussi que Dieu est dit seul vrai Dieu par opposition aux idoles? Que si, encore une fois, ces paroles ne sont là que pour marquer la différence qu'il y a entre Dieu et les idoles, comment expliqueront-ils tout le passage en entier? Car Isaïe dit : " Après moi il n'y a point d'autre Dieu". Par où il ne prétend point exclure le Fils de la Divinité, mais il veut seulement déclarer et enseigner ceci: " Il n'y a point d'idole-Dieu après moi ", non que pour cela le Fils ne soit point Dieu. Soit, direz-vous. Mais quoi ! ces paroles : " Avant moi il n'y a point eu d'autre Dieu ", les expliquerez-vous aussi en disant qu'à la vérité il n'y a point eu auparavant d'idole-Dieu, mais que néanmoins le Fils est antérieur ?
Et quel démon parlerait de la sorte? Non, je ne crois pas que le diable même l'osât; mais, en un mot, si le Fils n'est pas coéternel au Père, comment direz-vous que sa vie n'a point de fin? Car s'il a commencé, dût-il ne point finir, il ne sera pourtant pas immense l'immense doit être immense, et quant au commencement, et quant à la fin. Saint Paul l'a ainsi défini par ces paroles : " Il n'a ni commencement ni fin de sa vie ". (Héb. VII, 3.) En quoi l'Apôtre déclare que le Fils n'a point de commencement ni de fin. S'il est sans bornes de ce côté, il est sans bornes aussi de l'autre : il ne finira point, il n'a pas commencé.
3. Mais comment, étant la vie, y aurait-il eu un temps auquel il n'aurait point été? Il n'y a personne qui ne dise et ne confesse que la vie est toujours, qu'elle n'a ni commencement ni fin, et, par suite , le Fils qui est la vie : mais s'il a été un jour auquel il n'était point, comment celui qui un jour n'était point serait-il la vie des autres? Pourquoi donc, disent les hérétiques, Jean lui a-t-il donné un commencement, en disant: " Au commencement il était?" Quoi ! vous vous arrêtez à ce mot : " Au commencement " , et à celui-ci : " Il " était ", et vous ne portez pas votre attention jusqu'à cet autre : " Le Verbe était? " Que répondrez-vous donc à ce que le prophète dit du Père: " Vous êtes (1), depuis le siècle, et jusque " dans le siècle ". (Ps. LXXXIX, 2.) Est-ce que par ces paroles il lui donne des bornes ? Point du tout, mais il déclare et il montre son éternité. Pensez de même de cet endroit de saint Jean : ce n'a point été pour le renfermer dans des bornes qu'il a usé de ces termes, car il n'a point dit : il a eu un commencement, mais : " Au commencement il était ", vous portant à penser par ces paroles : " Il était", que le Fils est sans commencement. Mais vous m'objecterez : le Père est appelé Dieu avec l'article, et le Fils sans article (2). N'est-il pas vrai que l'Apôtre, parlant du Fils de Dieu , dit : " Du grand Dieu , et notre Sauveur Jésus-Christ? " (Tit. II,13.) Il dit encore " Qui est Dieu ", élevé " au-dessus de tout " (Rom. IX, 5) : je l'accorde; saint Paul, en ce dernier passage , nomme le Fils, sans ajouter l'article devant le mot Dieu; mais observez aussi qu'il fait de même à l'égard du Père, car, dans l'Epître qu'il écrit aux Philippiens, il parle également de lui sans mettre l'article " Qui ayant ", dit-il, " la forme et la nature de Dieu, n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu ". (Philip. II, 6.) Et encore dans celle aux Romains : " Que Dieu notre Père, et Jésus-Christ Notre-Seigneur vous donnent la grâce et la paix ". (Rom. I, 7.) Sans compter qu'il eût été superflu de faire ici précéder l'article, lequel est répété plus haut dans plusieurs autres endroits. Quand l'Ecriture dit du Père : " Dieu est esprit" (Jean, IV, 24), quoique le mot " Esprit " ne soit pas précédé de l'article , nous ne contestons pourtant pas que Dieu soit incorporel : de même, dans l'endroit que vous alléguez, de ce qu'il n'y a point d'article avant le mot Dieu attribué au Fils, il ne s'ensuit pais que le Fils soit Dieu à un degré inférieur. Pourquoi?
c'est que lorsqu'elle a dit : " Dieu ", et " Dieu ", elle ne nous a marqué aucune différence de Divinité, ou plutôt c'est parce qu'elle fait précisément tout le contraire. Car, ayant d'abord 1 " Vous êtes ", sans y joindre " Dieu ". Tous nos exemplaires, les Septante le portent simplement ainsi : " Tu es ", sans " Deus ". Ce qui est suivi par saint Augustin , par le Syriaque, et par les anciens psautiers latins, etc.
2. Cette objection des Ariens regarde ces premières paroles de l'Evangile de saint Jean : kai o logos en pros ton Theon, kai Theos en o logos, où ton Theon avec l'article est dit du Père, kai Theos en, sans article est dit du Fils. De là les Ariens et les Anoméens concluaient et soutenaient que le Fils n'était pas Dieu comme le Père, qu'il ne lui était pas égal, et qu'il n'était pas proprement Dieu. le saint Docteur réfute cette objection par des exemples contraires, comme il est facile de le voir dans ce qui suit, etc.
124 dit: " Et le Verbe était Dieu ", de peur que quelqu'un ne pensât que la divinité du Fils n'était pas égale à celle du Père, elle produit et présente aussitôt des témoignages de sa vraie divinité, en déclarant son éternité par ces paroles: " Il était au commencement avec Dieu "; et encore : en lui attribuant la puissance de créer, et disant de lui : " Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui " : puissance que son Père donne partout par la bouche des prophètes pour être le plus grand et le plus visible témoignage de sa nature divine. Les prophètes reviennent souvent sur cette sorte de démonstration, et cela, non sans motif, parce qu'ils ont en vue l'abolition du culte des idoles. Car, " Périssent les dieux ", dit Jérémie, " qui n'ont point fait le ciel et la terre " (Jérém. X,11) : et ailleurs : " C'est moi qui de ma main ai étendu le ciel ". (Is. XLIV, 24.) Le Père voulant donc montrer que c'est là une preuve visible et manifeste de sa divinité, la met partout, et partout il l'emploie : mais l'évangéliste, non content encore de ce qu'il a dit du Fils, l'appelle aussi " vie " et " lumière ".
Si donc le Fils a toujours été avec le Père, si tout a été fait par lui, si c'est lui qui maintient et conserve toute chose, car c'est ce que marque saint Jean, en disant qu'il est la vie; s'il illumine tout, qui sera assez fou pour dire que l'évangéliste a ainsi mis et placé ces mots (1) pour diminuer la divinité du Fils, tandis qu'il se sert au contraire de la preuve la plus forte pour établir son égalité et sa parfaite ressemblance avec le Père?
Je vous en conjure; mes chers frères, ne confondons point la créature avec le Créateur, de peur que nous n'entendions dire aussi de nous-mêmes : " Ils ont rendu à la créature l'adoration et le culte souverain, au lieu de le rendre au Créateur ". (Rom. I, 25.) En vain l'on dirait qu'il faut entendre ces paroles des cieux, elles interdisent absolument le culte de la créature, qui est proprement l'idolâtrie.
4. Ne nous exposons donc pas à une si grande malédiction.
Le Fils de Dieu est venu au monde pour nous délivrer de ce culte. Il a pris la forme de serviteur pour nous délivrer de cet esclavage : c'est encore pour cela qu'il a bien voulu être déshonoré par d'infâmes crachats et de honteux soufflets, et souffrir une
1. Ces mots, c’est-à-dire : ton Theon , en parlant du Père, et Theon, en parlant du Fils.
mort très-ignominieuse. Ne nous rendons pas inutiles toutes ces grâces et ces bienfaits, je vous en conjure, mes frères, et ne retournons pas à notre ancienne impiété, ou plutôt à une impiété plus grande et plus énorme :
car il est d'une injustice extrême de rendre à la créature l'adoration et le culte souverain , et d'abaisser le Créateur jusqu'à la bassesse de la créature autant qu'il est en nous : car cela ne l'empêche pas certes de subsister tel qu'il est ; " mais " pour vous", dit le Prophète, " vous êtes ton" jours le même , et vos années ne passeront " point". (Ps. CI, 28.) Glorifions-le donc comme nous l'avons appris de nos pères : glorifions-le par notre foi et par nos oeuvres. Car la foi et la doctrine sont inutiles pour le salut, si la vie est corrompue.
C'est pourquoi, réglons-la sur la volonté de Dieu : écartons, chassons loin de nous toute action déshonnête, toute injustice, toute avarice : soyons comme des étrangers hors de leur pays et de leur maison, soyons très-indifférents pour les choses présentes. Si quelqu'un a de grandes richesses et de grands biens (I Cor. VII, 30, 31), qu'il en use comme un voyageur qui doit partir dans peu , soit qu'il le veuille; ou qu'il ne le veuille pas : si quelqu'un a reçu une injure, qu'il ne garde pas éternellement sa colère, ou plutôt qu'il ne l'écoute jamais : l'apôtre ne la souffre que pour un seul jour : " Que le soleil ", dit-il , " ne se couche point " sur votre colère ". (Ephés. IV, 26.) Et cela est véritablement juste : il est à craindre que la colère, quelque courte qu'elle soit, ne nous porte à de fâcheux et de funestes excès, et même il est difficile de l'empêcher;
mais si la nuit nous y surprend, tout devient plus difficile et plus dangereux, parce qu'alors le souvenir de l'injure allume un grand feu dans le coeur, et qu'agités de cruelles pensées, nous sommes un long temps à en garder l'amer souvenir. Saint Paul veut donc que nous prévenions et nous éteignions le mal avant que la nuit, que le temps du repos nous surprenne, et vienne attiser l'incendie.
La colère est une violente agitation plus vive et plus furieuse que la flamme même voilà pourquoi il n'y a nul temps à perdre, et l'on ne peut user de trop de diligence pour prévenir le feu et empêcher que la flamme ne s'élève. En effet, cette passion cause une infinité de maux : elle renverse les maisons, elle rompt les anciennes amitiés; en peu de temps, [125]
et dans un moment. elle porte à des excès déplorables, et nous fait commettre les actions les plus tragiques : " Parce que ", dit l'écriture, " l'émotion de la colère qu'il a dans le coeur est sa ruine ". (Eccl. I, 28.)
Retenons donc cette bête avec le frein : retenons-la par la crainte du jugement futur; c'est le mors le plus fort et le plus puissant de tous. Lorsqu'un ami vous aura offensé , ou qu'un des vôtres vous aura irrité, pensez à la multitude des péchés que vous avez commis contre Dieu , et considérez que si vous savez vous retenir et vous modérer, vous serez traité avec moins de rigueur au jour du jugement, car Jésus-Christ dit : " Remettez, il vous sera remis " (Luc, VI , 37), et aussitôt vous serez guéri de votre maladie.
Mais je veux encore que vous examiniez si, lorsqu'il vous est arrivé de vous mettre en colère, vous ne vous êtes pas quelquefois retenu et si quelquefois aussi vous ne vous êtes pas laissé emporter: la comparaison que vous ferez de ces deux états vous aidera beaucoup à vous corriger. Dites-moi, je vous prie, quand est-ce que vous vous êtes applaudi vous-même? Est-ce lorsque la colère vous a surmonté, ou lorsque vous l'avez surmontée ? N'est-il pas vrai que lorsque nous y avons succombé , nous nous blâmons fortement nous-mêmes, nous rougissons, quoique personne ne nous fasse aucun reproche , et par nos paroles et nos actions nous donnons de grandes marques de repentir ; et que lorsqu'au contraire nous l'avons vaincue , nous nous réjouissons , nous tressaillons d'allégresse , comme venant de remporter une victoire ? Pour un homme en colère , la victoire ne consiste pas à rendre la pareille (ce qui est au contraire la pire défaite) ; elle consiste à souffrir courageusement le mal qu'on nous a fait, ou qu'on a dit de nous. En effet, l'avantage ne reste pas à celui qui a fait le mal, mais a celui qui l'a enduré. Lors donc que vous vous mettez en colère, ne dites point : il faut que je rende la pareille, il faut que je me venge; et à ceux qui vous exhortent à vous contenir, ne répondez pas non, je ne souffrirai point qu'après s'être moqué de moi , il demeure impuni. Sachez qu'il ne se moquera véritablement de vous, que lorsqu'il vous verra user de vengeance; mais s'il rit, s'il se moque de vous, quand vous vous tenez tranquille et en repos, il fait l'action d'un fou.
Pour vous, n'ambitionnez point pour votre victoire les éloges des insensés.; contentez-vous de ceux que les sages vous donneront : mais à quoi pensé-je de vous proposer un public infime, un public composé d'hommes ?Tournez-vous plutôt vers Dieu , c'est lui qui vous approuvera. Fort d'un tel suffrage, gardez-vous de rechercher la gloire que dispensent les hommes. Leurs éloges sont dictés souvent par la faveur ou par un esprit de rivalité, et encore leurs louanges ne sont-elles d'aucune utilité; mais le suffrage de Dieu est impartial et souverainement utile à celui qui en est honoré ; ce sont donc là les louanges et la gloire que nous devons chercher. .
5. Voulez-vous connaître quel mal c'est que la colère?
Arrêtez-vous sur la place, quand vous y verrez des gens se quereller : vous ne pourriez pas facilement découvrir sur vous-même toute la laideur de cette infirmité, votre raison étant alors ensevelie dans l'ivresse et dans les ténèbres; mais lorsque vous ne serez point ému de cette passion , et que votre jugement ne sera point prévenu, alors regardez-vous et contemplez-vous vous-même dans les autres. Voyez cette foule de peuple qui s'amasse de tous côtés, ces hommes en colère qui étalent en public leur honteuse folie; dès que la colère vient à bouillonner, à exciter le coeur, à l'exaspérer, le feu sort et des yeux et de là bouche; le visage s'enfle, les mains s'agitent de mouvements désordonnés , les pieds trépignent ridiculement, prêts à frapper ceux qui cherchent à intervenir dans ces transports insensés; l'homme en colère ressemble absolument à un fou : il ne diffère même pas de ces ânes sauvages qui ruent et qui mordent. L'homme irascible est incapable de se modérer. Mais les acteurs de ces scènes ridicules, de retour ensuite dans leurs maisons, rentrant en eux-mêmes et réfléchissant sur ce qu'ils viennent de faire, sont tout à la fois saisis de douleur et de crainte : alors ils cherchent et repassent dans leurs esprits ceux qui ont été présents à leur querelle : et ces mêmes hommes qui, pareils à des fous , ne faisaient nulle attention à ceux qui les regardaient, se demandent ensuite, leur sang-froid une fois revenu, quels étaient les assistants. étaient-ce des amis, des ennemis ? ils craignent également les uns et les autres : ceux-là pour leurs reproches, qui les feront rougir de honte et de [126] confusion; ceux-ci pour la joie qu'ils auront de leur déshonneur et de leur ignominie.
S'il y a eu des coups donnés, des plaies, des blessures, la crainte est alors bien plus grande : on redoute qu'il n'arrive quelque chose de pis à ceux qu'on a frappés ou blessés ; on craint que la fièvre ne leur survienne et ne leur cause la mort, ou qu'une plaie difficile à guérir ne les mette en, péril de la vie. A quoi bon, disent-ils, cette bataille, ce débat, ces injures ? Peste soit de ceci et de cela ! et ils maudissent ainsi tout ce qui a donné lieu à la querelle : il en est qui poussent la démence jusqu'à s'en prendre à la malignité des démons, à l'heure, au temps.
Maris ce n'est pas la mauvaise heure qui est cause de ce qu'ils ont fait : il n'y a point d'heure mauvaise; les malins démons non plus ne sont pas les auteurs de ce qui s'est passé; tout vient de la méchanceté de ceux qui ont cédé à la colère. Ce sont eux qui attirent les démons, et qui se font à eux-mêmes tout le mal. Mais, direz-vous, la bile s'émeut, le coeur s'enflamme, et se pique des outrages? Je le sais, je l'ai éprouvé moi-même comme vous, c'est pour cela que j'admire ceux qui répriment cette méchante bête. Car, si nous voulons, nous pouvons chasser cette maladie. En effet, pourquoi, si des grands, si des princes nous outragent, ne cherchons-nous pas à nous venger? N'est-ce pas parce que la crainte, qui n'est pas moins forte que la colère, intimide cette colère, et ne lui permet même pas d'éclater au dehors, mais qu'elle l'étouffe au dedans dès le commencement? Pourquoi enfin, nos serviteurs, quand nous les chargeons de mille injures, le souffrent-ils sans dire un seul mot? N'est-ce pas parce que cette même crainte les lie et les retient ? Mais vous, ne vous bornez point à songer à la crainte de Dieu : dites-vous que ce même Dieu qui vous prescrit le silence, est lui-même l'auteur de l'offense, et alors vous ne songerez plus à vous plaindre.
Dites à celui qui vous insulte : Que puis-je vous faire? un autre retient ma langue et ma main : et cette parole deviendra pour vous et pour l'agresseur une raison de vous modérer.
Mais nous souffrons les choses même les plus insupportables par considération, et par respect pour les hommes; nous disons souvent à ceux qui nous insultent : c'est un autre, ce n'est point vous qui m'avez fait de la peine: et nous n'aurons pas les mêmes égards, le même respect pour Dieu ? Quel pardon pouvons-nous attendre? Disons-nous à nous-mêmes : c'est Dieu qui nous frappe maintenant, c'est lui aussi qui lie nos mains, gardons-nous de regimber et de nous montrer moins obéissants à Dieu qu'aux hommes.
Vous tremblez à cette parole? Tremblez donc aussi au moment d'agir. Dieu nous a commandé, si l'on nous donne des soufflets, non-seulement de les souffrir, mais encore de nous offrir à un pire traitement. (Matth. V, 39.) Et nous, nous nous défendons avec tant de force et de vigueur, que non-seulement nous ne voulons pas supporter le moindre mal, mais que nous faisons même tous nos efforts pour nous venger, que dis-je? nous allons jusqu'à devenir nous-mêmes provocateurs, et nous nous jugeons vaincus, faute d'avoir rendu la pareille. Et ce qu'il y a de plus fâcheux et de plus funeste pour nous, c'est que nous nous imaginons avoir remporté la victoire, lorsque nous avons subi la pire défaite et que nous sommes par terre ; c'est que nous croyons avoir triomphé du diable, lorsqu'il nous a porté mille coups et couverts de blessures.
C'est pourquoi, apprenons, je vous prie, en quoi consiste ici la victoire, et tâchons de la remporter; souffrir, c'est être couronné.
Si nous voulons donc que Dieu même nous proclame victorieux, gardons-nous de suivre les maximes en usage dans les luttes du monde; mais observons la loi que Dieu a prescrite pour ces combats, qui consiste à souffrir courageusement et avec patience. Ainsi puissions-nous vaincre nos ennemis, et obtenir les biens de cette vie et de l'autre , par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire, l'empire, l'honneur appartiennent au Père et au Saint-Esprit , aujourd'hui et toujours, dans tous les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
HOMéLIE V.
TOUTES CHOSES ONT éTé FAITES PAR LUI, ET SANS LUI RIEN N’A éTé FAIT DE CE QUI A éTé FAIT. (VERSET 3, JUSQU'AU VERSET 6.)
ANALYSE.
1. Comment certains hérétiques altéraient le sens du 3e verset du 1er chapitre de l'évangile selon saint Jean, par un changement de ponctuation.
4. Que les pécheurs ne diffèrent point des gens ivres et furieux.— Il faudrait mieux aller et se montrer nu dans les rues, que couvert et chargé de péchés.
1. Moïse commence l'histoire de l'Ancien Testament par ce qui est sensible à nos yeux, et en fait une description fort étendue. Il dit: " Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre" (Gen. I,1); il ajoute :Il a fait la lumière, le firmament, les étoiles, et des animaux de toutes sortes d'espèces: car il serait trop long de nommer tout en particulier.
Mais notre évangéliste renferme tout en un seul mot: et ces choses, et toutes celles qui sont au-dessus d'elles. Et certes, c'est avec justice et avec raison : Premièrement, toutes ces choses sont connues des auditeurs; et en second lieu , il se hâte d'entrer dans un sujet plus grand et plus élevé. Ainsi il commence sa narration, non par les ouvrages , ou par les créatures, mais par leur auteur et leur Créateur. C'est pourquoi Moïse , n'ayant entrepris de traiter que la moindre partie de la création, puisqu'il n'a point parlé des puissances invisibles, s'arrête uniquement à ce point : mais Jean, qui tout à coup veut s'élever jusqu'au Créateur, passe légèrement et en courant sur toutes ces choses, et renferme tout ce qu'a dit Moïse et ce qu'il a omis, dans ce peu de paroles: " Tout a été fait par lui ". Et de peur que vous ne croyiez qu'il n'a en vue que ce dont le législateur a déjà fait mention, il ajoute : " Rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui " , c'est-à-dire, rien de ce qui peut tomber sous les sens, ou de ce qui est invisible et purement intellectuel, n'a été fait que par la vertu, et par la puissance du Fils.
Nous ne mettrons pas un point après ces mots : " Rien n'a été fait ", comme font les hérétiques, qui, voulant que le Saint-Esprit ait été créé, lisent ainsi : " Ce qui a été fait était vie dans lui ". C'est rendre ces paroles inintelligibles. Car premièrement, il n'était pas à propos de parler du Saint-Esprit en cet endroit; et en second lieu, si l'évangéliste avait voulu l'indiquer, pourquoi se serait-il expliqué si obscurément? Où est la preuve que ce soit du Saint-Esprit qu'il ait dit ces paroles ? mais encore, selon leur manière même de ponctuer, nous trouverons que ce n'est pas le Saint-Esprit qui a été fait, mais que c'est le Fils qui s'est fait lui-même.
Soyez donc attentifs, afin de bien retenir le texte, et nous, lisons cependant le passage selon leur manière de le ponctuer; l'absurdité qui en résulte sera plus visible et plus manifeste: " Ce qui a été fait était vie dans lui ". Sur quoi ils disent que le mot: " Vie " signifie le Saint-Esprit. Mais il se rencontre ici, que la vie est aussi appelée lumière : car l'évangéliste ajoute:
" Et la vie était la lumière des hommes". Donc, selon eux, saint Jean dit ici que le Saint-Esprit est la lumière des hommes: mais que diront-ils sur ce qui suit? Saint Jean [127] ajoute encore: " Un homme a été envoyé de Dieu, pour rendre témoignage à la lumière ". Il faut bien qu'ils répondent que cela est dit aussi du Saint-Esprit; car celui-là même qu'il a nommé " Verbe " ci-dessus, il le qualifie " Dieu, vie et lumière" dans les paroles suivantes : " Ce Verbe, " dit-il, " était la vie ", et cette même vie " était la lumière ". Si donc le Verbe était la vie, et si le Verbe qui est la vie, s'est fait chair, la vie s'est fait chair, c'est-à-dire le Verbe: " Et nous avons vu sa gloire , comme du Fils unique du Père ".
Si ces hérétiques soutiennent donc qu'en cet endroit le Saint-Esprit est appelé la vie, voyez combien il s'ensuit d'absurdités : il résulte delà que c'est le Saint-Esprit qui s'est incarné, et non pas le Fils; que le Saint-Esprit est le Fils unique. Et si cela n'est point ainsi, ou s'ils veulent éviter ces conséquences, ils tomberont dans de plus grandes extravagances, en lisant comme ils font. S'ils avouent que c'est du Fils qu'il est parlé en ce lieu et s'ils ne ponctuent pas et ne lisent pas comme nous, il faut nécessairement qu'ils disent que le Fils a été fait par lui-même.
En effet, si le Verbe était la vie, si ce qui a été fait, était vie en lui : de cette façon de lire il s'ensuit que le Verbe a été fait en lui-même, et par lui-même.
L'Evangile ajoute ensuite quelques lignes après: " Et nous avons vu sa gloire, sa gloire, " dis-je " comme du Fils unique du Père (14) ". Voilà comment de leur façon de lire, et de leur manière de s'expliquer, il résulte que le Saint-Esprit est le Fils unique ; car "selon eux ", c'est de l'Esprit-Saint qu'il est uniquement parlé, c'est à lui seul que se rapporte tout ce discours.
Ici, mes frères, ne voyez-vous pas dans quels précipices, et dans quelles absurdités on tombe, lorsqu'une fois on s'égare et l'on s'écarte de la vérité? Quoi donc? L'Esprit-Saint, direz-vous, n'est-il pas la lumière? Oui, il est sûr qu'il est la lumière; mais il n'est point fait mention de lui en cet endroit. Quoique Dieu soit Esprit, c'est-à-dire incorporel, il ne s'ensuit pourtant pas de là que toutes les fois qu'on dit esprit, ce soit de Dieu qu'on parle. Et pourquoi vous étonneriez-vous, si nous le disions du Père? Du Paraclet, du Consolateur même, nous ne dirons pas que partout où l'on trouve le nom d'esprit, ce soit de l'Esprit Consolateur qu'on parle : quoique ce nom lui soit propre, et celui qui lui convient le plus, toute fois partout où on lit le nom d'esprit, il ne faut pas toujours l'entendre du Paraclet; car Jésus-Christ aussi est appelé la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu. Mais partout où. on nomme la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu, ce n'est pas toujours dé lui qu'on parle. Il en est de même en ce' lieu: quoique le Saint-Esprit illumine, ce n'est pas néanmoins de lui que parle maintenant l'évangéliste. Mais nous avons beau faire justice de ces absurdités : eux, dans leur extrême obstination à combattre la vérité, ne cessent point de dire : " Ce qui a été fait, était vie en lui ", c'est-à-dire, ce qui a été fait était vie.
Quoi donc ? le châtiment des Sodomites, le déluge, les tourments, et mille autres choses semblables , tout cela était vie? Mais, disent-ils, nous parlons de la création. Certes, ces choses appartiennent à la création. Mais pour combattre plus fortement encore leurs sentiments, interroge"ns-les : dites-nous donc, le bois est-il vie? Lés pierres, ces êtres inanimés et sans mouvement, sont-ils vie? l'homme lui-même, est-il absolument vie? Qui pourrait le prétendre? L'homme n'est point la vie, mais capable de vie.
2. Considérez encore ici leurs absurdités, car nous les suivrons pas à pas, pour mettre leur folie dans un plus grand jour; tant nous sommes sûrs qu'ils n'allèguent rien qui puisse convenir au Saint-Esprit ! En effet, forcés dans leurs retranchements, et contraints d'abandonner leurs premières opinions, ils appliquent aux hommes ce qu'ils croyaient auparavant pouvoir dignement attribuer à l'Esprit-Saint; mais examinons maintenant leur leçon dans ce nouveau sens.
La créature est à présent appelée vie, elle est donc aussi la lumière: et Jean est venu pour lui rendre témoignage. Pourquoi donc n'est-il pas lui-même la lumière? L'Ecriture dit : " Il n'était pas la lumière " ; cependant il était du nombre des créatures: comment n'est-il donc pas la lumière? Et comment expliquer : " Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui ?" La créature était dans la créature, et la créature a été faite par la créature : comment le monde ne l'a-t-il point connu ? Est-ce que la créature n'a point connu la créature? " Mais il a donné à tous ceux qui l'ont reçu le pouvoir d'être faits enfants de Dieu ". Mais en voilà assez pour faire rire tout le monde de leurs impertinences; ce sera maintenant à vous [129] à combattre leurs monstrueuses opinions. Je vous les abandonne, de peur qu'il ne semble que nous n'avons rien dit jusqu'à présent que pour rire et nous moquer d'eux, et que nous perdons le temps.
En effet, si ces paroles ne sont point dites du Saint-Esprit, comme nous l'avons déjà démontré, ni de la créature, et si néanmoins ils soutiennent et défendent leur même leçon, il s'ensuivra, comme nous l'avons fait voir, la plus grande de toutes les absurdités, savoir que le Fils a été fait par lui-même. Car si le Fils est la vraie lumière, et si cette lumière était la vie, et si la vie a été faite en lui, il s'ensuit nécessairement de leur leçon, que le Fils a été fait par lui-même; c'est pourquoi laissons leur manière de ponctuer, rejetons-la, et venons à celle qui est juste, et à la bonne interprétation. Quelle est-elle? elle consiste à terminer le sens de ces paroles : " Ce qui a été a fait ". Et de commencer ensuite par celles-ci : " Dans lui était la vie", par où l'évangéliste veut nous faire entendre que " rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui ". Si quelque chose a été faite, dit-il, elle n'a point été faite sans lui.
Ne voyez-vous pas, mes frères, qu'au moyen de cette courte addition, saint Jean a dissipé tous les doutes et toutes les absurdités qui pouvaient naître? Car par ces mots : "Rien n'a été fait sans lui ", et par cette courte addition : " De ce qui a été fait ", il comprend et renferme ensemble tous les êtres intellectuels, et met. à part le Saint-Esprit. Comme il avait dit : " Toutes choses ont été faites par lui, et rien n'a été fait sans lui " ; cette addition était nécessaire, de peur que quelqu'un n'alléguât: mais si toutes choses ont été faites par lui, le Saint-Esprit a donc été fait par lui.
C'est des choses qui ont été faites, dit-il, que je dis qu'elles ont été faites par lui: ces choses fussent elles invisibles , incorporelles , célestes. Voilà :pourquoi je n'ai pas dit simplement toutes choses; mais j'ai dit : si quelque chose a été faite, c'est-à-dire, ce qui a été fait. Or l’Eprit n'a pas été fait.
Vous voyez combien cette doctrine est exacte. L’évangéliste a rappelé la création des choses sensibles, dont Moïse nous avait auparavant instruits; ensuite nous voyant suffisamment éclairés là-dessus, il a élevé nos esprits à des choses plus sublimes, c'est-à-dire, à ce qui est incorporel et invisible, et il a séparé le [129] Saint-Esprit de toutes les créatures ; c'est ainsi, c'est en ce sens que saint Paul, inspiré de la même grâce, disait : " Car tout a été créé par lui ". (Col. 1,16.) Je vous prie d'observer ici la même exactitude; car le même esprit mouvait aussi cette âme. De crainte que quelqu'un ne retranchât de la création aucune des choses qui ont été faites, à cause qu'elles étaient invisibles, ou qu'il n'y joignît le Paraclet, le saint apôtre passe sur les choses sensibles, qui étaient connues de tout le monde, et fait la description des choses célestes en ces termes : " Soit les Trônes, soit les Dominations, soit les Principautés, soit les Puissances ". (Col. I, 16.) Par ce mot . " soit " chaque fois répété, il ne nous fait entendre que ceci : " Tout ce qui a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui ".
Que si, vous croyez que ce mot : " Par ", marque quelque chose de moins, " comme un simple ministère ", écoutez ce que dit le Prophète : " Vous avez, Seigneur, dès le commencement fondé la terre, et les cieux sont les ouvrages de vos mains ". (Ps. CI, 26.) Ce qui est dit du Père, comme Créateur, l'évangéliste le dit ici du Fils: il ne l'aurait point dit s'il ne le regardait pas comme Créateur , mais bien comme. simple ministre. Que s'il est dit : " Par lui " , ce n'est qu'afin qu'on ne croie pas que le Fils n'est point engendré. Mais pour avoir un, témoignage bien sûr que, quant à la dignité de créateur le Fils n'a rien de moins que le Père, écoutez en quels termes il parle de lui-même : " Comme le Père " , dit-il , " ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ". (Jean, V, 21.) Si c'est du Fils qu'il est dit dans l'Ancien Testament : " Vous avez, Seigneur, dès le commencement fondé la terre " , sa dignité de Créateur est visible et manifeste ; mais si vous dites que le prophète a parlé du Père en cet endroit, et que saint Paul a attribué au Fils ce qui était dit du Père, il s'ensuit pourtant toujours la même chose. L'apôtre ne se serait pas porté à attribuer aussi la création au Fils, s'il n'avait été tout à fait certain que le Fils est égal au Père en dignité et en puissance.
II y aurait eu en effet une extrême témérité d'attribuer à celui qui est moindre et inférieur, un pouvoir propre à l'incomparable nature du Tout-Puissant.
3. Mais le Fils n'est ni moindre (lue le Père, ni ,inférieur à lui cil essence, en [130] substance; c'est pourquoi saint Paul n'a pas seulement osé lui attribuer cette dignité, mais encore d'autres semblables. Car ce mot :. " Duquel ", que vous n'attribuez qu'à la dignité du Père seul, il l'applique également au Fils dans ces paroles : " Duquel ", dit-il, " tout le corps " de l'Eglise " recevant l'influence par les vaisseaux qui en joignent et lient toutes les parties, s'entretient et s'augmente par l'accroissement que Dieu lui donne ". (Col. II, 19.) Ce n'est pas tout, il vous ferme encore mieux la bouche d'une autre façon, en disant du Père : " Par qui", expression qui, selon vous, implique infériorité : " Car ", dit-il, " Dieu par qui vous avez été appelés à la société de son Fils Jésus-Christ Notre-Seigneur, est fidèle et véritable ". (I Cor. 1, 9.) Et encore " Par sa volonté "; et ailleurs : " Tout est de lui, " tout est par lui, et tout est en lui ". (Rom. XI, 36.)
Enfin ce terme : " Duquel " est attribué non-seulement au Fils, mais aussi au Saint-Esprit, puisque l'ange disait à Joseph: " Ne craignez point de prendre avec vous Marie votre à femme; car ce qui est né dans elle, est du Saint-Esprit ". (Matth. I, 20.) Et de même ce mot : " En qui ", qui est propre au Saint-Esprit, le prophète ne fait point de difficulté de l'attribuer à Dieu " le Père ", lorqu'il dit . " En Dieu (1) nous ferons des actions de vertu ". Et saint Paul dit : " Dans ses prières, si EN LA VOLONTé DE DIEU (2), je dois trouver enfin une voie favorable pour aller vers vous " (Rom. I, 10) ; il le dit aussi de Jésus-Christ : " En Jésus-Christ ". Et certes, ces paroles et ces expressions: " En qui, duquel, par qui ", etc., se trouvent souvent dans l'Ecriture indifféremment appliquées et attribuées aux trois personnes de la sainte Trinité; ce qui ne serait point, et n'arriverait pas, si leur substance n'était la même et égale en tout.
Mais de peur que vous ne croyiez que ces paroles: " Tout a été fait par lui " , doivent à présent s'entendre des prodiges et des,miracles (car les autres évangélistes en ont fait mention), saint Jean ajoute ensuite : " Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui " , mais non le Saint-Esprit, qui n'est pas au
1. " En Dieu " : Il serait mieux de dire : " Avec Dieu " ; mais l'application qu'en fait le saint Docteur demande que je traduise comme je fais.
2. " Si en la volonté de Dieu " : je suis forcé de traduire de même pour me conformer au sens; on dira mieux : " je demande continuellement à Dieu dans mes prières, que si c'est sa volonté, il m'ouvre enfin quelque voie favorable pour aller vers vous ". nombre des créatures, et qui est au contraire au-dessus de toutes les choses créées.
Passons à l'explication du reste du chapitre. Saint Jean , après avoir dit, parlant de la création : " Toutes choses ont été faites par lui, et à rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui ", fait aussi mention de la Providence par ces paroles. " Dans lui était la vie ". Car, de peur que quelque incrédule ne doutât que tant et de si grandes choses eussent été faites par lui, il a ajouté: "Dans lui était la vie". Or, de même qu'on ne peut diminuer une source qui jette des abîmes d'eaux et les répand par torrents, quelque quantité qu'on en puise; ainsi faut-il penser du Fils unique: la puissance qu'il a de créer est inépuisable : quelques productions que vous puissiez lui attribuer, elle n'est en rien diminuée.
Mais plutôt servons-nous d'un exemple plus propre et plus convenable, comme de celui de la lumière, dont le saint évangéliste parle ensuite en disant: " Et la vie était la lumière ".
Comme donc la lumière, quelques milliers d'hommes qu'elle éclaire, ne perd rien de sa splendeur: ainsi et de même, Dieu, et avant et après avoir créé ses ouvrages, et les avoir produits au dehors, demeure également entier, et ne souffre ni diminution, ni altération, quel que soit le nombre de ses oeuvres. Fallût-il même créer encore mille mondes semblables à celui-ci : en fallût-il produire un nombre infini, il suffirait à toutes ces choses, et non-seulement pour les créer, mais aussi pour les faire subsister après les avoir créées. Car ici le nom de vie ne marque pas seulement la puissance qu'il a de créer, mais encore cette providence par laquelle il conserve les choses qu'il a créées. Bien plus, par ce nom saint Jean jette dans nous les fondements de la doctrine de la résurrection, et le principe de cette révélation ineffable. Car la vie venant à nous, l'empire de la mort est détruit; la lumière nous illuminant, les ténèbres sont dissipées; la vie demeure pour toujours dans nous , et la mort ne peut avoir de domination sur elle. Ainsi tout ce qui est dit d u Père serait également bien dit du Fils: "C'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être ". (Act. XVII, 28.) Saint Paul le déclare aussi par ces paroles: " Tout a été créé par lui, et toutes choses subsistent en lui ". (Col. I, 16, 17.) Voilà pourquoi il est appelé et la racine et le fondement. Donc quand vous. entendez dire du Fils: [131] " Dans lui était la vie " , ne pensez pas qu'il soit un être composé. Car le Fils dit ensuite du Père : " Comme le Père a la vie en lui-même, il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui même " (Jean, V, 10); et comme vous ne direz pas pour cela que le Père soit un être composé, ne le dites pas non plus du Fils, puisque l'Ecriture dit aussi ailleurs: " Dieu est la lumière même " (1 Jean, I , 5); et encore " Dieu habite une lumière inaccessible ". (I Tim. VI, 16.) Elle ne s'énonce point en ces termes pour nous faire penser qu'il y ait en Dieu de la composition, mais afin que nous nous élevions peu à peu au comble de la doctrine.
Comme effectivement le petit peuple et les faibles auraient peine à comprendre de quelle manière la vie subsiste en lui, c'est aussi pour cette raison qu'elle dit premièrement ce qu'il y a de plus simple et de plus bas , et, de ce premier degré d'instruction, nous élève ensuite à ce qu'il y a de plus sublime. Car Celui qui a dit : " Il a donné au Fils d'avoir la vie ", est le même que Celui qui dit: " Je suis la vie " , et encore: "Je suis la lumière ". Mais quelle est, je vous prie , cette lumière ? Elle n'est point sensible , mais elle est spirituelle , et c'est elle qui illumine l'âme. Jésus-Christ devait dire : " Personne ne peut venir à moi si mon Père ne l'attire ". (Jean, VI, 44.) Voilà pourquoi l'évangéliste nous prévient, et dit: " C'est lui qui illumine " ; il le dit aussi afin que si vous entendez dire quelque chose de semblable du Père, vous sachiez et vous confessiez que cela n'est pas uniquement propre au Père, mais encore au Fils, car Jésus-Christ dit: " Tout ce qui est à mon Père est à moi ". (Jean, XVI, 15.)
L'évangéliste nous a donc premièrement enseigné que toutes choses ont été créées: il nous a fait connaître ensuite par un seul mot les biens spirituels que nous a apportés le Fils lorsqu'il est venu au monde, en disant : " Et la vie était la lumière des hommes ". Il n'a point dit .
Il était la lumière des Juifs, mais de tous les hommes. Car ce ne sont pas seulement les Juifs, mais encore les gentils, qui sont parvenus à la connaissance de cette lumière: cette lumière était commune à tous, exposée aux yeux de tous les hommes.
Mais pourquoi n'a-t-il pas ajouté les anges, et n'a-t-il nommé que les hommes ? C'est parce qu'il parle maintenant de la nature humaine, et que c'est aux hommes qu'il s'apprête à annoncer la bonne nouvelle.
" Et la lumière luit dans les ténèbres (5) ". Saint Jean appelle " ténèbres ", la mort et l'erreur. Car la lumière sensible (1) ne luit pas dans les ténèbres, mais à l'écart et à part des ténèbres : au contraire, la lumière de la prédication a brillé au milieu même de l'erreur qui régnait sur le monde, et l'a dissipée : et Jésus-Christ, attaquant lui-même la mort par sa mort, l'a si bien vaincue, qu'il a tiré et délivré de son empire ceux qu'elle retenait déjà dans ses liens (2) : comme donc ni la mort, ni,l'erreur, n'ont pu surmonter, ni vaincre cette lumière, et qu'au contraire elle illumine tout, et brille par sa propre vertu ; voilà pourquoi l'évangéliste dit : " Et les ténèbres ne l'ont point comprise ". Car cette lumière est invincible, et elle n'habite pas volontiers dans les âmes qui ne veulent point être illuminées.
4. Né vous étonnez donc pas, mes frères, si cette lumière n'illumine pas tous les hommes: Dieu ne nous attire point à lui par force ou par violence, mais librement et selon la disposition de notre volonté. Ne fermez point la porte à cette lumière, et vous jouirez de toutes sortes de félicités. La foi l'attire à nous, cette lumière, et quand elle est venue, elle illumine infiniment celui qui la reçoit : si votre vie est pure et sainte, elle demeurera toujours en vous. Car Jésus-Christ dit : " Si quelqu'un m'aime, " il gardera mes commandements, et nous viendrons à lui mon Père et moi, et nous ferons en lui notre demeure ". (Jean, IV, 23.) Comme on ne peut pas bien jouir de la lumière du soleil, si l'on n'ouvre les yeux, de même, on ne participe pas pleinement à cette resplendissante lumière, si l'on n'ouvre les yeux de l'âme, et si on ne les met en état de la recevoir de toutes parts : mais comment le peut-on ? c'est en se purifiant de tous ses vices. Le péché n'est que ténèbres , il est couvert de nuages épais, et cela parait visiblement, puisque c'est inconsidérément et sans témoins qu'on le commet: car, " quiconque fait le mal hait la lumière , et ne s'approche pas de la lumière ". (Jean , III , 20.) Et: " La pudeur
2. Le saint Docteur ne ferait-il pas ici allusion à ces paroles de saint Pierre : " Jésus-Christ étant mort en sa chair, mais étant ressuscité par l'Esprit, par lequel aussi il alla prêcher sur esprits qui étaient retenus en prison ? " ( I Pierre, III, 28, 29.)
132 ne permet pas seulement de dire ce que ces personnes font en secret ". (Ephés. V, 32.) De même que dans les ténèbres nous ne connaissons ni l'ami ni l'ennemi, et ne discernons pas les objets, ainsi dans le péché nous ne voyons rien: l'avare ne distingue pas l'ami de l'ennemi; l'envieux voit d'un oeil d'inimitié l'homme qui lui est le plus dévoué; celui qui tend des piéges déclare la guerre à tout le monde. En un mot, quiconque est asservi au péché ne diffère point des gens, ivres et furieux et cesse de discerner les choses. Comme. dans la nuit, faute de lumière pour distinguer les objets: le bois, le plomb, le fer, l'argent, l'or, les pierres précieuses, tout paraît semblable à nos yeux; de même celui qui vit dans l'impureté ne connaît point l'excellence de la sagesse ni la beauté de la philosophie. En effet, dans les ténèbres, comme je l'ai déjà dit, les pierres précieuses ne montrent pas leur propre beauté ; et cela ne provient point de leur nature, mais de l'ignorance de ceux qui les regardent.
Mais ce n'est point là le seul malheur qui accable celui qui vit dans le péché: il est dans une crainte perpétuelle, et de même que ceux qui se trouvent en chemin dans une nuit obscure, où la lune ne brille point, tremblent toujours, quoiqu'il n'y ait là personne pour causer leurs alarmes; ainsi les pécheurs sont dans une méfiance continuelle, quand bien même personne ne leur ferait de reproches. Mais les remords de leur conscience font que tout les effraie, tout leur est suspect, que tout est plein pour eux de crainte et de terreur, et qu'ils ne voient rien qui ne les inquiète. Fuyons donc une vie si tourmentée, car après ces inquiétudes la mort viendra, et une mort éternelle, où les supplices n'auront point de fin. Mais en ce monde même, ces pécheurs, qui s'imaginent des choses sans réalité, ne diffèrent point des fous; ils se croient riches, et ils ne le sont pas; il leur semble qu'ils vivent dans les plaisirs et dans les délices, et ils n'ont ni délices ni plaisirs, et ils ne reconnaissent et ne sentent comme il faut combien leurs idées sont fausses et trompeuses qu'après s'être guéris de leur démence, avoir secoué leur léthargie. Voilà pourquoi saint Paul veut que nous soyions tous sobres et vigilants, et Jésus-Christ nous le commande aussi. Celui qui est sobre et qui veille, si le péché le surprend, aussitôt il le chasse; mais l'insensé ou celui qui dort ne sait pas comment le péché s'empare de lui. Ne nous endormons donc point, car la nuit est passée, nous sommes dans le jour. " Marchons donc avec bienséance et avec honnêteté, comme " marchant durant le jour ", (Rom. XIII, 13.)
En effet, rien n'est plus laid, rien n'est plus honteux que le péché. Ce serait un moindre mal, , à le prendre du côté de la. honte et de la laideur, d'aller nu dans les rues, que couvert et chargé de péchés et de crimes. D'aller nu, ce ne serait pas un si grand crime, puisque souvent l'indigence en est la cause; mais il n'est rien de si infâme ni de si méprisable que le pécheur.
Représentons-nous ces voleurs qu'on traîne devant les juges pour leurs rapines et leurs spoliations : voyons combien leurs insolences, leurs friponneries et leurs violences les rendent hideux, ridicules et méprisables. Oh que nous sommes misérables et malheureux ! Nous qui ne voulons pas souffrir sur nous un manteau mal arrangé ou à l'envers, et qui , si nous le voyons ainsi sur un autre, y portons aussitôt la main pour l'ajuster: si notre prochain et nous, nous marchons de travers dans la voie des commandements de Dieu, nous ne nous en apercevons point du tout. Qu'est-il, je vous prie , de plus vilain et de plus infâme qu'un homme qui entre chez une prostituée?
Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus risible qu'un homme violent, qu'un médisant, qu'un envieux? Comment peut-il se faire qu'on ne regarde pas ces choses comme aussi honteuses que d'aller nu dans les rues? C'est seulement parce qu'on s'est accoutumé à ces Sortes de vices;
car on n'a jamais vu personne marcher nu dans les rues -volontairement: mais la coutume fait que l'on pèche hardiment.
Certes, si quelqu'un entrait dans la société des anges, où il ne s'est jamais rien passé de semblable, il connaîtrait bientôt combien ces sortes d'actions sont honteuses et ridicules. Mais pourquoi nommé je la société des anges? Aujourd'hui même, et parmi nous, si quelqu'un .ose introduire une femme de mauvaise vie dans le palais de l'empereur, ou s'y enivrer, ou y commettre quelqu'autre action honteuse, il en est puni du dernier supplice. Que s'il n'est pas permis de rien faire de semblable dans le palais du prince, à plus forte raison, commettre de pareilles actions quelque part que ce soit, quand le Roi de l'univers est [133] présent partout et voit tout, c'est encourir les derniers supplices.
C'est pourquoi, je vous en conjure, mes chers frères, vivons en ce monde dans une grande paix, et travaillons à nous rendre purs et irréprochables : nous avons un Roi qui a continuellement les veux attentifs sur tout ce que nous faisons. Afin donc que cette lumière nous illumine toujours, attirons ses rayons sur nous. De cette sorte nous jouirons et des biens présents et des biens futurs, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit , dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE VI.
UN HOMME A éTé ENVOYé DE DIEU, QUI S'APPELAIT JEAN. (JUSQU'AU VERSET 9.)
ANALYSE.
1. De quelle manière Jésus-Christ reçoit témoignage de saint Jean. — La saine doctrine ne sert de rien sans les bonnes oeuvres. l. L'évangéliste, après avoir dit dans son exorde ce qu'il y a de plus important et de plus nécessaire à connaître du Verbe-Dieu, suivant l'ordre et la suite de son sujet, nous va maintenant parler du précurseur qui devait annoncer le Verbe, et qui s'appelait Jean comme lui. Pour vous, lorsque vous entendez que Jean est un homme qui a été envoyé de Dieu, cessez de croire qu'il y ait eu rien d'humain dans ses paroles; ce n'est point sa doctrine, qu'il nous a enseignée, mais celle de Celui qui l'envoya. Voilà pourquoi il est appelé ange : or, le devoir d'un ange ou d'un ambassadeur est de se Borner à répéter ce qu'on lui a dit. Ce mot : " il a été " ne signifie pas ici le passage du non-être à l'être, ou à l'existence, mais la mission même.
Cette parole : " il a été envoyé de Dieu " ne signifie autre chose sinon qu'il était ambassadeur de Dieu.
Comment donc les hérétiques peuvent-ils soutenir que le passage qui dit : " Qui ayant a la forme et la nature de Dieu " (Philip. II, 6), ne prouve pas que le Fils est égal au Père, pour cela seul que le mot Theous, " de Dieu ", n'est, pas précédé de l'article tou? Car voici encore un endroit (1) sans article. Diront-ils que ce n'est pas du Père qu'il y est parlé ? mais que répondront-ils encore sur ces paroles du prophète : " J'envoie devant vous mon ange qui vous préparera la voie ? " (Mal. III, 1; Matth. XI, 10.) Ces paroles : " moi " et " vous " signifient deux personnes.
" Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière (7) ". Quoi ! dira peut-être quelqu'un , le serviteur rend témoignage à son Maître? mais lorsque vous verrez le Maître, non-seulement recevoir le témoignage de son serviteur, mais encore venir à lui, et se faire baptiser par lui avec les Juifs, ne serez-vous donc pas dans un plus grand étonnement et dans un plus grand doute? Mais il ne faut pas vous étonner, ou vous troubler; vous devez plutôt admirer l'ineffable bonté de ce Maître. Que si quelqu'un demeure saisi de vertige et de trouble, Jésus-Christ lui dira ce qu'il répondit à Jean : "Laissez-moi faire pour cette
1. On voit bien que le saint Docteur parle du verset qu'il explique : " Un homme a été envoyé de Dieu ", où dans le texte le mot Theou n'est point précédé de l'article tou, quoiqu'il soit visible que c'est de Dieu le Père que parle l'évangéliste.
134 heure, car c'est ainsi qu'il faut que nous accomplissions toute justice ". (Matth. III, 15.) Et si son étonnement redouble, il lui répétera ce qu'il a dit aux Juifs : " Pour moi, ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage ". (Jean, V, 34.)
S'il n'a donc pas besoin de ce témoignage, pourquoi Jean est-il envoyé de Dieu? ce n'est pas pour le besoin qu'avait le Verbe de ce témoignage, ce serait une extrême impiété de le dire : mais enfin, pourquoi? Jean nous l'apprend lui-même, lorsqu'il dit: " Afin que tous crussent par lui " ; mais comme Jésus-Christ après avoir dit, parlant de Jean : " Il y en a un autre qui rend témoignage de moi : Et je sais que le témoignage qu'il en rend est véritable ", dit maintenant : " Pour moi, ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage ", il pouvait sembler aux fous et aux insensés, qu'il se contredisait lui-même par ces dernières paroles; aussi l'explication arrive-t-elle tout de suite : " Mais ", dit-il, " je dis ceci afin que vous soyez sauvés ". (Jean, V, 34.) C'est comme s'il disait : Je suis Dieu, et le vrai Fils de Dieu, émané de cette immortelle et bienheureuse substance : je n'ai besoin du témoignage de personne. Car, quand personne ne voudrait me rendre témoignage, je ne serais pas pour cela diminué dans ma nature. Jaloux du salut du monde, je me suis abaissé et humilié jusqu'à vouloir bien charger un homme de me rendre témoignage. En effet, les Juifs, sur une conduite si proportionnée à leur faiblesse et à leur grossièreté, devaient plus facilement se porter à croire en lui.
Comme le Verbe s'est donc revêtu de notre chair, de peur que; venant à nous dans sa majesté et dans tout l’éclat de sa divinité, il ne nous perdit tous; il a de même envoyé devant lui un homme pour lui servir de précurseur, afin que les hommes d'alors, entendant une voix de même nature que la leur, s'en approchassent plus facilement. Mais, qu'il n'avait pas besoin de ce témoignage, la preuve en est visible : il n'avait qu'à se montrer dans sa substance toute pure, pour frapper tous les hommes de crainte et de terreur : il ne l'a point fait, comme je viens de dire, parce qu'ils auraient tous péri, nul ne pouvant soutenir la force et la splendeur de cette lumière inaccessible. C'est aussi pour cette raison qu'il s'est revêtu de la chair, et il a donné la charge à un de nos compagnons de rendre témoignage de lui, parce qu'il a tout fait pour le salut des hommes, et qu'il n'a pas seulement eu égard à sa dignité, mais encore à la faiblesse des hommes et à leur intérêt.
Jésus-Christ nous le déclare lui-même par ces paroles : " Je dis ceci afin que vous soyez sauvés ". (Jean, V, 34.) L'évangéliste , qui parie conformément à ce que dit le Seigneur, nous en avertit aussi. Car, après avoir dit : " Il vint pour rendre témoignage à la lumière ", il a ajouté : " Afin que tous crussent par lui ". C'est à peu près comme s'il disait: Ne croyez pas que Jean-Baptiste soit venu rendre témoignage pour donner plus de force et d'autorité à la parole du Seigneur, et la rendre plus croyable : ce n'est point pour cela qu'il est venu , mais afin que ses concitoyens crussent par lui.
Ce qui suit démontre évidemment que c'est pour prévenir ce soupçon qu'il a dit ces choses, car il ajoute : " Il n'était pas la lumière " paroles qui deviendraient inutiles , et seraient plutôt une simple répétition qu'une explication de sa doctrine, si l'évangéliste, en les ajoutant, n'eût pas voulu nous prémunir contre ce soupçon. Ayant dit : "
Il vint pour rendre témoignage à la lumière ", pourquoi dit-il encore : " Il n'était pas la lumière " ? Ce n'est pas en vain ni sans raison, mais c'est parce que souvent parmi nous, celui qui rend témoignage , est plus grand et plus considéré que celui à qui il rend ce témoignage; et que souvent il paraît aussi plus digne de foi. Voilà pourquoi, de peur qu'on eût lieu d'avoir ce sentiment de Jean, l'évangéliste détruit dès le commencement tout ce mauvais soupçon, et après l'avoir complètement extirpé, il fait connaître quel est celui qui rend témoignage, et quel est celui de qui le témoignage est rendu, et l'extrême différence qu'il y a entre l'un et l'autre. Après l'avoir fait, et avoir montré l'incomparable excellence de celui à qui Jean rend témoignage, il poursuit son discours avec sécurité; une fois qu'il a fait exacte justice de toutes les absurdes pensées qui pouvaient venir dans l'esprit des gens sans intelligence, il sème et répand ensuite facilement et sans obstacle la doctrine du salut.
C'est pourquoi, mes chers frères, prions maintenant le Seigneur qui nous a révélé de si grandes choses, et qui nous a donné une si pure doctrine, de nous faire la grâce de [135] mener, en outre, une vie pure et toute sainte. Car la saine doctrine n'apporte aucune utilité sans les bonnes couvres. Quand nous posséderions la foi la plus pure, et une parfaite intelligence des saintes Ecritures, si la sainteté de nos moeurs et de notre vie ne nous soutient et nous protège, rien n'empêchera que nous ne soyions jetés au feu de l'enfer, et éternellement brûlés dans cette flamme qui ne s'éteindra point. De même que ceux qui. auront fait de bonnes oeuvres ressusciteront pour la vie éternelle, ainsi ceux qui n'auront pas craint d'en faire de mauvaises , ressusciteront pour être condamnés à un supplice éternel, et qui ne finira jamais.
Appliquons donc tous nos soins à ne pas perdre par nos mauvaises couvres le profit de la vraie foi, et à nous signaler en outre par nos actions (Tit. II, 12", afin que nous puissions nous présenter à Jésus-Christ avec confiance. Rien ne peut égaler un si grand bonheur. Veuille le Ciel qu'ayant bien profité de cette instruction, nous n'ayons tous en vue que la gloire de Dieu, à qui soit-elle rendue, et au Fils unique, et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE VII.
CELUI-LA éTAIT LA VRAIE LUMIèRE, QUI ILLUMINE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE. (VERSET 9.)
ANALYSE. 1. Il ne faut point chercher à comprendre ce qu'il y a d'incompréhensible en Dieu.
2. Vraie folie, vraie connaissance du Père et du Fils. — Folle et insensée doctrine des Sabelliens et des Marcelliens. — Contre les Anoméens. — Comment on obtient le pardon des péchés, et on les efface.
1. Si c'est par petites portions, mes très-chers enfants, que nous vous nourrissons du pain des saintes Ecritures, si nous ne vous le donnons pas tout à la fois, c'est afin que vous gardiez facilement chacun des morceaux que nous vous servons. Celui qui, construisant un édifice, met et entasse les pierres les unes sur les autres, avant que les premières qu'il a posées, soient jointes et liées ensemble, ne bâtit pas solidement; et les murs qu'il élève tomberont bientôt en ruines : celui au contraire qui attend que la chaux ait lié et consolidé les pierres, pour en joindre d'autres peu à peu, bâtit une maison stable, solide et qui dure longtemps. Nous imitons ces excellents architectes, et bâtissons de la même manière l'édifice du salut de vos âmes : autrement, nous craindrions que les dernières instructions n'effaçassent entièrement les premières de votre mémoire , puisque l'esprit ne peut tout à la fois tout comprendre et tout retenir. Que vient-on donc de vous lire aujourd'hui ? ces paroles : " Celui-là était la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde ": l'évangéliste qui, parlant ci-dessus de Jean, disait qu'il était venu " pour rendre témoignage de la lumière ", et qu'il était maintenant envoyé pour remplir ce ministère, élève tout à coup nos esprits, et nous fait monter jusqu'à cette existence , qui ne connaît point de commencement, et qui n'aura point de fin, de peur que ce qu'il avait dit de Jean, et que le subit et nouvel avènement d'un précurseur, qui venait pour rendre témoignage, ne donnât lieu à de mauvais soupçons touchant Celui à qui il devait rendre témoignage.
Et comment, direz-vous, cette existence peut-elle n'avoir ni commencement ni fin 136 puisque c'est du Fils qu'il est ici parlé? mais c'est d'un Dieu que nous parlons, et vous di. tes: comment cela se peut-il? Et vous ne craignez pas , ou plutôt vous n'avez pas horreur de faire une pareille demande? mais si quelqu'un vous demande comment les âmes et les corps jouiront un jour d'une vie immortelle, vous vous mettez à rire, parce que, direz-vous, il n'est pas de l'esprit humain de raisonner en ces matières, mais seulement. de croire : ni d'examiner curieusement la parole, mais de tenir pour une démonstration suffisante la toute-puissance de celui qui parle : et si: nous vous disons que Celui qui a créé les âmes et les corps, et qui est sans comparaison au-dessus de toutes les créatures , n'a point de commencement, vous oserez nous demander comment cela se peut? Est-ce le fait d'une âme rassise, d'un esprit droit?
Vous avez entendu cette parole : " Celui-là était la vraie lumière ". Pourquoi tant de vains et d'inutiles efforts pour comprendre par la seule raison une vie qui n'a point de fin? Pourquoi chercher à connaître ce qui ne peut être connu? Pourquoi sonder ce qui est incompréhensible? Pourquoi soumettre à un examen ce qui échappe à tout examen ? Cherchez à remonter à l'origine des rayons du soleil, vous ne la trouverez point, et toutefois, vous ne serez ni fâché, ni chagrin de votre incapacité.
Pourquoi donc seriez-vous téméraires et inconsidérés dans de plus grandes choses ?
Jean, cet enfant du tonnerre, ce héraut spirituel, au moment où l'Esprit-Saint lui a fait entendre cette parole : " Il était ", s'est tu et n’a point cherché à approfondir davantage : et vous,qui n'avez pas reçu de si grandes grâces, vous qui ne parlez que suivant les faibles lumières de votre raison , vous voulez en savoir plus que lui? Voilà pourquoi vous n'atteindrez jamais degré même de connaissance où il est parvenu.
C'est ainsi que`procède le diable : " il fait passer à ceux qui l'écoutent et lui obéissent les limites que Dieu nous, a prescrites, comme si nous pouvions aller beaucoup plus loin : mais après nous avoir fait pendre la grâce du Seigneur par les appâts de cette belle espérance, non-seulement il ne fait rien de plus pour nous, car comment le ferait-il, puisqu'il est le diable? mais il ne nous permet même pas de revenir à ce premier état, où nous étions en paix et en sûreté; il nous:
fait au contraire errer de côté et d'autre, sans que nous puissions jamais nous fixer.
C'est. ainsi qu'il a chassé notre premier père du paradis.
Il enfla son coeur de l'espérance d'une plus grande science et de plus grands honneurs, et lui fit perdre ainsi ceux dont il jouissait paisiblement : non-seulement Adam ne devint pas semblable à Dieu, comme il le,, lui faisait espérer, mais il le soumit au tyrannique empire de la mort : non-seulement Adam n'apprit rien pour avoir mangé du fruit de l'arbre défendu , mais encore il ne perdit pas peu de cette science qu'il avait, pour en avoir espéré une plus grande : car dans ce moment il commença à rougir de sa nudité, honte à laquelle il avait été supérieur jusqu'à sa faute. Donc la connaissance de sa nudité, le besoin où il fut désormais de se vêtir, ces malheurs et plusieurs autres furent une conséquence de sa curiosité.
Mais de peur qu'il ne nous en arrive autant, mes frères, soyons obéissants à Dieu , et gardons ses commandements : ne cherchons pas curieusement à approfondir davantage, pour ne pas perdre comme eux les grâces que nous avons reçues. Les hérétiques voulant chercher un commencement dans cette vie qui n'a point de commencement; ont perdu avec cette connaissance qu'ils n'auront jamais , celles qu'ils auraient pu acquérir. En effet, ils n'ont point trouvé ce qu'ils cherchaient, car ils ne le pouvaient pas, et ils ont perdu la vraie foi au Fils unique.
Pour nous ne sortons point des anciennes bornes que nos pères ont posées , et soyons soumis en tout aux lois que l'Esprit-Saint nous a tracées. Lorsque nous entendons : " Il était a la vraie lumière ", ne cherchons rien de plus, nous ne pouvons en savoir davantage, ni atteindre plus haut. Si Dieu avait engendré son Fils comme les hommes engendrent, il y aurait nécessairement quelque espace de temps entre celui qui engendre et celui qui est engendré: mais puisqu'il l'a engendré d'une manière ineffable, propre et convenable à un Dieu, cessons de nous servir de ces expressions : " Avant " et " Après ", car ce sont là des noms qui appartiennent au temps : mais le Fils est le créateur même de tous les siècles.
2. Il n'est donc pas son Père, direz-vous, mais son frère.
Où est-elle, je vous prie, cette nécessité? Si nous disions que le Père et le Fils [137] sont sortis de différente racine, ou ne sont pas de même substance, vous pourriez avoir raison de parler de la sorte : mais si nous sommes bien éloignés de cette impiété, si nous disons que le Père est sans commencement, et n'a point été engendré, et que le Fils est véritablement sans commencement, mais qu'il est engendré du Père, en quoi cette idée conduit-elle nécessairement au langage impie que vous tenez? Car le Fils est la splendeur! or, la splendeur est comprise et renfermée dans la même nature dont elle est la splendeur. C'est pour cette raison que saint Paul, afin que vous n'alliez pas vous figurer qu'il y a un milieu entre le Père et le Fils, l'a ainsi appelé. C'est là, en effet, ce qu'exprime le nom de splendeur.
L'apôtre, après cet exemple, redresse les pensées absurdes qui pouvaient naître de là dans l'esprit des insensés. Que ce nom de splendeur, dit-il, que vous venez d'entendre , ne vous- donne pas lieu de croire que le Fils n'ait pas sa propre hypostase, c'est là un sentiment impie, une folie qu'il faut laisser aux sabelliens et aux marcelliens : mais nous , nous sommes bien éloignés de cette doctrine nous enseignons que le Fils existe dans sa propre hypostase : voilà pourquoi saint Paul, au nom de splendeur, joint celui de " caractère de sa substance " (Héb. I, 3) ; par où il marque qu'il a sa propre hypostase, et montre que sa substance est la même que celle dont il est le caractère. Un nom seul, comme je l'ai déjà dit, n'est pas suffisant pour apprendre aux hommes ce qu'ils doivent croire au sujet de Dieu. Il faut se tenir pour content si, après en avoir joint plusieurs ensemble , on sait tirer ensuite de chacun ce qui convient véritablement à la Divinité. C'est de tette manière que nous pourrons dignement glorifier Dieu ; je dis dignement, c'est-à-dire, autant qu'il est en nous et que nous en sommes capables.
Que s'il est quelqu'un qui ose croire qu'il peut dignement parler de Dieu , et assurer qu'il le connaît comme on se connaît soi-même , personne assurément ne le connaît moins.
Instruits de ces vérités, soyons soigneux de bien retenir ce que nous ont appris du Verbe ceux qui, dès le commencement, l'ont vu de leurs propres yeux, et en ont été les ministres; et n'ayons pas la curiosité de chercher à en savoir davantage.
Cette maladie cause deux grands maux dans celui qui en est infecte l'un, qu'il se tourmente vainement à chercher ce qu'il ne peut trouver; l'autre, qu'il irrite la colère de Dieu, en s'efforçant de renverser les bornes qu'il a mises lui-même. Mais jusqu'à quel point cela excite sa colère, c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de vous dire, puisque vous le savez tous.
C'est pourquoi, rejetons et fuyons la témérité et l'arrogance des hérétiques. Ecoutons la parole de Dieu avec crainte et avec tremblement, afin qu'il nous protège incessamment; car il dit : " Sur qui jetterai-je les yeux, sinon sur celui qui est doux et humble et paisible, et qui écoute mes paroles avec tremblement? " (Ps. LXVI , 2.) Rejetant donc cette vaine curiosité, brisons nos coeurs, pleurons nos péchés, ainsi que Jésus-Christ nous le commande : soyons touchés de componction au souvenir de nos crimes , et repassons exactement dans notre esprit toutes les fautes que nous avons commises jusqu'à présent : appliquons tous nos soins et toutes nos forces à nous en laver entièrement.
Car Dieu nous a donné pour cela bien des voies et des moyens. " Déclarez le premier ", nous dit-il, " vos iniquités, afin que vous soyez justifié ". (Is. XLIII, 26, Sept.) Et encore : " J'ai dit : Je confesserai au Seigneur contre moi-même mon injustice, et vous m'avez " aussitôt " remis l'impiété de mon coeur ". (Ps. XXXI, 6, Sept.) Repasser souvent ses péchés dans sa mémoire, et s'en accuser, c'est ce qui ne sert pas peu à en diminuer le poids et l'énormité.
Mais voici un second moyen de laver ses péchés encore plus efficace : Ne vous mettez point en colère contre celui qui vous a offensé; pardonnez à tous ceux qui ont commis des fautes contre vous. En voulez-vous apprendre un troisième ? Daniel va vous le donner, écoutez-le : " C'est pourquoi rachetez vos péchés par les aumônes, et vos iniquités par les oeuvres de miséricorde envers les pauvres". (Dan. IV, 24.) Il y en a encore un autre : c'est l'oraison fréquente, et la persévérance dans les prières qu'on fait à Dieu. Le jeûne également, s'il est joint à la douceur et à la charité envers le prochain, n'est pas d'une légère consolation, il contribue à la rémission des péchés, il éteint le feu de la colère de Dieu : " Car l’eau éteint le feu, lorsqu'il est le plus ardent, et l'aumône lave les péchés ". (Eccl. III, 33.) Marchons donc dans toutes ces voies : si [138] nous ne cessons pas d'y marcher, si nous employons tout notre temps et tous nos soins à ces pratiques, non-seulement nous laverons nos péchés passés, mais nous amasserons aussi de grands trésors pour l'autre monde. Car nous ne donnerons point de prise au diable, nous ne nous laisserons aller ni à la paresse, ni à une pernicieuse curiosité. Car le démon met à profit ces occasions, entre autres, pour susciter les folles recherches et les controverses dangereuses, une fois qu'il nous a surpris dans l'oisiveté et dans la mollesse, et qu'il nous voit négliger la vertu. Mais nous, soyons attentifs à lui fermer cette entrée, veillons et soyons sobres, afin qu'après nous être donné quelques petites peines dans cette vie qui est si courte, nous jouissions des biens immortels pendant toute l'éternité , par la grâce et pat la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui soit la gloire au Père et au Saint-Esprit , dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMELIE VIII.
CELUI-LA éTAIT LA VRAIE LUMIèRE, QUI ILLUMINE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE. (JUSQU'AU VERSET 9.)
ANALYSE.
1. Pourquoi Jésus-Christ, vraie lumière, n'illumine pas tous les hommes.
2. Réponses aux questions des gentils . Que faisait Jésus-Christ avant son avènement, etc. ? — On ne peut s'attacher aux choses de la terre, et rechercher comme il faut celles du ciel. — Grande différence entre les serviteurs de Jésus-Christ, et les serviteurs de l'argent.— Servir Dieu qui récompense magnifiquement.
1. Je reprends le texte de mon dernier sermon : car rien n'empêche, mes frères, d'examiner les mêmes paroles, puisque l'exposition des dogmes, auxquels nous nous arrêtâmes, ne nous permit pas de vous expliquer tout ce dont on vous avait fait la lecture. Où sont donc ceux qui disent que le Fils n'est pas vrai Dieu ? C'est pourtant lui qui est appelé la vraie lumière , et ailleurs la vérité même, la vie même. Mais nous approfondirons. davantage ces paroles, et nous les expliquerons plus clairement, lorsque nous y serons arrivés.
Maintenant, et avant de passer outre, il est nécessaire d'examiner les paroles de mon texte, et de les expliquer à votre charité. Je dis donc: si le Fils illumine tout homme venant en ce inonde, comment y a-t-il tant d'hommes qui ne sont point illuminés ? car tous ne croient pas en Jésus-Christ, tous ne lui rendent pas le culte qui lui est dû. Comment donc illumine-t-il tout homme ? il l'illumine autant qu'il est en lui. Mais si quelques-uns ferment de plein gré les yeux de leur âme, pour ne point recevoir les rayons de cette lumière, et demeurent dans les ténèbres, il ne faut pas s'en prendre à la nature de la lumière, mais à la malignité de ceux qui se privent volontairement de ce don; car la grâce est répandue dans tous: elle ne rejette ni le Juif ni le gentil, ni le barbare, ni le scythe, ni le libre, ni l'esclave (Col. III, II), ni l'homme, ni la femme, ni le vieux, ni le jeune, mais elle les reçoit tous également, et les appelle tous sans distinction. C'est pourquoi ceux qui ne veulent pas profiter d'un si grand bienfait, ne doivent imputer leur aveuglement qu'à eux-mêmes; la porte est ouverte à tout le monde, personne [139] n'en ferme l'accès: si donc quelques-uns s'obstinent à demeurer dehors, c'est par leur propre faute qu'ils périssent: " Il était dans le monde " ; mais ce n'est pas à dire qu'il fût du même âge que le monde loin de nous une pareille pensée. Voilà pourquoi l'évangéliste ajoute : " Et le monde a été fait par lui ", par où il vous ramène à l'existence du Fils unique avant les siècles: car celui qui est une fois instruit que tout ce vaste univers est l'ouvrage de ses mains (manquât-il tout à fait de raison, fût-il ennemi déclaré de la gloire de Dieu ) est forcé de confesser malgré lui que le Créateur est avant les créatures. Voilà pourquoi la folie de Paul de Samosate m'étonne toujours davantage : j'admire qu'il ait pu combattre une vérité si lumineuse et si éclatante, et se jeter de gaieté de coeur dans le précipice : car il n'est pas tombé dans l'erreur par ignorance, il l'a embrassée avec pleine connaissance de la vérité comme les Juifs. En effet, comme ceux-ci l'ont trahie par complaisance pour les hommes (ils savaient que Jésus-Christ était le Fils unique de Dieu, ruais ils ne l'ont pas confessé par crainte de leurs princes, et pour n'être pas chassés de la synagogue), on rapporte de même que l'autre a trahi sa conscience et perdu son salut par complaisance pour une certaine femme (1). Et certes la vaine gloire est un cruel et très-dangereux tyran ; elle peut aveugler les yeux des sages mêmes, s'ils ne sont vigilants et attentifs. Si les présents ont ce pouvoir, cette passion, bien plus forte, le peut encore davantage. Voilà pourquoi Jésus-Christ disait aux Juifs : " Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire des hommes, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? " (Jean, V, 44.) " Et le monde ne l'a point connu (10) ". L'évangéliste appelle ici le monde cette multitude de gens corrompus qui n'a de goût et d'empressement que pour les choses de la terre, la foule, la populace, le peuple insensé ; car les amis de Dieu, les grands hommes, l'avaient tous connu, avant même son incarnation. Jésus-Christ le dit nommément du grand patriarche: " Abraham votre père ", dit-il, " a désiré avec ardeur de voir mon jour: il l'a a vu, et il en a été rempli de joie ". (Jean,
1. Zénobie, reine de Palmyre.
VIII, 56.) Et de même de David, en disputant contre les Juifs: " Comment donc ", leur dit-il, " David l'appelle-t-il en esprit son Seigneur par ces paroles: le Seigneur a dit à mon Seigneur , asseyez-vous à ma droite? " (Matth. XXII , 43.) Souvent aussi en les combattant il nomme Moïse ; l'apôtre saint Pierre le déclare des autres prophètes , car il assure que tous les prophètes, depuis Samuel, ont connu Jésus-Christ, et ont prédit son avènement longtemps auparavant: " Tous les prophètes " , dit-il , " qui sont venus de temps en temps depuis Samuel , ont prédit ce qui est arrivé en ces jours ". (Act. III, 24.) Il s'est fait voir, et il a parlé à Jacques et à son père, et même à son grand-père (I Cor. XV, 5, 6, 7 et 8)
; il leur a fait beaucoup et de très-grandes promesses , et il les a effectivement accomplies.
Pourquoi, répliquerez-vous, dit-il donc lui-même : " Beaucoup de prophètes ont souhaité de voir ce que vous voyez et ne l'ont point vu, et d'entendre ce que vous entendez et ne l'ont point entendu? " (Luc, X, 24.) Est-ce qu'ils n'en ont point eu la connaissance? Ils l'ont eue sûrement, et je tâcherai de le démontrer par le même endroit par lequel quelques-uns croient prouver le contraire. Jésus-Christ dit: " Beaucoup ont souhaité de voir ce que vous voyez ". Ils ont donc connu qu'il devait venir parmi les hommes, et accomplir ce qu'il a véritablement accompli : car s'ils n'avaient point eu cette connaissance, ils n'auraient pas formé ce souhait. Personne , en effet, ne peut désirer de voir ce dont il n'a nulle connaissance, nulle idée. C'est pourquoi ils ont connu le Fils de Dieu, et ils ont su qu'il devait venir parmi les hommes.
Quelles sont donc ces choses qu'ils n'ont point connues, qu'ils n'ont point entendues? Ce sont celles-là même que vous voyez et que vous entendez maintenant. Les prophètes ont entendu sa voix et l'ont vu ; mais ils ne l'ont pas vu incarné, conversant avec les hommes , leur parlant familièrement: voilà ce que Jésus-Christ déclare lui-même ; car il n'a pas dit simplement: Ils ont désiré de me voir. Mais qu'a-t-il dit? " Ils ont désiré de voir ce que vous voyez ". Il n'a pas dit: ils ont désiré de m'entendre; mais: " Ils ont désiré d'entendre ce que vous entendez ". C'est pourquoi, s'ils n'ont pas vu son avènement dans la chair, du moins ils ont connu que Celui qu'ils désiraient de voir viendrait un jour dans le monde, et [140] ils ont cru en lui, quoiqu'ils ne layent point vu incarné.
Mais les gentils pourront nous attaquer et nous adresser cette question: Que faisait Jésus-Christ dans ces premiers temps auxquels il n'avait point encore soin du genre humain? Et pourquoi aussi est-il venu à la fin des temps prendre soin de notre salut, après t'avoir négligé pendant tant de siècles? A quoi nous répondrons qu'il était venu dans le monde avant cet avènement même; qu'il y avait préparé la voie aux oeuvres qu'il devait opérer, et qu'il s'était fait connaître à tous ceux qui en étaient dignes. Que si , pour n'avoir pas été connu de tous, mais seulement des gens de bien et des personnes de vertu , vous dites qu'il a été inconnu et ignoré des hommes, vous pourrez également dire qu'encore maintenant il n'est pas adoré de tous , à cause qu'aujourd'hui même tous ne le connaissent pas; mais comme dans le temps présent, pour être inconnu et ignoré de beaucoup, personne, toutefois, n'osera avancer qu'il ne soit pas connu de plusieurs; de même on ne doit pas douter que, dans ces premiers temps, il n'ait été connu de plusieurs, ou plutôt de tout ce qu'il y avait alors de grand et d'admirable parmi les hommes.
2. Que si quelqu'un me fait cette demande Et pourquoi, dans ce temps-là, tous ne se sont-ils pas attachés à lui et ne lui ont-ils pas tous rendu le culte qui lui est dû , mais seulement les justes? moi, à mon tour, je leur ferai celle-ci : Pourquoi, à présent même, tous ne le connaissent-ils pas? Mais plutôt, pourquoi m'arrêté-je à parler de Jésus-Christ ? car je puis demander du Père pourquoi et alors et maintenant tous ne l'ont-ils pas connu! Il en est qui prétendent que tout marche au gré du hasard ; d'autres attribuent le gouvernement du monde aux démons; il s'en trouve aussi qui imaginent et se forgent un second Dieu. Quelques blasphémateurs vont jusqu'à voir en lui-même la puissance contraire et enseigner que ses lois sont l'ouvrage du mauvais démon. Quoi donc ! dirons-nous qu'il n'y a point de Dieu, parce que quelques-uns disent qu'il n'y en a point? dirons-nous que Dieu est mauvais, parce que quelques-uns ont l'impiété de le croire? Mais c'en est assez, laissons-là ces folies et ces horribles extravagances. Si nous fondions nos principes et nos dogmes sur le jugement et les raisonnements de ces furieux, rien ne nous empêcherait de tomber bientôt nous-mêmes dans la pire démence.
Et certes, quoiqu'il y ait des yeux faibles et délicats qui ne peuvent supporter la lumière, personne ne dira que lé soleil soit de sa nature pernicieux aux yeux; maison en juge d'après les bonnes vues, et on le dit lumineux ; quoique le miel semble amer à quelques malades, personne ne dira pour cela que le miel soit amer. Et on trouvera des gens qui, sur l'opinion de quelques esprits malades, ne craindront pas de décider, ou qu'il n'y a point de Dieu, ou qu'il y en a un mauvais, ou que l'action de la Providence n'est pas continue. Mais qui dira que ces sortes de gens aient l'esprit sain et le sens commun ? Qui ne les traitera pas au contraire de furieux et d'extravagants? " Le monde ne l'a point connu " ; mais " Ceux dont le monde n'était pas digne" (Héb. XI, 38) l'ont connu. En disant quels sont ceux qui ne l'ont point connu, l'évangéliste indique d'un mot la cause de leur ignorance ; car il n'a pas simplement dit : Personne ne l'a connu, mais il a dit : " Le monde ne l'a point connu ", c'est-à-dire, ces hommes qui sont uniquement attachés au monde, et qui n'ont d'affection que pour lui. Et c'est ainsi que Jésus-Christ a coutume de les appeler, comme quand il dit " Père saint, le monde ne vous a point connu". (Jean, XVII, 25.) Par où il est visible, comme nous vous l'avons fait remarquer, que ce n'est pas seulement le Fils que le monde n'a point connu, mais encore le Père. Rien en effet ne trouble et n'obscurcit autant l'esprit que de désirer avec ardeur les choses présentes. Instruits de cette vérité, mes frères, séparez-vous du monde, et éloignez-vous des choses charnelles, autant que cela se peut; en effet, ce n'est pas à perdre des choses viles et de nul prix que vous expose l'attachement au monde; mais à perdre le bien suprême; l'homme qui est fortement épris des choses présentes n'est point capable de s'attacher à celles du ciel (I Cor. II, 14); il faut que celui qui recherche les unies perde les autres. " Vous ne pouvez servir tout ensemble ", dit Jésus-Christ, " Dieu et l'argent " (Luc, XVI, 13) ; nécessairement il faut aimer l'un et haïr l'autre. Voilà ce que l'expérience toute seule nous crie assez haut ceux qui n'ont nul désir des richesses, qui s'en moquent et les méprisent, voilà ceux qui aiment Dieu, comme on doit l'aimer; et de même ceux qui convoitent l'opulence, sont [141] précisément ceux qui aiment le moins Dieu; car une âme éprise de l'amour des richesses ne s'abstiendra pas facilement des actions ni des paroles qui excitent la colère de Dieu, puisqu'elle sert un autre maître qui lui commande de faire tout ce que défend la loi du Seigneur. C'est pourquoi, revenez à vous, sortez de votre sommeil; et pensant à Celui dont nous sommes les serviteurs, n'aimons que son royaume ; pleurons et gémissons sur le temps passé, durant lequel nous avons été les esclaves de l'argent; secouons une bonne fois ce joug pesant, ce joug insupportable; et portons avec persévérance celui de Jésus-Christ qui est doux et léger; il ne nous commandera rien de ce que l'argent commande; car celui-ci nous ordonne de haïr tous les hommes, mais Jésus-Christ nous commande au contraire de les chérir et de les aimer tous; l'un nous attachant à la boue, à l'argile, je veux dire à l'or, ne nous laisse pas même respirer durant la nuit; l'autre nous délivre de ces soins superflus et insensés, et nous commande de nous amasser des trésors dans le ciel, non d'injustices faites au prochain, mais d'oeuvres de justice; l'un, après bien des sueurs et des misères qu'il nous fait essuyer, ne pourra pas nous secourir, lorsque nous serons condamnés au dernier supplice, et que, pour avoir obéi à ses lois, nous souffrirons des tourments infinis; que dis-je? il ne fera qu'attiser la flamme ; l'autre, s'il nous a commandé de donner à boire un verre d'eau froide ( Matth. x, 42), ne permettra même pas qu'un si léger bienfait soit privé de rémunération, mais il le récompensera largement.
Ne serait-il donc pas d'une extrême folie de négliger le service d'un Maître si doux, et qui récompense magnifiquement ses serviteurs, pour servir un tyran ingrat, quine peut aider ses esclaves, ses courtisans, ni en ce monde ni en l'autre? Qu'il ne retire pas du supplice ceux qui y sont condamnés, ce n'est point en quoi consiste tout le mal et le dommage; mais c'est, comme j'ai dit, en ce qu'il accable ses serviteurs d'une infinité de peines et de misères. Car en l'autre monde on verra que la plupart des damnés n'ont été livrés aux supplices que pour avoir servi l'argent, aimé l'or et n'avoir pas fait l'aumône aux pauvres.
Pour nous , de peur d'être condamnés à ces tourments, répandons nos biens avec libéralité sur les pauvres ; garantissons notre âme et des soins importuns et nuisibles de cette vie, et du supplice réservé aux coupables dans l'autre; formons-nous dans le ciel un dépôt de bonnes oeuvres; au lieu d'amasser les richesses terrestres , faisons-nous des trésors qui ne puissent ni périr, ni nous être ravis; des trésors qui puissent entrer avec nous dans le ciel, qui puissent nous protéger à l'heure critique et nous rendre notre Juge propice. Plaise à Dieu que ce Juge, nous étant propice et favorable, et à présent et au jour de son jugement, nous jouissions avec liberté des biens qu'il a préparés dans le ciel pour ceux qui l'aiment comme il doit être aimé ! Je vous le souhaite, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigueur Jésus-Christ, avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, aujourd'hui et ton joues, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE IX.
IL EST VENU CHEZ. SOI, ET LES SIENS NE L'ONT POINT REçU. (JUSQU'AU VERSET
142 ANALYSE.
1. Les siens ne l'ont pas reçu. — Qui sont les siens ? — Les
Juifs d'abord, qui étaient son peuple choisi, puis ceux des antres hommes qui n'ont pas cru en lui et qui lui appartiennent comme ses créatures.
2. L'incrédulité, cause de l'aveuglement des Juifs : l'orgueil, cause de leur incrédulité. — la grâce que Dieu a miséricordieusement. répandue sur les gentils ne fait aucun tort aux Juifs — Saint Paul les reprend et rabaisse leur orgueil et leur insolence. — Ils sont jaloux du salut des gentils. — L'orgueil rend toutes les vertus inutiles.
1. Si vous gardez fidèlement dans votre mémoire nos précédentes instructions, ce sera pour nous un encouragement à continuer notre tâche avec un redoublement d'ardeur, dans la certitude que nos efforts ne sont point perdus. Si vous vous souvenez de ce que nous avons dit, vous aurez plus de facilité à comprendre la suite, et nous, nous aurons moins de peine, car nous serons secondés par votre zèle qui vous fera voir plus nettement ce qu'il nous reste à vous exposer. Celui qui oublie continuellement ce qu'on vient de lui enseigner, aura toujours besoin d'un maître, et ne saura jamais rien; mais celui qui retient ce qu'on lui a enseigné, et qui y ajoute ce qu'on lui enseigne de nouveau, de disciple qu'il était, deviendra bientôt maître lui-même, et se rendra utile et à soi et aux autres. Voilà le fruit que j'attends de mes discours, si je n'augure pas trop de votre zèle à venir m'écouter. Commençons donc, déposons l'argent du Seigneur dans vos âmes, comme dans un trésor très-fidèle et très-sûr, et tâchons de vous expliquer, autant que la grâce du Saint-Esprit nous donnera de force et de lumière, le sujet que nous nous sommes proposés de traiter aujourd'hui.
L'évangéliste, parlant des premiers temps, avait dit :
" Le monde ne l'a point connu ". Maintenant il descend au temps de la prédication et il dit : " Il est venu chez soi, et les siens ne l'ont point reçu ". Il appelle en cet endroit les siens, les Juifs, comme étant particulièrement son peuple, ou même tous les hommes, comme ayant été créés par lui. Et comme, s'étonnant de la folie de plusieurs et rougissant pour notre commune nature, il disait là que le monde, qui a été fait par lui, n'avait point connu son Créateur; de même ici sa douleur et son affliction de l'ingratitude des Juifs et de plusieurs autres, le poussant à prononcer une plus forte et plus griève accusation, il dit : " Les siens ne l'ont point reçu ", quoiqu'il soit venu chez eux. Et non-seulement lui, mais encore les prophètes ont dit avec étonnement la même chose; saint Paul en a aussi marqué sa surprise.
Ecoutez d'abord la voix des prophètes parlant au nom de Jésus-Christ: " Un peuple que je n'avais point connu m'a été assujetti:
il a m'a obéi aussitôt qu'il a entendu ma voix. Des enfants étrangers m'ont manqué de fidélité; des enfants étrangers sont tombés dans la vieillesse ; ils ont boité et n'ont plus marché et dans leurs voies ". (Ps. XVII, 48.) Et encore: " Ceux à qui il n'a point été parlé de lui le verront , et ceux qui n'ont point ouï entendront ". Et: " J'ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas; je me suis fait a voir à ceux qui ne demandaient point à me connaître (1) ". (Isaïe, LXV, 1.) Saint Paul écrit aux Romains en ces termes: " Après cela, que dirons-nous, sinon qu'Israël, qui recherchait la justice, ne l'a point trouvée; mais que
1. Ce passage est conçu un peu différemment et dans les
Septante et dans la Vulgate : le saint Docteur l'a apparemment cité de mémoire, ou sur quelque manuscrit particulier.
143 a ceux qui ont été choisis de Dieu l'ont trouvée?
" (Rom. XI, 7.) Et ailleurs: " Que dirons-nous donc, sinon que les nations qui ne cherchaient point la justice ont embrassé la justice; et que les Israélites, au contraire, qui recherchaient la loi de la justice , ne sont point venus à la loi de la justice? " (Rom. IX, 30.)
C'est effectivement une chose surprenante devoir que ceux qui sont nourris dans la doctrine des prophètes, à qui on lit tous les jours Moïse, qui parle en mille endroits de l'avènement de Jésus-Christ, et les prophètes de l'époque postérieure; que ceux qui ont vu Jésus-Christ même opérant continuellement des miracles, ne demeurant et ne conversant qu'avec eux, et ne permettant point encore alors à ses disciples d'aller vers les gentils, ni d'entrer dans les villes des Samaritains (Matth. X, 5), ce qu'il ne faisait pas lui-même ; mais qui leur disait souvent qu'il n'avait été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël (Matth.
XV, 24) : il y a, dis-je, de quoi s'étonner, qu'après tant de miracles opérés en leur faveur, les Juifs, à qui on lisait tous les jours les prophètes , et qui ont entendu les continuelles prédications de Jésus-Christ même, se soient rendus si aveugles et si sourds, qu'aucune de ces preuves n'ait pu les amener à croire en Jésus-Christ.
Les gentils, au contraire, privés de tous ces avantages, n'avaient aucunement ouï parler des divins oracles: il ne s'en était pas même présenté à eux la moindre idée en songe, mais des fables insensées (car c'est ainsi que j'appelle la philosophie des païens) , occupaient tout leur temps et faisaient toute leur science; uniquement appliqués et livrés aux rêveries des poètes, ils s'étaient attachés au culte des idoles de bois et de pierre ; et, soit sur le dogme, soit sur la morale, ils n'avaient nulle idée bonne ou saine : leur vie était encore plus impure et plus criminelle que leur doctrine. Et, en effet, pouvait-on attendre autre chose de gens qui voyaient leurs dieux se plaire aux crimes les plus infâmes; des dieux dont le culte ne consistait qu'en des paroles obscènes et des actions encore plus obscènes et plus impudiques, et qui se trouvaient par là fêtés et honorés;
des dieux auxquels on rendait hommage par des meurtres abominables et des massacres d'enfants, en quoi leurs adorateurs ne faisaient que suivre leur exemple.
Ces hommes, toutefois, qui étaient ainsi tombés dans l'abîme même de la corruption et de la méchanceté, en ont été tout à coup retirés comme par une espèce de ressort et de machine , et se sont montrés à nous du haut des cieux dans tout l'éclat de la gloire.
Mais comment et par quelle voie ce prodige est-il arrivé ? Saint Paul nous l'apprend, écoutez-le, car ce bienheureux apôtre n'a pas cessé de chercher soigneusement la cause de cet événement extraordinaire jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée pour nous la découvrir ensuite. Quelle est-elle , et d'où venait aux Juifs un si grand aveuglement? Apprenez-le de celui à qui avait été confié le ministère de la prédication.
Que dit donc saint Paul pour dissiper le doute où plusieurs étaient? Les Juifs, dit-il, " ne connaissant point la justice qui vient de Dieu, et s'efforçant d'établir leur propre justice, ne se sont point soumis à Dieu pour recevoir cette justice qui vient de lui ". (Rom. X, 3.) Voilà l'origine de leur malheur. L'Apôtre l'explique encore ailleurs en d'autres termes : " Que dirons-nous donc, sinon que les nations qui ne cherchaient point la justice ont embrassé la justice , et la justice qui vient de la foi; et que les Israélites, au contraire, qui recherchaient la loi de la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice?" Dites-nous , grand apôtre, quelle en est la raison ? " C'est parce qu'ils ne l'ont point recherchée par la foi, car ils se sont heurtés contre la pierre d'achoppement " (Rom. IX, 30, 31, 32); c'est-à-dire leur incrédulité a été la cause de leurs maux, et c'est de leur orgueil qu'est née leur incrédulité.
Les Juifs, qui avaient auparavant de grands avantages sur les gentils, comme d'avoir reçu la loi, de connaître Dieu, et bien d'autres que Saint Paul rapporte (1), voyant qu'après l'avènement de Jésus-Christ les gentils qui avaient été appelés à la foi jouissaient également avec eux des mêmes honneurs et des mêmes prérogatives; qu'après avoir embrassé la foi il n'y avait nulle différence, nulle distinction entre le circoncis et l'incirconcis, passèrent de l'orgueil à la jalousie, et ne purent souffrir cette immense et ineffable miséricorde du Seigneur: ce qui ne venait que de leur orgueilleuse insolence, de leur méchanceté et de leur égoïsme.
1. Voyez les chap. II, III, IX, X, XI, de saint Paul aux Romains. 144
2. Mais, ô les plus insensés de tous les hommes ! quel tort Dieu vous a-t-il fait en étendant sa divine providence sur les autres nations? la. participation des autres à la même grâce et aux mêmes bienfaits a-t-elle diminué vos biens?
mais la malignité est aveugle, et elle se rend difficilement compte de ce qu'il convient de faire. Les Juifs donc, aigris. et irrites de voir que d'autres allaient participer à leur liberté, ont eu la rage de se plonger eux-mêmes le poignard dans le sein, et par là ils se sont exclus, comme de juste, de la miséricorde de Dieu. Jésus-Christ leur dit: " Mon ami , je ne vous fais point de tort; pour moi je veux donner à ceux-ci autant qu'à vous ". (Matth. XX, 13, 14.) Mais disons. plutôt qu'ils ne méritent pas même qu'on leur tienne ce langage. Celui à qui il s'adresse , s'il souffrait avec peine, s'il se plaignait que son maître donnât une pareille récompense à ses compagnons, pouvait du moins représenter ses peines, ses sueurs; qu'il avait travaillé tout le long du jour, et qu'il avait porté 1e poids de la chaleur; mais ceux-ci , qu'ont-ils à dire? que peuvent-ils alléguer? certainement, rien de semblable. Ils n'ont en eux que lâcheté, qu'intempérance et mille autres vices dont les prophètes, les accusaient et leur faisaient des reproches continuels, et, par ces vices, ils n'offensaient pas moins Dieu que les gentils. Saint Paul le déclare quand il dit: " Car il n'y a nulle différence entre le juif et le gentil, parce que tous ont péché et ont besoin, de la gloire de Dieu , étant justifiés gratuitement par sa grâce ". (Rois. III, 22, 23, 24.)
L'apôtre traite pleinement ce sujet dans cet épître, et le fait d'une manière très-utile et très-prudente.
Au commencement il montre qu'ils ont mérité même d'être plus sévèrement punis que les. gentils. " Car ", dit-il, " tous ceux qui ont péché étant sous la Loi, seront jugés par la Loi (Rom. II, 12), c'est-à-dire, avec plus de rigueur, parce qu'outre -la nature, ils auront aussi la Loi pour accusatrice : et non-seulement pour cela, mais encore pour avoir été cause que les nations ont blasphémé Dieu : " Car ", dit l'Ecriture, " vous êtes cause que le nom de Dieu est blasphémé parmi les nations ". (Is. LII, 5; Rom. II, 24.)
La vocation des gentils était donc ce qui irritait le plus les Juifs. Car les fidèles circoncis en étaient eux-mêmes frappés d'étonnement c'est pourquoi, lorsque saint Pierre fut de retour de Césarée à Jérusalem, ils lui firent des reproches et des plaintes d'avoir été chez des hommes incirconcis, et d'avoir mangé avec eux. (Act.. XI , 3 et suiv.) Et après qu'il leur eût appris qu'il n'avait rien fait que par l'ordre de Dieu,,ils s'étonnaient encore de voir (lue la grâce du Saint-Esprit se répandait aussi sur les gentils (Act. X, 45) : en quoi ils montraient visiblement qu'ils ne s'y étaient jamais attendus. Saint Paul sachant donc bien que c'était là ce: qui les piquait et les chagrinait le plus, ne perd aucune occasion de réprimer leur orgueil et de rabaisser leur hauteur et leur insolence. Voyez, mes frères, comment il s'y prend après avoir disputé contre les gentils, avoir montré qu'ils étaient tout à fait inexcusables, qu'ils n'avaient nulle espérance de salut, et leur avoir vivement reproché leurs erreurs et leurs dissolutions, il adresse la parole aux Juifs il raconte d'abord ce que le prophète avait dit d'eux, qu'ils étaient méchants, fourbes, trompeurs, qu'ils étaient tous devenus inutiles, que nul d'eux ne cherchait Dieu, -mais que tous s'étaient détournés de la droite voie (Ps. XIII, 3, 4, 5, et LII, 3, 4), et bien d'antres choses semblables, à quoi il ajoute : " Or, nous, savons que toutes les paroles de la Loi s'adressent à ceux qui sont sous la Loi, afin que toute bouche soit,fermée, et que tout le monde se reconnaisse condamnable devant Dieu....... Parce que tous ont péché , et ont besoin de la gloire de Dieu ". (Rom. III,19, 23.) De. quoi donc, ô Juifs ! pouvez-vous vous glorifier? d'où vous vient tant d'orgueil? On vous a aussi fermé la bouche, votre confiance vous est ôtée, vous êtes condamnables avec tout le monde, et vous avez besoin, comme les autres, d'être justifiés gratuitement.
Et certes , quand même vous auriez toujours bien vécu, quand même vous auriez sujet d'avoir une grande confiance en Dieu, vous n'auriez jamais dû porter envie à ceux à qui le Seigneur, par sa bonté, a bien voulu faire miséricorde et accorder la grâce du salut. Car c'est le fait d'une extrême méchanceté de ne pouvoir souffrir qu'on fasse du bien aux autres, et principalement quand il ne vous en revient aucun mal. Encore , si le salut d'autrui vous faisait tort, vos plaintes seraient excusables, bien que peu dignes d'hommes instruits dans la sagesse ; mais si le malheur d'autrui n'augmente pas votre récompense, et si son bonheur [145] ne diminue point le vôtre, pourquoi volis affliger qu'un autre ait recule salut gratuitement? Il fallait donc, comme je l'ai dit, quand même votre vie aurait été irréprochable, ne vous pas chagriner que Dieu ait étendu la grâce du salut sur les gentils. Mais vous-mêmes étant coupables des mêmes péchés et ayant également offensé le Seigneur, que vous ne puissiez supporter qu'il fasse du bien aux autres , que vous vous vantiez d'avoir seuls droit i. la grâce, ce n'est point là seulement une marque d'orgueil et d'envie, c'est encore une si grande et si extrême folie, qu'elle vous vend dignes des supplices les plus rigoureux. Car vous avez planté l'orgueil dans votre coeur, et l'orgueil est la racine de tous les maux.
Voilà pourquoi un Sage disait : " Le principe de tout péché, est l'orgueil " (Eccli. X, 15), c'est-à-dire , l'orgueil est la racine, la source et le père dé tout péché.
C'est l'orgueil qui a fait déchoir le premier homme de sa félicité primitive. Le diable par qui il fut trompé, c'est l'orgueil encore qui l'avait fait tomber lui-même de la sublime dignité où il était élevé : il le savait bien, ce malin esprit, que ce péché avait la force de chasser du ciel même ceux qui en sont atteints : aussi prit-il cette voie pour dépouiller Adam de tous ses honneurs. C'est en enflant son coeur dé l'orgueilleuse espérance de devenir égal à Dieu, qu'il 1'a abattu , et l'a précipité au fond de la terre. Rien n'est en effet plus capable d'éloigner de nous la miséricorde de Dieu, et de nous livrer au feu de l'enfer que la tyrannie de l'orgueil. Quand elle possède notre coeur, toute notre vie devient impure : fussions-nous chastes et vierges : fussions-nous adonnés au jeûne, à la prière, à l'aumône et aux plus saintes pratiques : " Tout homme ", dit l'Ecriture, " qui a le coeur superbe, est souillé devant le Seigneur". (Prov. XVI, 5, Sept.)
Réprimons donc, mes chers frères, réprimons cette élévation, cette enflure du coeur, si nous voulons être purs et échapper au supplice qui a été préparé pour le diable. Ecoutez ce que dit saint Paul, et vous apprendrez que l'orgueilleux sera condamné au même supplice que le diable : " Que ce ne soit point un néophyte ", dit-il, " de peur que, s'élevant d'orgueil, il ne tombe dans le jugement et dans le piège du diable ". (I Tim. III, 6, 7.) Que veut dire le saint apôtre parle mot de " jugement? " il veut dire : la même condamnation, le même supplice.
Mais comment éviterez-vous ce malheur? vous l'éviterez, si vous réfléchissez en vous-même sur votre nature, sur la multitude de vos péchés, sur la grandeur des tourments si vous considérez combien est fragile et périssable ce qui paraît brillant en ce monde, et que tout cela se flétrit plus vite que l'herbe et les fleurs du printemps. Non, le diable, quelque effort qu'il fasse, ne pourra pas facilement enfler nos coeurs d'orgueil, ni nous prendre en trahison, si nous nous occupons souvent de ces pensées, et si nous nous rappelons continuellement le souvenir des hommes les plus distingués par leurs vertus. Que le Dieu des humbles, le bon Dieu, le Dieu clément, nous donne et à vous et à moi un coeur contrit et humilié 1 Par là tout le reste nous deviendra facile pour la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui ,et avec qui gloire au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE X.
IL EST VENU CHEZ SOI, ET LES SIENS NE L'ONT POINT REçU. (JUSQU'AU VERSET, 14.)
ANALYSE. 116
1. Dieu ne force et ne;contraint point notre libre arbitre.
2. Ce que signifie cette parole : Il est venu. — Que ceux qui n'ont pas voulu recevoir Jésus-Christ sont assez punis par le fait et par les suites de ce refus. — Effets du baptême.
3. Qu'il dépend de nous de conserver la pureté de notre baptême. — Peines et châtiments de ceux qui souillent la robe qu'ils ont reçue dans le baptême. — La foi et la pureté de la vie nécessaires au salut. — De quelle robe doivent se revêtir ceux qui sont appelés aux noces royales.