Homélies sur les statues (au peuple d'Antioche)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 2 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les vingt-une Homélies sur les Statues, dont les quatre premières sont contenues dans le deuxième volume, ont été traduites : les troisième, quatrième, cinquième, sixième, septième , huitième, neuvième, dixième, onzième, par M. JOLY; la douzième par M. JEANNIN; les treizième, quatorzième, seizième, dis-septième, dix huitième, dix-neuvième, par M. DUCHASSAING; pour les autres nous avons adopté la traduction de l'abbé AUGER, revue et corrigée par M. JEANNIN. Tome II, p. 531-573 PREMIèRE HOMéLIE.

ANALYSE. Cette homélie a été prononcée avant la sédition d'Antioche, avant le renversement des statues. — L'orateur entreprend d'expliquer.ce passage de la première Epître de saint Paul à Timothée : Usez d'un peu de vin à cause de la faiblesse de votre estomac et de vos maladies fréquentes. — Il examine toutes les difficultés qu'offre ce passage. — Après un bel éloge de Timothée et quelques réflexions sur l'usage et l'abus du vin, il résout les difficultés proposées, en développant les diverses raisons pour lesquelles Dieu permet que les saints soient affligés dans cette vie. — Il exhorte ses auditeurs à ne pas se scandaliser des disgrâces qui arrivent aux justes, à redoubler d'ardeur quand il survient des obstacles, loin de se décourager ; il finit par les animer contre les blasphémateurs, dont les excès allument son zèle.

1. Vous venez d'entendre la voix de l'Apôtre, cette trompette céleste, cette lyre spirituelle. Semblable à une trompette guerrière , elle effraye les ennemis en même temps qu'elle ranime les fidèles, et qu'échauffant leur courage, elle les met en état de repousser toutes les attaques du démon; semblable à une lyre harmonieuse, elle assoupit les passions déréglées, et instruit solidement notre âme en flattant notre oreille des sons les plus doux. Vous venez, dis-je, d'entendre l'Apôtre donner à son disciple Timothée plusieurs instructions importantes. Il lui parle des ordinations : N'imposez, lui dit-il, les mains légèrement à personne, et ne vous rendez point participant des péchés d'autrui. (I Tim. V, 22.) Il lui représente les affreux périls auxquels expose une telle prévarication, en lui annonçant que les évêques qui, par des ordinations indiscrètes, auront mis le vice en honneur, et lui auront confié une partie de l'autorité, seront punis de toutes les fautes que pourront commettre des prêtres vicieux. Usez d'un peu de vin, lui dit-il ensuite, à cause de la faiblesse de votre estomac et de vos maladies fréquentes. (I Tim. V, 28.) Il lui parle encore de la soumission des serviteurs, de la folie des avares, de l'orgueil des riches, et de beaucoup d'autres choses. Mais, comme il ne serait pas possible de traiter tous ces sujets en un seul jour, lequel prendrai-je, mes frères, pour nous servir d'entretien ? Le chapitre qu'on vient de nous lire, nous offre, comme dans un riche parterre, une infinité de fleurs diverses dont le choix m'embarrasse; partout les roses, les violettes et les lis se disputent mon admiration; ou plutôt la lecture des Livres saints n'est pas seulement un parterre agréable, mais un jardin utile qui, avec un nombre infini de fleurs d'une odeur suave, nous présente une grande variété de fruits spirituels propres à nourrir nos âmes. (532) Que prendrai-je donc aujourd'hui dans ce qu'on nous a lu? Voulez-vous que je m'arrête au passage le plus simple, le plus facile à comprendre? Ce serait mon avis, et je ne doute pas que ce ne soit aussi le vôtre. Quel est donc le passage le plus simple ? N’est-ce pas relui qui paraît le plus à la portée de tous, celui qui paraît avoir le moins besoin d'explication ? Celui-ci, par exemple : Usez d'un peu de vin, à cause de la faiblesse de votre estomac et de vos maladies fréquentes. Faisons donc rouler toute notre instruction sur ces seules paroles.

Que si je prends en ce jour une matière stérile, ne croyez pas que ce soit par vanité ni pour faire montre d'éloquence (c'est l'Esprit-Saint qui doit vous entretenir, c'est lui qui doit vous parler par ma bouche) ; mais je voudrais réveiller les chrétiens qui dans cet auditoire ont le moins d’ardeur, et leur apprendre que les divines Ecritures sont un riche trésor, et qu'il n'est pas sans péril d'en négliger les moindres mots. En effet, si les passages les plus simples et les plus ordinaires, qui semblent ne rien offrir d'essentiel, sont néanmoins très-féconds, et renferment une doctrine profonde, à plus forte raison ceux qui annoncent par eux-mêmes un grand fonds d'instruction, rempliront-ils nos esprits et nos coeurs d'idées et de sentiments nobles et sublimes. Ne négligeons donc pas les pensées des Ecritures qui sont regardées comme simples; elles viennent de l'Esprit-Saint, et l'Esprit-Saint n'inspire que des pensées admirables, des pensées dignes de la magnificence de leur auteur. Ne négligeons rien, je le répète;

et comme des ouvriers qui jettent dans le creuset des masses d'or qu'on a tirées de la mine, ne se contentent pas, après la fusion, de prendre les barres de ce métal précieux, mais en recueillent avec attention les moindres grains, les moindres parcelles : de même, nous, qui tirons un or pur des mines apostoliques, non pour le jeter dans le creuset, mais pour enrichir l'âme de nos auditeurs, et qui dans cette vue allumons, non un feu matériel, mais le feu même de l'Esprit-Saint, nous devons recueillir soigneusement les moindres paroles des Livres sacrés. Si ces paroles sont courtes , .elles présentent un grand sens ; ce sont des perles dont le prix consiste moins dans leur grosseur que dans l'éclat solide dont elles brillent. Les écrivains profanes emploient beaucoup de mots pour ne rien dire; ils nous renvoient les mains vides, et l'on ne remporte aucun fruit de leurs longs et inutiles discours. Il n'en est pas ainsi des divines Ecritures ; les moindres paroles qu'elles contiennent, pénétrées de la grâce de l'Esprit-Saint, inspirent la sagesse, et il n'en faut souvent qu'une seule pour nous diriger durant tout le cours de notre vie. Puis donc qu'elles renferment de telles richesses, réveillons notre attention, pour recueillir leurs discours avec un empressement religieux, et d'ailleurs je vais, dans cet entretien, descendre à une certaine profondeur.

2. Plusieurs regardent comme superflu l'avertissement de saint Paul. Quoi ! disent-ils, Timothée ne pouvait-il imaginer de lui-même ce qui était convenable à sa santé? fallait-il qu'il l'apprît de son maître ? son maître devait-il le lui enseigner? devait-il le consigner dans une épître où il lui parle d'affaires si importantes, et le graver, pour ainsi dire, sur l'airain pour le faire passer à la postérité la plus reculée? Sachez donc que l'avertissement de saint Paul, loin d'être inutile, était des plus nécessaires; que c'est l'Esprit-Saint qui l'a dicté à ce grand apôtre pour être inséré dans ses Epîtres, et transmis aux siècles futurs ; c'est ce que je me propose de vous faire voir, après que j'aurai répondu à une difficulté qui s'élève dans l'esprit de certaines personnes. Pourquoi, disent-elles, Dieu a-t-il permis qu'un homme si , célèbre par ses miracles, dont les ossements mêmes et les reliques, après sa mort, chassaient les démons, fût sujet à de telles infirmités? car il n'était pas simplement infirme, mais ses infirmités étaient permanentes et continuelles, ne le laissaient pas respirer un moment. Qu'est-ce qui le prouve? Les paroles mêmes de saint Paul. Il ne dit pas à cause de sa maladie, mais à cause de ses maladies; ni simplement à cause de ses maladies, mais à cause de ses maladies fréquentes, annonçant par là que ses infirmités étaient habituelles. Que cet exemple instruise ceux qui, dans les moindres indispositions, se permettent tant de mouvements d'impatience !

La question se complique : on ne demande pas seulement pourquoi Timothée, quoiqu'il fût saint, ne laissait pas d'être malade et souvent malade; mais pourquoi il l'était quand il avait la charge de travailler au salut du genre humain. S'il eût été un de ces hommes qui se sont retirés sur le sommet des montagnes, qui s'y sont construit de simples cabanes , qui mènent une vie tranquille à l'abri de la (533) solitude, la chose serait moins étonnante; mais qu'un homme public, auquel était abandonné le soin de tant d'Eglises, qui gouvernait avec lent de zèle de grandes villes , de grandes nations, en un mot le monde entier, qu'un tel homme ait été sujet à des maladies fréquentes, c'est là surtout ce qui peut frapper et déconcerter une raison peu attentive. Timothée devait jouir d'une santé parfaite, sinon pour lui-même, du moins pour l'intérêt des fidèles. C'était dans l'Eglise un excellent général ; il faisait la guerre non-seulement aux Gentils, mais aux démons et à leur chef. Tous les ennemis de l'Eglise ne cessaient de persécuter cette mère tendre;

ils cherchaient à dissiper ses enfants, à les réduire en servitude : le disciple de Paul pouvait amener un grand nombre d'hommes à la vérité, et il était infirme ! Quand son infirmité n'aurait pas fait d'autre tort au progrès de la prédication, elle pouvait par elle-même ralentir l'ardeur des fidèles et les rendre plus négligents. Si des soldats, qui voient leur général retenu dans un lit, se sentent moins de courage, moins d'ardeur pour le combat; combien plus les fidèles, qui voyaient leur maître, d un maître qui avait opéré de si grands miracles, exténué, affaibli par de continuelles infirmités, devaient-ils sentir diminuer leur zèle?

On passe encore plus avant, et l'on demande pourquoi Timothée ne s'est pas guéri lui-même, ou pourquoi saint Paul ne lui a pas rendu ce bon office? Le maître et le disciple chassent les démons, ils font sortir du tombeau ceux qui y sont descendus, ils triomphent sans peine de la mort, et ils ne peuvent fortifier un tempérament faible ! Eux qui pendant leur vie et après leur trépas ont signalé leur puissance en tant de rencontres, n'ont su rétablir une santé affaiblie ! Je dis plus : saint Paul, après avoir opéré d'un seul mot de si grands prodiges, ne rougit pas d'écrire à Timothée d'avoir recours au vin pour sa guérison. Ce n'est pas que l'usage du vin soit criminel; à Dieu ne plaise que nous adoptions les erreurs de certains hérétiques ! mais nous disons que saint Paul n'a pas rougi de ne pouvoir guérir, sans le secours du vin, de simples faiblesses d'estomac; nous disons que, loin d'avoir honte de donner ce conseil à son disciple, il a voulu le révéler aux générations futures. Voyez-vous comment nous avons creusé dans notre sujet? voyez-vous combien il offre de questions importantes, et combien ce champ, qui paraissait si aride, est devenu fertile? Mais il faut résoudre les difficultés que nous n'avons faites que pour réveiller votre attention, et pour affermir ensuite vos esprits ébranlés.

3. Avant de répondre aux questions que notre sujet présente, permettez-moi de vous entretenir de la vertu de Timothée, et du vif intérêt que saint Paul prenait à son disciple.

Pouvait-il lui donner de plus grandes marques de tendresse que de s'occuper avec tant d'attention du rétablissement de ses forces, et, malgré le grand éloignement où il se trouvait, malgré toutes les affaires dont il était accablé, de lui indiquer avec tant de soin un remède pour sa santé affaiblie? Quant à Timothée, quelle louange ne mérite pas sa vertu? Ennemi des délices et des plaisirs de la table, ses indispositions ne venaient que d'une excessive austérité et d'un jeûne trop sévère.

Ce furent l'eau et l'abstinence qui détruisirent son tempérament. Pour preuve de ce que je dis, c'est que saint Paul ne lui conseille d'user d'un peu de vin qu'après lui avoir recommandé de ne plus se réduire à l'eau; ce qui annonce qu'il ne buvait que de l'eau, et que c'était là ce qui avait débilité son estomac. Mais qui n'admirerait la sagesse et le zèle de cet illustre disciple? Sa vie était toute céleste, et il était parvenu au comble de la perfection, comme le prouve le glorieux témoignage que lui rend son maître : Je vous ai envoyé, dit-il dans une de ses Epîtres , je vous ai envoyé Timothée mon très-cher fils, qui est fidèle dans le Seigneur (I Cor. IV, 17.) Paroles qui suffisent pour montrer sa rare vertu. La vérité habite sur les lèvres des saints, et leurs témoignages, libres de tout préjugé, ne sont suspects ni de haine ni de flatterie. Il n'eût pas été aussi glorieux pour Timothée d'être fils de saint Paul selon la chair; et ce qui le rend surtout admirable, c'est que, n'ayant avec cet apôtre aucune parenté charnelle, la parenté spirituelle, celle qui est l'ouvrage de la piété, et d'une attention extrême à copier fidèlement toutes les vertus d'un excellent modèle, c'est que cette parenté, dis-je, lui ait mérité l'avantage d'être son fils par adoption. Aussi voyons-nous ce disciple, comme un jeune coursier, porter à côté de son maître le joug de la foi,'et traîner avec lui par toute la terre le char de l'Evangile, sans que la jeunesse ou les infirmités puissent rien diminuer de son ardeur, ni l'empêcher de (534) marcher en digne émule sur les pas de cet ouvrier infatigable. C'est ce que témoigne saint Paul lui-même lorsqu'il dit de son disciple : Que personne ne le méprise, car il travaille comme moi à l'oeuvre du Seigneur. ( I Cor. XVI, 10 et 11.) Vous voyez comme il reconnaît que son zèle égale le sien. Ensuite, de peur qu'on ne crût qu'il parlait ainsi pour le faire valoir, il prend les fidèles à témoin de la vertu de son fils bien-aimé : Vous savez, leur dit-il, l'épreuve que j'ai faite de lui: vous savez qu'il m'a secondé dans la prédication de l'Evangile comme un fils peut seconder son père. Vous connaissez par expérience toute l'étendue de sa vertu ét toute l'ardeur de son zèle. (Philip. II, 22.) Cependant, quoiqu'il fût parvenu à une si haute perfection, loin de présumer de lui-même, il était toujours dans la crainte et dans l'inquiétude; il jeûnait sans relâche, et n'imitait pas la légèreté de ces personnes qui, après quelques mois de jeûne, renoncent aux austérités. Il ne se disait pas à lui-même : Qu'ai-je besoin de jeûner toujours? J'ai triomphé de mes passions, je m'en suis rendu maître, j'ai mortifié mon corps, j'ai effrayé et chassé les démons, ressuscité les morts, guéri les lépreux, je me suis rendu redoutable à toutes les puissances ennemies; qu'ai-je besoin maintenant du jeûne et de tous les avantages qu'on en retire? Il ne s'est jamais permis aucune de ces réflexions, aucun de ces discours; mais plus il était rempli de vertus, plus il craignait, plus il tremblait pour lui-même, en cela digne disciple de son illustre maître. C'est après avoir été ravi au troisième ciel, après avoir entendu des paroles ineffables, participé à des mystères augustes, après avoir parcouru toute la terre comme s'il avait eu des ailes, que saint Paul écrivait aux Corinthiens ces paroles : Je crains qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même. (I Cor. IX, 27.) Mais, si saint Paul, après s'être signalé par tant d'actions merveilleuses, était dans la crainte, lui qui pouvait dire : Le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié au monde (Gal. VI, 14), combien plus ne devons-nous pas être dans la frayeur, à proportion des vertus que nous aurons acquises et des bonnes oeuvres que nous aurons faites? Rien, non, rien n'excite plus la rage du démon que de nous voir régler notre vie avec exactitude. C'est quand il s'aperçoit que nous avons fait de grands progrès dans la vertu, et que nous sommes parvenus au comble de la perfection, qu'il cherche à nous faire essuyer de tristes naufrages. Lorsqu'un homme du commun fait une chute, ce n'est pas un scandale pour l'Eglise; mais lorsqu'un personnage dont la vertu éminente, comme placée en spectacle, le fait connaître partout et admirer généralement, cède à la tentation et succombe dans quelque occasion importante, il cause une grande ruine et un insigne dommage, non-seulement parce qu'il tombe de haut, mais parce que son exemple en perd un grand nombre qui l'avaient pris pour modèle. Et de même que, quand la tête ou les yeux sont malades, tout le reste du corps languit et demeure sans action; ainsi, quand ces grandes lumières du christianisme viennent à s'obscurcir par le péché et à contracter quelque souillure, tout le corps de l'Eglise en souffre et semble perdre de sa pureté et de sa splendeur.

4. Pénétré de ces réflexions, Timothée usait de la plus scrupuleuse vigilance : il savait â quels périls est exposée la jeunesse, combien elle est légère, inconstante, facile à séduire, et qu'elle a besoin sans cesse d'un frein qui l'arrête. Oui, la jeunesse, on peut dire, est un feu qui s'accroît de plus en plus par tous les objets environnants. C'est pour cela qu'il employait tous les moyens pour éteindre cette flamme dangereuse, pour assujettir, en quelque sorte, ce cheval indomptable; il travaillait avec ardeur à réprimer ses fougues, à arrêter ses violences jusqu'à ce.qu'il l'eût rendu souple, docile, prompt à suivre tous les commandements de la raison. Que mon corps s'affaiblisse, disait-il, et que mon âme se fortifie; que la chair soit mortifiée, et que l'esprit ne soit pas ralenti dans sa course vers le ciel. Mais ce qu'on doit surtout admirer dans cet illustre disciple, c'est qu'étant si faible, accablé de tant d'infirmités, il se soit montré plus actif que ceux mêmes dont la constitution est la plus saine et la plus robuste. On le voit voler tantôt à Ephèse, tantôt à Corinthe, dans l'Italie, dans la Macédoine, accompagner son maître sur terre et sur mer, partager ses combats et ses périls, sans que la faiblesse du corps ralentisse jamais l'activité de l'âme : tant le zèle selon Dieu a de vertu ! tant il donne des ailes légères à celui qu'il anime ! Et comme la vigueur et l'embonpoint du corps ne servent de rien à ceux dont l'esprit paresseux et lâche croupit dans une molle langueur, ainsi la (535) faiblesse et les infirmités ne peuvent nuire aux âmes actives et courageuses.

Il en est qui prennent le conseil que lu donne saint Paul, pour une permission de boire du vin avec excès. Mais ils se trompent; et si nous voulons examiner soigneusement les paroles de l'Apôtre, nous trouverons qu'elles renferment une leçon de sobriété plutôt que d'intempérance. Il ne conseille à Timothée d'user de vin qu'après qu'il a reconnu que sa santé est entièrement affaiblie ; et il ne le lui permet qu'avec de certaines mesures. Il ne lui dit pas : usez de vin, mais d'un peu de vin; avis qu'il nous donne à nous-mêmes plutôt qu'à Timothée, qui n'en avait pas besoin. C'est pour nous qu'il écrit à son disciple; il nous marque les bornes dans lesquelles nous devons nous tenir: en ne nous permettant de prendre de vin que ce qui est nécessaire à notre santé, il veut que ce soit un remède et non un poison, qu'il guérisse un mal sans en causer un autre. Un usage continuel de l'eau ne pourrait être aussi nuisible à certains tempéraments, que l'excès du vin leur serait préjudiciable.

Que de maladies le vin n'occasionne-t-il pas dans l'âme et dans le corps ! C'est lui qui allume et qui fomente la révolte des sens contre la raison ; c'est lui qui excite au dedans de nous des guerres cruelles et de violentes tempêtes. Une trop grande abondance de pluies n'amollit et ne dissout pas autant la terre qu'une trop grande quantité de vin ne relâche tous les nerfs du corps et n'en affaiblit la vigueur. Fuyons donc l'excès de part et d'autre, et, sans négliger le soin de notre santé, réprimons les mouvements désordonnés de la chair. Usons du vin, n'en abusons pas; craignons de faire d'un sujet de joie une source de douleur. Le vin a été donné à l'homme pour le réjouir et non pour l'attrister. (Ps. CIII, 15.) La raison des personnes ivres est assoupie et comme ensevelie dans d'épaisses ténèbres : au contraire, le vin pris modérément éveille l'imagination, et c'est un des moyens les plus propres pour réparer les forces du corps. Le passage que nous expliquons doit confondre l'erreur de ces hérétiques qui condamnent l'usage du vin comme absolument illicite. Si le vin était au nombre des choses défendues, saint Paul ne l'eût pas ordonné à son disciple. Le même passage sert aussi à instruire ces gens simples parmi les fidèles qui, quand ils voient des hommes dégradés par l’ivresse, au lieu de blâmer l'intempérance de l’homme, attaquent le présent de Dieu : Qu'il n'y ait pas de vin ! disent-ils. Disons-leur : Qu'il n'y ait pas d'ivresse ! Le vin est l'ouvrage du Seigneur, l'ivresse est l'ouvrage du démon : ce n'est pas le vin, c'est l'intempérance qui fait l'ivresse. Ne décriez pas le bienfait du Très-Haut, mais condamnez la folie de votre frère. Quoi donc ! au lieu de réprimer le coupable, vous outragez le bienfaiteur !

5. Ainsi fermons la bouche à ceux qui s'élèvent contre une liqueur salutaire, dont l'abus, et non l'usage, produit l'ivresse, la source et la cause de tous les maux. Le vin nous a été donné pour rétablir les forces du corps, et non pour détruire celles de l'âme, pour guérir les maladies de l'un, et non pour ruiner la santé de l'autre. Evitons de donner prise aux imprudents et aux insensés en usant avec excès du présent de Dieu. Qu'y a-t-il de plus triste et de plus misérable que l'ivresse? Un homme habituellement ivre est un mort vivant, un frénétique volontaire, un insensé qu'on abhorre, un malade qu'on ne plaint pas; également inutile à l'état, à ses amis, à ses parents, à lui-même, c'est l'opprobre de l'espèce humaine. Sa vue seule révolte; sa démarche, sa voix, son haleine, tout en lui est odieux et insupportable. Mais le comble du mal, c'est que l'ivresse nous ferme la porte de la Jérusalem céleste; elle nous prive des biens éternels, et après nous avoir dégradés dans ce monde, elle nous prépare pour l'autre d'horribles supplices. Corrigeons-nous donc de cette perverse habitude, si nous avons le malheur d'y être sujets; et, suivant le conseil de l'Apôtre, usons de peu de vin, puisque ce peu même, il ne le permet à son disciple que pour remédier à la faiblesse de son estomac.

Oui, nous devons régler sur les circonstances et sur le besoin l'usage des boissons et des nourritures, ne jamais passer les bornes de la nécessité, en un mot, ne rien faire indiscrètement et au hasard.

Mais après vous avoir entretenus de la vertu de Timothée et de la tendresse de Paul pour ce cher disciple, il faut passer aux questions proposées, et y répondre. Quelles sont donc les questions que nous nous sommes faites ? Reprenons-les ici, afin que les solutions soient plus clairement entendues. Pourquoi Dieu a-t-il permis qu'un homme aussi vertueux, aussi utile à son Eglise, ait eu une santé aussi faible et aussi chancelante? pourquoi n'a-t-il pu être guéri ni par lui-même ni par son maître? (536) pourquoi ont-ils eu recours au vin pour fortifier un estomac affaibli? Voilà les questions que nous nous sommes faites; nous allons y répondre, afin que si l'on voit en butte non-seulement aux maladies et aux infirmités, mais encore à l'indigence, à la faim, aux chaînes, aux tourments, aux persécutions, aux calomnies, à toutes les calamités de la vie présente, de saints personnages, recommandables et distingués par leur patience dans les maux, on trouve, dans ce que nous dirons aujourd'hui, des moyens sûrs pour défendre la Providence divine contre ceux qui l'attaquent. Combien n'en avez-vous pas entendu faire ces questions? Pourquoi Dieu permet-il que la vertu soit persécutée par le crime, que par exemple l'homme de bien soit chaque jour traîné devant les tribunaux par le méchant, que l'innocence succombe sous les efforts de la calomnie? pourquoi cet honnête homme a-t-il péri dans les flots ? pourquoi cet autre est-il tombé dans un précipice?

Nous pourrions citer beaucoup de saints de notre temps et du temps de nos ancêtres, qui ont essuyé un nombre infini d'afflictions diverses. Afin donc que vous découvriez la cause de tous les événements de cette vie, que vous n'ayez pas sujet de murmurer contre la Providence, que vous fermiez la bouche à ceux qui se permettent ces murmures, prêtez-moi une oreille attentive, et ne perdez rien de ce que je vais vous dire; je veux qu'à l'avenir vous n'ayez aucun sujet de vous troubler en voyant ce qui arrive tous les jours.

6. Pourquoi Dieu permet-il que les saints soient affligés de tant de manières ? J'en trouve huit raisons que je vais vous détailler. Réfléchissez, lorsque tant de raisons expliquent la conduite de la Providence à l'égard des saints, combien serait impardonnable et inexcusable le scandale qu'elle vous causerait !

Premièrement, c'est pour empêcher que les vertus sublimes et les couvres merveilleuses des saints ne leur inspirent de l'orgueil. Secondement, c'est de peur qu'on ne les honore plus qu'on ne doit honorer des hommes, et qu'on ne les regarde comme des dieux plutôt que comme de simples mortels. En troisième lieu, c'est afin que la puissance du Seigneur éclate davantage, en se servant, pour triompher et pour étendre la foi en son nom, d'hommes accablés de maux et persécutés de toute part. Quatrièmement, c'est pour que la patience des saints eux-mêmes paraisse avec plus d'éclat, et qu'on voie qu'ils ne servent pas Dieu par intérêt, mais qu'ils ont pour lui un amour pur, puisqu'au milieu de toutes leurs tribulations, ils lui sont toujours également dévoués. J'ajoute en cinquième lieu que c'est pour nous occuper de la résurrection des morts; car lorsqu'on voit un juste, rempli de mérites, ne sortir de la vie qu'après avoir essuyé une infinité de disgrâces, on songe malgré soi à un jugement futur, et l'on se dit à soi-même : Si les hommes ne laissent point sans récompense celui qui travaille pour eux, combien plus Dieu ne laissera-t-il jamais sans couronne ceux qui pour lui se sont épuisés de peines et de travaux? Or, s'il n'est pas possible qu'il les prive de leur récompense, il est de toute nécessité que ne l'ayant pas reçue dans ce monde, ils la reçoivent dans un autre. Une sixième raison, c'est afin que ceux qui éprouvent des adversités soient soulagés et consolés en voyant que les plus illustres et les plus saints personnages en ont éprouvé de pareilles, et même de plus grandes. Septièmement, c'est afin que, lorsqu'on vous exhorte à envisager la vertu des justes, et qu'on vous dit: Imitez le bienheureux Pierre, imitez le bienheureux Paul, la sublimité de leurs actions ne vous fasse pas croire qu'ils fussent d'une autre nature que vous, et qu'il vous est impossible de copier ces grands modèles. Huitièmement enfin, c'est pour vous apprendre en quoi consiste véritablement le bonheur et le malheur, quelles sont les personnes qu'on doit nommer heureuses ou appeler d'un nom contraire.

Telles sont les raisons pour lesquelles Dieu permet que les justes soient affligés ici-bas: je vais les appuyer du témoignage des divines Ecritures , et prouver clairement que ce ne sont pas là des inventions de l'intelligence humaine, mais des révélations de l'Esprit-Saint. Par là mes discours trouveront plus de créance et plus d'autorité auprès de vous, et se graveront plus facilement dans votre mémoire. Et d'abord, pour nous convaincre que les afflictions sont propres à rendre les saints plus humbles, à empêcher qu'ils ne s'enorgueillissent des couvres et des prodiges qu'ils opèrent, écoutons le Roi-prophète et le grand Apôtre, qui tous s'expliquent de même. Il est bon, dit l'un, que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos ordonnances pleines de justice. (Ps. CXVIII, 71. ) L'autre, après avoir dit qu'il (537) a été ravi au troisième ciel, ajoute aussitôt : Et de crainte que la grandeur de mes révélations ne m'inspirât de l'orgueil, Dieu a permis que je sentisse dans ma chair un vif aiguillon, qui est l'ange et le ministre de Satan. (II Cor. XII, 7.) Est-il rien de plus clair? Il appelle anges et ministres de Satan, non les démons, mais des hommes qui étaient les ministres et les suppôts de Satan, les infidèles, les tyrans, les Gentils, qui l'attaquaient, qui le persécutaient sans cesse et sans relâche. Développons ses paroles. Dieu pouvait, dit-il, m'épargner des afflictions fréquentes et des persécutions continuelles, mais de crainte que la grandeur de mes révélations ne m'inspirât de l'orgueil, ne me donnât une trop grande idée de moi-même, il a permis que les anges et les ministres de Satan me persécutassent de toutes les manières. Quoique Pierre, Paul, et d'autres encore, fussent de grands hommes, des hommes admirables, c'étaient néanmoins des hommes qui avaient besoin d'être sur leurs gardes pour se garantir de l'orgueil. On peut même dire que les saints en ont plus besoin que d'autres, parce qu'il n'est rien qui élève autant le coeur que le témoignage d'une vie parfaitement régulière et irréprochable. Afin donc qu'ils soient à l'abri de toute présomption, Dieu permet qu'ils passent par des épreuves qui les rendent humbles et dociles.

7. Maintenant, pour vous faire voir que c'est surtout en éprouvant ses serviteurs par les afflictions, que Dieu manifeste sa puissance (1), écoutez l'Apôtre dont nous avons déjà invoqué le témoignage; car de peur que vous ne répétiez les propos des Gentils, de peur que vous ne disiez que c'est par faiblesse et par impuissance que Dieu permet que ses fidèles serviteurs soient continuellement affligés et persécutés, examinez comment saint Paul s'appuie des disgrâces mêmes qu'il leur envoie pour montrer qu'elles ne font que manifester davantage sa force, loin de déceler en lui de la faiblesse. Après avoir prononcé ces paroles Dieu a permis que je sentisse dans ma chair un vif aiguillon, qui est l'ange et le ministre de Satan, et avoir exprimé par là ses épreuves fréquentes, il ajoute : C'est pour cela que j'ai prié trois fois le Seigneur, afin que cet ange de Satan se retirât de moi; et il m'a répondu: Ma grâce vous suffit, car ma puissance éclate

1 Ceci est le développement de la troisième raison : celui de la deuxième vient ensuite.

surtout dans la faiblesse. (II Cor. XII, 8 et 9.) C'est lorsque vous êtes faibles, dit-il, que je me montre plus fort; c'est par vous-mêmes, qui paraissez si faibles, que la prédication s'étend de plus en plus et se répand en tout lieu. Ainsi, c'est lorsqu'après avoir été accablé de coups il fut jeté en prison, que saint Paul assujettit et enchaîna le geôlier. Ses pieds étaient dans les ceps, ses mains dans les chaînes; et au milieu de la nuit, lorsqu'il glorifiait le Seigneur, la prison s'ébranle et les portes s'ouvrent. Vous voyez comme la puissance de Dieu éclate dans la faiblesse de l'homme. Si saint Paul étant libre eût ébranlé la prison, le prodige eût été moins admirable. Qu'il reste enchaîné, dit le Seigneur, et que les murs de la prison s'ébranlent, que les chaînes des prisonniers se brisent, afin que ma force se manifeste davantage, tous les prisonniers étant délivrés par un homme emprisonné et enchaîné. Ce qui frappa d'étonnement le gardien de la prison, c'est qu'un simple mortel, chargé de liens et gardé de près, eût pu par sa seule prière ébranler les fondements du cachot où il était détenu, en ouvrir les portes, et mettre en liberté tous les prisonniers. Au reste, ce fut encore dans d'autres circonstances où se trouvèrent Pierre, Paul et les autres apôtres, qu'on put reconnaître que Dieu faisait briller sa grâce et signalait sa puissance par leurs peines et leurs afflictions. Aussi disait-il au généreux défenseur de son nom: Ma grâce vous suffit; car ma puissance éclate surtout dans la faiblesse.

Mais pour preuve qu'on aurait souvent honoré les saints plus qu'il ne convient d'honorer les hommes s'ils n'avaient été exposés à de grands maux, écoutez et vous verrez comment saint Paul avait cette appréhension : Que si je voulais me glorifier, disait-il, je le pourrais faire sans être imprudent, mais je me retiens de peur que quelqu'un né m'estime au-dessus de ce qu'il voit en moi, ou de ce qu'il entend dire de moi. (II Cor. XII, 6.) C'est-à-dire je pourrais rapporter des miracles beaucoup plus extraordinaires; mais je m'en abstiens, dans la crainte que la grandeur des prodiges que j'ai opérés ne donne de moi une trop grande opinion. C'est pour cela que saint Pierre ayant redressé un boiteux, et voyant que tous les témoins du miracle le regardaient avec admiration les réprimanda en leur déclarant que ce miracle n'était pas son ouvrage:

Pourquoi nous regardez-vous, leur dit-il, comme si c'était par (538) notre puissance ou par notre sainteté que nous eussions fait marcher ce boiteux? (Act. III, 12.) Et à Listres, on vit même les peuples, frappés d'étonnement, amener des taureaux couronnés de fleurs pour les immoler à Paul et à Barnabé. (Act.

XIV, 12.) Considérez la malice du démon. Il voulait introduire l'idolâtrie dans le monde, en se servant des mêmes hommes par lesquels le Seigneur voulait l'en bannir; il faisait de nouveaux efforts pour faire reconnaître des dieux dans de simples mortels, comme il avait fait jadis; car voici la source et la principale cause de l'idolâtrie : les peuples avaient regardé comme des dieux des héros qui avaient terminé de grandes guerres, gagné des batailles, fondé des villes, qui s'étaient occupés avec succès de leur gloire ou de leur félicité; ils leur avaient bâti des temples et érigé des autels. Le catalogue tout entier des dieux de la Grèce se compose de semblables apothéoses.

Ainsi donc, de peur que le même inconvénient n'eût lieu par rapport aux saints, Dieu a permis qu'ils fussent persécutés sans cesse, battus de verges, sujets à des infirmités humiliantes; il voulait que la grande faiblesse de leur corps et les violentes épreuves qu'ils avaient à essuyer persuadassent aux peuples que les auteurs des plus étonnants prodiges étaient de simples mortels, qu'ils ne faisaient rien par eux-mêmes, que la grâce seule agissait par leur ministère. En effet, si l'on a regardé comme des dieux des hommes qui n'avaient fait que des choses communes et naturelles, à plus forte raison aurait-on jugé dignes des honneurs divins, s'ils n'avaient été en proie -à toutes les misères humaines , de saints personnages dont les oeuvres ont surpassé ce qu'il y a de plus incroyable dans les histoires. Oui, si, lorsqu'ils étaient battus de verges, détenus en prison, précipités du haut des rochers, persécutés de toute part, exposés à de continuels périls, il s'est trouvé néanmoins des hommes qui, par une erreur impie, les ont pris pour des dieux, à plus forte raison les eût-on regardés comme tels , s'ils n'eussent été en butte à tous les maux de la vie présente.

8. La quatrième raison pour laquelle nous avons dit que les saints étaient affligés dans ce monde, c'est afin qu'on ne pense pas qu'ils servent Dieu dans l'espoir d'une prospérité temporelle. On voit souvent des hommes livrés au plaisir, lorsqu'on leur fait des reproches, qu'on les invite à. ne pas craindre les peines qui accompagnent la pratique de la vertu, et qu'on loue devant eux le courage des saints dans les afflictions; on voit, dis-je, ces hommes révoquer en doute la vertu des justes, à l'exemple du démon qui voulut mettre à l'épreuve la vertu de Job. Celui-ci était comblé de richesses et nageait dans l'abondance. L'esprit impur à qui Dieu reprochait sa perversité en y opposant l'exemple d'un juste parfait, n'ayant rien à répondre, et ne pouvant ni justifier ses crimes, ni ternir les vertus d'un saint homme, recourt aussitôt à cette raison spécieuse : Est-ce sans motif que Job vous honore? ne l'avez-vous pas comblé de biens lui et toute sa maison? (Job, I, 9 et 10.) C'est par intérêt, dit-il, qu'il pratique la vertu, c'est parce que vous le faites vivre dans l'opulence. Que fit Dieu ? Afin de nous apprendre que ce n'est pas par intérêt que ses saints l'honorent, il dépouilla Job de tous ses biens, il le livra à l'indigence, et permit qu'il fût en proie à l'infirmité la plus cruelle; ensuite s'adressant au démon, et lui reprochant les soupçons qu'il avait eus contre son serviteur : Job a persisté dans son innocence, lui dit-il, et c'est en vain que tu m'as engagé à le dépouiller de toutes ses richesses.

(Job, II, 3.) Les saints trouvent leur récompense dans la pratique même de la piété, et si un homme qui en aime un autre est suffisamment récompensé parle plaisir de l'aimer, s'il ne désire rien au delà, si c'est pour lui le bien le plus précieux; à plus forte raison les justes pensent et agissent de même à l'égard du Seigneur. C'est pour en donner une preuve éclatante, que Dieu accorda au démon plus qu'il ne lui demandait. Etendez votre main, lui avait dit cet esprit de malice, et frappez Job lui-même. (Job, I, 11.) Dieu lui répond Je te l'abandonne, traite-le avec la rigueur que tu voudras. Dans les jeux profanes, les spectateurs ne peuvent bien juger de la force et de la souplesse d'un athlète, ne peuvent admirer la proportion de tous ses membres, qu'après qu'il a quitté ses vêtements : ainsi tant que Job est comme revêtu de ses richesses, on ne peut connaître tout son mérite; mais dès que ce généreux athlète est dépouillé de tous les avantages temporels, dès qu'il lutte tout nu contre les peines et les afflictions de la vie présente, c'est alors qu'il surprend les spectateurs, et qu'il réunit les applaudissements des hommes et des anges, c'est alors que le ciel (539) et la terre admirent toute l'étendue de sa patience, toute la force de son âme. Je le répète, la force héroïque et les admirables proportions, pour ainsi dire, de sa grande âme, se découvraient moins bien aux regards des spectateurs, sous le manteau de l'opulence, que dans, le dénuement et la pauvreté, et lorsqu'il apparut dans le dépouillement le plus complet, sur le théâtre du monde. Si le démon n'eût pas été lui-même le persécuteur de Job, il eût pu dire que Dieu l'avait épargné, qu'il ne l'avait pas éprouvé autant qu'il le pouvait; mais Dieu livra son serviteur à cet ange de ténèbres, il lui permit de faire périr ses troupeaux, et de l'affliger dans sa chair. Je suis assuré de mon athlète, dit-il; ainsi je n'empêche point que tu lui fasses essuyer tous les combats que tu jugeras à propos. Des athlètes qui ont confiance dans leurs forces, se présentent hardiment à leurs adversaires, et leur donnent tous les avantages qu'ils peuvent désirer, afin que la victoire soit plus glorieuse : de même Dieu abandonne au démon toute la personne du juste , afin que ce juste ayant terrassé son ennemi malgré tous les avantages qu'il avait sur lui, sa couronne n'en soit que plus brillante. C'est un or pur, jette-le dans le creuset le plus ardent, éprouve-le de la manière qu'il te plaira, tu n'y trouveras aucune souillure.

Mais si les malheurs signalent la constance des justes, ils sont aussi pour nous une grande consolation dans nos disgrâces. Vous serez heureux, dit Jésus-Christ à ses disciples, lorsque les hommes vous chargeront de malédictions, lorsqu'ils vous persécuteront, et qu'ils diront faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce qu'une grande récompense vous est réservée dans les cieux;

car c'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes qui vous ont précédés. (Matth. V, 11 et 12.) Mes frères, dit saint Paul aux Macédoniens, pour les consoler, vous êtes devenus les imitateurs des Eglises de Dieu qui ont embrassé la foi dans la Judée, ayant souffert les mêmes persécutions de la part de vos concitoyens que ces Eglises ont souffertes de la part des Juifs. (I Thess. II,14.) Comment le même apôtre console-t-il les Hébreux? n'est-ce pas en leur faisant l'énumération des justes, dont les uns périrent dans les eaux et dans les flammes, les autres se cachèrent dans les montagnes et dans les cavernes, pressés par la faim et manquant de tout, tant il est vrai que la vue des misères d'autrui soulage les misérables !

Mais afin de vous convaincre que les adversités des saints sont des preuves évidentes de la résurrection, écoutez le même saint Paul qui dit: A quoi me sert-il d'avoir combattu à Ephèse contre les bêtes féroces, si les morts ne ressuscitent pas ? Si nous n'avions, dit-il ailleurs, d'espérance au Fils de Dieu que pour cette vie, nous serions les plus infortunés des hommes. (I Cor. XV, 19 et 32.) Nous souffrons une infinité de maux dans la vie présente; si donc nous n'espérons pas une autre vie, qu'y a-t-il de plus à plaindre que nous ?

9. D'où il résulte que tout ne finit pas avec la vie présente ; et ce sont principalement les afflictions des saints qui le démontrent. Non, Dieu ne laisserait jamais sans récompense, et sans une récompense abondante, les peines et les travaux de ses amis fidèles, qui, pendant leur vie ont passé par mille épreuves, ont été exposés à mille périls; or, s'il doit les récompenser, il est certain qu'il a préparé une vie plus heureuse et plus brillante, dans laquelle il couronnera les athlètes de la vertu , les proclamera vainqueurs à la face de l'univers. Lors donc que vous voyez un juste affligé, persécuté, accablé d'infirmités et de besoins, ne terminant sa vie qu'après avoir essuyé mille disgrâces, dites-vous à vous-même : S'il n'y avait ni résurrection, ni jugement, Dieu n'aurait pas laissé partir de ce monde sans les avoir fait jouir d'aucun avantage, ceux qui ont tant souffert à cause de lui. Il est clair qu'il leur a préparé une vie beaucoup plus douce, beaucoup plus agréable; autrement, il n'aurait pas laissé tant de méchants couler leurs jours dans les plaisirs, et tant de justes gémir dans des afflictions continuelles. Mais comme il a disposé un autre ordre de choses, dans lequel il doit traiter chacun selon son mérite, punir les crimes, et récompenser les bonnes oeuvres, c'est pour cela qu'il permet que l'homme de bien vive dans la détresse, et le méchant dans les délices.

Je vais tirer des divines Ecritures une nouvelle raison pour laquelle les saints sont persécutés dans cette vie. Et quelle est cette raison ? c'est pour que nous ne disions pas, lorsqu'on nous exhorte à la vertu, que les saints étaient d'une autre nature que nous, que ce n'étaient point de simples mortels. Aussi un apôtre (540) parlant du grand Elie, s'exprime en ces termes : Elie était un homme, sujet aux mêmes misères que nous. (Jacq. V, 17.)

Vous le voyez, il infère que le prophète était un homme comme nous, de ce qu'il participait aux mêmes misères. Je suis un homme, est-il dit au livre de la Sagesse, qui éprouve les mêmes disgrâces que vous (Sag. VII, 1); nouvelles preuves que les saints ne sont pas d'une autre nature que le reste des hommes. Les afflictions des justes nous apprennent aussi quelle est la vraie félicité. Pour vous en convaincre écoutez ce passage de saint Paul : Jusqu'à cette heure nous endurons la faim, la soif, la nudité, les opprobres, les peines et les travaux, nous n'avons point de demeure stable (I Cor. IV, 11) ; et cet autre : Le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de verges tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses.en fants. (Héb. XII, 6.) Pouvez-vous entendre ces passages sans vanter la condition, non de ceux qui sont plongés dans les délices, mais de ceux qui sont affligés et tourmentés à cause du Seigneur, sans envier le sort des hommes qui se montrent fidèles à pratiquer la vertu, et à suivre les voies de la piété? Le Prophète s'exprime comme l'Apôtre : Leurs mains, dit-il, sont pleines des fruits de leur iniquité, leurs filles sont parées comme des temples, leurs celliers regorgent de biens, leurs brebis sont fécondes, et sortent des étables pour couvrir les campagnes; leurs murailles n'offrent ni brèche ni ouverture, on n'entend dans leurs places publiques ni plainte ni soupir : on a appelé heureux le peuple qui jouit de cette brillante prospérité. (Ps. CXLIII, 11 à 15.) Et vous, Prophète, que dites-vous ? Heureux est le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu. (Ps. CXLIII, 15.) Ce n'est pas, dit-il, celui qui est comblé de richesses dont je vante le bonheur, mais celui qui est décoré de vertus, quoiqu'il soit accablé de maux.

Si, à toutes les raisons que nous venons d'établir il faut en ajouter une nouvelle, je puis dire que plus Dieu nous afflige, plus aussi il nous rend parfaits. L'affliction, dit saint Paul, produit la patience, la patience l'épreuve, l'épreuve l'espérance ; et cette espérance n'est point trompeuse. (Rom. V, 3 à 5.) Vous voyez que l'épreuve produite par l'affliction nous donne l'espérance des biens futurs, et que plus nous sommes affligés, plus nous avons sujet d'attendre un heureux avenir. Aussi le patriarche Abraham disait au riche plongé dans les enfers : Lazare n'a éprouvé sur la terre que des maux, c'est pour cela qu'il reçoit maintenant des consolations. (Luc, XVI, 25.) Il est encore une autre raison, celle dont j'ai parlé souvent ailleurs : c'est que si nous avons contracté quelques souillures, l'affliction les efface. L'or s'éprouve par le feu, dit le Sage, et l'homme que Dieu reçoit au nombre des siens s'éprouve dans la fournaise de l'humiliation. (Eccl. II, 5.) Ce n'est donc pas en vain que je vous disais que les tribulations de la vie présente nous donnent l'espoir de ressusciter un jour, et qu'elles rendent meilleurs ceux qu'elles éprouvent. Disons enfin, pour dernière raison, que nos couronnes et nos récompenses s'embellissent et se multiplient à proportion que nos maux s'accroissent et s'accumulent. Les souffrances de la vie présente, dit saint Paul, n'ont aucune proportion avec cette gloire qui sera un jour révélée en nous. (Rom. VIII, 18.)

Puis donc que nous voyons tant de raisons pour lesquelles les saints sont affligés ici-bas, que nos réflexions nous instruisent nous-mêmes, et apprenons aux autres par notre exemple à souffrir les traverses de cette vie sans trouble et sans murmure. Ainsi, lorsque vous voyez un personnage d'une haute sagesse et d'une grande vertu, un ami de Dieu, gémir sous le poids des maux, ne vous scandalisez point, mon frère. Lorsque vous voyez un homme occupé d'oeuvres spirituelles, échouer, par les intrigues des méchants, dans une entreprise utile, ne soyez ni surpris ni troublé. On ne trouve que trop souvent des personnes faibles qui vous disent: Un tel, allant visiter les saints lieux avec l'intention de soulager les pauvres de Jérusalem, a fait malheureusement naufrage; un autre, au milieu du même projet, est tombé entre les mains des brigands, il atout perdu, il a eu bien de la peine à se sauver lui-même. Que dirons-nous à cela? aucun de ces accidents ne doit nous désespérer, ni ébranler notre foi. Un homme dans le cours d'une pieuse entreprise a fait naufrage; mais il a tout le mérite et recueille tout le fruit de sa bonne oeuvre. Il n'a rien négligé de ce qui était en son pouvoir, il a amassé de l'argent, l'a mis en réserve, l'a pris et s'est embarqué; le malheur qui a fait échouer son dessein ne doit pas lui être imputé. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis ce contre-temps ? — C'est afin d'éprouver sa vertu. — Oui, mais ce sont des aumônes (541) perdues pour les pauvres. Prétendez-vous avoir plus de souci des pauvres que Dieu qui les a créés.

S'ils sont privés de ce secours , il peut leur en procurer d'ailleurs de plus abondants.

10. N’ayez donc pas la témérité de lui demander raison de sa conduite, glorifiez-le en tout, et croyez qu'il ne permet certains événements que par des vues profondes de sa sagesse. Non-seulement il ménage, comme je viens de le dire, d'autres ressources aux pauvres dont on se proposait de soulager l'indigence, mais encore il éprouve et rend.plus ferme la vertu de celui qui a fait naufrage, et lui prépare une récompense plus abondante. Oui, assurément, rendre grâces à Dieu dans les plus affreux malheurs, est beaucoup plu méritoire que de faire l'aumône, et l'on recueille un plus grand fruit du courage qui fait supporter la perte des biens que de la générosité qui les sacrifie aux besoins des indigents. C'est ce que démontre l'exemple de Job. Lorsqu'il était riche, il ouvrait sa maison aux pauvres, il partageait ses biens avec eux. Mais il n'était pas aussi grand lorsqu'il ouvrait sa maison aux pauvres que lorsqu'il en apprenait la chute sans murmurer. Il n'était pas aussi grand lorsqu'il couvrait les misérables de la laine de ses brebis , que lorsqu'ayant appris que le feu du ciel avait fait périr tous ses troupeaux, il en rendait grâces à Dieu. Riche, il exerçait sa bienfaisance; devenu pauvre, il signala: sa sagesse : dans le premier état, il secourait les malheureux; dans le second, il remerciait le Seigneur. Il ne s'est pas dit à lui-même:

Quoi donc ! ils sont perdus, ces troupeaux avec lesquels je nourrissais des milliers d'indigents ! Quand je n'aurais pas été digne de conserver mes richesses, ne devaient-elles pas du moins être épargnées pour l'avantage de ceux auxquels j'en faisais part? Il n'a rien dit, il n'a rien pensé de semblable, mais il savait que la Providence divine règle tout pour notre plus grande utilité. Et afin de vous convaincre qu'il porta un coup plus sensible au démon, lorsque, dépouillé de tout, il rendait grâces à Dieu, que lorsqu'étant comblé de biens il en soulageait ses semblables, remarquez que, quand il était riche, le démon pouvait élever des doutes, sans fondement il est vrai, sur sa vertu, il pouvait l'accuser de ne servir le Seigneur que par intérêt; mais lorsqu'il lui eut tout enlevé, et qu'il le vit toujours fidèle à son divin Maître, ce rare exemple de patience lui ferma la bouche, il resta muet, parce qu'alors, sans doute, le juste ne se montrait que plus grand et plus admirable. Oui, je le répète , supporter avec courage et action dé grâces la perte de tous ses biens, est plus méritoire que de faire l'aumône au sein des richesses; je l'ai prouvé par l'exemple de Job, qui étant riche exerçait sa charité envers les hommes, et qui devenu pauvre signala son amour envers Dieu.

Ce n'est pas sans raison que je m'étends sur cette .matière.. Plusieurs se sont vu enlever tous leurs biens, lorsqu'ils en faisaient des aumônes et qu'ils en nourrissaient les veuves; d'autres ont tout perdu par un incendie; d'autres ont essuyé des naufrages; d'autres, après avoir soulagé un grand nombre de pauvres, sont tombés eux-mêmes, par les calomnies et la persécution, dans là misère la plus profonde; à l'indigence se sont jointes les maladies et les infirmités, et personne n'a tenté de les secourir. Afin donc que vous ne répétiez pas ce qu'on dit assez communément Tout est bouleversé,, on ne connaît plus rien dans les choses humaines, ne perdez point de vue les réflexions que nous avons faites; elles suffisent pour arrêter ces plaintes et ces murmures. Un tel, dites-vous, a perdu toute sa fortune lorsqu'il faisait tant d'aumônes. Eh bien ! que s'ensuit-il de là? S'il rend grâces à Dieu pour cette perte, il ne fera que mériter davantage l'amitié de son divin Maître : il ne recevra pas seulement le double comme Job, mais le centuple dans la vie éternelle. S'il souffre ici-bas, le courage à supporter , toutes ses souffrances lui vaudra dans l'autre monde un plus magnifique trésor. C'est parce qu'il l'appelle à des combats plus honorables, que Dieu a permis qu'il passât d'un état d'opulence à la plus extrême pauvreté. Le feu du ciel est tombé sur votre maison, il l'a brûlée tout entière, il a consumé tous vos biens : rappelez-vous ce qui est arrivé à Job, rendez grâces à Dieu qui n'a pas empêché cet accident, quoiqu'il en eût le pouvoir; et vous en serez plus amplement récompensé que si vous eussiez déposé tous vos biens dans les mains des pauvres. Vous êtes réduit à l'indigence, pressé par la faim, exposé à mille périls : rappelez-vous Lazare qui, dans un abandon général, luttait contre la pauvreté, contre la maladie, contre tous les maux, et cela quoiqu'il eût été fidèle à pratiquer la vertu ; rappelez-vous les apôtres qui combattaient contre la faim, la soif et la nudité ; (542) rappelez-vous les prophètes, les patriarches , et tant de justes, qui n'ont pas vécu dans l'opulence et dans les délices, mais dans le besoin, dans l'affliction et dans la détresse.

11. Pénétrez-vous de ces vérités salutaires, et remerciez le Seigneur de ce qu'il vous a accordé ici-bas le partage des saints, de ce qu'il vous a affligé, moins dans des vues de rigueur que par un excès d'amour. Non, jamais il n'aurait permis que les justes éprouvassent de pareils maux, s'il ne les eût tendrement aimés, puisque c'est par l'adversité même qu'il les a rendus plus grands et plus illustres. Rien ne lui est plus agréable que la résignation et l'action de grâces, rien ne lui déplaît autant que les plaintes et les murmures. Ne soyons pas étonnés de toutes les traverses que nous avons à souffrir dans le cours de nos oeuvres spirituelles. Les voleurs n'attaquent pas les maisons où ils ne trouveront que du chaume et de la paille, mais celles d'où ils pourront enlever beaucoup d'or et d'argent; ainsi le démon attaque principalement ceux qui forment de pieuses entreprises. Où est la vertu, là se concentrent les efforts du démon; où est l'aumône, là sévit la haine. Mais nous avons une arme puissante, capable de repousser tous les traits d'un ennemi cruel, cette résignation magnanime qui nous fait rendre grâces à Dieu dans les circonstances les plus fâcheuses. Abel a péri de la main de son frère pour avoir offert au Seigneur les prémices de son troupeau. (Gen. IV. ) Ce n'est point par haine pour le juste qui lui rendait hommage que le Seigneur a permis ce fratricide, c'est plutôt par amour pour lui, c'est pour récompenser et sa piété et son martyre de deux couronnes immortelles. Moïse, en secourant un Israélite injustement opprimé, a couru des risques pour ses jours, et s'est vu obligé de prendre la fuite. (Exod. II.) Dieu l'a permis, afin que vous appreniez quelle est la patience des saints. Si dans nos entreprises spirituelles nous étions assurés de ne souffrir aucun mal, nous aurions d'autant moins de mérite que nous aurions moins à craindre. Mais ce qui rend les justes plus admirables dans l'exécution des oeuvres pieuses, c'est qu'ils n'y renoncent pas malgré les périls qui menacent leurs biens et leur vie, malgré tous les maux qu'ils prévoient, c'est que la crainte de ces maux est incapable de ralentir leur ardeur. Il est, disaient les trois enfants de Babylone, il est dans le ciel un Dieu qui peut nous retirer des flammes de la fournaise; mais quoi qu'il arrive, nous vous déclarons, Prince, que nous n'honorons pas vos dieux, que nous n'adorons pas la statue d'or que vous avez fait élever. (Dan. III, 17 et 18.) De même vous, lorsque vous voulez agir pour le Seigneur, prévoyez tous les dangers et tous les contre-temps qui accompagnent de pareilles entreprises, afin de n'être ni surpris ni troublé lorsqu'ils arriveront. Mon fils, dit le Sage, si vous vous engagez au service du Seigneur, préparez-vous à souffrir. (Eccles. II, 1.) Quiconque se dispose à combattre, ne peut espérer de couronne sans blessure. Entreprenez-vous de lutter contre le démon, ne cherchez pas une vie tranquille et délicieuse. Ce n'est point pour ce monde, mais pour le siècle futur, que Dieu nous a promis le bonheur et la gloire. Lors donc qu'une bonne couvre, faite par vous ou par un autre, n'est payée que par des tribulations, réjouissez-vous et triomphez, puisque ces tribulations sont pour vous le gage d'une plus ample récompense. Ne vous découragez pas, ne vous relâchez pas; que votre ardeur, loin de se ralentir par les obstacles, croisse et s'anime davantage. Tourmentés, lapidés, battus de verges, toujours dans les prisons, les apôtres prêchaient la vérité, non-seulement lorsqu'ils étaient hors des périls , mais ils la prêchaient avec plus d'ardeur au milieu des périls mêmes. On voit Paul prêchant, catéchisant, baptisant, dans la prison, dans les fers, dans le tribunal, dans les naufrages, au milieu des tempêtes, investi de dangers. Imitez ces saints personnages, et lorsque vous avez entrepris de bonnes oeuvres, ne les abandonnez pas, n'y renoncez pas, quelques empêchements que le démon vous suscite. Vous avez peut-être essuyé un naufrage en portant une somme d'argent pour les pauvres; mais Paul, en portant à Rome l'Evangile, plus précieux que tout l'or et tout l'argent du mondé, n'a-t-il pas essuyé lui-même un naufrage, n'a-t-il pas éprouvé mille traverses?

J'ai souvent voulu , dit cet Apôtre aux Thessaloniciens, me rendre auprès de vous, mais Satan m'en a empêché. (I Thess.

II, 18.) Dieu a permis tous ces obstacles pour faire éclater davantage sa puissance, pour montrer que, malgré tous les empêchements suscités par le démon, la prédication de sa parole se répandait partout, et faisait sans cesse de nouveaux progrès. Aussi saint Paul rendait-il grâces à Dieu en toute chose, parce qu'il (543) savait que les adversités le rendaient plus agréable à son divin Maître; plus il voyait naître de difficultés, plus il redoublait de zèle. Que le défaut de succès dans nos pieuses entreprises ne soit donc qu'un motif pour en former de nouvelles. Ne disons pas: Pourquoi Dieu a-t-il permis les obstacles? Il les a permis afin de vous fournir une occasion de signaler votre amour pour lui et votre zèle. Plus on aime, plus on est ardent à faire ce qui plait à l'objet aimé. L'homme paresseux et lâche succombe dès le premier effort; l'homme actif et courageux s'anime par les difficultés mêmes; la résistance double ses forces, sa fidélité aux intérêts divins s'en augmente, il fait tout ce qui dépend de lui, et rend grâces à Dieu, quel que soit l'événement. Agissons d'après ces principes. La résignation et la patience sont un riche et inépuisable trésor, de fortes et puissantes armes ; l'impatience et les murmures augmentent et multiplient nos pertes, loin de les réparer. Vous avez perdu vos biens, rendez grâces au Seigneur; vous avez gagné votre âme et vous avez acquis de plus abondantes richesses en vous attirant une plus grande affliction de la part de Dieu; si vous vous permettez les murmures et les blasphèmes, vous ne recouvrez pas vos biens, et vous abandonnez votre propre salut, vous sacrifiez votre âme. Et puisque nous parlons maintenant de blasphèmes, la seule reconnaissance, mes Frères, la seule grâce que je vous demande pour cette instruction, c'est de reprendre publiquement les blasphémateurs (1). Quand vous rencontrerez dans la ville un de ces audacieux, et que vous l'entendrez blasphémer insolemment , faites-lui les plus vifs reproches, et même, s'il le faut, faites-lui l'affront de le frapper sur la joue; vous ne pouvez employer votre main à une oeuvre plus sainte. Que si l'on vous traîne devant le juge comme ayant insulté un citoyen, paraissez hardiment devant le tribunal, et dites pour toute défense, que vous avez vengé le Roi suprême dont on blasphémait le saint nom. Eh ! si l'on punit ceux qui traitent avec irrévérence le nom du prince, combien plus ne doit-on pas châtier quiconque se porte au même excès envers le Seigneur? C'est un crime public , c'est une injure commune contre

1 Il fallait que les blasphémateurs se portassent à de grands excès, et que les magistrats fussent bien négligents à les réprimer, pour que saint Jean Chrysostome, dont le zèle était toujours dirigé parla douceur et par la prudence , se déterminât à donner les avis qui suivent.

laquelle nous devons nous élever tous. Que les Juifs et les Gentils apprennent que les chrétiens veillent au bon ordre dans la ville, dont ils sont les sauveurs , les protecteurs et les docteurs. Que les hommes insolents et pervers sachent qu'ils doivent redouter les serviteurs de Dieu, afin que, s'ils veulent proférer des blasphèmes, ils soient plus circonspects et plus timides, ils craignent qu'un chrétien ne les entende et ne punisse sur-le-champ leur impiété. Ne vous rappelez-vous pas le courage intrépide de saint Jean? n'avez-vous pas lu avec quelle hardiesse il dit publiquement à un prince infracteur des lois du mariage? Il ne vous est pas permis d'avoir la femme de Philippe votre frère. (Marc, VI, 18.) Ce n'est ni un prince, ni un magistrat que je vous conseille de reprendre; ce n'est pas pour venger le mépris de la sainteté du mariage, ni les outrages faits à un de vos semblables, que j'anime votre zèle; non, ce que je vous demande est moins difficile, je vous exhorte à corriger un de vos égaux qui insulte votre divin Maître. Si je vous commandais de punir les princes et les magistrats de leurs prévarications, vous diriez que je perds la raison ; et cependant saint Jean l'a fait, et si saint Jean l'a fait, un autre peut le faire. Néanmoins, ne vous en prenez qu'à vos égaux, et dussiez-vous périr dans cette .religieuse entreprise, loin de reculer, courez avec joie à cette espèce de martyre.

On n'exigeait pas de saint Jean qu'il sacrifiât aux idoles; mais ne pouvant garder le silence lorsqu'il voyait de saintes lois outragées, il sacrifia sa tête, et c'est pour cela qu'on- doit le regarder comme un vrai martyr. Combattez comme lui pour la justice jusqu'à la mort, et le Seigneur vous secondera. N'allez point me dire: Que me font les discours de ce particulier? il n'y a rien de commun entre lui et moi. Le démon est le seul avec lequel nous n'ayons rien de commun; nous avons mille choses communes avec tous les hommes. Participant de la même nature, habitant la même terre, nourris des mêmes aliments, nous avons le même Maître, les mêmes lois, les mêmes espérances.

Ne disons donc pas que nous n'avons rien de commun avec eux. Ce sont des paroles froides, ou plutôt des paroles criminelles, qui ne peuvent venir que du démon; c'est une pensée cruelle qui ne peut être inspirée que par cet esprit impur. Ne nous permettons pas un pareil langage, occupons-nous du salut de nos frères. Je vous promets et je vous affirme (544) que si tous ceux qui m'entendent, qui sont la moindre partie de la ville, mais la plus pieuse, veulent se partager le salut de leur prochain, on verra bientôt la réforme de toute la ville d'Antioche. Si un seul homme zélé est capable de ramener tout un peuple, que ne doit-on pas attendre du zèle d'un si grand nombre de personnes? Oui, si beaucoup de nos frères se perdent, c'est à notre négligence, c'est à notre faiblesse qu'il faut s'en prendre. Que dans une querelle violente on voie deux hommes aux mains, on accourt pour les séparer; qu'un animal trop chargé tombe, on le relève: et l'on voit tranquillement ses frères courir à leur perte ! Un homme succombe sous le poids de sa colère, il tombe dans le blasphème; approchez de lui charitablement, relevez-le par d'utiles réprimandes, par une rigueur salutaire, employez tour à tour la douceur et la force. Si nous savons nous régler nous-mêmes, et nous occuper du salut d'autrui, nos frères qui se seront corrigés nous en aimeront davantage, et, ce qui doit être pour nous le principal motif, nous jouirons des biens réservés à la vertu courageuse. Puissions-nous les obtenir, ces, biens, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui soient, au Père et à l'Esprit-Saint, la gloire, la force et l'empire, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

DEUXIèME HOMéLIE.

ANALYSE. La moitié de cette homélie roule sur la circonstance malheureuse ou se trouvait la ville ; l'orateur en fait la peinture la plus touchante dans un style qu'on trouvera peut-être trop plein d'images pour un homme affligé; mais l'orateur, rempli de la lecture de l'Ecriture sainte, et surtout des prophètes, emprunte leur langage pour déplorer la triste situation de sa patrie. — Il s'efforce de ranimer le courage de ses auditeurs abattus: il leur reproche de n'avoir point profité de sa dernière instruction : négligence à laquelle il impute les excès sur lesquels ils gémissent maintenant. — Ensuite (et c'est comme la seconde partie de son discours) il entreprend d'expliquer un passage de saint Paul , par lequel il montre d'une manière fort étendue l'incertitude et les inconvénients des richesses, les avantages de la pauvreté, qu'il établit surtout en comparant le pauvre au riche dans les principales circonstances de la vie. — Il finit par un magnifique éloge du prophète Elie , qui, au sein de la pauvreté, ne possédant qu'un seul manteau, jouissait de la plus grande considération.

1. Que dirai-je, mes frères, et de quoi vous entretiendrai-je dans ces jours de tristesse? ce sont des larmes qu'il faut aujourd'hui, et non des paroles ; des lamentations, et non des discours; il faut adresser des voeux au Ciel, et non des instructions aux hommes : tant est grave l'attentat dont nous nous sommes rendus coupables! tant le coup affreux que nous nous sommes porté à nous-mêmes, supérieur à tout remède humain, ne peut être guéri que par un secours céleste ! Ainsi après avoir tout perdu, Job était assis sur un fumier; ses amis étant accourus au bruit de ses malheurs, du plus loin qu'ils l'aperçurent, ils déchirèrent leurs vêtements , se couvrirent de cendre et poussèrent des cris lamentables (Job, II, 12.) Toutes les villes d'alentour devraient accourir de même vers notre cité, gémir sur l'événement qui nous désole, et partager nos douleurs. Job était alors assis sur un fumier, aujourd'hui notre ville est comme enveloppée d'un vaste filet. Le démon alors avait exercé sa rage sur tous les troupeaux, sur tous les biens de l'homme juste; aujourd'hui il s'est déchaîné contre notre ville entière. C'est Dieu qui dans l'une et l'autre circonstance a laissé un libre cours à la malice de cet esprit impur; il voulait donner plus d'éclat à la vertu du juste par la grandeur des épreuves, il veut nous rendre plus sages par l'excès de l'affliction. Qu'il me soit donc permis de gémir sur nos maux présents ! je me suis tu pendant sept jours comme les amis de Job (Job, II, 13), je puis donc enfin rompre le silence, et déplorer les malheurs communs.

Hélas ! quel ennemi jaloux de notre bonheur a porté envie à nos prospérités? D'où est venu le triste changement dont nous sommes les témoins ? Rien jusqu'alors de plus majestueux que notre cité; rien de plus déplorable que sa (546) situation actuelle. Ce peuple si doux, si bien réglé;

ce peuple, comme un coursier généreux, dressé par un écuyer habile, si docile à la voix et à la main de ses chefs, est devenu tout à coup rebelle au point de se livrer à des excès inouïs et sans exemple. Je pleure maintenant et je gémis moins sur la rigueur de la peine dont nous sommes menacés, que sur la fureur à laquelle nous nous sommes abandonnés sans réserve. Oui, quand même le Prince ne serait pas animé contre nous, quand il ne serait pas irrité, quand il ne songerait pas à nous punir, pourrions-nous, dites-moi, supporter la honte de nos emportements criminels? La douleur qui m'accable ne me laisse pas la liberté de vous instruire; je ne puis que gémir et pleurer, à peine ai-je le courage d'ouvrir la bouche et de proférer quelques mots; tant l'excès de l'affliction, comme un frein, enchaîne ma langue et arrête mes paroles ! Quoi de plus heureux naguère encore que notre ville ! quoi de plus malheureux aujourd'hui et de plus à plaindre ! Semblables à des abeilles qui bourdonnent autour de leur demeure, on voyait tous les jours une foule d'habitants remplir et parcourir la place publique ; tous nos voisins admiraient cette immense multitude qui donnait la vie à notre cité. Mais cette cité florissante est devenue tout à coup déserte ; une frayeur mortelle nous chasse tous et nous éloigne comme la fumée chasse les abeilles. Ce que le prophète Isaïe disait de Jérusalem en déplorant son désastre, ne s'est que trop vérifié à notre égard : Notre ville est comme un térébinthe dépouillé de ses feuilles, et comme un jardin sans eau. (Is.

I, 30.) Un jardin qui ne reçoit plus les eaux salutaires qui l'arrosaient, ne montre que des arbres desséchés, sans feuilles et sans fruits; telle est maintenant Antioche : parce qu'elle ne reçoit plus aucun secours d'en-haut, la voilà changée en une vaste solitude , et presque tous ses habitants ont disparu. Notre patrie, qui offrait à tous les yeux un spectacle si beau , n'est plus qu'un objet affligeant pour la vue. Tous fuient le sol qui les a nourris comme un filet et un piège , tous l'abandonnent comme un gouffre et un abîme, tous s'éloignent comme dans un incendie. Lorsqu'une maison est embrasée, non-seulement ceux qui l'habitent, mais encore tous les voisins, se retirent avec précipitation, et chacun s'empresse de sauver sa personne, Ainsi, maintenant que la colère de l'empereur, comme un incendie fatal, menace de venir bientôt fondre sur nous, chacun s'empresse de se retirer et de sauver ses jours, avant que le feu gagnant de proche en proche n'arrive jusqu'à lui.

Nos calamités, quoique trop réelles, ont quelque chose d'étrange et d'incroyable. Sans que l'ennemi nous poursuive, nous fuyons; sans avoir livré de combat, nous abandonnons notre pays, comme si nous étions emmenés en captivité ; sans avoir soutenu les assauts des barbares, sans avoir vu la face de l'ennemi, nous éprouvons les mêmes maux que les captifs d'un vainqueur superbe. Tous les peuples voisins apprennent maintenant nos disgrâces nos citoyens fugitifs qui sont reçus dans leurs murs , les instruisent du coup funeste qui vient de nous être porté.

2. Mais le bruit que notre calamité fait dans le monde ne m'afflige pas, je n'en rougis pas. Ah ! que toutes les villes voisines apprennent les malheurs de notre cité, afin que, partageant l'affliction de cette métropole, elles élèvent de concert leurs voix vers le Souverain des cieux, et que toutes d'un commun accord lui demandent le salut de leur mère commune. Antioche, il n'y a pas longtemps, a été agitée par un tremblement de terre; aujourd'hui les coeurs de ses citoyens sont livrés à de violentes inquiétudes : alors c'étaient les fondements des maisons qui étaient ébranlés; aujourd'hui ce sont les âmes des habitants que secoue une commotion terrible. La mort se présente chaque jour à nos yeux : nous vivons dans de continuelles terreurs; et plus misérables que des criminels qui attendent dans la prison l'exécution de leur sentence, nous éprouvons dans toute sa rigueur le supplice du fratricide Caïn. Le siège que nous essuyons est d'un genre tout à fait nouveau, il est bien plus cruel que les sièges ordinaires : ceux qui sont investis par l'ennemi, renfermés dans leurs murs, ne sont exclus que des dehors de leur ville. Pour nous, renfermés chacun dans l'intérieur de nos maisons, nous n'osons pas même nous montrer dans la place publique; et comme des assiégés ne peuvent impunément sortir de leurs remparts par la crainte des ennemis qui les environnent, de même le plus grand nombre de nos citoyens ne peuvent sortir impunément, ni paraître en public, parce qu'ils redoutent ces hommes qui de tous côtés observent les (547) innocents comme les coupables, les enlèvent du milieu de la place, et traînent tout le monde ! sans distinction devant les tribunaux. Aussi les personnes libres sont-elles retenues et comme enchaînées au fond de leurs demeures avec leurs esclaves:

Qui a été arrêté aujourd'hui? qui a été traîné en prison? qui a subi le supplice? demandent-elles sans cesse avec inquiétude, désirant d'apprendre ces nouvelles, dans le plus grand détail, de la bouche de ceux par qui elles peuvent être instruites sans danger, obligées chaque jour de déplorer les malheurs d'autrui, tremblant pour elles-mêmes, mourant à chaque instant de frayeur, et plus malheureuses que si elles étaient mortes réellement.

Celui qui par hasard se trouve à l'abri de ces craintes et de ces alarmes, veut-il se rendre dans la place publique, les tristes objets qu'il y rencontre le forcent bientôt de rentrer dans sa maison. Un ou deux hommes qui, la tête baissée , marchent d'un air morne et taciturne, voilà tout ce qu'il aperçoit dans ce même lieu où peu de jours auparavant les citoyens se rassemblaient en foule comme les flots de la mer. Toute cette multitude est maintenant disparue ; et de même qu'une vaste campagne dépouillée du plus grand nombre de ses arbres, n'offre plus qu'un spectacle aussi déplaisant qu'une tête qui a perdu la plus grande partie de sa chevelure : ainsi le sol de notre ville dont la plupart des habitants se sont enfuis, et où l'on ne voit plus que quelques hommes épars, est devenu un objet pénible à voir et qui répand sur les yeux du spectateur comme un nuage de tristesse. La terre que nous habitons, le ciel même, semble avoir changé pour nous de nature, et le soleil ne paraît plus briller de son éclat ordinaire. Non que les éléments ne soient plus les mêmes, mais nos yeux obscurcis par la douleur ne sont plus disposés de même pour recevoir l'éclat des rayons qui les frappent. Ainsi nous voyons s'accomplir ce que disait autrefois un prophète dans ses lamentations : Le soleil se couchera pour eux en plein midi, et le jour sera converti en ténèbres. (Amos, VIII, 9.) Ce n'est pas que l'astre qui nous éclaire se cachât, ni que le jour disparût; mais, des hommes plongés dans l’affliction ne pouvaient voir, même en plein midi, la lumière, que la tristesse, comme un nuage épais, dérobait à leurs regards; et telle est notre situation actuelle. De quelque côté que nous tournions les yeux, soit que nous les jetions sur le sol de la ville, sur ses murs, sur ses colonnes; soit que nous les promenions sur les objets d'alentour, nous ne croyons plus voir qu'une nuit affreuse, une obscurité profonde tant la plus extrême consternation règne et domine partout ! Un morne silence, une solitude pleine d'horreur, ont remplacé l'agréable tumulte d'une multitude en mouvement ; et comme si tous les citoyens avaient été ensevelis sous terre , ou changés en statues de pierre , toute la ville maintenant muette , toutes les langues comme enchaînées par le malheur qui nous opprime, présentent partout le calme triste, morne et lugubre que laissent après elles les dévastations d'un ennemi dont le fer et la flamme ont tout ravagé et tout consumé. C'est bien aujourd'hui qu'on peut s'écrier avec le Prophète : Appelez les femmes qui pleurent dans les funérailles; faites venir les plus habiles (1). {Jér. IX, 17.) Que tous les yeux, comme des fontaines, s'ouvrent pour verser des larmes en abondance. Collines, affligez-vous; lamentez-vous, montagnes. Invitons toutes les créatures à prendre part à nos disgrâces. Une ville puissante, la capitale de tout l'Orient, est peut-être à la veille d'être effacée de dessus la terre. Celle qui comptait dans son sein un nombre infini d'enfants, a perdu tout à coup ses enfants, et se voit entièrement délaissée. Eh ! qui pourrait la secourir dans ses maux? Celui que nous avons outragé n'a point d'égal en ce monde; c'est l'Empereur élevé au-dessus de tous les hommes, le chef de tous les mortels. Recourons d one au Souverain des cieux, et implorons son assistance. Non, si le secours d'en-haut nous manque, notre malheur est sans remède.

3. J'aurais voulu terminer ici mon discours, car ceux dont l'âme est oppressée par la douleur, n'aiment pas à s'étendre en longs discours ; comme une nuée épaisse venant à couvrir la surface du soleil nous dérobe tout son éclat, de même, lorsqu'un nuage de tristesse enveloppe notre âme, il ferme le passage aux paroles, il les étouffe, et les retient au dedans de nous; effet qui s'opère également dans celui qui écoute et dans celui qui parle. Le même obstacle qui empêche que la parole ne sorte de la bouche de l'un avec sa facilité ordinaire , fait qu'elle ne peut s'introduire dans le coeur de l'autre avec l'efficacité qui lui est propre.

1 On louait chez les Hébreux , ainsi que chez les Romains , des femmes pour pleurer dans les funérailles.

Ainsi les Juifs opprimés par un roi cruel, assujettis à des travaux pénibles, n'avaient pas le courage d'entendre Moïse qui les entretenait souvent de leur délivrance (Exod. VI, 9), parce que la tristesse fermait leurs coeurs et leurs oreilles à tous les discours. J'aurais donc voulu moi-même terminer ici ce que j'avais à vous dire; mais quand je viens à considérer que le nuage qui par sa nature intercepte quelquefois les rayons du soleil, cède souvent lui-même aux rayons de cet astre, qui le pénètre peu à peu, le divise, et se découvrant enfin tout entier, se montre à nos regards dans toute sa splendeur : j'espère que mon discours produira aujourd'hui chez vous le même effet; que, pénétrant vos âmes par une chaleur utile, il s'y arrêtera quelques moments, dissipera le nuage de tristesse qui les obscurcit, et par des instructions solides leur rendra enfin la paix et la sérénité. Prêtez-moi donc, je vous supplie, quelque attention, ne fermez pas l'oreille à mes paroles, écartez un peu la douleur qui vous accable. Reprenons notre ancienne habitude, et montrant ici le même zèle que nous montrâmes toujours, jetons toutes nos peines dans le sein de Dieu. Cette confiance en son secours pourra mettre fin à nos disgrâces, et s'il voit que nous écoutons attentivement sa parole , que la rigueur des temps ne diminue rien de notre application à la méditer, il s'empressera de nous recevoir sous sa protection, il fera succéder le calme à la tempête. Le chrétien a cet avantage sur les infidèles; qu'il supporte courageusement le malheur, et que, soutenu par l'espérance des biens futurs, il se met au-dessus de tous les maux de cette vie. Appuyé sur la pierre ferme, le fidèle ne peut être renversé par les vagues qui viennent l'assaillir. Oui, à quelque hauteur que s'élèvent les flots de la tentation , ils ne peuvent arriver jusqu'aux pieds de celui qui est placé dans un lieu élevé, à l'abri de tous leurs assauts. Ne nous laissons donc pas abattre : le Dieu qui nous a créés est plus occupé de notre salut que nous-mêmes;

nous ne veillons pas à ce qu'il ne nous arrive aucun mal autant que ce même Dieu qui nous a donné une âme, et avec elle tous les avantages dont notre nature est susceptible. Que ces espérances vous soutiennent, et vous fassent écouter nos instructions avec votre empressement ordinaire.

Dernièrement je vous entretins assez longtemps sur une matière importante: vous me suiviez tous avec la plus grande attention sans rien perdre de ce que je vous disais. Je vous rends grâce de cette ardeur à m'écouter, et je la regarde comme une des récompenses de mes travaux. Mais je vous en demandais encore une autre, vous vous le rappelez, sans doute et que vous demandais-je? de reprendre publiquement et de punir les blasphémateurs, de réprimer ces hommes dont les actions et les paroles outragent la Divinité. Ce n'était pas de moi-même que je vous tenais ces discours, c'était Dieu, à qui l'avenir est connu, c'était Dieu lui-même qui offrait ces réflexions à vos esprits. En effet, si dès lors nous avions puni ces audacieux coupables, ce que nous voyons maintenant ne serait pas arrivé. Quand nous aurions couru des risques pour nos jours en cherchant à les faire rentrer dans l'ordre, n'aurait-il pas mieux valu essuyer de leur part des violences qui nous auraient mérité la couronne du martyre, que de craindre aujourd'hui et de trembler à cause de leurs excès., et d'attendre la mort à chaque instant? La faute n'est l'ouvrage que d'un petit nombre, et la responsabilité en retombe sur toute la ville. Nous sommes tous dans la frayeur pour quelques criminels, nous subissons tous la peine de leurs emportements. Si nous avions arrêté le mal dans le principe , et que nous les eussions obligés de s'éloigner; si du moins nous avions travaillé à les corriger, à guérir des membres malades, nous ne serions pas aujourd'hui en proie à ces mortelles alarmes. Nos citoyens en général, je le sais, sont par eux-mêmes sages et honnêtes : ce sont de misérables étrangers, des gens sans aveu, venus d'autres pays chez nous, hommes perdus, et scélérats déterminés;

ce sont eux qui ont commis l'attentat dont nous gémissons. Aussi je ne cessais de crier contre les coupables , d'élever la voix pour vous dire : Punissons les excès des blasphémateurs , travaillons à les corriger s'il est possible, occupons-nous de leur salut quand même ce soin nous exposerait à la mort. La réforme nous procurera de grands avantages. Ne laissons pas outrager le Maître de l'univers. Notre négligence à arrêter le désordre pourrait jeter la ville dans quelque affreuse calamité voilà ce que je disais, et vous voyez ce qui est arrivé, vous voyez combien nous sommes punis de notre indifférence.

4. Vous avez laissé outrager Dieu , et Dieu a permis qu'on outrageât le prince. Nous appréhendons tous en ce moment de subir le dernier (549) supplice, terreur qui est la juste punition de notre mollesse. Etait-ce donc à tort et sans motif que je vous avertissais, que j e vous fatiguais, que je vous importunais ? Mes avertissements et mes importunités n'ont rien produit alors; agissons du moins aujourd'hui, et devenus sages par le malheur, réprimons les excès des coupables, fermons la bouche des blasphémateurs; ce sont des sources de mort qu'il faut supprimer sans délai. Opérons d'utiles réformes, et nous verrons s'évanouir les maux qui accablent notre ville. L'église, non , l'église n'est pas un théâtre où l'on doive venir entendre des discours agréables. Il faut sortir d'ici éclairé et touché, il faut emporter de nos assemblées, non une satisfaction frivole, mais des avantages solides. C'est en vain que vous venez nous entendre, si, après avoir goûté un plaisir passager, vous vous retirez sans recueillir d'ailleurs aucun fruit de nos discours. A quoi me servent vos louanges, vos cris d'admiration, vos applaudissements? Mes paroles justifiées par vos oeuvres, voilà mon éloge : et ce ne sera point quand vous vous bornerez à une admiration stérile, mais quand vous agirez avec ardeur, que je serai satisfait, et que j'aurai lieu de m'applaudir moi-même. Que chacun corrige donc son prochain : Edifiez-vous les uns les autres, dit saint Paul. ( I Thess. V, 11 .) Si nous négligeons ce précepte, les fautes de chaque particulier plongeront toute la ville dans les plus horribles disgrâces. Vous le voyez, quoique nous n'ayons eu aucune part à l'attentat qui vient d'être commis, nous éprouvons les mêmes terreurs que les coupables, nous tremblons que le prince ne nous enveloppe tous dans son juste courroux. Et il ne suffit point, pour nous justifier, de dire : Je n'étais pas présent, je n'ai été ni complice ni participant de la révolte:

vous serez puni pour cela même, vous subirez les derniers châtiments parce que vous n'étiez pas présent, que vous n'avez pas empêché le désordre, que vous n'avez pas réprimé les séditieux, que vous ne vous êtes pas exposé pour l'honneur du prince.

Vous n'avez point participé à la révolte, je vous loue et je vous approuve; mais vous n'en avez point arrêté les fureurs, et en cela vous méritez des reproches. On nous fera les mêmes réponses par rapport à Dieu, si nous voyons d'un oeil indifférent les outrages faits à sa Majesté divine. Le serviteur qui avait enfoui son talent (Matth. XXV, 24), ne fut pas jugé pour des fautes personnelles, puisqu'il avait rendu tout son dépôt; il fut jugé pour ne l'avoir point fait valoir, pour ne l'avoir point déposé à la banque : c'est-à-dire, c'est pour n'avoir point instruit son prochain, pour ne l'avoir point averti, repris, conseillé, pour n'avoir point corrigé les méchants dans le crime, c'est pour cela qu'il a été condamné sans miséricorde aux plus cruels supplices. J'espère qu'à présent du moins vous aurez le courage de reprendre les blasphémateurs, et que vous ne souffrirez plus que Dieu soit outragé. Vous n'avez pas même besoin qu'on vous exhorte, et les tristes événements dont nous avons été les témoins, ne sont que trop propres à persuader aux plus insensibles de s'occuper à l'avenir de leur propre salut.

Mais il est temps d'alimenter vos âmes de la nourriture ordinaire, de la nourriture sacrée que nous fournissent les Epîtres de saint Paul. Nous allons vous servir pour mets spirituel les paroles saintes dont vous avez entendu la lecture. Quel est donc le passage qui nous a été lu aujourd'hui? Avertissez, dit l'Apôtre, les riches de ce siècle de ne pas se livrer à l'orgueil. (I Tim. VI, 17.) Quand il dit les riches de ce siècle, il veut faire entendre qu'il est d'autres riches, les riches du siècle futur, tels que Lazare, qui était pauvre dans cette vie, et qui est riche dans l'autre; qui possède pour toujours, non de l'or, de l'argent, ni toutes ces matières que le temps corrompt et détruit, mais ces biens ineffables que l'oeil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendus, et que l'esprit de l'homme ne peut comprendre (I Cor. II, 9); car la vraie richesse, la véritable opulence, consiste à jouir de ces biens qui ne peuvent recevoir ni altération, ni changement. Ce n'était pas ainsi qu'était riche, ce riche superbe et cruel qui dédaignait Lazare ; dans ce sens il était le plus pauvre des mortels; aussi lorsque plongé dans les enfers il ne demandait qu'une goutte d'eau, il ne put l'obtenir, tant l'indigence où il se vit alors était extrême ! L'Apôtre a donc appelé ces sortes de riches, les riches de ce siècle, parce que leurs richesses s'évanouissent avec la vie présente. Non, elles ne vont pas au delà de cette vie, elles ne les accompagnent pas lorsqu'ils en sortent ; souvent même elles les abandonnent avant ce dernier voyage ; et c'est ce que veut dire le même Apôtre quand il ajoute : Et de ne pas compter sur l'incertitude des richesses. (I Tim. VI, 17.) Rien, sans doute, rien d'aussi peu sûr que les (550) richesses. L'argent, je l'ai dit plus d'une fois, et je ne cesserai de le répéter, l'argent est un esclave fugitif, ingrat et perfide ; quand on le chargerait de mille liens, il emporte ses liens et s'enfuit. En vain ceux qui le possèdent doublent-ils les portes et les serrures pour l'enfermer, vainement ils apposent des gardes pour empêcher qu'on ne l'enlève, il séduit ses gardes mêmes, et, les entraînant comme sa chaîne, il s'enfuit avec eux, en sorte qu'on ne gagne rien à le faire garder. Quoi de moins sûr que les richesses ? je le répète. Quoi de plus malheureux que ces hommes qui prennent tant de peines et de soins pour augmenter une possession aussi passagère et aussi peu solide, sans écouter ce que dit le Prophète: Malheur à ceux qui s'appuient sur leurs forces, et qui se glorifient de la multitude de leurs richesses! (Ps. XLVIII, 7.) Pourquoi malheur au riche ? Il amasse, dit le même David, et il ignore pour qui il amasse. (Ps. XXXVIII, 17.) Le travail est certain, la jouissance incertaine. Souvent vous travaillez et vous vous fatiguez pour vos ennemis. Souvent après votre mort, votre héritage passe à ceux qui vous ont fait et qui ont cherché à vous faire le plus de mal, à vous donc les crimes qu'il a coûtés, à d'autres la jouissance qu'il peut procurer.

5. Mais il est à propos d'examiner pourquoi l'Apôtre ne dit pas : Avertissez les riches de ce siècle de ne point s'enrichir, avertissez-les de se réduire à la pauvreté, avertissez-les de se dépouiller de leurs biens; mais : Avertissez-les de ne point se livrer à l'orgueil. C'est qu'il était convaincu que là source et le principe de l'attachement aux richesses, c'est l'orgueil, et que si l'on savait se modérer, on ne se donnerait point tant de peine pour augmenter sa fortune; car, je vous le demande, pourquoi le riche se fait-il accompagner de tant d'esclaves, de tant de parasites, de tant de flatteurs? pourquoi enfin tout ce faste dont il s'environne ? Ce n'est que par orgueil et non pour le besoin, c'est afin de donner aux autres hommes une plus magnifique idée de lui-même. Le même apôtre savait encore que les richesses ne sont pas défendues, si l'on s'en sert uniquement pour le besoin. Ce n'est pas le vin qui est un mal, c'est l'ivresse; de même ce n'est pas la richesse qui est un mal, mais la cupidité et l'avarice. Ne confondons pas le riche avec l'avare. L'avare n'est pas riche l'avare est toujours dévoré de désirs ; or, celui qui désire toujours ne sera jamais dans l'abondance. L'avare est le gardien, non le possesseur de ses richesses; il en est l'esclave, non le maître. Il donnerait plutôt de son sang que de l'or qu'il a enfoui; cet or est pour lui un dépôt qu'il retient et qu'il garde avec autant d'attention que si on lui défendait d'y toucher. Il use aussi peu de ses possessions que si elles lui étaient étrangères; et elles lui sont vraiment étrangères ; car des biens dont il ne pourrait se résoudre à faire part aux autres, dont il ne voudrait pas soulager les besoins de l'indigence, de quelque punition qu'on menaçât son avarice, peut-on dire que ses biens lui appartiennent ? peut-on dire qu'il ait la possession d'une fortune dont il n'a pas même la libre jouissance ? J'ajoute que saint Paul n'est pas dans l'usage de donner à tous les mêmes préceptes, mais qu'il condescend à la faiblesse de ceux qui l'écoutent, comme a fait Jésus-Christ. Ce divin Maître ne dit pas tout d'abord au riche qui vient le trouver pour l'interroger sur la vie éternelle : Allez, vendez tous vos biens; mais avant d'émettre ce conseil, il lui donne d'autres préceptes. Et lorsque ce même riche, l'interrogeant de nouveau, lui demande ce qu'il lui reste à faire, il ne lui dit pas absolument Vendez tous vos biens, mais : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous possédez. (Matth. XIX, 21.) J'abandonne à votre choix cette démarche, je vous en laisse le maître, je , ne vous en fais pas un précepte absolu. De même saint Paul ne parle pas aux riches de pauvreté, mais d'humilité, pour se prêter à la faiblesse de ses auditeurs, et parce qu'il savait que la modération les ferait bientôt renoncer à l'orgueil et à l'empressement de s'enrichir. Après les avoir avertis de ne pas se livrer à l'orgueil, il leur montre le moyen d'éviter cette passion ; et quel est ce moyen ? c'est de leur faire connaître la nature des richesses, de leur apprendre combien elles sont incertaines et peu sûres. Aussi , au premier précepte en ajoute-t-il un second : Et de ne pas compter sur l'incertitude des richesses.

Celui-là est riche, non qui possède beaucoup, mais qui donne beaucoup. Abraham était riche, il n'était pas avare.

Il n'enviait pas la maison et les biens de son prochain; mais il se plaçait comme en sentinelle pour examiner s'il ne passerait pas quelque étranger ou quelque pauvre, afin de soulager un indigent ou d'accueillir un voyageur. Il n'habitait point (551) sous des lambris dorés, mais dans une tente dressée au pied d'un chêne, dont le feuillage le mettait à l'abri , et cette demeure simple était plus noble, plus auguste, plus distinguée que les palais des rois. Quel est le roi qui ait reçu des anges dans son palais? Abraham a reçu des esprits célestes dans une tente rustique, dans une habitation faite à la hâte : glorieux privilège dont il a été redevable, non à l'éclat de son domicile, mais aux vertus qui décoraient son âme, et aux richesses précieuses renfermées au dedans de lui-même. A l'exemple de ce patriarche, répandons nos biens dans le sein des pauvres, décorons nos âmes plutôt que nos maisons. Eh ! n'est-il pas honteux de couvrir nos murs de marbres inutiles, et de laisser Jésus-Christ même marcher nu? A quoi vous servent, dites-moi, vos demeures magnifiques? vous ne les emportez pas avec vous ; votre âme seule fera le voyage. Dans le péril qui nous presse maintenant , que nos édifices superbes nous garantissent et nous mettent à l'abri ! non, ils ne le pourraient pas. Vous m'êtes témoins de ce que je dis, vous qui abandonnez vos maisons pour vous retirer dans les déserts, vous qui redoutez vos propres demeurés comme des filets et des pièges. Que nos richesses viennent maintenant à notre secours, mais elles sont inutiles dans les circonstances fâcheuses où nous nous trouvons. Or, si pour fléchir le courroux d'un mortel, elles ont si peu de pouvoir, à plus forte raison n'en auront-elles aucun devant le tribunal incorruptible du souverain Juge. Si lorsqu'un homme est irrité, l'or ne nous sert de rien, à quoi nous servira-t-il, et quelle sera sa vertu pour apaiser la colère d'un Dieu qui n'a aucun besoin de nos richesses? Bâtissons-nous des maisons pour nous procurer des asiles, et non pour satisfaire notre vanité. Ce qui excède le nécessaire est superflu, et par conséquent incommode.

Vous prenez une chaussure trop large; elle vous embarrasse et vous empêche de marcher; ainsi une maison trop vaste vous empêche d'avancer vers le ciel. Voulez-vous vous construire de grandes et magnifiques demeures, je ne m'y oppose pas; mais que ce ne soit point sur la terre. Construisez-vous dans le ciel des tentes où vous puissiez recevoir vos frères, des tentes inaltérables et indestructibles.

D'où vient cette fureur à poursuivre des biens fugitifs et terrestres? Rien de si perfide que les richesses. Elles sont aujourd'hui avec vous, demain elles seront contre vous; elles provoquent de tous côtés l'envie; ce sont des ennemis domestiques, des compagnons dangereux. Vous m'êtes témoins que je dis vrai, vous qui enfouissez et qui cachez avec tant d'inquiétude votre or et votre argent, cet or et cet argent qui vous exposent maintenant aux plus affreux périls. Les pauvres, vous le voyez, sont exempts de soucis et libres d'inquiétude, tandis que les riches éprouvent mille embarras, et vont cherchant de toute part en quel lieu ils pourront enfouir leur or, à quelles mains ils pourront le confier. Eh ! pourquoi, riches du siècle, pourquoi chercher de malheureux mortels comme vous? Jésus-Christ est prêt à recevoir votre or et à vous garder ce dépôt.

Que dis-je, il est prêt à le garder? il le fera profiter même, il vous le rendra avec usure sans que personne puisse l'enlever de ses mains. Et il ne se contente pas de garder vos richesses, il vous paie d'avoir bien voulu les lui confier, en vous mettant à l'abri des dangers auxquels elles vous exposent. Les hommes qui reçoivent nos dépôts exigent notre reconnaissance pour le soin qu'ils prennent de les garder . Jésus-Christ, au contraire, loin d'exiger de vous aucun retour, est reconnaissant lui-même d'avoir reçu vos dépôts, et ne vous demande aucune récompense pour garder vos richesses.

6. Serions-nous donc excusables, si, négligeant de nous adresser à Celui qui peut garder nos trésors, qui même nous est obligé des soins qu'il se donne, qui paie notre confiance en nous comblant des plus grandes faveurs, de faveurs ineffables; si, dis-je, négligeant de nous adresser à Jésus-Christ, nous remettions ces mêmes trésors à des hommes faibles, qui veulent qu'on leur ait obligation, et qui ne rendent jamais que le dépôt tel qu'ils l'ont reçu ?

Vous êtes étranger et voyageur ici-bas, votre patrie est dans le ciel : transportez-y tous vos biens, afin de jouir dès ce monde de la récompense qui vous est réservée dans l'autre. Celui qui, soutenu par de grandes espérances, étend ses vues dans l'avenir, goûte dès cette vie les douceurs du royaume céleste. Rien de plus propre à guérir votre âme et à la perfectionner, que de vivre dans l'espoir des biens futurs, et de transporter dans le ciel vos richesses pour vous occuper avec toute l'attention convenable de la partie la plus précieuse de (552) vous-même. Ceux qui s'appliquent uniquement à embellir leur maison terrestre, brillants et magnifiques au dehors, négligent leur âme, et la laissent dans un état d'abandon quij défigure la beauté de ses traits. Mais si, peu attentifs à l'éclat extérieur d'un vain faste, ils emploient tous leurs soins à orner leur intérieur, à décorer la partie d'eux-mêmes la plus noble, elle deviendra dès lors une habitation digne de Jésus-Christ : or, quoi de plus heureux que d'avoir Jésus-Christ même pour hôte? Voulez-vous vous enrichir, ayez Dieu pour ami, et vous serez le plus riche des hommes. Voulez-vous vous enrichir, ne vous laissez pas dominer par l'orgueil. La modestie est utile, non-seulement pour la vie future, mais dans la vie présente. Rien de si exposé à l'envie qu'un homme riche; et si l'arrogance se joint à ses richesses, il se trouve alors placé sur un double précipice, et tous lui déclarent une guerre cruelle. Mais si vous savez vous modérer , votre humilité arrête les fureurs de l'envie, et vous n'en possédez que plus sûrement tous vos biens. Car tel est le caractère de la vertu, qu'elle nous procure dès ce monde une récompense solide.

Ne vous enorgueillissez donc pas des richesses, ni d'aucun autre avantage terrestre. Si celui qui est fier de ses avantages spirituels, se perd lui-même, combien plusse perdra celui qu'une prospérité temporelle rend vain et superbe ! Pensons à la faiblesse de notre nature, rappelons-nous la multitude de nos fautes sachons qui nous sommes et nous aurons un motif suffisant pour nous humilier. Ne me dites pas : J'ai des trésors en réserve pour tant et tant d'années, j'ai des milliers de talents d'or, mes revenus augmentent tous les jours. Tout ce que vous pourrez me dire je le considère comme rien. Souvent toute cette fortune est enlevée de votre maison en une heure, en un moment, avec la même promptitude qu'un vent impétueux dissipe une poussière légère. Toute la vie est pleine de pareils exemples, les Ecritures sont remplies de ces leçons. Aujourd'hui riche , demain pauvre. Aussi n'écoute .je qu'avec pitié ces clauses des testaments : Qu'un tel ait la propriété de mes terres ou de ma maison, et un autre la jouissance. Nous n'avons tous que la jouissance des richesses, personne n'en a la propriété.

Quand elles nous resteraient pendant toute notre vie, qu'elles ne seraient sujettes à aucunes vicissitudes, ne faudrait-il pas toujours à la mort les céder à d'autres malgré nous, et passer dans un autre monde, dépouillés de la propriété de ces biens dont nous n'aurons fait que jouir quelques instants. D'où il résulte que le seul moyen d'avoir la propriété des richesses, c'est d'en mépriser la jouissance, d'en dédaigner la possession. Celui qui, nullement attaché à ses biens, les jette dans lé sein des pauvres, en fait un usage utile; ils l'accompagnent au sortir de cette vie, et loin d'en perdre la propriété à la mort, c'est alors au contraire qu'il les retrouve avec des intérêts immenses, lorsqu'au jour du jugement il a le plus besoin de leur secours, lorsqu'on nous redemande à tous le compte de nos actions. Si donc un riche veut avoir et la jouissance et la propriété. de ses biens, qu'il s'en détache ici-bas : sinon, ils se sépareront de lui dans les derniers moments; souvent même, après l'avoir exposé à mille périls, après lui avoir causé mille maux, ils l'abandonneront avant cette heure fatale, et il aura la douleur, non-seulement d'éprouver un changement soudain, mais encore de gémir sous le fardeau d'une indigence à laquelle il n'était point préparé.

Il n'en est pas de même du pauvre, parce que ce n'est pas dans des matières inanimées, dans l'or et l'argent, qu'il met sa confiance, mais en Dieu seul qui pourvoit abondamment à tous nos besoins. (I Tim. VI, 17.) Aussi sa condition est-elle plus assurée que celle du riche , dont la fortune est exposée à de fréquents et cruels revers. Quand je dis que le Seigneur pourvoit abondamment à tous nos besoins, voici ma pensée. Il distribue à tous les hommes d'une main libérale des avantages beaucoup plus essentiels que les richesses, tels que l'air, l'eau, le feu, le soleil et autres biens de cette nature. Non, on ne peut dire que le pauvre ait une moindre jouissance que le riche des rayons qui nous éclairent ou de l'air que nous respirons ; ils en jouissent également l'un et l'autre. Pourquoi donc Dieu a-t-il rendu communs les biens les plus importants, les plus essentiels, les plus nécessaires à la conservation de notre être, et qu'il n'a pas rendu communes les richesses qui sont moins importantes et moins précieuses? pourquoi ! c'est afin de mettre notre vie en sûreté, et de nous fournir des occasions de signaler notre vertu. En effet, si les avantages les plus nécessaires n'étaient pas communs, peut-être les (553) riches, n'écoutant qu'une injuste cupidité, auraient-ils voulu étouffer les pauvres;

car s'ils cherchent à se saisir de tout l'or qui existe, à plus forte raison auraient-ils prétendu jouir seuls de biens plus précieux que l'or. D'un autre côté, si les richesses étaient communes, et que tous les hommes pussent les posséder également, on n'aurait pas eu d'occasion d'exercer l'aumône et de signaler sa charité.

7. Afin donc de mettre en sûreté nos jours, Dieu a voulu que les éléments, conservateurs de notre vie, fussent communs; mais il n'a pas voulu que les richesses fussent communes, afin que nous puissions mériter des louanges et des couronnes, afin qu'aussi ennemis de la cupidité qu'amis de la justice, nous partagions nos trésors avec les indigents, et qu'ainsi nous ayons un moyen de réparer et d'expier nos fautes. Dieu vous a fait riche, pourquoi vous faites-vous pauvre ? Dieu vous a fait riche pour soulager les indigents, et pour racheter vos péchés par vos libéralités envers vos frères.

Il vous a donné des biens, non afin que, renfermés dans des coffres, ils ne servent qu'à votre perte, mais pour que, distribués par d'utiles largesses, ils puissent contribuer à votre salut. Il en a rendu la possession incertaine et passagère, afin d'éteindre l'ardeur de votre amour pour ces avantages périssables. Car si les riches, malgré la fragilité de leurs richesses, malgré les dangers auxquels elles les exposent, sont toujours enflammés de passion pour elles, que n'auraient-ils donc pas fait si la possession en eût été stable et permanente? qui de leurs semblables auraient-ils épargné ? quelles veuves, quels orphelins , quels pauvres auraient-ils ménagés?

Ainsi ne regardons pas les richesses comme un grand avantage : ce n'est pas un grand avantage d'être possesseur de grands biens, mais de posséder la crainte de Dieu et l'amour de sa loi. Aujourd'hui, par exemple, un homme juste qui aurait une parfaite confiance en Dieu, fût-il le plus pauvre des mortels, pourrait se mettre à l'abri des maux présents. Il lui suffirait de lever les mains au ciel, d'implorer le secours d'en-haut; et l'orage suspendu sur sa tête serait à l'instant dissipé : tandis que les plus riches dépôts d'or sont plus inutiles que la boue pour nous garantir des malheurs qui nous menacent. Et ce n'est pas seulement dans notre situation actuelle, mais dans une maladie, aux approches de la mort, et dans toute autre disgrâce, que l'on reconnaîtra combien les richesses sont impuissantes par elles-mêmes, combien elles sont peu propres à nous consoler dans les adversités qui peuvent nous survenir.

Si l'opulence pouvait avoir quelque avantage sur la pauvreté, ce serait par rapport aux délices qu'elle peut goûter sans cesse, et aux plaisirs de la table dont elle se rassasie à son aise. Mais c'est à la table des pauvres que l'on goûte les vraies délices; le pauvre jouit tous les jours d'une plus grande volupté que nos riches sensuels. Et ne soyez pas surpris de ce discours, ne le prenez pas pour un paradoxe; c'est une vérité certaine dont je vais vous convaincre d'une manière sensible. Vous savez, sans doute, et vous convenez tous, que ce n'est point la nature des aliments, mais la disposition de ceux qui les prennent, qui fait l'agrément des repas. Je m'explique. Celui qui se présente à une table avec la faim, goûtera une nourriture simple avec plus de satisfaction que les mets les plus délicats, les mets apprêtés par la main la plus habile; au lieu que celui qui, ainsi que le riche, n'attend pas le besoin, et que la faim ne conduit pas à la table, ne trouvera aucun goût aux mets les plus exquis, parce que son appétit n'est pas excité. Ici, mes frères, j'en appelle à votre propre expérience et au témoignage de l'Ecriture. Voici en quels termes elle s'exprime : L'âme rassasiée dédaigne le rayon de miel; l'âme pressée de la faim trouve de la douceur dans ce qui est amer. (Prov. XXVII, 7.) Quoi de plus doux cependant que le miel? mais il n'est pas agréable pour celui qui n'éprouve pas la faim. Quoi de plus rebutant que l'amertume? mais l'amertume a des douceurs pour celui qui manque du nécessaire. Or, il est évident que le pauvre apporte à ses repas le besoin et la faim, et que le riche n'attend ni l'un ni l'autre; d'où il arrive que celui-ci ne goûte jamais un plaisir pur et réel.

Ce que nous venons de dire de la faim avant le repas , qu'elle fait tout l'agrément des mets, peut s'appliquer de même à la soif; et il n'est pas moins vrai que la soif rend agréable le breuvage le plus simple, qu'elle fait boire l'eau même avec délices. C'est ce que le Prophète a voulu faire entendre par ces paroles : Il les a rassasiés du miel tiré du rocher. (Ps. LXXX, 17.)

Toutefois nous ne lisons nulle part (554) dans l'Ecriture que Moïse ait tiré le miel des rochers, mais nous voyons partout qu'il en a fait jaillir des fontaines d'eau claire et limpide. Que veut donc dire l'Ecriture, qui ne peut mentir ? Comme les Israélites , altérés. et fatigués par le besoin , rencontrèrent tout à coup des eaux fraîches, le Prophète , voulant exprimer le plaisir qu'ils éprouvèrent alors, donne le nom de miel à l'eau : non que l'eau eût changé de nature, mais la disposition de ceux qui buvaient lui donnait une douceur que n'a pas le miel même. Vous comprenez comment la soif peut rendre toute boisson agréable. Aussi voit-on souvent que le pauvre, fatigué, épuisé, tourmenté par une soif ardente, boit avec délices une eau fraîche et pure : tandis que le riche superbe, en buvant les vins les plus exquis, des vins parfumés de l'odeur des roses, est bien loin d'éprouver la même satisfaction.

8. On peut raisonner de même par rapport au sommeil. C'est moins le duvet délicat, c'est moins un lit superbe où brillent l'or et l'argent, c'est moins le silence qui règne dans toute la maison, c'est moins tous ces avantages et d'autres semblables, qui procurent un sommeil doux et tranquille, que le travail, la fatigue, et l'usage de ne chercher le repos que lorsqu'on éprouve le besoin de dormir, lorsque les yeux appesantis se ferment d'eux-mêmes. L'Ecriture s'accorde encore ici avec l'expérience pour confirmer ce que nous disons. Salomon, nourri dans les délices, voulant exprimer cette vérité, disait : L'esclave goûte les douceurs du sommeil, soit qu'il prenne peu ou beaucoup de nourriture. (Eccl. V, 2.) Pourquoi a-t-il ajouté ces mots : soit qu'il prenne peu ou beaucoup de nourriture? La faim et l'intempérance causent également l'insomnie; l'une, parce qu'elle dessèche les poumons, et qu'endurcissant les paupières, elle ne permet pas même aux yeux de se fermer;. l'autre, parce qu'elle gêne et arrête la respiration, et qu'elle fait éprouver des douleurs cruelles. Mais tel est le privilège du travail, que l'un ou l'autre de ces deux inconvénients n'empêche pas l'esclave de dormir. Après s'être tourmenté tout le jour pour servir ses maîtres, sans avoir pu respirer un instant, épuisé, harassé, il trouve à la fin de la journée le plaisir du sommeil comme la juste récompense de ses fatigues. Et c'est un effet de la bonté de Dieu que le plaisir ne s'achète pas au prix de l'or, mais qu'il soit le fruit d'un genre de vie dur et pénible suivi par système ou par nécessité. Quelle différence entre le riche et le pauvre ! Le riche, couché sur le duvet, veille souvent toute la nuit, et, malgré tous ses soins pour dormir tranquillement, il ne peut jouir de cette satisfaction. Le pauvre, après avoir travaillé tout le jour, laisse tomber ses membres fatigués, et avant de les avoir étendus, goûte déjà un sommeil paisible et profond, digne et légitime salaire de son labeur et de ses peines. Puis donc que le pauvre dort, boit et mange avec plus de plaisir que le riche, les richesses mériteraient-elles encore d'être recherchées avec tant d'ardeur, lorsqu'elles sont privées du seul avantage qu'elles paraissent avoir sur la pauvreté? Aussi Dieu, dès le commencement, a-t-il condamné l'homme au travail, moins pour le châtier et le punir que pour l'instruire et le corriger: lorsqu'Adam coulait des jours tranquilles , exempts de peine, il s'est vu chassé du Paradis terrestre; lorsque Paul menait une vie dure et laborieuse, et que, comme il le dit lui-même, il travaillait jour et nuit, sans repos et sans relâche, il s'est vu transporté au troisième ciel.

Ne nous plaignons donc point de la peine et du travail, puisque même avant de nous obtenir le royaume céleste, ils nous procurent ici-bas la plus grande récompense, je veux dire un plaisir pur, prix de ce qu'ils nous ont coûté; et non-seulement un plaisir pur, mais, ce qui est bien plus essentiel, une santé inaltérable.

Le riche est assailli d'une foule de maladies fâcheuses: le pauvre est dispensé de recourir à l'art du médecin; ou, s'il tombe quelquefois malade, il se rétablit bientôt, parce qu'il possède un corps robuste, et qu'il se trouve éloigné de tout ce qui peut l'amollir.

La pauvreté est un avantage important pour qui la supporte avec courage; c'est un trésor qu'on ne saurait nous ravir, un soutien qui ne nous manquera jamais, une possession qui ne peut nous nuire, un asile à l'abri de toutes les attaques. Mais le pauvre, dira-t-on, est plus exposé aux injustices. — Oui, mais le riche a plus d'ennemis à craindre. Le pauvre est méprisé et outragé;

mais le riche est envié. Le pauvre est moins facile à vaincre que le riche, qui donne mille avantages , mille prises au démon comme à ses ennemis, et que ses possessions immenses rendent esclave de tout ce qui l'entoure. Comme il a besoin d'une infinité de (555) personnes, il est obligé de flatter une infinité de personnes, de leur faire la cour avec bassesse. Le pauvre, s'il sait être sage, est invincible, et le démon même ne peut triompher de lui.

Job était fort, avant de tomber dans la pauvreté; mais, après avoir perdu tousses biens, il acquit de nouvelles forces, et remporta sur le démon une victoire éclatante.

J'ajoute que le pauvre, avec de la sagesse, est même à l'abri de l'injure, et ce que je disais du plaisir de la table, qu'il résulte moins de la délicatesse des aliments que de la disposition de ceux qui les prennent, je le dis aussi de l'injure qui dépend moins de l'intention de ceux qui la font que de la disposition de ceux qui la souffrent. Je m'explique. On vous accable de paroles injurieuses: si vous méprisez ces paroles, si vous ne les écoutez pas même, si vous vous mettez au-dessus des traits qu'on vous lance, vous n'avez pas été injurié. Et comme avec un corps d'airain nous ne pourrions être blessés, quand on lancerait sur nous des traits de toute part ( car ce n'est pas tant la main d'où partent les traits qui fait les blessures que la nature des corps qui en sont le but) : de même ici ce n'est pas la fureur de ceux qui outragent, mais la faiblesse de ceux qui sont outragés, qui constitue l'injure et l'affront. La vraie sagesse nous met à l'abri des outrages et des insultes. On vous a outragé de paroles, mais vous n'y avez fait aucune attention, vous n'y avez été nullement sensible ; vous n'avez donc pas été outragé; vous avez porté un coup, vous n'en avez pas reçu. En effet, lorsque l'auteur d'un outrage voit que le trait injurieux n'est pas parvenu à celui qu'il avait dessein de mortifier, c'est lui seul alors qui éprouve une peine réelle, et le silence de ceux qu'il attaque fait retourner contre lui-même le coup qu'il voulait porter à d'autres.

9. Réglons-nous donc en tout par la sagesse, et la pauvreté, loin de nous causer aucun préjudice, nous procurera les plus grands avantages, elle nous comblera de biens et de gloire. Je vous le demande: Qu'y avait-il de plus pauvre qu'Elie? mais il l'emportait sur tous les riches par cela même qu'il était pauvre, et que les vertus dont son âme était enrichie lui avaient fait embrasser par choix la pauvreté. Ce grand prophète regardait toutes les richesses de ce monde comme au-dessous de lui, comme peu dignes de la noblesse de sa nature et de la grandeur de son âme. S'il n'eût pas été dans ces principes, il ne se serait pas réduit à un seul manteau; mais comme il ne faisait aucun cas de tous les avantages frivoles de ce siècle, comme tous les monceaux d'or n'étaient à ses yeux que des amas de boue, il se contentait du plus simple vêtement. Aussi le roi d'Israël recourait-il à ce pauvre; et celui qui possédait une immense quantité d'or était jaloux de converser avec celui qui ne possédait qu'un manteau; tant ce manteau était plus éclatant que la pourpre des rois, tant la caverne du juste était plus magnifique que les palais des princes ! Aussi, lorsqu'il fut transporté dans le ciel, le Prophète ne laissa-t-il à son disciple que son manteau. Avec ce manteau, lui dit-il, j'ai combattu le prince des démons; prenez-le, et couvrez-vous-en comme d'une armure: car la pauvreté est une arme puissante, un refuge assuré, une tour inébranlable. Elisée reçut le manteau comme un riche héritage; et c'était en effet un riche héritage, plus précieux que tous les trésors ensemble. Elie dès lors exista, pour ainsi dire, doublement: il était à la fois dans le ciel et sur la terre.

Je sais que vous enviez le bonheur du juste Elisée, et que vous voudriez jouir de l'avantage dont il a hérité de son maître.

Mais est-il difficile de prouver que nous tous qui participons aux mystères (1) nous avons reçu de Jésus-Christ un bien infiniment plus estimable ? Elie a laissé son manteau à son disciple; le Fils de Dieu, en montant au ciel, nous a laissé sa propre chair. Elie s'est dépouillé; Jésus-Christ a emporté avec lui ce qu'il nous laissait (2). Ainsi ne perdons pas courage, ne nous lamentons pas, ne craignons pas le malheur des ,temps; le Dieu qui, après être mort sur la croix pour nous tous, a bien voulu encore nous communiquer sa chair et son sang; que ne fera-t-il pas aujourd'hui pour notre salut? Animés par ces espérances , invoquons-le sans cesse, adressons-lui nos prières, ne négligeons rien pour nous maintenir par la suite dans la vertu, afin de pouvoir éviter les dangers présents et mériter les biens futurs. Puissions-nous les obtenir, ces biens ineffables, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui toute gloire soit rendue au Père et à l'Esprit-Saint dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1 C'est-à-dire à la communion eucharistique. 2 C'est-à-dire son corps, son sang, son âme et sa divinité TROISIèME HOMéLIE.

ANALYSE. L'évêque Flavien se rend auprès de l'empereur pour plaider la cause d'Antioche.- Le peuple doit l'aider par ses prières : Puissance de la prière. — Il faut jeûner ; mais le jeûne n'a aucun mérite, si l'on ne renonce au péché. — II faut éviter surtout la médisance : elle outrage le prochain, l'Eglise, Dieu lui-même ; elle est un obstacle à l'avancement spirituel. — Dieu est toujours prêt à nous pardonner , si nous voulons nous repentir. — La patience et la bonté de Dieu mise en regard de la sévérité de l'homme.

1. Quand je vois inoccupé ce siège du pontife, quand mes regards n'y aperçoivent plus le pasteur de nos âmes, je pleure et je me réjouis en même temps. Je pleure l'absence d'un père, et je me réjouis d'un voyage entrepris pour nous sauver et pour arracher à la colère de l'empereur un peuple si nombreux.

Ce départ, c'est pour vous un honneur, pour le Pontife une glorieuse couronne. Oui, c'est un honneur pour vous d'avoir un si bon père; oui, il se couvre lui-même de gloire en se montrant si plein de bienveillance envers ses enfants , et en confirmant par ses oeuvres cette parole de Jésus-Christ : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Cette parole, il l'a entendue, et il court donner sa vie pour nous tous. Tant de motifs pourtant le retenaient et le contraignaient, pour ainsi dire, de rester à Antioche! C'était d'abord son grand âge, une vieillesse si avancée; c'étaient ensuite ses infirmités, la rigueur de la saison, l'approche d'une fête qui semblait exiger sa prébence, enfin l'état désespéré de son unique sueur presque mourante. Mais rien n'a pu l'arrêter, ni la parenté, ni la vieillesse, ni la rigueur de la saison, ni les difficultés du voyage. Il ne songe qu'à ses enfants, il veut les sauver, il brise toute entrave, et ce vieillard s'élance comme un jeune homme, et son ardeur lui donne, pour ainsi dire, des ailes. Si le Christ, disait-il, s'est livré lui-même pour nous, qui pourrait nous pardonner de ne point tout entreprendre , de ne. point tout souffrir pour sauver ce peuple qui nous est confié? Le patriarche Jacob, disait-il encore, chargé de garder des troupeaux, des brebis privées de raison, obligé de rendre compte à un homme, passait des nuits sans dormir, supportait le chaud, le froid, toutes les intempéries des saisons, pour n'en point perdre une seule; et nous qui devons rendre compte à Dieu lui-même, nous ne secouerions pas l'indolence et l'hésitation, quand il s'agit de venir en aide à notre troupeau ! Plus ce troupeau l'emporte sur celui de Jacob, plus les hommes l'emportent sur les animaux, plus le Seigneur est (557) au-dessus de l'homme, plus aussi devons-nous montrer d'empressement et d'ardeur.

Le Pontife le sent bien, il s'agit non d'une ville seulement, mais de l'Orient tout entier. Notre ville, en effet, est la reine et la mère de toutes les autres villes de ces contrées; et c'est pourquoi il s'est exposé à tant de dangers, sans qu'aucun obstacle ait pu le retenir. Aussi, j'en ai la confiance, son espoir ne sera point déçu. Non, tant de zèle, tant de sollicitude ne peuvent échapper aux regards du Seigneur, qui ne permettra pas que son serviteur revienne sans avoir réussi. Je le sais aussi, la seule présence du saint Pontife, son seul regard fixé sur le pieux empereur désarmera sa colère. Non-seulement les paroles des saints, mais encore les traits de leur visage exhalent une grâce toute céleste. Notre Père est plein de sagesse, et de plus il est versé dans la connaissance des saintes lettres. Il dira donc à l'empereur ce que Moïse disait à Dieu. Pardonnez-leur ce péché;

si vous ne leur pardonnez, faites-moi mourir avec eux. (Exod. XXXII, 31, 32.) II saura mettre à profit les circonstances. Il rappellera qu'autrefois, dans ce jour sacré de la Pâque dont on va célébrer l'anniversaire, le Christ pardonna à l'univers entier. Il exhortera le prince à imiter le Sauveur, et il invoquera cette belle parabole des dix mille talents et des cent deniers. Notre Père, je le sais encore parle sans détours ; il n'hésitera pas à l'effrayer' par cette parabole et ne craindra pas de lui dire . Prends garde d'entendre toi-même au jour du jugement cette terrible parole : Méchant serviteur, je t'ai remis toutes tes dettes, parce que tu m'en as prié; et toi aussi tu aurais dû les remettre à tes semblables. Il y va de ton intérêt bien plus que du leur, puisqu'en leur remettant quelques fautes, tu obtiens le pardon des fautes bien plus grandes que tu as commises. Il ajoutera cette prière que le prince apprit à réciter lors de son initiation à nos saints mystères : Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Cette faute, dira-t-il, ce n'est point la ville qui l'a commise, mais des étrangers qu'elle a reçus dans ses murs, hommes qui agissent sans réflexion, emportés par leur audace et par la violence de leurs passions. Serait-il juste de plonger dans la désolation une ville tout entière pour le crime d'un petit nombre, et de sévir contre des innocents? — Et quand même ils seraient tous coupables ; ah ! ils ont bien expié leur faute ! Il y a si longtemps que la crainte les dévore, que chaque jour ils s'attendent à mourir, qu'ils vivent comme des bannis et des exilés, plus malheureux que des prisonniers, voyant par avance leur sang inonder la ville, et ne conservant plus aucun espoir de prolonger leur existence. Contente-toi de ce châtiment; ne reste pas davantage en proie à la colère; montre-toi plein d'humanité pour tes semblables, et ainsi rends-toi propice le souverain juge. Songe à la grandeur de cette cité. Il s'agit non pas d'une. de deux, de trois, de dix personnes, mais de la capitale de l'univers. C'est là que les disciples de l'Evangile prirent pour la première fois le nom de chrétiens. Rends honneur à Jésus-Christ;

respecte une ville qui la première proclama ce nom si plein de douceur et que tous doivent ambitionner. Les apôtres y vécurent, les justes l'ont habitée. Jusque-là jamais crime n'y avait été commis contre les empereurs, et tout le passé témoigne des moeurs de notre ville. Si les séditions s'y succédaient sans relâche, il faudrait punir tant d'insolence; mais puisque rien de semblable ne s'est encore produit, n'est-il pas évident que cette faute n'est point une conséquence des moeurs d'Antioche, mais l'acte insensé des impudents et des audacieux qui l'ont envahie ?

2. Tels et plus nombreux même seront les moyens du Pontife, et il les exposera avec plus de hardiesse encore. L'empereur entendra ces discours. Son humanité et le dévouement du Pontife nous donnent lieu de tout espérer. Mais surtout nous avons confiance dans la miséricorde de Dieu. Oui, il se tiendra près de l'empereur pour apaiser son âme, près du. Pontife pour enflammer son langage. Il dirigera les paroles du Pontife, il disposera l'âme du prince à la bienveillance, à l'indulgence, au pardon. De toutes les villes, en effet, la nôtre n'est-elle pas la plus chère à Jésus-Christ et pour vos vertus et pour les vertus de vos ancêtres? Comme parmi les apôtres, Pierre fut le premier à confesser Jésus-Christ; ainsi parmi les villes, comme je vous le dirai, Antioche a vu la première ses habitants se couronner, pour ainsi parler, du beau titre de chrétien.

Autrefois Dieu promit de sauver une ville s'il s'y trouvait seulement dix justes. Ici, il y a non pas dix, non pas vingt justes, non pas quarante, mais beaucoup plus encore qui servent Dieu avec fidélité.

Comment pourrions-nous (558) donc ne pas espérer toute sorte de biens, et ne pas avoir confiance dans le salut commun ? Il en est qui disent : Les menaces d'un roi ressemblent à la colère du lion (Proverb. XIX, 13) ; et ils tombent dans l'abattement et ils se lamentent. Quel langage leur tiendrons-nous donc? Celui qui a dit (Isai. XI, 6, 7) : On verra paître ensemble le loup et l'agneau, et le léopard se reposer avec le chevreau, et le lion se nourrir de paille comme le boeuf, celui-là pourra changer aussi le lion en une brebis pleine de douceur. Adressons-lui nos prières et nos voeux, et il apaisera la colère du prince, et il nous délivrera de toutes nos angoisses. Notre Père se rend en ambassade auprès de l'empereur ; envoyons aussi, pour ainsi parler, une ambassade au roi des cieux. Aidons le Pontife par nos prières. La prière commune de l'Eglise a un grand pouvoir, si, quand nous prions, nos âmes sont affligées par la tristesse et nos coeurs brisés par le repentir. Il n'est pas besoin de passer les mers et d'entreprendre un long voyage. Que chacun de nous, à l'église, dans sa maison, invoque Dieu avec ardeur, et Dieu nous exaucera. Et quelle preuve vous en donnerai-je ? C'est qu'il veut que nous recourions toujours à lui, qu'en toute circonstance nous l'implorions, que nous ne fassions rien, que nous ne disions rien sans l'invoquer. Les hommes nous accueillent par l'indifférence, l'hésitation, le mécontentement, toutes les fois que nous persistons à les importuner. Dieu fait tout le contraire. Ce qui l'indigne, ce ne sont pas nos instances auprès de lui, mais notre négligence à demander son secours. Ecoutez ces reproches qu'il adresse aux Juifs : Vous avez formé un dessein et vous ne m'avez point consulté; vous avez formé des alliances, mais sans implorer mon Esprit. (Isaïe, XXX, 1.) Et ceux qui aiment n'en agissent-ils pas toujours de la sorte? Ils veulent être chargés des affaires de leurs amis, et ceux-ci ne doivent rien faire, rien dire sans leur concours. Aussi n'est-ce pas seulement en cette circonstance, mais ailleurs encore que Dieu se plaint en disant : Ils ont régné, et sans mon. assistance; ils ont commandé, et ne m'en ont rien dit. (Osée, VIII, 4.) Ayons donc sans cesse recours à lui, et il saura remédier à tous nos maux. L'homme vous a glacés de terreur? Recourez au Dieu très-haut, il ne vous arrivera rien de fâcheux. C'est ainsi que les anciens, hommes et femmes, détournaient les malheurs dont ils étaient menacés. Il y avait parmi les Hébreux une femme nommée Esther : écoutez comment elle sut arracher le peuple Juif tout entier à une ruine imminente. Le roi de Perse avait décrété la mort de tous les Juifs sans exception, et nul n'osait affronter sa colère. Une femme cependant, dépouillée de ses riches vêtements, couverte d'un sac, prosternée sur la cendre, suppliait la divine miséricorde de pénétrer avec elle jusqu'au trône du roi: Donne, ô Seigneur, à mes paroles un charme irrésistible et mets sur mes lèvres un discours persuasif. (Esth. XIV, 13.) Implorons ainsi le Seigneur en faveur de notre pasteur. Si par sa prière une femme a pu apaiser la fureur d'un barbare, notre Pontife priant avec toute une Eglise pour une si grande ville, ne pourra-t-il pas fléchir le plus humain, le plus doux des empereurs? Lui qui a reçu le pouvoir de remettre les péchés commis contre Dieu lui-même, ne pourra-t-il pas effacer une faute commise envers un homme? Lui aussi il est prince, et d'un rang plus élevé que l'empereur. Car les lois divines ont mis dans ses mains cette tête royale ; et quand il s'agit de demander au ciel quelque faveur, c'est l'empereur qui s'adresse au prêtre et non le prêtre à l'empereur. Lui aussi, il a une cuirasse, la cuirasse de la justice; il a un baudrier, celui de la vérité; des chaussures, celles de l'Evangile de la paix; il a un glaive, non pas un glaive d'acier, mais le glaive de l'esprit; et sur sa tête il porte une auguste couronne. Voilà une brillante armure, des armes précieuses, une ressource assurée, une force redoutable.

Ainsi donc l'élévation de son rang, sa propre grandeur d'âme, et par-dessus tout sa confiance dans le Seigneur lui inspireront à la fois assez de hardiesse et de prudence en face de l'empereur.

3. Ne désespérons donc point de notre salut; mais prosternons-nous devant Dieu, prions, implorons, conjurons ce roi du ciel, touchons-le par nos larmes. Le jeûne que nous célébrons sera comme l'auxiliaire de nos prières et suivra comme pas à pas nos supplications. L'hiver passé, à l'approche de l'été, le nautonier rend à la mer son navire; le soldat nettoie ses armes, et apprête son coursier pour les combats; le laboureur aiguise sa faux, le voyageur entreprend avec confiance une longue route; l'athlète quitte ses vêtements pour s'exercer à la lutte; nous aussi, dans ces jours de jeûne qui sont comme un été spirituel, nettoyons nos armes comme les soldats, (559) aiguisons nos faux comme les laboureurs; comme des nautoniers, opposons les pensées de notre esprit aux flots des mauvaises passions; comme des voyageurs, entrons dans la route qui mène au ciel, et comme des athlètes, dépouillons-nous pour combattre : car le fidèle est un laboureur, un pilote, un soldat, un athlète et un voyageur. Aussi l'apôtre saint Paul dit-il : Ce n'est point contre la chair et le sang que nous avons à lutter, mais contre les principautés et les puissances; revêtez donc l'armure de Dieu. (Ephés. VI, 12.) Ne sommes-nous pas des athlètes, des soldats? Si vous êtes des athlètes, il vous faut descendre nus dans l'arène; si vous êtes des soldats, vous devez vous tenir tout armés pour le combat. Et comment pouvez-vous être l'un et l'autre en même temps? Comment cela? Je vais vous le dire. Dépouillez-vous des choses du siècle, et vous serez un athlète; revêtez-vous des armes spirituelles et vous serez un soldat. Rejetez loin de vous les sollicitudes de la vie; car c'est le temps du combat ; revêtez les armes de l'esprit, car il nous faut soutenir contre les démons une guerre terrible. Soyons nus pour ne donner dans cette lutte aucune prise à Satan, notre ennemi; soyons armés de toute pièce, pour ne recevoir par aucun point le coup mortel. Cultivez avec soin vos âmes, arrachez-en toutes les épines, semez-y les principes de la piété, fixez-y les belles plantes de la sagesse, cultivez-les avec le plus grand soin, et vous ressemblerez à un laboureur, et c'est à vous que saint Paul dira: Le laboureur qui travaille avec ardeur doit récolter des fruits abondants (II Tim . II, 6.) Cet art, il s'y adonnait lui-même. N'écrivait-il pas aux Corinthiens: J'ai planté, Apollon a arrosé, Dieu a donné l'accroissement ? (I Cor. III, 6.) Votre faux s'est émoussée par la gourmandise; aiguisez-la par le jeûne. Prenez le chemin qui conduit au ciel, entrez dans la voie rude et étroite et marchez. Et comment y entrerez-vous? comment marcherez-vous? C'est en châtiant votre corps et en le réduisant en servitude. Dans un chemin étroit, quel embarras qu'un corps chargé d'embonpoint ! Apaisez les flots orageux de la concupiscence, repoussez la tempête des pensées coupables, sauvez le navire à force d'habileté, et vous serez un sage pilote. Or, le jeûne est le fondement de cette vie spirituelle , et c'est lui qui nous enseigne la pratique. Je veux parler non d'un jeûne quelconque, mais d'un jeûne parfait qui consiste non-seulement à se priver de nourriture, mais encore à s'abstenir du péché.

Le jeûne, en effet, ne peut opérer notre salut, s'il ne réunit certaines conditions. En effet, dit l'Apôtre, l'athlète n'est point couronné, s'il n'a point combattu selon les règles.

(II Tim. II, 5.) Quand nous jeûnons, ne nous exposons pas à perdre la couronne promise au jeûne, et apprenons quelles sont les conditions d'un jeûne véritable. Le pharisien jeûna et cependant il revint du temple privé des avantages du jeûne, afin que vous sachiez bien qu'il nef sert à rien de jeûner, si l'on se borne à une simple privation de nourriture. Les Ninivites jeûnèrent, et firent ainsi violence à la miséricorde divine; les Juifs jeûnèrent aussi, mais en vain, et ils s'en retournèrent accablés du poids de leurs péchés.

Puisqu'il est dangereux de jeûner quand on ne sait comment il faut jeûner, apprenons donc les conditions qui rendent le jeûne profitable. Autrement, ce serait courir en aveugles, ce serait frapper l'air inutilement, ce serait nous battre contre une ombre. Le jeûne est un remède. Mais un remède, eût-il opéré mille guérisons, reste souvent inutile par la maladresse de celui qui l'emploie : il faut l'appliquer en temps opportun, en telle ou telle quantité, et tenir compte du tempérament, du climat, de la saison, du régime, et de beaucoup d'autres circonstances. En négliger une seule, c'est mettre en péril tout le reste. Si, pour un remède de ce genre, il faut tant de précautions, avec quels soins ne devons-nous pas étudier et examiner quand il s'agit de guérir nos âmes et de remédier à nos pensées !

4. Voyons donc comment jeûnèrent les Ninivites, et comment ils apaisèrent la colère de Dieu? Que les hommes, les bêtes de somme, les brebis, les boeufs, s'abstiennent de nourriture, dit le Prophète ! (Jon. III, 7.) Eh quoi ! Les animaux eux-mêmes vont jeûner ! Les chevaux, les mulets seront couverts de sacs en signe de pénitence ! Oui, répond-il. A la mort d'un riche, on revêt de sacs non-seulement les serviteurs et les servantes, mais encore les chevaux; conduits par les palefreniers, ils suivent leur maître jusqu'à sa dernière demeure: tout cela pour faire sentir la grandeur de la perte et pour inspirer la compassion. Ainsi dans le péril extrême de cette ville les animaux eux-mêmes furent revêtus de sacs et soumis au jeûne. Les animaux, dit le Prophète, ne peuvent entendre (560) dire que Dieu est irrité; que la faim leur fasse sentir que Dieu inflige une punition. Si la ville était détruite, continue-t-il, non-seulement les hommes qui l'habitent, mais aussi les animaux seraient ensevelis sous ses ruines. Puisqu'ils auraient leur part du châtiment, ne doivent-ils pas aussi participer au jeûne? Les Ninivites firent d'ailleurs ce que font les prophètes. Si le ciel menace les hommes de quelque fléau destructeur, si les coupables, couverts de confusion, n'ont plus d'espoir dans leurs prières, s'ils sont sans excuse et indignes de pardon, les prophètes, ne sachant à quel moyen recourir, comment venir en aide à ces malheureux condamnés, se prennent à déplorer la mort des animaux, à supplier en leur faveur, à mettre en avant leur sort si digne de pitié et si lamentable. La famine désolait la Judée ; une excessive sécheresse brûlait ce pays, et causait d'affreux ravages.

Alors un des prophètes disait : Les génisses ont bondi près de leurs étables, les troupeaux de boeufs ont versé des larmes, parce qu'il n'y avait plus de pâturages; tous les animaux de la terre ont levé les yeux vers vous, parce que les sources étaient desséchées. (Joël, 1, 7.) Un autre déplore à peu près en ces termes les maux que la sécheresse avait produits: Les biches ont mis bas leurs faons dans la campagne, et les ont abandonnés, parce qu'il n'y avait pas d'herbe. Les onagres se sont arrêtés dans les bois, et ont aspiré l'air, comme le dragon; leurs yeux se sont fermés, parce qu'il n'y avait pas de foin. (Jérém.

XIV, 5.) Et c'est pourquoi vous avez entendu aujourd'hui ces paroles de Joël: Que l'époux quitte la chambre nuptiale, que l'épouse sorte du lit nuptial, et que les enfants cessent de presser les mamelles de leur mère. (Joël, II, 16.) Pourquoi , je vous prie, invite-t-il à la prière cet âge encore si tendre? N'est-ce pas pour la même raison? Puisque tous les hommes parvenus à la maturité de l'âge ont irrité le Seigneur, et provoqué son courroux il faut, dit-il, que cet âge innocent cherche à l'apaiser.

Mais, comme je le disais, voyons ce qui peut calmer cette colère si terrible ? Suffit-il du jeûne et des signes extérieurs de la pénitence? Non, non, mais il faut changer de vie. En voulez-vous une preuve. Ecoutez ce que dit le Prophète. Après avoir parlé de la colère de Dieu et du jeûne des Ninivites, il nous apprend que Dieu leur pardonna, et nous en dit le motif. Dieu vit leurs oeuvres (Jon. 111, 10), dit-il. Et quelles oeuvres? Leurs jeûnes? Leurs habits de pénitence? Rien de tout cela; il n'en est pas même fait mention. Tous, dit le Prophète, abandonnèrent leurs voies perverses, et le Seigneur se repentit de les avoir menacés de si grandes calamités. Vous le voyez, ce n'est pas le jeûne qui les arrache au danger; c'est le changement de vie qui apaise le Seigneur et le leur rend favorable. Si je vous dis ces choses, ce n'est point pour vous faire mépriser le jeûne, mais bien pour vous porter à l'estimer davantage. Ce qui relève le jeûne, ce n'est pas l'abstinence de nourriture, mais la fuite du péché. Ne voir dans le jeûne qu'une privation de nourriture, c'est lui faire outrage. Si vous jeûnez vraiment, montrez-le par vos oeuvres? Quelles seront ces oeuvres, me demandez-vous? Si vous voyez un pauvre, ayez pitié de lui; si vous voyez votre ennemi, réconciliez-vous avec lui; si votre ami accomplit une action digne d'éloge, ne lui portez point envie; si vos yeux aperçoivent une belle femme, ne vous arrêtez point. Ce n'est pas seulement notre bouche qui doit jeûner, mais nos yeux, nos oreilles, nos pieds, nos mains, tous nos membres. Que nos mains jeûnent, c'est-à-dire qu'elles soient pures de toute rapine et de toute avarice. Que nos pieds jeûnent, c'est-à-dire qu'ils s'abstiennent de courir à des spectacles illicites. Que nos yeux jeûnent, c'est-à-dire qu'ils s'habituent à ne jamais lancer de regards immodestes, à ne jamais se fixer avec curiosité sur des objets dangereux. Les yeux vivent de spectacles; s'ils sont illégitimes et défendus, le jeûne en souffre et le salut de l'âme est en péril : légitimes et permis, ils sont un ornement du jeûne. Ne serait-il pas absurde en effet de se priver d'une nourriture d'ailleurs permise, et de rassasier cependant ses yeux d'un aliment qui leur est interdit ? Vous ne mangez point de viande? Eh bien ! ne vous nourrissez point d'impureté par vos yeux. Que les oreilles jeûnent aussi; et leur jeûne consiste à n'écouter ni médisances ni calomnies. Vous ne prêterez point l'oreille aux vains discours (Exod. XXIII, 1), dit la sainte Ecriture.

5. Que la bouche jeûne, en s'abstenant de toute parole déshonnête et injurieuse. A quoi bon nous priver de la chair des oiseaux et des poissons, si nous déchirons, si nous dévorons nos frères? Le médisant dévore la chair de son frère, il déchire la chair du prochain. Et c'est pourquoi saint Paul dit cette parole (564) terrible : Si vous vous déchirez et si vous vous dévorez les uns les autres; ne voyez-vous pas que vous allez vous faire mourir les uns les autres (Gal V, 15.) ? Vos dents ne se sont point enfoncées dans la chair, mais votre médisance, votre soupçon, s'est enfoncé dans les âmes, vous les avez blessées; vous les avez accablées de mille maux, la vôtre, celle qui vous écoute et beaucoup d'autres. Celui qui vous entend médire, ne l'avez-vous point rendu pire qu'il n'était ? Pécheur, il péchera plus facilement encore, depuis qu'il a rencontré son pareil; juste, les péchés d'autrui lui donneront de l'arrogance et de l'orgueil, et il aura de lui-même une haute opinion. Bien plus, c'est l'Eglise tout entière que vous avez blessée. Ceux qui vous écoutent, ce n'est pas à-un seul qu'ils imputent les fautes dont vous parlez, mais à tout le peuple chrétien.

Les infidèles ne diront pas que tel ou tel est un impudique et un débauché, mais ils poursuivront de leurs calomnies tous les chrétiens. N'est-ce pas, en outre, donner occasion de blasphémer le Seigneur? Si nous vivons saintement, le nom de Dieu est glorifié; mais si nous péchons, on le blasphème et on l'outrage. Vous couvrez de honte celui dont vous révélez le péché, vous le portez à l'impudence et vous en faites votre ennemi. Enfin vous méritez d'être puni, en vous occupant de choses quine vous concernent en rien. Ne venez pas me dire : Je suis un détracteur, si je mens; mais si je dis la vérité, je ne mérite pas ce nom car dire du mal d'autrui, même sans mentir, c'est encore une faute. Le pharisien ne disait que la vérité, quand il adressait tant de reproches au publicain; et cependant quel profit lui en revint-il ? Ce publicain n'était-il pas un publicain et un pécheur? C'était un publicain, tout le monde le sait. Néanmoins ce pharisien, pour avoir médit de lui, se retira dépouillé de tous ses mérites. Voulez-vous corriger votre frère ? Versez des larmes, priez Dieu, avertissez dans le secret, donnez des conseils, exhortez. C'est ce que faisait saint Paul : Puissé-je, quand j'arriverai, ne pas avoir à m'humilier devant Dieu, ne pas avoir à pleurer un grand nombre de ces pécheurs qui n'auraient point fait pénitence de leurs débauches, de leurs fornications et de leurs impuretés! (II Cor. XII, 21.) Montrez-vous charitable envers le pécheur ! Faites-lui sentir que le zèle et l'affection seuls vous font agir, et nullement le désir de le couvrir d'ignominie. Prenez-lui les pieds, baisez-les, et n'en ayez pas honte, si vous tenez à le guérir. Ne voyez-vous pas les médecins en agir de la sorte? S'ils ont affaire à des malades difficiles, ils les caressent, ils les prient, pour les décider à prendre un remède salutaire. Telle doit être aussi votre conduite révélez le mal au ministre de Dieu, et vous prouverez ainsi votre zèle, votre vigilance, votre sagesse. Voilà pour les médisants. Ceux qui les écoutent volontiers, je les exhorte à se boucher les oreilles et à imiter le prophète qui disait: Je m'acharnais contre celui qui en secret parlait mal de son prochain. (Ps. C, 5.) Dites Avez-vous à louer quelqu'un, à décerner quelque éloge? -J'ouvre mes oreilles, pour recevoir l'huile de vos paroles; mais si vous avez à médire du prochain, votre discours n'aura pas accès jusqu'à mon âme. Car je ne puis me souiller de boue et d'ordure. Que me reviendra-t-il de savoir que cet homme est un méchant? Ou plutôt ne serait-ce pas un malheur pour moi de l'apprendre ? Dites-lui : Demandons-nous comment nous rendrons compte de nos propres péchés; et soumettons notre propre vie à ce laborieux examen.

Quelle excuse, quel pardon oserons-nous espérer, si nous scrutons avec tant de curiosité les fautes d'autrui, quand nous ne songeons pas même aux nôtres ? Se baisser en passant pour plonger ses regards dans l'intérieur d'une maison, c'est s'avilir et se couvrir d'ignominie; serait-il moins ignoble de s'enquérir de la conduite des autres? Le comble du ridicule chez ces gens, qui, laissant de côté leurs affaires, se préoccupent ainsi du prochain, c'est que tout en confiant quelque secret, ils prient, ils conjurent de n'en parler à personne. N'est-ce pas assez dire qu'ils auraient dû se taire eux-mêmes? Si vous recommandez de n'en point parler, à plus forte raison ne fallait-il pas en parler vous-même tout le premier ? C'est un secret que vous deviez garder, vous le révélez, et vous voudriez ensuite qu'il ne fût pas violé. Si vous voulez que personne autre ne le sache, ne dites rien vous-même. Mais quand vous n'avez pas su vous-même garder le secret, en vain faites-vous promettre aux autres de tenir caché ce que vous venez de leur confier. Mais la médisance a son charme, dites-vous; au contraire, on se trouve bien de ne pas médire. Celui qui médit ne tarde pas à s'inquiéter, il soupçonne, il craint, il se repent, il se mord les lèvres, il tremble que ses paroles (562) ne soient rapportées, il redoute quelque grand danger pour lui-même, et pour ceux de qui il tenait le secret, une haine dont il se serait bien passé. Mais celui qui contient sa langue, vit en pleine sécurité et ne ressent que de la joie. Avez-vous entendu quelque discours ? dit l'Ecclésiaste (XIX, 10); qu'il meure au dedans de vous ; alors, soyez-en sûr, il ne vous brisera pas. Qu'est-ce à dire? qu'il meure en vous ! c'est-à-dire, étouffez-le, enfouissez-le , tenez-le immobile; appliquez-vous surtout à ne pas supporter que l'on médise devant vous. Si parfois vous accueillez quelques paroles médisantes, engloutissez-les, tuez-les, livrez-les à l'oubli , afin de ressembler à ceux qui ne les ont pas entendues, et de passer ainsi votre vie sans trouble et sans inquiétude. Si les détracteurs savent que vous les détestez plus que leurs victimes, ils perdront leur coupable habitude, ils se corrigeront, ils vous remercieront, ils vous regarderont comme des sauveurs et des bienfaiteurs. Dire du bien de quelqu'un, faire son éloge, c'est une preuve d'amitié; dire du mal, calomnier, c'est une source d'inimitié, de haine, et la matière de discordes sans fin. Si nous prenons si peu gardé à nos propres défauts, c'est que nous sommes sans cesse occupés à rechercher ceux d'autrui. Le médisant qui toujours épie les moeurs du prochain, n'a pas le temps de songer aux siennes. Il dépense toute son ardeur à cette vaine curiosité, et chez lui règne le désordre. Qu'il nous suffise de foiré quelques progrès, en consacrant nos loisirs à l'examen de nos propres péchés.

Mais si vous ne songez qu'aux péchés du prochain, quand donc.pourrez-vous songer aux vôtres ?

6. Fuyons donc, fuyons la médisance, c'est le gouffre du fond duquel le démon nous tend ses piéges. C'est pour nous rendre négligents, pour charger davantage notre conscience, qu'il nous entraîne dans cette funeste habitude. Non-seulement nous rendrons compte des coupables discours tenus par nous; mais nous aggravons par là même nos fautes, en nous privant de toute excuse. Quiconque en effet recherche avec méchanceté les oeuvres d'autrui, celui-là n'obtiendra jamais de pardon pour les siennes. Au moment de prononcer la terrible sentence, Dieu ne considérera pas seulement la nature de nos fautes, mais aussi les jugements que nous aurons portés sur celles de nos frères. Aussi nous a-t-il avertis en nous disant : Ne jugez pas, si vous ne voulez pas être jugés. (Matth. VII, 1.) Car ce qui alors aggravera infailliblement nos fautes, déjà par elles-mêmes dignes de châtiment, ce sera le jugement que nous aurons porté sur notre frère. Si l'humanité, la douceur, la clémence, enlèvent aux fautes une partie de leur gravité, la méchanceté, la cruauté, le refus du pardon, y ajoutent un nouveau degré de malice. Bannissons donc loin de nos lèvres toute espèce de médisance, et soyons-en bien persuadés : aurions-nous de la cendre pour toute nourriture, c'est en vain que nous mènerions cette vie austère, si nous ne nous abstenions de médire. Ce n'est pas ce qui entre dans l'homme qui le souille, mais bien ce qui sort de sa bouche. Si en passant vous voyiez un homme remuer des immondices, ne l'accableriez-vous pas d'outrages et d'injures ? agissez-en de la sorte envers les médisants. Ces immondices remuées font moins de mal par leur puanteur aux fibres du cerveau que cette discussion des péchés d'autrui, que la révélation d'actions coupables n'attriste et ne trouble l'âme de ceux qui l'entendent. Oui, abstenons-nous de la détraction, des discours déshonnêtes, du blasphème; ne parlons mal, ni du prochain ni de Dieu. Combien de détracteurs, en effet, ont poussé la folie jusqu'à parler mal de Dieu lui-même après avoir mal parlé de leurs frères ! Que nos angoisses présentes vous fassent sentir toute la gravité de ce péché !

Voici qu'un homme a été outragé, et tous nous craignons, et tous nous tremblons, et ceux qui se sont rendus coupables, et ceux mêmes à qui leur conscience ne reproche rien. Or, Dieu chaque jour est accablé d'outrages ! Que dis-je? chaque jour ! Mais à toute heure ! et par les riches, et par les pauvres, par ceux qui vivent heureux, et par ceux qui souffrent, par les calomniateurs et par ceux qui sont calomniés, et personne ne songe à s'en inquiéter. S'il a permis que votre semblable fût outragé, c'est afin de vous instruire par le danger que vous courez, et de vous faire sentir quelle est l'étendue de sa bonté pour les hommes. C'est la première, l'unique insulte dont vous vous soyez rendus coupables, et cependant vous n'espérez déjà plus ni pardon ni indulgence. Dieu, nous l'irritons chaque jour sans nous repentir jamais, et il nous supporte avec une ineffable longanimité. Oh ! que le Seigneur est plein de clémence !

Les auteurs du crime, on s'en est saisi, on les a jetés en (563) prison, et ils ont expié leur faute; et cependant tous encore nous tremblons. Dieu entend chaque jour nos blasphèmes, et personne ne se convertit, et cela quand ce souverain Maître nous témoigne tant de clémence et de douceur. Il suffit pourtant de confesser son péché pour en obtenir le pardon. Chez les hommes, c'est tout le contraire; l'aveu de la faute amène un châtiment plus sévère ; et c'est ce qui est arrivé dans cette ville.

Les uns, en effet, ont péri par le fer, d'autres parle feu, d'autres dévorés par les dents des bêtes féroces; et ce n'étaient pas seulement des hommes, mais encore des enfants. Rien ne put les arracher au supplice. En vain le peuple s'agita; en vain l'on objecta la faiblesse de l'âge, cette fureur inspirée, semblait-il, à quelques-uns par le démon lui-même, ces coactions intolérables, la pauvreté, la complicité de toute une ville; en vain l'on promit qu'à l'avenir de pareils forfaits ne se renouvelleraient point. Rien ne put obtenir le pardon. On entraînait les coupables au lieu du supplice, et pour qu'on ne pût les sauver, des soldats armés faisaient bonne garde autour d'eux. Leurs mères les suivaient et de loin jetaient les yeux sur leurs fils infortunés, sans oser proférer une plainte; l'effroi triomphait de l'amour, et la crainte l'emportait sur la nature. On s'afflige en regardant du rivage de malheureux naufragés qui se noient, mais on ne peut leur porter secours et les sauver. La fureur des flots s'y oppose ! Ainsi la crainte des soldats retenait ces malheureuses mères; non-seulement elles n'osaient approcher pour les arracher à leurs bourreaux, mais elles n'osaient même pas les plaindre. Sentez-vous maintenant tout ce qu'il y a d'ineffable dans la divine miséricorde? Oui, elle est infinie ! Oui, le discours est impuissant à la redire ! Ici la victime de vos outrages, c'est un homme comme vous; c'est la première insulte qu'il ait endurée, et encore il était loin d'ici;

il n'a rien vu, rien entendu; aucun des coupables n'a cependant été pardonné. Rien de tout cela ne peut se dire de Dieu. Entre l'homme et Dieu il y a une distance qu'aucune parole ne saurait exprimer; tous les jours on l'accable d'outrages, qu'il voit et qu'il entend; et il n'a point lancé sa foudre, et les eaux de la mer n'ont point inondé la terre pour engloutir les hommes, et la terre ne s'est point entr'ouverte pour les dévorer; mais il supporte avec longanimité, mais il promet le pardon à ceux qui l'offensent, pourvu qu'ils se repentent et qu'ils consentent à ne plus l'offenser !

Ah ! il y a lieu de nous écrier : Qui dira la puissance du Seigneur ? Qui pourra célébrer dignement ses louanges? (Ps. CV, 2.)

Que de pécheurs ont non-seulement renversé, mais encore foulé aux pieds les images de leur Dieu ! Quand vous torturez un débiteur, quand vous le dépouillez, quand vous l'entraînez de vive force, n'est-ce pas l'image de Dieu que vous foulez aux pieds? Ecoutez saint Paul vous dire que l'homme ne doit pas se couvrir la tête, parce qu'il est l'image et la gloire de Dieu. (I Cor. XI, 7.) Et Dieu lui-même ne dit-il pas Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance ? (Gen. I, 26.) Mais, dites vous, la substance de l'homme est bien différente de celle de Dieu. Et l'airain d'une statue est-il de la même substance que l'empereur? Cependant ceux qui ont osé lui faire outrage ont été châtiés. Les hommes, il est vrai, ne sont pas de la même substance que Dieu, mais ils ont été appelés les images de Dieu, et à ce titre, il faut les honorer. Et vous, cependant, pour un peu d'or vous les foulez aux pieds, vous les tourmentez, vous les maltraitez, et vous n'avez pas encore expié vos fautes.

7. Puissiez-vous aujourd'hui opérer en vous une heureuse transformation ! Oui, je vous le prédis, je vous l'affirme, si, une fois cet orage apaisé, nous restons dans notre engourdissement, nous aurons à souffrir des maux pires que ceux qui nous menacent. Ce qui m'effraye maintenant, c'est moins le courroux de l'empereur, que notre indolence. Il ne suffit pas d'avoir prié deux ou trois jours pour obtenir assistance, mais il faut changer de vie, renoncer à nos mauvaises dispositions, et persévérer dans la vertu. A quoi sert aux malades de suivre un traitement de trois ou quatre jours, s'ils n'ont d'ordinaire une vie bien réglée ? Une conversion de quelques jours n'offre pas plus d'avantages aux pécheurs, s'ils ne persévèrent dans le bien. A quoi bon se purifier, dit l'Ecriture, pour se souiller de nouveau ? A quoi bon aussi faire pénitence pendant trois jours pour retourner ensuite à son premier état de vie ? Ayons donc plus de persévérance que par le passé. Chaque fois qu'il survient un tremblement de terre, une famine, une sécheresse, nous devenons sages et vertueux, mais pour trois ou quatre jours ; et ensuite les désordres reprennent. Vous en (564) voyez les résultats.

Ah ! si nous ne l'avons point fait plus tôt, du moins aujourd'hui persévérons dans notre piété, dans notre vertu, pour ne pas nous exposer à de nouveaux châtiments. Dieu ne pouvait-il pas empêcher ce qui est arrivé ? Nul doute qu'il ne le pût. Il l'a permis, afin que la crainte inspirée par un homme rendît plus sages ceux qui le méprisaient lui-même.

Ne me dues pas qu'un grand nombre de coupables ont échappé, et, qu'on a puni bien des innocents. Ce n'est pas seulement dans la circonstance présente que se tiennent ces discours, mais dans bien d'autres circonstances analogues. Que leur répondrai-je? Un innocent a été puni; c'est qu'il avait commis quelque faute plus grave encore, sans vouloir ensuite se corriger, et aujourd'hui il a subi la peine qu'il méritait. C'est ainsi que Dieu en agit habituellement. Quand nous avons péché, il ne se venge pas sur-le-champ; mais il attend, il nous donne le temps de nous repentir et de, nous corriger. Mais si, pour n'avoir pas été punis, nous nous imaginons que nos fautes sont oubliées, si nous vivons à l'abri de toute inquiétude, la vengeance éclate au moment où nous y songeons le moins. Aussi, quand après notre péché nous n'avons pas été châtiés, ne nous rassurons point, si nous n'avons changé de vie nous tomberons alors que nous n'y penserons pas. Si donc, mes chers auditeurs, si vous avez péché et que vous n'ayez pas été punis, ne vous croyez pas à l'abri de tout danger; mais au contraire, tremblez davantage, sachant bien qu'il est facile à Dieu de se venger quand il le voudra; s'il ne vous a point punis alors, c'était pour vous donner le temps de faire pénitence. Ne dites donc point: celui-ci malgré son innocence a succombé, et cet autre, qui était coupable, a échappé au supplice. Cet innocent que l'on a puni, a subi la peine de fautes antérieures. Et celui qui vient d'échapper, tombera dans un . autre piège. Si tels sont nos sentiments, jamais nous ne mettrons en oubli nos fautes personnelles,; mais nous craindrons, nous tremblerons sans cesse, nous nous hâterons de nous les rappeler, pour ne pas tomber sous les coups de la justice divine. Ce qui mieux que tout le reste réveille en nous le souvenir de nos fautes, c'est la punition et le châtiment; les frères de Joseph nous en sont une preuve. Il s'était écoulé treize ans depuis qu'ils avaient vendu le juste; craignant d'en être punis, et tremblant pour leur vie, ils se souvinrent de leur péché et se dirent entre eux: Oui, nous sommes pécheurs, nous avons vendu notre frère Joseph. (Gen. XLII, 21) Voyez-vous comment la crainte leur remit leur crime devant les yeux? Au moment.où ils le commirent, ils n’y songèrent pas; mais quand ils se virent menacés d’un châtiment, ils se le rappelèrent aussitôt. En présence de tant de motifs, hâtons-nous donc de changer de vie et de nous convertir et pendant, que durent encore les angoisses, revenons à la piété et la vertu. Voici trois recommandations que je veux vous faire, et soyez-y, fidèles. pendant ce jeûne quadragésimal : Abstenez-vous de médire, n'ayez de haine pour personne, et mettez fin à cette funeste habitude. de jurer. Quand on vous impose un tribut, chacun de vous s'en va dans sa maison, appelle sa femme et ses enfants ; on cherche, on se demande où l'on prendra pour payer la somme exigée. Pourquoi. n'en exigeriez-vous pas aussi quant à ces injonctions spirituelles? Rentrés chez vous, appelez vos femmes et vos fils, et dites-leur : On nous impose aujourd'hui un tribut spirituel, un tribut qui doit nous délivrer des maux présents, un tribut qui loin de nous appauvrir, nous. enrichira; il s'agit de n'avoir de haine pour personne, de ne plus médire, de ne plus jurer.

Allons, considérons, examinons, cherchons ensemble comment mettre en pratique ces recommandations.. Mettons-y tout notre zèle, avertissons-nous les uns les autres; reprenons-nous les uns les autres ; afin de ne point quitter cette terre avec des dettes, de ne point avoir à emprunter, comme firent les vierges folles, et de ne point encourir la perte du salut éternel. Si nous savons ainsi régler notre vie, je vous l'affirme, je vous le promets, nous apporterons quelque remède à nos maux, et nous échapperons au danger qui nous menace; mais surtout nous jouirons un jour du bonheur éternel. J'aurais dû vous recommander la pratique de toutes les vertus ensemble; mais il vaut mieux, je crois, vous amener peu à peu à accomplir d'abord quelques préceptes de la loi, pour aborder ensuite les autres. De même que c'est en remuant son champ partie par partie que le laboureur arrive au terme de ses travaux; de même nous aussi, par l'exacte observation de ces trois commandements durant cette sainte quarantaine, après avoir fortement (565) établi dans nos âmes cette bonne habitude, nous accomplirons plus facilement les autres préceptes, et nous finirons par atteindre le sommet de la vertu ; nous vivrons ici-bas remplis d'une douce espérance, et, après notre mort, nous nous présenterons avec confiance devant le Christ pour aller jouir des biens qu'il nous réserve. Puissions-nous tous être trouvés dignes de cette éternelle félicité, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

QUATRIèME HOMéLIE.

ANALYSE. Avantages que les habitants d'Antioche ont retiré de leurs angoisses. — La tribulation dispose l'âme à la piété et à la vertu - Heureuses conséquences de la patience dans les afflictions. — Exemple de Job. — Aux souffrances succède le bonheur. — Exemple des trois enfants dans la fournaise. — Dieu protège ceux qui le servent fidèlement. — Encore l'exemple de Job. — Tout notre être doit être consacré à servir Dieu. — Il faut renoncer aux mauvaises habitudes.

1. Béni soit Dieu qui a consolé vos coeurs affligés, et raffermi vos âmes ébranlées. Oui, vos coeurs sont consolés; cet empressement, cette ardeur à entendre la parole sainte me le dit assez. Une âme plongée dans la douleur, enveloppée d'un nuage de tristesse ne peut se montrer attentive aux discours qu'on lui adresse. Mais vous, je vous vois ici pleins de bienveillance et d'ardeur, ne donnant aucun signe de découragement , avides de m'entendre et secouant pour cela toutes les angoisses qui vous assiègent. Oui, grâces soient rendues au Seigneur ; ni l'infortune n'a vaincu votre sagesse, ni la crainte n'a affaibli votre courage, ni l'affliction n'a éteint votre générosité, ni le danger n'a diminué votre zèle, ni la crainte des hommes n'a triomphé de l'amour divin , ni l'horreur de la situation n'a abattu votre ardeur. Que dis-je? loin d'être abattus, vous êtes plus fermes, loin d'être affaiblis, vous êtes fortifiés; loin d'être refroidis, vous êtes devenus plus ardents. La place publique est vide, et l'église est remplie. Là le deuil, ici la joie et les délices spirituelles. Si tu vas sur la place publique, ô mon cher auditeur, et que tu pousses des gémissements à l'aspect de cette solitude, cours te réfugier sur le sein de ta mère, et aussitôt pour te consoler elle te montrera la multitude de ses enfants, cette magnifique assemblée de tes frères, et chassera ainsi le découragement loin de ton coeur. Dans les rues de la ville nous cherchons à voir des hommes, comme si nous habitions un désert, et si nous courons à l'Eglise, la foule nous presse de toutes parts et de même que par une mer agitée et soulevée par une violente tempête, tous, saisis de frayeur, se hâtent de gagner le port, ainsi les orages de la place publique, les tempêtes de la ville, vous chassent dans l'Eglise, et vous y enchaînent ensemble par le doux lien de la charité.

N'est-ce pas un nouveau motif de remercier Dieu qui a fait jaillir du sein de la tribulation des fruits si précieux, et du milieu de l'adversité de si grands avantages? Sans l'épreuve, point de couronne , sans le combat, point de récompense, sans le stade, point (567) d'honneurs, sans l'affliction, point de repos, sans hiver, point d'été.

Et cela peut se dire non-seulement des hommes, mais aussi des semences elles- mêmes. Pour qu'on voie sortir un épi verdoyant, ne faut-il pas des pluies abondantes , ne faut-il pas que les nuages s'amoncèlent, que le froid durcisse la terre ? Et la saison de la semence n'est-elle pas aussi la saison de la pluie? Puisque la tempête s'est élevée, non pas dans les airs, mais dans les âmes, profitons-en pour semer, et dans l'été nous pourrons faire la moisson. Semons des larmes et nous moissonnerons l'allégresse. Ce ne sont pas mes paroles ; c'est le Prophète qui vous l'annonce : Ceux qui sèment dans les larmes, dit-il, moissonneront dans la joie. (Ps. CXXV, 5.) La pluie qui tombe sur les semences , les fait germer et croître moins vite que les larmes ne développent et ne font fleurir la semence de la piété : les larmes purifient l'âme, arrosent l'esprit, font pousser rapidement le germe de la science. Aussi faut-il creuser de profonds sillons. C'est . l'avertissement que nous donne le Prophète ; Remuez vos guérets et ne semez point dans les épines. (Jér. IV, 3.) Le laboureur enfonce dans son champ le soc de la charrue, le prépare à recevoir et à garder la semence, qui de la sorte ne restera pas à la surface, mais pénétrera dans le sein de la terre, et y poussera de fortes racines. C'est ce que nous devons faire aussi: la tribulation, comme un soc de charrue, doit déchirer profondément nos coeurs. Ecoutez un autre prophète : Déchirez vos cœurs, dit-il, et non vos vêtements. (Joël, II, 3.)

Déchirons donc nos coeurs, et si quelque mauvaise herbe, quelque pensée coupable y a germé, arrachons-la, et offrons aux semences de la piété une terre bien purifiée. Si pour cultiver, pour semer, pour verser des larmes, nous profitons de la tribulation et du jeûne , quand donc viendrons-nous à componction ? Quand les souffrances seront passées? Quand la joie sera de retour? Non, cela est impossible.

Le repos et les délices engendrent la mollesse, comme la tribulation produit l'énergie et ramène au dedans d'elle-même l'âme occupée à considérer mille objets extérieurs.

Ne murmurons point si nous sommes dans l'affliction, mais au contraire remercions le Seigneur : car nous en retirerons de précieux avantages. Le laboureur, après avoir répandu ces grains qu'il a récoltés au prix de tant de travail, appelle la pluie de tous ses voeux; celui qui n'aurait aucune idée de l'agriculture, s'étonnerait et dirait : Que fait donc cet homme? il disperse des grains qu'il a recueillis; non-seulement il les disperse, mais il les mélange si bien avec la terre qu'il lui sera impossible de les réunir de nouveau; bien plus, il demande la pluie qui va gâter ces grains et les changer en boue. Il sera tout troublé quand il verra briller les éclairs, quand il entendra le bruit du tonnerre. Le laboureur, au contraire, se réjouit; il tressaille à la vue de cet orage. Car il ne regarde pas le présent, mais il songe à l'avenir; peu lui importe le bruit du tonnerre, il compte déjà les gerbes de blé : la semence va se corrompre, mais il poussera des épis verdoyants ; la pluie sans doute est peu agréable, mais la poussière qui couvrira l'aire du laboureur fera ses délices. Nous aussi, mes Frères, ne songeons pas à la tribulation présente, à ces maux passagers, mais aux avantages qui nous en reviendront, aux fruits qu'ils vont produire; attendons les gerbes qu'ils doivent enfanter. Si nous sommes vigilants, nous pouvons des conjonctures présentes recueillir les fruits lés plus abondants. et remplir le trésor de notre âme. Si nous sommes vigilants, non-seulement de cette tribulation ne résultera pour nous aucun dommage, mais nous en retirerons des biens sans nombre; si nous vivons dans l'indolence, le calme même nous perdra. La prospérité et l'adversité sont également funestes à l'homme négligent, mais elles profitent toutes deux à celui qui est sur ses gardes. L'or garde son éclat même dans l'eau; jeté dans la fournaise, il en sort plus brillant; plongées dans l'eau, la terre se dissout, l'herbe se flétrit;

qu'elles tombent dans le feu, la terre se durcit, et l'herbe est consumée. C'est l'image du juste et du pécheur. Le juste, au sein de la paix, conserve son éclat, comme l'or au milieu de l'eau; que l'épreuve survienne, il n'en est que plus brillant, comme l'or que le feu a purifié. Mais le pécheur se dissout, se flétrit au sein du bonheur, comme la boue et l'herbe jetées dans l'eau ; la tentation le consume et le perd, comme le feu calcine la boue et dévore l'herbe.

2. Ne nous laissons donc pas abattre par les maux présents. Si vous êtes pécheur, le feu de la tribulation brûle et consume vos péchés. Si vous êtes vertueux, il vous donne plus d'éclat et de splendeur. Veillez et demeurez sobre, et (568) rien ne pourra vous nuire. La cause de tant de chutes, ce n'est pas la tentation elle-même, c'est la lâcheté de ceux qu'elle éprouve. Voulez-vous être heureux, vivre dans le calme et dans la joie, ne recherchez ni le calme ni la joie, mais armez votre âme de patience et de courage. Sans cela, non-seulement vous succomberez à l'épreuve, mais le calme vous perdra et vous renversera mieux encore. Non, ce ne sont pas les attaques de l'adversité qui compromettent notre salut, mais l'engourdissement de notre âme. Ecoutez Jésus-Christ : Celui qui écoute mes paroles et les met en pratique est semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc : la pluie est tombée, les vents ont soufflé, les torrents se sont précipités sur elle, et elle ne s'est pas écroulée: car elle avait le rocher pour fondement. Et encore : Celui qui entend mes paroles et ne les accomplit point ressemble à cet insensé qui bâtit sa maison sur le sable; la pluie tombe, les eaux se précipitent, les vents soufflent et fondent sur elle, elle tombe, et ses ruines s'étendent au loin. (Matth. VII, 24-27.) Vous le voyez, ce n'est pas la tempête qui cause la ruine de cet édifice, mais l'imprudence de celui qui l'a élevé. Des deux côtés, la pluie, les torrents, les vents déchaînés, une maison. C'est le même édifice , les mêmes accidents; les deux maisons n'ont pas le même sort parce qu'elles n'ont pas le même fondement. Je le répète, ce ne sont point les accidents qui ont amené cette chute , c'est l'imprudence d'un homme. Autrement la maison bâtie sur le roc serait elle-même tombée, et il n'en est rien. Mais ne croyez pas qu'il s'agisse ici d'une maison? Il s'agit de l'âme qui met en pratique les divines paroles qu'elle a entendues, ou qui les rejette loin d'elle. C'est ainsi que Job avait affermi son âme. (Job, I, 16-19.) La pluie survint; il tomba du ciel un feu qui consuma ses troupeaux; les torrents se précipitèrent, c'est-à-dire que sans relâche on venait lui apprendre quelque nouveau malheur, la perte de ses troupeaux, celle de ses chameaux, la mort de ses fils. Les vents soufflèrent; il eut à subir les amères paroles de son épouse : Elève ta voix contre Dieu, disait-elle, et meurs ensuite. (Job, lI , 9.) Et l'édifice ne s'écroula point, son âme ne fut point renversée, le juste ne blasphéma point. Au contraire, il rendit grâces en disant : Le Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me l'a ôté; tout Cela s'est fait selon le bon plaisir du Seigneur. (Job, I, 21.) Vous le voyez donc, ce n'est point la tentation, c'est la lâcheté, c'est la torpeur qui cause la ruine. La tribulation, mais elle augmente le courage. De qui cette pensée? De saint Paul lui-même, qui vivait au sein des tribulations : La tribulation, nous dit-il, opère la patience, la patience produit l'épreuve, et l'épreuve l'espérance.

(Rom. V, 3, 4). Et de même que les arbres vigoureux, loin d'être arrachés par les vents impétueux qui les agitent en tous sens , acquièrent par là plus de vigueur et de solidité, de même l'âme sainte et pieuse, loin d'être abattue par les assauts des tentations et des malheurs , y trouve une nouvelle force pour souffrir. Le bienheureux Job ne leur dut-il pas un nouveau degré de splendeur et de gloire?

Un homme s'est irrité contre nous, un homme sujet aux mêmes passions que nous, de même nature que nous, et nous avons tremblé; autrefois c'était le démon,.ce démon si pervers, si cruel, qui s'irritait contre Job : bien plus, il mettait en mouvement toutes ses machines, employait tous ses artifices, et il ne put triompher de la force du juste. Un homme s'irrite et s'apaise tour à tour, et cependant nous sommes morts de frayeur. Autrefois l'adversaire, c'était le démon, qui jamais ne se réconcilie avec les hommes, qui leur fait la guerre, sans vouloir entendre parler d'aucun traité, qui leur livre des combats sans qu'il y ait jamais de trêve, et cependant le juste s'est ri de ses flèches. Sommes-nous donc excusables? Pouvons-nous espérer quelque pardon, nous qui, pénétrés des enseignements de la grâce, ne pouvons souffrir une épreuve qui nous vient des hommes, quand ce saint homme, avant la grâce, sous la loi ancienne., a soutenu avec tant de générosité une guerre si terrible? Voilà ce que nous devons sans cesse nous dire les uns aux autres, et de tels entretiens ranimeront notre ardeur. J'en appelle à vos consciences, cette épreuve n'a-t-elle pas eu les résultats. les plus heureux? La débauche a fait place à la sagesse, la barbarie à l'humanité, la mollesse à l'énergie; tels qui jamais n'avaient vu l'église , qui passaient toutes leurs journées dans les théâtres, maintenant ne quittent plus la maison de Dieu. Vous plaindrez-vous donc que Dieu vous ait réformés par la crainte ? que par la tribulation il vous ait ramenés à la pensée de votre salut? Mais votre conscience est tourmentée ? Mais chaque jour votre âme est glacée (569) d'effroi à la pensée de cette mort qui vous menace ?Et n'est-ce point un grand pas vers la vertu, puisque votre piété redouble avec les angoisses. Dieu ne peut-il pas aujourd'hui même nous délivrer de tous nos maux? Il ne les finira pas cependant avant de nous avoir vus purifiés de nos fautes, revenus à lui, affermis et inébranlables dans le repentir. C'est quand il voit son or entièrement purifié, que l'orfèvre le retire de la fournaise; aussi Dieu ne dissipera ces nuages qu'après nous avoir rappelés à la vertu.

Celui qui a permis l'épreuve sait bien aussi le terme qui lui convient. Le joueur de cithare ne tend point trop fortement les cordes de son instrument, de peur de les briser; il ne les détend pas non plus au point de nuire à l'harmonie. Ainsi en agit le Seigneur, ne laissant notre âme ni dans un continuel repos, ni dans une tribulation de trop longue durée, mais disposant tout avec sagesse. Trop de repos nous amollirait, une continuelle affliction nous abattrait et nous jetterait dans le désespoir.

3. Abandonnons-lui donc le soin de fixer le terme de nos afflictions; contentons-nous de prier et de vivre saintement. Notre oeuvre, c'est le retour à la vertu; et l'oeuvre de Dieu, c'est de mettre un terme à nos souffrances. Il désire plus vivement que vous-mêmes la fin de cet incendie; mais il attend que vous soyez sauvés. Comme l'affliction a suivi le repos, ainsi, croyez-le, après la tribulation, vous verrez reparaître le calme. L'hiver ne règne pas toujours, ni l'été; il n'y a pas toujours tempête, ni toujours calme; ce n'est pas sans cesse la nuit, ni sans cesse la lumière; la tribulation ne durera pas non plus toujours, le temps du repos viendra, si au sein de la tribulation nous savons toujours rendre grâces à Dieu. Les trois enfants furent jetés dans la fournaise; et cependant ils n'oublièrent pas la religion ; ils ne furent pas effrayés par les flammes. Ils étaient plongés dans le feu, ils se montraient plus empressés à chanter les louanges de Dieu, que ne l'eussent fait des hommes tranquillement assis dans une chambre et à l'abri dé tout danger. Aussi le feu leur tint lieu, pour ainsi dire, de murailles, la flamme de vêtements, la fournaise d'une source d'eau pure. Elles les avait reçus enchaînés, elle les rendit délivrés de leurs chaînes; elle avait reçu des corps mortels, et ces corps, elle les épargna comme s'ils eussent été immortels; elle ne prit pas garde à leur nature , elle ne fit que respecter leur piété. Le tyran avait mis des entraves à leurs pieds, leurs pieds enchaînèrent en quelque sorte la flamme. O étonnant spectacle ! La flamme brisa leurs liens, et ensuite elle fut comme enchaînée elle-même.

La nature fut comme transformée par la piété de ces enfants, ou plutôt, non, la nature ne changea pas, mais ce qui est plus merveilleux encore, sans changer, elle perdit toute son énergie. Le feu ne fut pas éteint; mais son ardeur n'eut plus d'effet. Et que peut-il y avoir de plus surprenant? il épargna non-seulement leurs corps si purs, mais jusqu'à leurs vêtements et leurs chaussures; et de même que les vêtements de Paul guérissaient les malades et chassaient les démons, de même que l'ombre de Pierre mettait la mort en fuite; de même aussi les chaussures de ces enfants éteignirent la violence des flammes. Je ne sais que dire : ce miracle est au-dessus de toute expression. Car la violence du feu était éteinte sans l'être; quand il s'agit de leurs corps, elle est éteinte; elle ne l'est plus, quand il faut rompre leurs chaînes. Oui, elle brisa leurs entraves, et n'atteignit point leurs talons. Les pieds et les entraves, mais ils se touchent ! Le feu conserve son énergie, et cependant, il n'ose franchir les liens ! Le tyran enchaîne, la flamme délivre, pour que vous voyiez la cruauté du Barbare, et l'obéissance de l'élément naturel. Et pourquoi les enchaîna-t-il avant de les jeter dans la fournaise? Pour que le miracle fût plus grand, pour que le prodige fût plus merveilleux, pour qu'il fût impossible de traiter d'illusion le témoignage des sens. Si ce feu n'eût été vraiment du feu, il n'aurait point consumé les liens, ni les soldats assis dans le voisinage ; mais voici qu'il exerce sa puissance sur les objets d'alentour, et il se montre soumis à l'égard des jeunes gens. Le démon renverse sa propre puissance par les mêmes armes dont il se sert contre les serviteurs de Dieu, bien malgré lui sans doute. C'est la sagesse et la Providence divine qui retourne contre sa tête ses armes et ses artifices. N'est-ce pas ce que l'on vit alors? Le démon s'insinuant dans l'âme du tyran, ne lui conseille point de trancher la tête à ces enfants, ni de les livrer aux bêtes féroces, ni à aucun supplice de ce genre;

mais il lui persuade de les précipiter dans les flammes, pour qu'il ne restât rien de leurs corps et que leur cendre fût mêlée à celle des sarments. Dieu fit servir ce conseil à la ruine de l'impiété, et, comment ? je vais le (570) dire. Chez les Perses, le feu est regardé comme un dieu, et les barbares de ces contrées l'entourent d'une grande vénération. Dieu, qui voulait enlever tout prétexte à une telle impiété, permit cette espèce de supplice, pour donner à ses serviteurs une éclatante victoire, sous les yeux mêmes des adorateurs du feu, et les convaincre par des faits manifestes que les dieux des Gentils craignent, non pas Dieu seulement, mais encore ses serviteurs.

4. Voyez aussi cette couronne tressée par tout ce qui semblait devoir triompher de leur constance, et leurs ennemis eux-mêmes devenus les témoins de leur victoire. Nabuchodonosor, dit l'Ecriture, convoqua tous les magistrats, les généraux, les gouverneurs, les princes et les rois, et tous ceux qui étaient revêtus de quelques dignités pour assister à la dédicace de la nouvelle statue, et tous se rendirent à cette invitation. (Dan. III, 2.) L'ennemi prépare la scène, il rassemble les spectateurs.

Le stade est ouvert, les spectateurs accourent, et ce ne sont point des gens vulgaires et de condition privée, mais les hommes les plus honorables, tous revêtus de quelque dignité; certes leur témoignage sera cru de tout le monde. Ils étaient venus pour assister à un spectacle annoncé d'avance, mais quelle déception ils éprouvent ! Ils étaient venus adorer une statue, et ils la tournent en dérision; ils s'en vont après avoir admiré la puissance de Dieu qui venait d'éclater si miraculeusement. Et quel est le lieu choisi par le prince? Ce n'est point la ville, ce n'est point un champ, mais de vastes plaines qui doivent contenir cette multitude. C'est dans la plaine de Déira, en dehors de la ville que fut élevée la statue, et un héraut parcourait la foule en criant : Ecoutez, nations , tribus , peuples , langues, à quelque heure que vous entendiez le son de la trompette, de la flûte, de la cithare, de la sambuque, du psaltérion, des instruments de musique de toute espèce, tombez à terre et adorez la statue d'or (c'était vraiment tomber que d'adorer cette statue), et quiconque refusera de tomber et de l'adorer, sera aussitôt précipité dans la fournaise ardente. (Dan. III, 4-6.) Voyez-vous quels combats dangereux, quelles embûches fatales, quel abîme profond, quel précipice de part et d'autre ! Mais ne craignez rien. Plus l'ennemi redouble ses efforts, plus il fait éclater le courage des enfants. Pourquoi cette musique charmante ? pourquoi cette fournaise ardente ? C'est afin d'agir sur les âmes par la volupté en même temps que par la crainte. Il en est qui résistent, qui ne veulent point céder; que tous les instruments de musique unissent leur mélodie pour les charmer et les fléchir. Vous triomphez de ce piège; que la vue de la flamme vous épouvante et vous glace de terreur ; la crainte entrait par les oreilles, la volupté se glissait dans l'âme par les yeux.

Mais rien ne put vaincre la générosité de ces jeunes gens. Comme ils triomphèrent des flammes où on les jeta, ainsi les vit-on se rire de ces instruments de jouissance ou de supplice. C'était contre eux que les démons avaient fait tant d'apprêts; loin de se défier de ses sujets, il était sûr que pas un n'irait contre les ordres du roi. Quand tous eurent succombé et se furent laissé vaincre, on amena les trois enfants. Ainsi leur victoire devait éclater davantage, remportée et proclamée au milieu d'une telle multitude. Si avant qu'aucun autre eût succombé, ils eussent les premiers manifesté leur courage, ils auraient été moins dignes d'admiration. Mais ce qu'il y a de sublime, de vraiment prodigieux, c'est que la multitude des coupables n'ait pu ni les effrayer, ni les affaiblir. Ils ne se dirent pas, comme il arrive souvent : si nous étions les premiers et les seuls à adorer cette statue, nous serions répréhensibles; mais si nous agissons de concert avec tant de milliers d'hommes, qui pourrait ne pas nous pardonner, ne pas nous juger dignes d'excuse? Non, ils ne dirent, ils ne pensèrent rien de pareil, quand ils virent tomber les puissants de la terre. Voyez encore la méchanceté de leurs ennemis, leurs injustes et amères accusations. Ce sont ceux, disent-ils, que tu as préposés aux travaux dans le pays de Babylone.

(Dan. III, 12.) Non contents de rappeler leur nation, ils rappellent encore leurs dignités, pour enflammer le courroux du roi ! C'est comme s'ils disaient : les esclaves, ces bannis, ces captifs, tu leur as donné autorité sur nous; et cet honneur, ils osent l'outrager, ils osent se montrer insolents envers celui de qui ils le tiennent. Et voilà pourquoi ils disent : Les Juifs que tu as préposés aux travaux dans le pays de Babylone, ils ont désobéi à ton décret, et refusent de servir tes dieux. Pas de plus bel éloge que cette accusation; de tels reproches sont des louanges; c'est un témoignage irrécusable, puisqu'il sort de la bouche des ennemis. Que va faire le roi ? Il les fait (571) amener devant lui, pour les effrayer par tous les moyens qu'il a en son pouvoir. Mais rien ne peut en venir à bout, ni la fureur du roi, ni leur solitude au milieu d'une telle multitude, ni l'aspect de la fournaise, ni le son de la flûte, ni tous ces regards ardents fixés sur eux; ils se rient de tout cela, et ils entrent dans la fournaise, comme s'ils entraient dans l'onde fraîche d'une fontaine ; et ils adressent au roi ces bienheureuses paroles : Nous ne pouvons servir tes dieux, ni adorer cette statue que tu as élevée. (Dan. III, 18.) Ce n'est point sans motif que je viens de développer ce récit, mais bien pour vous apprendre que rien ne peut vaincre ou effrayer l'homme juste: ni la fureur d'un roi, ni les embûches qui lui sont tendues, ni la haine de ses ennemis, ni la captivité, ni l'abandon, ni le feu, ni les fournaises, ni les supplices, si nombreux qu'ils soient. Si ces jeunes gens ne tremblèrent point devant la fureur d'un prince impie, ne devons-nous pas avoir confiance dans un empereur si plein d'humanité et de clémence, et remercier Dieu de cette tribulation où nous sommes, bien persuadés maintenant que l'affliction augmente notre gloire devant Dieu et devant les hommes, si nous savons la supporter généreusement? Si ces enfants n'eussent été esclaves, leur intrépide liberté ne se fût point manifestée; s'ils n'eussent été captifs, nous ne redirions point maintenant la noblesse de leurs âmes; s'ils n'eussent perdu leur patrie terrestre, nous n'aurions point connu cette vertu, digne des habitants du ciel; si le roi de la terre ne se fût irrité contre eux, nous ne parlerions pas de cette bienveillance que leur témoigna le roi des cieux.

5. Et vous aussi, pourvu que vous ayez Dieu Pour ami, ne désespérez point, fussiez-vous jetés dans une fournaise; mais s'il est courroucé contre vous, ne vous rassurez point, fussiez-vous dans un paradis. On les jeta dans la fournaise, mais ils avaient agi noblement, et la fournaise ne leur fit aucun mal. Adam était dans le paradis, mais il manqua de courage, et il tomba. Job sur son fumier s'abstint de murmurer, et il triompha de ses maux. Quelle distance du fumier au paradis ! Mais la vertu du lieu ne servit de rien à celui qui l'habitait, une fois qu'il se fut laissé vaincre lui-même; et au contraire, malgré cet indigne séjour, la vertu de Job lui servit comme de rempart. contre toute blessure. Nous aussi fortifions notre âme. Qu'une forte amende, que la mort nous menace, si on nous laisse notre piété, nous sommes les plus heureux des hommes. N'est-ce pas aussi ce que nous recommande Jésus-Christ? Soyez donc prudents comme des serpents (Matt. X, 16), nous dit-il. Le serpent présente son corps tout entier, pour sauver sa tête; vous aussi, s'il vous faut perdre richesses, corps, tous les biens, la vie même, pour sauver votre piété, ne vous contristez point. Si vous quittez ce monde emportant avec vous la piété, Dieu vous rendra tout le reste avec munificence, il ressuscitera votre corps en le revêtant de gloire, et à la place de vos richesses vous recevrez des biens que nul langage ne saurait exprimer. Job n'était-il pas assis tout nu sur un fumier, endurant une vie plus cruelle que mille morts? Mais il garda sa piété, et tout ce qu'il avait perdu lui fut abondamment rendu, santé, beauté, nombreux enfants, possessions; et à tout cela se joignait un avantage plus précieux encore, la brillante couronne de la patience.Voyez les arbres: si vous enlevez les fruits et les feuilles, si vous coupez tous les rameaux, sans toucher à la racine, ils repoussent de nouveau et n'en ont que plus de vigueur. Ainsi en est-il de nous; s'il nous reste cette racine de la piété, quand même les richesses nous seraient enlevées, quand même notre corps serait livré à la corruption, nous retrouverons de plus magnifiques richesses, un corps plus glorieux. Bannissons donc toute vaine inquiétude, toute vaine préoccupation, rentrons en nous-mêmes, revêtons notre corps et notre âme de l'ornement de la vertu, employons nos membres, comme autant d'armes pour le bien, et qu'ils ne soient jamais des instruments de péché. Surtout faisons de notre langue l'interprète de la grâce d'en-haut, rejetons loin de nos lèvres le poison de la méchanceté, et des discours honteux. Il dépend de nous, en effet, de faire servir nos membres au péché ou à la justice. Entendez comment la langue a été pour les uns un instrument de péché, pour les autres au contraire, un instrument de justice. Leur langue, dit le Psalmiste, est un glaive aigu. (Ps. LVI, 5.) Et ailleurs, au sujet de sa propre langue : Ma langue est comme la plume d'un homme qui se hâte d'écrire. (Ps. XLIV, 2.) L'une commettait le meurtre, l'autre écrivait la loi de Dieu. Ainsi l'une était un glaive, l'autre une plume, non par leur propre nature, mais par le libre usage qu'ils en faisaient. Ainsi en est-il aussi de la bouche : (572) certains hommes avaient lune bouche toute pleine,de venin et de méchanceté, et il le leur reproche en disant:

Leur bouche est remplie de malédictions et d'amertume. (Ps. XIII, 3.) Entendez-le au contraire quand il parle de lui : Ma bouche, dit-il, parlera le langage de la sagesse , et mon coeur méditera des paroles pleines de prudence. (Ps. XLVIII, 4.) — Combien encore avaient les mains toutes souillées d'iniquité ! et il les blâme en ces termes : Dans leurs mains ils portent l’iniquité, et leur droite est pleine de présents. (Ps. XXV, 10.) Pour lui, ses main ne savent que s'élever vers le ciel. Aussi disait-il : L'élévation, de mes mains, c'est comme un sacrifiée du soir. (Ps. CXL, 2.) — Il en est de même du coeur. Certains hommes ont le coeur plein de vanité, celui du Psalmiste s'attache à la vérité seule: Leur coeur est vain (Ps. V, 10), dit-il en parlant de ceux-là; et en parlant de lui-même: Mon coeur a exhalé des paroles de sagesse. (Ps. XLIV, 2.) — Autant peut-on en dire de l'ouïe. Il en est qui, semblables aux bêtes, ne prêtent jamais une oreille bienveillante et disposée aux pardon; et c'est à eux que David adresse ce reproche : Leurs oreilles demeurent sourdes et fermées, comme celles de l'aspic. (Ps. LVII, 5.) Pour lui il écoutait avec avidité les divines paroles, et ce qu'il dit le fait assez voir : J'inclinerai mon oreille pour recevoir les conseils de la sagesse, je chanterai sur le psaltérion les desseins de mon coeur. (Ps. XLVIII, 5.)

6. Ainsi donc, que la vertu nous serve comme de rempart, et nous détournerons la colère du Seigneur. Faisons de nos membres autant d'instruments de vertu, apprenons à nos yeux, à nos mains, à nos pieds, à notre coeur, à notre langue, à notre corps tout entier, à ne servir qu'à la vertu ; et souvenons-nous de ces trois recommandations que je vous ai faites, en vous priant instamment de ne haïr personne, de ne point dire de mal contre ceux qui vous ont attristé, de rejeter loin de vos lèvres la funeste habitude des jurements. Quant aux deux premiers préceptes, nous en parlerons dans un autre moment. Mais cette semaine, nous la consacrerons tout entière à vous parler du jurement, commençant ainsi par le précepte le plus facile à observer. Il n'est point difficile, en effet, de vaincre cette habitude de jurer pour peu que nous y mettions de zèle, ayant soin de nous avertir, de nous conseiller les uns les autres, de nous observer, d'examiner et de punir ceux qui mettent en oubli ce commandement. A quoi bon nous abstenir de nourriture, si nous ne chansons de notre âme les mauvaises habitudes. Nous avons passé tout ce jour à jeûner, et ce soir notre table ne ressemblera pas à celle d'hier, elle sera changée et mieux servie. Qui pourrait aujourd'hui se rendre le témoignage qu'il a changé de vie comme il a changé de table, qu'il a modifié ses habitudes, comme il a modifié sa nourriture? Personne, peut-être. Quel profit retirerons-nous donc du jeûne? Aussi vous exhorté-je, et ne cesserai-je de vous exhorter à accomplir l'un après l'autre chaque précepte, et de consacrer à chacun deux ou trois jours. Il en est parmi vous qui rivalisent d'abstinence, et se livrent mutuellement un admirable combat; les uns passent deux jours entiers sans rien prendre, d'autres se privent non-seulement de vin et d'huile, mais de tout autre mets, et n'ont durant le carême que le pain et l'eau pour nourriture. Pourquoi ne rivaliserions-nous pas aussi pour faire disparaître cette habitude de jurer? Cela ne vaudrait-il pas mieux que ton te espèce de jeûne que toute espèce d'austérité corporelle?

Ce zèle que nous montrons à nous priver d'aliments, montrons-le aussi à nous abstenir de jurer. N'est-ce pas encourir le reproche de folie que de se soucier si peu -des préceptes, et de mettre toute son ardeur aux pratiques indifférentes. Il n'est pas interdit de manger, mais il est défendu de jurer; et cependant nous nous abstenons de ce qui est autorisé, et nous nous livrons à ce qui est illicite.

J'exhorte donc votre charité à manifester quelque changement dans votre conduite, et à commencer par celui-là. Si tel est notre zèle pendant le temps du jeûne, si cette semaine nous nous corrigeons de l'habitude de jurer, si la semaine suivante, nous éteignons en nous le feu de la colère, si ensuite nous détruisons dans sa racine l'envie de médire, si plus tard nous faisons disparaître d'autres défauts, allant ainsi de progrès en progrès, nous atteindrons peu à peu la perfection, nous échapperons au danger qui nous menace, nous nous rendrons le Seigneur propice. La multitude reviendra se joindre à nous dans cette ville; et nous apprendrons à ceux qui ont pris la fuite que ce n'est ni dans les murs d'une ville, ni dans la fuite ou la retraite, mais bien dans la vertu et dans les bonnes moeurs, que nous pouvons mettre tout notre espoir. Et ainsi il nous sera donné (573) de jouir, et des biens de cette vie, et des biens de la vie future. Veuillent nous en rendre dignes la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père, avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Ces deux dernières Homélies ont été traduites par M. l'abbé JOLY, docteur en théologie, professeur de rhétorique au petit séminaire de Plomblières-lès-Dijon.

La patience de Job, principe de sa gloire . — Les maux de la vie présente ne sont rien. — Le seul mal véritable, c'est le péché. — Il faut craindre non de mourir, mais d'offenser le Seigneur. — Une conscience pure ne redoute point la mort. — La pénitence apaise la colère de Dieu. — Pénitence des Ninivites. — Il faut s'abstenir de jurer.

1. Votre courage s'est ranimé, je crois, depuis hier, depuis que je vous ai montré les trois enfants dans la fournaise de Babylone et Job assis sur ce fumier plus vénérable que tous les trônes. Quel profit retirer de la vue d'un trône? On goûte un instant de plaisir; mais c'est un plaisir absolument stérile. Qu'il est avantageux au contraire de contempler ce fumier où Job est assis ! Cette contemplation, c'est comme une source de sagesse, une exhortation à la patience. Aussi, même de nos jours, combien passent les mers pour se rendre en Arabie, pour voir ce fumier glorieux, et baiser cette terre témoin des victoires et des combats de ce saint homme, arrosée de ce sang plus précieux que tous les trésors.

Oui, la pourpre a moins d'éclat que n'en avait ce corps inondé,. non du sang d'autrui, mais de son propre sang. Oui, ses ulcères avaient plus de prix que toutes les pierreries. Notre vie trouve-t-elle quelques ressources dans les pierres précieuses, et sont-elles indispensables à celui qui les possède? Mais, ces ulcères, ils relèvent toute âme abattue. Voyez, en effet. Qu'un homme vienne à perdre un fils unique, objet de toute son affection; en vain lui montrerez-vous toutes les pierreries du monde, vous ne pourrez le consoler, ni apaiser sa douleur. Rappelez-lui, au contraire, les ulcères de Job, vous calmerez aussitôt ses souffrances. Dites-lui: « O homme, pourquoi pleurer? tu viens de perdre un fils unique : ce Saint patriarche vit mourir tous ses enfants, et fut ensuite frappé dans sa chair. Il était assis nu sur un fumier; une plaie hideuse couvrait tout son corps et le rongeait peu à peu; et cependant il était juste, ami de (2)

la vérité, pieux; il s'abstenait de toute action coupable, et il avait Dieu lui-même pour témoin de sa vertu. »

Ces paroles banniront la tristesse de son âme affligée; et ainsi les blessures de l'homme juste seront plus utiles que les pierres précieuses. Représentez-vous donc, vous aussi, cet athlète;

transportez-vous en esprit devant ce fumier, en présence de Job lui-même assis au milieu comme une statue d'or ou de pierreries. Je ne sais comment dire; car je ne trouve point de substance assez riche pour la comparer à ce corps tout couvert de sang. Oui, la substance la plus riche a moins de prix que sa chair, et les rayons du soleil sont moins brillants que ses ulcères: les rayons du soleil éclairent nos corps; les ulcères de Job illuminent les yeux de nos âmes; ils plongent le démon dans les ténèbres. Aussi, après avoir frappé ce dernier coup, le démon se retira brusquement pour ne plus reparaître.

Pour vous, mes chers auditeurs, voyez quels fruits abondants produit la tribulation. Tant que Job fut riche et put jouir en paix de ses biens, le démon trouva moyen de l'accuser, sans fondement, il est vrai; mais enfin il put dire au Seigneur : Est-ce que Job vous rend un culte désintéressé? (Job, I, 9.) Mais quand il l'eut dépouillé, quand il l'eut réduit à l'indigence, il n'osa pas même ouvrir la bouche. Tant que ce juste fut riche, le tentateur s'apprêtait à le combattre et menaçait de le renverser; dès qu'il l'eut rendu pauvre, dès qu'il lui eut tout enlevé, dès qu'il l'eut précipité dans un abîme de souffrances, il prit la fuite. Tant que son corps fut en bonne santé, l'ennemi leva la main sur lui; mais quand il eut meurtri sa chair, il s'enfuit désormais vaincu. La pauvreté vaut donc mieux que les richesses, la faiblesse et la maladie valent mieux que la santé, la tentation est préférable au repos, si l'on est vigilant : la tentation couvre de gloire celui qui lutte et redouble son ardeur. Qui a jamais vu, qui a jamais entendu raconter d'aussi admirables combats? Au pugilat, il suffit d'avoir blessé son adversaire à la tête pour être vainqueur et recevoir la couronne : mais le démon, c'est après avoir criblé de blessures le corps du juste, et l'avoir rempli d'ulcères, qu'il est vaincu et qu'il se retire. Il lui perce le flanc, sans remporter le moindre avantage; car il ne peut lui ravir le trésor renfermé dans son âme; mais il le rend plus illustre, et, en le blessant ainsi, il découvre à tous les regards l'homme intérieur pour nous en montrer toutes les richesses; et au moment où il croyait vaincre, il se retire couvert d'ignominie et ne prononce plus une parole. Qu'y a-t-il donc, ô démon? Pourquoi t'enfuir? Tout n'est-il pas arrivé selon tes désirs? N'as-tu pas tué ses brebis, ses boeufs, ses chevaux, ses mulets? N'as-tu pas fait mourir ses enfants qui formaient comme une couronne autour de leur père? N'as-tu pas couvert son corps de blessures? Pourquoi donc te retirer? Oui, dit-il, j'ai fait tout ce que je voulais; mais ce que je désirais le plus vivement, ce pourquoi j'ai fait tout le reste, n'a pas eu lieu : il n'a point blasphémé; et c'était là pourtant que tendaient tous mes efforts. Sa constance a rendu inutiles pour moi et la perte de ses biens, et la mort de ses enfants, et les plaies de son corps; bien loin d'atteindre mon but, j'ai donné plus d'éclat à la gloire de mon ennemi. Voyez donc, mes chers auditeurs, quels sont les heureux effets de la tribulation ! Le corps de Job avait sans doute en partage la force et la beauté; mais qu'il est digne de nos respects, maintenant qu'il est déchiré par ces blessures! La laine est belle, même avant d'être teinte; mais une fois qu'elle a pris la couleur de la pourpre, quelle délicieuse beauté, quel admirable éclat ! Si le démon n'eût dépouillé le patriarche, nous n'eussions point admiré la puissance du vainqueur; s'il n'eût percé son corps de mille plaies, nous n'eussions point vu son âme resplendir à nos regards; s'il ne l'eût jeté sur un fumier, nous n'aurions point connu ses richesses. Moins vive est la splendeur, moins grande est la gloire qui entourent le trône d'un roi. Le roi descend de son trône pour mourir; le fumier de Job lui mérite le royaume des cieux.

2. Quoi de plus propre à tirer nos âmes de leur abattement ! Si je vous mets sous les yeux de tels exemples, ce n'est pas pour exciter vos applaudissements, mais pour vous donner lieu d'imiter la vertu et la patience de ces hommes généreux; je veux vous apprendre par là que le seul mal véritable, c'est le péché;

que la pauvreté n'est pas un mal, ni la maladie, ni l'insulte, ni la calomnie, ni le mépris, ni même la mort qui semble être le plus affreux de tous les maux. Ce ne sont là, pour les vrais sages, que des noms vides de sens; le mal véritable consiste à offenser Dieu et à faire ce qui lui (3) déplaît. Qu'y a-t-il de si terrible dans la mort, dites-moi? Craignez-vous donc d'arriver trop vite à ce port sans orage, à cette vie sans tempête?

Que l’homme ne vous fasse point mourir, la loi même de la nature ne viendra-t-elle pas briser les liens qui unissent votre âme à votre corps? Et si ce que nous redoutons maintenant n'arrive pas aussitôt, du moins cela ne peut tarder bien longtemps. Je vous tiens ce langage, non pas que je pressente pour vous rien de fâcheux ni de triste; non, mais je rougis de vous voir craindre la mort. Vous espérez des biens que l'œil n'a point aperçus, que l'oreille n'a point entendus, que le cour de l'homme ne peut comprendre (I Cor. II, 9), et vous refusez d'en jouir, et on vous voit négligents et comme engourdis ! Que dis-je, engourdis? Mais vous tremblez, mais vous frémissez d'horreur ! Et comment ne serait-ce pas une honte pour vous de craindre la mort, quand saint Paul gémissait d'être obligé de vivre encore et écrivait aux Romains : La créature gémit, et nous aussi, qui avons reçu les prémices de l'Esprit-Saint, nous gémissons. (Rom. VIII, 22, 23.) Et il s'exprimait ainsi non qu'il condamnât la vie présente, mais parce qu'il était pressé par le désir de la vie future. J'ai goûté la grâce, dit-il, et je ne puis plus supporter de retard.; j'ai reçu les prémices de l'Esprit-Saint, et je voudrais le posséder tout entier; je suis monté au troisième ciel, j'ai vu cette gloire ineffable, j'ai vu ce palais resplendissant , j'ai senti quelle privation m'impose ce séjour d'ici-bas, et c'est pourquoi je gémis. Dites-moi, si on vous menait à la cour d'un roi, que l'on vous montrât ces murailles étincelantes d'or, et tant d'autres ornements; si ensuite on vous conduisait dans une pauvre chaumière, avec la promesse de vous ramener bientôt dans ce palais et de vous y laisser pour toujours, ne devriez-vous pas être dévorés d'impatience et supporter avec peine même quelques jours d'attente? Ayez.la même idée et du ciel et de la terre, et plaignez-vous avec saint Paul , non de mourir si tôt, mais d'être obligé de vivre encore. Eh bien ! dites-vous, faites que je ressemble à saint Paul, et la mort ne m'effrayera pas non plus. Et qui vous empêche de ressembler à saint Paul? N'était-il pas pauvre? N'était-il pas faiseur de tentes? N'était-ce pas un homme du peuple? Ah ! s'il eût été riche et de naissance illustre, les pauvres, exhortés à imiter l'Apôtre, auraient peut-être pu objecter leur pauvreté. Mais vous ne pouvez avoir cette excuse. Car il travaillait de ses mains et vivait de ce travail de chaque jour. Vos parents vous ont formés à la piété;

dès votre enfance on vous a initiés aux saintes lettres;

lui au contraire, il fut blasphémateur, il persécuta les chrétiens, il les outragea, il désola l'Eglise; mais il se convertit tout d'un coup si parfaitement, qu'il l'emporta sur tous en zèle et en ferveur : Entendez ce qu'il dit : Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Jésus-Christ. (I Cor. XI,1.) Paul imita le Seigneur, et vous, vous n'imitez point un homme semblable à vous; élevés dans la piété dès votre âge le plus tendre, vous n'imitez pas cet homme, qui pour croire, eut besoin de conversion ! Ne savez-vous pas que le pécheur, même pendant sa vie, est déjà plongé dans la mort? Le juste au contraire, même après sa mort, continue à vivre. Ce ne sont point mes paroles, mais celles de Jésus-Christ qui disait à Marthe: Quiconque croit en moi, vivra même après qu'il sera mort. (Jean, XI, 25.) Est-ce que nos dogmes sont des fables? Si vous êtes chrétiens, croyez Jésus-Christ sur parole;

si vous croyez Jésus-Christ, manifestez votre foi par vos oeuvres. Et comment vos oeuvres manifesteront-elles votre foi? A condition que vous mépriserez la mort. C'est par là que nous différons des infidèles. Eux, ils ont raison de craindre la mort; car ils n'ont pas l'espoir de ressusciter. Mais vous qui marchez dans une meilleure voie, et qui pouvez nourrir votre âme de cette espérance d'une résurrection future, seriez-vous excusables d'avoir cette assurance, et de craindre cependant la mort, comme ceux mêmes qui ne croient pas à la résurrection? Mais, dites-vous, ce n'est pas la mort qui m'effraye, c'est le genre de mort; ce que je redoute, c'est d'avoir la tête tranchée.

Ainsi donc vous ne voudriez point mourir comme Jean-Baptiste? car il eut la tête tranchée. Ni comme saint Etienne? car il fut lapidé. Les martyrs, selon vous, ont donc fini misérablement; car les uns sont morts par le feu, les autres par le fer. Les uns ont été jetés à la mer, les autres dans des précipices, les autres livrés en proie aux bêtes féroces. Faire une fin misérable, ô homme, ce n'est point mourir de mort violente, mais mourir dans le péché. Ecoutez le Prophète qui, après avoir médité ce sujet, s'écrie : Quoi de plus affreux (4) que la mort des pécheurs? (Ps. XXXIII, 22.) Il ne s'agit point d'une mort violente, mais bien de la mort dans le péché. Et c'est à juste titre. Après qu'ils ont quitté cette vie, les pécheurs souffrent d'horribles supplices, des tourments qui ne doivent jamais cesser. C'est un ver dont le venin les dévore, un feu qui ne s'éteint point; ce sont les ténèbres extérieures, des liens qui ne se briseront jamais, le grincement de dents; la tribulation, les angoisses, la damnation éternelle.

3. Si tels sont les maux réservés aux pécheurs, que leur importe de mourir chez eux et dans leurs lits? Et au contraire le juste doit-il s'affliger de sortir de ce monde par l'épée ou par le feu, puisqu'il doit entrer en possession de biens immortels? Oui, la mort des pécheurs est affreuse. Ainsi mourut ce riche qui avait méprisé Lazare : chez lui, dans son lit, entouré de ses proches, il mourut de mort naturelle, et une fois mort il endura des tourments que ne put adoucir en rien son bonheur d'autrefois. Il en fut bien autrement de Lazare : à la porte du riche, entouré de chiens qui léchaient ses ulcères, il mourut de mort violente : (qu'y a-t-il en effet de plus horrible que la faim ?) mais une fois mort il eut en partage les biens éternels, qu'il savourait dans le sein d'Abraham. En quoi cette mort violente lui fut-elle donc funeste et quel profit revint au riche d'une mort plus douce? Mais, dites-vous, nous ne craignons pas de mourir de mort violente; nous redoutons de mourir injustement et d'être punis avec les coupables, sans avoir rien fait pour mériter les soupçons qui pèsent sur nous. Que dites-vous, je vous prie? Vous craignez de mourir injustement? Voudriez-vous donc avoir mérité la mort? Et qui serait assez misérable, assez insensé pour préférer une juste mort, quand il est menacé de mourir injustement? Si nous devons craindre la mort, c'est quand nous l'avons méritée par nos crimes. Car mourir injustement, c'est mourir comme les saints. Que d'hommes en honneur auprès de Dieu et célèbres par leur piété ont eu à subir une mort injuste ! Abel d'abord, qui sans avoir péché contre son frère, sans avoir offensé Caïn, mais uniquement pour avoir honoré Dieu, fut cruellement égorgé. Si Dieu le permit, était-ce amour, était-ce haine de sa part? Evidemment c'est qu'il aimait Abel, et qu'il voulait par ce meurtre horrible rehausser encore l'éclat de sa couronne. Vous le voyez donc, il ne faut redouter ni une mort violente, ni une mort injuste, mais la mort dans le péché. Abel mourut injustement; Caïn vécut dans la crainte et dans la douleur.

Qui donc eut le sort le plus heureux, celui qui s'était endormi dans la justice ou celui qui vivait dans le péché? Celui qui mourut injustement ou celui qui reçut une juste punition? Voulez-vous que je vous dise pourquoi vous craignez de mourir ? C'est que le désir du royaume céleste n'a point ému nos coeurs, l'amour des biens futurs ne les a point embrasés. Autrement nous n'aurions que du mépris pour les choses présentes, à l'exemple de saint Paul. Nous ne craignons pas l'enfer, et c'est pourquoi nous craignons la mort. Nous ne savons pas ce qu'il y a d'insupportable dans cet éternel supplice; et c'est pourquoi nous craignons la mort au lieu. de craindre le péché. Ah ! si la crainte de l'enfer avait rempli nos âmes, la crainte de la mort n'aurait pu s'y glisser. Et sans avoir besoin d'en chercher bien loin la preuve, je la trouve ici même et dans ce qui s'est passé naguère. Dès qu'on eut publié dans Antioche la levée de ce tribut qui vous paraissait excessif, on s'agita, on discuta, on exhala ses plaintes et son indignation: on se disait les uns aux autres: c'est une vie qui n'est plus tolérable, c'est la ruine de notre cité, personne ne pourra supporter le poids d'une pareille contribution : on se lamentait, comme s'il se fût agi de perdre la vie.

Ensuite, quand par une audace criminelle, des scélérats, foulant les lois aux pieds, eurent renversé les statues et exposé. tous les citoyens à perdre la vie, quand nous vîmes l'Empereur irrité, et que nous pûmes craindre la mort; dès lors plus d'angoisses au sujet de nos biens; mais tous de dire : Ah ! que l'Empereur nous dépouille de nos biens; nous nous passerons de champs et de richesses, pourvu qu'on nous promette la vie sauve. Ainsi avant que la crainte de la mort se fût emparée de nous, ce qui nous tourmentait, c'était la perte de nos richesses; le crime de lèse-majesté une fois commis, nous eûmes peur de mourir et cette crainte fit disparaître nos précédentes appréhensions. De même si la crainte de l'enfer eût passé dans nos âmes, celle de la mort n'y aurait point pénétré. Quand le corps est sous l'empire d'une double souffrance, la plus forte d'ordinaire empêche de sentir l'autre; il en aurait été de même pour nos âmes. Si notre âme avait gardé (5) la crainte des supplices à venir, cette crainte eût comme étouffé celle des maux de la vie présente. Que l'on s'applique à ne point perdre de vue les peines de l'enfer, et on se rira de la mort, et non-seulement on sera délivré des angoisses de cette vie, mais on sera de plus arraché aux flammes éternelles. Si l'on ne cesse de craindre l'enfer on ne tombera jamais dans ce feu dévorant : cette crainte entretenue dans l'âme ne peut manquer de la rendre vertueuse.

N'est-il pas à propos que je vous dise aujourd'hui : Mes frères, ne ressemblez point aux enfants par vos sentiments, mais ressemblez-leur quant à la méchanceté? (I Cor. XIV, 20.) C'est une crainte d'enfants que de redouter la mort, sans craindre le péché, car les petits enfants ont peur d'un masque, et le feu ne les effraye pas; qu'on les porte près d'un flambeau allumé, ils tendent aussitôt la main vers le flambeau et vers la flamme. Un masque, qui n'a pourtant rien de terrible, les glace d'effroi, et le feu, qui est si dangereux, ils ne le craignent point. Nous aussi nous craignons la mort, qui est comme un masque sans danger, et nous ne craignons point le péché qu'il faudrait craindre et dont le feu dévore la conscience. Et ce n'est point la nature, mais l'ignorance qui produit cette erreur. Comprenons bien ce que c'est que la mort, et jamais nous ne la redouterons. Qu'est-ce donc enfin que la mort? Mourir, c'est se dépouiller d'un vêtement. Le corps, n'est-ce point comme un vêtement donné à l'âme, que la mort lui enlèvera pour quelque temps, et que nous reprendrons un jour entouré d'éclat? Qu'est-ce donc que la mort? C'est un pèlerinage, c'est un sommeil un peu plus long que de coutume. Si vous craignez la mort, craignez donc aussi de dormir. Si vous vous affligez de voir mourir vos frères, gémissez aussi de les voir manger ou boire : car si l'un est naturel, l'autre ne l'est pas moins. Non, ne vous affligez point de ce qui est naturel; affligez-vous plutôt à la vue d'actions perverses. Ne pleurez point ceux qui meurent, mais pleurez ceux qui vivent dans le péché.

4. Voulez-vous une autre raison de cette crainte que nous cause la mort? Nous vivons avec trop de négligence, nous n'avons pas une conscience assez pure. S'il en était autrement, rien ne nous eût effrayé, ni la mort, ni la faim, ni la perte de nos biens. Non, rien de tout cela ne peut nuire à l'homme vertueux ni le priver de la joie intérieure; celui que soutient l'espoir des biens à venir, rien ne peut le plonger dans la tristesse. Quelque traitement qu'il endure, jamais l'homme vraiment généreux n'en éprouvera de chagrin. On lui enlèvera ses richesses? Mais il en a d'autres dans le ciel. On le bannira de sa patrie? Mais c'est l'envoyer à la céleste Jérusalem.

On le chargera de chaînes? Mais sa conscience est libre, et il ne sent pas ces liens extérieurs. On fera mourir son corps? Mais il ressuscitera un jour. Impossible de blesser personne, si l'on se bat contre une ombre, si l'on frappe de grands coups dans l'air; or, lutter contre le juste, c'est se battre contre une ombre, c'est s'épuiser en vain : on ne pourra lui faire de blessures. Donnez-moi donc la ferme assurance que je posséderai le royaume des cieux, et dès aujourd'hui, si vous le voulez, tranchez-moi la tête : je vous saurai gré de ce meurtre, puisque vous me mettrez si promptement en possession de ces biens. Ce qui nous désole en effet, c'est cette multitude de péchés qui nous empêchera d'arriver à ce royaume céleste.

Eh bien ! cessez de vous lamenter en face de la mort; pleurez vos péchés pour les anéantir. La tristesse, dans les desseins de Dieu, ne doit point avoir pour objet la perte de nos biens, la mort, ni rien d'analogue; elle doit servir à effacer les fautes que nous avons commises. Un exemple vous le montrera. Les médicaments ont été faits en vue des maladies qu'ils peuvent guérir, et non pas en vue de celles qu'ils ne peuvent en rien soulager. Je vais développer ma pensée. Un remède est bon pour les maladies des yeux, mais c'est le seul usage auquel on puisse l'employer; ne doit-on pas dire qu'il a été fait exclusivement pour les yeux, et non pour l'estomac, ni pour les mains, ni pour aucun autre membre? Appliquons à la tristesse ce qui vient d'être dit, et nous trouverons qu'elle n'est d'aucun effet pour les divers accidents de la vie, et que le seul mal dont elle puisse nous guérir, c'est le péché.

Il est donc certain qu'elle est uniquement destinée à nous en délivrer. Parcourons les uns après les autres les maux qui nous accablent, appliquons la tristesse comme remède, et voyons quelle en est l'efficacité. Qu'on ait perdu sa fortune, en vain s'affligera-t-on ; on ne réparera point ce dommage. On a perdu un fils, en vain se désolera-t-on, le mort ne ressuscitera (6) point, et cette tristesse ne lui sera d'aucun secours. Que l'on soit flagellé, souffleté, accablé d'outrages; nulle douleur ne fera disparaître l'insulte. C'est une infirmité, c'est une dangereuse maladie qui survient; le chagrin, loin de guérir le mal, ne fait que l'aggraver. Le chagrin n'a servi de rien, vous le voyez. Mais si l'on s'attriste après avoir péché, le péché disparaît, la faute est réparée . Et le Seigneur nous le fait voir manifestement, quand il dit : A cause de son péché je l'ai plongé un instant dans la tristesse; j'ai vu son affliction, sa démarche humiliée, et j'ai corrigé ses voies. (Isai. LVII, 17, 18.)

C'est pourquoi saint Paul dit aussi : La tristesse qui est selon Dieu produit le repentir et assure le salut. (II Cor. VII, 10.) Donc, puisque évidemment la tristesse ne peut compenser ni la perte des biens, ni les outrages, ni la calomnie, ni les mauvais traitements, ni la maladie, ni la mort, ni rien d'analogue, et qu'elle n'a de force que pour détruire le péché en l'effaçant, Dieu ne l'a pas créée dans un autre dessein.

Ne nous plaignons donc plus de la perte de nos biens, ne déplorons que nos fautes, et de cette tristesse nous recueillerons les fruits les plus abondants. On vous enlève une partie de vos richesses; n'en concevez aucune douleur; ce serait une douleur inutile. Vous avez péché, attristez-vous; cette tristesse vous sera salutaire; et considérez la puissance et la sagesse de Dieu. Du péché proviennent ces deux maux, la tristesse et la mort : Du jour où vous en aurez mangé, dit le Seigneur, vous mourrez de mort. (Gen. II,17.) Et s'adressant à la femme, il lui dit: Vous enfanterez dans la douleur. (Gen. III, 16.) C'est par ces deux choses que Dieu enlève le péché, et sorties, pour ainsi parler, du sein du péché, elles lui donnent la mort. Que la tristesse et la mort fassent disparaître le péché, on le voit assez par les martyrs; on le voit encore par ces paroles que l'Apôtre adresse aux pécheurs: Il y a parmi vous beaucoup de malades et d'infirmes, et beaucoup aussi se sont endormis dans la mort. (I Cor. XI, 30.) C'est comme s'il disait : après avoir péché, vous mourez, afin que la mort vous délivre du péché. Et l'Apôtre ajoute : Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugés; et quand le Seigneur nous juge, c'est afin de nous instruire, de peur que nous ne soyons condamnés avec le monde. (Ibid. vers. 31, 32.) De même que le ver naît du bois et le ronge, de même que la teigne ronge la laine qui l'a produite ; de même aussi, là tristesse et la mort dévorent le péché qui leur a donné naissance.

Ne craignons donc point la mort, mais craignons seulement le péché, et qu'il soit l'unique objet de notre douleur. Si je vous tiens ce langage, ce n'est pas que je pressente rien de fâcheux pour vous; mais je voudrais vous voir ne plus craindre autre chose que le péché, et accomplir toujours par vos oeuvres la loi de Jésus-Christ. Quiconque ne, porte pas sa croix, ditil, et refuse de me suivre, celui-là n'est pas digne de moi. (Matth. X, 38.) Il ne s'agit certes point de porter une croix sur nos épaules, mais d'avoir sans cesse la mort devant les yeux, comme saint Paul qui mourait chaque jour, et se riait de la mort et méprisait la vie présente. ( I Cor. XV, 13.) Car vous êtes des soldats : sans cesse vous avez à combattre, et le soldat qui redoute la mort n'aura jamais de bravoure. De même le chrétien qui craint le danger n'accomplira jamais rien de grand ni d'admirable; bien plus, il sera facile à renverser; s'il est, au contraire, intrépide et magnanime, on ne pourra le prendre, on ne pourra le vaincre. Les trois enfants n'eurent point peur des flammes, et ils échappèrent à la mort; nous aussi, nous en serons préservés, si nous ne la redoutons point. Ils ne tremblèrent point à la vue des flammes, car il n'y a point de crime à devenir la proie des flammes; mais ils craignirent de pécher, car c'est un crime de tomber dans l'impiété. Empressons-nous de les imiter, eux et ceux qui leur ressemblent; cessons de craindre le péril, si nous voulons nous y soustraire.

5. Je ne suis point prophète, ni fils de prophète. Cependant, j'en suis sûr, et je le proclame bien haut, si nous changeons de conduite, si nous avons quelque souci de notre âme et que nous abandonnions le péché, il ne nous arrivera rien de triste ni de fâcheux;

et cela, parce que Dieu est la clémence même j'en atteste ces villes, ces nations, ces peuples qu'il a sauvés. Il avait menacé la ville de Ninive : Encore trois jours, dit-il, et Ninive sera détruite de fond en comble. (Jonas, III, 4.) Eh bien! dites-moi, Ninive fut-elle renversée? cette ville fut-elle anéantie? Au contraire, elle se releva, elle devint plus illustre, et tant de siècles écoulés n'ont pu détruire sa gloire. Aujourd'hui encore nous la célébrons tous, nous l'admirons tous. N'a-t-elle pas été, dès ce (7) moment, comme un port ouvert à tous les pécheurs, pour les mettre à l'abri du désespoir? Ne les invite-t-elle pas à la pénitence, et en leur montrant ce qu'elle fit pour apaiser la colère de Dieu, ne leur persuade-t-elle pas de ne jamais désespérer de leur salut, mais de mener une vie vertueuse, et de se rassurer par l'espérance de voir cesser leurs angoisses? Le chrétien le plus lâche ne se sentira-t-il pas excité par cet exemple? Dieu ne craignit point de rétracter sa parole, pour laisser subsister Ninive; ou plutôt il n'eut pas à se rétracter. Si les Ninivites avaient continué de pécher, et que la sentence fût demeurée sans effet, il y aurait lieu d'être surpris; mais les Ninivites se convertirent, ils quittèrent leurs désordres, et c'est là ce qui apaisa la colère de Dieu. Qui pourrait donc trouver à redire à cette prophétie, et en taxer les termes de mensonges? Dieu, en effet, se montra fidèle à cette loi qu'il établit dès le principe pour tous les hommes, et qu'un de ses prophètes fut chargé de leur annoncer. Voici ce que je dis aux nations et aux royaumes: Je les arracherai dans leurs racines, je les détruirai de fond en comble, je les anéantirai; s'ils se repentent de leurs fautes, je retirerai aussi les menaces que j'avais prononcées. (Jérém. XVIII, 7, 8.) C'est d'après cette loi qu'il fait grâce aux Ninivites repentants : ils reviennent de leurs désordres, il dépose lui-même son courroux.

Il connaissait la vertu de ce peuple, et c'est pourquoi il presse si vivement le prophète. Quel trouble aussi dans cette cité, quand la parole prophétique y eut retenti ! mais, loin de lui nuire, cette crainte lui fut salutaire. Oui, elle enfanta, pour ainsi dire, le salut des Ninivites. Ces menaces les arrachèrent au péril; cette sentence de mort les empêcha de mourir. Quel nouveau, quel admirable prodige! Ce sont des menaces de mort qui enfantent la vie ! La sentence une fois portée reste sans effet, bien différente en cela des sentences prononcées par les juges d'ici-bas.

Dans nos tribunaux, proclamer une sentence, c'est en assurer l'effet; la sentence divine, c'est assez de la promulguer pour lui enlever toute sa force. Si on ne l'eût promulguée, les pécheurs ne l'eussent point entendue; ne l'ayant pas entendue, ils n'eussent point fait pénitence, ils n'eussent pas éloigné d'eux le châtiment, ils n'eussent pas été si merveilleusement délivrés. Et n'est-ce pas, en effet, une délivrance merveilleuse? Le juge porte la sentence, et les coupables l'annulent par le repentir. Ils n'abandonnent point leur ville, comme nous avons fait; mais ils y restent, et cette ville, sur le point de s'écrouler,- ils savent la raffermir sur ses fondements. C'était comme un piège pour eux, et ils en font un rempart; c'était un gouffre, un précipice, et ils en font unie tour capable de les défendre. Le prophète leur annonce que leurs maisons doivent s'écrouler, et ils ne les fuient point, mais ils quittent le péché ; ils ne désertent pas leurs demeures, comme nous faisons maintenant, mais ils sortent des voies perverses qu'ils avaient suivies jusqu'alors. Est-ce que ce sont les murs, disent-ils, qui ont provoqué la colère du Seigneur? C'est nous qui avons fait le mal, préparons donc aussi le remède. Aussi crurent-ils devoir assurer leur salut", non pas en changeant de place, mais en corrigeant leurs mœurs.

6. Voilà ce que faisaient des Barbares, et nous ne rougissons point, et nous ne nous cachons point, quand, au lieu de les imiter, nous prenons la fuite, quand nous agissons comme des gens plongés dans l'ivresse, quand nous songeons à sauver nos richesses? Le Seigneur est irrité contre-nous, et nous, au lieu d'apaiser sa colère, nous emportons. nos trésors et nous cherchons à les mettre en sûreté, quand nous devrions chercher un asile où pût se réfugier notre âme; ou plutôt nous n'avons pas à chercher; une vie juste et vertueuse la met à l'abri de tout péril. Si nous nous irritons, si nous nous indignons contre un de nos serviteurs, et qu'au lieu de s'excuser il descende à, sa chambre, rassemble ses vêtements et toutes ses hardes pour s'enfuir, souffrirons-nous volontiers d'être ainsi méprisés?

Renonçons donc à ce puéril empressement, et que chacun de nous dise au Seigneur : Comment fuir le vent de ta colère, comment fuir ton visage irrité? (Ps. CXXXVIII, 7.) Imitons la sagesse des Ninivites : ils firent pénitence sans savoir cependant si Dieu leur pardonnerait, car la sentence ne disait pas : si vous vous convertissez et que vous fassiez pénitence, j'épargnerai votre ville;

mais simplement: Encore trois jours, et Ninive sera détruite. Et ils s'écriaient : Qui sait si le Seigneur n'exécutera point les menaces qu'il a prononcées contre nous? (Jon. III, 4, 9.) Ils ignorent donc ce qui arrivera, et cependant ils s'empressent de faire pénitence; ils ne connaissent pas l'étendue de la divine (8) miséricorde; ils sont incertains, et pourtant ils se convertissent.

Il n'y avait point, pour les instruire, d'autres Ninivites sauvés par la pénitence; ils n'avaient point lu les prophètes, ni entendu les patriarches; personne pour leur donner des conseils, personne pour les exhorter; et par eux-mêmes. ils ne pouvaient se persuader que la pénitence fût capable d'apaiser entièrement la colère de Dieu. Les menaces qu'ils avaient entendues ne le leur faisaient point supposer; ils doutaient, ils hésitaient, et cependant quelle admirable pénitence ! Insensés que nous sommes ! Ils ne peuvent compter sur le pardon, et leur conversion est si parfaite ! et vous qui pouvez compter sur la bonté du Seigneur, qui avez reçu tant de gages de sa sollicitude, qui avez entendu les prophètes et les apôtres, vous que les événements eux-mêmes ont dû instruire, vous ne voulez point vous mesurer avec eux et les égaler en vertu ! Oui, ces hommes firent preuve d'une grande vertu, mais Dieu manifesta encore plus de clémence, et pour s'en convaincre, il suffit de considérer l'énergie des menaces. S'il n'ajouta pas à la sentence Faites pénitence et je vous pardonnerai, c'est qu'il voulait, en évitant de s'expliquer, redoubler la crainte et hâter ainsi la conversion des Ninivites. Le prophète, il est vrai, est couvert de confusion, quand il prévoit ce qui doit arriver, quand il pressent que l'effet ne suivra point ses paroles; mais rien de semblable en Dieu, qui ne veut qu'une chose, le salut des hommes et la conversion de son serviteur.

A peine Jonas a-t-il mis le pied sur le navire, que Dieu soulève les flots de la mer, pour nous montrer que là où règne le péché, là aussi règne la tempête, et que là où règne la désobéissance, là soufflent aussi les vents orageux; ce qui ébranlait la ville de Ninive, c'étaient les péchés de ses habitants.

Si le navire était agité, c'est que le prophète avait désobéi. Les matelots précipitèrent Jonas à la mer, et le navire se raffermit. Nous aussi précipitons nos péchés dans l'abîme, et la cité de notre âme reprendra sa fermeté.

A quoi nous sert-il de fuir? Le prophète s'enfuit aussi, et loin de lui être utile, cette faite causa son malheur. Il fuyait la terre; mais il ne pouvait échapper à la colère de Dieu. Jonas fuyait la terre, et Dieu amena la tempête sur les flots de la mer. Non-seulement il ne lui fut pas avantageux de fuir, mais il fit courir les plus grands dangers à ceux qui le reçurent parmi eux;

il était tranquillement assis dans un navire; matelots et pilotes étaient à leur poste, le navire était muni d tous ses agrès, et Jonas faillit perdre la vie. On le jeta dans la mer; par ce supplice il expia sa faute, et transporté dans un navire immense, dans le ventre d'une baleine, il n'y courut aucun péril. Vous le voyez, un navire n'offre au pécheur aucune garantie de salut; mais l'homme qui a secoué son péché, la mer ne peut l'engloutir, les bêtes féroces ne peuvent le dévorer.

Les flots le reçurent donc et ne l'étouffèrent point;

une baleine le saisit, et ne le dévora point; mais l'animal et la mer le rendirent à Dieu, comme un dépôt confié à leur garde. Ainsi le prophète apprenait-il à être doux et miséricordieux, à ne point se montrer plus cruel que des matelots sans raison, que les flots irrités, que les animaux eux-mêmes.

Ce ne fut pas en effet dès le principe que les matelots le précipitèrent du vaisseau, ils y furent contraints par la nécessité; quant aux flots et à la baleine, ils furent pleins de douceur à son égard; Dieu le voulait ainsi. Jonas revint donc, prêcha, menaça, persuada, sauva, convertit : il n'eut besoin que d'une seule prédication pour tout rétablir. Il ne lui fallut pas des jours entiers, des exhortations multipliées; ce fut assez de quelques paroles pour amener tous les Ninivites à faire pénitence.

Aussi Dieu ne le conduisit pas à Ninive tout au sortir du vaisseau; mais les matelots le livrèrent aux flots de la mer, la mer à la baleine, la baleine le rendit à Dieu, Dieu le transmit aux Ninivites ; et s'il fit passer le prophète fugitif par tant de détours, c'était pour apprendre à tous qu'il est impossible d'échapper aux mains du Seigneur. Qu'importe où le pécheur transporte son péché; partout des maux sans nombre viendront fondre sur lui; et s'il n'est personne qui puisse lui nuire, la nature ;se soulèvera de toute part contre lui. Ne cherchons donc pas notre salut dans la fuite, mais bien dans le changement de vie. Dieu s'indigne-t-il de vous voir rester dans une ville, et veut-il que vous en sortiez ? Non; ce sont vos péchés qui l'irritent. Donc abandonnez le péché; et si vous voulez guérir la blessure, faites-en disparaître la cause. Les contraires se guérissent par les contraires; c'est ce que disent les médecins. Un excès de nourriture a-t-il donné la fièvre ? on a recours à la diète. Est-ce le chagrin qui rend malade?

Il faut des distractions. Les (9) maladies de l'âme se traitent de la même manière. C'est l'engourdissement qui a provoqué la colère? Apaisons-la par notre zèle, et faisons voir du changement dans nos moeurs ; le jeûne sera notre auxiliaire et notre allié, et avec le jeûne, l'affliction où nous sommes et la crainte des périls qui nous menacent. Faisons donc .violence à notre âme; jamais il n'y eut de moment plus favorable: nous lui persuaderons aisément tout ce que nous voudrons lui persuader. Quand on tremble, quand on est saisi de frayeur, privé .de toute jouissance, plongé dans la crainte, on peut aisément devenir sage et s'empresser de recevoir dans son cœur les précieux germes de la vertu.

7. Persuadons-lui d'abord de fuir les jurements, et de commencer par là sa transformation. Je vous y exhortais déjà hier et avant-hier; j'y reviens encore aujourd'hui, j'y reviendrai demain, et après-demain. Que dis-je? Je ne cesserai de vous en parler, tant que je ne verrai pas de changement en vous. Si l'on ne rougit point d'enfreindre la loi de Dieu, à plus forte raison ne devons-nous point rougir, nous qui vous la rappelons, de vous exhorter si fréquemment. Si l'on redit sans cesse les mêmes choses; c'est la faute non de celui qui parle, mais de ses auditeurs qui oublient si vite les préceptes les plus simples et les plus faciles à observer.

Quoi de plus aisé que de ne pas jurer? Il suffit d'en prendre l'habitude; ici point de fatigue corporelle, ici point de dépenses à faire. Voulez-vous savoir comment on peut triompher d'un vice, et se délivrer d'une mauvaise habitude? En voici le moyen, et il est infaillible. Etes-vous sujets à ce vice, ou bien votre serviteur, vos fils, vos femmes, ont-ils contracté l'habitude de jurer? On les avertit sans cesse et rien ne les corrige; privez-les de nourriture et qu'ils aillent se coucher sans manger. Infligez-leur, infligez-vous à vous-mêmes cette condamnation qui, loin de vous nuire, vous sera très-profitable. C'est le propre des choses spirituelles : elles sont profitables et assurent une prompte correction. Une langue que l'on châtie souvent n'a besoin d'être avertie par personne;

elle a de puissants conseillers dans les tourments de la soif et de la faim. Et fussions-nous stupides, ce supplice d'une journée entière nous avertira bien assez pour que nous puissions nous passer de tout autre avertissement. Vous avez applaudi mes paroles ; applaudissez par vos oeuvres. Autrement quel profit retireriez-vous de ce discours? Qu'un enfant aille tous les jours à l'école sans rien apprendre, si nous lui reprochons son ignorance, lui suffira-t-il de répondre : mais, je vais tous les jours à l'école? Et n'est-ce pas là surtout ce qui le condamne? Faisons-nous à nous-mêmes ce reproche, et disons-nous : Que nous revient-il d'aller si souvent à l'église, de nous approcher de cette table sainte, source de tant de grâces, si nous en sortons tels que nous y sommes allés, sans jamais réformer un seul de nos défauts? Que de choses se font non pour elles-mêmes, mais à cause de leurs heureuses conséquences ! Par exemple, on sème, non pour le plaisir de semer, mais bien pour moissonner plus tard. Si l'on ne devait pas récolter, il y aurait perte assurément; que de grains se corrompraient inutilement dans le sein de la terre ! Le marchand ne navigue pas seulement pour le plaisir de naviguer, mais en voyageant il augmente ses richesses. Autrement que de pertes, que d'inconvénients dans tous ces voyages ! Toutes ces réflexions ne peuvent-elles pas nous être appliquées? Nous aussi, nous venons à l'église non pour venir à l'église, pour y rester quelque temps, mais bien pour en retirer quelque profit spirituel. Si nous en sortons sans avoir rien obtenu, cet empressement ne servira qu'à nous condamner. Qu'il n'en soit pas ainsi; épargnons-nous un tel malheur. En quittant ce lieu, examinez, voyez comment vous pouvez observer la loi qui vous est imposée.

Que les amis s'en entretiennent ensemble, que les pères en causent avec leurs fils, les maîtres avec leurs serviteurs; et ainsi, quand vous reviendrez et que vous nous entendrez vous répéter ces conseils, les remords de votre conscience ne vous feront point rougir, mais vous vous réjouirez, vous serez heureux de voir que vous les avez mis à exécution pour la plupart. Ne nous contentons pas d'en faire ici le sujet de nos réflexions. Ce n'est pas une exhortation d'un moment qui peut déraciner le mal; il faut que l'épouse avertisse le mari, que le mari avertisse son épouse, qu'il y ait une sainte émulation, que tous observent à l'envi ce précepte; que celui qui l'observe fidèlement reprenne celui qui le viole et lui communique son ardeur; que celui qui reste en chemin et qui ne s'est pas encore réformé, jette les yeux sur celui qui le devance et s'efforce de (10) l'atteindre. Si telles sont nos pensées, si telle est notre ardeur, bientôt tout le reste sera en voie de prospérité. Ayez à coeur l'œuvre de Dieu, et Dieu prendra soin de vos intérêts. Ne me dites pas : Et si quelqu'un nous met dans la nécessité de jurer? S'il refuse de nous croire, à moins que nous ne jurions ? Dès qu'il s'agit de violer une loi, il ne faut point parler de nécessité. Une seule chose est absolument nécessaire, c'est de ne pas offenser Dieu. Eh bien ! Je l'admets encore ! retranchez les serments inutiles, ceux que sans aucune raison, sans aucune nécessité vous proférez chez vous avec vos amis et vos serviteurs ; que ceux-ci disparaissent, et pour ceux-là vous n'aurez plus besoin de mes conseils. Si l'on en vient à craindre, à éviter de jurer souvent, fût-on contraint mille fois de jurer, jamais on ne consentira à reprendre cette funeste habitude. De même que maintenant nos efforts, les inquiétudes, les menaces, la crainte, les avertissements, les conseils ont bien de la peine à nous faire perdre l'habitude de jurer; de même alors, serions-nous mille fois pressés par la nécessité, rien ne pourra nous persuader de transgresser la loi de Dieu. On ne voudrait point porter les lèvres à un breuvage empoisonné; quelque pressante nécessité qu'il y eût, on ne voudrait non plus alors se rendre coupable en proférant des jurements. Qu'il en soit ainsi ! Vous y trouverez des consolations, et un puissant encouragement pour la pratique des autres vertus. N'a-t-on rien fait encore, on s'engourdit et on ne tarde pas à succomber ; mais a-t-on conscience d'avoir accompli même un seul précepte, on a bon espoir pour les autres et on se met avec ardeur à les observer. On réussit pour un second, pour un troisième, et on ne s'arrête plus qu'on ne soit arrivé à la perfection.

N'est-il pas vrai que plus on amasse de richesses, plus on les désiré? C'est ce qui arrive surtout quand il s'agit des progrès spirituels. C'est pourquoi je vous presse si vivement de vous mettre à l'œuvre, d'établir dans vos âmes le fondement de la vertu; nous vous prions, nous vous supplions de vous rappeler nos paroles non-seulement quelques instants, mais chez vous, mais sur la place publique, mais partout où vous vous trouverez.

Que ne puis-je vivre habituellement avec vous tous ! Je n'aurais pas eu besoin de vous faire ce long discours : mais cela ne se peut. En mon absence, souvenez-vous donc de mes paroles, et quand vous êtes à table, imaginez-vous me voir entrer, croyez que je me tiens devant vous pour faire retentir à vos oreilles tout ce que je vous dis maintenant; et partout où il sera question de moi, songez avant tout à ce précepte, et récompensez-moi par là de tout l'amour que je vous porte. Vous voir corrigés de ce défaut, c'est là tout mon désir, ce sera pour moi la digne récompense de mes travaux. Si donc vous voulez accroître notre zèle, si vous tenez à ranimer votre espérance , à acquérir plus de facilité pour les autres commandements , gravez profondément cette loi dans vos âmes, et vous saurez alors quel avantage vous offre cette exhortation. Un vêtement d'or est de soi très-beau, mais si notre corps en est revêtu, il nous paraîtra encore plus beau; ainsi les commandements de Dieu sont beaux, même quand on se contente de les louer; mais leur beauté saisit encore davantage, quand on les observe. Ici vous louez un instant les paroles que nous vous adressons; mais si vous les mettez en pratique tous les jours et en tout temps, c'est vous-mêmes, c'est nous-mêmes que vous louerez.

Et encore ce qui importe, ce n'est pas de nous décerner de mutuels éloges , mais bien d'être agréables à Dieu ;

non-seulement nous lui serons agréables, mais encore nous recevrons de sa libéralité de beaux, d'ineffables présents.

Puissions-nous tous les mériter par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père, avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SIXIèME HOMéLIE.

ANALYSE. Les magistrats détournent du crime par la crainte qu'ils inspirent. — L'Eglise console ceux que les magistrats ont effrayés. — Divers motifs de consolation proposés aux habitants d'Antioche : Les angoisses passées et présentes suffiront à la clémence divine. — Dieu leur a donné des marques de sa protection : obstacles qui ont retardé les messagers. — Clémence de l'empereur à l'occasion de la fête de Pâques. — Il ne faut pas craindre la mort; il faut craindre le péché : Lazare et le mauvais riche. — Les trois enfants dans la fournaise ardente. — Exhortation à ne plus jurer.

1. Nous avons déjà consacré bien des jours à ranimer votre courage. Nous continuons à le faire; et tant que cette blessure de la tristesse ne sera point fermée, j'y appliquerai le remède de la consolation. Si en effet les médecins traitent les plaies du corps jusqu'à ce que toute douleur ait cessé, ne doit-on pas en agir de même à l'égard des maux de l'âme? La plaie de vos âmes, c'est la tristesse, et il faut y verser sans cesse l'eau bienfaisante des douces paroles. Oui, elles apaisent les mouvements de l'âme, mieux qu'une eau tiède n'adoucit les tumeurs de la chair. Les médecins ont besoin d'une éponge, nous c'est avec la langue que nous appliquons le remède: nous n'avons pas besoin de feu , comme les médecins, pour échauffer l'eau;

c'est la grâce de l'Esprit-Saint qui échauffe nos discours.

Aujourd'hui encore nous chercherons à vous consoler. Si nous ne le faisions, où trouveriez-vous du soulagement à vos maux?

Les juges épouvantent; donc les prêtres doivent consoler:

les magistrats menacent ; donc l'Eglise doit rassurer les âmes. Voyez comment on secondait envers les enfants : Le maître les effraye, les frappe, les renvoie tout en pleurs à leurs mères; les mères les prennent sur leur sein, les embrassent, essuient leurs larmes, les couvrent de baisers, calment leur chagrin, et leur font sentir tout ce qu'il y a d'utile pour eux dans cette sévérité de leurs maîtres. Les magistrats vous ont effrayés, vous ont plongés dans l'inquiétude; l'Eglise, notre mère commune, vous ouvre son sein, vous reçoit dans ses bras, vous donne chaque jour des consolations, et je le répète, cette terreur et ces consolations vous offrent de grands avantages.

La crainte qu'inspirent les magistrats ne permet point à la mollesse de nous anéantir; les consolations que nous donne l'Eglise nous empêchent de succomber sous les coups de la tristesse; et c'est ainsi que Dieu prend soin de notre salut. C'est lui, c'est lui-même qui arme les magistrats pour effrayer ceux qui vivent dans le relâchement; c'est lui qui choisit les prêtres pour consoler ceux qu'afflige la douleur. Et n'est-ce pas ce qu'enseignent l'Ecriture (12) et l'expérience? Si malgré les magistrats, malgré ces soldats toujours en armes, la fureur de quelques étrangers sans aveu a pu dans un instant allumer un tel incendie, soulever une pareille tempête, et nous faire craindre à tous un horrible naufrage, jusqu'où se serait portée leur folie, si la crainte des magistrats ne les avait retenus? N'auraient-ils pas détruit cette ville de fond en comble, et après avoir tout renversé, n'en seraient-ils pas venus à nous donner la mort-? Faites disparaître les tribunaux, et du même coup vous ferez disparaître l'ordre du milieu de la société.

Enlever le pilote au navire, c'est submerger Ire navire ; enlever le général à son armée, c'est livrer pieds et poings liés les soldats à l'ennemi. De même, si l'on supprime les magistrats dans une cité, il y aura moins de règle dans notre vie que dans celle des animaux. On s'attaquera, on se dévorera; le riche se précipitera sur le pauvre, le fort sur le faible, l'audacieux sur le pacifique. De nos jours, par la grâce du Seigneur, nous ne voyons rien de semblable Ceux qui vivent dans la piété n'ont pas besoin d'être repris par les magistrats. La loi n'a pas été faite pour le juste, dit l'Ecriture. ( I Tim. I, 9. ) Mais que d'hommes, ne songeant qu'à faire le mal, rempliraient les villes de désordres, s'ils n'étaient retenus par la crainte; et c'est ce que saint Paul avait en vue, quand il disait : Toute puissance vient de Dieu; et les pouvoirs qui existent, c'est Dieu qui les a établis. (Rom. XIII, 1.) Les magistrats sont pour les cités ce que sont les pièces de bois pour un édifice : ôtez celles-ci, et les murailles aussitôt s'écroulent d'elles-mêmes. Ainsi, que dans le monde il n'y ait plus de magistrats pour inspirer la terreur, familles, cités, nations s'affaisseront au milieu de cette licence universelle, personne n'étant là pour les contenir, les repousser, et les contraindre par la terreur à demeurer en repos.

Ne nous plaignons donc pas, mes chers auditeurs, de la crainte qu'inspirent les magistrats; mais remercions Dieu d'avoir secoué lui-même notre torpeur et réveillé notre zèle. Quel mal nous a fait; je vous le demande, ce souci, cette inquiétude? Il nous a rendus plus sérieux et plus doux, plus empressés et plus attentifs; nous ne voyons plus personne s'enivrer, nous n'entendons plus de chansons déshonnêtes; ce sont des supplications continuelles , des larmes, des prières; plus de ces rires intempestifs, de ces paroles honteuses, de ces désordres scandaleux : Notre cité maintenant ressemble à une femme de haut rang, toujours modeste et réservée. Est-ce donc là ce dont vous vous plaignez?

je vous le demande. Ah ! réjouissez-vous plutôt, et remerciez Dieu qui a fait disparaître en si peu de jours, grâce à cette terreur, une mollesse si déplorable. Je ne le nie point, dites-vous; si cette crainte n'est suivie d'aucun autre mal, oui, elle nous a été fort avantageuse; mais aujourd'hui nous tremblons que ces menaces n'aient leur effet; notre vie même est en danger. Non, ne craignez point; écoutez les consolantes paroles que vous adresse l'Apôtre : Dieu est fidèle, et il ne permettra point que vous soyez tentés au delà de vos forces; mais dans la tentation il vous viendra en aide pour que vous puissiez la soutenir. N'a-t-il pas dit lui-même : Je ne vous laisserai pas, je ne vous abandonnerai pas ? (II Cor. X, 18; Héb. XIII, 5; Deut. XXVI, 6; Jos. I, 5.)

S'il eût voulu, pour nous châtier, faire tomber sur nous les maux dont on nous a menacés , il ne nous eût point laissés si longtemps plongés dans la crainte; il n'a point voulu punir, c'est pourquoi il effraye; s'il eût voulu punir, la crainte et les menaces seraient superflues. Voilà que nous avons supporté une vie plus pénible mille fois que la mort elle-même; il y a si longtemps que nous tremblons, il y a si longtemps que les ombres mêmes nous effrayent , que nous endurons le supplice de Caïn, que de continuelles angoisses nous réveillent en sursaut ! Eussions-nous irrité Dieu lui-même, que de tels supplices auraient suffi pour l'apaiser. Oui, si le châtiment n'est pas encore proportionné à l'offense, du moins il suffit à la clémence du Seigneur.

2. Ce n'est pas le seul motif que nous ayons d'espérer, il y en a beaucoup d'autres encore. Maintes fois Dieu nous a donné des gages de sa protection bien propres à raffermir notre espérance. Et d'abord les messagers de cette triste nouvelle, qui à leur départ semblaient avoir des ailes et qui se flattaient d'arriver si vite au camp, sont à peine au milieu de leur voyage; mille obstacles sont venus entraver leur course ; ils ont laissé leurs chevaux et ont pris des chars; ce qui doit encore retarder leur arrivée. Quand Dieu eut inspiré à notre père commun le dessein de quitter Antioche et d'intercéder pour nous auprès du prince, il les atteignit au milieu de leur route. Le Seigneur (13) ne permit point qu'ils le prévinssent, et qu'en enflammant le courroux de l'empereur, ils rendissent inutiles les excuses présentées par le pontife.

N'est-il pas évident que Dieu lui-même a suscité ces obstacles? Ces hommes avaient passé toute leur vie à voyager, sans cesse ils étaient occupés à conduire des chevaux, et voilà que ces courses les accablent, les épuisent; il leur arrive tout le contraire de ce qui était arrivé au prophète Jonas. II ne voulait point partir, et Dieu le pressait; ceux-ci voudraient arriver, il s'y oppose.

O chose vraiment nouvelle et prodigieuse ! Jonas se refusait à annoncer la destruction de Ninive, et Dieu l'y contraint: eux couraient en toute hâte annoncer les ruines faites dans Antioche, et malgré eux il les arrête ! Pourquoi donc? C'est qu'ici tant de promptitude eût amené des malheurs; alors elle procurait de grands avantages. Aussi, une baleine hâta l'arrivée du prophète; ici les chevaux ont entravé les messagers. Voyez-vous la sagesse de Dieu? Le moyen qui dans leur pensée devait le mieux servir leurs desseins, se changea pour eux en obstacle. Le prophète croyait échapper en s'embarquant, et il se trouva comme enchaîné par ce navire; eux, ils espéraient, grâce à la vitesse de leurs chevaux, rejoindre promptement l'empereur; et c'est là précisément ce qui les retarde. Non, l'obstacle, ce ne sont point les chevaux, ce n'est point le navire; mais la Providence, de Dieu qui dispose toutes choses selon les vues de son ineffable sagesse. Et voyez avec quelle prudence cette divine Providence terrifie et console ! Le jour même où furent consommés ces forfaits, elle permet le départ de ces messagers, et elle nous effraye tous par la rapidité de leur course; mais ensuite, après nous avoir atterrés deux ou trois jours, au moment où nous regardions comme inutile la démarche de notre Pontife, qui devait arriver après eux, elle dissipe nos craintes et nous console, en les arrêtant à moitié chemin, comme je l'ai dit; nous apprenons bientôt les fatigues et les accidents de leur voyage, et nous commençons à respirer. Oui, nos angoisses ont en grande partie cessé, et à cette nouvelle, nous avons adoré Dieu, comme le plus tendre des pères. C'est ainsi qu'il a pris nos intérêts, retardant par une force invisible ces odieux messagers, et leur criant pour ainsi dire : Pourquoi vous hâter de la sorte? Pourquoi tant de précipitation pour amener la ruine d'une telle cité? Est-ce une bonne nouvelle que vous portez à l'empereur? Arrêtez-vous, jusqu'à ce que mon serviteur ait pu vous prévenir, comme un excellent médecin, et vous devancer dans sa course. Si au moment où le crime venait de faire la blessure, la Providence s'est montrée si favorable, notre sécurité n'augmentera-t-elle pas, maintenant que nous sommes convertis, que nous avons fait pénitence, que nous avons tremblé si longtemps?

Il y avait lieu de presser Jonas pour qu'il exhortât les Ninivites à se repentir de leurs fautes. Mais vous nous avez déjà donné des signes de pénitence et de conversion : désormais il faut répandre la consolation dans vos coeurs, il n'est plus besoin de vous effrayer par de nouvelles menaces. Et c'est pourquoi Dieu a inspiré à notre commun père le dessein de se rendre auprès de l'empereur , malgré taxa d'obstacles qui s'opposaient à son départ; s'il n'eût voulu nous sauver , il ne lui eût point envoyé cette pensée; le pontife l'aurait-il eue de lui-même que Dieu l'eût empêché de la réaliser.

3. Un troisième motif d'espérer, c'est la solennité présente, que les infidèles eux-mêmes vénèrent, que notre pieux empereur a vénérée et honorée plus que tous ses prédécesseurs. N'a-t-il pas, en l'honneur de cette fête, envoyé naguère une lettre qui mettait en liberté presque tous les détenus? Le pontife lira cette lettre à l'empereur, il lui rappellera ses lois et lui dira : « Ecoute tes propres exhortations; souviens-toi de tes propres exemples; » c'est en toi-même que tu trouves un modèle de clémence.

Tu n'as pas voulu faire mourir des coupables, et tu oserais mettre à mort des innocents? Par respect pour la solennité, tu rends la liberté à des condamnés , et malgré la solennité, tu vas condamner des hommes qui ne sont coupables d'aucun crime? Non, prince; il n'en sera pas ainsi. Dans cette lettre adressée à toutes les villes tu disais : « Que ne puis-je aussi ressusciter les morts ! » Ah ! c'est maintenant que cette clémence nous est nécessaire, que ces paroles peuvent s'accomplir. Il y a moins de gloire pour les rois à vaincre leurs ennemis, qu'à triompher de leur colère et de leur indignation. Une victoire sur l'ennemi, c'est l'oeuvre des armes et des soldats , mais quand on triomphe de soi-même, on en a tout le mérite; c'est une sagesse dont personne ne diminue l'honneur en le partageant. Tu as (14) vaincu les barbares, sache dompter une colère royale. Montre à tous les infidèles que la crainte de Jésus-Christ peut mettre un frein à la puissance même la plus auguste.

Rends gloire à Dieu, ton Seigneur, pardonne à tes frères, afin qu'un jour il t'environne d'une gloire plus brillante, et qu'en souvenir de ta clémence, il abaisse sur toi au jour du jugement des regards pleins de douceur.

Voilà ce que dira notre pontife, et il salira trouver d'autres moyens encore pour vous arracher à la colère de l'empereur.

Le jeûne que nous célébrons ne sera pas seulement pour nous un puissant auxiliaire auprès du prince; il nous aidera aussi à supporter nos maux avec une généreuse fermeté.

Que de consolation en effet ne nous procure-t-il point ? Chaque jour nous nous rassemblons, nous entendons lire les saintes Ecritures, nous nous entretenons, nous nous lamentons ensemble , nous recevons des bénédictions , et quand nous retournons chez nous, nos douleurs sont presque apaisées. Ne nous laissons donc pas abattre, ne demeurons pas en proie à de telles angoisses, mais concevons de bonnes espérances, et appliquons nous tout entiers aux discours qui nous sont adressés. Aujourd'hui encore je vous entretiendrai du mépris de la mort. Je vous disais hier : nous craignons la mort, non qu'elle soit à redouter, mais parce que nous ne sentons pas en nous la flamme des célestes désirs, ni la crainte des feux éternels ; et parce qu'ensuite notre conscience n'est pas en repos. Voulez-vous que je vous dise une quatrième cause de ces funestes inquiétudes, une cause qui n'est pas moins réelle que les précédentes? C'est que nous ne menons pas une vie assez austère pour des chrétiens; nous vivons dans le relâchement et la mollesse; et c'est pourquoi les biens de ce monde ont pour nous tant de charmes.

Ah ! si notre vie se passait à jeûner, à veiller, si nous en bannissions le luxe, si nous réprimions nos passions toujours si dangereuses, si nous rejetions les voluptés pour nous livrer aux fatigues de la vertu, si, comme saint Paul, nous châtiions notre corps pour le réduire en servitude (I Cor. IX, 27 ), si nous nous empressions moins de provoquer les désirs de notre chair, en un mot, si nous entrions dans la voie étroite et escarpée, nous aurions hâte de nous voir délivrés de tant de fatigues. Y a-t-il de l'exagération dans nos paroles? Allez au sommet des montagnes, considérez-y ces moines revêtus de sacs, chargés de chaînes, jeûnant, plongés dans les ténèbres, et vous les verrez tous soupirer après la mort, après ce bienheureux repos, comme ils l'appellent. Dans les jeux du ceste, le combattant a hâte de sortir du stade pour ne plus recevoir de blessures; l'athlète souhaite le moment ou les spectateurs se lèveront afin de pouvoir se reposer ; de même l'homme vertueux désire la fin de cette vie pénible et austère pour n'avoir plus à supporter de si pénibles travaux, et afin de posséder en pleine sécurité la couronne objet de ses voeux; car désormais il sera dans un port tranquille, il n'aura plus à craindre le naufrage. Dieu a voulu que notre vie fût naturellement laborieuse et pénible, pour que les afflictions dont elle est remplie nous fassent soupirer après les biens futurs. Voyez en effet malgré les ennuis, les dangers, les terreurs, les soucis qui nous pressent de toute part, la vie présente nous offre encore des charmes. Comment pourrions-nous donc désirer les biens à venir, s'il n'y avait ici-bas ni tristesse ni chagrins ?

4. Ecoutez comment Dieu traite le peuple juif. Il veut produire chez les Hébreux le désir de retourner dans leur pays et leur inspirer de la haine pour l'Egypte. (Exod. I, 14.) Il permet qu'on les emploie à faire des briques, qu'on les assujettisse à ce travail avec tant de rigueur, qu'épuisés de fatigues, accablés par l'infortune ils conjurent à grands cris le Seigneur de les ramener dans leur patrie. Ils sortent en effet de l'Egypte, et malgré les malheurs passés, ils se souviennent encore de ce pays et de leur ancienne servitude. (Exod. XVI, 3.) Ils désirent ardemment reprendre ce joug tyrannique. Sans ces cruels traitements, auraient-ils jamais consenti à quitter la terre étrangère? C'est donc pour nous empêcher d'être comme cloués à la terre, de rechercher avec trop d'avidité les biens de ce monde, de nous amollir en oubliant les biens futurs, que Pieu a rempli notre existence de maux si nombreux. Ne nous attachons donc pas outre mesure à la vie présente.

Que nous en revient-il? Quel profit retirons-nous de cet excessif attachement? Voulez-vous savoir en quoi la vie présente est un bien ? C'est qu'elle est le fondement de la vie future, une occasion de mériter par de généreux efforts les couronnes qui nous sont réservées.

Mieux vaut mourir que (15) de vivre sans plaire à Dieu. Qu'avons-nous à attendre? Que nous reste-t-il à désirer? Ne voyons-nous pas reparaître tous les jours le même soleil et la même lune? Ne voyons-nous pas le même hiver et le même été;

les mêmes affaires se reproduire? Ce qui a été sera encore; ce qui s'est fait se fera encore. (Ecclés. I, 9.) Donc ne regardons point comme heureux ceux qui vivent, et ne pleurons point ceux qui meurent. Mais déplorons le sort de ceux qui ont péché, qu'ils soient vivants ou morts; pour les justes, en quelque lieu qu'ils se trouvent, proclamons-les bienheureux.

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Vous ne redoutez qu'une chose, vous ne pleurez qu'une chose, la mort. et saint Paul qui mourait chaque jour, non-seulement ne versait point de larmes pour cela, mais s'en réjouissait et en tressaillait d'allégresse. Puissé-je, dites-vous, courir aussi quelques dangers pour Dieu ! ah ! je ne tremblerais pas. Ne tombez donc pas aujourd'hui dans l'abattement; il n'est pas nécessaire de souffrir à cause de Dieu, pour mériter des éloges; souffrez injustement, supportez avec générosité, rendez grâces à Dieu qui permet votre affliction , et vous n'aurez pas moins de mérite qu'à souffrir tout cela pour Dieu. Quand le bienheureux Job vit fondre sur lui tant de cruelles calamités, n'était-ce pas le démon qui vainement et sans sujet lui tendait des piéges ? Mais il souffrit avec courage, rendit grâces à Dieu qui permettait l'épreuve, et il ceignit sur son front la couronne du vainqueur. Ne vous attristez donc point de mourir: la mort, c'est la loi de la nature; gémissez d'avoir offensé Dieu: car c'est la faute. de la volonté;

si vous pleurez sur ceux qui meurent, pleurez donc aussi sur ceux qui viennent au monde: l'un n'est pas moins naturel que l'autre. Si donc on vous menace de mort, dites : J'ai appris du Christ à ne pas craindre ceux qui tuent le corps sans pouvoir donner la mort à l'âme. (Matth.

X, 28.) Si on vous menace de vendre vos biens, répondez : Je suis sorti nu du sein de ma mère, nu je m'en retournerai; nous n'avons rien apporté dans ce monde; n'est-il pas manifeste que nous ne pouvons rien remporter? (Job, I, 21; I Tim. VI, 7.) Et si vous ne m'enlevez mes biens, la mort viendra me les ravir; et si vous ne me coupez la gorge, la loi de la nature mettra fin à mes jours.

Ne craignons donc rien de ce que nous amène la nature, mais redoutons ce qu'engendre une volonté perverse; car c'est là ce qui donne naissance au châtiment. Si quelque malheur imprévu nous survient, songeons que notre tristesse ne le réparera point, et nous cesserons de nous affliger ; rappelons-nous aussi que souffrir injustement dans la vie présente, c'est expier nos fautes. N'est-ce pas un grand bonheur de pouvoir expier ses fautes ici-bas, au lieu d'avoir à les expier après la mort? Ce riche de l'évangile n'éprouva jamais rien de fâcheux sur la terre, et c'est pourquoi il endura de si grands tourments après qu'il l'eût quittée. S'il fut alors privé de toute consolation, c'est qu'il avait joui pendant sa vie. écoutez ce que lui dit Abraham : Mon fils, tu as reçu tes biens ; c'est pourquoi tu es maintenant tourmenté. (Luc, XVI, 25.) Lazare au contraire reçut de grands biens après sa mort, parce qu'auparavant il avait souffert avec patience des peines sans nombre : c'est ce . que dit encore le saint Patriarche. Après avoir dit au riche : Mon fils, tu as reçu tes biens; il ajoute : Lazare a souffert, et c'est pourquoi il est maintenant consolé. L'homme vertueux et affligé obtient de Dieu une double récompense; l'homme qui passe sa vie dans le vice et dans la joie subit un double châtiment. Je ne veux pas accuser ceux qui s'enfuient : ne jetez point dans le trouble une âme humiliée (Eccl. IV, 3), dit l'écriture; je ne veux point non plus leur adresser de reproches; le malade en effet a besoin de soulagement; mais je veux les corriger, et c'est pourquoi je leur dis : Ne cherchons point notre salut dans la fuite ; mais fuyons le péché, abandonnons ces voies perverses; si nous le faisons, fussions-nous cernés par d'innombrables soldats, personne ne nous peut nuire; si nous ne fuyons pas le péché, en vain gagnerons-nous le sommet des montagnes, nous y trouverons d'innombrables ennemis. Rappelez-vous donc une fois encore ces trois enfants plongés dans la fournaise, sans éprouver aucun dommage; rappelez-vous ceux qui les y jetèrent, et qui, loin des flammes, furent tous dévorés sans aucune exception. Quoi de plus merveilleux? La flamme délivra ceux qu'elle enveloppait; elle consuma ceux qu'elle n'avait pas reçus. Sachez-le donc maintenant, le salut ou le châtiment dépendent non de la place que l'on occupe, mais de la vie que l'on mène. Ceux qui étaient dedans échappèrent, ceux (16) qui étaient dehors furent brûlés. De part et d'autre c'étaient des corps de même nature; mais les sentiments ne se ressemblaient guère; aussi le sort des uns et des autres fut bien différent. La paille, même hors des flammes, est vite allumée; l'or, au contraire, au milieu du feu, jette un plus vif éclat.

5. Où sont-ils donc maintenant ceux qui disent : l'empereur peut nous enlever tous nos biens, pourvu que nos corps demeurent libres? Qu'ils sachent enfin en quoi consiste la liberté du corps : elle consiste non pas à être exempt de supplices, mais à vivre vertueux.

Oui, les corps de ces enfants étaient libres, même au sein de la fournaise : car depuis longtemps ils avaient secoué l'esclavage du péché. Telle est, en effet, la seule vraie liberté.

Qu'importe qu'on échappe au supplice, qu'on ne souffre rien de fâcheux? Quand vous entendez parler de cette fournaise, songez aux fleuves de feu qui attendent les pécheurs au terrible jour du jugement. Le feu de la fournaise dévora les uns, épargna les autres; ainsi en sera-t-il de ces fleuves. Si vous n'avez que du bois, de l'herbe ou de la paille, vous entretiendrez ce feu terrible; mais si vous avez de l'or et de l'argent, vous deviendrez plus brillants encore. Entassons ces précieux métaux, supportons courageusement les maux actuels.

Car, si nous savons être sages, cette affliction d'un moment nous préservera des supplices éternels; si nous sommes vigilants, elle nous rendra meilleurs, et avec nous ceux mêmes qui nous tourmentent. Telle est, en effet, l'excellence de cette précieuse sagesse. N'est-ce pas ce qui eut lieu pour le roi de Babylone? Quand il vit les jeunes Hébreux sains et saufs, voyez quel changement s'opéra dans son coeur ! Serviteurs du Dieu très-haut, dit-il, sortez et venez! Et ne disais-tu pas tout à l'heure : Quel Dieu pourrait vous tirer de mes mains? (Dan. III, 15, 93.)Que s'est-il donc passé? D'où vient ce changement? Tu as vu les flammes dévorer ceux qui étaient loin de la fournaise, et tu appelles ceux qui y sont plongés? D'où te vient cette pensée? Voyez-vous quel changement dans ce roi? Avant d'avoir triomphé d'eux, il blasphémait; maintenant qu'il les a livrés aux flammes, il devient sage. Dieu a laissé le tyran faire tout ce qu'il voulait, pour montrer qu'on ne peut nuire à ceux qu'il protége. Et ce qu'il fit à l'égard de Job, il le fait encore ici. Alors en effet il permit au démon de déployer toute sa puissance. Il lui laissa lancer tous ses traits, dresser toutes ses machines, et ensuite il fit sortir l'athlète de la carrière, pour que la victoire fût éclatante et indubitable. N'est-ce pas ce que nous remarquons encore ici? Nabuchodonosor voulut détruire la ville qu'habitaient ces enfants, et Dieu ne l'en empêcha point; il voulut les emmener en captivité, et Dieu ne s'y opposa point; il voulut les enchaîner, et Dieu le lui permit; il voulut les jeter dans une fournaise, activer la violence des flammes, et Dieu le permit encore; quand le tyran eut achevé, quand il eut épuisé toute sa fureur, Dieu alors montra au grand jour sa toute-puissance et le courage de ces trois enfants. Vous le voyez donc : si Dieu permet que l'affliction aille jusqu'au bout, c'est pour mieux faire voir la sagesse des victimes et son adorable Providence. Oui, l'ennemi les reconnaît alors, cette sagesse et cette Providence, et il les proclame dans ces paroles: Serviteurs du Dieu Très-Haut, sortez et venez! Considérez maintenant la grandeur d'âme de ces enfants : ils ne s'élancent point de la fournaise avant cet appel, pour qu'on ne suppose pas en eux la crainte des flammes. Une fois appelés, ils ne restent point dans la fournaise, pour ne pas être suspects d'ambition et d'opiniâtreté. Tu sais maintenant, disent-ils, de qui nous sommes les serviteurs, tu as reconnu notre Maître; nous pouvons sortir pour publier en présence de tous la puissance de notre Dieu. Bien plus, ils ne sont pas seuls à la proclamer; l'ennemi lui-même publie et de vive voix et par lettres la constance des athlètes, et la force du Juge suprême. Quand les hérauts proclament au milieu de l'assemblée les athlètes vainqueurs, ils nomment aussi leurs villes : celui-ci est de telle ville, disent-ils. Le roi, au lieu de nommer leur ville, fait connaître leur Dieu : Sidrac, Misach, Abdénago, serviteurs du Dieu Très-Haut, s'écrie-t-il, sortez et venez ici. Que s'est-il donc passé, que tu les nommes serviteurs de Dieu? N'étaient-ils point tes serviteurs? Mais, dit-il, ils ont détruit mon autorité, ils ont foulé aux pieds mon orgueil, ils ont montré par leurs oeuvres quel était leur véritable Maître. S'ils eussent été esclaves des hommes, le feu ne les eût point redoutés, la flamme ne se fût point retirée devant eux : la créature ne saurait craindre ou honorer les esclaves des hommes. C'est pourquoi il dit encore : Béni soit le Dieu de Sidrac, de Misach et (17) d'Abdénago ! Admirez comment il célèbre d'abord l'arbitre de la lutte : Béni soit Dieu qui a envoyé son ange et sauvé ses serviteurs ! Tu viens de louer la puissance de Dieu; célèbre maintenant le courage des athlètes : car ils ont eu confiance en lui, ils ont fait mentir la parole du roi, ils ont livré leurs corps plutôt que de servir des dieux étrangers. Quelle force peut se mesurer avec la vertu? Quand ils répondent : Nous ne servirons point tes dieux, le roi devient plus ardent que la fournaise elle-même ; mais quand leurs oeuvres viennent confirmer leur résolution, loin de s'indigner, il les admire, il les loue de ne lui avoir pas obéi. Telle est la beauté de la vertu qu'elle se fait louer et admirer même de ses ennemis. Ils combattirent, ils triomphèrent, et le roi vaincu se réjouit que la vue des flammes ne les eût point effrayés et qu'ils eussent été soutenus par leur espoir en Dieu. Le Maître de l'univers entier, il l'appelle Dieu de ces trois enfants, non qu'il veuille donner des bornes à son empire, mais parce qu'à ses yeux ces trois enfants valent tout l'univers. Laissant de côté tant de tyrans, de rois et de princes qui lui avaient obéi, il se prend d'admiration pour trois esclaves, pour trois captifs qui avaient méprisé sa tyrannie.

Ce n'était point l'ambition qui les faisait agir, mais la sagesse; ce n'était point l'arrogance,. mais la piété. Ils n'étaient pas enflés d'orgueil, ils étaient enflammés de zèle. Oh ! que C'est un grand bien que d'espérer en Dieu ! Le roi barbare lui-même le comprit, et voulant montrer que c'était là le principe de leur délivrance, il s'écria :

« C'est qu'ils ont eu confiance en lui ! »

6. Si je vous dis ces choses, si je recueille toutes ces histoires où il se rencontre des épreuves, des afflictions, des rois irrités, des embûches dressées, c'est pour que nous n'ayons désormais d'autre crainte que celle d'offenser Dieu. 11 y avait là une fournaise embrasée; les jeunes Israélites la méprisèrent, et craignirent le péché. Ils savaient bien qu'il n'y a rien de terrible à être brûlé, mais qu'une action impie amène à sa suite les plus affreux supplices. Oui, c'est un très-grand supplice que de pécher, quand même on ne serait point puni; comme aussi il y a beaucoup de gloire et de tranquillité dans la pratique de la vertu, dût-on même en être puni.

Car le péché nous éloigne de Dieu, comme Dieu le dit lui-même : Est-ce que vos péchés ne mettent pas une barrière entre vous et moi? (Isai. LIX, 2.) Le châtiment au contraire nous réconcilie avec le Seigneur. Accordez-nous la paix, est-il dit, car vous nous avez châtiés. (Isai. XXVI, 12.)

Si vous êtes blessés, que devez-vous craindre? est-ce le tranchant du fer ou la gangrène qui rongera vos membres? Le péché, c'est la gangrène; le châtiment, c'est le fer appliqué par le médecin. Celui dont la plaie est gangrenée, souffre, quand même il n'y a point d'opération; et si l'opération n'a pas lieu, ses souffrances redoublent. Il en est de même pour le pécheur. Il est très-malheureux, quand même on ne le punit point; et il n'est jamais plus malheureux que lorsqu'il n'est ni puni ni frappé de quelque affliction. Voyez l'hypocondriaque et l'hydropique : s'ils ont une table abondamment servie, des boissons rafraîchissantes, des mets délicats et pleins de saveur, ils sont les plus malheureux des hommes; ces délices aggravent leur maladie. Mais s'ils se conforment aux prescriptions de la médecine et qu'ils veuillent souffrir la soif et la faim, il y a pour eux quelque espoir de guérison. De même, ceux qui vivent dans le mal peuvent concevoir de l'espérance, s'ils sont châtiés; mais plongés dans le péché, s'ils se plongent en même temps dans la licence et les plaisirs, ils sont bien plus à plaindre que les hydropiques faisant bonne chère, d'autant plus que l'âme est meilleure que le corps. Si donc vous voyez des pécheurs souffrir continuellement la faim, et endurer toute sorte de maux, d'autres au contraire s'enivrer, faire bonne chère, vivre dans les plaisirs, dites-vous à vous-mêmes : ceux qui souffrent ont plus de bonheur que les autres; ces tribulations éteignent la flamme des coupables jouissances; et auprès du souverain Juge, devant ce redoutable tribunal, ce sera pour eux une consolation bien grande d'avoir expié leurs fautes par les souffrances de cette vie. Mais j'en ai dit assez pour vous consoler. Il est temps désormais de vous exhorter à fuir les jurements;

et de faire voir à ceux qui ont l'habitude de jurer le peu de valeur, la vanité de leurs excuses. Quand nous leur reprochons de jurer, ils nous objectent qu'ils ne sont pas les seuls à avoir cette habitude ; ils nous disent: mais celui-ci et celui-là jurent comme nous. Disons-leur donc à notre tour : mais untel ne jure pas; et c'est à ceux qui font le bien que Dieu vous comparera dans son (18) jugement. Les péchés de l'un ne peuvent justifier ceux de l'autre;

mais la vie de l'homme juste est la condamnation du pécheur. Combien n'y en eut-il pas qui ne donnèrent à Jésus-Christ ni à manger ni à boire? (Matth. XXV, 35.)

Que leur revint-il d'avoir agi les uns comme les autres? Les cinq vierges de l'Evangile trouvèrent-elles grâce, parce qu'elles étaient cinq? Non, toutes furent punies : les bonnes oeuvres des autres ne firent que les condamner. Loin de nous cette vaine excuse ! et au lieu de prendre garde à ceux qui succombent, jetons les yeux sur ceux qui font le bien, et cherchons à retirer du jeûne que nous célébrons des fruits vraiment durables. Quand nous avons acheté quelque vêtement, ou un esclave, ou un vase de prix, nous nous rappelons l'époque, et nous nous disons: c'est lors de telle solennité que j'ai acheté cet esclave; c'est à telle époque que je me suis procuré ce vêtement. De même si nous accomplissons ce précepte, nous dirons c'est dans ce carême que j'ai cessé de jurer;

jusque-là j'avais juré; il m'a suffi de quelques conseils pour me corriger de cette habitude. —Mais, m'objecterez-vous, c'est chose difficile que de perdre une habitude. — Je le sais, et c'est pourquoi je désire si vivement vous faire prendre une autre habitude qui soit sainte et avantageuse.

Vous me dites: il m'est difficile de renoncer à une habitude.

Travaillez donc à vous en corriger; et une fois que vous aurez contracté l'habitude contraire de ne pas jurer, vous n'aurez plus besoin d'aucun effort. Est-il plus difficile de ne pas jurer que de se priver de nourriture toute une journée? que de se contenter d'un peu d'eau et de maigres aliments? Il est plus difficile de pratiquer ces austérités.

Et cependant vous en prenez si aisément l'habitude, que, le jeûne arrivant, on aurait beau vous exhorter, vous contraindre, vous forcer de boire un peu de vin, d'user d'un aliment que la loi du jeûne interdit, vous aimeriez mieux tout souffrir plutôt que de le faire; et cela quand d'ailleurs il ne nous répugne pas trop d'avoir une table bien servie. Mais c'est une habitude que la conscience nous a fait contracter, et nous supportons généreusement cette privation. Il en sera de même pour les jurements. Et si aujourd'hui rien ne peut vous empêcher de satisfaire votre habitude, plus tard, l'habitude contraire une fois contractée, les plus pressantes sollicitations ne vous la feraient pas abandonner.

7. Rentrés chez vous, entretenez-vous de ces choses avec ceux de votre maison. En sortant d'un jardin on cueille une rose, une violette, ou une autre fleur, que l'on fait tourner dans ses doigts; ou bien en sortant d'un verger on emporte chez soi une branche d'arbre chargée de fruits; au sortir d'un somptueux festin, on emporte quelques restes à ses parents. Eh bien! en vous retirant d'ici emportez vous-mêmes ces conseils à vos épouses, à vos enfants, à toute votre famille. Cette instruction est bien plus avantageuse qu'un jardin, qu'un verger, qu'une table somptueuse: ce sont des roses qui ne se flétrissent jamais, des fruits qui ne perdent point leur saveur, des mets qui ne se corrompent point. Là on goûte un plaisir d'un moment; ces conseils ne cessent jamais d'être utiles; on en profite, non-seulement quand on les a mis en pratique, mais encore au moment même où on les observe.

Qu'arrivera-t-il, en effet, quand, laissant de côté les affaires publiques et vos propres affaires, vous vous entretiendrez sans cesse des lois divines, et à table, et sur les places, et dans les autres réunions? Vous ne prononcerez plus de paroles dangereuses ou blessantes, on ne vous induira pas à pécher malgré vous; votre âme se verra délivrée de la tristesse qui l'accable ; de ces préoccupations qui l’assiégent et qui font que vous vous demandez les uns aux autres : « L'empereur a-t-il appris ce qui s'est passé ? est-il irrité contre nous ? quelle sentence a-t-il prononcée ? personne n'a-t-il intercédé en notre faveur? Voudra-t-il ruiner une ville si grande et si populeuse ? » Remettons entre les mains de Dieu le soin de toutes ces choses, et ne nous inquiétons que d'observer ses préceptes. Ainsi ferons-nous disparaître les maux qui nous menacent. Qu'il y ait seulement dix justes parmi nous, il y en aura bientôt vingt, bientôt cinquante, bientôt cent, bientôt mille, bientôt on comptera autant de justes qu'il y a d'habitants dans Antioche. Dix lampes allumées suffisent pour éclairer toute une maison ; il en est ainsi pour la pratique de la justice. Que dix hommes fassent le bien, et ce sera comme un bûcher qui éclairera la ville entière et nous rendra la sécurité. Quelques âmes embrasées du zèle de la vertu communiquent plus rapidement leur ardeur à toute une ville (19) que le feu matériel ne communique sa flamme au bois qui l'entoure. Donnez-moi donc lieu de me glorifier de vous, et dans la vie présente, et au jour où doivent comparaître ceux qui ont reçu des talents en dépôt. La gloire dont vous serez revêtus sera la digne récompense de mes travaux, et tout mon désir est de vous voir vivre dans la piété.

Suivez donc le conseil que je vous donnais hier, que je vous donnerai aujourd'hui, que je ne cesserai de vous donner. Ceux qui jurent, infligez-leur une punition, qui, loin d'être préjudiciable, sera très-salutaire.

Préparez-vous à me fournir la preuve d'un changement de conduite. Cette assemblée congédiée, je tâcherai de m'entretenir longuement avec chacun de vous: et dans ce long entretien, je découvrirai ceux qui se sont corrigés. Celui que je surprendrai à jurer, je le dénoncerai à tous ceux qui ont perdu cette mauvaise habitude, et alors nous lui reprocherons son jurement, nous le blâmerons, nous lui ferons sentir sa faute pour le tirer promptement de ce funeste état. Ne vaut-il pas mieux en effet recevoir des reproches ici-bas et se corriger, plutôt que de se voir couvert de confusion et puni en présence de l'univers entier, en ce jour terrible où toutes nos fautes seront révélées? Non, il n'en sera pas ainsi : de cette belle assemblée personne n'éprouvera un tel sort : aidés par les prières des saints, nous quitterons cette vie pleins de confiance, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par quiet avec qui gloire soit au Père, avec le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SEPTIèME HOMéLIE.

ANALYSE. Le péché seul devrait nous attrister. — Sur ces paroles : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. — Adam, où es-tu ? — Elles renferment d'abondantes consolations. — Il faut renoncer à l'habitude de jurer.

1. Hier, je vous entretins longuement de divers sujets. S'il vous est impossible de retenir tant de choses, je voudrais au moins que votre mémoire conservât cette vérité, que c'est en vue de nos péchés seulement que Dieu met dans nos âmes une disposition à la tristesse: il nous l'a fait comprendre par notre propre expérience. Car la perte de nos biens, la maladie, la crainte de la mort et tous les maux auxquels nous sommes exposés, nous jettent-ils dans l'affliction et le découragement? la tristesse, bien loin d'apporter quelque soulagement à nos peines, les augmente encore. Mais la douleur, la tristesse que nous font éprouver nos fautes, en diminuent la gravité; et tel péché, qui tout à l'heure était énorme, devient léger, souvent même disparaît entièrement. Ayez donc constamment cette pensée présente à l'esprit, afin que le péché seul soit pour vous une cause de tristesse. Joignez-y cette autre vérité, .que c'est le péché qui introduisit dans le monde la tristesse et la mort: mais il est détruit à son tour par l'un et l'autre de ces maux, comme nous l'avons fait voir précédemment avec plus de clarté. Ne craignons donc rien tant que le péché et la prévarication. Ne redoutons point les peines et nous les éviterons. Les trois jeunes hommes ne tremblèrent pas devant la fournaise et ils échappèrent à ses flammes : ainsi doivent se conduire les serviteurs de Dieu. Si ceux, en effet, qui ont grandi sous l'ancienne alliance, quand la mort n'avait pas encore été vaincue, quand les portes d'airain, quand les verrous de fer n'avaient point été brisés, si ceux-là, dis-je, se sont précipités avec tant d'audace vers le trépas, quelle excuse ferons-nous valoir, quel pardon pourrons-nous implorer, nous qui jouissons de tant de grâces et qui sommes si loin d'égaler ces jeunes gens en vertu, lorsque cependant la mort n'est désormais qu'un nom vide de sens? La mort, ce n'est plus qu'un sommeil, un départ, une absence, un repos, un port calme et tranquille, l'affranchissement du trouble; la fin des soucis de la vie. Mais n'en disons pas davantage sur ce sujet. Voici le cinquième jour que nous employons à vous consoler, nous finirions par être importun. Nous en avons dit assez pour ceux qui ont voulu entendre. Quant aux pusillanimes, quoi que nous puissions ajouter encore, ils n'en (21) deviendraient pas plus courageux. Il est donc temps que nous commencions à vous expliquer les Ecritures. Sans doute, si nous eussions gardé le silence sur cette calamité, on eût pu nous accuser de cruauté et de barbarie. Mais si nous en faisions l'objet de tous nos discours, on blâmerait avec raison notre peu de courage. Il nous faut donc, après avoir appelé sur vous la protection de Dieu qui peut parler à vos âmes et en bannir entièrement la tristesse, reprendre nos instructions ordinaires. Et, d'ailleurs, n'y a-t-il pas dans toute explication des Ecritures de quoi vous raffermir et vous consoler? Ainsi, au moment même ou nous semblons vous priver de consolations, l'exposition des saints Livres doit vous en fournir de nouvelles. Que chaque texte de l’Ecriture puisse offrir des consolations, je vous le montrerai d'une manière évidente. Je ne veux point parcourir les traits historiques des Livres saints, et y chercher des paroles propres à relever le courage. Pour vous donner une preuve bien claire de ce que j'ai annoncé, je m'attacherai au livre qu'on a lu aujourd'hui, et, si vous le voulez, au commencement, au début même de ce livre.

Il ne semble pas qu'il y ait trace de consolations dans ce début, on le dirait tout à fait étranger à ce dessein. Et pourtant il va prouver ce que j'avançais. Quel est-il donc? Le voici: Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre n'était qu'une masse informe; et les ténèbres oeuvraient la face de l'abîme. (Gen. I, 1, 2.) Qui de vous trouve dans ces paroles une consolation pour sa tristesse? N'est-ce pas simplement un récit historique, où nous apprenons la création de l'univers?

2. Voulez-vous que je vous montre tout ce qu'il y a de consolant dans ce texte? Prêtez-moi donc une oreille attentive. En apprenant que le ciel, la terre, la mer, l'air, les eaux, ces astres si nombreux, ces deux grands luminaires, ces plantes, ces quadrupèdes, ces poissons, ces oiseaux, en un mot tout ce qui frappe nos regards a été créé par Dieu à cause de vous, pour votre salut, pour votre gloire, ne vous sentez-vous pas aussitôt grandement consolés? Ne comprenez-vous pas toute l'étendue de l'amour de Dieu, quand vous vous prenez à penser qu'un monde si grand, si beau, si admirable, est sorti du néant à sa voix, pour vous, chétives créatures? Si vous entendez ces paroles : au commencement Dieu fit le ciel et la terre, ne les laissez point passer sans les avoir méditées. Parcourez en esprit l'immense étendue de la terre: considérez la richesse, l'abondance des aliments qu'elle nous fournit, les innombrables jouissances qu'elle nous prépare. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que tout cela ne nous a été donné ni comme prix de nos travaux, ni comme récompense de nos mérites. Dieu nous crée, et en même temps nous investit de cette royauté.

Faisons, dit-il, l'homme à notre image et à notre ressemblance. (Gen. I, 26.) Qu'est-ce à dire à notre image et à notre ressemblance ? Dieu veut dire à l'image de sa domination. Comme au ciel il n'est personne qui, soit supérieur à Dieu, il n'y aura de même sur la terre aucun être qui soit au-dessus de l'homme. Le Seigneur nous a donc fait, et à nous seulement, l'honneur de nous créer à son image. Cet empire, nous l'avons reçu non pas comme prix de nos oeuvres, mais par un pur effet de sa bonté. De plus, Dieu a voulu que ce fût un privilège de notre nature. C'est la nature ou l'élection qui donnent le pouvoir. La nature a donné au lion l'empire sur les quadrupèdes, à l'aigle l'empire sur les oiseaux; l'empereur tient son pouvoir de l'élection. Ce n'est point en effet par nature qu'il commande à ses semblables; et de là vient que souvent l'empire lui est enlevé. Car c'est le sort des choses qui ne sont pas dans notre nature de changer et de déchoir. Il n'en est pas ainsi du lion. C'est par nature qu'il règne sur les quadrupèdes, comme l'aigle sur les oiseaux. Toujours sa race héritera de cette domination, et jamais on. ne l'en verra dépouillée. Telle est aussi la puissance dont Dieu nous investit dès l'origine, lorsqu'il nous établit rois de la création. Et ce ne fut point le seul honneur qu'il accorda à notre nature. Il y joignit la dignité de l'habitation et nous prépara dans le paradis terrestre une demeure de son choix; il nous donna la raison et fit présent à notre âme de l'immortalité.

J'irai plus loin encore: Dieu nous aime à ce point que non-seulement ses bienfaits, mais ses châtiments eux-mêmes sont des marques de sa bonté et de sa bienveillance pour les hommes. Voici une vérité que je vous exhorte à méditer avec la plus grande attention.

Dieu est également bon, soit qu'il honore et comble de bienfaits, soit qu'il punisse et châtie. Si les infidèles, si les hérétiques nous attaquent au sujet de la bonté et de l'amour de Dieu pour l'homme, ses (22) châtiments autant que ses bienfaits nous serviront à les confondre. Car si le Seigneur était bon lorsqu'il favorise et ne l'était plus lorsqu'il châtie, il ne serait bon qu'à demi; ce que l'on ne saurait admettre. Parmi les hommes un tel défaut peut exister, parce qu'ils punissent avec colère et passion. Mais Dieu n'est pas sujet aux passions; et par conséquent les peines qu'il inflige comme les bienfaits qu'il accorde viennent de sa bonté. Aussi, la menace de l'enfer ne montre pas moins cet amour que la promesse du royaume des cieux. Comment cela? Je vais le dire. S'il n'eût pas menacé de l'enfer, s'il n'eût préparé le châtiment, combien peu d'hommes eussent conquis le trône qu'il leur destine, car la vue d'une récompense a moins de force pour porter les hommes à la vertu que les menaces pour les exciter à la vigilance.

Aussi quoique l'enfer et le royaume des cieux soient choses absolument contraires, l'un et l'autre tendent vers un but unique, le salut de l'homme. La récompense attire à soi; la menace du châtiment entraîne vers la récompense et corrige par la crainte ceux qui seraient tentés de négligence.

3. Ce n'est pas sans motif que je m'étends sur cette matière. Souvent, quand surviennent des famines, des sécheresses ou des guerres, quand la colère du prince menace une cité ou qu'il se produit des événements de ce genre, on surprend la simplicité d'un grand nombre et on leur persuade que de tels maux accusent la providence de Dieu. Pour éloigner de vous cette séduction, pour vous convaincre jusqu'à l'évidence que la famine, la guerre et les autres fléaux quels qu'ils soient, montrent l'amour et la sollicitude du Seigneur, il me faut bien m'arrêter longuement sur ce point. Les pères, et ceux mêmes qui chérissent le plus leurs enfants , les privent parfois de nourriture , leur font sentir la verge , leur infligent des humiliations et corrigent de mille manières les vices de leur naturel. Ils restent pères cependant lorsqu'ils punissent leurs fils, aussi bien que lorsqu'ils les caressent. C'est même surtout alors qu'ils se montrent vraiment pères. Or, si l'on n'attribue pas à la cruauté et à la barbarie, mais à l'amour et à la sollicitude ces punitions infligées par des hommes que la fureur et l'indignation emportent souvent au delà des bornes; ne doit-on pas à plus forte raison avoir de Dieu la même idée, puisqu'il n'est point d'amour paternel qui ne le cède à sa tendresse infinie. Et ne voyez pas ici une simple conjecture. Pour vous persuader le contraire, revenons à l'Ecriture. Lorsque l'homme eut été trompé et séduit par le génie du mal, comment Dieu le traita-t-il après une si grande faute? Le fit-il rentrer dans le néant? C'est ce qu'exigeait la justice : .cette créature qui, sans l'avoir mérité, avait été l'objet de tant d'amour, et ensuite se montrait rebelle dès l'origine, ne devait-elle pas disparaître du monde et tomber dans le néant? Il n'en est rien cependant : Dieu ne témoigne ni haine ni mépris à celui qui payait son bienfaiteur d'une si noire ingratitude, et il vient à lui comme un médecin à son malade. Ne passez pas légèrement sur ce récit, mon frère. Quelle bonté de la part de Dieu ! Il n'envoie ni un ange, ni un archange ou quelque autre membre des célestes hiérarchies, mais descend lui-même, Lui, le souverain Seigneur, auprès de l'homme déchu, le relève, l'entretient seul à seul, comme l'ami entretient son ami tombé dans le malheur et courbé sous l'infortune.

Si Dieu en agit de la sorte, n'est-ce pas l'effet d'une extrême sollicitude? Les paroles mêmes que Dieu adresse à l'ingrat sont une preuve de sa tendresse ineffable pour lui. Qu'est-il besoin de vous les redire toutes ? La première manifeste à elle seule toute la tendresse du Seigneur. Il ne dit pas, comme on devrait s'y attendre après un tel outrage : « Etre criminel, être exécrable, toi que j'ai tant aimé, toi que j'avais investi d'un tel empire, toi que j'avais, sans aucun mérite de ta part, préféré à tout ce qui peuple la terre, toi à qui mes oeuvres offraient de tous côtés des gages de ma sollicitude et des preuves certaines de ma providence, tu as mieux aimé donner ta confiance au génie du mal et de la destruction, à l'ennemi de ton propre salut qu'à ton souverain Maître et à ton protecteur ! Quel présent as-tu reçu de lui qui soit comparable à mes dons ? N'ai-je point pour toi créé le ciel et la terre, et la mer et le soleil, et la lune et tous les astres? Les anges n'avaient pas besoin de ces créatures. C'est pour toi, pour ton agrément, que j'ai formé ce monde si vaste et si beau. Et tu as mieux aimé te fier à une simple parole, à une promesse insidieuse et mensongère, qu'à ma bonté, qu'à ma providence attestée cependant par tant de bienfaits tu t'es livré au démon, tu as foulé aux pieds mes préceptes. »

N'est-ce pas ainsi et plus durement encore (23) que le Seigneur outragé devait reprocher à l'homme son ingratitude? Et cependant Dieu ne lui adresse aucun reproche, au contraire. Dès le premier mot il le relève. De l'abattement, de la crainte et de la terreur, il le fait revenir à la confiance en lui adressant le premier la parole. Ce n'est point assez de lui parler le premier, il l'appelle par son nom et lui dit : Adam, où es-tu? (Gen. III, 9.) Voulant par là lui témoigner son amour et sa tendresse; car c'est là, vous le savez tous, le signe de la véritable amitié. N'est-ce pas aussi ce que font ceux qui regrettent leurs amis descendus dans la tombe? Ne répètent-ils pas sans cesse leurs noms. Ceux au contraire qu'anime la haine et qui ont du ressentiment ne peuvent entendre nommer ceux qui les ont offensés. Saül n'avait reçu de David aucun outrage, souvent au contraire il l'avait accablé d'injures : mais, lorsqu'il l'eut pris en haine et en aversion, il ne voulait plus entendre prononcer ce nom qu'il détestait. Le jour où il ne le vit pas au milieu des convives assis à sa table, que dit-il? II ne demanda pas où était David; mais où est, dit-il, le fils de Jessé (I Rois. XX) ? le désignant par le nom de son père. Les Juifs plus tard tiennent envers Jésus-Christ la même conduite. Dans leur haine et leur aversion pour lui, ils ne disaient point: où est le Christ, mais où est cet homme?

(Jean, VII, 11.)

4. Dieu , au contraire, voulant manifester ici que le péché n'avait pas éteint son amour, que la désobéissance n'avait pas étouffé sa bienveillance paternelle, mais qu'il entourait encore le pécheur d'une tendre sollicitude , lui dit : Adam, où es-tu ? Non qu'il ignorât en quel lieu se trouvait Adam, mais parce que le criminel a la bouche, pour ainsi dire cousue; le péché force la langue à se replier: la conscience la tient captive, et le pécheur reste muet, et comme enchaîné dans un morne silence. Dieu, qui veut lui rendre, avec la confiance et la liberté de parler,un peu de courage et l'enhardir à s'excuser afin d'user d'indulgence à son égard, lui parle le premier;

ainsi il diminue l'anxiété du coupable, il éloigne de lui la crainte et lui ouvre la bouche en l'appelant par son nom. C'est pourquoi il disait : Adam, où es-tu? Où t'avais-je laissé ? Où est-ce que je te retrouve; je t'ai laissé plein d'une libre franchise, environné de gloire, et je te retrouve dans le déshonneur et dans le silence. Mais voyez jusqu'où va la sollicitude du Seigneur ! Ce n'est point Eve, ce n'est point le serpent qu'il appelle, mais celui des trois qui était le moins coupable. Il le cite le premier à son tribunal, afin que jugeant d'abord celui qui mérite quelque indulgence, il puisse porter une sentence plus douce sur la femme dont la faute était si grave. Les juges ne veulent point interroger par eux-mêmes leurs semblables, bien qu'ils ne soient pas d'une autre nature : ils ont recours à un de leurs officiers et le chargent de transmettre à l'accusé leurs questions;

c'est par cet intermédiaire qu'ils disent et entendent tout ce qui sert à instruire la cause. Dieu n'a pas besoin d'intermédiaire entre l'homme et lui : c'est lui-même qui le juge, lui-même qui le console. Il y a quelque chose de plus admirable encore: Dieu répare le mal. Les juges, lorsqu'ils ont saisi des voleurs et des sacrilèges, ne s'inquiètent pas de les rendre meilleurs : ils se bornent à leur infliger le châtiment dû à leurs crimes. Dieu au contraire s'est-il saisi d'un pécheur, il ne se demande pas quel châtiment il lui infligera, mais comment il le corrigera, le rendra meilleur et désormais invincible. Il est donc à la fois juge, médecin et docteur. Comme juge, il interroge; comme médecin, il corrige; comme docteur, il instruit les coupables et les excite à pratiquer la vertu.

Un seul mot, un mot si court vous a fait découvrir en Dieu un abîme de tendresse. Que serait-ce, si nous lisions la cause tout entière, si nous en développions tous les détails?

Voyez-vous maintenant comment tout dans l'Ecriture peut servir à consoler, à rassurer les âmes ? Nous reviendrons sur ce sujet en temps opportun. Mais auparavant il faut dire à quelle époque ce livre parut. Ce ne fut pas dès l'origine ni immédiatement après la création d'Adam, mais après bien des générations.

Il n'est pas inutile de rechercher pourquoi il fut écrit si tard, pourquoi les Juifs seuls le reçurent, et non pas tous les hommes : pourquoi il fut écrit en langue hébraïque, pourquoi enfin dans le désert du Sinaï. Ce n'est point en passant seulement que l'Apôtre rappelle cette circonstance du lieu il nous y laisse entrevoir un sublime objet de méditations lorsqu'il dit: Ce sont là les deux alliances; l'une, celle du Sinaï, ne produit que des esclaves. (Gal. IV, 24.)

5. Il y a mille autres questions qu'il faudrait résoudre. Mais le temps ne nous permet pas de nous engager dans un sujet si vaste. Le réservant donc pour un moment plus convenable, (24) nous vous exhorterons encore à vous abstenir de jurer, et nous supplierons votre charité d'employer à cela toute votre ardeur. Car n'est-ce pas une chose étrange? Un serviteur n'ose appeler son maître par son nom sans y joindre quelque formule d'honneur, et le nom du Maître des anges on le prononce avec audace, on le répète à tout propos avec le plus grand mépris ! S'il vous faut ouvrir l'évangile, vous vous lavez d'abord les mains, et pénétrés de respect et de piété, vous le prenez avec crainte et en tremblant; et le Maître de l'évangile, votre langue téméraire profère à tout instant son nom redoutable ! Voulez-vous apprendre comment parlent de lui les puissances du ciel, avec quel religieux effroi, quelle stupeur, quelle admiration ! Je vis, dit le Prophète, le Seigneur assis sur un trône élevé, et les séraphins étaient debout autour du trône : ils criaient l'un à l'autre et ils disaient : Saint, saint, saint est le Seigneur des armées : toute la terre est remplie de sa gloire. (Isai. VI, 1-3.) Entendez-vous avec quelle crainte, quel tremblement elles le nomment, au milieu des louanges et des hymnes de gloire? Et vous, dans vos prières et vos supplications, vous l'invoquez avec une déplorable indifférence, quand il faudrait trembler, veiller et être attentif ! Et dans vos serments, où il ne faudrait pas même prononcer ce nom admirable, vous accumulez jurements sur jurements. Comment implorer le pardon , quelle excuse invoquer ? Que vous sert de mettre toujours en avant l'habitude? On rapporte d'un orateur profane que, par suite d'une mauvaise habitude, il agitait sans cesse l'épaule droite en marchant. Il sut bien en triompher. Il suspendit de chaque côté, au-dessus de ses épaules, des glaives acérés, afin que la crainte d'une blessure servît à corriger le membre sujet à ces mouvements disgracieux.

Faites de même pour votre langue : au lieu de glaive, faites-lui craindre les châtiments de Dieu et vous la dompterez entièrement. Il est impossible, absolument impossible, que vous soyez vaincus, si vous vous tenez sur vos gardes, si vous mettez de l'empressement à suivre ces conseils. Vous applaudissez maintenant à nos paroles. Mais une fois corrigés, vous nous louerez bien plus vivement encore et vous vous féliciterez vous-mêmes. Vous nous écouterez plus volontiers et vous invoquerez avec une conscience pure le Seigneur qui, pour soutenir votre faiblesse, va jusqu'à vous dire: Vous ne jurerez pas même par votre tête. (Matth. V, 36.) Et vous le méprisez au point de jurer par sa gloire !

Mais que faire, direz-vous, lorsqu'on nous met dans cette nécessité? Dans quelle nécessité, je vous prie? Que tous sachent bien que vous aimez mieux tout souffrir plutôt que de transgresser la loi de Dieu, et ils cesseront de vous imposer cette nécessité. Ce n'est point le serment qui rend digne de foi, mais le témoignage que fournit notre vie, l'intégrité de notre conduite et la considération que nous nous sommes acquise. Combien se sont épuisés à jurer sans persuader personne; combien d'autres, par un simple signe de tête, ont inspiré plus de confiance que ceux-là avec tous leurs serments ! Instruits de toutes ces vérités, plaçons sous nos regards les châtiments réservés aux serments téméraires et au parjure, et brisons avec cette coupable habitude. Ce sera comme un degré pour arriver à la pratique des autres vertus et pour mériter les biens futurs. Puissions-nous tous en être jugés dignes par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire, puissance, honneur, soient au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HUITIèME HOMéLIE.

ANALYSE. L'Ecriture est une source inépuisable de consolations. — Avantages que la nuit procure aux hommes. — Sur ce texte : Dieu se promenait sur le soir dans le Paradis; effroi d'Adam; effroi du pécheur en général. — Exhortation à la vertu. — Il faut s'abstenir de jurer.

1. Je vous ai montré déjà comment l'Ecriture tout entière encourage et console, même dans ses récits purement historiques. Ces mots, en effet: Au commencement Dieu fit le ciel et la terre (Gen. I,1), ne sont qu'un simple récit, et cependant qu'y a-t-il de plus propre à ranimer le courage? Voici comme deux tables servies devant nous : la terre et la mer; deux foyers de lumière allumés dans les cieux, le soleil et la lune; le temps dans sa course amène alternativement le jour et la nuit, le jour pour le travail, la nuit pour le repos. La nuit ne nous rend pas moins de services que le jour. Ne peut-on pas, en effet, lui appliquer ce que je vous disais des arbres ? Les arbres stériles n'offrent pas moins d'utilité que les arbres fruitiers, puisqu'ils nous permettent de ne pas sacrifier ceux -ci à la construction de nos demeures. De même encore les bêtes féroces qui peuplent les forêts ne nous servent pas moins que les animaux domestiques. La crainte qu'elles nous inspirent nous.fait tenir sur nos gardes, et resserre les liens qui nous unissent. Elles exercent le courage des uns, guérissent les autres de leurs maladies, (que de remèdes en effet les médecins ne savent-ils pas en extraire) ; enfin elles sont pour nous une preuve de la faute originelle. Quand j'entends ces paroles: Tous les animaux de la terre redouteront votre empire (Gen. IX, 2), et que je ne retrouve rien de cette puissance, je me reporte au péché qui fit tomber cette crainte et diminua notre domination. Après avoir contemplé ce changement, je deviens meilleur et je redouble de vigilance. Ainsi les êtres dont je parle et bien d'autres que Dieu seul connaît, offrent à l'homme de précieuses ressources. Eh bien ! la nuit ne nous est pas moins avantageuse que le jour: c'est le repos après le travail, c'est un remède pour nos maladies. Souvent les médecins, avec tous leurs soins et tous leurs médicaments, ne peuvent guérir leurs malades : vienne le sommeil, et les malades sont délivrés des souffrances qui les accablaient. Ce ne sont pas seulement les maux du corps, mais aussi les douleurs de l'âme que la nuit apaise et guérit. Qu'un père ait vu mourir son fils, c'est en vain, bien souvent, que chacun s'empresse de le consoler: il continue à verser des pleurs, à pousser des gémissements; mais (26)

quand la nuit est venue, il cède à l'irrésistible empire du sommeil, ferme ses paupières et sent se calmer un peu l'affliction de la journée. — Mais revenons à notre sujet.

Je vous vois tous prêter l'oreille, avides de savoir pourquoi le livre de la Genèse ne fut point donné aux Hébreux dès le commencement. Je ne crois pas cependant qu'il soit opportun d'aborder aujourd'hui cette question. Pourquoi donc? C'est que la semaine touche à sa fin, et je crains que, cette explication commencée, il ne faille tout à coup l'interrompre. Il est nécessaire pourtant d'y consacrer plusieurs jours de suite. Nous la remettrons donc à plus tard. Résignez-vous; nous paierons notre dette avec usure, et nous-même, qui sommes votre débiteur, nous y trouverons notre avantage. Nous allons reprendre au point où nous nous sommes arrêtés hier ? Et où nous sommes-nous arrêtés?

A ces paroles : Dieu se promenait sur le soir dans le paradis. (Gen. III, 8.) Qu'est-ce à dire : Dieu se promenait ? Dieu ne se promenait pas. N'est-il pas en effet présent partout, et ne remplit-il pas l'univers par son immensité ? S'il se manifesta de la sorte, c'était pour que le premier homme pût s'accuser lui-même et échapper ainsi à une entière destruction; pour qu'il pût fuir, pour qu'il pût se cacher et se ménager quelque excuse, avant de se présenter à son juge. Ceux qui doivent comparaître devant un tribunal pour y rendre compte de leurs crimes, y viennent, les vêtements en désordre, le visage triste et abattu, voulant par là disposer les juges à l'indulgence, à la douceur, à la pitié. C'est ce qui eut lieu pour Adam. Il lui fallait comparaître au tribunal de Dieu dans une attitude humiliée, et c'est pourquoi Dieu le prévint et lui donna lieu de rentrer en lui-même. Il sembla donc à Adam que quelqu'un se promenait dans le paradis. Mais comment pouvait-il penser que ce fût Dieu lui-même ? Eh ! n'est-ce pas la coutume des pécheurs d'être toujours en défiance, d'avoir peur même d'une ombre, de trembler au moindre bruit? Dès qu'ils entendent marcher, ne s'imaginent-ils pas qu'on vient à eux? Oui, le pécheur croit voir s'avancer vers lui ceux qui y songent le moins. S'il en voit d'autres s'entretenir ensemble, la conscience qu'il a de sa faute lui fait supposer qu'il est lui-même l'objet de leur entretien.

2. Tel est l'effet du péché. Il trahit le coupable, sans qu'on le dénonce; il le condamne, sans que personne l'accuse; au moindre mouvement qu'il remarque, le pécheur tremble et s'effraye. Ecoutez comment l'Ecriture nous peint l'effroi du pécheur, et la courageuse confiance de l'homme juste. L'impie, dit-elle, fuit sans qu'on le poursuive. (Prov. XXVIII, 1.)

Comment peut-il fuir, sans être poursuivi ? Au dedans de lui se trouve un ennemi qui le met en fuite, le remords de sa conscience; cet ennemi, il le porte partout et ne peut pas plus l'éviter qu'il ne peut se fuir lui-même. En quelque lieu qu'il s'en aille; ses coups se font sentir et creusent d'incurables blessures. Il en est autrement de l'homme juste. Ecoutez encore ce que dit l'Ecriture : Le juste n'a pas moins d'assurance que le lion. (Prov. XXVIII, 1.) Considérez le prophète Elie. Il voit venir à lui le roi d'Israël qui lui crie : Pourquoi détournez-vous Israël de son devoir ? Ce n'est pas moi qui pervertis Israël, répond-il, mais vous et la maison de votre père. ( III Rois, XVIII, 17, 18.) Le Prophète ne s'élève-t-il pas contre le prince avec l'assurance d'un lion qui s'élance sur un petit chien ? Le roi pourtant était vêtu de pourpre, et le Prophète avait un manteau de peau de brebis. Mais la pourpre de l'impie était moins vénérable que ce vêtement du juste. La pourpre enfanta les horreurs de la famine, et ce vil manteau put mettre un terme à ces calamités, séparer les eaux du Jourdain et doubler dans Elisée la puissance du prophète Elie (1). Quelle est grande la vertu des saints ? Leurs paroles, leurs membres et jusqu'à leurs vêtements ont, de tous temps, inspiré à toutes les créatures un sentiment de respect. Le manteau d'Elie divise les eaux du Jourdain; les chaussures des trois jeunes Hébreux foulent sans se consumer le brasier de la fournaise; le bâton d’Elisée change la nature des eaux, leur donne assez de force pour que le fer puisse flotter à leur surface; la verge de Moïse entr'ouvre la Mer rouge et fend le rocher; les vêtements de Paul chassent les maladies et l'ombre de Pierre met en fuite la mort. Les cendres des martyrs repoussent le malin esprit. Dans toutes ses actions le juste montre la même assurance que le prophète Elie. Le prophète ne considéra ni le diadème, ni l'éclat qui entourait le roi d'Israël, mais son

(1) Il y a dans le grec ton Elisaion diploun ‘Elian epoiesen, fit d'Elisée un double Elie : allusion à ce passage de l'Ecriture : « Elie dit à Elisée : Demande-moi ce que tu voudras, afin que je l'obtienne pour toi avant que je sois enlevé d'avec toi. — Elisée répondit :. Je te prie que ton double esprit repose sur moi, ou bien que ton esprit repose sur moi double , » comme l'entend saint Chrysostome.

âme tout en désordre, toute souillée , toute noire de crimes. Il la vit plus misérable que celle d'un accusé, captive, esclave de ses passions, et il n'eut que du dédain pour la puissance du prince. Il croyait avoir sous les yeux plutôt un roi de théâtre qu'un roi véritable. A quoi sert tant d'opulence, quand au dedans règne une telle pauvreté? Et quand l'âme possède un si beau trésor, en quoi peut nuire la pauvreté extérieure?

Le bienheureux Paul lui aussi avait l'assurance du lion. On le jette en prison: le son de sa voix ébranle dans leurs fondements les murs de la prison, et ce ne sont pas ses dents, mais ses paroles qui rongent les liens dont il est chargé. Non, ces hommes ne sont pas seulement des lions: ils ont plus de force que les lions eux-mêmes. Le lion tombe souvent dans le piège qu'on lui tend et se laisse prendre; mais quand on enchaîne les saints, leur énergie redouble.

Le bienheureux Paul, dans sa prison, ne brise-t-il pas les fers des prisonniers, n'ébranle-t-il pas les murailles, n'enchaîne-t-il pas le geôlier terrassé par la parole du salut? Quand le lion rugit, tous les animaux s'enfuient. Le juste parle et sa voix chasse les démons. Le lion a pour se défendre sa crinière hérissée, ses griffes aiguisées comme la pointe d'un poignard, ses dents acérées: les armes du juste, c'est la sagesse, la tempérance, la patience et le mépris des choses de la terre. Avec de telles armes on peut mépriser les efforts des méchants, ceux mêmes des puissances ennemies. Appliquez-vous donc, ô hommes, à vivre selon Dieu, et nul ne pourra triompher de votre force. Sembleriez-vous plus faibles que tous vos ennemis, vous pouvez compter sur la victoire. Mais c'est en vain que vous serez le plus puissant des hommes; si vous ne pratiquez la vertu, les moindres efforts de vos ennemis suffiront pour vous renverser. Plusieurs exemples vous l'ont déjà fait voir; mais, si vous le désirez, j'essayerai de vous montrer par leurs oeuvres mêmes la force invincible du juste aux prises avec ses ennemis et la faiblesse du pécheur. Voici les comparaisons dont se sert le Prophète pour nous les peindre l'un et l'autre: Il n'en est pas ainsi des impies, dit-il; non, il n'en est pas ainsi; mais ils sont comme la poussière que le vent enlève de dessus la face de la terre. (Ps. I, 4.) Quand le vent se met à souffler, il soulève et disperse aisément la poussière; ainsi la moindre attaque suffit pour renverser le pécheur. En lutte avec lui-même, portant partout la guerre allumée dans son sein, quelle espérance de salut peut-il avoir, lui qui se trahit, lui que le remords poursuit sans cesse comme un implacable ennemi. Il n'en est pas ainsi du juste. Entendez ce que nous dit le Prophète : Celui qui met sa confiance dans le Seigneur est comme la montagne de Sion. (Ps. CXXIV, 1.) Qu'est-ce à dire, comme la montagne de Sion? Il ne sera jamais ébranlé, ajoute le Prophète. Employez toutes vos machines, lancez tous vos traits contre une montagne pour la renverser, jamais vous n'y réussirez. Et comment pourriez-vous réussir? Vous ne ferez que briser vos machines et épuiser vos forces. Voilà l'image du juste, quelle que soit la violence des coups, il n'en éprouve aucun mal; il use la force de ses ennemis; il se rit des attaques de l'homme, des attaques mêmes du démon. Vous avez souvent ouï raconter la guerre acharnée que le démon fit à Job, mais Job ne demeura-t-il pas inébranlable comme le roc, et le démon ne dut-il pas s'enfuir épuisé, après avoir vu toutes ses armes rompues, toutes ses machines brisées dans ce combat ?

3. Eclairés sur ce point, veillons avec soin sur notre conduite. N'aimons ni les richesses qui périssent, ni la gloire qui s'éteint, ni le corps qui vieillit, ni la beauté qui se fane, ni les délices qui s'écoulent comme un torrent. Mais réservons tous nos soins à notre âme, et, pour la guérir, ne négligeons aucun remède. Les maux du corps, il n'est pas toujours facile de les guérir ; mais toujours on peut aisément remédier aux maladies de l'âme. Pour les infirmités corporelles, il faut des remèdes et de l'argent; mais la guérison de l'âme n'exige ni démarches ni dépenses. Que de fatigues pour fermer les plaies cuisantes de la chair; n'est-on pas souvent obligé de recourir au fer, à d'amers breuvages ? Pour l'âme, rien de tout cela; il suffit de vouloir, de désirer, et tout rentre dans l'ordre. C'est Dieu qui en a disposé de la sorte. Les maux du corps en effet ne sauraient nous être bien funestes. Quand même nous en serions exempts, la mort ne viendra-t-elle pas corrompre nos membres et les réduire en poudre? Notre bonheur dépend du bon état de notre âme. Cette portion de nous-mêmes la plus précieuse, la plus nécessaire, le .Seigneur a voulu que nous pussions la guérir aisément, sans dépenses, sans douleur. Quelle (28) excuse alléguer pour obtenir notre pardon ? Quand il s'agit du corps, on n'épargne rien on fait de la dépense, on appelle les médecins, on supporte les plus cruelles souffrances, et cependant ses infirmités n'ont rien de fâcheux. L'âme, nous la méprisons, et cela, quand il n'est pas besoin d'argent, quand nous n'avons à troubler le repos de personne, ni aucune douleur à supporter ; quand une résolution, quand un acte de la volonté suffisent pour lui rendre toute sa santé; quand nous savons en outre que notre négligence nous vaudra les châtiments les plus sévères, des tourments, des supplices éternels ?

Dites-moi, si quelqu'un vous promettait de vous initier en quelques moments, sans dépenses, sans peine pour vous, à l'art de la médecine, ne le regarderiez-vous pas comme un bienfaiteur? Ne consentiriez-vous pas à faire et à souffrir tout ce qu'il voudrait? Or, voici que maintenant vous pouvez apprendre à connaître des remèdes qui, sans douleur aucune, peuvent rendre la santé non pas au corps, mais à l'âme; et vous montreriez de la négligence? Quelle douleur y a-t-il en effet à calmer sa colère après une offense? Ah ! n'y a-t-il pas plutôt douleur à garder le souvenir d'une injure et à ne pas se réconcilier ? Quelle peine y a-t-il à demander à Dieu dans la prière ces biens sans nombre qu'il accorde si volontiers ? Quelle peine y a-t-il à ne médire de personne ? Quel ennui peut-on trouver à bannir de son âme la haine ou l'envie ? L'amour du prochain peut-il être à charge ? Est-ce un grand malheur que de ne point proférer de paroles honteuses, que de n'outrager et de n'injurier personne? Est-ce une fatigue que de ne point jurer? Car je veux encore vous répéter les mêmes conseils. Au contraire, c'est chose très-pénible que le serment. Que de fois, en effet, aveuglés par la colère et la fureur, n'avons-nous pas juré de ne jamais faire la paix avec nos ennemis ! L'emportement passé, la colère éteinte, nous avons songé à nous réconcilier. Mais retenus par nos serments, nous avons gémi de nous voir pris comme dans un lacet et enchaînés par d'indissolubles liens. Le démon nous connaît bien. Il sait bien que la colère est un feu qui s'éteint facilement, et qu'elle est promptement suivie de la réconciliation et de l'amitié. Voulant donc empêcher ce feu de s'éteindre, il nous enchaîne par le serment, afin que , si la colère s'apaise , le serment demeure pour entretenir en nous la flamme, et qu'alors , ou bien nous devenions parjures en nous réconciliant, ou bien nous encourions les peines dues au ressentiment , si nous refusons de pardonner.

4. Désormais fuyons donc les jurements, et que notre bouche s'étudie à ne rien dire de plus que ce mot : croyez; et ce sera pour nous comme le fondement de toutes les vertus. Si votre langue en effet s'est étudiée à se contenter de ce mot, n'aura-t-elle pas honte de proférer des paroles déshonnêtes ou déplacées ? Si parfois elle manque à cette habitude, elle trouvera mille accusateurs pour l'en reprendre. Que l'on entende celui qui ne jure point, tenir de mauvais propos, ne l'insultera-t-on pas, ne sourira-t-on pas de lui, ne lui dira-t-on pas en se moquant : toi qui te contentes de dire : Croyez, et qui n'oses faire un serment, comment peux-tu souiller ta langue par de honteuses paroles? Et ainsi, même malgré nous, les reproches des autres nous ramèneront à la vigilance. Et s'il est nécessaire de jurer, dira-t-on? Là où la loi se trouve violée, il ne saurait y avoir de nécessité. Mais, ajoute-t-on, est-ce qu'il est possible de ne jamais jurer? Qu'osez-vous dire? Dieu commande, et vous demandez s'il est possible d'observer son commandement? Il est impossible au contraire de ne pas l'observer, et ce qui se passe maintenant à Antioche va me servir à vous persuader qu'il n'est pas impossible de ne pas jurer, mais qu'il est impossible de jurer. Les habitants d'Antioche viennent d'être soumis à un tribut qui dépasse les ressources d'un grand nombre. La plupart ont déjà payé la somme exigée, et cependant vous entendez les officiers de l'empereur répéter souvent : « Pourquoi ce retard? Pourquoi remettre ainsi de jour en jour? Vous ne pouvez échapper. C'est une loi qui ne souffre aucun délai » — Que dites-vous, je vous prie? L'empereur ordonne la levée d'un tribut, et vous ne pouvez vous y soustraire; Dieu commande d'éviter les jurements, et vous dites : nous ne pouvons nous abstenir de jurer? Il y a six jours déjà que je vous donne ces conseils. Désormais je veux faire trêve avec vous et me retirer, pour vous donner le temps de vous mettre sur vos gardes. Désormais pour vous plus d'excuse ni d'indulgence. Ne vous eussions-nous point donné de conseils, vous auriez dû vous corriger par vous-mêmes, car ici tout est parfaitement clair, (29) et il n'est pas besoin de longues méditations. Mais après tant d'exhortations, après, de si nombreux conseils, comment vous excuser à ce redoutable tribunal du souverain Juge, quand il vous faudra rendre compte de l'observation de cette loi. Non, rien ne pourra vous excuser; mais, ou bien vous en sortirez libres, grâce à votre conversion ; ou bien, si vous ne vous êtes point corrigés, vous devrez subir les plus affreux châtiments. Songez-y donc sérieusement, et quand vous aurez quitté ce lieu, exhortez-vous les uns les autres avec une sainte ardeur à garder précieusement dans vos âmes des conseils qui vous ont été tant de fois répétés.

Et aussi pendant que nous garderons le silence, vous vous instruirez, vous vous édifierez, vous vous exciterez mutuellement, et vos progrès seront rapides. Après avoir fidèlement observé toutes les lois, vous irez jouir de l'éternel bonheur. Puissions-nous tous en jouir un jour, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

NEUVIèME HOMéLIE.

ANALYSE. Amour de saint Chrysostome pour les habitants d'Antioche. — II les félicite de leurs progrès dans le bien. — Il regrette que plusieurs négligent la parole sainte. — Pourquoi les Ecritures ont-elles paru si tard ? - Beauté de la Création. — Les astres. — Le jour et la nuit. — L'ordre des saisons, la ferre et les éléments, le soleil manifestent la puissance et la sagesse du Créateur. — Il faut s'abstenir de jurer.

1. Il n'y a pas longtemps que je m'entretenais avec vous, et voici que je viens encore vous adresser un discours. Que ne puis-je être sans cesse au milieu de vous ! ou plutôt ne suis-je pas toujours présent parmi vous, sinon de corps, au moins par l'amour que je vous porte ? Ma vie tout entière, n'est-ce pas vous-mêmes et le soin de votre salut? Le laboureur songe-t-il à autre chose qu'à semer et à moissonner; le pilote a-t-il d'autre pensée que celle de la mer et des ports ? Et l'orateur, lui aussi, n'a-t-il pas continuellement en vue les progrès de ses auditeurs ? Oui, c'est votre avancement spirituel qui me préoccupe en ce moment. Je vous porte tous dans mon coeur, non-seulement ici, mais encore lorsque je suis chez moi. Sans doute ce peuple est nombreux, et ce coeur a peu d'étendue; mais la charité est spacieuse, et chez nous vous n'êtes pas à l'étroit. (II Cor. VI, 12.) Je n'ajoute pas les paroles qui suivent;. je sais bien aussi que je ne suis pas à l'étroit dans vos âmes, et en voici la preuve évidente. Beaucoup d'entre vous ne m'ont-ils pas dit : « Nous avons suivi vos conseils; nous nous sommes fait une loi de ne pas jurer; nous avons déterminé certaines peines, et quiconque enfreint la loi, doit les subir. N'est-ce pas répondre pleinement à vos désirs, et n'est-ce pas aussi la meilleure marque d'amour que nous puissions vous donner ?» Non, certes, je n'ai pas honte de descendre à ces détails;

ce qui me fait agir, ce n'est pas un empressement puéril, mais bien le vif intérêt que vous m'inspirez. Si le médecin peut sans rougir interroger son malade, qui oserait nous blâmer de nous informer sans cesse de votre santé spirituelle? Renseigné de la sorte sur vos progrès, sachant ce qui vous reste à faire, nous pourrons en toute assurance vous donner les remèdes dont vous aurez encore besoin. C'est à force de soin que nous nous sommes rendu de tout cela un compte exact; et nous remercions Dieu de ce que nous n'avons pas semé sur la pierre, ni au milieu des épines, ni attendu longtemps pour faire une ample moisson. Aussi je vous ai toujours dans mon coeur; en vous instruisant, je ne sens point la peine, je suis assez dédommagé par le profit (31) que vous retirez de mes discours. C'est là une récompense bien propre à nous soutenir, à nous animer, à exciter notre zèle, à nous faire supporter pour vous toutes les fatigues. Nous avons donc reçu bien des témoignages de votre reconnaissance, et nous allons maintenant nous acquitter de notre dette, quoique nous n'apercevions pas ici tous ceux qui nous ont entendu faire cette promesse.

Pourquoi donc sont-ils absents? Quelle cause les éloigne de cette table mystique? Peut-être ont-ils pensé qu'après s'être assis à une table matérielle, qu'après avoir donné à leurs corps la nourriture qu'ils réclament, ils ne devaient point venir entendre la parole sainte. Ils se trompent : autrement, pourquoi après le festin mystique Jésus-Christ aurait-il fait un long discours à ses apôtres ? Autrement encore , pourquoi 'après avoir nourri plusieurs fois la multitude dans le désert, lui aurait-il distribué ses enseignements ? Je le dirai, dût ce langage paraître étrange à plusieurs, c'est alors surtout qu'il faut prêter l'oreille à la parole de Dieu. Si vous vous persuadez en effet qu'après avoir mangé et bu, vous devez vous trouver à l'église, vous serez sobres malgré vous, jamais vous ne vous enivrerez, jamais vous ne mangerez avec excès. Cette pensée que vous devez vous asseoir au milieu de vos frères, vous conseillera la modération dans le boire et dans le manger; vous craindrez de sentir le vin, de vous trahir par là ou par quelqu'autre indécence, et de faire rire à vos dépens. Ce n'est point pour vous qui êtes ici que je dis ces choses; mais pour les absents auxquels vous les répéterez. Ce qui empêche d'entendre, ce n'est pas la nourriture que l'on prend, c'est la paresse. Vous qui faites un crime de ne pas jeûner, vous êtes bien plus coupables encore de ne point participer à cette table sacrée, de laisser votre âme mourir de faim tout en soignant bien votre corps. Et quelle sera votre excuse ? Quand il s'agit de jeûner, vous pouvez prétexter votre faiblesse; mais quand il s'agit d'entendre la parole sainte, quel prétexte mettrez-vous en avant? La faiblesse du corps, en effet, n'empêche point de recueillir sa part des divins oracles. Ah ! si j'avais dit : Que personne ne vienne à cette assemblée après avoir mangé, que personne ne vienne nous écouter, après avoir pris de la nourriture , vous seriez excusables; mais, au contraire, nous vous attirons, nous vous engageons, nous vous appelons de toutes nos forces; et vous ne venez pas; et vous pourriez vous justifier ! Savez-vous quel est le mauvais auditeur? Ce n'est pas celui qui a mangé ou bu, mais bien celui qui ne veut pas être attentif, qui bâille, qui se laisse aller, dont le corps est ici présent, mais dont l'âme erre bien loin de ce lieu; celui-là, il aurait beau jeûner, il ne retirerait aucun profit de nos discours. Mais que vous ayez mangé, que vous ayez bu; si vous tenez votre âme éveillée, attentive, vous serez d'excellents auditeurs. Chez les infidèles, l'usage a prévalu de ne se rendre qu'à jeun au tribunal ou au conseil ; mais les infidèles ne savent point être sages : ils ne se contentent pas de manger pour se nourrir; ils mangent jusqu'à se rendre malades; ils boivent jusqu'à s'enivrer, et c'est pourquoi le soir et à midi ils s'abstiennent de juger ou de délibérer ils sont devenus incapables de le faire. Mais ici nous ne voyons rien de semblable, à Dieu ne plaise. Après avoir mangé, on n'est pas moins sage qu'avant de se mettre à table : on ne mange pas, on ne boit pas, au point d'en mourir ou d'obscurcir sa raison ; mais on ne prend de nourriture que ce qu'il faut pour réparer ses forces.

2. C'est assez d'avertissements: venons maintenant à notre sujet, malgré la répugnance et l'ennui que nous sentons à l'aborder, en l'absence de nos frères. Quelle peine, quelle douleur n'éprouve pas une mère aimante quand elle ne voit pas tous ses enfants autour de la table qu'elle a servie? Cette douleur, je la ressens moi-même en ce moment, et quand je songe que tous ne sont pas ici, je suis tenté de retirer ma promesse. C'est à vous de faire cesser cette répugnance. Promettez-moi de leur rapporter fidèlement mes paroles, et moi je m'acquitterai pleinement de tout ce que j'ai promis. En vous écoutant, ils regretteront moins de n'être pas venus aujourd'hui; et vous serez vous-mêmes plus attentifs à notre discours, puisque vous devez le redire à d'autres. Pour être plus clair, il nous faut reprendre ce que nous avons déjà dit. Nous nous sommes demandé pourquoi les saintes écritures avaient été données si tard aux Hébreux. Ce ne fut ni à l'époque d'Adam, ni à celle de Noé, ni à celle d'Abraham, mais au temps de Moïse que parut le livre de la Genèse. Si ce livre était utile, dit-on, pourquoi ne paraissait-il pas dès le principe; et s'il était inutile, à quoi bon le mettre au jour plus tard? C'est mal raisonner. Si une (32) chose doit être avantageuse dans l'avenir, il ne s'ensuit pas qu'on doive l'accorder dès le principe; et ce que l'on a donné dès le commencement ne doit point nécessairement demeurer toujours. Le lait n'est-il pas fort utile, et cependant on ne le donne qu'aux enfants; une nourriture solide est aussi chose très-utile; mais on se garde bien de nous l'offrir d'abord; on attend que nous soyons sortis de l'enfance. L'été, si utile pourtant, ne règne pas toujours; l'hiver a ses avantages, et à son tour il disparaît. Eh quoi ! direz-vous, les Ecritures ne sont-elles pas utiles? Oui, sans doute, elles sont très-utiles et même nécessaires.

Eh bien! ajoutez-vous, puisqu'elles sont utiles, pourquoi Dieu ne les a-t-il pas données dès le principe? C'est qu'il voulait instruire les hommes par les choses, et non par les livres. Qu'est-ce à dire, par les choses? C'est-à-dire, par la création elle-même.

C'est la pensée de l'apôtre saint Paul.

Les Gentils se plaignaient de n'avoir pas eu dès le principe la connaissance de Dieu par les Ecritures. Ecoutez ce qu'il leur répond. Il avait dit : La colère de Dieu éclatera du haut du ciel sur les impiétés et les injustices de ces hommes qui retiennent dans l'iniquité la vérité de Dieu. (Rom. I, 28.) Prévoyant qu'on soulèverait une objection, et qu'on lui demanderait comment les Gentils avaient pu connaître le vrai Dieu, il ajouta : car ce que l'on sait de Dieu leur a été manifesté. Et comment cela? comment pouvaient-ils connaître Dieu? qui le leur avait manifesté? C'est Dieu lui-même, qui s'était manifesté à leurs regards (Ibid. 19), reprend-il. De quelle façon? quel prophète, quel évangéliste, quel docteur leur avait-il envoyé, si les Ecritures n'existaient pas encore? Les perfections invisibles de Dieu, continue-t-il, ont été manifestées à l'intelligence depuis le commencement par les créatures visibles; c'est ainsi que Dieu a révélé son éternelle puissance et sa divinité. (Ibid. 20.) Voici ce que veut dire l'Apôtre : Il a exposé la création aux regards de tous les hommes, pour qu'ils puissent découvrir le Créateur dans ses ouvrages.

C'est la même pensée qu'exprime un autre docteur dans ces paroles : La grandeur et la beauté des créatures fait connaître leur auteur. (Sag. XIII, 5.) Quand vous considérez la grandeur de la création, admirez la puissance qui l'a produite; quand vous contemplez la beauté des créatures, admirez encore et célébrez l'auteur d'un ordre si parfait. A la vue de tant de sagesse le Prophète, saisi d'enthousiasme, s'écriait : Les cieux racontent la gloire de Dieu. (Ps. XVIII, 1.) Comment, je vous le demande, peuvent-ils raconter cette gloire? La voix leur manque, ils n'ont point de bouche, point de langue. Comment peuvent-ils donc raconter? Par le spectacle qu'ils présentent. Quand vous voyez les astres garder si longtemps leur beauté, leur grandeur, leur élévation, leur forme et la place qu'ils occupent, c'est comme si vous entendiez leur voix ; ce sublime spectacle vous instruit et vous adorez l'Auteur de cet ensemble si beau, si admirable ! Le ciel ne parle point, et cependant quand vous le contemplez, c'est comme si vous entendiez des sons plus éclatants que les sons de la trompette, et si, pour vous instruire, il ne s'adresse pas à vos oreilles, il frappe vivement vos regards. Or, le sens de la vue est à la fois plus fidèle et plus sûr que le sens de l'ouïe. Si Dieu se fût servi des livres pour nous apprendre à le connaître, ceux qui savent lire auraient pu les étudier, mais les autres n'en eussent pas retiré le moindre avantage sans le secours des premiers. Le riche aurait pu se les procurer en les achetant, le pauvre, non. Pour les comprendre, il eût fallu savoir la signification de chaque mot; et alors comment le Scythe, le Barbare, l'Indien, l'Egyptien et tous ceux qui n'auraient point connu l'idiome du livre, auraient-ils pu s'instruire ? Mais le ciel, tous comprennent son langage, et le Scythe et le Barbare et l'Indien et et l'Egyptien, et tous les habitants de la terre : il s'adresse à notre intelligence, non parle sens de l'ouïe, mais par celui de la vue. II n'en est pas des choses visibles, comme des langues tous peuvent également les comprendre. C'est un livre où chacun peut lire, l'ignorant comme le sage, le pauvre comme le riche, et n'importe en quel lieu de la terre, il suffira de regarder le ciel pour puiser dans ce spectacle une doctrine abondante. Aussi le Prophète, voulant nous montrer que la création parle un langage intelligible à tous les hommes, soit Grecs, soit Barbares, disait : Ce n'est point un langage, ce ne sont point des paroles dont on n'entende point le son. (Ps. XVIII, 4.) Et voici sa pensée : Il n'est point de nation ni de langue qui ne puisse comprendre cette voix; elle est si claire que tous peuvent l'entendre. Et il ne s'agit pas seulement de la voix des cieux, (33) mais encore de la voix du jour et de la nuit. Et comment cela? Les cieux par leur beauté, parleur grandeur, par tant d'autres perfections saisissent l'âme, quand on les considère, et la remplissent d'admiration pour le Créateur. Mais le jour et la nuit, que nous offrent-ils de si admirable? Rien de semblable, sans doute, à ce que nous voyons dans le firmament; mais quelque chose cependant qui n'est pas moins merveilleux; je veux parler de cette convenance, de cet ordre toujours si exactement suivi. Voyez, en effet, comment ils partagent l'année tout entière ! Ils divisent la durée du temps, en se faisant contre-poids l'un à l'autre, comme les plateaux d'une balance. Dites-moi, n'admirez-vous pas l'auteur d'un si bel ordre? Ce sont comme deux sueurs qui se partagent les biens de leur père avec une mutuelle affection, sans jamais chercher à se nuire. Avec quel soin, en effet, avec quelle égalité le jour et la nuit partagent l'année, se tenant toujours dans leurs limites et ne se repoussant jamais l'un l'autre ! Depuis tant de siècles que le monde existe, jamais en hiver le jour ne fut long, jamais la nuit ne fut longue en été; oui, durant un laps de temps si considérable ils ne se sont rien dérobé l'un à l'autre, pas même une demi-heure , pas même un seul instant.

3. Aussi le Psalmiste, ravi d'admiration devant un partage si bien fait, s'écriait : La nuit transmet d la nuit la connaissance. (Ps. XVIII, 3.) Si vous savez comprendre tout cela, n'admirez-vous pas, dites-moi, celui qui dès le principe a posé ces bornes immuables? Qu'ils entendent, les avares et ceux qui convoitent le bien d'autrui, et qu'ils imitent cette égalité du jour et de la nuit. Qu'ils entendent, ceux que dévorent l'orgueil et l'ambition, ceux qui ne veulent jamais céder aux autres la première place. Le jour se retire devant la nuit, et n'envahit point son domaine; et vous, vous n'êtes jamais rassasiés d'honneurs, et vous ne voulez jamais les partager avec vos frères. Considérez encore la sagesse du législateur.

II a voulu que la nuit fût longue en hiver, parce qu'alors les semences, plus tendres, ont besoin de fraîcheur, et ne pourraient supporter une forte chaleur ; mais quand elles se sont développées, le jour augmente aussi, et il devient encore plus long, quand le fruit possède toute sa vigueur, et vient en maturité.

C'est là un avantage non-seulement pour les moissons, mais aussi pour nos corps. N'est-ce pas en hiver que le matelot, que le pilote, le voyageur, le soldat, le laboureur restent chez eux, comme enchaînés par le froid? L'hiver n'est-il pas la saison du repos? Or, si Dieu n'avait alors donné plus de longueur aux nuits, la durée du jour aurait paru excessive à des hommes que l'hiver empêche de travailler. Comment assez louer cet ordre des saisons de l'année? N'est-ce pas comme un choeur de jeunes filles qui, dans l'espèce de danse en rond quelles exécutent perpétuellement, se succèdent dans le plus grand ordre, et où celles du milieu font sans cesse passer doucement et sans trouble leurs compagnes d'une extrémité à l'extrémité contraire?

Au sortir de l'été nous n'entrons point subitement en hiver, ni au sortir de l'hiver, brusquement en été; entre l'hiver et l'été se trouve le printemps qui doit préparer nos corps et les conduire à l'été, doucement, peu à peu, et les y introduire sans qu'ils courent de périls.

Une brusque transition pourrait amener des maladies graves et dangereuses, et c'est pourquoi Dieu a voulu que le printemps prit la place de l'hiver pour nous mener à l’été, et l'automne celle de l'été pour nous mener' à l'hiver. Et ainsi nous passons insensiblement et sans avoir rien à craindre, d'une saison à la saison contraire, grâce à celle qui les sépare. Quand on a contemplé le ciel, quand on a contemplé la mer et la terre, quand on a considéré cette harmonie si bien réglée des diverses saisons, cette continuelle succession du jour et de la nuit, il faudrait être bien malheureux, bien insensé pour attribuer tout cela au hasard, et ne pas adorer celui dont la sagesse a si bien disposé cet univers. Mais j'ai quelque chose de plus grand encore à vous montrer : ce n'est pas seulement la magnificence et la beauté de l'univers, mais le mode lui-même de la création qui nous révèle le Créateur. Nous n'étions point présents quand il créait et construisait le monde; et eussions-nous été là, nous n'aurions pu savoir comment s'accomplissait ce grand ouvrage : une invisible puissance disposait l'univers, et le mode lui-même de cette disposition devait être pour nous le meilleur des maîtres; tout y était soumis à des forces supérieures aux lois de la nature. Ce que je viens de dire est peut-être obscur :je vais le rendre plus clair en vous l'expliquant. Il est naturel, tout (34) le monde le reconnaît, que l'eau soit supportée par la terre, et la terre ne peut-être soutenue par l'eau. La terre est dense, elle est dure, solide, capable de résistance, et par là même elle soutient aisément les eaux. Mais l'eau qui est liquide, et sans consistance, qui se divise et s'écoute dans tous les sens, qui cède aux moindres efforts, ne pourrait jamais supporter un corps, même le plus léger. Un petit caillou jeté dans l'eau la fait reculer et fuit, et il s'ouvre un chemin vers ses profondeurs. Si donc vous voyez non pas un mince caillou, mais la terre tout entière portée sur les eaux sans enfoncer, n'admirez-vous pas la puissance surnaturelle qui opère ce prodige? Et où voyons-nous que la terre soit portée sur les eaux ? C'est le Prophète qui le dit : Il l'a fondée sur les mers, et l'a établie sur les fleuves. (Ps. XXIII, 2.) Et encore, dans un autre endroit : à celui qui a fondé la terre sur les eaux. (Ps. CXXXV, 6.) Que dites-vous, saint Prophète? L'eau ne peut soutenir à sa surface le moindre caillou, et elle porte la terre avec ses montagnes, ses collines, avec les villes, les plantes, les hommes, les animaux, et cela, sans être submergée ? Que dis-je, sans être submergée? comment se fait-il qu'entourée par l'eau dans sa partie inférieure pendant un si long espace de temps, elle ne se soit pas dissoute et changée en boue? Que le bois séjourne quelque peu dans l'eau, il se corrompt et se dissout ; que dis-je, le bois? Mais le fer lui-même, si solide pourtant, laissé continuellement dans l'eau, finit pas perdre sa dureté ; et ne doit-il pas en être ainsi puisqu'il tire sa substance de la terre? Aussi voit-on des esclaves qui se sont enfuis chargés d'entraves et de chaînes, s'arrêter au bord des ruisseaux pour y plonger leurs pieds; et quand ils ont amolli les fers qui les retiennent, ils n'ont pas de peine à les rompre avec une pierre. Oui, le fer s'amollit dans l'eau, le bois s'y putréfie, la pierre s'y dissout; et cependant la masse de la terre, établie sur les eaux depuis s'y longtemps, n'a été ni submergée, ni dissoute, ni détruite.

4. Et, qui ne serait saisi d'étonnement et d'admiration, qui ne proclamerait bien haut que ce n'est point là l'ouvrage de l'a nature, mais celui d'une providence supérieure à la nature?

Aussi est-il dit dans l'Ecriture : Celui qui a suspendu la terre sur le néant. (Job, XXVI, 7.) Et ailleurs : Dans ses mains sont les bornes de la terre. (Ps. XCIV, 4.) Et ailleurs encore : Il l'a fondée sur les mers. (Ps. XXIII, 2.) Ces textes semblent se contredire, et cependant ils sont parfaitement d'accord. En effet, dire : Il l'a fondée sur les mers, n'est-ce pas dire aussi : Il a suspendu la terre sur le néant. Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre se tenir sur les eaux et être suspendu sur rien? A quoi donc la terre est-elle suspendue et sur quoi s'appuie-t-elle? Le Psalmiste ne vous le dit-il pas ? Les bornes de la terre sont dans ses mains. Ce n'est pas que Dieu ait des mains, seulement David veut nous faire comprendre que cette souveraine Puissance dont la Providence s'étend à l'univers entier, soutient aussi et porte la masse de la terre. Et si vous ne l'en croyez pas sur parole, croyez-en du moins vos yeux. Un autre élément encore peut vous offrir de semblables merveilles. Le feu, de sa nature, s'élève dans les airs, il pétille et s'élance : c'est en vain que vous chercherez à le contraindre, à le violenter; vous ne pourrez le forcer à descendre. Allumez un flambeau, inclinez-le, vous ne pourrez forcer la flamme à se diriger vers le sol : toujours elle remontera, toujours elle sera repoussée en haut. Or, Dieu a imposé au soleil des lois toutes contraires. Il a dirigé ses rayons vers la terre, il a voulu que sa lumière descendît jusqu'à nous, lui tenant pour ainsi dire ce langage : « Regarde en bas, et luis pour les hommes : car c'est pour eux que tu as été créée.» La flamme d'une lampe ne peut s'y résigner, et cet astre si magnifique et si admirable tourne ses rayons vers la terre, suivant des lois toutes contraires à celles du feu, pour obéir à la puissance de son auteur. Voulez-vous contempler encore d'autres merveilles ? La voûte extérieure de ce firmament que nous apercevons est tout entière recouverte par des eaux, qui ni ne s'écoulent, ni ne se retirent. Telles ne sont pas cependant les lois auxquelles d'ordinaire obéit cet élément! Les eaux se rassemblent aisément, quand la surface est con-. cave; mais sur une surface convexe elles s'écoulent de tous côtés et on n'en voit pas rester une seule goutte.

Et ce phénomène étrange, on le remarque pourtant dans les cieux. C'est ce que veut encore faire entendre le Prophète, quand il dit: Louez le Seigneur, eaux qui êtes au-dessus des cieux. (Daniel, III, 60.) Ces eaux n'ont pu éteindre le soleil, ni le soleil les dessécher, depuis si longtemps qu'il poursuit sa course au-dessous d'elles.

Voulez-vous que nous revenions- sur la terre et que nous vous en montrions les merveilles? Ne voyez-vous pas cette mer avec ses flots et ses tempêtes? Et cette mer si vaste, si grande, si furieuse, il suffit d'un sable sans consistance pour la contenir. Admirez la sagesse du Seigneur ! Il ne lui a point permis de rester en repos, ni de s'apaiser : vous auriez cru qu'il était dans sa nature de demeurer tranquille : mais tout en restant dans ses limites, elle mugit, elle s'agite, ses flots retentissent . et s'élèvent à une prodigieuse hauteur; puis, quand ils atteignent les sables du rivage, ils se brisent et retombent sur eux-mêmes. Par là elle vous apprend que ce n'est point en vertu de sa nature qu'elle se tient renfermée dans ses limites, mais bien en vertu de la Puissance divine qui la contraint d'y demeurer. Et c'est pourquoi le Créateur lui adonné de si faibles barrières: il n'a mis sur ses rivages ni bois, ni pierres, ni montagnes, pour que vous ne puissiez pas attribuer à ces remparts les effets dont vous êtes les témoins. C'est ce qu'il disait autrefois aux Juifs pour leur reprocher leur insolence : Ne me redouterez-vous pas, moi qui ai donné pour barrière aux flots de l'Océan, un sable qu'il ne franchira jamais? (Jérém. V , 22.) Nous contenterons-nous d'admirer ce monde si grand et si beau, cet ordre merveilleux qui s'élève au-dessus des lois ordinaires de la nature? n'admirerons-nous pas encore cette puissance qui a composé le monde d'éléments contraires, du chaud et du froid, du sec et de l'humide, du feu et de l'eau, de la terre et de l'air? et ces éléments contraires qui constituent l'univers, ces éléments qui se combattent, ne se détruisent pourtant point les uns les autres ! Le feu ne se précipite point pour tout embraser, l'eau n'accourt point pour tout submerger. Si la bile vient à prédominer dans nos corps, nous avons aussitôt la fièvre et tous nos membres sont malades; si l'humeur est trop abondante, elle engendre une foule de maladies qui nous donnent là mort. Dans l'univers, rien de semblable. Mais chaque élément reste à sa place, retenu comme par un frein, enchaîné par la volonté du Créateur qui le force à garder ses limites, et c'est ainsi que cette opposition entre les éléments procure la paix à tout l'univers. Oui, les aveugles mêmes doivent voir, les insensés doivent comprendre que ces divers éléments sont l'oeuvre de la divine Providence, et que c'est elle aussi qui les contient dans leurs limites. Qui serait assez insensé, assez stupide pour ne pas se dire à la vue d'un tel ensemble, d'une si grande beauté, d'un tel arrangement, de cette lutte entre des éléments contraires qui continuent cependant à subsister : S'il n'y avait une Providence pour contenir la masse de ces corps, pour les empêcher de tomber en dissolution, non, ils ne pourraient subsister, ils ne pourraient durer longtemps? L'ordre des saisons, cet admirable accord du jour et de la nuit, tant d'espèces d'animaux, de plantes, de semences et d'herbes continuent de suivre les mêmes lois, et jusqu'à présent rien de tout cela n'a péri, rien n'a disparu.

5. Ce n'est pas tout, il s'en faut bien. Il y aurait sur la création bien d'autres choses à vous dire, plus nombreuses, plus profondes encore que celles-là. Mais nous les renvoyons à demain: appliquez-vous maintenant à bien retenir nos paroles et à les répéter aux absents. Je sais bien que vous êtes peu habitués aux pensées profondes, mais avec de la bonne volonté vous pouvez vous y accoutumer et vous rendre même capables de les exposer aux autres. En attendant, voici ce que je dois dire à votre charité. De même que Dieu nous a glorifiés par une création si magnifique, de même nous devons le glorifier à notre tour par la sainteté de notre vie. Les cieux racontent la gloire de Dieu par le spectacle qu'ils nous offrent; racontons aussi la gloire du Seigneur, non-seulement par nos paroles, mais encore par notre silence, et que l'éclatante lumière de notre vie excite partout l'admiration. Que votre lumière, dit le Sauveur, brille aux regards des hommes, pour qu'ils voient vos bonnes oeuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. (Matth. V,16.) Si en effet les infidèles vous voient toujours modestes, toujours sages, toujours purs, ils seront dans le ravissement et diront: Oui, il est grand le Dieu des chrétiens ! Comme il transforme les hommes ! Qu'étaient ceux-ci? Que sont-ils devenus? C'étaient des hommes, il en a fait des anges ! Si on les outrage, ils ne se vengent point; si on les frappe, ils ne s'indignent point; si on les injurie, ils prient pour ceux qui les ont injuriés. Ils n'ont point d'ennemis, ils ne connaissent point le ressentiment, ils ne tiennent point de discours frivoles, ils ne savent ce que c'est que mentir, ils ne se rendent point coupables de parjure, ils ne (36) consentent pas même à jurer, et on leur arracherait plutôt la langue que de les contraindre à proférer un serment. » Donnons-leur sujet de faire ainsi notre éloge. Oui, chassons loin de nous cette funeste habitude de jurer. Ne voulons-nous pas au moins rendre à Dieu l'honneur que nous rendons à des vêtements de prix? Quand nous avons quelque habit plus riche que les autres, nous nous gardons bien d'en faire abus, et le nom du Seigneur nous l'employons partout, à tout propos et au hasard. Je vous en prie donc, je vous en conjure, ne méprisons pas ainsi notre salut, mais après avoir montré dès le principe tant d'empressement à observer ce précepte, persévérons jusqu'à la fin. Si je vous exhorte sans cesse à ne pas jurer, ce n'est point pour vous reprocher quelque négligence. Je vous vois déjà presque tous corrigés, et je soupire après le moment où vous serez tous parvenus au terme de vos efforts. Les spectateurs n'aiment-ils pas à exciter ceux des combattants qu'ils voient sur le point de triompher. Ne nous lassons donc point non plus: nous voici presque au terme, et le difficile était de commencer. L'habitude est à peu près vaincue, il reste peu de chose à faire; il n'est plus besoin de beaucoup de travail, il suffit de nous observer un peu, de montrer quelque diligence, pour achever de nous corriger et pour être à notre tour capables d'exhorter les autres. Avec quelle confiance ensuite nous verrons arriver la fête de Pâques ! Quel bonheur pour nous d'être alors deux ou trois fois plus joyeux que nous ne sommes d'ordinaire ce jour-là ! Nous nous réjouirons moins d'être sortis des fatigues d'un jeûne pénible que de participer à cette sainte solennité, pleins de mérite et le front ceint d'une couronne brillante et qui ne doit jamais se flétrir. Mais, pour arriver plus vite à cet heureux résultat, faites ce que je dis. Ecrivez sur les murs de votre maison, gravez dans votre coeur cette faux volante dont parle Zacharie (Zach. V, 1-3), et imaginez-vous la voir apporter la malédiction. Ne la perdez jamais de vue; et quiconque jurera en votre présence, arrêtez-le ; reprenez-le, et surveillez de près vos serviteurs. Si nous prenons à tâche non-seulement de bien nous conduire nous-mêmes, mais encore d'amener les autres à s'amender sur ce point, nous ne tarderons pas à atteindre le but. Une fois que nous aurons entrepris de corriger les autres, nous rougirons, nous serons honteux, de ne pas faire nous-mêmes ce que nous recommandons. C'est assez revenir sur ce sujet. Nous vous avons suffisamment exhortés les jours précédents, et j'ai voulu seulement vous remettre mes conseils en mémoire. Daigne le Seigneur qui, plus que nous-mêmes, veut notre bonheur, nous accorder de nous conformer sur ce point comme sur tous les autres à la règle de la perfection chrétienne, afin qu'ayant cueilli tous les fruits de la justice, nous soyons trouvés dignes du royaume des cieux par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

DIXIèME HOMéLIE.

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