Homélies sur la 1ère épître aux Thessaloniciens (page 2)
1. Différence entre la manière des prophètes et celle de saint Paul, pour donner de l'autorité à leurs paroles. — De l'ordre des résurrections pour les morts des diverses époques, quand viendra le dernier jour. — Bonté de Dieu pour les hommes. — La résurrection, en un clin d'eeil, effet de la divine puissance.
2. Description du jugement dernier. — Soyons saisis d'épouvante comme si le fait allait s'accomplir. — Il ne faut pas se faire une objection de la bonté de Dieu. — Preuves qu'il a données de sa juste colère. — Le déluge. 3. Sodome, Gomorrhe. — Contre le crime abominable de Sodome. — Les égarements de cette ville antique moins détestables que l'infamie présente. — Autre preuve de la colère de Dieu, Pharaon et son armée engloutis. — Punitions terribles infligées par Dieu, même à ceux qui croyaient en lui. — Ne nous rassurons pas, Dieu ne frappe pas toujours tout de suite. — Nous sommes plus coupables et nous avons moins d'excuses que les hommes d'autrefois.
4. Divers châtiments infligés au peuple de Dieu. — Pestes, guerres, captivités, famines en Palestine. — Châtiments individuels; Caïn. — Autres exemples, Saül, Ananie et Sapbire. — N'y a-t-il pas, sous nos yeux, des forfaits impunis, dont la punition est inévitable? — Les sages, parmi les païens, admettent la nécessité des châtiments. — Utilité de pareilles méditations.
1. Les prophètes, pour montrer combien leurs paroles sont dignes de foi, se hâtent de commencer ainsi : " Vision qu'a vue Isaïe ". (Isaïe, 1, 1.) Autre exemple : " Paroles que le Seigneur a adressées à Jérémie " (Jérémie, 1, 2.) Et encore : " Voilà ce que dit le Seigneur ", et autres expressions semblables. Beaucoup de prophètes encore voient Dieu lui-même assis, autant qu'ils peuvent le voir, mais Paul, qui ne le voit pas assis, qui le porte en lui-même , qui entend le Christ parler, au lieu de dire : " Voilà ce que dit le Seigneur ", s'exprimait de cette manière : " Est-ce que vous voulez éprouver la puissance de Jésus-Christ qui parle en nous? " (II Cor. XIII , 3.) Et encore : " Paul, apôtre de Jésus-Christ ", montrant par là qu'il ne dit rien de lui-même; car l'apôtre ne fait qu'annoncer la parole de Celui dont il est l'apôtre. Et encore : " Je crois que j'ai aussi l'esprit de Dieu ". (I Cor. VII, 40.) Tous ces discours lui étaient donc inspirés par l'Esprit; quant à celui qu'il tient maintenant, il l'a entendu de Dieu lui-même; ainsi ce qu'il disait aux vieillards d'Ephèse : " il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir " (Act. XX, 35), c'étaient des paroles qu'il avait entendues dans le secret. Voyons donc ce qu'il dit maintenant. " Ainsi nous vous déclarons, comme l'ayant appris du Seigneur, que nous qui sommes vivants et qui sommes réservés pour son avènement, nous ne préviendrons point ceux qui sont dans le sommeil de la mort; car, aussitôt que le signal aura été donné par la voix de l'archange, et par le son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du ciel ".
C'est ce que le Christ en personne a dit : " Les puissances des cieux seront ébranlées". (Matth. XXIV, 29.) Mais pourquoi? " Et par le son de la trompette ". Nous voyons la même circonstance sur le Sinaï; nous y voyons aussi des anges. Mais maintenant, que signifie, dans ce passage : " La voix de l'archange? " Nous nous rappelons les paroles à propos des vierges : " Levez-vous, voici venir l'Epoux ". (Matth. XXV, 6.) Ou il exprime la même pensée, ou il prend une image de la cour impériale ; par analogie, les anges seront les ministres de la résurrection. Dieu, en effet, n'a qu'à dire : Que les morts ressuscitent, et la résurrection s'opère, non par la force des anges, mais parla seule énergie de sa parole. Comme si l'empereur donnait l'ordre de faire sortir des prisonniers que des ministres amèneraient, non en vertu de leur pouvoir propre, mais pour obéir à l'empereur. Le Christ dit ailleurs encore : " Il enverra ses anges, avec une trompette éclatante, et ils rassembleront les élus des quatre points du monde, depuis toutes les extrémités des cieux ". (Matth. XXIV, 31.) Et partout vous voyez les anges courant en tons sens. Quant à " l'archange ", je crois que c'est celui qui commande les anges, et il leur crie : Faites que tous soient prêts, car voici le juge. Que signifie: " Par le sonde la dernière trompette? " C'est pour montrer qu'il y aura plusieurs trompettes, et que c'est au son de la dernière, que le juge descendra. " Et ceux qui seront morts en Jésus-Christ, ressusciteront d'abord; puis, nous autres, qui sommes vivants et qui aurons été réservés jusqu'alors, nous serons emportés avec eux dans les nuées, pour aller au-devant du Seigneur, au milieu de l'air; et ainsi nous serons pour jamais avec le Seigneur ". Consolez-vous donc les uns les autres par ces vérités. Mais si Dieu doit descendre, pourquoi serons-nous emportés? C'est pour rendre à Dieu les honneurs qui lui sont dus. Lorsque l'empereur fait son entrée dans une ville, les dignitaires vont à sa rencontre; mais ceux qui sont en jugement, demeurent dans l'intérieur de (221) la ville, attendant le juge. A l'arrivée d'un bon père, ses enfants, ses dignes enfants, montent sur un char, et vont au-devant de lui pour l'embrasser. Au contraire , les serviteurs, qui l'ont offensé, restent dans la maison. Eli bien, nous serons transportés sur le char de notre Père; c'est lui-même qui l'a mis dans les nuées, et nous serons emportés dans les nuées. Voyez quel Donneur pour nous : il descend , et nous allons à sa rencontre, et , bonheur suprême, ainsi nous serons avec lui. " Qui racontera les oeuvres de la puissance du Seigneur et qui fera entendre toutes ses louanges ? " (Psal. CV, 2.) De combien de faveurs il a honoré la race des hommes !
Les premiers morts ressuscitent , et c'est ainsi que se fait la rencontre universelle. Abel, le premier de tous les morts , ira alors au-devant de Dieu, avec tous ceux qui vivaient de son temps. Les anciens morts n'auront rien de plus que les autres; celui qui est mort depuis si longtemps, qui est resté tant d'années sur la terre, ira à la rencontre de Dieu, avec tous les morts de son temps, et tous les autres. Si ceux-là nous ont attendus pour nous voir couronnés, comme l'apôtre le dit ailleurs : " Dieu ayant voulu, par une faveur particulière qu'il nous a faite, qu'ils ne reçussent qu'avec nous l'accomplissement de leur " bonheur " (Hébr. XI, 40), à bien plus forte raison les attendrons-nous de notre côté; ou plutôt, ils nous auront attendus, mais nous, nous n'attendrons pas un instant. En effet, la résurrection sera l'affaire d'un moment, d'un clin d'oeil. Quant à ce que dit l'apôtre, qu'il se rassembleront, cela veut dire qu'ils ressusciteront de partout; ce sont les anges qui les rassembleront. La résurrection sera l'effet de la puissance de Dieu, ordonnant à la terre de rendre le dépôt qu'elle a reçu, et aucun serviteur n'en sera l'agent. C'est ainsi que, lorsqu'il appela Lazare, il n'eut qu'à lui dire : " Lazare, viens dehors ". (Jean, XI, 43.) Quant à "conduire auprès de Dieu", c'est ce qui se fait par le ministère des anges. Mais, si les anges les rassemblent et courent de différents côtés, comment les morts,sont-ils ravis jusqu'au ciel ? C'est après la descente des anges que les morts seront ainsi ravis; c'est après qu'ils auront été rassemblés; cela se fera d'une manière soudaine et à l'insu de tous. On verra d'abord la terre en mouvement, un mélange de poussière; et, en même temps, tous les corps se réveillant à la fois de toutes parts, et cela sans qu'aucun serviteur prête son ministère; un ordre pur et simple suffit pour que la terre, qui était pleine, devienne vide. Considérez cet immense événement : tous les morts , depuis Adam jusqu'au jour actuel, debout, ensemble, avec leurs femmes et leurs enfants; il faudra voir un tel tumulte pour le comprendre. Et de même que le monde a ignoré tout le mystère d'un Dieu fait homme, de même nul n'aura rien deviné de cette résurrection.
2. Eh bien donc, quand cet événement s'accomplira, alors on entendra la voix de l'archange, donnant ses ordres aux anges, faisant retentir ses cris, et l'on entendra aussi les trompettes, ou plutôt le son des trompettes. Quel sera le tremblement, quelle sera l'épouvante des vivants de la terre ? Car " l'une est prise, et l'autre renvoyée ; l'un est saisi, et l'autre renvoyé ". (Matth. XXIV, 40, 41 ; Luc, XVII, 34, 35.) Que ressentira-t-on quand on verra les autres enlevés dans les airs, et qu'on sera soi-même renvoyé ? Un tel spectacle n'inspirera-t-il pas plus de terreur que tous les enfers qu'on peut se représenter? Eli bien, supposons donc que le fait s'accomplit maintenant. Si une mort subite, ou, au milieu des villes, un tremblement de terre, si des menaces bouleversent, on le sait , nos âmes; quand nous verrons la terre en éclats, et partout tant de prodiges, quand nous entendrons les trompettes, quand nous entendrons la voix de l'archange plus retentissante que toutes les trompettes, quand nous verrons le ciel s'abaisser sur nous, quand nous le verrons lui-même, Lui, le Roi de l'univers, Dieu, que ressentirons-nous? Ah ! frémissons, je vous en prie, et soyons saisis d'épouvante, comme si le fait allait s'accomplir. Que l'ajournement ne soit pas, pour nous, une pensée qui nous rassure; puisqu'il faut absolument que le fait s'accomplisse, que pouvons-nous gagner à l'ajournement ? Quel tremblement alors ? Quelle épouvante? Avez-vous vu quelquefois des condamnés qu'on mène à la mort?
Qu'éprouvent-ils, selon vous, quand ils font le chemin, jusqu'à la porte? Combien faudrait-il de morts pour égaler ce supplice? Que ne voudraient-ils pas et faire et endurer, pour être délivrés de cette sombre nuit qui les enveloppe? J'en ai beaucoup entendu, que la clémence de l'empereur avait rappelés du (222) supplice;
ils disaient, au retour, avoir vu des hommes qui ne leur paraissaient pas des hommes; tel était le trouble, la stupeur, le bouleversement de leur âme.
Si la mort du corps produit en nous cette épouvante, quand viendra l'éternelle mort, que ressentirons- nous? Et que dis-je de ceux qu'on mène à la mort? La foule qui les entoure, se compose d'individus qui, pour la plupart, ne les connaissent pas. Supposez, clans cette foule, une personne dont les regards pussent lire au fond de leur âme; qui pourrait être assez dur, assez ferme pour ne pas se sentir abattu, frappé d'anéantissement, glacé par la terreur? Et maintenant, si cette mort, qui en saisit d'autres que nous, si cette mort qui ne diffère en rien du sommeil, produit une impression si profonde sur ceux qui n'ont pas à la subir; à l'heure où nous-mêmes nous tomberons dans un état plus effroyable, quel ne sera pas notre abattement, notre consternation? Non, non; il faut m'en croire, il n'est pas de discours, de paroles, qui égalent l'impression qui nous attend.
Sans doute, me répond-on ; mais Dieu est si bon pour les hommes, et rien de tout cela n'arrivera. Ainsi les Ecritures sont sans valeur? Non, me répond-on ; il n'y a là qu'une menace pour nous porter à la sagesse. Eh bien ! si nous ne nous conformons pas à la sagesse, si nous persévérons dans le mal, Dieu n'infligera-t-il pas le châtiment, répondez-moi? Et par conséquent il ne décernera pas, à la vertu, ses récompenses? Au contraire, me répond- on , récompenser est une conduite conforme à sa nature, et ses bienfaits dépassent nos mérites.
Voilà donc votre conclusion pour les récompenses, la promesse est vraie et se réalisera d'une manière absolue; quant aux châtiments, il n'en est pas de même; il n'y a là qu'une menace pour nous épouvanter. Comment m'y prendre pour vous persuader? Je n'en sais rien. Si je dis que " leur ver ne mourra point, que leur feu ne s'éteindra point " (Marc IX, 45) ; si je dis qu'ils s'en iront dans le feu éternel; si je produis devant vous le riche déjà livré au supplice, pures menaces, me direz-vous. Comment m'y prendre pour vous persuader? Satanique pensée qui rend la grâce inutile et qui ne fait que des indolents. Comment l'extirper, cette pensée ? Tout ce que nous vous dirons pris des Ecritures, pures menaces, répondrez-vous; mais cette réponse, suppose qu'elle s'applique à l'avenir, si vous l'objectez à ce qui est arrivé, à ce qui est accompli, est sans valeur. Vous avez tous entendu parler du déluge. Direz-vous aussi, pure menace ? N'est-ce pas là un événement, un fait accompli? Vos discours ne sont que la repétition des discours d'autrefois; durant cent ans, employés à la construction de l'arche , pendant que l'on formait la charpente, pendant que le juste annonçait la vengeance à grands cris, nul ne l'en croyait.
Mais aussi pour n'avoir pas cru les paroles de la menace , ils eurent à subir la réalité du châtiment; et c'est le sort qui nous attend, si nous ne voulons pas croire. Voilà pourquoi l'apôtre compare l'avènement du Seigneur aux jours de Noé. De même qu'on refusa de croire à l'ancien déluge, de même on ne veut pas croire au déluge de l'enfer. N'était-ce donc qu'une menace jadis? L'événement ne s'est-il pas accompli?
Et celui qui infligea si soudainement le supplice alors, ne l'infligera-t-il pas, à bien plus forte raison, aujourd'hui encore? Les attentats des anciens âges ne dépassaient pas ceux d'aujourd'hui; qu'est-ce à dire? " Alors " , dit l'Ecriture, " les enfants de Dieu allèrent trouver les filles des hommes " (Gen. VI, 2) ; et le pêle-mêle était affreux ; et aujourd'hui quelle honte fait reculer? Croyez-vous, oui ou non, au déluge, oui le prenez-vous pour une fable ? Les montagnes où l'arche s'est arrêtée l'attestent, je parle des montagnes de l'Arménie.
3. Les exemples me viennent en foule; j'en prends un- singulièrement manifeste. Quelqu'un de vous a-t-il jamais voyagé en Palestine ? Ce ne sont plus des paroles, mais des choses que je dis. — Quoique, à dire vrai, mes preuves de tout à l'heure fussent plus convaincantes que des réalités. Car ce que dit l'Ecriture mérite plus notre foi, que ce que voient nos yeux. Eh bien donc, quelqu'un de vous a-t-il jamais voyagé en Palestine? je pense que quelqu'un a fait ce voyage. Eh bien, vous qui avez vu le pays, servez-moi donc de témoins auprès de ceux qui n'y ont pas été. Au-dessus d'Ascalon et de Gaza, à l'endroit où cesse le Jourdain, il y a un pays immense, fertile ; disons mieux, il était fertile, car aujourd'hui il ne l'est plus; c'était une contrée belle comme le paradis.
" Loth vit", dit l'Ecriture, " tout le pays autour du Jourdain. et il était arrosé comme le paradis de Dieu ". (223) (Gen. XIII, 10.) Donc, c'était un pays tout en fleurs, rivalisant avec les plus belles contrées du monde, un pays dont la fertilité égalait celle du paradis de Dieu; et il n'est pas aujourd'hui de désert plus désert. On y voit des arbres, et qui portent du fruit; mais ce fruit est un monument de la colère de Dieu; on y voit des cours d'eau, et le bois, et le fruit, ont une belle apparence; et qui n'est pas prévenu se réjouit; mais, prenez-les dans vos mains, ces fruits, vous les brisez; pas de fruit, rien que de la poussière, rien que de la cendre à l'intérieur; et tout est de même, dans toute celte terre ; vous croyez voir une pierre et vous ne voyez que de la cendre. Et que parlé-je de pierres, de bois et de terre, là où l'air même et les eaux manifestent la même calamité ? De même qu'un corps, dévoré par le feu, conserve sa forme, sa figure, que c'est le même aspect, mais que la force en est détruite; de même, pour cette terre, elle n'a plus, rien de la terre; tout n'y est plus que cendre. Des arbres et des fruits qui ne sont plus. en rien, ni des arbres, ni des fruits ; de l'air et de l'eau, qui n'ont plus rien ni de l'air ni de l'eau; car ces éléments mêmes ne sont plus que de la cendre. Cependant comment de l'air peut-il être dévoré par le feu? — Comment l'eau peut-elle brûler, et rester de l'eau? Le bois et les pierres peuvent brûler, mais pour l'air et pour l'eau, c'est absolument impossible. Impossible pour nous; mais pour Celui qui les a faits, c'est un prodige possible. Cet air n'est donc plus qu'une fournaise; l'eau n'est plus qu'une fournaise; rien ne porte de fruit, rien n'engendre rien ; partout les traces, les images de la colère antique, les preuves de la colère à venir.
Sont-ce là des menaces en paroles? n'est-ce là qu'un bruit de paroles? Il est bien entendu que, pour moi, j'ajoute foi aux anciens exemples; j'ajoute foi, aussi bien à ce que ne voient pas, qu'à ce que voient mes yeux. Mais je parle à l'incrédule, et ce que je dis doit suflire pour le forcer à croire. Que celui qui ne croit pas à l'enfer médite sur Sodome, réfléchisse sur Gomorrhe, sur le châtiment qui s'est effectué, qui dure encore. Témoignage du supplice éternel, pensées difficiles à supporter; mais croyez-vous donc qu'il soit facile de supporter vos paroles qui soutiennent qu'il n'y a pas d'enfer; qu'il n'y a, de la part de Dieu, qu'une simple menace?
Que faites-vous, quand vous frappez ainsi de découragement le coeur du peuple? Vous me forcez à vous tenir de pareils discours, vous qui ne croyez pas. Si vous aviez ajouté foi aux paroles du Christ, je ne serais pas forcé d'avoir recours à la réalité, pour provoquer votre foi. Mais puisque vous n'avez pas voulu accepter d'autres preuves , bon gré malgré, il faudra bien que vous soyez persuadés, car enfin qu'avez-vous à dire de Sodome? Et voulez-vous savoir la cause de ce qui est arrivé alors? c'était un péché funeste, exécrable, mais enfin, ce n'était qu'un péché, une passion insensée pour les jeunes enfants, et voilà ce qui a motivé cette punition. Mais aujourd'hui on les compte par milliers, les désordres pareils, les égarements plus funestes que ceux des anciens hommes. Eh bien, celui qui, pour un seul péché, répandit les flots d'une si terrible colère, sans égard pour les prières d'Abraham, sans égard pour Loth, habitant de ce pays, lequel, pour honorer les serviteurs de Dieu, exposait ses propres filles aux outrages, Dieu, en présence de tant de crimes qui sont les nôtres, nous ferait grâce? Préjugé ridicule, frivolité, erreur, illusion du démon ! Voulez-vous un autre exemple ?
Vous connaissez suffisamment l'histoire de Pharaon, de ce roi des. Egyptiens: vous connaissez la punition qu'il a subie, ses chars, ses chevaux, son armée entière, précipités avec lui au fond de la mer Rouge. Vous faut-il encore d'autres preuves? car ce Pharaon était peut-être un impie ; je me trompe, il ne faut pas dire, peut-être; c'était réellement un impie. Eh bien, vous faut-il des exemples, pris de ceux qui croyaient en Dieu, qui s'attachaient à Dieu, mais qui ne pratiquaient pas la vertu ? Voulez-vous les voir punis? écoutez Paul : " Ne commettons point de fornication, comme quelques- uns d'entre eux commirent ce crime pour lequel vingt-trois mille furent frappés de mort en un seul jour; ne murmurons point comme murmurèrent quelques-uns d'entre eux qui furent frappés de mort par l'exterminateur; ne tentons point le Christ, comme le tentèrent quelques-uns d'entre eux qui furent tués par les serpents ". (I Cor. X, 8-40.) Si la fornication, si les murmures ont produit un tel effet, quel traitement ne nous attireront pas nos crimes ? que si Dieu ne réclame pas tout de suite la vengeance, n'en soyez pas surpris. Les hommes (224) d'autrefois ne connaissaient pas l'enfer, aussi étaient-ils frappés de châtiments soudains;
mais vous, qui, quelles que soient vos fautes, n'êtes pas punis, vous les expierez toutes là-bas. Eh quoi ! Dieu a puni ceux qui, auprès de nous, n'étaient que des enfants, pour de moindres péchés, de tels supplices, et il nous épargnera? Ce discours ne peut se soutenir. Quand nos fautes égaleraient seulement les leurs, nous mériterions un plus rigoureux châtiment. Pourquoi? parce que nous avons reçu la grâce avec plus d'abondance.
Et maintenant que nous sommes plus souvent et plus gravement coupables, à quelle vengeance ne devons-nous pas nous attendre? Ces anciens hommes, (n'allez pas croire que je sois surpris de leur supplice, que je veuille les absoudre, loin de moi cette pensée; quand Dieu punit, celui qui condamne le jugement de Dieu exprime une pensée qui lui vient du démon; donc je ne fais pas l'éloge des anciens hommes, je ne prétends pas les absoudre, je ne fais que montrer notre perversité), eh bien donc, ces hommes d'autrefois, s'ils murmuraient, c'est qu'ils arrivaient dans un désert; mais nous, nous avons une patrie, et c'est à l'abri de nos maisons que nous proférons des murmures; ces hommes d'autrefois encore, ils se livraient à la fornication, mais ils sortaient de l'Egypte, du sein d'un peuple corrompu, et c'est à peine s'ils étaient initiés à la loi; mais nous, qui avons reçu de n os pères des enseignements pour nous sauver, nous méritons un châtiment plus rigoureux.
Vous faut-il encore d'autres exemples de punition? Les châtiments soufferts dans la Palestine, les famines, les pestes, les guerres, les captivités; captivité sous les Babyloniens, captivité sous les Assyriens; les maux soufferts de la part, et des Macédoniens, et d'Adrien, et de Vespasien. Je veux, mon cher auditeur, vous raconter une histoire, mais ne faites pas un mouvement en arrière; ou plutôt, non , je vous dirai autre chose d'abord. Il y avait une fois une famine, dit l'Ecriture, et le roi se promenait sur le rempart : une femme s'approche de lui et lui dit : " Roi, voilà une femme qui m'a dit : Donnez votre fils, que nous le fassions cuire aujourd'hui et que nous le mangions; et demain, ce sera le mien ; et nous l'avons cuit, et nous l'avons mangé " (IV Rois, VI, 26, 29); celle-ci n'a pas encore donné le sien. Quoi de plus affreux que ce malheur? Dans un autre endroit le Prophète dit : " Les mains des femmes miséricordieuses ont fait cuire leurs enfants ". (Jérém. IV, 10.) Telle fut la punition des Juifs, et nous, n'en subirons-nous pas une bien plus terrible encore?
4. Voulez-vous connaître encore quelques autres de leurs malheurs? Lisez Josèphe, étudiez toute cette tragédie, nous vous persuaderons peut-être, par là, qu'il y a un enfer. Réfléchissez donc: s'ils ont été châtiés, pourquoi ne sommes-nous pas châtiés? Quelle vraisemblance que nous ne soyons pas châtiés aussi, nous qui sommes plus coupables? N'est-il pas évident que le châtiment est mis en réserve pour nous? Si vous voulez, je vais vous montrer qu'ils ont été châtiés aussi individuellement. Caïn a tué son frère. Crime affreux, c'est ni contestable; mais Caïn a subi sa peine, peine terrible, plus affreuse que mille morts; écoutez ses plaintes : " Vous me chassez aujourd'hui de dessus la terre, et j'irai me cacher de devant votre face, et quiconque me trouvera, me tuera". (Gen. IV, 14.) Eh bien, dites-moi, n'y a-t-il pas beaucoup d'hommes qui font aujourd'hui comme ce meurtrier ? Quand vous assassinez, non votre frère selon la chair, mais, votre frère spirituel, ne faites-vous pas comme Caïn? Qu'importe que ce ne soit pas avec une arme, mais d'une autre manière, quand, au lieu d'apaiser sa faim, ce due vous pourriez faire, vous l'abandonnez? Eh quoi ! est-il vrai de dire aujourd'hui que nul n'est envieux de son frère? Que nul ne jette son frère dans les dangers? Eh bien, ces méchants sur cette terre, n'ont pas subi leur peine, mais ils la subiront. Voyez donc encore : celui qui n'a entendu ni la loi écrite, ni les prophètes, qui n'a pas vu des signes éclatants, celui-là est frappé d'un châtiment rigoureux; et celui qui, sans être moins coupable, a eu tant d'avertissements pour le ramener au bien , celui-là demeurera impie? Où donc est la justice de Dieu? Qu'est devenue sa bonté?
Autre exemple : pour du bois ramassé le jour du sabbat, un malheureux a été lapidé (Nombr. XV, 32) : la défense pourtant n'était pas des plus importantes, ce n'était pas une prescription comme celle de la circoncision. Eh bien, pour du bois ramassé le jour du sabbat, lapidé; et ceux qui enfreignent mille fois la loi, seront impunis? S'il n'y a pas d'enfer, où donc est la justice, que devient ce (225) qu'on nous dit que Dieu ne fait point acception des personnes? Cependant les accusations ne manquent pas contre tous ceux qui n'observent pas le sabbat. Autre exemple encore, un fils de Chram, pour une offrande soustraite, lui et toute sa famille, lapidés. Eh quoi, depuis ces temps anciens, n'a-t-on plus commis de sacrilège ? Saül encore, pour avoir fait grâce contre la volonté de Dieu, a subi un châtiment sévère; depuis Saül, est-ce que personne n'a fait comme lui? Plût au ciel qu'il en fût ainsi, et qu'on ne nous vît pas, plus féroces que les bêtes féroces, nous manger les uns les autres, contre la volonté de Dieu, et qu'il n'y eût pas (le combattants renversés dans la mêlée ! Autre exemple encore, les fils d'Héli pour avoir mangé les victimes avant qu'on les eût brûlées en sacrifice, furent punis d'une mort terrible, et leur père avec eux. N'y a-t-il donc plus de pères qui négligent leurs enfants? N'y a-t-il plus d'enfants pervertis? Nous n'en voyons aucun de,puni. Quand donc le seront-ils, s'il n'y a pas d'enfer? D'autres exemples encore, il y en a des milliers. Ananie et Saphire, pour avoir soustrait une partie de leurs propres offrandes, n'ont-ils pas été punis sur-le-champ? Depuis ces temps anciens, personne n'a-t-il donc fait comme eux? Comment donc n'avons-nous pas vu, depuis, les mêmes châtiments? Comprenez-vous qu'il y a une géhenne, ou vous faut-il encore des exemples? Eh bien, nous les demanderons à ce qui n'est pas écrit, à ce qui se passe aujourd'hui, car il ne faut négliger aucun moyen de conviction, il ne faut pas, par une complaisance irréfléchie pour nous-mêmes, nous faire du tort à nous-mêmes.
Ne voyez-vous pas des malheureux, des mutilés sans nombre, en proie à mille maux? Pourquoi des meurtriers punis; d'autres, qui ne le sont pas. Ecoutez Paul : " Il y a des personnes dont les péchés sont connus avant le jugement; il yen à d'autres qui ne se découvrent qu'ensuite ". (I Tim. V, 24.) Combien y en a-t-il d'échappés parmi les meurtriers; combien, parmi les violateurs de sépultures? Mais laissons cela. Combien y en a-t-il que vous ne voyez pas rigoureusement punis? Les uns sont frappés d'une maladie cruelle ; d'autres, livrés à de perpétuelles tortures; d'autres encore, à des maux innombrables. Eh bien, quand vous voyez un homme coupable, comme ces malheureux, et beaucoup plus coupable encore, demeurer impuni , ne sentez-vous pas que, malgré vous, vous reconnaissez qu'il y a un enfer? Rassemblez ceux qui, sur cette terre, avant vous, ont subi un châtiment rigoureux, considérez que Dieu ne fait pas acception des personnes, que vous avez fait mille et mille actions mauvaises, que vous n'avez éprouvé aucun traitement qui ressemble au leur, et alors vous comprendrez l'enfer. Car Dieu nous en a mis la pensée dans l'âme, à tel point que jamais personne n'a pu l'ignorer. Poètes, philosophes, auteurs de fictions, en un mot, tous les hommes ont raisonné sur la rémunération dans une autre vie, et ont parlé de la foule de ceux qui subissent, dans les enfers, des châtiments. Si leurs récits sont des fables, il n'en est pas de même chez nous. Je n'ai pas voulu vous effrayer par ce discours, ni charger vos âmes d'un poids incommode, au contraire, je voudrais leur donner les ailes de la sagesse. Je voudrais bien, moi aussi, qu'il n'y eût pas de châtiment, je le voudrais, plus que vous tous, moi qui vous parle. Pourquoi? c'est que chacun de vous ne tremble que pour son âme à lui; ruais moi, j'aurai des comptes à rendre de mon administration, de sorte que c'est moi, plus que vous tous, qui aurai de la peine à y échapper. Mais il n'est pas possible qu'il n'y ait ni enfer ni supplice. Que ferai-je? Voici maintenant des doutes et des objections : où est donc la bonté de Dieu? Partout. Mais c'est un point que je développerai dans un autre temps; ne confondons pas, avec ces réflexions, ce que nous avons dit sur l'enfer. Quant à présent, gardons le profit que nous avons retiré de ces paroles; ce n'est pas un mince profit, que d'être convaincu qu'il existe un enfer. Le souvenir de pareil discours est un remède amer mais efficace pour nous purger de toute corruption, si nous savons le conserver dans notre esprit. Donc, il faut en user, purifions ainsi notre coeur, rendons-nous dignes de voir ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, les biens que n'a pas compris le coeur de l'homme; puissions-nous tous en jouir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE IX. OR, POUR CE QUI REGARDE LES TEMPS ET LES MOMENTS, MES FRèRES, VOUS N'AVEZ PAS BESOIN QU'ON VOUS EN éCRIVE, PARCE QUE VOUS SAVEZ BIEN VOUS-MêMES QUE LE JOUR DU SEIGNEUR DOIT VENIR COMME UN VOLEUR DE NUIT. (CHAP. V, 1 A 12.)
226 Analyse.
1. De l'indiscrète curiosité qui veut pénétrer les mystères. — Il est particulièrement inutile de vouloir connaître l'époque précise de la consommation des siècles. — Réponse à cette idée, que si l'on connaissait le moment, on fermerait la bouche aux gentils. — Le jour du Seigneur doit venir comme un voleur de nuit, non-seulement pour le monde, mais pour chacun en particulier. 2. Il est utile qu'il en soit ainsi. — Quels crimes ne commettrait-on pas, s'il en était autrement? — Raisons diverses. — Que devient la vertu même, avec la connaissance parfaite de ce qui doit arriver? — Il faut veiller. — L'avènement du dernier jour comparé avec justesse à un accouchement subit.
3. Explication de ces expressions, enfants de lumière, enfants du jour, enfants de perdition, enfants de la géhenne. — Qu'est-ce que l'ivresse, qu'est-ce que le sommeil? - La cuirasse de la foi et de la charité, le casque de l'espérance. — Dieu ne nous a pas appelés pour nous perdre, mais pour nous sauver. — Consolons-nous. 4. Quelle est l'origine du mal? En dernière analyse, notre négligence. — Donc, soyons attentifs et diligents. — Pas de vaines recherches. La voie est étroite, pensons-y.
5. Les plaisirs exquis et raffinés ne servent à rien.
— Le bonheur n'est pas là. — Ne pleurons que ce qui mérite d'être pleuré, ne recherchons que ce qu'il faut pour vivre. — Il dépend de nous que Dieu nous prenne en pitié. — Si nous voulons obtenir la miséricorde, faisons tous nos efforts pour en être dignes.
1. Rien n'égale l'inutile et avide curiosité qui pousse l'homme à connaître ce qui est obscur et caché. C'est le propre d'un esprit infirme et mal cultivé. La naïveté dès enfants ne se lasse pas de harceler pédagogues, précepteurs et parents, de mille questions où il n'y a rien que ces mots, quand donc ceci, quand donc cela? C'est le résultat d'une existence que rien ne gêne, et qui n'a rien à faire. Il y a beaucoup de choses que notre esprit est pressé d'apprendre et de connaître, et surtout l'époque de la consommation des siècles. Rien d'étonnant qu'il nous arrive ce qu'ont éprouvé ces saints apôtres, possédés, plus que personne ne le fut jamais, de la même inquiétude avant la passion, ils entourent le Christ, ils lui disent: " Dites-nous quand ces choses arriveront? quel sera le signe de votre avènement " et de la consommation du siècle?" (Matth. XXIV, 3.) Après la passion, après la résurrection, ils lui disaient: " Seigneur, sera-ce en ce temps que vous rétablirez le royaume d'Israël?" (Act. I, 6.) Et ce fut là la première question qu'ils lui adressèrent. Il n'en fut pas de même plus tard. En effet, une fois qu'ils ont reçu le Saint-Esprit, non-seulement ils ne font plus de questions, non-seulement ils acceptent leur ignorance, mais encore ils répriment, chez les autres, une intempestive curiosité. Ecoutez donc ce que dit aujourd'hui le bienheureux Paul : " Or, pour ce qui regarde les temps et les moments, mes frères, vous n'avez pas besoin qu'on vous en écrive". Pourquoi ne dit-il pas : Personne n'en sait rien? Pourquoi ne dit-il pas : C'est un secret, mais " Vous n'avez pas besoin qu'on vous en écrive?" C'est qu'une autre réponse les aurait tourmentés; celle qu'il leur fait, les console; ce " vous n'avez pas besoin ", montre ce qu'il y a de superflu , d'inutile, dans une recherche qu'il ne faut pas continuer. Car quel profit? répondez-moi. Mettons la consommation des siècles dans vingt ans, dans trente ans, dans cent ans : après? Que nous importe? La consommation n'est-elle pas, pour chacun de nous, la fin de sa vie à lui ? Que signifie ce mal que vous vous donnez pour connaître, et comme enfanter la consomma#on? Ce qui nous arrive en d'autres circonstances, nous l'éprouvons ici. En d'autres circonstances, nous négligeons nos affaires particulières pour celles des autres, nous disons : Un tel est un débauché, un tel est un adultère, celui-ci a commis un brigandage, celui-là a fait du tort à tel autre; nul ne s'occupe de ses affaires; on s'inquiète de tout ce qui est étranger, plutôt que de ses propres intérêts; de même ici, chacun de nous, au lieu de s'inquiéter de sa fin particulière, veut savoir quelle sera la fin commune. Eh, que vous importe cette lin universelle? Faites, (227) dans de bonnes dispositions, votre fin à vous, et vous n'aurez rien à craindre de la grande consommation. Qu'elle soit éloignée, qu'elle soit proche, cela ne nous touche en rien. Voilà pourquoi le Christ ne répond pas; il sait que la question est sans intérêt. Comment ! sans intérêt?
me répond-on. Celui qui n'a rien voulu dire, sait bien pourquoi la question est sans intérêt; écoutez ce qu'il dit aux apôtres : " Ce n'est point à vous de savoir les temps et les moments que le Père a réservés à sa puissance propre". (Act. I, 7.) Que signifie cette recherche curieuse? Voilà ce qu'entendit, avec les autres apôtres, Pierre leur chef, pour prix d'une indiscrète curiosité. Très-bien , réplique-t-on, mais si l'on était mieux instruit, on pourrait fermer la bouche aux gentils. Comment cela? répondez-moi. C'est que les gentils, fait-on observer, regardent le monde comme un dieu; donc si nous connaissions l'époque de la consommation, nous leur fermerions la bouche. Très-bien que faut-il pour leur fermer la bouche? leur montrer que ce monde sera détruit, ou leur apprendre l'époque de la destruction ? Voulez-vous leur fermer la bouche, dites leur que ce monde aura une fin; s'ils ne vous accordent pas ce point, ils ne vous accorderont pas l'autre davantage.
Ecoutez ce que dit Paul : " Vous savez bien vous-mêmes que le jour du Seigneur doit venir " comme un voleur de nuit". Ce qui ne s'applique pas seulement à la fin commune, mais à la fin particulière de chacun de nous; car celle-ci se comporte comme l'autre; ces deux fins se ressemblent, c'est la même famille. Ce que l'une fait en bloc, l'autre le fait en détail; le temps de la consommation a, pour point de départ, Adam; la fin de la vie de chacun de nous est une image de la consommation; on peut l'appeler aussi une consommation, sans craindre de se tromper. Chaque jour, des milliers et des milliers de mourants, lesquels doivent, tous sans exception, attendre le grand jour, et, avant ce jour-là, nul ne ressuscitera; la consommation particulière n'est-elle pas une partie de la grande consommation? Maintenant, pourquoi l'heure est-elle un secret? pourquoi ce jour doit-il venir comme un voleur de nuit? Je vais vous dire l'opinion qui me paraît sage. Personne ne consacrerait à la vertu sa vie tout entière, si on le connaissait bien ce jour, s'il n'était pas caché; si l'on savait quand il doit venir, on commettrait mille crimes, avant de recourir au baptême et de s'apprêter au départ. Voyez, en effet, ce qui se passe maintenant : malgré l'incertitude qui épouvante toutes les âmes, tous les hommes consacrent d'abord leur vie à la corruption, ils attendent qu'ils n'aient plus qu'un souffle de vie, pour se tremper dans les eaux du baptême; s'ils étaient tout à fait rassurés, qui s'occuperait donc de vertu? Malgré la crainte qui les presse, un grand nombre sont partis pour l'autre vie sans avoir reçu la lumière et la grâce du baptême; cette crainte même n'a pas appris aux vivants à s'inquiéter de ce qui plaît à Dieu; supposez que cette crainte leur eût été enlevée, qui donc aurait encore gardé quelque mesure? Qui donc aurait encore pratiqué la justice? Personne. Seconde raison : il eu est que retient l'épouvante de la mort, le désir de vivre; si chacun savait que la mort ne doit venir que demain, on ne se refuserait rien, on oserait tout jusqu'à ce dernier jour, on égorgerait ceux qu'on voudrait, on commettrait crimes sur crimes pour se venger de ses ennemis.
2. Le scélérat qui n'a plus l'espoir de prolonger sa vie ici-bas, n'a plus de respect, même pour celui qui porte la pourpre. Supposez-le convaincu qu'il faut absolument partir, il se vengera de son ennemi, il assouvira sa fureur avant de recevoir la mort. Dirai-je une troisième raison? Ceux qui tiennent à la vie, ceux qui ne peuvent se détacher de la terre, ceux-là mourraient d'abattement et de douleur. Un jeune homme saurait qu'il ne doit pas atteindre à la vieillesse, que sa vie sera terminée auparavant, il serait comme ces animaux languissants qui, une fois pris, deviennent plus languissants encore, n'attendant plus que leur fin. Pour le courage même, plus de récompense. Des hommes vaillants: sauraient que dans trois ans ils doivent de toute nécessité mourir, mais non avant ce terme ; quelle pourrait être la récompense de leur audace dans les périls? C'est parce que vous n'avez rien à craindre, pour ces trois ans, que vous vous exposez aux dangers; vous savez bien que vous ne pouvez pas quitter cette vie plus tôt. Celui qui peut trouver la mort dans chaque danger, qui sait que la prudence le sauverait, qui ne craint pas la mort et l'affronte, celui-là donne, et de son courage, et de son mépris de la vie présente, une preuve (228) signalée. Un exemple va vous rendre ces vérités manifestes.
Répondez-moi, si le patriarche Abraham avait prévu, en conduisant Isaac sur la montagne, qu'il n'égorgerait pas son fils, aurait-il mérité une récompense? Voyez encore : Si Paul eût prévu qu'il ne mourrait pas, quelle admiration aurait mérité son mépris des dangers ?Mais on verrait le plus lâche se jeter dans les flammes, si on lui garantissait qu'il peut le faire en toute sûreté. Il n'en fut pas de même des trois jeunes hommes. Qu'arriva-t-il ? Entendez leurs voix : " Roi, il est un Dieu dans le ciel qui nous retirera de vos mains et de cette fournaise ; et s'il ne veut pas le faire, sachez bien que nous n'honorons point vos dieux, et que cette statue d'or que vous avez fait élever, nous ne l'adorons pas ". (Daniel, III, 17, 18.) Voyez-vous quels grands avantages? comprenez-en de plus grands encore; voyez-vous quel profit. pour l'homme d'ignorer sa fin ? Mais nous pouvons nous contenter, sur ce point, de ces réflexions. Voilà donc pourquoi le jour du Seigneur vient comme un voleur de nuit : c'est pour que nous ne nous laissions pas entraîner dans la corruption, pour que nous ne cédions pas à l'indolence, pour que nous puissions nous assurer notre récompense. " Vous savez bien vous-mêmes ", dit l'Apôtre. Dès lors, à quoi bon votre curiosité intempestive, puisque vous êtes persuadés ? Que l'avenir est incertain, c'est ce que vous montrent les paroles du Christ. Ecoutez ce qu'il dit à ce sujet : " Veillez donc, parce que vous ne savez pas à quelle heure le voleur arrive ". (Matth. XXIV, 42.) A ce sujet, Paul disait aussi: " Quand ils diront, nous voici en paix et en sûreté, tout à coup une ruine imprévue les surprendra, comme une femme grosse que surprennent les douleurs de l'enfantement, et ils ne pourront se sauver (3) ". Il fait entendre ici ce qu'il répète dans la seconde épître.
Les fidèles étaient dans les afflictions, ceux qui leur faisaient la guerre vivaient dans le relâchement et les délices; en conséquence, l'apôtre consolait les fidèles en les entretenant de la résurrection. Les ennemis leur prodiguaient les insultes, répétant les pensées de l'ancien peuple;
ils disaient Quand viendra-t-il ce jour ? (C'est ce qui faisait dire aux prophètes : " Malheur à vous qui dites: Que Dieu se hâte de faire ce qu'il fera, afin que nous le voyions; que la volonté du saint d'Israël s'accomplisse, afin que nous la connaissions " (Is. V, 19) ; et encore : " Malheur à vous qui désirez le jour du Seigneur " (Amos, V, 18) (ce qui ne veut pas dire simplement ceux qui le désirent, mais qui le désirent, parce qu'ils ne croient pas); et " ce jour du Seigneur ", dit encore le même texte, " sera ténèbres, et non lumière ". Telle est, la pensée de l'apôtre. Et voyez comme il les console: c'est comme s'il leur disait : La douce vie qu'ils mènent, ne prouve pas que le jour du jugement ne doive pas venir; rien n'y fait, il doit venir. Mais maintenant, voici une question intéressante : si l'antéchrist arrive, si Elie arrive, comment peut-il se faire que, quand ils diront : " Nous voici en paix et en sûreté ", ce soit précisément alors qu'une ruine imprévue les surprenne ? Voilà des signes qui ne permettent pas de se tromper sur l'avènement de ce grand jour, ils en révèlent . l'apparition. Mais l'apôtre n'indique pas le temps, je veux dire de l'antéchrist; il ne dit pas non plus que ce jour fameux sera le signe de l'apparition du Christ, mais que le Christ n'aura pas de signe, qu'il viendra subitement, sans qu'on l'attende. Mais, objecte-t-on, une femme enceinte n'est pas surprise par sa délivrance; elle sait bien qu'elle doit s'y attendre au bout de neuf mois. Au contraire, l'époque est tout à fait incertaine; certaines femmes accouchent au septième mois, d'autres, au neuvième; et maintenant on ne peut fixer ni le jour, ni l'heure. Voilà donc quelle est la pensée de Paul. La comparaison est exacte; il n'y a pas beaucoup de marques pour indiquer l'accouchement; nombre de femmes se laissent surprendre dans les rues, hors de chez elles, n'ayant pu prévoir le moment. Maintenant l'apôtre, ici, n'indique pas seulement l'incertitude de l'heure, mais l'amertume des lamentations. De même que cette femme jouant, riant, ne prévoyant absolument rien, est tout à coup en proie aux douleurs d'un enfantement qui la déchire, de même en sera-t-il de ces âmes imprévoyantes que surprendra le dernier jour. " Et ils ne pourront se sauver". Ensuite l'apôtre tient à montrer que ce n'est pas pour les fidèles de Thessalonique qu'il parle ainsi: " Mais vous, mes frères, vous n'êtes pas dans les ténèbres, pour être surpris de ce jour comme d'un voleur (4) ".
3. Par ténèbres, il entend ici la vie qui se (229) cache dans la nuit de l'impureté. C'est comme clans les ténèbres de la nuit où tout ce qu'il y a d'hommes souillés, de pervers se plongent, se renferment avec leurs actions infâmes. Répondez-moi, n'est-ce pas le soir qu'attend l'adultère? n'est-ce pas la nuit qu'attend le voleur? le brigand qui force les sépulcres n'accomplit-il pas toute son oeuvre pendant la nuit? Eh quoi ! est-ce que le dernier jour ne les surprend pas comme fait un voleur? est-ce que ce jour n'est pas imprévu pour eux? Faut-il croire qu'ils le connaissent par avance? Comment donc l'apôtre petit-il leur dire : " Vous n'avez pas besoin qu'on vous en écrive? " C'est qu'ici l'apôtre ne pense pas à l'incertitude dit moment, mais au malheur de la catastrophe ; il veut dire que ce jour ne viendra pas pour le malheur des fidèles. En effet, ils en seront surpris, eux aussi, mais ils n'y trouveront aucun sujet d'affliction. " Pour être surpris de ce jour comme d'un voleur ". Dans une maison où l'on veille, où il y a de la lumière, le brigand a beau venir, il ne peut causer aucun dommage; il en est de même pour ceux qui vivent dans l'honnêteté; quant à ceux qui dorment, le brigand les dépouille de tout ce qu'ils ont, ce sont ceux qui ont trop de confiance dans les choses d'ici-bas. L'apôtre ajoute ensuite : " Car vous êtes tous des enfants de lumière et des enfants du jour (5) ". Mais, demande-t-on, qu'est-ce que cela veut dire, des enfants du jour? C'est de même qu'on dit, des enfants de perdition, des enfants de l'enfer. Aussi le Christ dit-il aux Pharisiens : " Malheur à ,vous, qui courez la mer et la terre pour faire un prosélyte, et, quand vous l'avez, en faites un enfant de la géhenne ! " (Matth. XXIII , 15.) Et Paul : " Puisque ce sont ces crimes qui font tomber la colère de Dieu sur les enfants de la désobéissance " (Col. III, 6) ; ce qui veut dire, les pécheurs qui font les oeuvres dignes de la géhenne, les oeuvres de la désobéissance.
De même donc que les enfants de Dieu sont ceux qui font les oeuvres agréables à Dieu, de même les enfants du jour et les enfants de la lumière sont ceux qui font les œuvres de la lumière. " Nous ne sommes point des enfants de la nuit, ni des ténèbres. Ne dormons donc point comme les autres; mais veillons, et gardons-nous de l'enivrement de l'âme. Car ceux qui dorment, dorment durant la nuit, et ceux qui s'enivrent, s'enivrent durant la nuit. Mais nous, qui sommes enfants du jour, gardons-nous de cette ivresse (6, 7, 8) ". L'apôtre montre ici que notre vie appartient au jour. Le jour et la nuit qui frappent nos yeux, ne dépendent pas de notre volonté; la nuit vient en dépit de nous; malgré nous, le sommeil nous saisit; mais, pour ce qui est de l'autre nuit, de l'autre sommeil, il n'en est pas de même ; nous pouvons être toujours éveillés; nous pouvons nous faire un jour perpétuel. Fermer les yeux de l'âme, se laisser aller au sommeil de la perversité, ce n'est pas un effet de la nature, mais de la libre volonté. " Mais veillons ", dit-il, " et gardons-nous de l'enivrement de l'âme ". On peut dormir, tout éveillé qu'on est, si l'on ne fait rien de bien. Voilà pourquoi l'apôtre ajoute : " Et gardons-nous de l'enivrement de l'âme ". En effet, veiller dans le jour, mais pour s'enivrer, c'est s'exposer à des maux innombrables. De sorte qu'il faut qu'à la vigilance se joigne la sobriété.
" Ceux qui dorment ", dit-il, " dorment durant la nuit, et ceux qui s'enivrent, s'enivrent durant la nuit ". L'ivresse dont il parle ici n'est pas seulement l'ivresse produite par le vin, mais celle qui résulte de tous les vices. Car l'ivresse de l'âme, ce sont les richesses, le désir de l'argent, l'amour sensuel; tout ce que vous pouvez dire d'affections de ce genre constitue l'ivresse de l'âme. Mais pourquoi la malignité est-elle appelée par l'apôtre un sommeil?
C'est que d'abord le pervers n'a aucune énergie pour la vertu: ensuite il n'a que des fantômes devant les yeux, il ne voit nulle part la vérité, il est plein de songes, l'extravagance est dans toutes ses actions ; s'il lui arrive de voir le bien, il n'y a la ni fermeté, ni solidité. Telle est la vie présente, un tissu de rêves et de vaines images. La richesse est un rêve; de même, la gloire, et toutes les choses du même genre. Celui qui dort ne voit ni le réel, ni le vrai ; à ce qui n'existe pas, il attribue une réalité qui n'est que dans son imagination. Telle est la pensée corrompue, telle est la vie passée dans la corruption; l'homme corrompu ne voit pas la réalité, c'est-à-dire, ce qui est spirituel, céleste, persistant, durable, mais ce qui s'écoule, ce qui s'envole, ce qui s'échappe bien vite loin de nous. Or, il ne suffit pas de la vigilance et de la sobriété, il faut y joindre encore l'énergie (230) qui prend les armes. Car on a beau être vigilant, tempérant; si l'on n'est pas armé, on est bien vite à la merci des brigands. Eh bien, je vous le demande, si, quand nous devrions être et vigilants, et sobres, et armés, nous demeurons désarmés, nus, endormis, qui peut empêcher l'ennemi de nous percer de son glaive? C'est ce besoin de nous faire comprendre la nécessité d'être en armes, qui inspire les paroles suivantes: " Mais nous, qui sommes des enfants du jour, gardons-nous de cette ivresse; revêtons-nous de la cuirasse de la foi et de la charité, prenons le casque de l'espérance du salut (8) ".
" De la foi ", dit-il, " et de la charité ". Ici l'apôtre indique la rectitude de la vie et des croyances. Voyez cette explication qu'il donne de la vigilance, de la continence; elle consiste à prendre, dit-il, la cuirasse de la foi et de la charité. Il n'entend pas une foi vulgaire; il veut la ferveur, la sincérité qui rend invulnérable. De même qu'il n'est pas facile de percer une cuirasse qui est comme un mur épais sur la poitrine; de même, pour préserver votre âme, recouvrez-la de la foi et de la charité, de telle sorte qu'aucun des traits de feu du démon ne puisse pénétrer en vous. Du moment que l'énergie de l'âme a pour défense et pour arme la charité, elle peut défier toutes les attaques; les assauts deviennent inutiles contre elle. Ni la perversité, ni la haine, ni l'envie, ni la flatterie, ni l'hypocrisie, rien ne peut atteindre une telle âme. Or, l'apôtre ne dit pas seulement qu'il faille se revêtir de charité, mais s'en faire comme une solide cuirasse. Et ensuite, il ajoute : " Le casque de l'espérance du salut ". En effet, de même que le casque garantit ce qu'il y a de plus important en nous, de même l'espérance ne laisse pas notre raison déchoir; l'espérance la maintient droite comme la tête, et la préserve de tous les coups du dehors. Tant qu'aucune secousse ne l'ébranle, elle-même ne chancelle pas; avec de telles armes, il est impossible de succomber. " Car ", dit l'apôtre, " ces trois vertus demeurent, la foi, l'espérance, la charité ". (I Cor. XIII, 43.) Et maintenant qu'il a dit, revêtez-vous, préparez-vous, c'est lui-même qui fournit les armes, qui montre d'où naissent la foi , et l'espérance, et la charité, d'où viennent les armes de plus en plus invincibles. " Car Dieu ne nous a pas destinés à être les objets de sa colère, mais à acquérir le salut, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour nous (9, 10) ".
4. Ainsi Dieu ne nous a pas appelés pour nous perdre, mais pour nous sauver. C'est là sa volonté. Qui le prouve? Il a livré son Fils pour nous, dit l'apôtre; Dieu désire à tel point notre salut, qu'il a livré son Fils, et il ne l'a pas simplement livré, mais pour qu'on le mît à mort. Voilà les considérations qui enfantent l'espérance. Ne désespère donc pas, ô homme, en présence de ce Dieu qui, pour toi, n'a pas même épargné son Fils ne te laisse pas abattre dans les maux de la vie présente. Celui qui a livré son Fils unique, afin de te sauver, afin de l’affranchir de la géhenne, que pourra-t-il épargner pont assurer ton salut? Il faut donc n'avoir que de bonnes espérances. Si nous allions, sur la terre, comparaître devant un juge que son amour pour nous aurait porté à égorger son fils, nous serions sans crainte. Ayons donc de bonnes et de grandes espérances; nous tenons le principal, si nous avons la foi. Nous avons un exemple, une preuve : livrons-nous donc à l'amour; ce serait le comble du délire de ne pas aimer celui qui se montre ainsi disposé pour nous.
" Afin que, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous vivions ensemble avec Lui. C'est pourquoi consolez-vous mutuellement, et édifiez-vous les uns les autres, comme vous le faites (11) ". Plus haut, l'apôtre a parlé (6) de veiller, de dormir. Mais, quand il disait ne " dormons " donc point, il n'entendait point dormir de la même manière qu'ici, soit que nous dormions. Il s'agit, ici, du sommeil de la mort; il s'agissait plus haut de l'incurie des vivants. Voici donc ce que l'apôtre veut montrer : que les dangers ne sont pas à craindre, que, même après notre mort, nous vivrons. Ne désespérez pas, ne dites pas que vous êtes en danger; vous avez une preuve certaine, invincible; s'il né brûlait pas d'un amour ardent pour nous, il ne nous aurait pas donné son Fils. De telle sorte que, même après votre mort, vous vivrez; car lui-même a subi la mort.
Donc soit que nous mourions, soit que nous vivions, nous vivrons avec lui. Il m'est égal de mourir ou de vivre; il n'y a rien là dont je me soucie, peu m'importe que je vive, que je meure :.car, avec lui, nous vivrons.
Donc que toutes nos actions soient faites en considération de cette vie, ayons toujours les (231) yeux fixés sur cette vie à venir, quoi que nous fassions. Le péché n'est rien que ténèbres, ô mon cher auditeur, c'est la mort, c'est la nuit qui ne nous laisse rien voir de ce qu'il faut voir, rien faire de ce qu'il faut faire. Cadavres hideux, cadavres infects, voilà les âmes corrompues remplies de toute espèce de souillures; les yeux fermés, la bouche comprimée, immobiles sur la couche où le vice les étend.
Image défectueuse, combien l'état de ces âmes est plus sinistre ! Nos morts, pour le bien comme pour le mal, sont morts ; ces âmes, insensibles pour la vertu, sont vivantes pour la perversité. Frappez un mort, il ne sent rien, il ne se venge pas; voilà un morceau de bois sec, telle est l'âme, sèche aussi, réellement desséchée, qui a perdu la vie; chaque jour elle reçoit d'innombrables blessures, elle ne sent rien, elle n'éprouve rien, elle ne souffre de rien, quoi qu'on lui fasse. Cet état peut se comparer à la folie furieuse, à l'ivresse, au délire.
Voilà ce qu'est le péché, sa condition est bien plus déplorable que tout ce qu'il faut déplorer. On ne peut en vouloir au malheureux qui a perdu sa raison, tous l'excusent : son mal n'est pas l'effet de sa volonté, la nature seule a tout fait; mais l'homme qui vit dans la perversité, quelle excuse pourra-t-il alléguer? D'où vient donc la perversité ? D'où vient le si grand nombre des pervers? D'où ils viennent; vous me le demandez? eh bien, répondez-moi, vous, d'où viennent les maladies ? d'où viennent les transports ? d'où viennent les sommeils pesants? n'est-ce pas de notre incurie, de notre négligence? Si les maladies du corps accusent, dès l'origine, notre volonté, à bien plus forte raison faut-il le dire des maladies volontaires. D'où vient l'ivresse ? n'estce pas de l'intempérance? les transports, n'est-ce pas d'un excès de fièvre? et la fièvre maintenant, n'est-ce pas de la surabondance des éléments qui débordent en nous? mais cette surabondance des éléments qui sont en nous, d'où vient-elle, sinon de notre négligence ? Soit par défaut, soit par excès, nous dérangeons l'équilibre de nos humeurs, et voilà comment nous allumons ce feu qui nous brûle. Et maintenant si, après avoir allumé la flamme, nous restons longtemps sans y faire attention, nous construisons en nous, contre nous, un bûcher qu'il nous est impossible d'éteindre. Voilà comment se produit la perversité ; quand nous ne lui opposons pas d'entraves au début, quand nous ne l'extirpons pas dès l'origine, il nous est impossible de l'anéantir ensuite, c'est un triomphe au-dessus de nos forces.
Aussi, je vous en conjure, faisons tout pour ne pas nous endormir. Ne voyez-vous pas les gardiens perdre souvent, pour avoir un peu cédé au sommeil, tout le fruit d'une longue veille ? cet instant si court de relâchement a tout gâté, parce qu'ils ont donné au voleur les moyens de faire son coup sans avoir rien à craindre. Eh bien donc, de même que nous ne voyons pas les voleurs comme ils nous voient, de même le démon nous presse avec la plus grande insistance, et il ne cessé de grincer des dents. Donc gardons-nous bien de nous endormir, et ne disons pas : Rien à craindre par ici, rien à craindre par là. Souvent c'est par l'ennemi que nous n'attendions pas, que nous sommes dépouillés. Il en est de même du péché ; ce que nous n'attendions pas nous perd.
Regardons avec soin tout autour de nous; ne nous enivrons pas, et nous ne succomberons pas au sommeil ; ne nous plongeons pas dans les plaisirs, et nous ne nous endormirons pas; ne laissons pas notre raison se troubler aux choses du dehors, et nous passerons notre vie tout entière dans la continence. Sachons nous régler nous-mêmes par tous les moyens. De même que ceux qui marchent sur une corde tendue, ne doivent pas avoir le moindre moment de distraction, si court qu'il soit, car cette petite distraction produit un grand malheur, on perd l'équilibre, on tombe, on se tue; de même nous ne pouvons pas nous relâcher. Nous marchons en suivant une voie étroite, bordée des deux côtés de précipices, où les deux pieds ne peuvent se poser à la fois. Voyez-vous combien il est nécessaire que nous soutenions notre attention? Ne voyez-vous pas comme les voyageurs qui s'avancent entre deux précipices, assurent non-seulement leurs pieds, mais leurs yeux ? Car s'ils se trompent pour la direction, quoique leurs pieds tiennent ferme, le vertige qui trouble leurs yeux les fait tomber dans l'abîme. Il faut veiller sur soi-même et veiller sur sa marche ; de là ce que dit l'apôtre : Ni à droite, ni à gauche. L'abîme de la perversité est profond, les précipices en sont vastes; en bas d'épaisses ténèbres, et la voie est étroite; ayons donc une attention pleine de crainte, et marchons avec tremblement. Aucun de ceux qui entreprennent cette route ne se laisse aller à un rire dissolu, ni ne souffre que (232) l'ivresse l'appesantisse, c'est dans la sobriété qu'il se maintient, c'est avec attention qu'il s'avance pour faire une telle route; ceux qui entreprennent cette route, ne se laissent pas distraire par des choses inutiles; car c'est beaucoup que de pouvoir, même étant bien équipé, la parcourir jusqu'au bout ; nul ne. s'y engage d'un pied embarrassé, on s'arrange de manière à être libre dans sa marche.
5. Mais nous qui nous créons mille liens, mille entraves, avec les soucis qui nous tourmentent, nous qui nous chargeons de mille fardeaux, qui faisons des préoccupations de la vie présente des poids si lourds à porter, qui sommes toujours la bouche béante, les yeux grands, ouverts, incapables de nous contenir, comment pouvons-nous espérer d'aller sans accident jusqu'au terme de cette route étroite? Le Seigneur n'a pas dit seulement: Cette route est étroite; mais il a fait entendre une exclamation : " Combien la route est étroite ! " (Matth. VII, 14.) Ce qui veut dire, qu'elle est des plus étroites. C'est ce que nous faisons nous-mêmes toutes les fois que nous sommes saisis d'un grand étonnement. Et le Seigneur dit encore : " Elle est resserrée, la route qui conduit à la vie ". (Ibid.} Et c'est avec raison que le Seigneur l'appelle étroite, resserrée. Si nous devons rendre compte, et de nos paroles, et de nos pensées, et de nos actions, et de toute notre conduite, réellement la route est étroite. Mais maintenant nous la rendons plus étroite encore par notre manière de nous étendre, de nous dilater, d'écarter les jambes. Car la route étroite est difficile pour tout le monde, mais elle l'est surtout pour l'embonpoint, pour l'obésité; celui que les mortifications amaigrissent, ne s'aperçoit pas que la route est étroite ; celui qui s'afflige et se comprime de lui-même, ne s'attristera pas des afflictions.
Donc que personne ne s'attende à mériter; par son indolence, de voir le ciel; c'est impossible. Que personne n'espère trouver les plaisirs de la vie molle et délicate, en suivant la route resserrée ; c'est impossible. Que personne n'espère, en suivant la route, large et commode, arriver à la vie. Quand vous voyez ces bains splendides, des tables somptueuses, un tel entouré d'une foule de satellites, et vivant dans les délices, ne vous regardez pas comme un dépossédé, parce que vous n'avez pas votre part de ce luxe, mais gémissez sur cet homme qui marche par le chemin de perdition. Car à quoi sert ce chemin qui aboutit à la désolation? et quel mal nous fait cette route étroite, qui conduit au repos? Dites-moi, de deux hommes, l'un, appelé au palais du souverain, traverse des ruelles étroites, et marche d'un pas ferme, en côtoyant des précipices; l'autre, que l'on mène à la mort, est traîné au milieu de la place publique; quel est celui que nous regarderons comme un homme heureux, quel est celui qui provoquera nos larmes de compassion? L'homme heureux, ne sera-ce pas celui qui va par la rue étroite ? Appliquons ici ces réflexions, ne célébrons pas le bonheur de ceux qui vivent dans les délices des plaisirs; les heureux sont les hommes qui ne connaissent pas ces plaisirs; ceux-ci prennent leur essor vers le ciel; les autres, du côté de la géhenne. Peut-être un grand nombre de ces malheureux riront de nos paroles; quant à moi, ce qui cause surtout mes lamentations et mes gémissements, c'est qu'ils ne distinguent pas ce qui doit les faire rire, ce qui doit les plonger dans le deuil; ils confondent, ils brouillent, ils bouleversent tout. Voilà pourquoi je gémis sur eux.
Que dis-tu, ô homme ? Tu dois ressusciter, tu dois rendre compte de tes actions, tu dois subir le dernier châtiment, et tu n'y penses jamais, tu ne t'occupes que d'exercer ton ventre, que de te plonger dans l'ivresse, et, ce n'est pas tout, tu ris ? Mais moi, je me lamente sur toi, parce que je sais les maux qui t'attendent, la vengeance qui doit sévir contre toi ; et ce qui fait surtout que je me lamente, c'est que tu ris. Afflige-toi avec moi ; lamente-toi avec moi sur tes malheurs. Réponds-moi donc un de tes proches serait mort, et ce coup provoquerait le rire de certaines personnes; ne les prendrais-tu pas en aversion, ne regarderais-tu pas ces gens-là comme des ennemis? N'est-il pas vrai que ceux qui versent des larmes, qui s'affligent avec toi, ce sont ceux-là que tu aimes? Ton épouse est exposée, morte, celui que tu vois rire t'est odieux ; eh bien, c'est ton âme à toi, qui est frappée de mort, et tu te détournes de celui qui pleure;
et tu es le premier à rire ? Voyez-vous comme le démon nous rend des ennemis, des ennemis particuliers de nous-mêmes, acharnés contre nous?
Revenons donc enfin à la sagesse, ouvrons les yeux, réveillons-nous, emparons-nous de (233) la vie éternelle, secouons notre lourd assoupissement, notre long sommeil. Il y a un jugement, il y a un châtiment, il y a une résurrection, il y a un examen des actions qui ont été faites. Le Seigneur vient au milieu des nuages. " Le feu s'enflammera en sa présence, et autour de lui éclatera une tempête violente ". (Ps. XLIX, 3.) Un fleuve de feu s'allonge devant lui, le ver qui ne meurt pas, le feu qui ne s'éteint pas, les ténèbres extérieures, le grincement de dents. Vous aurez beau vous récrier mille et mille fois encore, je continuerai ces discours. On lapidait les prophètes, ils ne se taisaient pas; à bien plus forte raison ne devons-nous pas craindre de nous rendre odieux, ni rechercher les paroles qui vous plaisent, ni vous tromper, pour être nous-mêmes déchirés. Il y a là-bas un châtiment immortel, sans consolation possible ; nul pour nous protéger. " Qui aura pitié ", dit l'Ecriture, " de l'enchanteur mordu par le serpent? " (Ecclés. XII, 13.) Si nous n'avons pas nous-mêmes pitié de nous, qui donc, je vous en prie, nous prendra en pitié? A la vue d'un homme se frappant lui-même d'une épée, pensez-vous pouvoir jamais le ménager? Non, sans doute; et à bien plus forte raison quand nous pouvons nous bien conduire, et que nous nous conduisons mal, qui nous ménagera? Personne. Ayons pitié de nous-mêmes; quand il nous arrive d'adresser à Dieu cette prière : Ayez pitié de moi, Seigneur, n'oublions pas de nous dire à nous-mêmes aussi : Ayons pitié de nous-mêmes. Il ne tient qu'à nous de faire en sorte que le Seigneur ait pitié de nous, c'est un pouvoir que nous avons reçu de sa grâce. Si nous méritons sa pitié par nos actions, si nous méritons sa bonté, Dieu aura pitié de nous; mais si nous n'avons pas pitié de nous-mêmes, qui donc nous ménagera? Ayez pitié de votre prochain, et Dieu lui-même aura pitié de vous. Combien y en a-t-il qui vous disent chaque jour : Ayez pitié de moi, sans que vous vous retourniez seulement? Combien de malheureux qui sont nus, manchots, mutilés, et nous sommes insensibles; et de combien d'infortunés repoussons-nous les prières suppliantes ! Comment pouvez-vous espérer d'être pris en pitié, vous qui ne faites rien pour mériter la pitié ? Devenons donc miséricordieux, devenons donc doux et compatissants, afin d'être ainsi agréables à Dieu, et d'obtenir les biens promis à ceux qui l'aiment, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE X. NOUS VOUS DEMANDONS, MES FRèRES, DE RECONNAITRE CEUX QUI SE FATIGUENT PARMI VOUS, QUI VOUS GOUVERNENTSELON LE SEIGNEUR, ET QUI VOUS AVERTISSENT, ET D'AVOIR, POUR EUX, UNE AFFECTION SINGULIèRE, A CAUSE DU TRAVAIL QU'ILS FONT; CONSERVEZ LA PAIX AVEC EUX. (V, 12-18.)
Analyse. 1. Sur les difficultés que rencontre toujours celui qui gouverne, qui contrarient surtout l'action du prêtre. — De la dignité du prêtre, et des sacrifices auxquels il se soumet. — Droits du prêtre à la reconnaissance. — De la réprimande, quel en doit être le caractère. — Différentes espèces de dérèglements et de vices.
2. Il faut toujours chercher le bien, rendre le bien, même pour le mal, se maintenir dans la joie, prier. — Les afflictions ne sont rien, c'est nous qui nous frappons nous-mêmes. 3. Contre l'avarice, source de tous les maux. — Contre les vains prétextes qu'on allègue pour la justifier. — Désintéressement de Jacob, d'Abraham. — La sollicitude paternelle, le besoin d'assurer des ressources à ses enfants ne saurait en rien excuser l'avarice. — Ne profanons pas l'admirable institution de Dieu, l'amour paternel, en l'appliquant à la défense de la cupidité.
4. Contre la rapine, le vol, le brigandage. Contre le mépris de l'homme pour l'homme. — L'avarice, plus effrontée, plus criminelle que le brigandage — Texte d'une verve admirable de vérité et de naturelle indignation.
1. Celui qui commande est nécessairement exposé à une multitude de petites rancunes ; de même que les médecins nécessairement chagrinent plus d'une fois les malades, en leur donnant et des aliments et des médicaments, désagréables sans doute, mais d'une (234) grande utilité ; de même que les pères sont souvent à charge à leurs fils, de même arrive-t-il à ceux qui enseignent, et à ceux-là plus qu'à tous les autres, d'être importuns, à charge, odieux. Le médecin, dans le cas même où le malade l'a pris en haine, n'a qu'à se louer des parents du malade et de ses amis; et souvent le médecin n'a qu'à se louer du malade. Quant au père, qui a pour lui et la nature et le secours que lui prêtent d'ailleurs les lois, il lui est très-facile de gouverner son fils. Supposez l'enfant indocile, le père pourra le corriger et le châtier sans que personne s'y oppose; ajoutons que l'enfant même n'osera pas le regarder en face. Le prêtre, au contraire, doit surmonter de grandes difficultés. Et d'abord, il faut que son empire, que sa direction soit acceptée; ce qui rie se fait pas tout de suite ; car celui qu'on reprend et qu'on blême, quel qu'il soit, oublie qu'il doit savoir gré de la réprimande, et devient un ennemi do même celui à qui on adresse des conseils, des avertissements, des prières. Si je vous dis : Versez votre argent entré les mains des pauvres, ce que je vous dis là, vous est à charge et désagréable; si je vous dis : Apaisez votre colère, éteignez le feu de votre coeur, réprimez un désir déréglé, supprimez quelque peu de vos délicatesses, autant de paroles désagréables, et qui sont à charge;
si je châtie l'indolent et le lâche, que je l'écarte de l'Eglise, que je lui interdise la prière commune, il s'afflige, non pas de ce qu'il est déchu, mais de ce qu'il est publiquement exposé à la honte.
Car voilà encore ce qui accroît notre mal quand on nous interdit les biens spirituels, nous nous affligeons, non pas d'être privés de biens si précieux, mais d'être en spectacle, et forcés de rougir. Ce n'est pas la privation même que nous avons en horreur, que nous redoutons. — Paul fait entendre, à ce sujet, beaucoup de réflexions. Et le Christ, pour recommander la soumission à l'autorité religieuse, a été jusqu'à dire : " Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse; observez donc et faites tout ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font " (Matth. XXIII, 2); et ailleurs, après avoir guéri le lépreux, il disait : " Allez vous montrer au prêtre et offrez le don prescrit par Moïse, afin que cela leur serve de témoignage ". (Ibid. VIII, 4.) — Mais, Seigneur, vous avez dit aussi vous-même aux scribes et aux pharisiens qu'ils font un prosélyte et qu'ils le rendent digne de l'enfer deux fois plus qu'eux-mêmes. — C'est pour cela que j'ai dit, répond le Christ : " Ne faites pas ce qu'ils font ". (Matth. XXIII.) Le Seigneur ôte par ces paroles tout prétexte à l'insoumission. Paul écrivait encore à Timothée : " Que les prêtres qui gouvernent bien, soient doublement honorés " (I Tim. V,17); il écrivait aux Hébreux: " Obéissez à vos conducteurs, et soyez-leur soumis ". Et ici encore : " Nous vous demandons, mes frères, de reconnaître ceux qui se fatiguent parmi vous, et qui vous à gouvernent selon le Seigneur ". Comme il a dit en effet : " Edifiez-vous l'un l'autre ", ils auraient pu s'imaginer qu'il les élevait tous au rang de docteurs. Voilà pourquoi il ajoute des paroles qui reviennent à ceci Croyez bien que je vous ai recommandé de vous édifier réciproquement, car il n'est pas possible que le docteur dise tout, à lui tout seul. " Ceux qui se fatiguent ", dit-il, " parmi vous, qui vous gouvernent selon le Seigneur, et qui vous avertissent ". Si un homme vous prenait sous sa protection, vous défendait, vous feriez tout pour lui marquer votre reconnaissance; or voici maintenant un homme qui vous prend sous sa protection auprès de Dieu et qui vous défend, et vous ne lui avez pas de reconnaissance , n'est-ce pas absurde? Et comment cet homme, objecte-t-on, me défend-il? Parce qu'il prie pour vous, parce qu'il se met à votre service, en vous communiquant le don spirituel du baptême; Parce qu'il vous visite, vous exhorte, vous avertit; au milieu de la nuit, si vous l'appelez, il va vous trouver ; il ne fait pas autre chose que de parler pour vous, et il supporte les malédictions dont vous l'accablez parfois. Quelle nécessité l'y a contraint? A-t-il bien fait, ou mal fait? Vous, vous avez une femme, et vous passez toute votre vie dans les délices, vous consacrez toutes vos heures au commerce ; le prêtre n'a qu'une affaire; sa vie entière se passe attachée à l'Eglise. " D'avoir pour eux une affection singulière, à cause de l'oeuvre qu'ils font, conservez la paix avec eux ". Voyez-vous la connaissance qu'il a des discordes qui s'élèvent? Il ne dit pas seulement : Une affection, mais " une affection singulière ", comme celle des fils pour leurs pères. En effet, ce sont pour vous des (235) pères, qui vous ont engendrés à la vie éternelle; c'est par eux que vous avez conquis votre royauté; ce sont leurs mains qui font tout; ce sont eux qui vous ouvrent les portes du ciel; pas de sédition, pas de querelle; celui qui aime le Christ aimera son prêtre, quel qu'il soit, parce que c'est par lui qu'il jouit des sacrements vénérables. Dites-moi, si vous vouliez voir un palais tout brillant d'or, tout resplendissant de l'éclat des pierreries, si vous alliez trouver celui qui a les clefs, et que sur votre demande il vous ouvrit aussitôt, et vous donnât les moyens d'entrer, cet homme-là, ne le préféreriez-vous pas à tous les hommes ? Ne l'aimeriez-vous pas comme vos yeux? Ne l'embrasseriez-vous pas? Le prêtre vous a ouvert le ciel, et vous ne le baisez pas, vous ne l'embrassez pas? Si vous avez une femme, ne chérissez-vous pas, au plus haut degré, celui qui l'a unie à votre destinée?
Eh bien ! si vous chérissez le Christ, si vous chérissez le royaume du ciel, reconnaissez ceux à qui vous le devez. Voilà pourquoi il dit : " A cause de l'oeuvre qu'ils font, conservez la paix avec eux. Je vous prie encore, mes frères, reprenez ceux qui sont déréglés, consolez ceux qui ont l'esprit abattu, supportez les faibles, soyez patients envers tous (14) ".
2. Ici, il s'adresse à ceux qui conduisent " Reprenez ceux qui sont déréglés ", ce qui veut dire : Ne les gourmandez pas, en vous prévalant de votre pouvoir ; ne le faites pas avec insolence ; soyez équitables et doux. " Consolez ceux qui, ont l'esprit abattu, supportez les faibles, soyez patients envers tous". C'est que la réprimande amère produit le désespoir, l'effronterie, quand on la méprise; par ces raisons, l'apôtre veut que les exhortations soient douces, que le remède soit agréable.
Mais quels sont les déréglés ? Ceux qui agissent sans consulter la volonté de Dieu. En effet, la hiérarchie militaire elle-même est moins harmonieuse que la hiérarchie de l'Eglise. Aussi celui qui fait entendre de mauvaises paroles est déréglé ; celui qui s'enivre est déréglé; de même l'avare, de même tous les pécheurs. En effet, ils ne s'avancent pas en bon ordre, de manière à former une phalange, mais ils vont en désordre, et voilà pourquoi ils sont renversés.
Il est encore une autre espèce de vices qui ne sont pas de la même nature, mais c'est toujours une nature vicieuse. Quel est cet autre mal? La bassesse de l'âme; autant que l'indolence, elle est funeste. Qui ne supporte pas l'outrage, a l'âme basse; qui ne supporte pas la tentation, a l'âme basse ; de celui-là, l'âme est la pierre sur laquelle la semence est tombée. Autre espèce de vice; c'est la faiblesse. " Supportez les faibles ". Il entend les faibles selon la foi; car il y a une faiblesse selon la foi ; mais considérez qu'il ne veut pas qu'on les méprise. Ailleurs encore l'apôtre écrivait : " Supportez les faibles dans la foi ". (Rom. XIV, 1.) En effet, nous avons, dans nos corps , des membres faibles ; nous ne les laissons pas dépérir. " Soyez patients envers tous ", dit l'apôtre. Eh quoi donc, même envers ceux qui sont déréglés?
Sans doute; car il n'est pas de remède qui convienne mieux de la part de celui qui enseigne, et il n'en est pas de mieux fait pour ceux qui obéissent. Et ce remède a toute l'énergie capable de rappeler à la pudeur le plus farouche et le plus impudent. " Prenez garde que nul ne rende à un autre le mal pour le mal (15) ". S'il ne faut pas rendre le mal pour le mal, à bien plus forte raison ne convient-il pas de rendre le mal pour le bien ; à plus forte raison encore, si l'on n'a reçu aucun mal, ne faut-il pas rendre le mal. Mais un tel, dit-on , est un être méchant; et il m'a, fait beaucoup d'injures. Voulez-vous le punir? Ne lui rendez pas la pareille ; laissez-le impuni. Est-ce assez ? nullement. " Mais cherchez toujours à faire du bien, et à vos frères, et à tout le monde ". Voilà la sagesse supérieure, qui ne se contente pas de ne pas rendre le mal pour le mal, qui veut, en outre, rendre le bien pour le mal. C'est là, en effet, la vraie vengeance, funeste pour celui qui en est l'objet, entièrement utile pour vous ; disons mieux, utile aussi pour l'autre, si sa volonté y consent. Et ne croyez pas qu'il s'agisse ici seulement des fidèles, car l'apôtre vous dit : " Et à vos frères, et à tout le monde ".
" Soyez toujours dans la joie (16) ". Ceci regarde les épreuves qui jettent l'âme dans la tristesse. Ecoutez, tous tant que vous êtes, qui êtes tombés dans la pauvreté; écoutez, vous tous qui êtes tombés dans l'infortune, car de là naît la joie. Quand nous sommes portés à laisser toute offense impunie, à faire du bien à tous les hommes, d'où viendrait, répondez-moi, l'aiguillon de la douleur qui percerait (236) notre âme? Celui que les mauvais traitements réjouissent, de telle sorte qu'il se venge par des bienfaits de celui qui le blesse, comment serait-il accessible au chagrin? Mais, me diton, un tel caractère est-il possible? Nous n'avons qu'à vouloir pour le rendre possible. L'apôtre continue et nous montre le chemin : " Priez sans cesse (17). Rendez grâces à Dieu en toutes choses, car c'est là la volonté de Dieu (18) ".
Toujours des actions de grâces, voilà la sagesse. Vous avez éprouvé quelque mal? Mais, si vous le voulez , il n'y a pas là de mal; bénissez Dieu, et le mal se transforme en bien dites-vous aussi, comme Job : " Que le nom du Seigneur soit béni dans tous les siècles ". (Job, I, 21.) Car, répondez-moi, qu'avez-vous souffert qui ressemble à ce qu'il a souffert? La maladie est tombée sur vous? Il n'y a là rien d'étrange; notre corps est mortel et fait pour la souffrance. Mais la pauvreté vous a surpris; vous n'avez plus d'argent? Mais l'argent se gagne et se perd, il n'a d'usage qu'ici-bas. Vous avez été attaqué, calomnié par des ennemis? Mais ce n'est pas nous qui avons souffert, en cela, aucun mal; le mal est pour ceux qui nous ont fait injure. En effet, dit le Prophète, " l'âme qui commet le péché, mourra elle-même ". (Ezéch. XVIII, 20.) Or, le pécheur, ce n'est pas celui qui a souffert, mais celui qui a fait le mal; donc il ne faut pas se venger de celui qui est dans la mort, mais prier pour lui, afin de l'affranchir de la mort. Ne voyez-vous pas que l'abeille meurt en frappant de son aiguillon ? Dieu se sert de cet animal pour nous montrer que nous ne devons jamais nuire aux autres hommes; c'est nous, en effet, qui nous frappons de mort. Il peut se faire qu'en les frappant, nous leur causions une petite douleur; mais nous, nous y perdons la vie comme l'abeille. C'est ce que dit l'Ecriture : " Combien l'abeille est travailleuse "; l'ouvrage qu'elle produit rend la santé aux rois et aux particuliers, mais ne la défend en rien de la mort; il faut absolument qu'elle périsse. Si le mal qu'elle fait n'est pas racheté par tant de services, il en est de même, à bien plus forte raison, pour nous.
3. C'est vraiment ressembler aux bêtes les plus féroces que de commencer à nuire à quelqu'un sans provocation de sa part; et même c'est être pire que les bêtes féroces, car si vous les laissez dans leurs solitudes, si vous n'exercez contre elles aucune contrainte, aucune violence; elles ne vous feront jamais de mal, elles n'iront pas vous trouver, elles n'iront pas vous mordre, elles passeront leur chemin. Mais toi, ô homme, toi qui es doué de raison, qui as reçu en privilège tant de puissance, d'honneur et de gloire, tu n'imites. pas même la conduite des bêtes féroces envers les animaux de la même espèce, et tu commets l'injustice contre ton frère, et tu le dévores. Et comment pourras-tu t'excuser? N'entends-tu pas la voix de Paul: " Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu'on vous fasse tort? Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu'on vous trompe? Mais c'est vous-mêmes qui faites tort aux autres, et qui les trompez, et qui faites cela à vos frères ". (I Cor. VI, 7, 8.) Voyez-vous que faire le mal c'est le subir, que savoir le supporter c'est éprouver un bien? En effet, dites-moi, je vous prie, supposez un homme qui attaquerait de ses injures les magistrats, qui insulterait les puissances, à qui ferait-il du tort? A lui-même ou à ceux qu'il attaquerait? Evidemment, il ne nuirait qu'à lui-même. Celui qui outrage les magistrats, n'outrage pas en réalité les magistrats , il n'outrage que lui-même; celui qui outrage un homme, par cela même n'outrage-t-il pas le Christ? Nullement, me réplique-t-on. Que dites-vous là? Celui qui lance des pierres contre les images de l'empereur, contre qui lance-t-il des pierres? N'est-ce pas contre lui-même? Si lancer des pierres contre l'image du souverain de la terre n'est pas autre chose que les lancer contre soi-même, outrager l'image du Christ (car l'homme est l'image de Dieu), n'est-ce pas s'outrager soi-même?
Combien de temps encore serons-nous amoureux des richesses; car je ne cesserai pas de les poursuivre de mes cris, voilà la cause de tous nos maux. Combien de temps encore nous montrerons-nous insatiables, impuissants à assouvir cette faim que rien n'apaise? Qu'y a-t-il donc de si beau dans l'or? Je ne reviens pas de ma stupeur; en vérité il faut qu'il y ait là je ne sais quel prestige, comment expliquer cette considération si profonde qui s'attache à l'or, à l'argent parmi nous. Nous ne faisons aucun cas de ces âmes qui sont nos âmes, mais nous sommes à genoux devant des images inanimées? D'où est venue, à la terre, cette maladie? Qui donc aura le pouvoir de la faire disparaître? Quel discours aura pour (237) effet d'exterminer cette bête monstrueuse, de l'anéantir, de la détruire de telle sorte qu'il n'en reste plus rien? Cette fureur insensée, elle est dans toutes les âmes, dans les âmes mêmes de ces hommes qui semblent adonnés à la piété ! Sachons donc rougir en nous rappelant les préceptes évangéliques; ce sont des mots qui se trouvent dans l'Ecriture,voilà tout, mais vous n'en voyez nulle part la pratique dans les actions. Mais enfin, quelles excuses spécieuses fait-on généralement entendre?
J'ai des enfants, dit l'un, et j'ai peur d'être réduit un jour à manquer de pain, à n'avoir plus loin à subir la honte de tendre la main aux autres, à mendier. Voilà donc pourquoi vous forcez les autres à mendier? Je ne puis pas, dit celui-là, supporter la faim. Voilà donc pourquoi vous la faites supporter aux autres ? Vous savez combien il est douloureux de mendier , douloureux d'être rongé par la faim ? Eh bien ! alors, épargnez vos frères. Vous rougissez d'avoir faim, répondez-moi, et vous ne rougissez pas de ravir le bien d'autrui ? Vous craignez que la faim ne vous ronge, et vous ne craignez pas que les autres soient rongés par la faim. Certes, il n'y a pas à rougir de souffrir la faim, il n'y a là aucun sujet de reproche, mais forcer les autres à la subir, ce n'est pas seulement une honte, mais un crime qui mérite le plus rigoureux des châtiments. Toutes vos raisons ne sont que vains prétextes , verbiage , puérilités. La preuve que vous ne pensez pas à vos enfants, c'est la foule innombrable de ceux qui n'ont pas d'enfants, qui n'en auront jamais, et qui cependant se tourmentent tout autant, et sont misérables, et entassent l'or, et grossissent leur fortune comme s'ils avaient des milliers d'enfants à qui ils voudraient la laisser. Non, ce n'est pas la préoccupation pour les enfants qui produit l'avidité, l'avarice, c'est une maladie de l'âme. Voilà pourquoi tant d'hommes sans enfants sont possédés de cette fureur des richesses, tandis que d'autres, avec une nombreuse famille, méprisent la fortune qu'ils ont: ceux-là seront vos accusateurs au dernier jour. Si la nécessité d'assurer l'existence de vos enfants était la seule cause de votre désir d'amasser, ceux-là aussi devraient éprouver ce même désir, cette même passion ; s'ils ne la ressentent pas, ce n'est pas notre inquiétude pour nos enfants, c'est notre amour de l'argent qui nous rend insensés.
Mais quels sont-ils donc, me demande-t-on, ceux qui ont des enfants et méprisent les richesses? lis sont nombreux, et partout ; si vous voulez , je vous parlerai des anciens hommes. Jacob n'avait-il pas douze enfants ? N'a-t-il pas mené la vie d'un mercenaire ? N'a-t-il pas eu à souffrir de la part de son beau-père ? N'a-t-il pas été obligé de lui faire des reproches? (Gen. XXXI, 7, 8, 36, 37, 38.) Le grand nombre de ses enfants lui a-t-il jamais inspiré de mauvaises pensées? Et Abraham ? N'a-t-il pas eu, outre Isaac, un grand nombre d'autres enfants? (Gen. XXV, 1-4.) Eh bien ! ne faisait-il pas part de ses biens aux voyageurs? Ne voyez-vous pas que non-seulement il ne commettait pas l'injustice, mais qu'il savait renoncer à ses possessions, que non-seulement il faisait du bien, mais qu'il consentait au tort que lui faisait son neveu ? C'est que savoir souffrir, en vue de Dieu, le tort qu'on vous fait en vous ravissant ce qui est à vous, suppose une vertu encore plus haute que de faire simplement le bien. Pourquoi ? C'est que la vertu ordinaire est un fruit de l'âme, un fruit de la volonté, d'où il suit qu'elle coûte peu ; mais, dans le cas d'un vol, il ya insulte et violence. Et il en coûte beaucoup moins de donner spontanément dix mille talents qu'on jette sans la moindre peine, que de se voir enlever trois oboles qu'on ne s'attendait pas à perdre. Voilà pourquoi la résignation est l'effet d'une sagesse plus parfaite. C'est un exemple que nous trouvons dans la vie d'Abraham : " Loth considéra tout le pays " , dit l'Ecriture, " et il était arrosé comme le paradis de Dieu, et il le choisit pour lui ". (Gen. XIII, 10, 11.) Et Abraham ne fit aucune objection. Comprenez-vous que non-seulement il ne commettait pas l'injustice, mais qu'il la supportait? Pourquoi accuses-tu tes enfants, ô homme? Si Dieu nous a donné nos enfants, ce n'est pas pour piller le bien d'autrui. Prends garde d'irriter Dieu par tes pa. roles. Si tu dis que ce sont tes enfants qui font de toi un ravisseur, un homme cupide, j'ai peur que tu n'en sois privé comme d'ennemis conjurés pour te perdre. Dieu t'adonné tes enfants pour prendre soin de ta vieillesse, pour apprendre de toi la vertu.
4. Voilà pourquoi Dieu a constitué la race des hommes telle qu'elle est : il a agencé deux ressorts des plus énergiques : d'une part, il a établi les pères pour maîtres et docteurs; (238) d'autre part il a inspiré un grand et naturel amour. En effet, si la Providence ne présidait pas à la génération des hommes, personne n'aurait d'affection pour personne. Si maintenant même qu'il y a des pères, des enfants et des petits enfants, tant d'hommes sont indifférents pour le plus grand nombre des hommes ; il en serait à bien plus forte raison de même, sans la parenté. Voilà pourquoi Dieu vous a donné des enfants : gardez-vous donc de les accuser. Et maintenant si ceux qui ont des enfants, n'en sont pas moins dépourvus de toute excuse, comment pourront-ils se défendre, ceux qui n'en ont pas , et qui se tourmentent tant pour faire fortune ? Ces derniers pourtant, eux aussi, ont leur excuse , absolument inadmissible. Quelle est-elle? Je n'ai pas d'enfants, je veux être riche, pour qu'on se souvienne de moi. Le ridicule, en vérité, est ici à son comble. Je n'ai pas d'enfants, dit cet insensé, ma maison sera l'immortel monument de ma gloire. Ce n'est pas de ta gloire, ô homme, mais de ton avarice qu'elle sera le monument. Ne vois-tu pas la foule qui regarde aujourd'hui ces splendides maisons, n'entends-tu pas ces discours : Que de machinations perfides n'a-t-il pas faites pour acquérir tant de richesses, que n'a-t-il pas pillé pour construire cette maison? et ce riche n'est plus aujourd'hui que cendre et poussière , et cette maison est passée en des mains étrangères.
Ce n'est donc pas de ta gloire que tu laisses un monument, mais de ton avarice. Ton corps est caché au sein de la terre, mais tu ne veux pas que le souvenir de ton avarice puisse se perdre par la suite des temps; on le fouille, on le déterre, voilà ce que tu fais, grâce à ta maison. Car tant qu'elle a gardé ton nom, qu'elle a été ta propriété, il a bien fallu, de toute nécessité, que toutes les bouches s'ouvrissent pour t'accuser. Comprends-tu qu'il vaut mieux ne rien avoir, que d'être obligé de supporter une pareille accusation? Ces réflexions s'appliquent à notre condition ici-bas; mais maintenant là-haut,dites, je vous en prie, que ferons-nous, nous qui aurons tant possédé, mais rien donné, ou très peu de chose, des biens qui auront été en notre pouvoir? comment nous débarrasserons-nous des fruits de notre cupidité? Celui qui veut se débarrasser des fruits de sa cupidité, ne donne pas un peu de beaucoup, il donne beaucoup plus qu'il n'a ravi, et il cesse de pratiquer la rapine. Ecoutez ce que dit Zachée . " Je rends, de ce que j'ai pris à tort, le quadruple ". (Luc, XIX, 8.) Quant à toi, tu pilles dix mille talents, tu donnes quelques drachmes, à grand'peine encore , et tu crois avoir tout rendu , tu te regardes comme ayant dépassé tes rapines par le don que tu as fait. Or, voici ce qu'il faut faire: d'abord il faut rendre ce que tu as pris, et prélever sur ce qui t'appartient de manière à ajouter à ce que tu as rendu. Le voleur ne restitue pas ce qu'il a pris sans y rien ajouter pour se justifier, souvent il paie, en outre, de sa vie, souvent une transaction s'opère moyennant qu'il donne beaucoup plus : il en est de la cupidité comme du vol. L'avare, en effet, c'est un voleur, c'est un brigand d'une espèce beaucoup plus dangereuse, parce qu'elle est plus tyrannique. Le voleur fait ses coups en cachette, et de nuit; son crime est moins audacieux, il a honte, il a peur en le commettant; mais le cupide, l'avare, dépouillant toute honte, nu-tête, au beau milieu de la place publique, il pille la fortune de tous; c'est un voleur et un tyran tout ensemble; il ne fait pas de trous dans les murs, il n'éteint pas la lumière, il n'ouvre pas le coffre-fort, il n'efface pas les traces de son crime; mais que fait-il donc? Son effronterie a toute l'ardeur de la jeunesse: à la vue de ceux auxquels il vient enlever tout ce qu'ils ont , il ouvre la porte toute grande, il s'élance, rien ne le gêne ni ne l'intimide, il ouvre tout, il force les malheureux à se dépouiller eux-mêmes. Voilà jusqu'où va sa violence que rien n'arrête.
L'avare est plus infâme que tous les voleurs ensemble, parce qu'il est plus effronté, parce que c'est un plus cruel tyran. Celui qui souffre des brigandages ordinaires, souffre sans doute, mais il peut goûter une puissante consolation, en ce qu'il est redouté par celui qui lui a fait du tort; mais la victime de l'homme cupide, il lui faut souffrir et l'injustice et les mépris; elle ne peut pas avoir recours à la force, elle n'en serait que plus exposée à la dérision.
Dites-moi , un adultère se cache; un autre, au contraire, à la vue du mari, ne se cache pas du tout, lequel des deux fait la blessure la plus cruelle, la plus déchirante? Le dernier sans doute , il ne se contente pas de nuire, il joint à l'injure, le mépris : l'autre a au moins cela pour lui , qu'il redoute celui qu'il a offensé. Il en est de même pour les crimes qui concernent la richesse; celui qui se (239) cache, pour dérober, marque au moins quelques égards, en ce qu'il se cache; au contraire, celui qui pille ouvertement, publiquement, ajoute, au préjudice qu'il fait, même la honte de subir des mépris.
Cessons donc de piller le bien des autres, finissons-en, pauvres et riches. Car ce discours ne s'adresse pas seulement aux riches, mais je parle aussi pour les pauvres. Eux aussi pillent ceux qui sont plus pauvres; parmi les ouvriers, ceux qui ont plus de ressources et de pouvoir, vendent ceux qui sont plus pauvres et plus faibles, infâme commerce, des méchants vendent des méchants , et tous en pleine place publique. Si bien que ce que je veux, c'est exterminer partout l'injustice. Car ce n'est pas à la mesure des choses pillées ou volées qu'il faut juger du crime, il est tout entier dans la volonté libre du ravisseur.
Quant à cette vérité que, les voleurs les plus coupables, les plus tourmentés du mal de la Cupidité, sont ceux qui ne dédaignent pas les plus minces larcins, je sais, je me rappelle que je vous l'ai exposée, je suppose que vous vous en souvenez, vous aussi. Toutefois ne subtilisons pas. Considérons-les comme des riches. Corrigeons-nous, habituons-nous à modérer nos désirs, à ne rien souhaiter plus qu'il ne faut. En ce qui concerne les biens célestes, ne modérons jamais notre désir d'avoir plus, toujours plus encore, que ce désir ne quitte jamais aucun de nous; mais, pour ce qui est de la terre, que chacun se contente de ce qui doit suffire à son usage, et ne recherche jamais rien de plus, afin qu'il nous soit ainsi donné d'obtenir les vrais biens, par la grâce et par la bonté, etc., etc.
HOMéLIE XI. N'éTEIGNEZ PAS L'ESPRIT, NE MéPRISEZ PAS LES PROPHéTIES; éPROUVEZ TOUT, ET RETENEZ CE QUI EST BON; ABSTENEZ-VOUS DE TOUT CE QUI A QUELQUE APPARENCE DE MAL. (V, 19-23.)
Analyse.
1. De la lumière que Dieu nous a donnée pour éclairer nos ténèbres. — Ce qu'en font les hommes. — Contre l'impureté qui l'éteint. — Des diverses passions mauvaises qui rendent la grâce inutile.
2. Du respect pour les prophéties. — De la sanctification. —
De la prière. — Humilité de saint Paul demandant aux fidèles de prier pour lui. — Pourquoi le pasteur a raison de tenir aux prières de ceux qu'il dirige. — Amour de saint Paul pour les fidèles.
3. Histoire d'une servante. — Contre l'indifférence envers les pauvres et les malheureux. — Les pauvres, réduits, pour vivre, à faire le métier de prestidigitateurs, de bouffons, au lieu de prier Dieu pour nous ! Supériorité des mendiants, priants et résignés, sur les heureux de ce monde.
4 et 5. Utilité de la présence des pauvres dans les églises.
— Ce sont les chiens qui gardent les palais du Seigneur. — Vanité des choses humaines. — De l'égalité devant Dieu.
1. Une obscurité épaisse, des nuages ténébreux se sont répandus sur toute la terre, c'est ce que l'apôtre montrait par ces paroles " Nous n'étions autrefois que ténèbres " (Ephés. V, 8) ; et ailleurs . " Mes frères, vous n'êtes pas dans les ténèbres, pour être surpris de ce jour, comme d'un voleur". (I Thess. V, 4.) Donc, puisque c'est la nuit, et, pour ainsi dire, une nuit sans lune; puisque c'est dans cette nuit que nous marchons , le Seigneur nous a donné une lampe brillante, la grâce du Saint-Esprit, qu'il a allumée dans nos âmes. Mais voici ce qui est arrivé de cette lumière : les uns l'ont reçue et l'ont rendue plus éclatante, plus resplendissante, comme ont fait et Paul, et Pierre, et tous ces glorieux saints; les autres, au contraire, l'ont éteinte ainsi les cinq vierges; ainsi ceux qui ont fait le naufrage dans la foi, comme le fornicateur de Corinthe , comme les Galates pervertis. Voilà pourquoi Paul dit maintenant : " N'éteignez pas l'Esprit ", c'est-à-dire, la grâce. C'est son habitude d'appeler ainsi la grâce de l'Esprit; et ce qui l'éteint, c'est l'impureté. Supposez que, dans nos lanternes, on verse de l'eau, on mette de la terre : on éteindra la lumière; et il n'est même pas besoin de rien faire de semblable : il suffit d'ôter l'huile; il (240) en est de même de la grâce de l'Esprit; mêlez-y les choses terrestres, les soucis des affaires, vous éteignez l'Esprit, et, à défaut de ce que vous aurez pu faire, il suffit d'ailleurs d'une tentation survenant violemment pour éteindre, comme le fait le vent, la flamme qui n'est pas assez forte, ou qui n'a pas assez d'huile pour la nourrir, ou c'est que vous n'avez pas bouché les ouvertures, fermé la porte, et tout est perdu.
Les ouvertures, qu'est-ce à dire? Il en est de nous comme des lanternes: nos ouvertures sont les yeux et les oreilles. Ne souffrez pas que le vent de la perversité s'y engouffre , parce qu'il éteint la lumière; bouchez vos ouvertures, avec la crainte de Dieu; la bouche est une porte, fermez-la à- clef, et tirez le verrou, afin d'abriter la lumière et de n'avoir pas à craindre l'irruption du dehors. Exemple : on vous a outragés, on, vous a dit des injures : fermez votre bouche, parce que, si vous l'ouvrez, vous excitez le vent. Voyez ce qui se passe dans nos maisons, quand il y a deux portes directement en face l'une de l'autre, que le vent souffle avec violence; si vous fermez l'une, sans établir de courant d'air, le vent n'a pas de prise; toute sa force tombe ; il en est de même ici : les deux portes sont votre bouche et celle de l'homme qui vous outrage et vous injurie. Si vous fermez votre bouche, si vous n'établissez pas de courant d'air, vous faites tomber toute la force du vent; au contraire, ouvrez-la; vous ne pouvez plus maîtriser le vent; donc n'éteignons pas la grâce. Il arrive souvent que, même sans aucune irruption du dehors, la flamme s'éteint; c'est l'huile qui manque ; nous ne faisons pas l'aumône, l'Esprit s'éteint. En effet, l'aumône vient de Dieu vers vous ; elle voit qu'il n'y a, auprès de vous, aucun fruit à faire, et elle s'envole; elle ne reste pas dans une âme insensible à la pitié. Une fois l'Esprit éteint, vous savez ce qui arrive, ô vous tous qui avez marché dans une nuit sans lune. S'il est difficile de trouver, pendant la nuit, le chemin qui conduit d'une terre à une autre terre, comment pourrait-on se diriger; dans le chemin qui conduit de la terre au ciel? Ignorez-vous tous les démons répandus dans cet espace, tous les monstres, tous les génies de la perversité? Eh bien, si nous avons cette lumière dont je parle, ils ne peuvent en rien nous nuire; au contraire, si nous l'éteignons, vite ils se jettent sur nous, vite ils nous dévalisent. Vous savez bien que les brigands éteignent la lumière avant de commettre leurs brigandages. Ces esprits du mal voient clair dans ces ténèbres, parce que leurs oeuvres sont ténébreuses; mais nous, nous n'avons pas l'habitude de cette lumière. Gardons-nous donc de l'éteindre; toute action mauvaise l'éteint, toute querelle, toute mauvaise parole, quelle qu'elle soit. Tout corps d'une nature étrangère au feu en ruine l'essence ; ce qui allume le feu , c'est ce qui a de l'affinité avec lui. Il en est de même pour la lumière; ce qui est résistant, chaud, igné, embrase la flamme de l'Esprit ; n'y portons donc rien de froid, ni rien d'humide, car voilà ce qui éteint le feu spirituel.
On peut encore vous proposer d'autres réflexions. Grand nombre d'hommes, chez ces premiers chrétiens , prophétisaient ;
les uns parlaient selon la vérité, les autres ne proféraient que des mensonges. Paul le dit encore dans son épître aux Corinthiens : " C'est pour cela " , dit-il , " que Dieu a donné le discernement des esprits ". (I Cor. XII, 10.) L'esprit impur, le démon aurait voulu faire servir ce don de prophétie à la destruction complète de l'Eglise. Il y avait deux prédictions : celle du démon, celle de l'Esprit; la. première remplie de mensonges, la seconde n'exprimant que la vérité. Impossible de les distinguer, de les reconnaître; on eût dit Jérémie et Ezéchiel.
Quand le temps fut venu, Dieu permit de reconnaître, de distinguer les esprits. Il y avait donc à cette époque, chez les habitants de Thessalonique, un grand nombre de prophètes, que Paul désigne, dans un autre passage , par ces paroles : " Ne vous laissez ébranler ni par des discours, ni par des lettres supposées écrites par nous , de manière à croire que le jour du Seigneur est arrivé ". (II Thess. II, 2.) C'est ce qui fait qu’après avoir dit ici : "N'éteignez pas l'Esprit " , il a eu raison d'ajouter ce qui suit : " Ne méprisez pas les prophéties"; ce qui veut dire : S'il y a auprès de vous quelques faux prophètes , ce n'est pas une raison pour écarter les autres, pour vous éloigner d'eux. Gardez-vous d'éteindre les prophètes: Voilà ce que veut dire: "Ne méprisez pas les prophéties ".
2. Comprenez-vous ce qu'il entend par " Eprouvez tout? " Comme il vient de dire (241) " Ne méprisez pas les prophéties ", on pouvait s'imaginer qu'il accordait à tous les prophètes indistinctement, l'accès de la chaire. " Eprouvez tout ", dit-il; " retenez ce qui est bon", c'est-à-dire les véritables prophéties :
" Abstenez-vous de tout ce qui a quelque apparence de mal ". Il ne dit pas, de telle ou telle mauvaise apparence, mais : " De tout ce qui a quelque apparence de mal " ; mensonges, vérités, éprouvez tout, examinez, distinguez, pour vous abstenir dur mal, et pour vous attacher au bien. C'est ainsi que vous prouverez votre Daine sincère pour ce qui est mal, votre amour pour ce qui est bien. Ne vous contentez pas d'agir à la légère et sans examen ; ne faisons rien qu'après nous être rendu soigneusement un compte exact de tout.
" Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même, en toute manière, afin que tout ce a qui est en vous, l'esprit, l'âme et le corps, se conservent sans tache, pour l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ (23) ". Voyez l'affection que montre le maître ; à l'exhortation il joint la prière, et non-seulement l'a prière parlée, mais la prière écrite c'est que le conseil ne suffit pas, il faut encore la prière. Voilà pourquoi, nous aussi, nous vous conseillons, et nous faisons pour vous des prières, ce que savent bien les initiés. Quant à Paul, certes, il avait raison d'agir ainsi, lui qui avait tant de droit de parler à Dieu en toute liberté. Mais nous, nous sommes couverts de honte, et nous n'avons pas auprès de Dieu cette liberté; mais comme nous avons été établis et ordonnés pour agir de cette sorte, malgré notre indignité, nous nous adressons à Dieu, quoique nous ne méritions pas d'être comptés parmi les derniers des disciples. Mais nous savons que la grâce opère, par le moyen des hommes indignes, non en vue d'eux-mêmes, mais en vue de ceux qui en retireront de l'utilité, et nous apportons ce qui dépend de nous. " Qu'il vous sanctifie ", dit l'apôtre, " en toute manière, afin que tout ce qui est en vous, l'esprit, Pâme et le corps, se conservent sans tache, par l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ ". Qu'entend-il ici par "Esprit ? " Cela veut dire, la grâce, le don gratuit; car si nous sortons d'ici emportant dans nos mains des lampes brillantes, nous entrerons dans la chambre de l'époux; si nos lampes s'éteignent; non. Voilà pourquoi il dit : " L'Esprit sans tache" ; car lorsque l'esprit demeure sans tache, la grâce aussi demeure. " L'âme ", dit-il, " et le corps " ; si, dit-il, ni l'âme ni le corps ne reçoivent aucune souillure.
" Celui qui vous a appelés, est fidèle, et c'est lui qui fera cela en vous (24) ". Voyez l'humilité de l'apôtre : il a prié; ne croyez pas, dit-il, que ce soit un effet de mes prières ; c'est la suite du dessein qui fait que le Seigneur vous a appelés; car, s'il vous a appelés pour le salut, et si c'est le Dieu de vérité, il vous donnera certainement le salut qu'il veut vous donner. — " Mes frères, priez pour nous (26) ". Ah ! quelle humilité ! mais ce que Paul disait par humilité, nous 1e disons, nous, non pas par humilité, mais pour notre plus grande utilité, et parce que nous voulons recevoir de vous un grand profit; priez aussi pour nous, car, si vous ne recevez pas de nous de bien grands, d'admirables services, priez toutefois à cause de l'honneur que procure la prière; priez, en considération du titre que nous portons. Un homme avait des fils, il ne leur était d'aucune utilité ; mais, attendu qu'il était leur père, il leur disait : Un jour entier s'est passé sans que vous m'ayez appelé votre père. Voilà pourquoi nous vous disons, nous aussi, priez pour nous et ce ne sont pas là de vaines paroles; vos prières, je les désire vivement. Si c'est mon devoir de prendre soin de vous tous; si je dois un jour rendre dès comptes, à bien plus forte raison convient-il que j'obtienne vos prières. C'est à cause de vous que je dois un compte plus redoutable ; vous devez donc m'apporter un plus grand secours.
" Saluez tous nos frères, en leur donnant le saint baiser (26) ". Ah ! quelle ardeur ! Ah ! quel sentiment, quel coeur ! Etant loin dès frères, il ne pouvait pas les saluer en leur donnant lui-même le baiser, il le leur donne donc par correspondance, c'est ce que nous faisons, quand nous disons : Embrassez pour moi un tel. Faites de même, vous aussi, entretenez le feu de la charité. Il n'y a pas pour la charité de grands espaces, elle franchit les distances, elle se montré partout. " Je vous adjure, par le Seigneur, de faire lire cette lettre devant tous les saints frères (27) ", paroles qui témoignent encore plus de l'ardeur de la charité que du zèle de l'enseignement. Je veux, dit-il, m'adresser à eux aussi; " l'a grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous. Amen (28) ". Il ne se contente pas de leur ordonner, il les adjure ardemment, afin (242) que dans le cas où ils seraient portés à négliger son ordre, cette considération, qu'il les adjure, les détermine à l'exécuter. Autrefois on n'écoutait qu'en tremblant ces adjurations, aujourd'hui on n'y prend pas garde. Il arrive souvent qu'un esclave, frappé de verges, adjure son maître au nom de Dieu et du Christ de Dieu; on l'entend s'écrier : Chrétien, que, tu meures, personne n'y fait attention, personne ne s'en occupe, personne n'en prend souci. Si au contraire on adjure par la vie d'un fils , aussitôt le maître se faisant violence, grinçant encore des dents, apaise sa colère. On voit un homme, traîné en prison, emporté à travers la place publique, en présence des grecs et des juifs, adjurer, de la manière la plus redoutable celui qui l'entraîne : personne n'y fait attention. Que ne diront pas les grecs, à la vue d'un fidèle adjurant un fidèle , un chrétien qui n'en tient aucun compte , qui de plus le dédaigne ?
3. Voulez-vous que je vous raconte une histoire que j'ai entendue moi-même? Ce n'est pas une fiction que je vous apporte, j'ai entendu le fait de la bouche d'une personne tout à fait digne de foi. Une servante était mariée à un méchant homme, un scélérat, un esclave fugitif; ce malheureux avait commis de grandes fautes, et devait être vendu par sa maîtresse ; il s'était couvert de trop de crimes pour qu'elle pût lui pardonner ; c'était une veuve elle ne pouvait pas le châtier quand il ruinait sa maison, mais elle avait résolu de le vendre. Elle réfléchit ensuite qu'il n'était pas permis de séparer le mari de sa femme; et, quoique celle-ci fût honnête, et lui rendît des services, elle aima mieux la vendre avec son mari que de l'en séparer. La jeune servante se voyant donc dans cette situation, pleine d'angoisses, alla trouver une noble dame, amie de sa maîtresse, et c'est de cette dame que je tiens cette histoire; la servante , lui prenant les genoux et répandant des flots de larmes, et poussant mille cris lamentables, la pria de fléchir sa maîtresse en sa faveur. Après avoir fait entendre beaucoup de paroles, à la fin elle ajouta, comme le moyen le plus énergique de persuasion, une adjuration terrible. Or, voici quelle était cette adjuration : Puissiez-vous voir le Christ au jour du jugement, si vous ne méprisez pas ma prière, et à ces mots elle se retira. Celle à qui cette prière avait été adressée, distraite par quelque affaire, comme il arrive dans la vie, oublia un instant ces paroles ; mais plus tard, tout à coup, dans l'après-midi, à l'heure du crépuscule, elle se souvint de l'adjuration redoutable, et son âme en fut fortement touchée, et elle s'en alla, et elle s'acquitta avec soin de ce dont elle était priée. Cette femme, pendant la nuit, vit tout à coup le ciel ouvert, et Jésus-Christ lui-même; elle le vit comme le Christ pouvait être vu par une femme.
C'est parce qu'elle comprenait l'importance de ces adjurations, c'est parce qu'elle redoutait le Seigneur, qu'elle fut favorisée d'une pareille vision. Ce que j'en dis, c'est pour que nous,comprenions bien ce que les adjurations ont de redoutable, surtout lorsqu'on nous adjure de faire des bonnes oeuvres, de faire l'aumône, de pratiquer la charité. Voici, à terre, des pauvres, des mutilés, ô femme, et ils te voient franchir en courant ton chemin; leurs pieds ne peuvent te suivre ; alors ils se servent comme d'un hameçon pour t’attirer à eux, de l'adjuration; ils étendent les mains, et t'adjurent de leur donner une obole, deux oboles, rien de plus. Mais toi, tu continues ta course; toi qu'on adjure au nom du Seigneur ton Dieu ! Et je suppose qu'on t'adjure parles yeux, ou de ton mari en voyage, ou de ton fils, ou de ta fille; aussitôt tu cèdes, et ton coeur palpite, et ton sang s'échauffe ; si, au contraire on t'adjure au nom du Seigneur, tu poursuis ta course. Je connais beaucoup de femmes, moi, que le nom du Christ ne retient pas dans leur course; mais, qu'on loue leur beauté en s'approchant d'elles, elles fléchissent, elles s'attendrissent, et elles vous tendent la main; elles vont jusqu'à provoquer- chez les pauvres, chez ces infortunés, le rire -à leurs dépens.
Comme les paroles passionnées ou sévères ne touchent pas le coeur de ces femmes, les pauvres emploient le moyen qui leur fait plaisir, et voilà le malheureux; celui que la faim tourmente, forcé par notre bassesse de faire l'éloge de leur beauté.
Et, s'il n'y avait pas d'autres désordres, mais il est un autre abus plus révoltant; voilà les pauvres forcés de faire le métier de prestidigitateurs, de bouffons, de personnages ridicules. Quand vous les voyez avec des coupes, des vases de bois de lierre, des gobelets, dans les doigts des timbales, des flûtes, chantant des chansons honteuses, exprimant les salés amours, vociférant, criant; autour d'eux s'arisasse la (243) foule, et les uns leur donnent un morceau de pain, les autres une obole, d'autres encore n'importe quoi, et on les arrête longtemps, et c'est un plaisir, un plaisir pour les hommes, un plaisir pour les femmes. Qu'y a-t-il de plus triste que cela? N'y a-t-il pas là une féconde matière de gémissements?
C'est peu de chose, on regarde cela comme peu de chose, et voilà, dans nos moeurs, de grands sujets de péchés. Un chant obscène, une musique qui fait plaisir, amollit l'âme et cette mollesse produit la corruption. Et quand je pense que le pauvre, invoquant Dieu, lui demandant, pour vous, dans ses prières des biens innombrables, n'est auprès de vous en nulle estime, et qu'au contraire celui qui substitue aux prières de niais plaisirs, excite votre admiration !
Maintenant, il me vient à l'esprit quelque chose que je veux vous dire. Qu'est-ce? Quand vous serez tombés dans la pauvreté, dans la maladie, apprenez au moins des mendiants de nos ruelles à bénir le Seigneur. Ils passent toute leur vie à mendier et ils ne blasphèment pas, ils ne s'irritent pas, ils se résignent; toute leur existence de mendiants, ils se la racontent à eux-mêmes, en y mêlant des actions de grâces; ils célèbrent la grandeur et la bonté de Dieu ; et toi, qui vis dans la pleine abondance de toutes choses, tant que tu n'as pas tout attiré à toi, tu taxes de cruauté le Seigneur ! Combien le pauvre nous est supérieur, quelle condamnation un jour ne prononcera-t-il pas sur nous ! Pour nous enseigner à tous ce que c'est que le malheur, en même temps, pour nous consoler, Dieu, sur tous les points de l'univers, a envoyé les pauvres. Vous avez souffert un malheur qui vous afflige ? mais il n'y arien là de comparable au malheur de cet infortuné. Vous êtes borgne? mais il est aveugle. Vous avez eu à supporter une maladie longue? mais il a, lui, une maladie incurable. Vous avez perdu vos fils? mais, lui, il a perdu jusqu'à la santé de son propre corps. Vous avez éprouvé un grand dommage? mais vous n'avez pas encore été réduit à avoir besoin des autres.
Donc, rendez grâces à Dieu ; voyez ces infortunés dans la fournaise de la pauvreté, adressant leurs demandes à tous, et recevant d'un si petit nombre. Donc, lorsque vous êtes fatigué de prier, que vous ne recevez rien, pensez en vous-même combien de fois vous avez entendu un pauvre vous appeler sans que vous l'ayez écouté; et ce pauvre ne s'est pas mis en colère, et il ne vous a pas outragé. Pour vous, ce que vous faites, c'est par cruauté ; Dieu, au contraire, c'est par bonté qu'il ne vous écoute pas. Eh quoi ! vous n'écoutez pas, par inhumanité, celui qui est votre compagnon d'esclavage, et vous ne trouvez pas juste que l'on vous réprimande ; et, lorsque par bonté le Seigneur ne vous écoute pas, vous, son esclave, vous le réprimandez ? Voyez-vous l'inégalité du jugement? Voyez-vous l'injustice criante ?
4. Ne nous lassons pas de faire ces réflexions, de considérer ceux qui sont plus bas que nous, ceux qui souffrent de plus grands malheurs, et alors nous bénirons Dieu.. La vie est pleine d'exemples de ce genre, et le sage et l'esprit attentif y peut trouver un grand enseignement. Tenez, sans sortir de nos maisons de prière, voilà pourquoi;
et dans les églises, et dans les chapelles élevées aux, martyrs, des pauvres se tiennent sous les vestibules; leur aspect peut nous être d'une grande utilité ; considérez que, dans les palais de la terre, aucun spectacle pareil ne frappe les visiteurs qui entrent; de tous côtés vous ne voyez que personnages considérables , des dignitaires magnifiques, des riches superbes, des hommes dont on vante l'esprit ; dans notre palais, à nous, je veux dire l'Eglise, à l'entrée de nos temples, de nos chapelles de martyrs, ce sont des démoniaques, des manchots, des mutilés, des pauvres, dès vieillards, des aveugles, et ceux qui ont les membres contournés; pourquoi ? pour que le spectacle qu'ils présentent vous soit un enseignement. Et d'abord vous pourriez rapporter du dehors quelque faste orgueilleux, jetez les yeux sur ces infortunés, déposez votre insolence, prenez un coeur contrit avant d'entrer, avant d'entendre la parole; (l’orgueilleux n'est pas écouté dans ses prières).
A la vue d'un infortuné vieillard, vous cesserez d'être si fier, de vous applaudir de votre jeunesse ; ces vieillards aussi furent des jeunes gens. La profession des armes, un royal pouvoir 'enflent votre vanité ; réfléchissez que, parmi ces infortunés , il y en a qui furent glorieux dans les palais des rois. Votre santé vous donne de' la confiance; regardez ces malades et réprimez votre vanité. Celui qui fréquente assidûment l'église, tout sain de corps qu'il est, ne s'enorgueillira pas de sa santé; et celui qui souffre recevra une consolation puissante.
244 Mais ce n'est pas là l'unique raison qui les fait asseoir sous nos portiques; ils eut là aussi pour vous faire pratiquer l'aumône, pour vous attendrir, pour vous apprendre à admirer la bonté de Dieu. Si Dieu n'a pas honte de ces infortunés, s'il les a introduits sous ces portiques, faites de, même à, bien plus. forte raison, vous; ils sont là pour vous apprendre à ne pas vous glorifier des royautés de la terre. Ne rougissez donc pas quand, un pauvre vous appelle ; s'il s'approche de vous, s'il vous prend les genoux, ne le repoussez pas. Les pauvres sont en quelque sorte d'admirables, chiens des palais du, Roi, et je ne leur adresse pas un outrage en les appelant des chiens, au contraire, je prétends par là faire d'eux un, noble éloge ils gardent, le palais du Roi ; donc nourrissez-les. L'honneur remonte jusqu'au Roi. Dans les palais tout est faste insolent, j'entends les palais de la terre; dans les palais du vrai Roi, tout est humilité. Les choses humaines ne sont rien ; les vestibules, des églises suffisent pour vous l'apprendre. La richesse n'a aucun charme, pour, Dieu ; ceux. que vous voyez assis là, suffisent pour vous l'apprendre. Cette assemblée qui séjourne là, c'est comme un avertissement, à la nature humaine, c'est une voix sonore et retentissante qui dit : Les choses humaines ne sont rien qu’ombre et fumée. Si les richesses étaient de vrais biens, Dieu n'aurait pas établi, des pauvres. à ses propres portes; s'il reçoit même des riches ; ne soyez pas étonnés ; ce n'est pas à cause de leurs richesses, qu'il les reçoit, ce n'est pas pour qu,'ils se conservent riches, mais, pour qu'ils. déposent leur vanité. Ecoutez ce que, leur dit, le Christ : " Vous ne pouvez, pas servir Dieu et Mamon (1) " ; et encore : " Il sera difficile aux riches, d'entrer dans le royaume des cieux, ". ; et, encore. : " Il est pus. facile pour un câble d'entrer dans le trou d'une aiguille, que pour un riche dans le royaume des cieux ". (Matth., VI, 24; XIX, 23, 24,) S'il reçoit les riches, c'est pour qu'ils entendent ces paroles, pour leur apprendre à désirer les éternelles richesses, à soupirer après les biens du ciel. Etonnez-vous, qu'il ne dédaigne pas de les voir assis sous ces portiques, quand il ne dédaigne pas de les convier à sa table spirituelle, de les admettre; au divin banquet; mais le boiteux, le mutilé, le vieillard en haillons, souillé, couvert d'ulcères,
1 Mammon, dieu des richesses chez les Syriens, côte. à côte avec le jeune homme élégant, le superbe décoré de la pourpre , et celui qui porte en tête le diadème, vient à la table prendre sa part, et il est admis au festin spirituel; et, les uns comme les autres, jouissent des mêmes biens sans différence, sans distinction.
5. Eh quoi ! le Christ ne dédaigne pas, de les appeler à sa table, eu même temps que l'empereur ; ils sont, tous conviés en même temps Et toi peut-être, tu t'avises de faire le dédaigneux, tu ne veux pas qu'on te voie donnant aux pauvres, ou même leur adressant la parole. Ah ! quelle arrogance ! quel orgueil ! Prenez. garde qu'il ne vous; arrive la même chose qu'au. riche d'autrefois. Il faisait le dédaigneux, ce riche; il ne voulait pas voir Lazare, il ne daignait même pas lui donner un abri sous son toit; ce pauvre était dehors, gisant sous le vestibule, et on ne daignait pas lui adresser une parole. Mais voyez, aussi comme au jour où le riche eut besoin. de ce pauvre, il n'obtint pas son secours. Si nous rougissons de ceux dont le Christ n'a pas rougi; le Christ rougit de nous, qui rougissons de ses amis, emplissez votre table de boiteux,de manchots, et de mutilés ; ce sont eux qui font venir le Christ, ce ne sont pas les riches. Peut-être que mon discours vous fait rire, eh bien ! ce n'est pas moi qui parle ; écoutez le Christ lui-même et ne riez pas, mais frémissez : " Lorsque vous donnerez à dîner ou à souper, n'y conviez, ni vos amis, ni vos frères, ni vos parents, ni vos voisins riches, de peur qu'ils ne vous invitent ensuite à leur tour, et qu'ainsi ils ne vous rendent ce qu'ils avaient reçu de vos dons ; mais, lorsque vous faites un festin, conviez-y les mendiants, les pauvres, les aveugles, et vous serrez bienheureux, parce qu'ils n’auront pas de quoi vous rendre, car cela vous sera rendu, dans la résurrection, des justes ". (Luc. XII, 14.)
Ajoutez, encore à cela une, gloire plus éclatante, si vous l'aimez cette gloire. Dans les festins du monde règnent l'envie, les jalousies, les accusations, les médisances, et la crainte excessive de manquer aux convenances ; et vous êtes là comme l'esclave du. maître, et; si l’on a invité des convives plus considérables que vous, vous redoutez leurs propos méchants ; dans les. banquets du Seigneur rien de pareil, quels que soient les mets que vous offriez aux pauvres, ils les reçoivent volontiers (245) , et de 1à, pour vous, de grands applaudissements , une gloire plus éclatante, plus d'admiration; on n'applaudit pas autant aux banquets des riches que n'applaudissent aux festins des pauvres, ceux qui en entendent parler. Si vous refusez de me croire, faites-en l'expérience, ô riches, qui conviez des généraux et des chefs d'armée. Conviez des pauvres, remplissez-en votre table, voyez s'ils ne vous applaudissent pas tous, s’ils ne vous chérissent pas tous, s'ils ne vous regardent pas tous comme un père. Les festins du monde ne procurent aucun profit; ceux dont je parle assurent la conquête du ciel et de tous les célestes biens. Puissions-nous tous les obtenir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur , maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
COMMENTAIRE SUR LA DEUXIEME éPITRE AUX THESSALONICIENS.
tome XI page 245-272
ARGUMENT. — HOMéLIE PREMIèRE.
Analyse. 1. Pour quels motifs saint Paul envoie aux Thessaloniciens cette seconde lettre. — Sur les imposteurs qui prétendent que la résurrection est un fait déjà accompli, qui fondent leurs enseignements sur la parole de l'apôtre lui-même. — De l'enseignement de Jésus-Christ à ses sujet. 2. Contre l'orgueil qui vient de l'ignorance où l'on est de Dieu. — L'orgueil, commencement de tout péché. — Tourments que causent les passions mauvaises. — Vanité des choses humaines, qui ne sont que de purs songes.
1. En disant dans la première épître: " Jour et nuit nous désirons vous voir, et encore nous n'y résistons plus, et encore nous sommes restés seuls à Athènes, et j'ai envoyé Timothée " (I Thess. III, 10, 1 , 2); par toutes ces expressions, il marque son désir de se rendre auprès de ceux de Thessalonique. C'est, à ce qu'il semble, parce qu'il n'a pas encore pu satisfaire son désir, c'est parce qu'il lui est impossible de leur communiquer de vive voix les enseignements dont ils avaient encore besoin, qu'il leur écrit cette seconde lettré, destinée à le remplacer auprès d'eux. Il n'était pas allé les voir; c'est ce que l'on peut conjecturer des paroles de cette lettre même, où il dit : " Nous vous conjurons, mes frères, par l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ".
(II Thess. II, 1.) Car dans la première lettre il leur disait : " Pour ce qui regarde les temps et les moments, il n'est pas besoin de vous en écrire ". (I Thess. V,1.) S'il avait fait le voyage, une lettre eût été inutile; mais la question ayant été ajournées, il leur écrit. Il s'exprime ainsi, dans l'épître à Timothée : " Quelques-uns bouleversent la foi, en disant que la résurrection est déjà arrivée ". (II Tim. II , 18.) Le but de ces prédicateurs de mensonges était, en étant aux fidèles toute grande et glorieuse espérance, de les décourager devant les fatigues. L'espérance redressait les fidèles, les empêchait de succomber aux maux présents.
C'était, pour eux, comme une ancre que le démon voulût briser. Or, ne pouvant leur persuader gaie les choses futures n'étaient que des mensonges, Il s'y prit d'une autre manière; il envoya de ces hommes perdus qui devaient lui servir à tromper les fidèles en leur insinuant que cette grande et glorieuse destinée avait reçu sots accomplissement. Et tantôt ces imposteurs disaient que la résurrection était déjà arrivée; tantôt , que le jugement était proche , qu'on allait voir paraître le Christ; ils voulaient envelopper (246) jusqu'au Christ dans leurs mensonges. En montrant qu'il n'y a plus désormais ni rémunération, ni jugement, ni châtiment, ni supplice pour les coupables, ils voulaient rendre les oppresseurs plus audacieux, et enlever à leurs victimes toute énergie. Et ce qu'il y a de plus grave, c'est que, parmi ces imposteurs, les uns envoyaient des paroles qu'ils prétendaient sorties de la bouche de Paul; les autres allaient jusqu'à fabriquer des lettres qu'il était censé avoir écrites.
Voilà pourquoi l'apôtre, pour s'opposer à ces hommes, disait : " Que vous ne vous laissiez pas ébranler ni par quelques prophéties, ni par quelques discours, ni par quelques lettres qu'on supposerait venir de nous". — " Ni par quelques prophéties". (II Thess. II, 2.) Il indique par là les faux prophètes; mais comment s'y reconnaître, dira-t-on ? par le signe qu'il donne. Aussi ajoute-t-il : " Je vous salue de ma propre main, moi Paul; c'est là mon seing, dans toutes mes lettres j'écris ainsi. La grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous tous ". (Ibid. III,17,18.) Il ne dit pas que ce qu'il écrit soit son signe, car il est vraisemblable que d'autres aussi l'avaient imité, mais il dit : Je vous écris ma salutation de ma propre main. C'est ce qui se passe aujourd'hui encore parmi nous. La suscription des lettres montre qui les écrit. Maintenant il les avertit des maux dont ils sont infectés; il les loue, pour le présent, et il tire de l'avenir les exhortations qu'il leur envoie. Il les avertit, en leur parlant du supplice, de la distribution des biens qui leur sont préparés; il insiste sur ce point où il répand la lumière; sans indiquer l'époque précise, il montre le signe qui fera reconnaître les derniers temps, à savoir, l'antéchrist. Pour procurer la certitude à l'âme faible, il ne suffit pas de lui parler simplement, il faut lui donner des signes et des preuves. Le Christ se montre plein de sollicitude à cet égard; assis sur la montagne, il met un soin extrême à révéler à ses disciples tout ce qui concerne la consommation des temps. Pourquoi? pour ne pas laisser le champ libre à ceux qui introduisent les antéchrists et les pseudochrists. Lui-même donne beaucoup de signes; il en donne un surtout et c'est le plus grand: Quand l'Evangile aura été prêché dans toutes les nations. Il donne encore un second signe pour qu'on ne se trompe pas sur son avènement : " Il viendra " , dit-il, " comme l'éclair " ; il ne se cachera pas dans un coin; on le verra partout resplendissant. Il n'a besoin de personne pour l'annoncer, tant sa splendeur éclate; l'éclair aussi n'a pas besoin qu'on l'annonce. Jésus-Christ dit encore quelque part, en parlant de l'antéchrist : " Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m'avez pas reçu ; si un autre vient en son propre nom, vous le recevrez ". (Jean, V, 43.) Il donne aussi comme des signes de son arrivée, les calamités survenant coup sur coup, des malheurs inexprimables. Autre signe encore : la venue d'Elie. Or, à cette époque, les habitants de Thessalonique étaient dans le doute, et leur doute nous a été utile à nous-mêmes, car les paroles de l'apôtre ne devaient pas servir seulement aux hommes de Thessalonique, mais à nous-mêmes, pour nous délivrer de fables puériles et d'extravagances de vieilles femmes. N'avez-vous pas entendu souvent, dans votre enfance, certaines conversations sans fin, sur l'antéchrist et sur la génuflexion?. Ce sont des impostures que le démon fait entrer dans nos âmes encore tendres, de telle sorte que cette croyance se fortifie en nous, quand nous grandissons, et trompe nos esprits. Paul, parlant de l'antéchrist, n'aurait pas négligé ces fables, s'il y eût eu du profit pour nous à nous en parler. Ne cherchons donc pas de pareils signes, car il ne viendra pas ainsi, fléchissant les genoux. Mais, " s'élevant au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou adoré, jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu, voulant lui-même passer pour Dieu ". (II Thess. II, 4.) Car, de même que c'est l'arrogance qui a causé la chute du démon, de même celui que le démon fait mouvoir, est rempli d'arrogance.
2. Aussi, je vous en prie, appliquons-nous tous à repousser ce vice loin de nous, afin de ne pas subir le même jugement, de ne pas encourir la même peine, de ne pas partager le même supplice.
" Que ce ne soit point un néophyte " , dit-il, " de peur qu'enflé d'orgueil il ne tombe dans la même condamnation que le démon ". (I Tim. III, 6.) Ainsi, celui qui est enflé d'orgueil, sera puni de la même manière que le démon. " Car le commencement de l'orgueil, c'est de méconnaître le Seigneur". (Eccl. X, 14.) Le commencement du péché c'est l'orgueil. C'est là le premier élan, le premier mouvement vers le mal ; peut-être en est-ce et la racine et (247) la base. Le mot " commencement " veut dire, en effet, le premier élan vers le mal, ou ce qui le constitue: par exemple, si l'on disait que s'abstenir des mauvais spectacles c'est le commencement de la chasteté, cela signifierait le premier élan, le premier pas dans la voie de la chasteté. Si au contraire nous disons: Le commencement de la chasteté c'est le jeûne; c'est comme si nous disions Voilà ce qui la fonde, ce qui la constitue. Ainsi, le commencement du péché c'est l’orgueil ; c'est par lui, en effet, que tout péché commence, c'est l'orgueil qui forme le péché. En effet, quelles que soient nos bonnes oeuvres, ce vice les détruit; c'est comme une racine quine permet pas aux plantes de prendre de la consistance. Voyez, par exemple, toutes les bonnes actions du pharisien, elles lui ont été inutiles parce qu'il n'en a pas coupé la funeste racine; la racine a tout perdu et corrompu. De l'orgueil naissent le mépris des pauvres, la cupidité, l'amour de la prédominance, le désir d'une gloire insatiable.
Un homme de ce caractère est porté à se venger de tous les outrages, car l'orgueil ne souffre pas les insultes qui viennent même des plus puissants, à plus forte raison celles qui viennent des plus faibles. Mais celui qui ne peut souffrir l'insulte, ne peut supporter aucun mal. Voyez comme il est vrai de dire que l'orgueil est le commencement du péché ; mais est-il bien vrai que le commencement de l'orgueil, c'est de méconnaître le Seigneur?
Assurément, car celui qui connaît Dieu, comme il faut le connaître, celui qui sait que le Fils de Dieu s'est abaissé à un état si humble, celui-là ne cherche pas à s'élever; celui, au contraire, qui ne sait pas ces choses, s'enfle et s'élève; car l'orgueil le prédispose à l'arrogance.
En effet, dites-moi comment ceux qui font la guerre à l'Eglise, peuvent-ils prétendre qu'ils connaissent Dieu? N'est-ce pas là une folie orgueilleuse ? Et voyez dans quel précipice les jette l'ignorance où ils sont de Dieu ; car si Dieu aime un coeur contrit, en revanche il résiste aux superbes; c'est aux humbles qu'il réserve sa grâce. Non, aucun malheur n'est comparable à l'orgueil ; de l'homme, il fait un démon, insolent, blasphémateur, parjure; l'orgueil fait qu'on aspire au carnage ; car toujours l'orgueilleux vit dans les douleurs, toujours indigné, toujours chagrin, et rien ne peut rassasier la funeste passion qui le tourmente ; il verrait l'empereur incliné devant lui et l'adorant, qu'il ne serait pas rassasié, il lui faudrait plus encore. Plus les avares amassent, plus ils ont de besoins. De même pour ces âmes superbes; de quelque gloire qu'elles jouissent, c'est pour elles une raison d'en désirer une plus grande; la passion s'augmente (car c'est une passion). Or, la passion ne connaît pas la mesure ; elle ne s'arrête qu'après avoir tué celui qui la porte en soi. Ne voyez-vous pas combien de gens ivres, toujours altérés, car la passion mauvaise n'est pas un désir fondé sur la nature, mais une dépravation, une maladie. Ne voyez-vous pas que les affamés ont toujours faire? Cette infirmité, comme disent les médecins, franchit toutes les limites de la nature; ainsi ces investigateurs curieux et oisifs ont beau apprendre, ils ne s'arrêtent pas; c'est une passion mauvaise, et qui ne connaît pas de bornes. Et ceux maintenant qui trouvent des charmes aux plaisirs impurs, ceux-là non plus ne s'arrêtent pas. " [Car pour le fornicateur ", dit l'Ecriture, " toute espèce de pain est agréable"] (Ecclés. XXIII, 20) ; il ne s'arrêtera que quand il sera dévoré ; c'est une passion. Mais, si ce sont là des passions funestes, elles ne sont pas toutefois incurables, la cure en est possible, et beaucoup plus possible que pour les affections du corps; nous n'avons qu'à vouloir, nous pouvons les éteindre. Comment donc; éteindre l'orgueil ? Connaissons Dieu. Si notre orgueil provient de l'ignorance où nous sommes en ce qui concerne Dieu, la connaissance de Dieu chasse l'orgueil. Pensez à la géhenne, pensez à ceux qui sont bien meilleurs que vous, pensez à toutes les expiations que vous devez à Dieu, de telles pensées auront bien vite réduit, bien vite dompté votre esprit superbe. Mais c'est ce qui vous est impossible? Vous êtes trop faible?
Pensez aux choses- présentes, à la nature humaine, au néant de l'homme. A la vue d'un mort qu'on porte sur la place publique, des enfants orphelins qui le suivent, de sa veuve brisée par la douleur, de ses serviteurs qui se lamentent, de ses amis dans l'affliction, considérez le néant des choses présentes, qui ne sont que des ombres, des songes, rien de plus. Vous ne le voulez pas? Pensez à ces riches qui ont péri dans les guerres ; voyez ces maisons de grands et illustres personnages, ces splendides demeures maintenant abattues; pensez à toute la puissance qu'ils possédaient, (248) dont il ne reste pas aujourd'hui un souvenir. Il n'est pas de jour, si vous voulez, qui ne vous présente de pareils exemples, des princes laissant leur place à d'autres, des richesses confisquées. "Un grand nombre de rois se sont assis sur la terre nue, et celui qu'on ne soupçonnait pas, a porté le diadème". (Ecclés. XI, 5.) N'est-ce pas l'histoire de tous les jours? Ne tournons-nous pas sur une roue ? Lisez, si vous voulez, nos livres, et les livres profanes (car les livres du dehors sont remplis de pareils exemples) si vous dédaignez nos écritures par orgueil; si les ouvrages des philosophes provoquent votre admiration, eh bien, consultez-les; vous y trouverez des leçons, ils vous parleront des malheurs antiques, poètes, orateurs, maîtres de philosophie, tous les écrivains quels qu'ils soient. Partout, si vous voulez, les exemples se montreront à vous. Si vous ne voulez rien entendre parmi eux, considérez notre nature même, son origine, sa fin;
appréciez ce que vous pouvez valoir, quand vous dormez: n'est-il pas vrai que le moindre animal pourrait vous ôter la vie? Que de fois un animalcule, tombant du haut d'un toit, ou crève l'œil, ou fait courir quelque autre danger ! Eh quoi? n'êtes-vous pas plus faible que tout animal, quel qu'il soit? Eh ! que me dites-vous? que vous avez le privilège de la raison? Eh bien, vous ne l'avez pas, la raison, et ce qui prouve qu'elle vous manque, c'est votre présomption. Qu'est-ce qui vous inspire votre fierté, répondez-moi la bonne constitution de votre corps? Mais les animaux l'emportent sur vous. Et cela est vrai aussi des brigands, des meurtriers, des profanateurs de sépultures. Mais votre intelligence? Mais l'intelligence ne se manifeste pas par la présomption ; voilà donc tout d'abord qui vous dépouille de votre intelligence. Sachons donc abaisser clos sentiments présomptueux, devenons modestes, humbles, doux et pacifiques car voilà ceux que le Christ regarde comme heureux avant tous les autres: " Bienheureux les pauvres d'esprit " (Matth. V, 3; et XI, 29); et sa voix nous crie encore : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur". Aussi a-t-il lavé les pieds de ses disciples, nous donnant par là un exemple d'humilité. Appliquons-nous à profiter de tous ces discours, afin de pouvoir obtenir les biens promis par lui à ceux qui l'aiment, par la grâce et par la bonté, etc., etc.
HOMéLIE II. PAUL, ET SILVAIN, ET TIMOTHéE, A L'éGLISE DE THESSALONIQUE, EN DIEU NOTRE PèRE, ET EN JéSUS-CHRIST, NOTRE SEIGNEUR. QUE DIEU NOTRE PèRE ET LE SEIGNEUR JéSUS-CHRIST, VOUS DONNENT LA GRACE ET LA PAIX. (I, 1-8.)
Analyse,
1. La grâce divine, bien inestimable. — Joseph et la femme de
Putiphar ; Joseph comblé de la faveur de Dieu. — La foi défie les tempêtes, les déluges ne l'engloutissent pas. — Grande ressource, être bien uni, ne former qu'un corps.
2. De la charité. — De l'imperfection de l'amour qui n'est pas l'amour divin. — De la patience dans les persécutions. — Nécessité des afflictions pour entrer dans le royaume de Dieu. — La rémunération future bien supérieure aux épreuves endurées.