Le Soulier de satin (page 24)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Son histoire est singulière depuis le jour qu’à Mogador la personne que vous savez

L’a remise à certain galérien fugitif qui un mois plus tard à Palos

Ayant perdu jusqu’à sa chemise, eut l’idée de la fournir comme enjeu,

Pour, l’argent de toute la compagnie raflé, périr deux heures après d’un coup de couteau.

Et depuis dix ans la lettre passe ainsi de main à l’autre,

De Barcelone à Macao, d’Anvers à Naples,

Apportant à celui qui comme ressource dernière l’abat sur table,

Le succès, du trépas incontinent suivi.

Il n’est que temps de la faire enfin parvenir à son destinataire.

DON LÉOPOLD AUGUSTE. ― Mais que savez-vous de l’effet qu’elle fera ?

DON FERNAND. ― Eh bien ! je risque ma chance.

DON LÉOPOLD AUGUSTE. ― Cette lettre qui peut décider de son départ,

Croyez-vous que le Vice-Roi la recevra de vos mains sans soupçon ?

DON FERNAND. ― Eh, c’est là ce qui me gratte un peu !

DON LÉOPOLD AUGUSTE. ― Donnez-la moi. Si le Vice-Roi part, tant mieux.

S’il reste, ce sera pour moi une bonne introduction dans l’esprit de Son Altesse.

DON FERNAND. ― Il fera de vous son directeur de l’Enseignement. L’ancien vient juste de crever.

DON LÉOPOLD AUGUSTE. ― Je sens en moi l’étoffe d’un véritable Empereur de l’Instruction publique.

DON FERNAND. ― Vous pouvez compter sur moi pour vous soutenir. En ce qui me concerne,

— Vous savez que j’ai composé quelques petits ouvrages dont je me suis permis de porter dans votre chambre la pile, —

Quand il y aura une place à l’Académie, puis-je espérer d’y occuper un pupitre à l’ombre de Votre Magnificence ?

DON LÉOPOLD AUGUSTE. ― Parlons de Don Ramire.

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SCÈNE III LE VICE-ROI, ALMAGRO

En mer au large de l’Orénoque. Le pont du Vaisseau-amiral. Au loin une terre couverte de riches plantations d’où s’élèvent des colonnes de fumée, un fort avec la factorerie qu’il domine et toute une série de villages, qui brûlent. Un ciel bas et chargé de pluie. On voit sur la mer plusieurs bateaux à l’ancre ou déjà appareillant pour partir. Des chaloupes surchargées leur amènent toute la population des villages razziés.

LE VICE-ROI. ― Almagro, vous serez pendu.

ALMAGRO. ― Je demande d’abord à être jugé, et ensuite, si l’on me reconnaît coupable,

Décollé comme il convient à un homme noble.

LE VICE-ROI. ― Pendu, comme il convient à un traître.

ALMAGRO. ― Je ne suis pas un traître. J’ai défendu contre vous le bien du Roi, cette terre que j’ai faite et qui lui appartient.

LE VICE-ROI. ― Le bien du Roi est l’obéissance de ses fils.

ALMAGRO. ― Ce n’est pas avec l’obéissance que j’ai fait cette nouvelle Carthage !

Ce n’est pas votre argent que j’avais dans la poche pour commencer, mais le mien, celui de mes amis !

Et celui que j’ai été chercher loyalement l’épée au poing et qui m’appartenait dans la poche de mes ennemis.

Quand j’ai débarqué le premier sur ces rivages au milieu des moustiques et des caïmans, ce n’était pas pour vous faire plaisir.

Ce besoin furieux à travers le chaud, la faim, la maladie, le supplice des insectes, ce n’était pas un autre qui me l’avait donné. C’était mon idée que je poursuivais.

Quand je creusais les canaux, quand je tapais sur les pilotis, quand je construisais des ponts, des chantiers et des moulins, quand je remontais les fleuves, quand je traversais les forêts, — oui, ces jours où j’allais tout seul en avant, comme un maniaque, comme un idiot, sans pain, sans eau, tout le monde mort derrière moi,

Quand je faisais des traités avec les sauvages, quand je déchargeais sur mes plantations les cargaisons de noirs que j’avais été écumer sur la mer, quand je divisais la terre entre mes fils,

Ce n’était pas un autre qui m’avait donné des ordres sur un papier, c’est le secret entre moi et Dieu, c’était ce besoin sacré qu’il avait mis dans mon cœur.

LE VICE-ROI. ― Alors explique-moi un peu, Almagro. Qui te poussait ? Toutes ces choses que tu as faites, quel avantage et quel bien espérais-tu en retirer ?

ALMAGRO. ― Je ne sais. Je n’y ai jamais réfléchi. C’est comme l’instinct qui vous jette sur une femme.

Non pas poussé, plutôt c’était quelque chose en avant qui me tirait.

Il me fallait posséder cette terre, entrer dedans. C’était le commencement indispensable de quelque chose.

LE VICE-ROI, montrant la terre. — Regarde. Elle est détruite.

ALMAGRO, la contemplant longuement. — Elle est détruite.

LE VICE-ROI. ― La vase comblera tes canaux. Les bêtes ravageront tes plantations. La brousse repoussera vite. C’est fini.

En deux ans, de l’œuvre et du nom d’Almagro il ne restera plus trace.

ALMAGRO. ― C’est déjà triste de voir une chose vieille qui s’écroule.

Mais quelle joie avez-vous de détruire cette créature nouvelle et qui commençait ?

LE VICE-ROI. ― C’est vrai, j’ai de la joie de voir ce feu qui dévore ton œuvre. Elle aurait été plus mince encore que j’aurais été la rechercher. Oui, j’ai de la joie de détruire cette œuvre qui s’était permis d’exister sans moi.

ALMAGRO. ― Vous ne m’avez jamais compris.

LE VICE-ROI. ― Et qui donc aurait été mieux capable de te comprendre ? Qui t’a plus regardé depuis dix ans et avec de meilleurs yeux ? J’ai essayé quelque chose de ce genre une fois en Floride.

Je me faisais instruire de toi. Oui, je t’ai même aidé parfois sans que tu le saches.

Je connais ton courage, ton jugement, ton profond sérieux, ta justice pour les Indiens et les nègres,

— Ton damnable orgueil, ta haine pour moi, ton injustice pour moi, oui, c’était peut-être cela en toi que j’aimais le plus.

ALMAGRO. ― Vous aviez toute l’Amérique pour vous, ne pouviez-vous me laisser ce coin de l’Orénoque ?

LE VICE-ROI. ― L’Orénoque aussi est à moi et il s’est trouvé tout à coup que j’en ai eu besoin.

Il me fallait absolument des travailleurs, Almagro, je n’avais pas le choix.

ALMAGRO. ― Pour le chemin chimérique entre les deux Mers ?

LE VICE-ROI. ― Ne juge pas ce que tu ne peux comprendre.

Tu n’avais qu’un domaine à créer et j’ai à faire un monde.

ALMAGRO. ― Et moi, je crois que vous étiez jaloux du pauvre Almagro.

LE VICE-ROI. ― Il est vrai.

Et tu me disais tout à l’heure que je ne t’avais pas compris !

Si je n’avais pas compris ton œuvre, comment en aurais-je été jaloux ?

ALMAGRO. ― Comment comprendre ce qu’on n’aime pas ?

LE VICE-ROI. ― Et comment aurais-je aimé cette œuvre stupide qui était là pour nous interdire la seule chose que je désirais ?

ALMAGRO. ― Quelle est cette chose ? (Silence.)

LE VICE-ROI. ― Ton amitié, Almagro.

ALMAGRO. ― L’amitié d’un homme que vous allez pendre ?

LE VICE-ROI. ― Mon fils, as-tu pu prendre au sérieux cette plaisanterie ?

Eh quoi ! tuer mon Almagro ? Retrancher mon bras droit ! détruire un tel rival quand je ne veux cesser chaque jour de triompher de lui,

Lui faisant à mon côté une part presque semblable à la mienne !

ALMAGRO. ― Je ne veux pas vous servir.

LE VICE-ROI. ― Le malheur est que je n’ai pas d’autre choix sinon que tu me serves.

ALMAGRO. ― Je n’ai jamais su ce que c’est que de servir un autre.

LE VICE-ROI. ― Tu verras comme c’est intéressant de l’apprendre.

ALMAGRO. ― J’aime mieux être pendu.

LE VICE-ROI. ― Est-ce ainsi que tu apprécies l’honneur que je t’ai fait de m’occuper de toi ?

ALMAGRO. ― Je ne vous demandais que de me laisser tranquille où j’étais.

LE VICE-ROI. ― Pourquoi parler ainsi quand chacune de tes actions n’avait pour but que de me défier et de me provoquer ?

ALMAGRO. ― Certainement j’aurais fait plus que vous si j’avais eu les mêmes chances.

LE VICE-ROI. ― Et tu veux que je laisse un homme pareil sur les rives de cette Orénoque ?

ALMAGRO. ― S’il ne vous faut que ma haine, je suis à vous.

LE VICE-ROI. ― La haine peut te mener loin, Almagro.

Combien de gens sont morts à mon service, regrettant le jour où ils ont commencé à me détester !

ALMAGRO. ― Vous êtes un homme injuste et cruel.

LE VICE-ROI. ― Si je n’étais injuste et cruel, tu ne m’aimerais pas autant.

ALMAGRO. ― Ah ! que n’ai-je une arme à la main pour vous faire payer cette dérision !

LE VICE-ROI. ― Je ne demande qu’à te donner cette arme.

Regardez ce mauvais enfant qui voudrait me mordre parce que j’ai donné un coup de pied dans ses soldats de plomb,

Quand il devrait me remercier que je sois allé le rechercher au bord de sa sale Orénoque.

Almagro, tu t’es trompé de cent ans. Dans cent ans il sera temps de prendre la charrue, maintenant c’est avec le glaive que nous devons labourer.

Laisserai-je mon lion plus longtemps brouter l’herbe comme une bête à cornes ?

Là où mon Amérique finit, là où, se dirigeant vers le Pôle, elle s’effile comme une aiguille toute parcourue de tremblements magnétiques,

Là est la part que je t’ai réservée. Ceins la cuirasse, Almagro ! boucle l’épée sur ta cuisse ! Est-ce qu’il s’agit de cultiver tandis qu’il y a devant toi cet Empire tout en or qui t’attend et dans la nuit antarctique ces défenses monstrueuses à escalader ?

Là où le monde s’arrête, c’est là que toi-même tu t’arrêteras.

C’est à toi qu’il est réservé de fermer les portes de l’Inconnu et dans la tempête et le tremblement de terre de poser le mot FIN à l’aventure de Colomb.

Au-dessous de la ligne que je te montrerai sur la carte, prends tout et tâche de le garder si tu peux.

À Panama il y a tout un parti de jeunes furieux et de vieux désespérés qui t’attend. Je les ai choisis pour toi.

Quand tu en auras fait tuer la moitié, avec l’autre tu entreras dans le temple maudit du démon,

Tu fouleras sous tes pieds les os secs des peuples perdus, tu arracheras ses plaques d’or à la statue de Vitzliputzli.

Et ne crains pas que jamais les adversaires te manquent. Dans le brouillard, dans la forêt, dans le repli des montagnes affreuses, je t’en ai ménagé de tels qu’ils suffiront.

Je ne veux pas que tu meures dans un lit, mais navré de quelque bon coup, seul, au sommet du monde, sur quelque cime inhumaine, sous le ciel noir plein d’étoiles, sur le grand Plateau d’où tous les fleuves descendent, au centre de l’épouvantable Plateau que jour et nuit ravage le Vent planétaire !

Et nul jamais ne saura où le corps d’Almagro est couché.

ALMAGRO. ― C’est toute l’Inde au Sud de Lima que vous m’offrez ?

LE VICE-ROI. ― Elle est là qui ne fait que t’attendre.

ALMAGRO. ― J’accepte. Tant pis pour vous.

LE VICE-ROI. ― Prends ce bout de mon Amérique. Attrape-la par la queue. Je fais attention à toi.

Pour toi, si tu ne veux pas m’aimer, travaille à me haïr davantage. Je ferai que tu n’en manques pas de sujets.

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SCÈNE IV TROIS SENTINELLES

Le chemin de ronde sur les remparts de Mogador. Entre les créneaux la mer illuminée par le clair de lune.

PREMIER SOLDAT. ― Écoute ! ça recommence !

DEUXIÈME SOLDAT. ― Je n’entends rien.

TROISIÈME SOLDAT. ― Y a pas de danger que nous entendions encore quelque chose. Bon Dieu ! j’en ai plein la malle. Oh là là ! mais quel cri qu’il a poussé !

DEUXIÈME SOLDAT. ― Un cri comme ça, c’est quand on touche la fibre.

PREMIER SOLDAT. ― Quelle fibre ?

DEUXIÈME SOLDAT. ― Ct’affaire que cherchent les bourreaux. Chez les uns, elle est ici, chez les autres pas. La fibre, quoi.

TROISIÈME SOLDAT. ― Maintenant c’est fini pour Don Sébastien. I s’en fout.

PREMIER SOLDAT. ― De profundis.

DEUXIÈME SOLDAT. ― Saint Jacques qu’il avait toujours sur lui dans sa poche lui fera passer la douane.

TROISIÈME SOLDAT. ― Pauvre Don Sébastien !

PREMIER SOLDAT. ― Dis pas les noms.

TROISIÈME SOLDAT. ― C’est vrai qu’i nous avait salement trahis.

DEUXIÈME SOLDAT. ― Quoi faire autre chose ? Du moment où c’te foutue chienne de Prouhèze…

PREMIER SOLDAT. ― Dis pas les noms.

DEUXIÈME SOLDAT. ― … du moment où notre vieille épousait notre vieux, i n’avait plus qu’à se sauver. Et où c’est qu’i se serait sauvé autre part que chez les Turcs ?

TROISIÈME SOLDAT. ― J’en ferais sacré bien autant si je pouvais.

PREMIER SOLDAT. ― Parle pas si fort ! Tu sais que notre vieux se promène souvent la nuit. Il a beau se mettre en blanc avec un manteau noir, on le voit tout de même. Il a ses deux yeux qui brillent comme ceux d’un chat.

TROISIÈME SOLDAT. ― Espère un peu que je l’attrape dans un bon coin ! Que je sois petit poisson si je ne lui flanque pas un coup de fusil !

DEUXIÈME SOLDAT, sautant sur son fusil. — Qui va là ?

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SCÈNE V LA LOGEUSE, DON LÉOPOLD AUGUSTE

Mais il est bien clair que nous ne pouvions refuser plus longtemps à l’imagination de nos spectateurs, là-haut, tout près des cintres, cette rangée de fenêtres dans un plâtras agréablement rose ou bleu d’une maison de Gênes transportée pour les besoins de la couleur locale à Panama. Chacune est décorée d’une ficelle où pendent des piments et des aulx. Au milieu un petit balcon.

L’apparence corporelle de DON LÉOPOLD AUGUSTE est réduite à son pourpoint rattaché par des aiguillettes au haut-de-chausses. Cela ne l’empêche pas, tout gonflé d’air et suspendu au bout d’une canne à pêche, d’exécuter dans la bonne brise de l’après-midi une espèce de danse personnelle autant majestueuse que gaillarde.

LA LOGEUSE, tapant sur Don Léopold Auguste avec une canne. — Pan ! pan ! pan !

DON LÉOPOLD AUGUSTE, émettant un petit jet de poussière à chaque coup. — Pouf ! pouf ! pouf !

LA LOGEUSE, tapant et retapant. — Pan ! pan ! Je n’aurais jamais cru qu’il tienne autant de poussière dans un savant. Pan ! Attrape ça, mon vieux Philippe Auguste !

Ce n’est pas de chance tout de même ! À peine arrivé depuis deux jours à Panama et couic ! le temps d’enlever son chapeau pour se torcher la tête,

Un trait de l’archer Apollon, comme disait Monsieur le Greffier de la Justice de paix,

Vous l’a couché tout noir sur le pavé. Encore un à qui la lettre à Rodrigue n’a pas porté la chance !

Alors pourquoi tiens-tu tellement à la garder ? Donne-la-moi, Léopold ! laisse-la tomber !

Tu ne veux pas ? Je t’en prie ! (Elle tape.) Je t’en supplie ! (Elle tape.) Il me faut absolument cette lettre pour que la pièce continue et qu’elle ne reste pas bêtement suspendue entre ciel et terre.

Tu vois bien là-dessous ce monsieur et cette dame tristement qui nous attendent.

Je soumets humblement ma requête à la bienveillante attention de Votre Magnificence. (Elle tape.)

Vous direz que je n’aurais qu’à mettre la main dans Philippe Auguste pour prendre la lettre.

Mais je n’ose pas, cela me porterait malheur.

J’aime mieux qu’il s’en défasse naturellement et de lui-même, comme prunier de sa prune. (Elle tape.)

Pan, pan et pan ! Pan, pan et pan ! Pan, pan et pan !

DON LÉOPOLD AUGUSTE, agité, mais toujours important. — Pouf ! pouf ! pouf ! pouf ! pouf ! pouf ! (La lettre tombe.)

LA LOGEUSE. ― Ça y est ! Encore un petit coup pour finir ! Pan ! pan !

DON LÉOPOLD AUGUSTE. ― Pouf !

La toile du fond avec LA LOGEUSE d’abord et DON LÉOPOLD AUGUSTE ensuite est entraînée vers les cintres. On voit apparaître les cimes d’une vague verdouillade tropicale. Puis montent en commençant par les chapeaux auxquels succèdent les figures et les corps, enfin les images peintes dans la toile de

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SCÈNE VI DON RAMIRE, DONA ISABEL

assis sur un banc, tous deux en noir et absolument de l’époque, pareils à des figures de tarots. Leurs visages au-dessus des corps peints passent à travers des trous.

DON RAMIRE, d’une voix caverneuse. — Le Vice-Roi ne m’aime plus.

DONA ISABEL. ― Eh quoi ! c’est au moment qu’il vient de vous donner le gouvernement du Mexique,

Un royaume dix fois plus grand et plus beau que l’Espagne, avec ses mines et ses plantations et le pétrole, et cette ouverture au Nord sur l’Infini,

Que je vous entends vous plaindre : le Vice-Roi ne m’aime plus ?

DON RAMIRE. ― S’il m’aimait, il ne m’éloignerait pas ainsi de sa personne.

DONA ISABEL. ― N’est-ce pas vous-même qui avez demandé le Mexique ?

DON RAMIRE. ― Je vous l’ai laissé demander.

DONA ISABEL. ― Pourquoi me l’avez-vous laissé demander ?

DON RAMIRE. ― Je vous l’ai laissé demander pour voir.

DONA ISABEL. ― Pour voir quoi ?

DON RAMIRE. ― Le crédit dont vous jouissiez dans l’esprit de Son Altesse.

DONA ISABEL. ― Accusez bien plutôt votre disposition jalouse et tourmentée,

Cette mélancolie qui vous fait taquiner et provoquer la chose même que vous redoutez le plus.

DON RAMIRE. ― Vous lui plaisez plus que moi.

DONA ISABEL. ― L’ai-je voulu ? Et croyez-vous que j’aie une raison si forte de l’aimer quand c’est à lui que je dois d’être votre femme ?

DON RAMIRE. ― Il est vrai. Laissez-moi méditer sur ce texte un petit moment.

DONA ISABEL. ― Il ne m’aime pas.

DON RAMIRE. ― Nous voyons cependant qu’à toute heure vous avez accès près de lui.

DONA ISABEL. ― Ses chiens de même. Que de fois suis-je entrée et sortie sans qu’il s’en aperçût ! Il n’y a que quand je chante qu’il m’écoute.

DON RAMIRE. ― Vous n’avez eu qu’à lui parler de votre santé qui exigeait le climat de l’altitude, et le lendemain il me faisait proposer le Mexique.

DONA ISABEL. ― Oui, c’est bien là son étrange indifférence ! Penser que la veille même il m’avait montré tant de confiance et d’abandon ! Un Rodrigue presque caressant ! Et puis je n’ai eu qu’à dire un seul mot !

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