Le Soulier de satin

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

DEUXIÈME JOURNÉE

PERSONNAGES DE LA DEUXIÈME JOURNÉE

DON GIL.

L’IRRÉPRESSIBLE.

DONA PROUHÈZE.

DONA HONORIA.

DON PÉLAGE.

LE VICE-ROI.

L’ARCHÉOLOGUE.

LE CHAPELAIN.

SAINT JACQUES.

LE ROI.

DON RODRIGUE.

LE CAPITAINE.

DON CAMILLE.

DONA MUSIQUE.

DON GUSMAN.

RUIS PERALDO.

OZORIO.

REMEDIOS.

L’OMBRE DOUBLE.

LA LUNE.

COMMIS.

CAVALIERS.

MAÎTRE DRAPIER.

SEIGNEURS.

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SCÈNE PREMIÈRE DON GIL, LE MAÎTRE DRAPIER, CAVALIERS

La boutique d’un tailleur drapier à Cadix. Le comptoir et les rayons sont recouverts et débordent d’étoffes rouges de toutes nuances empilées et déployées. Par la porte on voit un atelier de brodeuses. La pièce est remplie d’employés affairés, de valets venant chercher des paquets, de cavaliers causant ou venant faire des commandes. L’un d’eux fait de l’escrime contre le mur avec l’aune du drapier. Un autre croque des olives. Un troisième se fait couler dans la gorge l’eau d’une jarre. Un cavalier fort gros est au milieu de la pièce en manches de chemise pendant qu’un employé lui prend mesure.

LE COMMIS, prenant mesure de la bedaine et criant. — Trente-cinq ! (Éclats de rire de l’assistance.)

UN MATELOT, entrant. — Les pavillons sont-ils prêts ?

LE MAÎTRE DRAPIER. ― Il y en a deux d’achevés. Vous pouvez les prendre. Quel travail ! Les autres seront prêts dans huit jours. Les brodeuses sont dessus en ce moment.

PREMIER CAVALIER, au gros homme. — La Flandre vous a profité, Don Gil !

DEUXIÈME CAVALIER. — La traversée du Panama vous fera fondre.

DON GIL. ― Bah ! il faut de la place dans mon ventre que j’y mette toute l’Amérique !

TROISIÈME CAVALIER. ― Que fait le vent aujourd’hui ?

UN AUTRE. ― Toujours le même depuis ce siècle et demi que nous sommes ici, en pâture aux usuriers :

Neptune sans relâche d’un inépuisable poumon soufflant sur ce petit bassin où l’Europe se lave les pieds

Et poussant son peuple à flots pressés à travers le guichet d’Hercule.

Mais quelle reprise d’haleine, Messeigneurs, pour nous ingurgiter au moment que le démesuré soufflet se regonfle !

Notre escadre en moins d’un mois, je le jure, va se trouver raflée dans cette poche et havre du monde là-bas tout garni d’îles à l’ancre comme de bouées toutes prêtes,

Ce fumant réchaud de la Mer que Dieu avec des mains dorées a construit entre les deux Amériques.

PREMIER CAVALIER. ― Et toujours point de nouvelles de notre Achille ?

DEUXIÈME CAVALIER. ― C’est Achille à Scyros, non point caché entre les genoux d’une femme, mais la pourchassant, à ce qu’on nous dit, l’épée au poing ! Aucune nouvelle de l’homme.

DON GIL. ― Je jure que je ne pars point sans le Seigneur Rodrigue.

PREMIER CAVALIER. ― Et moi pareillement.

DON GIL. ― Dût ma pension ici pendant un an encore coûter plus que l’héritage d’un rabbin !

PREMIER CAVALIER. ― Rodrigue est un homme juste envers tous.

DEUXIÈME CAVALIER. ― … Qui a les yeux ouverts quand il faut.

TROISIÈME CAVALIER. ― … Et fermés quand il est nécessaire. Il connaît le soldat, Messieurs !

DON GIL. ― Il suffit ! c’est mon ami personnel.

QUATRIÈME CAVALIER au Maître Drapier. — Point de ce rouge tirant sur le violet ! Point de ce jus d’arbouses ! Point de ce vin tourné qui me fait mal au ventre !

Je veux un rouge franc comme celui qui coule dans les veines d’un gentilhomme.

LE MAÎTRE DRAPIER. ― J’ai embauché toutes les punaises qui broutent l’arbre à scies des Îles Hespérides !

Mes ouvriers du matin jusqu’au soir barbotent dans une lessive de feu et de massacre ! ils retirent de leurs cuves des drapeaux tout dégouttants d’une sauce plus vermeille que la mer qui a englouti Pharaon !

Et cela ne suffit pas ! on me pille, Messieurs ! Tous ces gentilshommes qui des coins de l’Espagne viennent prendre les couleurs de notre croisade.

PREMIER CAVALIER. ― Jusqu’à notre notaire modestement qui ne trouvant plus de rouge s’est contenté d’un complet de satin feuille de rose !

DEUXIÈME CAVALIER. ― Moi je veux qu’on me fasse trois gros points noirs sur le dos comme le pou des lys !

TROISIÈME CAVALIER. ― Et tout un grand Saint-Sacrement chamarré sur le milieu de la poitrine !

DON GIL. ― Car c’est nous en rouge qui portons la foi, la nourriture et le soleil à ces vers humains, à toutes ces gueules de lézards, à ces simulacres décolorés qui grouillent dans l’ombre humide ou qui errent sur les tables désolées de l’altitude.

PREMIER CAVALIER. ― C’est comme à la Corrida. Il y a sur notre boule terrestre un côté au soleil et un côté à l’ombre.

DEUXIÈME CAVALIER. ― J’achèverai votre pensée : une partie réelle et une qui ne réussit pas à l’être tout à fait. Oui, c’est bien là l’idée que je rapporte de mes expéditions.

QUATRIÈME CAVALIER, entre ses dents. — Écoutez-les, tous ces anciens ramoitis ! L’or qu’on trouve là-bas est vrai.

DEUXIÈME CAVALIER. ― Je n’en suis pas sûr. Celui qui était dans ma poche a fondu vite.

DON GIL, componctueux. — Ce ne sont pas des ombres d’âmes que nous allons sauver.

PREMIER CAVALIER. ― Ni pas des ombres de corps qui travaillent à nos plantations !

DEUXIÈME CAVALIER. ― Ni pas une ombre de rotin pour chauffer leur ombre de derrière s’ils ne vont pas à la besogne fort !

DON GIL. ― Il faut bien réveiller tous ces dormants. Tant pis si la peau leur cuit un peu ! est-ce que nous avons ménagé la nôtre ?

La vie vaut tout de même mieux que les limbes !

Voici que nous avons passé la mer ; cette terre qui n’avait pas le droit d’être privée de nous, nous lui avons ouvert les portes du matin.

Il nous a fallu tous les siècles depuis la création du monde pour parvenir jusqu’à eux par des chemins garnis de braise ardente et de verre cassé. C’est bien leur tour de souffrir un petit peu.

Attention, on arrive !

PREMIER CAVALIER. ― En rouge !

DEUXIÈME CAVALIER. ― C’est la couleur de Notre-Seigneur sur la croix.

PREMIER CAVALIER. ― Il y a des gens à qui nous allons porter la croix de toutes les façons.

DEUXIÈME CAVALIER. ― Ne l’avons-nous pas sur notre dos nous-mêmes, pauvres aventuriers ?

Solidement fixée avec une sangle de cuir parmi le reste du fourniment ?

DON GIL. ― En rouge ! en rouge ! nous ne partirons qu’en rouge ! C’est un vœu que nous avons fait entre les mains de Frère Lopez.

En rouge ! sous le commandement de Monsieur Don Rodrigue ! Nous attendrons ce qu’il faut. Il y a encore cinq mois avant celui du Précieux Sang.

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SCÈNE II L’IRRÉPRESSIBLE, DONA HONORIA DONA PROUHÈZE

Déménagement général. La musique imite le bruit d’un tapis qu’on bat et qui fait une poussière énorme. Pendant qu’on trimbale le matériel de la scène précédente, apparaît, parmi les machinistes, L’IRRÉPRESSIBLE qui les dirige et les bouscule à la manière d’un clown de cirque.

L’IRRÉPRESSIBLE, faisant des moulinets avec l’aune du tailleur et agitant l’étoffe rouge comme un toréador. — Allons, manants, le public s’impatiente ; plus vite, je vous prie ; hou ! sus ! prst ! presto ! enlevez-moi ça ! débarrassez le plancher !

— Manants est bien théâtre, j’aurais dû attendre mon costume. Mais je n’ai pas eu la patience de moisir dans cette loge où l’auteur me tient calfeutré. Vingt fois l’habilleuse a paru à la porte et c’est toujours pour un autre que moi et je reste là à galoper sur place ma chaise devant la glace !

On se défie de mon ardeur, je mène les choses trop vite, en deux foulées nous serions au but et le public serait trop content !

C’est pourquoi l’auteur me tient en réserve, un en-cas si je puis dire, avec tout un peuple de figurants qui font un grand bruit de pieds dans les greniers de son imagination et dont vous ne verrez jamais la figure.

Mais moi on ne me contient pas si facilement, je fuis comme un gaz par-dessous la porte et je détonne au milieu de la pièce !

Attention, ça va marcher ! je m’envole sur mon bidet magique ! (Il fait le geste de pédaler à toute vitesse sur une bicyclette invisible.)

Nous ne sommes plus à Cadix, nous sommes dans la Sierra Quelquechose, au milieu d’une de ces belles forêts qui ont fait la célébrité de la Catalogne.

Un pic, c’est là qu’est le château de Don Rodrigue ; Don Rodrigue est ici, fort mal en point, sa blessure le chatouille, je crois bien qu’il va crever… je me trompe, il guérira ou la pièce serait finie, je vous présente la maman de Don Rodrigue. (Entre DONA HONORIA.)

L’IRRÉPRESSIBLE, rugissant. — Restez où vous êtes ! attendez que j’aille vous chercher,

Sacrebleu qui vous a dit de venir ? Sortez ! sortez ! (Sort DONA HONORIA.)

La maman de Don Rodrigue, Dona Quelquechose… Honoria vous va-t-il ?

— Elle avait bien besoin d’entrer ! j’allais justement vous faire son portrait.

C’est vexant, ce qui m’arrive. C’est pour cela que je n’ai pas pu être peintre. Mes personnages commençaient à exister tout à coup avant que je leur aie fendu l’œil.

Regardez ! je dessine Dona Honoria. (Il dessine avec un bout de craie sur le dos du Régisseur.)

Eh bien, je ne lui aurai pas mis ses boucles d’oreilles qu’elle commencera à me tirer la langue et qu’elle se décollera du dos de cet employé comme Marguerite du crâne de Jupiter.

Quand je fais un chien, je n’ai pas achevé le derrière qu’il commence à remuer la queue et qu’il se sauve sur trois pattes sans attendre la tête.

Enfin ! quoi ! vous la verrez bien vous-mêmes tout à l’heure. (Il jette la craie au milieu du public.)

Maintenant ce n’est plus le soleil du matin, il fait tard, il y a un beau clair de lune. (Il fredonne le commencement de la sonate.)

Attention, là-haut ! descendez les bandes d’air ! la herse sur résistance, le projecteur d’avant-scène côté jardin !

Maintenant que nous avons l’atmosphère voulue, je vous demande la permission de vous amener Dona Prouhèze. Quel nom ! comme ça lui donne un petit air vraisemblable !

Dona Prouhèze est arrivée ici dans le costume que vous avez vu, il y a quelques jours, le temps que vous voudrez, — car vous savez qu’au théâtre nous manipulons le temps comme un accordéon, à notre plaisir, les heures durent et les jours sont escamotés. Rien de plus facile que de faire marcher plusieurs temps à la fois dans toutes les directions.

À vrai dire je crains que les nerfs de Madame n’aient succombé à tant d’émotions. Ce n’est pas qu’elle soit précisément dérangée, mais elle a reçu un coup, elle est fixée, ses idées ne bougent plus.

Et est-ce qu’elle a réussi à voir son amant ? Pas du tout. Rodrigue est à sa mère qui en prend soin, elle prend soin de tous les deux.

Tous deux séparés par d’épais murs parcourent en vain pour essayer de se rejoindre les escaliers du délire.

Je vais les chercher. (Il sort et rentre avec DONA PROUHÈZE dont la main est posée sur son poing, avec l’air d’un magnétiseur qui amène son numéro. Elle a repris ses vêtements de femme.)

L’IRRÉPRESSIBLE. ― Parlez, Prouhèze ! que cette foule à votre insu qui nous entoure vous entende ! parlez et dites-nous ce qui charge votre cœur coupable !

DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue !

L’IRRÉPRESSIBLE. ― Rodrigue ? Il est à la chasse. Je veux dire que son corps est bien là de l’autre côté de ces carreaux rougeoyants que vous surveillez à travers la cour,

Mais voilà bien des heures qu’en rêve il essaye de sortir de ce taillis inextricable qu’il entend se rompre et se froisser devant lui sous le poids d’une présence invisible :

« Est-ce vous ? » c’est en vain qu’il essaye votre nom à voix basse comme vous le sien tout à l’heure, rien ne répond.

Et tout à l’heure il débouchera dans cette clairière chenue d’arbres morts revêtus d’une mousse immémoriale.

Tout y est étrangement blanc sur le fond noir des sapins, jusqu’à ce papillon qui s’est ouvert un moment dans un rayon de jour livide ; il n’y a personne.

DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue !

L’IRRÉPRESSIBLE, allant à reculons vers la coulisse tout en maintenant les yeux sur DONA PROUHÈZE. — Approchez, maintenant, Honoria ! C’est le moment de vous montrer. (Entre DONA HONORIA.)

Que cette personne en peine sente son amour souffrant repris et enveloppé par votre amour maternel

Et votre cœur de mère qui s’explique avec son cœur d’amante. (Les deux femmes s’enlacent.)

L’heure de l’épreuve approche ! Je n’ai qu’à dresser devant vous le cadre d’une fenêtre… (Il fait signe aux machinistes qui dressent un cadre de fenêtre sur lequel les deux femmes viennent s’accouder un moment.)

… Et voyez aussitôt quel fatal morceau d’Espagne vient le remplir.

Ces montagnes couvertes d’une rude forêt, plus crasseuse que la laine d’un bison, la nuit lumineuse, les ailes de ce grand moulin à notre droite qui d’un coup à chaque seconde interrompent les rayons de la lune,

Et là-bas, par les chemins couverts, Don Pélage précédé de son valet monte pesamment vers nous. (Pendant ce temps on a complété l’aménagement de la Scène III.)

Tout est en ordre, venez. (Il sort emmenant DONA PROUHÈZE. DONA HONORIA reste en scène près de DON PÉLAGE qui est déjà entré.)

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SCÈNE III DONA HONORIA, DON PÉLAGE

Une salle dans le château de X… DON PÉLAGE et DONA HONORIA. Tous deux debout. On a l’impression que l’angelus de Midi vient de sonner. Ils se signent et s’assoient. C’est une journée de l’automne commençant. Long silence. DON PÉLAGE levant le doigt fait le signe d’écouter. Silence.

DONA HONORIA. ― C’est une cigale attardée. Ce soleil la trompe. Elle commence avec la foi ardente d’autrefois. Mais bientôt elle s’aperçoit qu’elle est seule. Rien ne répond. Elle se tait avec cette longue tenue d’archet que vous avez remarquée, diminuendo,

Pour laisser au silence général le temps de se rétablir.

DON PÉLAGE. ― C’est si triste, si sacré, si solennel ! Vous comprenez ce que cette faible voix nous dit, Dona Honoria,

À vous et à moi et à tous les êtres vivants ?

DONA HONORIA, comme si elle n’avait pas entendu, à demi-voix. — Les abeilles bourdonnent tout près du trou de la ruche. Il y a encore des roses.

DON PÉLAGE. ― J’ai tâché de ne causer ici aucun mouvement. Il n’y a que vos chevaux à l’écurie qui ne s’entendent pas avec les miens.

DONA HONORIA. ― Vous n’avez pas eu besoin de parler haut. Tout ce qui vit dans ce château a su incontinent que vous étiez là.

DON PÉLAGE. ― Dites que j’étais attendu.

DONA HONORIA. ― Il est vrai. À ce festin de douleurs votre place était marquée. (Pause.)

DON PÉLAGE. ― Comment va-t-elle ?

DONA HONORIA. ― Cela va mal. Le médecin était bien sombre ce matin.

Ce n’est pas tant ce coup d’épée qu’il a reçu au côté de la poitrine… Ne faites pas attention si je pleure, c’est mon fils, vous savez !

… Mais cette espèce d’inflammation affreuse de tout l’intérieur… Voici quinze jours qu’il n’a repris connaissance.

Cette nuit tout sera décidé.

DON PÉLAGE. ― Mais c’est d’elle que je vous parle.

DONA HONORIA. ― Et comment voulez-vous que nous allions quand il se meurt ?

DON PÉLAGE. ― Dois-je comprendre qu’elle vous relève au chevet de ce cavalier ?

DONA HONORIA. ― Non. Elle ne l’a pas vu. Elle ne l’a pas demandé. Sa chambre est dans la cour juste en face des nôtres.

DON PÉLAGE. ― Autrefois on eût mis Madame un peu plus bas,

— Une très bonne et forte prison que votre père m’a montrée.

DONA HONORIA. ― Le devoir est que mon fils vive.

DON PÉLAGE. ― Est-ce cet amour criminel qui fera son salut ?

DONA HONORIA. ― Tant qu’elle est là il ne peut pas mourir.

DON PÉLAGE. ― Peut-être ni guérir.

DONA HONORIA. ― Je ne sais. C’est son nom, non pas le mien, qu’il ne cesse de grommeler dans son rêve. C’est elle qu’il était en route pour rejoindre. Je n’ai nullement été surprise de la voir arriver.

DON PÉLAGE. ― Et moi, je n’ai plus qu’à repartir ?

DONA HONORIA. ― Peut-être que votre arrivée aussi était nécessaire.

DON PÉLAGE. ― Toutefois il y aurait une circonstance préférable encore, c’est que mon cheval bronchât tout à l’heure sur le chemin qui me menait ici et précipitât le Juge de Sa Majesté dans un de ces ravins qui lui faisaient signe.

DONA HONORIA. ― Il y a des choses que le hasard n’est pas propre à terminer.

DON PÉLAGE. ― « Rodrigue ! » eût-elle dit. Cette fois vous l’auriez laissée approcher ? Je la vois qui lui met la main sur le front :

« Vivez ! le vieillard est mort ».

DONA HONORIA. ― Cette pensée un seul moment n’a pas souillé notre cœur.

DON PÉLAGE. ― Croyez-vous que je n’aie pas l’âme assez grande pour l’affranchir, s’il eût dépendu de moi sans crime ?

Oui, mais ce que Dieu a joint, l’homme ne peut le séparer. (Silence.)

Ce n’est pas l’amour qui fait le mariage mais le consentement.

Ni l’enfant que je n’ai pas eu, ni le bien de la société, mais le consentement en présence de Dieu dans la foi :

Jusqu’à la fin de moi-même, jusqu’à la dernière parcelle de ce consentement que deux êtres sont capables de se donner l’un à l’autre,

Bon gré, mal gré.

Cela qu’elle m’a donné, je ne pourrais le lui rendre, quand je le voudrais.

DONA HONORIA. ― Elle ne demande rien, elle ne se plaint pas, elle ne m’a rien expliqué, elle se tait, elle est ici avec moi loin de la vue de tous les hommes.

DON PÉLAGE. ― C’est ma faute. Oui, vous dites naturellement que c’est moi qui ai mal fait

De l’épouser, vieux déjà, elle si jeune, et ne sachant pas à quoi elle consentait.

DONA HONORIA. ― Je ne pense pas à vous.

DON PÉLAGE. ― Mais moi, je pense à elle, et chaque parole que je vous dis, il me semble qu’elle l’entend dans le silence où elle est, l’une après l’autre.

Je l’aimais. Quand je l’ai vue, j’ai été comme inondé de soleil, toute mon âme en peu de temps est sortie du brouillard à sa rencontre comme un palais qu’on ne soupçonnait pas.

Et pourquoi n’aurais-je pas attendu que mon palais fût terminé pour que l’amour y entre ?

J’étais plein d’œuvres et de desseins. Tout cela l’attendait. Où aurait-elle trouvé une telle demeure pour l’accueillir ?

Le fronton était mis sur la colonne.

DONA HONORIA. ― Si beau que soit le toit d’un autre, on aime mieux celui qu’on a aidé soi-même à faire.

DON PÉLAGE. ― Il y a du sens dans ce que vous dites. Mais ne savais-je pas mieux qu’elle ce qui la rendrait heureuse ? étais-je un tel ignorant de cette vie qu’elle ne connaissait pas ?

Qui connaît le mieux une plante ? elle-même qui a poussé au hasard ou le jardinier qui saura la mettre où il faut ?

Je la voyais si jeune en ce Madrid étranger, sans mère, un père chimérique, au milieu des croqueurs de dots.

Pour l’épouser est-ce l’amour ou l’intelligence qui me faisaient faute ?

Et de plus j’ai prié, j’ai reçu conseil.

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