Protreptique (Exhortation aux Grecs) (page 2)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — contrelesgentils.htm — trad. de Genoude 1839 · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

(10) C'est pourquoi Jean, le héraut du Verbe, nous annonce son avènement et vent que nous soyons prêts. Voilà ce que signifiait le silence de Zacharie, il attendait ce fruit précurseur du Christ. Le Verbe, cette lumière de vérité, devait, par l'Évangile, rompre le silence des obscurités prophétiques.

Désirez-vous le voir, ce Dieu de vérité? Purifiez-vous comme il le demande. Il ne faut ici ni couronne de laurier, ni bandelettes de pourpre ou de laine. Que la justice, uni. à la tempérance, soit votre parure ; que votre âme resplendisse de l'éclat de la vertu, et vous trouverez Jésus-Christ. Je suis la porte, dit-il, voilà ce qu'il faut apprendre à ceux qui veulent parvenir à la vérité, et par elle, voir s'ouvrir devant eux toutes les avenues du ciel. Les portes du Verbe ou de la raison sont intelligentes, et la clé qui les ouvre, c'est la foi. Nul ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils aura bien voulu le révéler. Nul doute que celui qui nous a ouvert la porte auparavant fermée ne fasse briller à nos yeux les merveilles cachées au fond du sanctuaire; ceux que le Christ y conduit peuvent seuls les connaître. Lui seul nous découvre les mystères de Dieu.

(11) Ne vous occupez plus dès lors de ces repaires impies, de ces profondes cavernes habitées par le mensonge, ni de la chaudière de Thesprostis, ni du trépied de Cirra, ni de l'airain retentissant de Dodone. Laissez dans ces déserts de sable ce fameux chêne autrefois si vénéré, son oracle consulté de toutes parts et aujourd'hui dans l'oubli, avec l'arbre imposteur et tous ces coûtes d'une vieillesse en délire. Elle ne parle plus maintenant, votre fontaine de Castalie, elle se tait aussi, celle de Colophon ; toutes ces ondes prophétique:sont muettes, elles ont été, mais trop tard, publiquement dépouillées de leur faste orgueilleux, elles se sont écoulées, et arec elles toutes leurs fables.

Vantez-nous encore, je vous le permets, vos autres oracles divins, ou plutôt délirants, tels que ceux de Python, de Didyme, d'Amphiaraüs, d'Apollon, d'Amphiloque; faites, si vous voulez, des êtres sacrés de tous ces imposteurs qui expliquent les prodiges, qui consultent le vol des oiseaux, qui interprètent les songes; amenez-moi devant votre Apollon ceux qui devinent les événements à l'inspection de l'orge et de la farine, vos ventriloques encore aujourd'hui si révérés; mais non, que les sanctuaires de l'Égypte, que les magiciens de l'Étrurie, qui évoquent les mânes, restent à jamais ensevelis dans leurs ténèbres. Quelle folie, quelle duperie, chez vous autres infidèles ! On fait servir à ce commerce d'imposture et de mensonge jusqu'aux chèvres, jusqu'aux corbeaux. On dresse les unes à deviner, les antres à répondre.

(12) Et que sera-ce, si je mets aussi vos mystères au grand jour? Je ne les profanerai pas, je l'espère, comme on en fit autrefois le reproche au jeune Alcibiade. Je veux, par le Verbe de la vérité, dévoiler tout ce qui s'y cache d'imposture. Ceux qu'on appelle vos dieux et que vous honorez par ces mystères, je vais les mettre en scène et les livrer aux regards do spectateur qui verra la vérité.

Voici d'abord des furieux qui, dans un pieux délire, au milieu des orgies de Bacchus, célèbrent un Dionysus Ménole, et dévorent en son honneur les chairs crues des victimes qu'ils viennent d'immoler et dont ils se partagent les lambeaux ; couronnés de serpents, ils hurlent d'une manière horrible le nom d'Ève. Serait-ce cette Ève par qui le mensonge est entré dans le monde ? Comme l'emblème des orgies bachiques est un serpent mystérieusement consacré, si vous faites bien attention au sens du terme hébreu, vous verrez que le mot Ève, fortement accentué, signifie serpent femelle.

Cérés et Proserpine sont représentées dans une espèce de drame religieux. La ville d'Éleusis éclaire, la nuit durant, par des flambeaux leurs courses vagabondes, leur enlèvement, leur désespoir.

(13) Je crois nécessaire de donner ici l'étymologie des mots orgies et mystères : orgie vient d'orgé, mot grec qui signifie colère et rappelle la fureur de Cérès contre Jupiter; mystère vient d'un autre mot grec qui veut dire exécration et rappelle la haine vouée à Bacchus : si vous aimez mieux qu'il dérive du nom d'un Athénien appelé Myon et tué à la chasse, selon le témoignage d'Apollodore, je ne vous envie plus des mystères dont l'origine et la gloire viennent d'un tombeau; libre à vous de faire venir le mot mystère de mutéria, qui signifie récit de chasse; il suffit de changer deux lettres. Aussi bien, ces récits et d'autres semblables sont des filets où viennent se prendre comme à la chasse ceux qui se distinguent, en Thrace par leur férocité, en Phrygie par leur démence, en Grèce par leur superstition. Qu'il périsse à jamais l'auteur de ce délire si funeste au genre humain; n'importe que ce soit ou Dardanus qui enseigna les mystères de la mère des dieux, ou Ection qui introduisit en Thrace les orgies avec leurs rites mystérieux, ou Midas de Phrygie qui répandit dans tous ses états les fables mensongères qu'il tenait d'un certain Odryse.

Il ne me séduira pas, ce Cyniras de Chypre, qui, voulant à toute force faire une déesse de la plus fameuse courtisane de la contrée, n'eut pas honte de tirer des ténèbres et de produire au grand jour les voluptueuses orgies de Vénus.

Quelques auteurs prétendent que c'est un certain Mélampe, fils d'Amythaon, qui apporta de l'Égypte dans la Grèce le culte de Cérès, dont le deuil est célébré par des hymnes et des élégies.

Je regarde avec raison comme les fléaux du monde les inventeurs de toutes ces fables impies, de toutes ces funestes superstitions, ils ont jeté, par là, dans la vie humaine, les germes du crime et de la mort.

(14) Mais le temps est venu de démasquer le mensonge et l'imposture. Si vous étiez du nombre des initiés, vous ririez, vous vous moqueriez plus que personne de tant d'absurdités si vénérées par le vulgaire. Oui, je mettrai au grand jour, sous les yeux de tous, ces mystères d'iniquité qui se cachent et s'enveloppent de ténèbres. Peut-on rougir de révéler ce que vous ne rougissez pas d'adorer? Cette fille de l'écume de la mer, née près de Chypre et les délices de Cyniras, je veux dire votre Vénus, surnommée Philomédée, parce qu'elle est née du phallus arraché à Uranus, et qui demeura tellement désordonné, tout séparé qu'il était du corps de ce dieu, qu'il fit violence à l'onde de la mer, ne redevient-elle pas, dans la célébration de ses mystères, la digne production de l'organe de la honteuse volupté ? Aussi présente-t-on, à ceux que l'on initie dans l'art de se prostituer, un peu de sel et un phallus comme symbole des voluptés de la mer et de sa noble progéniture ; les initiés, de leur côté, donnent à Vénus une pièce de monnaie, comme on donne à une courtisane le prix du crime.

(15) Et les mystères de Cérès, que présentent-ils autre chose que l'incestueux commerce de Jupiter avec Cérès, dirai-je maintenant sa mère ou sa femme ? De là, dit-on, lui est venu le surnom de Brimo, qui veut dire furieuse. Que voyez-vous encore dans ces mystères? un Jupiter qui supplie, du fiel qu'on avale, un cœur qu'on arrache, et des turpitudes qu'on ne peut exprimer.

Les Phrygiens célèbrent de semblables mystères en l'honneur d'Atys, de Cybèle et des Corybantes. On raconte que Jupiter arracha les testicules d'un bélier et les jeta dans le sein de Cérès, lui laissant croire qu'il s'était mutilé volontairement, pour expier sur lui-même l'outrage et la violence dont il s'était rendu coupable à son égard. Les glorieux symboles de cette initiation, qu'on étale si volontiers, nous feraient rire, malgré notre envie de pleurer, à la vue de vos mystères dévoilés. « J'ai mangé du tambour, répète-t-on, j'ai bu de la cymbale, j'ai porté la coupe, je suis entré secrètement dans le lit nuptial. » Les nobles symboles! les augustes mystères I

(16) Et le reste, vous le dirai-je ? Cérès conçoit de Jupiter et met au monde une fille qu'on appela Coré ou Proserpine; et voilà que ce Jupiter, après avoir corrompu la mère, corrompt la fille ; c'est ainsi qu'il répare son premier crime. Il est tout à la fois le père et le corrupteur de Coré; pour arriver à ses fins, il s'était caché sous la forme d'un serpent, de manière cependant qu'on put encore le reconnaître. Quel est, en effet, le symbole offert aux initiés dans les mystères bachiques ? Un dieu qui se glisse furtivement dans leur sein, et ce Dieu, c'est un reptile qu'on retire du sein des adeptes. Preuve incontestable de la lubricité de Jupiter; Proserpine accouche et met au monde un taureau, comme le chante un poète, fervent adorateur des idoles : « Le taureau est père du dragon et le dragon père du taureau : le pâtre cache son aiguillon dans la montagne. » Que veut-il faire entendre par cet aiguillon ? N'est-ce pas l'élégante férule que les prêtres du dieu entourent de feuillage ?

(17) Vous rappellerai-je Proserpine cueillant des fleurs, sa corbeille, son enlèvement par Pluton, sa disparition dans un trou, les truies du pauvre Eubulus englouties sous la terre avec les deux déesses? Voilà pourquoi, dans les Thesmophores, on chasse des porcs à la manière des Mégariens. Les femmes, dans toutes les villes, célèbrent cette fable par différentes fêtes connues sous les noms de Thesmophores, de Scirrophores. Elles chantent l'enlèvement de Proserpine sur des tons divers et d'une manière tragique.

Les mystères de Bacchus sont atroces; on raconte que les Corètes, dansant armés autour du jeune Bacchus, des Titans, qui s'étaient glissés dans l'assemblée, attirèrent l'enfant par l'appât de quelques petits présents, le saisirent et le mirent en pièces, comme nous l'apprenons du poète Orphée. Ils lui donnèrent, nous dit-il, un sabot, un disque, d'autres objets d'amusement qui exercent le corps, des pommes d'or cueillies dans le jardin des Hespérldes.

(18) Mettre sous les yeux les futiles symboles de ces mystères, n'est-ce pas les frapper du ridicule qu'ils méritent 1 Eh bien ! boules, disque, sabot, pommes, miroir, toison, voilà ce que j'ai à vous offrir. Minerve, qui détacha furtivement le cœur de Bacchus et l'enleva, fut surnommée Pallas, du mot grec Paliein, qui veut dire remuer, agiter, parce que le cœur vibre et palpite. Les Titans, qui avaient mis en pièces le jeune dieu, jetèrent ses membres dans une chaudière placée sur un trépied, les firent bouillir, les passèrent à une broche, et les soumirent à l'action de Vulcain. Jupiter survint tout à coup, car, en sa qualité de dieu, il avait senti cette fumée de chairs rôties que vos dieux hument avec bonheur et dont ils s'honorent, ainsi qu'ils l'avouent eux-mêmes.

Dans sa colère, Jupiter foudroya les Titans, et chargea Apollon d'ensevelir son père. Apollon obéit sur-le-champ. Il transporta les membres déchirés sur le mont Parnasse, où il leur donna la sépulture.

(19) Voulez-vous vous arrêter un moment aux orgies des Corybantes ?

Ils tuèrent leur troisième frère, enveloppèrent sa tête d'un lambeau de pourpre, et le portèrent ainsi couronné, sur un bouclier d'airain, au pied du mont Olympe, où ils l'ensevelirent.

Voilà donc vos mystères, des meurtres, des funérailles! Les prêtres, appelés Anactolètes ou rois des sacrifices, par les hommes intéressés à leur donner ce nom, ajoutent des prodiges qui augmentent encore l'effroi. Ils défendent, par exemple, de servir sur la table du persil avec sa racine entière, parce que cette plante est sortie, disent-ils, du Corybante assassiné. Même superstition de la part des femmes qui célèbrent les Thesmophores; elles évitent, avec un soin extrême, de manger les pépins d'une grenade; elles croient que la grenade est née du sang de Bacchus. On appelle aussi les Corybantes, Cobires, du nom de ce frère qu'ils ont égorgé. Les deux fratricides, fuyant leur patrie, emportèrent avec eux la boite qui renfermait le phallus de Bacchus et s'établirent en Étrurie, colporteurs de cette précieuse marchandise; là, ils donnèrent de hautes leçons de vertu en exposant à la vénération publique la boite et ce qu'elle contenait.

Quelques-uns croient, et leur opinion n'est pas dénuée de fondement, que Bacchus fut appelé Atys pour avoir été ainsi mutilé.

(20) Faut-il s'étonner que les Étrusques, ces peuples barbares, se soient fait initier à ces honteux mystères, quand nous voyons Athènes et toute la Grèce, je rougis de le dire, adopter l'indigne et dégoûtante fable de Cérès. Elle avait longtemps erré, cherchant sa fille Proserpine; excédée de fatigue, abattue par la douleur, elle se reposa sur le bord d'un puits, près d'Éleusis, bourg de l'Attique. Tout ce que fit Gérés dans sa douleur est interdit aux initiés; on ne veut pas qu'ils se lamentent avec elle pendant les sacrifices. Éleusis était alors habitée par des indigènes dont voici les noms : Baubon, Dysaules, Triptolème, Eumolpus et Eubuleus. Triptolème était pâtre; Eumolpus, berger; Eubuleus, gardeur de pourceaux. D'EumoIpus sont descendus les Eumolpides et cette noble race d'interprètes sacrés qui florissaient à Athènes. Baubon (puisque j'ai commencé il faut continuer), Baubon reçut chez elle Cérès et lui présenta à boire un breuvage qu'elle venait de préparer. Cérès, dans sa douleur, refusa le breuvage et la coupe; Baubon ne peut supporter ce refus, elle se croit méprisée, et, soulevant sa robe, elle se montre avec impudeur aux yeux de la déesse : celle-ci s'épanouit à cette vue, et, dans sa joie, elle prend la coupe et la vide.

(21) Voilà les mystères secrets de nos illustres Athéniens. C'est Orphée lui-même qui les décrit. Je citerai ses paroles, afin que les initiés connaissent l'Infamie de ces mystères par l'initiateur lui-même :

« Elle dit, puis, écartant sa robe, elle découvre à Cérès ce qui ne se montre jamais ; le jeune Inachus était là; Cérès, mise en belle humeur, le jette entre les bras de Baubon ; lui souriant alors, et oubliant ses chagrins, elle accepte la coupe et boit le breuvage préparé. »

Voici l'espèce de mot d'ordre des mystères d'Éleusis : j'ai jeûné, j'ai bu le breuvage, j'ai pris du panier, j'ai remis la coupe dans la corbeille et de la corbeille dans le panier.

(22) Magnifique spectacle, digne d'une déesse, digne assurément de la nuit et du feu, bien digne de la race des Erechthides, si magnanime ou plutôt si vaniteuse, et je puis ajouter digne des autres Grecs, qui trouveront après le trépas un sort auquel ils sont loin de s'attendre ; du reste, Héraclite d'Éphèse annonce à ces coureurs de nuit, à ces magiciens, à ces bacchantes, à ces fanatiques, tout ce qui leur doit arriver; et, ce qu'il leur annonce, c'est le feu pour supplice.

Les initiations à ces mystères sont des impiétés; rien de plus ridicule que les lois et l'opinion qui les consacrent; ces mystères du serpent ne sont qu'une erreur superstitieuse qui se déguise sous un vain masque de religion et couvre des rites affreux d'un extérieur de piété trompeur et adultère.

Que recèlent ces corbeilles mystérieuses? Il est temps de dévoiler leurs sublimes secrets; vous y trouvez du sésame, des pyramides, des pelotes de laine, des gâteaux portant l'empreinte de plusieurs sortes de boucliers, des grumeaux de sel, ce n'est pas tout : vous y voyez encore le serpent, symbole de Bacchus bassarien, des grenades, de la moelle d'arbre, des férules avec du lierre, de la farine, enfin des pavots. Voilà ce que vous appelez de saints mystères.

(23) Voilà les mystères des athées. C'est à bon droit que j'appelle de ce nom des hommes qui vivent dans l'ignorance du vrai Dieu, et vont porter leurs adorations, le dirai-je ? à un enfant rois en lambeau, à une femme qui se lamente, aux parties du corps pour lesquelles là pudeur n'a pas de nom. Ils sont coupables d'une double impiété; d'abord ils ne connaissent pas Dieu, puisqu'ils ignorent quel est le véritable, et, par une suite de cette erreur, ils supposent l'existence à ce qui ne l'a pas. Ils se font des dieux de je ne sais quels êtres chimériques, qui ne sont qu'un vain nom; aussi l'apôtre nous disait, pour humilier notre orgueil : « Vous étiez étrangers à l'alliance divine, sans espérance, sans dieu dans ce monde. »

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