Protreptique (Exhortation aux Grecs) (page 3)
(24) Gloire et honneur au roi des Scythes ; il s'appelait, je crois, Anacharsis, mais n'importe le nom; ce roi perça de ses flèches un de ses sujets qui, pour introduire dans la Scythie les mystères de la bonne déesse en honneur à Cyzique, battait du tambour, et faisait retentir la sonnette pendue à son cou, imitant le prêtre qui fait la quête du mois. Corrompu par les arts de la Grèce, il voulait communiquer à ses compatriotes les mœurs efféminées qui l'avaient amolli.
Il faut que je dise ici toute ma pensée ; je ne puis voir sans étonnement qu'on nous donne pour des athées certains philosophes, tels qu'Evemère d'Agrigente, Nicanor de Chypre, Mélius d'Hippone, Diagoras, Théodore de Cyrène, plus rapproché de notre époque, et beaucoup d'autres d'une vie sage et réglée, dont l'œil pénétrant démêlait mieux que le reste des hommes tout le faux de l'idolâtrie; s'ils n'ont point découvert la vérité, du moins ils ont signalé l'erreur. Germe précieux, ou plutôt aurore naissante de la grande lumière qui devait se lever sur ces intelligences ! Un de ces philosophes disait aux Égyptiens : « Si de votre Apis vous faites un dieu, ne le pleurez pas; si vous le pleurez, n'en faites pas un dieu. » Un autre, qui faisait cuire quelque légume à son foyer, prit un Hercule de bois et lui dit : « Allons, Hercule, un peu de complaisance, soutiens pour moi un treizième combat, tu en as bien soutenu douze pour Eurysthée ; sers à préparer le dîner de Diagoras, » et aussitôt il le jette au feu comme un bois inutile.
(25) Les deux extrêmes de l'ignorance sont l'impiété et la superstition, c'est à les éviter que doivent tendre nos efforts; aussi Moïse, cet interprète sacré de la vérité, veut qu'on tienne à distance de l'assemblée du peuple de Dieu l'eunuque de naissance, l'homme mutilé et le fils de la courtisane ; par les deux premiers il entend l'athée, l'homme sans Dieu et dès lors sans principe de vie; par le dernier, il désigne l'idolâtre qui se crée une multitude de dieux à la place du seul vrai Dieu, à peu près comme le bâtard adopte plusieurs pères faute de connaître son véritable père.
(26) Les uns, ne prenant conseil que de leurs yeux, et trompés par l'aspect du ciel et le mouvement des astres, les déifièrent dans les premiers transports de leur admiration. Croyant qu'ils marchaient, ils les appelèrent des dieux; de là les honneurs divins que l'Inde rendit au soleil, et la Phrygie à la lune. D'autres, plus charmés des productions de la terre qui nous servent de nourriture, ont adoré le blé, sous le nom de Cérès, la vigne, sous le nom de Bacchus, l'une eut des autels dans Athènes, l'autre dans Thèbes. Ceux-là, frappés des maux qui marchent à la suite du crime, ont déifié le malheur et le châtiment. Les poètes tragiques imaginèrent des Furies, des Euménides, des Mânes, des dieux infernaux et vengeurs du crime. Plusieurs philosophes ont imité les poètes, en faisant des divinités de certaines affections de l'âme, telles que l'amour, la crainte, la joie, l'espérance; comme Épimenide l'ancien, qui dressa dans Athènes des autels à l'outrage et à l'impudeur. L'imagination, selon les circonstances, a personnifié d'autres êtres moraux et en a fait des dieux, comme les Furies, Clotho, Lachésis, Atropos, Auxo, Thallo, ces divinités d'Athènes. Une sixième cause introduisit de nouveaux dieux; on en compte douze qui lui doivent leur origine, sans comprendre ta divinités qui appartiennent à la théogonie d'Hésiode et celles qui composent la théologie d'Homère. Reste une septième et dernière source, je veux parler de la reconnaissance pour des bienfaits signalés, rendus à l'humanité. Les hommes, dans leur ignoraaee du Dieu dispensateur de tons biens, admirent des dioscorides sauveurs, un Hercule, fléau des monstres, un Esculape, médecin.
(27) Voilà par quelles voles glissantes et périlleuses l'homme, s'écartant de la vérité, tomba du ciel dans un abîme.
Je veux maintenant vous placer en face de vos dieux pour que vous les connaissiez à fond et que, sortant des voies de l'erreur, vous repreniez le chemin du ciel : « Nous aussi nous étions des enfants de colère, dit l'apôtre; mais Dieu, riche en miséricordes, dans l'excès de son amour pour nous, nous a vivifiés par le Christ lorsque nous étions morts par le péché. » Car le Verbe vivant et enseveli avec le Christ est aujourd'hui élevé en gloire avec Dieu. Ceux qui restent incrédules sont appelés enfants de colère, parce que la colère du ciel est leur partage, dès lors qu'ils repoussent le bienfait de la grâce; nous ne sommes plus enfants de colère parée que brisant les liens de l'erreur nous nous sommes jetés avec transport entre les bras de la vérité, autrefois enfants d'iniquité, aujourd'hui vrais fils de Dieu, grâce à la clémence du Verbe. « Prenez donc pour vous seuls les paroles du poète d'Agrigente, lorsqu'il s'écrie :
« Infortunés que tourmente sans cesse l'aiguillon des remords, où trouverez-vous un baume salutaire à d'amères douleurs? »
Presque tout ce qu'on rapporte de vos dieux est fiction et mensonge, ce qui passe pour vrai appartient à des hommes dégradés qui vécurent dans le crime.
« Néants superbes, en quittant le chemin de la vérité vous n'avez plus de route certaine, vous fuyez à travers des ronces et des épines. Pourquoi donc errer à l'aventure? renoncez à toute étude vaine, laissez la nuit, saisissez la lumière. »
Voilà ce que vous dit la Sibylle poète et prêtresse tout à la fois. Voilà ce que vous répète la vérité elle-même qui vient aujourd'hui faire tomber ces masques horribles et effrayants, sous lesquels se cachent vos dieux sans nombre, et qui réfute tant d'erreurs que des ressemblances de noms avaient introduites.
(28) Vous avez des auteurs qui parlent de trois Jupiters, l'un né de l'air, en Arcadie; les deux autres de Saturne : l'un de ceux-ci naquit en Arcadie comme le premier, l'autre en Crète. Quelques-uns comptent jusqu'à cinq Minerves ; la première était d'Athènes et fille de Vulcain ; la deuxième, d'Égypte et fille de Nilus; la troisième, fille de Saturne, passe pour avoir Inventé l'art de la guerre ; la quatrième naquit de Jupiter, les Messéniens la nomment Coryphasie, du nom de sa mère; la dernière reçut le jour de Pallas et de Titanis, fille de l'Océan : celle-ci, monstre d'impiété, égorgea son père et se fit de sa peau, comme d'une toison, une horrible parure. Aristote reconnaît un premier Apollon, fils de Vulcain et de Minerve, ainsi Minerve n'est plus vierge; un deuxième, né en Crète et fils de Corybas; un troisième, fils de Jupiter ; un quatrième, Arcadien et fils de Silène, les Arcadiens l'appellent Nomius; il parle après ceux-ci d'un Apollon Libyen, fils d'Ammon. Le grammairien Didyme en ajoute un sixième, fils de Magnès; et combien d'autres Apollons ne compterons-nous pas aujourd'hui ! Elle est innombrable la multitude de ces mortels bienfaiteurs de leurs semblables et appelés du même nom que ceux qui précèdent.
(29) Faut-il énumérer tous les Esculapes, tous les Mercures, tous les Vulcains dont parlent vos fables? Ce serait me rendre fastidieux et fatiguer vainement vos oreilles d'une foule de noms. Suivez de près vos dieux : patrie, profession, vie, tombeau, tout vous convaincra que c'étaient des hommes. Ce Mars, si célèbre chez vos poètes, ce dieu -sanguinaire, destructeur des villes, fléau de l'humanité, transfuge de tous les partis, ennemi juré de la paix, était de Sparte; selon le témoignage d'Épicharme, Sophocle veut qu'il soit né en Thrace, d'autres en Arcadie; si on en croit Homère, il fut enchaîné pendant treize mois. « Mars, dit-il, essuya cet affront. Oetus et le brave Ephiastes, fils d'Aloës, le lièrent avec une forte chaîne : il resta treize mois garrotté dans une prison d'airain. »
Honneur aux habitants de la Carie, qui lui sacrifient des chiens ! Pour vous Scythes, continuez d'immoler des ânes à ce dieu. Apollodore et Callimaque nous apprennent que Phœbus voit à son lever les contrées hyperboréennes offrir des ânes au dieu Mars. Phœbus, disent-ils ailleurs, se réjouit de ces gras et succulents sacrifices. Vulcain, que Jupiter précipita de l'Olympe, tomba du séjour de la lumière dans l'île de Lemnos, où il se fit forgeron, ne pouvant plus marcher ; ses jambes brisées fléchissaient sous lui, dit un poète,
(30) vous n'avez pas seulement un forgeron parmi vos dieux, vous avez aussi un médecin, mais un médecin qui aime l'argent. Il s'appelle Esculape; j'emprunte ici les paroles du poète de la Béotie, je veux dire Pindare. Ce dieu se laissa séduire par l'éclat de l'or qu'on fit briller à ses yeux et qui loi fat promis s'il voulait rappeler un mort à la vie; mais à l'instant même le fils de Saturne foudroya le dieu avare et le mort ressuscité : la foudre embrasée les étouffa tous deux. Écoutez les plaintes d'un personnage d'Euripide : « Oui, Jupiter a fait mourir son fils Esculape, il l'a écrasé de son tonnerre, le corps sillonné de la foudre est enterré dans les plaines de Cynosyris. » On lit dans Psilochore que Neptune est révéré à Ténédos, comme médecin, que Saturne fut transporté en Sicile, où il reçut les honneurs de la sépulture. Patrocle de Thurium et Sophocle-le-jeune, racontent dans trois tragédies l'histoire des Dioscorides. C'étaient des hommes mortels comme nous, s'il en faut croire Homère ; la terre de Lacédémone, nous dit-il, les enferme dans son sein; cette patrie leur fut toujours chère. Selon l'auteur d'un poème sur nie de Chypre, Castor était mortel, le destin l'avait dévoué à la mort comme le reste des hommes ; mais Pollux, en qualité de fils de Mars, reçut le privilège de l'immortalité.
Je ne vois ici qu'une fiction poétique ; ce que dit Homère des dieux fils de Léda me parait plus digne de foi. Ce même poète fait d'Hercule une simple idole:« Hercule, dit-il, ce héros fameux par tant d'exploits. » D'après ces paroles, nul doute qu'aux yeux d'Homère, Hercule ne fût qu'un homme. Le philosophe Jérôme, qui a tracé son portrait, remarque qu'il était d'une petite taille et d'une grande forée, et qu'il avait les cheveux crépus. Selon Dicœarque, il était svelte, nerveux, noir; il avait le nez aquilin, les yeux bleus, les cheveux épais; il vécut cinquante-deux ans, et finit sa vie par les honneurs du bûcher sur le mont Oeta où se firent ses funérailles.
(31) Voulez-vous savoir ce qu'étaient les Muses, ces filles de Jupiter et de Mnémosyne, selon Alexandre, révérées comme déesses par les poètes et les autres écrivains, Invoquées par toutes les villes qui leur élevèrent des temples? C'étaient des esclaves qui furent achetées par Mégaclo, fille de Macar, roi des Lesbiens, toujours en querelle avec sa femme. Mégado était malheureuse du sort cruel de sa mère ; que ne devait-elle pas souffrir en effet? Il lui vint a la pensée d'acheter ces esclaves au nombre de neuf. Elle les appelle Muses, d'os mot grec emprunté an dialecte éolien, et leur apprit à chanter les exploits des anciens héros et à s'accompagner de la guitare ; la douceur de leurs voix et la mélodie de leurs accords charmaient Macar et calmaient sa colère. Mégaclo, reconnaissante pour sa mère, qui n'avait plus à souffrir de son mari, leur éleva des statues de bronze et leur fit rendre des honneurs divins dans tous les temples. Voilà ce qu'étaient les Muses. C'est Myrsille de Lesbos qui nous apprend leur histoire.
(32) Connaissez maintenant les amours de vos dieux, leur incroyable intempérance selon la fable; sachez leurs blessures, leurs chaînes, leurs joies, leurs combats, que dirai-je encore? servitude, festins, embrassements, larmes, passions, grossières voluptés; sachez tout Appelez ici Neptune et tout le chœur des Néréides qu'il a déshonorées, Amphitrite, Amymôme, Alope, Mélanippe, Alcyon, Hyppothoé, Chione et tant d'autres dont la multitude innombrable ne suffisait pas à sa lubricité. Appelez Apollon, je veux parler de Phœbus, ce chantre si pur, ce conseiller si sage ; mais ce n'est pas ce que vous diront Stérope, Aréthuse, Arsinoé, Zeuxippe, Prothoé, Marpisse, Hypsipyle, car Daphné seule put échapper au devin et à l'outrage. Qu'il vienne après tous les autres ce grand Jupiter, que votre suffrage honore du titre de père des dieux et des hommes ; il était si voluptueux qu'il se jetait sur toutes les femmes et assouvissait sur toutes sa lubricité ; il n'était rien moins pour elles que le bouc à l'égard des chèvres du pays des Thmuites.
(33) Divin Homère, vos poèmes me transportent. Selon vous, « le fils de Saturne, aux yeux d'azur, fait un signe de tête, il agite sa chevelure d'ambroisie sur son front Immortel, et l'Olympe tremble dans sa vaste étendue. »
Homère, vous faites Jupiter bien grand, vous lui supposez un mouvement de tête d'une majesté imposante. Mais, mon cher Homère présentez-lui la moindre occasion, et le voilà aussitôt qui se dément, et voilà sa belle chevelure couverte d'ignominie ! A quels excès ne se porta point ce Jupiter, qui passa tant de nuits voluptueuses avec Alcmène? et qu'était-ce que neuf nuits pour son incontinence ! il eût trouvé trop courte une vie tout entière passée dans les voluptés qui nous ont donné le dieu destructeur des monstres. Or, ce fils, ce vrai fils de Jupiter, conçu dans cette longue nuit, cet Hercule qui n'acheva ses douze travaux qu'après un long temps, n'eut besoin que d'une seule nuit pour déshonorer les cinquante filles de Testius. C'est ainsi qu'il fut tout à la fois le corrupteur et le mari de tant de jeunes vierges : aussi les poètes l'appellent avec raison un infâme, un misérable.
Je ne rappellerai ni ses adultères, ni ses turpitudes avec de jeunes enfants : l'énumération nous mènerait trop loin. Vous saurez que la lubricité de vos dieux n'a pas même épargné l'enfance : l'un aima Hylas, l'autre Hyacinthe, celui-ci Pélops, celui-là Chrysippe, cet autre Ganymède.
Femmes, adorez ces dieux, demandez des maris aussi chastes dans leurs mœurs; jeunes enfants croissez dans la piété envers ces mêmes dieux, devenez hommes à leur sainte école, qui place sous vos yeux l'image de tous les crimes. Oui, je l'accorde, me dira-t-on, les dieux mâles donnent dans tous les excès de l'incontinence; mais Homère nous assure que les déesses retirées dans leurs palais sont des modèles de pudeur, qu'elles rougissent jusqu'au fond de l'âme du scandale donné par Vénus surprise en adultère. Eh bien ! ces déesses mènent une vie plus dissolue ; elles vivent elles-mêmes en adultère, l'Aurore avec Tithon, La Lune avec Endymion, Néris avec Aeacus, Thétis avec Pelée, Cérès avec Jason, Proserpine avec Adonis. Vénus, après le déshonneur imprimé sur son front par sa conduite avec Mars, ne garde plus de mesure : elle passe entre les bras de Cinyras, elle épouse Anchise, elle attire Phaëton dans ses pièges; elle aime Adonis. Elle fut aussi la rivale de Junon. Ces deux déesses, pour avoir la pomme d'or, ne rougissent pas de se livrer toutes nues aux regards du berger qui devait juger quelle était la plus belle.
(34) Disons un mot de vos combats, de vos réunions solennel-les près des tombeaux. Je veux parler des jeux isthméens, néméens, pythiens olympiques. A Pytho on adore le serpent pythien; il a donné son nom au concours qu'il attire. Près de l'isthme, la mer avait rejeté un cadavre informe et défiguré ; c'était celui de Mélicerte. Aussi pleure-t-on Mélicerte dans les jeux isthméens. A Némé, on avait rendu les derniers devoirs au jeune Arquémore, et on appela néméens les combats livrés près de sa tombe. Et votre fameuse ville de Pise ! ô Grecs! est-elle autre chose que le tombeau d'un cocher de la Phrygie? N'est-ce pas le Jupiter de Phidias qui donne aux jeux olympiques toute leur importance, grâce encore à on tombeau, à celui de Pélops?
On peut croire que vos mystères, aussi bien que vos oracles, étaient des combats institués pour honorer les morts. Ils eurent ensuite, les uns et les autres, une grande duplicité. Les mystères qui se célèbrent à Sagra et dans Alimonte, bourg de l'Attique, n'ont point d'influence hors d'Athènes. Mais les jeux et les phallus consacrés à Bacchus ont corrompu le mœurs publiques et sont l'opprobre du monde entier. Bacchus désirait descendre aux enfers; mais comment y descendre? il n'en sait pas le chemin. Un certain Prosymnus s'offrit de l'indiquer, moyennant une récompense, honteuse en elle-même, mais belle aux yeux de Bacchus. C'est une turpitude infâme qu'il lui demandait. Le dieu ne rejette pas la proposition : il s'engage par serment à accomplir les conditions voulues, s'il échappe aux dangers du voyage. Instruit du chemin, il part et revient ; mais il ne retrouve plus Prosymnus, il était mort Bacchus, pour s'acquitter envers lui, se rend à son tombeau, taille un rameau de figuier en forme de phallus, et remplit sa promesse par une obscénité qu'on n'ose nommer.
Les phallus, érigés en l'honneur de Bacchus dans toutes les villes, sont un monument mystérieux de cette infamie. « Ceux qui ne fêtent point ce dieu et ne chantent point d'hymnes en son honneur, dit Héraclite, sont outragés dans leurs parties secrètes avec la dernière indécence. » Voilà ce Ptaton, voilà ce Bacchus qu'on honore par des transports de fureur et de délire, moins, je crois, pour le plaisir de l'ivresse que pour se conformer à l'usage de ces honteuses cérémonies, qui dans le principe furent établies en mémoire de certains mystères de débauche.
(35) Ainsi donc, vous vous faites des dieux d'hommes esclaves de leurs passions; mais plusieurs furent, à la lettre, de vrais esclaves, comme les Ilotes chez les Lacédémoniens. Est-ce qu'Apollon ne fut pas esclave d'Admète à Phères; Hercule d'Omphale à Sardes? Est-ce que Neptune n'était pas aux gages d'un Laomédon de Phrygie, aussi bien qu'Apollon, qui fut traité en esclave inepte et ne put obtenir d'un premier maître d'être mis en liberté? Par ces dieux esclaves furent relevés les murs de Troie.
Homère n'a pas craint de dire que Minerve, un flambeau d'or à la main, marchait devant Ulysse pour l'éclairer. Nous lisons que Vénus remplissait près d'Hélène le rôle d'une servante déhontée; qu'elle approcha d'elle un siège en face de son amant adultère pour l'inviter au crime. Panyasis parle de plusieurs autres dieux qui furent, comme ceux-ci, les très humbles valets des hommes. Voici ses paroles : « Cérés essuya cet affront aussi bien que le célèbre Vulcain, aussi bien que Neptune, et Apollon à l'arc d'argent. Ils furent contraints de servir pendant un an de faibles mortels. Le fier Mars lui-même ne put s'affranchir de cette loi imposée par son père. »
(36) Il raconte d'autres faits qui suivent ceux-ci. Il faut aussi vous faire voir ces mêmes dieux, languissant d'amour, en proie à de violentes passions et à tous les maux qu'éprouvent les hommes, ils avaient un corps mortel : c'est Homère qui nous l'apprend, et il le prouve quand il introduit sur la scène Vénus blessée et poussant d'horribles cris ; quand il nous montre Mars lui-même percé au ventre par Diomède.
Ornyte, selon Polémon, ensanglanta Minerve. Pluton lui même fut atteint d'une flèche lancée par Hercule, ainsi qu< nous rapprenons encore d'Homère. Panyasis raconte un semblable exploit d'Augéas d'Élée. Il dit aussi que le même Hercule fit couler dans les sables d'Ilos le sang de Junon, qu préside aux mariages ; mais il était juste que cet Hercule eût son tour : aussi Sosibius nous le montre blessé à la maison par les enfants d'Hippocoon. S'il y a des blessures, il y a du sang. Et quel sang ! c'est le lus noir de tous; ce sang que les poètes appellent ichor est un sang corrompu. D'après cela il faut des soins, des aliments, mille autre choses indispensables : aussi je vois qu'il est question de festins, qu'on parle d'ivresse, de joie, de voluptés. Et pourquoi de ces voluptés d'hommes, pourquoi des enfants, pourquoi du sommeil, s'ils ne connaissent ni mort, ni besoin, ni vieillesse?
Jupiter, en Éthiopie, partagea la table d'un mortel, table barbare, impie : il avait été reçu par l'Arcadien Lycaon, et là il se rassasia de chair humaine. Il faut tout dire, c'était contre son gré : ce dieu ne savait pas que cet hôte lui avait servi son propre fils, qu'il venait d'égorger : Nyctime était son nom.
(37) L'admirable personnage, que ce Jupiter, savant dans l'avenir, hospitalier, favorable aux suppliants, plein de clémence, adoré des mortels, vengeur des crimes ! Disons plutôt injuste, sans frein, sans pitié, sans loi, violent, atroce, impudique, corrupteur, adultère. Et pouvait-il être autre chose, puisqu'il était homme ?