Protreptique (Exhortation aux Grecs) (page 9)
Compagnons, qui sillonnez les mêmes flots, ah! fuyons cette mer où bouillonnent des volcans. L'île est pleine de périls. Voyez-vous les débris et les cadavres qui couvrent ses bords. La volupté seule, riante courtisane, attire les passagers par les sons enivrants d'une musique populaire et commune :
« Viens, ô noble Ulysse, gloire et orgueil des Grecs! aborde vers ce rivage, afin d'y entendre une harmonie divine. »
Vous l'entendez, ô nautonier ! elle vous flatte, elle vante votre célébrité; mais la femme impudique essaie d'enchaîner à son char l'orgueil et la gloire de la Grèce. Laissez-la se repaître de cadavres : l'Esprit saint nous vient en aide par son assistance. Passez dédaigneusement auprès de la volupté, sans vous laisser prendre à ses caresses.
« Que la femme qui se glisse sous votre toit ne vous séduise pas par la douceur de son langage et la beauté de ses formes. »
Passez outre, en fermant l'oreille à ses chants : ils donnent la mort. Dites un mot, et vous êtes sauvés. Attachez-vous au bois du salut, et vous serez affranchis de toute corruption. Le Verbe du Seigneur sera votre pilote, et l'Esprit saint vous dirigera vers le port de la céleste félicité. C'est alors que vous contemplerez mon Dieu ; alors que vous serez initiés aux sublimes mystères et à ces délices dont le ciel a le secret et qui me sont réservés, « délices telles que l'oreille n'en a point entendu de semblables, et qui jamais ne sont montées dans l'intelligence de l'homme. »
« Je crois voir briller dans les deux deux soleils ; une double Thèbes se montre à mes regards, » s'écriait un ancien, agité par des transports idolâtriques et enivré d'une pure chimère. J'ai pitié de ce furieux, et je me garderais bien d'exhorter au salut qui demande le calme de la raison un esprit ainsi aliéné. « Le Seigneur veut la conversion du pécheur et non sa mort »
(119) Viens donc, ô insensé ! non plus le thyrse à la main, ni la couronne de lierre sur la tête. Jette le turban de ton Dieu ; dépouille les ornements de ses fêtes; reprends ta raison. Je te dévoilerai le Verbe et les mystères du Verbe, en adoptant tes images et tes symboles. Voici la montagne sainte et chérie de Dieu, qui n'a point, comme votre Cithéron, fourni matière aux mensonges de la fable, mais qui est consacrée par les prodiges de la vérité. Montagne sanctifiée par la sagesse ! chastes ombrages habités par la pudeur ! Là ne s'égarent point, dans les aveugles transports de Bacchus, les sœurs de Sémélé frappées par la foudre, ces Ménades initiées par l'impure dilacération des victimes. À leur place, tu trouveras les filles de Dieu, vierges éclatantes d'innocence, qui célèbrent les vénérables mystères du Verbe, en formant des chœurs d'une pudique sobriété. Les justes chantent alternativement un hymne en l'honneur du maître de l'univers. Les jeunes filles font résonner le luth sacré ; les anges célèbrent Dieu ; les prophètes proclament leurs oracles;
d'harmonieux concerts retentissent; on poursuit le thyase d'une course rapide ; les élus volent, saintement désireux de retrouver promptement leur père. Approche, ma main te présente le bois sur lequel tu peux appuyer tes pas chancelants. Hâte-toi donc, ô Tirésias, commence à croire, tes jeux se rouvriront à la lumière. Le Christ, qui rend la vue aux aveugles, brille plus éclatant que le soleil. Avec la foi, la nuit fuira de ta paupière ; la flamme infernale s'éteindra ; la mort se retirera vaincue. Infortuné vieillard, toi qui ne peux contempler ta patrie terrestre, tu contempleras la magnificence des cieux.
(120) O mystères véritablement saints ! Ô clartés pures et sans mélange ! Aux rayons de ces torches nouvelles, j'envisage la beauté du ciel et les grandeurs de Dieu. En recevant l'initiation, je reçois la sainteté. C'est le Seigneur qui est ici l'hiérophante ; il marque du sceau de sa lumière le prêtre qu'il illumine, et il remet entre les mains de son Père l'adepte qui a cru, pour que son père le conserve dans toute la longueur des siècles. Voilà quelle est la célébration de nos mystères. Viens donc, si bon te semble, recevoir l'initiation chrétienne. Alors, de concert avec les anges, et pendant que Dieu le Verbe mêlera ses chants aux nôtres, vous formerez des chœurs de danses joyeuses autour de celui qui n'a jamais commencé et qui ne finira jamais, autour du Dieu unique et véritable.
Ce Jésus éternel, unique grand pontife du Dieu unique, c'est-à-dire du Père, intercède au ciel pour tous les hommes, et sur la terre ne cesse de les exhorter. « Prêtez l'oreille, ô nations ! » ou plutôt, hommes, qui que vous soyez, qui avez reçu la raison en partage, Grecs et Barbares, écoutez-moi ! Je convoque le genre humain tout entier, dont je suis le créateur par la volonté de mon Père. Venez vous ranger sous les lois d'un seul Dieu et d'un seul Verbe. Qu'il ne vous suffise pas de vous élever au-dessus de l'animal stupide, puisque, de tous les êtres condamnés à mourir, vous êtes les seuls que ma magnificence gratifie de l'immortalité. Je veux en effet, oui je veux vous honorer de ce privilège en vous arrachant, par une faveur complète, à l'ignominie de la corruption. Mais je vous communique en même temps le Verbe, c'est-à-dire la connaissance de Dieu. Je me donne à vous sans réserve. Dessein de Dieu, pensée et harmonie du Père, Fils, Christ, Verbe éternel, voilà ce que je suis, le bras du Seigneur, la puissance universelle et suprême, la volonté du Père ! Le passé m'a entrevu déjà plus d'une fois, mais sous des images affaiblies et dégénérées. Je viens donc, ô hommes! vous réformer d'après ce modèle primitif, afin que vous deveniez semblables, à moi. Approchez ! ma main bienfaisante épanchera sur vos membres le parfum de la foi pour qu'ils répudient la corruption et la mort ; je vous montrerai, sans voile et dans sa rigide beauté, la justice par laquelle vous vous élèverez jusqu'à Dieu. « Vous tous qui êtes fatigués et qui ployez sous le faix, venez à moi, je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vos épaules, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Vous trouverez le repos de vos peines ; car mon joug est plein de douceur et mon fardeau est léger.»
(121) Hâtons-nous ! marchons à grands pas, ô hommes, simulacres amis de Dieu, effigies formées à la ressemblance du Verbe! Hâtons-nous! marchons à grands pas, adoptons le guide bienfaisant,qui nous montre l'incorruptibilité au bout de la carrière, et commençons de chérir le Christ. Il attela jadis au même joug l'âne et le fils de l'âne. Aujourd'hui, courbant sous le joug de Dieu l'humanité tout entière, cocher divin, il pousse notre char vers l'immortalité, se hâtant ainsi d'accomplir les symboliques promesses du passé. Jadis: il entrait triomphalement dans Jérusalem ; aujourd'hui le conquérant remonte vers les cieux. Ah ! quel sublime spectacle pour les regards de Dieu le Père, que son fils éternel rapportent à ses pieds les trophées de sa victoire ! Réveillons donc a nous l'ambition du bien; sachons aimer Dieu, et assurons-nous à jamais la possession des trésors impérissables, qu'est-ce à dire? de Dieu et de l'éternité. Nous avons le Verbe pour auxiliaire ; mettons notre confiance dans le Verbe. Que nous importent les richesses et la gloire de la terre? Ne connaissons d'autre passion que la vérité du Verbe. Dieu pourrait-il nous voir avec plaisir, d'une part, n'attacher aucun prix aux trésors les plus estimables, et de l'autre, esclaves volontaires de la démence, prostituer notre admiration au délire, à l'ignorance, à l'aveuglement, à l'idolâtrie et à la plus hideuse impiété ?
(122) Car j'applaudis aux enfants des philosophes, quand je les entends proclamer que le sacrilège et l'impiété se trouvent au fond de toutes les œuvres produites par la démence. Il y a mieux. Compter l'ignorance parmi les différentes espèces de folie, n'est-ce pas confesser que le genre humain est une vaste multitude d'insensés? Il ne faut donc pas mettre en question, vous dira le Verbe, lequel vaut mieux de persister dans sa folie ou de revenir à la sagesse. Loin de là ! zélateurs de la sagesse, et invinciblement attachés à la vérité, une fois connue, marchons de toutes nos forces à la suite de Dieu, bien persuadés que l'universalité des êtres lui appartient, comme ils lui appartiennent en effet. Déplus, comme la plus noble de toutes les propriétés divines, c'est l'homme sans contredit, jetons-nous dans ses bras, aimons le Seigneur, et n'oublions pas que telle doit être l'occupation de notre vie tout entière.
S'il est vrai qu'entre les amis tout soit commun, et que l'homme soit l'ami de Dieu, glorieux privilège que lui a conquis la méditation du Verbe, ce qui appartient à Dieu est devenu la propriété de l'homme, puisque dans la merveilleuse amitié de Dieu et de l'homme tout est devenu commun. Maintenant à qui donner le nom d'opulent, de sage, d'illustre ? Au Chrétien seul, qui sert pieusement son maître. Lui seul est l'image de Dieu ; lui seul a été formé à sa ressemblance, puisque l'intervention du Christ l'a élevé à la justice, à la sagesse, à la sainteté, et par conséquent à la ressemblance avec Dieu. Bienfait insigne que le prophète exprimait par ces paroles: « Je le déclare, vous êtes tous des dieux et les fils du Très-Haut ! » L'adoption, en effet, est pour les Chrétiens, mais pour les Chrétiens seuls. Dieu, qui est le père de ceux qui l'écoutent, repousse les rebelles qui l'outragent. Voulez-vous donc savoir comment se gouvernent les disciples du Christ? Leurs discours ressemblent à leurs pensées, leurs actions à leur discours, et leur vie à leurs actions. Les jours de ceux qui connaissent Jésus-Christ s'écoulent dans une succession de biens non interrompue.
(123) Mais nous en avons dit assez, j'imagine. Peut-être même qu'épanchant les inspirations que Dieu nous suggérait, nous nous sommes laissés trop emporter à notre amour pour les hommes et au désir de les exhorter au salut, qui est le premier de tous les biens. Peut-on achever sans regret les discours où se révèlent les mystères de la vie qui n'aura jamais de fin? Il ne vous reste donc plus qu'à choisir entre le jugement et la réconciliation. Lequel vaut le mieux? Je ne crois pas qu'il soit possible de délibérer longtemps entre ces deux extrémités : la mort peut-elle entrer en comparaison avec la vie?
(3) Plusieurs manuscrits portent la négation. Nous avons adopté cette leçon comme donnant à la réponse du philosophe quelque chose de plus piquant.
(4) Erreur de copiste : ce passage appartient au prophète Amos.
(5) Les Cimmériens étaient d'anciens peuples de la Campanie qui lavaient de pillage et demeuraient dans des antres inaccessibles à la lumière. On imagina de là que leur pays était plongé dans l'obscurité et continuellement privé de la clarté du jour. Aussi Plutarque assure-t-il que cette contrée fournit à Homère ses plus belles descriptions de renier et du royaume de Pluton. Virgile et Ovide y placèrent le Styx,le Phlégélhon et les demeures des ombres.
(6) 1 Plante soporative. Chez les Grecs, on disait proverbialement de ceux qui étaient nonchalante par habitude, ou qui avaient manqué d'activité dans une affaire, qu'ils avaient bu de la mandragore.