Stromates — Livre I (page 10)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates1/11/12/13/14.htm — trad. de Genoude 1839 · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Or, la quinzième année de l'empire de Tibère César, le Seigneur parla à Jean, fils de Zacharie. »

Il est encore écrit dans le même évangile :

« Quand Jésus se présenta pour être baptisé, il entrait dans sa trentième année. »

Et quant à sa prédication qui ne devait durer qu'un an, le même évangile nous l'apprend aussi en ces termes:

« Il m'a envoyé pour prêcher durant l'année de grâce du Seigneur.

»

Telles sont les paroles du prophète et de l'Évangile. Ainsi donc les quinze ans que le Sauveur vécut sous le règne d'Auguste, et les quinze autres qu'il vécut sous le régne de Tibère forment les trente ans qui s'écoulèrent jusqu'au jour de sa passion. Depuis ce jour jusqu'à la destruction de Jérusalem, on compte quarante-deux ans et trois mois, depuis la destruction de Jérusalem jusqu'à la mort de Commode, cent vingt-huit ans dix mois et trois jours. En tout, depuis la naissance du Seigneur jusqu'à la mort de Commode, cent quatre-vingt-quatorze ans un mois et treize jours. Il est des historiens qui, poussant plus loin l'exactitude chronologique, ont indiqué non seulement l'année de la naissance du Seigneur, mais encore le jour, et le disent né la vingt-huitième année du règne d'Auguste, le vingt-cinquième jour du mois de pachon. Ceux de la secte de Basilide célèbrent aussi le jour du baptême de Jésus-Christ, en employant à des lectures la nuit qui précède ce jour. Ils disent que ce baptême eut lieu la quinzième année du règne de Tibère-César, le quinzième jour du mois de tubi. D'autres veulent que ce soit le onzième jour du même mois. Il en est qui, recherchant avec le soin le plus minutieux les moindres 94 détails qui se rapportent à la passion de notre Seigneur, disent qu'elle eut lieu la seizième année du régne de Tibère-César, le vingt-cinquième jour du mois de phoménoth ;

quelques-uns disent le vingt-cinquième jour du mois de pharmuthi ; d'autres le dix-neuvième jour de ce dernier mois. Il en est même plusieurs d'entre eux qui disent que le Christ est né le vingt-quatrième ou le vingt-cinquième jour du mois de pharmuthi. Il faut, en outre, ajouter à notre tableau chronologique le nombre des jours qui, selon les paroles de Daniel, devaient s'écouler depuis la désolation de Jérusalem jusqu'à sa ruine, et les sept années et sept mois formant le reste du règne de Vespasien. Car, si l'on réunit les deux premières années de ce règne aux dix-sept mois et huit jours écoulés pendant les règnes de Galba, d'Othon et de Vitellius, on obtient de la sorte trois ans et six mois, qui représentent la moitié de la semaine dont parle le prophète Daniel. En effet, il a dit qu'il s'écoulerait deux mille trois cents jours, depuis l'époque où Néron jetterait l'abomination dans la ville sainte, jusqu'à la destruction de cette ville. C'est ce que marquent ces paroles de l'Écriture :

« Jusques à quand la vision et l'abolition du sacrifice, et la désolation du péché commis? Jusques à quand sera foulé aux pieds le sanctuaire et sa force? Et il lui dit : Jusqu'au soir et au matin, deux mille et trois cents jours, et le sanctuaire sera détruit. »

Ces deux mille trois cents jours forment donc six ans et quatre mois, dont une moitié appartient au règne de Néron, et compose la moitié de la semaine du prophète; et dont l'autre moitié se trouve remplie par les règnes de Galba, d'Othon et de Vitellius, et par deux années du règne de Vespasien. C'est pour cela que Daniel dit : « Bienheureux celui qui sera parvenu jusqu'à mille trois cent trente-cinq jours. » Car la guerre a duré jusqu'à ces jours, puis elle a cessé. On trouve aussi ce nombre dans un autre passage du chapitre où nous avons déjà puisé les paroles précédentes ; voici ce passage :

« Et depuis le temps que le sacrifice continuel aura été aboli et que l'abomination sera mise dans la désolation, II y aura douze cent quatre-vingt-dix jours. Bienheureux celui qui au- 95 ra attendu, et qui sera parvenu jusqu'à treize cent trente cinq jours. »

Flavius Josèphe de Judée, auteur d'une histoire des Juifs, établit une supputation chronologique dans laquelle il dit que, depuis Moïse jusqu'à David, il s'est écoulé cinq cent quatre-vingt cinq ans; depuis David jusqu'à la deuxième année du règne de Vespasien, onze cent soixante dix-neuf ans; et depuis cette époque jusqu'à la dixième année du règne d'Antonin, soixante-dix-sept ans. En sorte que depuis Moïse jusqu'à la dixième année du règne d'Antonin, Josèphe compte en tout dix-huit cent quarante et un ans. D'autres comptent depuis Inachus et Moïse jusqu'à la mort de Commode, deux mille huit cent quarante-deux ans; d'autres, deux mille trois cent vingt et un ans. Dans l'Évangile selon saint Mathieu, la généalogie du Christ commence à Abraham et finit à Marie, mère du Seigneur.

« Toutes les générations, dit-il, depuis Abraham jusqu'à David, sont quatorze générations; et depuis David jusqu'à la transmigration de Babylone, quatorze générations; et depuis la transmigration de Babylone jusqu'à Jésus-Christ, quatorze autres générations; en somme, trois intervalles mystiques embrassant six semaines de générations. »

De la version des Septante.

Telles sont les différentes chronologies suivies par un grand nombre d'historiens. On dit que les saintes Écritures, celles qui renferment la loi et les prophètes, ont été traduites de l'hébreu en grec, sous le règne de Ptolémée, fils de Lagus; ou, selon d'autres, sous le règne de Ptolémée Philadelphe ; et que Démétrios de Phalères apporta tous ses soins à ce travail, et déploya le plus grand zèle dans la disposition des matériaux nécessaires. En effet, du temps où les Macédoniens possédaient encore l'Asie, Ptolémée, fils de Lagus, désirant avec ardeur en- 96 richir de toutes sortes d'écrits la bibliothèque qu'il avait fondée dans Alexandrie, voulut que les Juifs aussi lui traduisissent en langue grecque les ouvrages de leurs prophètes. Les Juifs se trouvaient encore sous l'obéissance des Macédoniens, ils choisirent d'entre eux soixante-dix vieillards, versés dans la science des Écritures, et dans la langue grecque, et les envoyèrent à Ptolémée avec les livres saints. Et après que ces vieillards eurent, chacun séparément, traduit tous les saints livres, les soixante-dix traductions ayant été simultanément comparées l'une à l'autre, concordèrent toutes entre elles et pour le sens et pour l'expression. Car la volonté de Dieu avait préparé cette œuvre pour faire connaître aux Grecs les saintes Écritures; et il n'était pas extraordinaire que, des prophéties hébraïques, par l'inspiration du Dieu qui les avait produites, devinssent des prophéties grecques, pour ainsi dire. Déjà n'était-il pas arrivé que les Ecritures ayant été détruites pendant la captivité dont Nabuchodonosor affligea les Juifs, Esdras, lévite et prêtre, avait été inspiré par Dieu sous le règne d'Artaxerxès, roi des Perses, et qu'en retranscrivant, avec l'aide de cette inspiration divine, toutes les prophéties antiques, il avait en quelque sorte été lui-même un prophète? Aristobule, dans le premier livre, qu'il dédia à Ptolémée Philométor, s'exprime en ces termes : Platon aussi adopta les principes de notre législation, et il est évident qu'il en interrogea sérieusement et avec le plus grand soin tous les articles. Avant Démétrius de Phalères et la version des Septante, avant l'empire des Perses et celui d'Alexandre, un autre interprète avait déjà traduit de nos saints livres les passages qui traitent, soit de la sortie d'Égypte, soit de tous les événements remarquables dont nos ancêtres ont été les témoins ou les acteurs, soit de la conquête de la terre promise, soit de l'exposition de notre législation entière. En sorte qu'il est manifeste que Platon a puisé beaucoup à cette source; car il fit preuve d'une grande érudition. Pythagore aussi, transporta dans sa philosophie un grand nombre de dogmes empruntés à nos livres. C'est pourquoi Numénius, philosophe pythagoricien, dit formellement :

« Qu'est-ce que 97 Platon, sinon un Moïse athénien? »

Ce Moïse fut théologien et prophète ; selon d'autres, interprète des lois sacrées. Les Ecritures elles-mêmes, organes dignes de foi, proclament sa famille, ses actes et sa vie. Et cependant nous en parlerons aussi, et nous donnerons à cette matière tous les développements possibles.

Sur le temps où Moïse a vécu.

— De sa naissance et de sa vie.

Moïse était chaldéen de nation ; mais il naquit en Égypte, parce que ses aïeux, voulant fuir une famine qui depuis longtemps désolait Babylone, avaient quitté cette ville pour se rendre en Égypte. Né à la septième génération depuis Jacob, il fut élevé à la cour; voici comment. Les Hébreux s'étant multipliés en Égypte et formant une population considérable, le roi du pays craignit que cette multitude ne formât des complots, et, se défiant d'une jeunesse robuste, il ordonna de n'élever que les filles qui naitraient d'eux (car la femme n'est pas propre à la guerre) et de tuer les enfants mâles. Comme Moïse ne paraissait pas un enfant ordinaire, ses parents le nourrirent en secret pendant trois mois, l'amour paternel l'emportant sur la crainte du tyran. Craignant ensuite de périr avec leur fils, ils construisirent une corbeille de papyrus, arbrisseau du pays, l'y placèrent, et l'exposèrent parmi les roseaux de la rive du fleuve ; et la sœur de l'enfant se tenait au loin, considérant ce qui allait arriver. Or, la fille du roi, qui depuis longtemps était stérile, et qui désirait un fils, vint ce jour-là au fleuve, pour s'y baigner. Ayant entendu les vagissements de l'enfant, elle ordonna qu'on le lui apportât, et touchée de compassion en le voyant, elle demanda une nourrice. Accourant alors, la sœur de l'enfant dit qu'elle connaissait une femme des Hébreux, récemment accouchée, et proposa de l'aller chercher pour nourrice, si la fille du roi le voulait. Sur l'assentiment et à la demande de celle-ci, la sœur 98 amena la mère même de l'enfant, pour qu'elle en fût la nourrice, moyennant un salaire convenu, comme si elle eût été une femme étrangère à cet enfant. Puis la fille du roi donna à l'enfant le nom de Moïse, pour rappeler qu'il avait été sauvé des eaux ; car en égyptien moy signifie eau. Or, Moïse avait été exposé sur l'eau pour y mourir. Et dans la même langue, on appelle Moïse quiconque a été sauvé des eaux. Il est évident que lors de la circoncision de l'enfant, circoncision qui eut lieu avant son exposition, ses parents lui imposèrent un nom; ce nom fut Joacim. Il reçut aussi dans le ciel un troisième nom après son ascension, comme disent les Mystes, et ce nom est Melchi. Arrivé à un âge plus avancé, on lui donna les maîtres les plus savants de l'Égypte, et il apprit d'eux l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, la science du rhythme et de l'harmonie, la médecine et la musique, et de plus, la philosophie symbolique renfermée dans les hiéroglyphes. Des maîtres grecs, qui se trouvaient en Égypte, l'instruisirent comme un fils de roi dans le reste des études encyclopédiques, ainsi que le rapporte Philon dans la Vie de Moïse. Ajoutez que des maîtres égyptiens lui enseignèrent la littérature égyptienne ; et des maîtres chaldéens la science des astres. C'est de là qu'il est dit de lui dans les Actes des apôtres :

« Il fut instruit en toute la science des Égyptiens. »

Eupolème, dans son ouvrage sur les rois Juifs, dit que Moïse fut le premier sage, et que le premier il enseigna aux Juifs la science de la grammaire; que les Juifs transmirent cet art aux Phéniciens, et les Phéniciens aux Grecs. Moïse, s'étant ainsi appliqué à l'étude de la philosophie égyptienne, fortifia et développa en lui les doctrines qu'il tenait de ses ancêtres et de la tradition hébraïque ; il était si zélé pour ces doctrines et pour cette tradition, qu'il frappa et tua l'Égyptien qui sévissait injustement contre l'Hébreu. Selon les Mystes, ce fut avec la parole seule qu'il tua l'Égyptien ; comme en d'autres temps, ainsi qu'on le voit dans les Actes des apôtres, Pierre fit mourir avec la parole ceux qui avaient

« retenu injustement une partie du prix du champ, et qui avaient menti. »

Dans son ouvrage sur les Juifs, Artaban 99 rapporte que Moïse ayant été mis en prison par ordre de Néchéphré, roi d'Egypte, parce qu'il demandait instamment pour le peuple hébreu la liberté de quitter le pays, les portes de sa prison s'ouvrirent pendant la nuit par la volonté de Dieu ; et que Moïse, après en être sorti, entra dans le palais, pénétra jusqu'au lit du rot qui dormait, et le réveilla; et que le roi, frappé de stupeur par ce qui venait d'arriver, avait ordonné à Moïse de lui dire le nom du Dieu qui l'avait envoyé ; que Moïse s'étant incliné vers le roi, lui avait dit ce nom à l'oreille ; et que le roi, après l'avoir entendu, était tombé mort; mais que, relevé par Moïse, il était revenu à la vie. Ézéchiel aussi, l'auteur des tragédies hébraïques, est d'accord avec nous sur l'éducation de Moïse ; car dans le drame intitulé La sortie d'Égypte, il parle en ces termes de la personne de Moïse :

« Voyant notre nation s'accroitre de jour en jour, le roi Pharaon s'efforça de nous détruire par mille moyens. D'abord, il nous accabla de travaux pénibles et de mauvais traitements; tantôt des briques à faire, tantôt des édifices à élever, tantôt des villes à ceindre de tours. Infortunés ! telle était notre tâche. Puis il nous ordonna, par un édit, de jeter dans les eaux profondes du fleuve, les enfants mâles qui naitraient de nous. Ma mère, comme elle me l'a souvent dit, me nourrit en secret pendant trois mois; mais le fait s'étant divulgué, elle me revêtit de mes plus beaux langes et alla me déposer sur le haut de la rive du fleuve, dans un endroit couvert de joncs et de roseaux. Ma sœur Marie observait tout en se tenant près de là. Cependant, la fille du roi descendit avec ses femmes vers le fleuve pour s'y baigner; m'ayant vu soudain, elle me prit et m'emporta. Et à peine eut-elle reconnu que j'étais un enfant hébreu, que ma sœur Marie accourant vers elle, lui dit : Voulez-vous que j'aille à l'instant vous chercher une nourrice juive pour cet enfant? La fille du roi fit signe de la tête qu'elle le désirait, et ma sœur d'aller vers ma mère et de lui raconter le fait, et ma mère d'arriver aussitôt et de me prendre dans ses bras. Alors la fille du roi lui dit : Femme, tu nourriras cet enfant, et je te donne- 100 rai une récompense.

Et elle m'appela Moïse, en souvenir de ce qu'elle m'avait trouvé sur le bord du fleuve.»

« Lorsque les jours de l'enfance furent passés pour moi, ma mère me conduisit au palais de la reine, après m'avoir instruit de tout ce qui avait rapport à ma famille, à ma patrie, et aux dons que Dieu nous avait faits. Tant que je fus encore dans l'âge de la jeunesse, on me donna la nourriture et l'éducation d'un roi, tout aussi bien que si j'eusse été du sang royal ; mais quand je fus plein de jours, je sortis du palais. »

Puis, après avoir dit le combat de l'Hébreu et de l'Égyptien, Êzéchiel parle ainsi d'un autre combat : « Pourquoi frappes-tu plus faible que toi?

Mais il me répondit : Qui t'a envoyé vers nous en qualité de juge ou de prince? Veux-tu me tuer comme l'homme d'hier? Et moi craignant, je dis : Comment cela est-il connu? » C'est pourquoi Moïse s'enfuit d'Égypte et garda les troupeaux, se préparant de la sorte à l'exercice de l'autorité souveraine. Car, pour celui qui doit un jour gouverner le troupeau le moins sauvage, celui des hommes, la conduite des troupeaux est une sorte d'exercice préparatoire aux fonctions de la royauté, comme l'art de la chasse est un art préparatoire à l'art de la guerre, pour ceux que la nature a faits guerriers. Mais Dieu alla prendre Moïse au milieu de ses occupations pastorales, pour le placer à la tête des Hébreux. Les Égyptiens, plusieurs fois avertis, tirent chaque fois preuve d'une stupide incrédulité. Et les Hébreux, spectateurs des maux subis par d'autres, connurent ainsi tout entière la puissance de Dieu. Et parce que les Égyptiens, dans leur démence, avaient refusé d'ajouter foi aux paroles de Moïse, et aux effets de la puissance de Dieu, alors, comme dit le proverbe, ils la connurent à leurs dépens. Les Hébreux sortirent enfin d'Égypte, emportant avec eux de nombreux objets qu'ils avaient enlevés aux Égyptiens, non par cupidité, comme le disent leurs détracteurs, (car Dieu ne leur a pas conseillé de désirer le bien d'autrui);'mais d'abord, à titre de rémunération forcée des 101 travaux continuels et des fonctions serviles auxquels dès le commencement les Égyptiens les avaient assujétis; puis, en quelque sorte, à titre de compensation ; car, en dépouillant les Égyptiens, ils condamnaient leur avarice à payer le prix de la servitude que ce peuple leur avait imposée. Soit donc que les Hébreux aient agi comme en temps de guerre, ils ont jugé à propos d'user du droit du vainqueur, pour s'emparer des dépouilles de leurs ennemis : c'est le droit du plus fort sur le plus faible, et la cause de la guerre était juste. Fuyant la famine, les Hébreux étaient venus en Égypte en suppliants ; mais les Égyptiens, réduisant en servitude leurs hôtes, les avaient contraints de remplir auprès d'eux les fonctions d'esclaves, sans même leur donner aucun salaire. Soit donc que les Hébreux aient agi comme en temps de paix, ils ont dépouillé les Égyptiens, pour se payer eux-mêmes le salaire que pendant longtemps ces maitres iniques n'avaient point acquitté, mais dont ils avaient frustré les Hébreux.

Comment Moïse remplit ses fonctions de chef des Helireux, et comment, par son exemple, il instruisit les autres dans l'accomplissement de leurs devoirs. Prophète, législateur, grand tacticien, grand capitaine, habile politique, et de plus philosophe, voilà notre Moïse. Comment a-t-il été prophète ? nous le dirons plus tard, lorsque nous traiterons de la prophétie. Quant au reste, la science du tacticien fait partie de la science du capitaine ; la science de commander une armée fait partie de la science politique, et la science du législateur de la science de régner, comme aussi la science du juge. Il y a quatre manières de régner : La première est divine; telle est celle de Dieu et de son fils, de qui émanent non-seulement les biens de la terre et les biens

ex- 102 térieurs, mais encore la béatitude parfaite. Car, demandez les grandes choses, dit le Seigneur, et les petites vous seront données par surcroît. La seconde manière de régner, après la manière pure et divine, dont nous venons de parler, est celle qui n'a pour principe et pour mobile que la partie impétueuse et irascible de l'âme. Telle fut la méthode d'Hercule, roi d'Argos, et celle d'Alexandre, roi de Macédoine. La troisième est celle qui a pour principe unique le désir de vaincre et de détruire. Dans ce cas, qu'importé le bon ou le mauvais usage de la victoire? telle fut la conduite des rois de Perse, dans la guerre qu'ils entreprirent contre la Grèce. Les mouvements impétueux de l'âme sont de deux sortes : Les uns désirent l'emporter à tout prix, et ne veulent régner que par amour pour la domination ; les autres ont le goût des choses honnêtes, et leur fougue est un instrument dont l'âme se sert pour atteindre à des résultats louables. La quatrième manière de régner est la pire de toutes ; elle ne reconnaît pour règle et pour guide que la passion. Telle fut celle de Sardanapale, telle est celle de ceux qui se proposent pour unique fin de satisfaire leurs désirs le plus qu'ils pourront. L'art de régner, tant celui qui triomphe par la vertu que celui qui triomphe par la force, a pour instrument la tactique, art qui varie selon la diversité de son objet. L'âme et l'intelligence, avec le secours d'instruments animés ou inanimés, disposent les armes et les animaux propres à la guerre. Mais les mouvements de l'âme, les agitations intérieures dont la vertu nous rend maîtres, c'est la raison qui les discipline, en donnant à la continence et à la tempérance la sainteté et la connaissance de la vérité pour règle, et en rapportant tout à la piété et à la religion. De la sorte, en effet, chez ceux qui pratiquent la vertu, c'est la prudence qui règle tout; à l'égard des choses divines, c'est la sagesse; à l'égard des choses humaines, c'est la politique; et à l'égard des choses divines réunies aux choses humaines, c'est l'art de régner. Il est donc roi, celui qui gouverne selon les lois, et qui possède la science de commander à des volontés libres. Tel est le Seigneur, lui qui admet dans son royaume 103 tous ceux qui croient en lui et par lui. Car Dieu a tout donné et tout assujetti au Christ notre roi,

« afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le Ciel, sur la terre et dans les enfers; et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le père. »

L'art de commander une armée s'exerce de trois manières : soit par la manifestation de la prudence, soit par la manifestation du courage, soit en réunissant le courage à la prudence. Et chacune de ces qualités s'exerce elle-même de trois manières: avec la parole, par les actions, et par les actions réunies à la parole. Et il sera permis, dans l'exercice de ces diverses fonctions, d'employer ou la persuasion, ou la force, ou la ruse, lorsqu'il s'agira de venger une injustice, ou de repousser la violence. Ces mêmes fonctions renferment également la faculté ou d'agir selon la justice, ou de recourir à la feinte, ou de dire la vérité, ou d'employer à la fois plusieurs de ces moyens. Or, les Grecs, ayant puisé dans Moïse toutes ces counnaissances ainsi que l'application de chacune d'elles, en recueillirent un grand avantage. Comme preuve, je citerai un ou deux exemples tirés de la stratégie.

Lorsque Moïse eut fait sortir d'Égypte les Hébreux, soupçonnant que les Égyptiens le poursuivraient, il abandonna le chemin le plus court, se tourna vers le désert, et le plus souvent marcha de nuit. Mais, en agissant de la sorte, il avait encore un autre dessein, c'était, durant ce long passage à travers un grand désert, d'apprendre aux Hébreux à croire en un seul Dieu ; c'était, en outre, de les accoutumer à une prudente patience. Le stratagème de Moïse nous enseigne donc à n'affronter les périls qu'après avoir pourvu aux moyens utiles pour les surmonter. Du reste, ce qu'il avait prévu se réalisa. Les Égyptiens le poursuivirent à cheval et sur des chars ; mais ils furent promptement détruits. La mer s'entrouvrit et les engloutit avec leurs chevaux et leurs chars, et il ne resta rien d'eux. Ensuite, à la faveur d'une colonne de feu, qui pendant la nuit servait de guide aux enfants d'Israël, en marchant devant eux, Moïse les conduisit à travers une contrée de diffi- 104 cile accès, et par des travaux et des marches, les exerça et les accoutuma au courage et à la patience, afin qu'après avoir subi des épreuves qui leur paraissaient intolérables, ils appréciassent d'autant mieux les richesses et les avantages du pays vers lequel il les conduisait à travers mille épreuves.

De plus, il mit en fuite et extermina les ennemis qui occupaient antérieurement le pays, en débouchant sur eux par des chemins déserts et difficiles, et en les attaquant à l'improviste. Car en cela consiste la science du général, et c'était une preuve d'expérience et de talents militaires, que de s'emparer ainsi du pays ennemi. Miltiade, général des Athéniens, et vainqueur des Perses à Marathon, qui avait étudié la tactique de Moïse, l'imita de la manière suivante : Il fit marcher de nuit ses troupes par des chemins impraticables, et donna le change aux Perses qui l'attendaient; car Hippias, qui s'était enfui d'Athènes, et qui avait passé aux Perses, les avait amenés en Attique ; et connaissant le pays, il s'était d'avance emparé des positions les plus favorables. Il était donc difficile de le surprendre ; c'est pourquoi Miltiade, en habile général, ayant pris des chemins difficiles, attaqua de nuit les Perses, commandés par Datis, et remporta la victoire. Bien plus, lorsque Thrasybule ramenait avec lui de Phylé les Athéniens de l'exil, et que, voulant cacher sa marche, il suivait des chemins non frayés, la nuit, sous un ciel sans lune et couvert de sombres nuages, une colonne de feu lui servait de guide, et marchait devant lui ; et après l'avoir conduit sain et sauf, ainsi que ses compagnons, jusqu'à Munichie, elle les quitta à l'endroit même où s'élève maintenant l'autel de Lucifer. Que les Grecs, par cette tradition, empruntée à leurs annales, apprennent donc à respecter les nôtres ; à croire, par exemple, qu'il a été possible au Dieu tout-puissant de faire marcher pendant la nuit devant les enfants d'Israël une colonne de feu qui leur servit, à eux aussi, de guide. Dans un oracle en vers, il est dit pareillement, d'après les livres hébreux :

« Bacchus est une colonne pour les Thébains. »

De plus Euripide dit dans Antiope : « Il y a dans la chambre conjugale une statue représentant le Dieu Bacchus sous la forme d'un bouvier couronné de lierre. »

La colonne indique l'impossibilité de représenter Dieu ; et outre qu elle désigne l'impossibilité de représenter Dieu, elle désigne aussi l'éternelle stabilité de Dieu et sa lumière inextinguible qu'aucane forme ne peut rendre. C'est pourquoi, avant qu'on eût inventé et perfectionné l'art de la statuaire, les hommes érigeaient des colonnes, et les adoraient comme des simulacres de Dieu. C'est pour cela que l'auteur de Phoroné dit :

« Callithoé, qui porte les clefs de la reine de l'Olympe, et qui la première couronne de fleurs et de bandelettes la haute colonne de Junon d'Argos » . De plus, l'auteur du poème sur Europe rapporte que l'effigie d'Apollon qui se trouve à Delphes est une colonne. Voici ses paroles : « Afin que nous suspendions aux portes du temple et à la haute colonne, la dime et les prémices » En outre, le Dieu unique est appelé Apollon (a privatif, polloi, plusieurs), dans un sens mystique, parce qu'il ne se compose pas de parties. Enfin, ce feu qui ressemblait à une colonne, et celui qui pénétrait dans des lieux inaccessibles, sont tons les deux le symbole de la lumière sacrée, qui traverse la terre et qui remonte au ciel, en s'attachant au bois de la croix, par laquelle il nous a été donné de voir aussi avec les yeux de l'esprit.

Comment Platon, dans son Traité des Lois, s'est inspiré de Moïse. Le philosophe Platon, puisant ses principes de législation dans les écrits de Moïse, blâma Minos et Lycurgue de n'avoir eu que le courage guerrier en vue dans leurs institutions politiques. Mais il loua, comme plus élevées et plus utiles les institutions qui reposent sur un seul et unique principe, et qui toujours tendent vers un seul et unique but. Il nous dit, en 106 effet, que la règle la plus sûre pour arriver à la force, à l'honnêteté, à la prudence, c'est, les yeux fixés sur la dignité du ciel, de persévérer invariablement et sans repentir dans les mêmes sentiments sur les mêmes choses. On le voit, quand Platon nous recommande d'élever nos regards vers le Dieu unique et de pratiquer la justice, ne semble-t-il pas être l'interprète de la loi? Selon ce philosophe, la science politique est de deux sortes, l'une qu'il nomme légale, et l'autre à laquelle il conserve le nom de politique. Dans celui de ses ouvrages qui a pour titre le Politique, il donne à entendre clairement que ce mot signifie le Créateur de toutes choses. Il étend cette appellation à ceux qui élèvent leurs regards vers Dieu, choisissent une vie pleine de bonnes œuvres, adonnée à la justice et à la contemplation. Quant à la politique légale, il la partage en deux éléments, force d'intelligence pour s'élever à la contemplation de l'univers, talent d'organiser un état. Selon lui, il y a tempérament, équilibre, harmonie, lorsque les gouvernants conviennent aux gouvernés, et que les gouvernés obéissent aux gouvernants. C'est le but auquel tendent les écrits de Moïse. S'inspirant de ces écrits, Platon ajoute : La politique légale fonde la société ; l'autre politique y entretient l'amour et la concorde. C'est pour cela qu'il a joint à son traité des lois, l'Épinomide, où il introduit un philosophe qui connaît le cours de toutes les choses qui sont produites ici-bas par l'influence des planètes; c'est encore pour cela qu'il ajoute à sa république le Timée, dialogue où il introduit un autre philosophe de ce nom, versé dans la science des astres et de leurs révolutions, de leurs rapports sympathiques et des lois qui les unissent. Platon poursuit :

« Car, selon moi, la contemplation est la fin non-seulement du politique, mais encore de celui qui vit d'après la loi. »

Il est nécessaire de gouverner sagement l'état; mais se livrer à la philosophie est ce qu'il y a de meilleur. Car l'homme sensé rapportera constamment toutes ses facultés à la connaissance, prenant le bien pour règle de sa vie, rejetant avec mépris les choses mauvaises, et l'attachant aux biens qui conduisent à la vérité. 107 Ce que la loi décrete n'est pas la loi, comme ce que l'on voit n'est pas la vue. Toute opinion n'est pas non plus la loi ; car on ne donnera pas sans doute le nom de loi à l'erreur ; la doctrine droite et utile, voilà la loi. Elle est bonne, utile, si elle est vraie ; elle est vraie si elle a découvert et atteint ce qui est. Celui qui est m'a envoyé, dit Moïse. Conformément à cette définition qui veut que la loi soit une saine doctrine, certains philosophes ont caractérisé la loi, une droite raison, qui ordonne ce qu'il faut faire, et qui défend ce qu'il ne faut pas faire.

Que c'est avec raison que l'on donne à Moïse le nom de législateur divin, bien qu'il soit inferieur au Christ, et qu'il est de beaucoup plus digne de ce titre que les legislateurs grecs Minos et Lycurgue. Nous avons donc raison de soutenir qu'une loi divine nous a été donnée par l'intermédiaire de Moïse, pour être la règle du juste et de l'injuste. C'est encore avec raison que nous avons proprement appelé Thesmos (mot formé de Theios divine, et de Nomos loi), la loi que Dieu a donnée par l'organe de Moïse. C'est donc elle qui nous conduit à Dieu. Paul dit aussi :

« La loi a été établie pour arrêter le péché jusqu'à l'avènement de celui qui devait naitre, et que la promesse regardait. »

Puis, comme pour développer sa pensée, l'apôtre ajoute :

L'habileté du législateur est d'assigner à chacune des facultés de l'âme la tâche convenable, et d'accorder aux œuvres de chacune d'elles le salaire mérité. Or, Moïse était, pour le dire en un mot, une loi vivante parlant et agis- 108 sant sous l'inspiration du Verbe.

C'est pour cela qu'il a doté les Hébreux d'un bon régime politique qui excelle à former les hommes réunis en société. Moïse, en outre, exerça la judicature qui corrige les coupables pour leur enseigner la justice. Aux fonctions de juge se rattache la science de punir, qui réside dans la mesure du châtiment. Au moyen du régime pénal, on redresse l'âme tout en la châtiant. En somme, dans toutes les institutions, Moïse s'est proposé pour objet d'instruire ceux qui pensent devenir probes et justes, et de ramener au bien ceux dont l'âme n'est pas étrangère aux sentiments vertueux. C'est là le talent d'un chef. Quant à l'habileté qui sait tirer un parti convenable des conquêtes de la parole, elle est le propre du législateur. Car cette sagesse étant une qualité toute royale, ce qui la caractérise est de savoir acquérir et se servir. C'est pour cela que le sage est le seul que les philosophes proclament roi, législateur, général, juste, saint et ami de Dieu. Or, si nous trouvons ces différents caractères réunis dans Moïse, comme les Écritures elles-mêmes en font foi, nous déclarerons avec la certitude que donne une conviction appuyée sur des preuves, que Moïse est réellement un sage. De même donc que l'économie pastorale consiste à prendre soin des brebis, car le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; de même, nous dirons que la science législative destinée à diriger les troupeaux d'hommes, les forme à la vertu en réveillant les bons principes endormis dans leur âme. Que si le troupeau de la parabole ne signifie rien autre chose que le troupeau des hommes, le Seigneur est donc à la fois bon pasteur et bon législateur, lui qui seul prend soin du troupeau unique, c'est-à-dire des brebis qui entendent sa voix, lui qui avec le secours de la loi et du Verbe, cherche et trouve la brebis perdue; car la loi est spirituelle et mène à la béatitude, puisque la loi qui émane du Saint.Esprit est spirituelle.

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