Stromates — Livre I (page 11)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates1/11/12/13/14.htm — trad. de Genoude 1839 · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Or, le véritable législateur est celui qui non seulement promulgue le beau et le bon, mais encore qui le connaît. Et la loi portée par le législateur qui possède la science est le commandement qui sauve ; ou plutôt, la loi est un commandement de la science. Car le Verbe de Dieu est la 109 puissance et la sagesse ; et celui-là même, par l'intermédiaire duquel la loi a été donnée, est l'interprète de cette loi ; celui-là, c'est-à-dire le fils unique, lui, le premier interprète des commandements divins, qui ouvre le sein de son père, pour en tirer les trésors de la science. Ensuite, ceux qui obéissent à la loi, ne peuvent, par cela qu'ils en ont quelque connaissance, ou ne pas croire à la vérité, ou l'ignorer. Mais ceux qui n'obéissent pas à la loi, et qui ne se livrent à aucune des œuvres qu'elle nous prescrit, et généralement tous les incrédules, confessent par là qu'ils ne connaissent pas la vérité. Quelle est donc l'incrédulité des Grecs? Refuseraient-ils par hasard de croire à la vérité qui proclame que la loi a été donnée par Moïse après que lui-même l'eut reçue de Dieu, quand, sur le témoignage de leurs propres philosophes, ils honorent eux-mêmes Moïse? Mais Platon, Aristote et Éphore ne rapportent-ils pas que Minos visita tous les neuf ans l'antre de Jupiter, et en rapporta les lois dont il dota la Crète? Ne rapportent-ils pas, en outre, que Lycurgue se rendit assidûment à Delphes, auprès d'Apollon, et qu'il en apprit la science législative? Enfin, Caméléon d'Héraclée, dans son Traité sur l'ivresse, et Aristote dans la République de Locres, ne rapportent-ils pas que Zaleucus reçut de Minerve les lois qu'il donna aux Locriens? Or ceux qui, pour environner la législation grecque du respect des hommes, prétendent qu'elle est l'œuvre de la divinité, sont des ingrats de ne pas confesser alors la vérité qui a servi d'archétype aux traditions déposées dans leurs livres.

La loi a toujours en vue l'intérêt des hommes, même dans les punitions qu'elle leur inflige.

Que les peines infligées par la loi, devenues contre elle un sujet de blâme, ne fassent dire à personne qu'elle n'est ni indulgente ni utile. Autrement celui qui nous délivre de nos maladies corporelles ne nous paraitrait pas un bienfaiteur ; et les soins de celui qui s'efforce de purifier notre âme des iniquités qui la souillent, ne nous seraient pas d'autant plus précieux que l'âme est plus précieuse que le corps. Mais, pour la santé de notre corps, ne souffrons-nous pas avec patience les amputations et les cautérisations ? Ne prenons-nous pas volontiers des médecines amères ? Et celui qui nous impose ces remèdes, ne 1'appelons-nous pas sauveur ? ne lui donnons-nous pas le nom de médecin, de guérisseur? Or, ce n'est ni par envie, ni par haine contre le patient, mais pour obéir aux nécessités de l'art, que le médecin ampute certaines parties du corps, dont le contact pourrait entrainer la mort des parties saines; et personne ne taxe de cruauté la science médicale. Eh bien ! pour la santé de notre âme, nous n'endurerions pas avec un égal courage l'exil, ou la prison, ou l'amende, quand il s'agit d'arracher quelqu'un au vice et de le rendre à la vertu ? Car la loi, prenant soin de ceux qui lui obéissent, les forme a la piété, leur prescrit la route à suivre, signale chaque faute, et attache une peine aux moindres délits. Mais voit-elle un individu se conduire de manière à être jugé incurable, alors, dans l'intérêt des autres, et de peur qu'ils ne soient corrompus par lui, elle le condamne à mort, par un arrêt salutaire, comme on retranche du corps un membre vicié.

« Lorsque nous sommes jugés, dit l'apôtre, c'est le Seigneur qui nous châtie, afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde. » Le prophète l'a dit :

« Le Seigneur m'a châtié 111 avec sévérité, mais il ne m'a pas livré à la mort. Car, pour vous enseigner la justice, dit Moïse, il vous a châtiés, il vous a éprouvés et il vous a affligés par la faim et la soif, dans le désert, afin de.graver dans vos cœurs ses lois et ses cérémonies que je vous prescris aujourd'hui, et afin que vous pensiez en vous-mêmes que le Seigneur notre Dieu vous a châtiés, comme un père châtie son fils. »

Pour ce qui est de la lecon que nous donne la punition d'autrui, l'Écriture dit aussitôt :

« L'homme prudent, à l'aspect du châtiment infligé au pervers, est lui-même fortement châtié : car la crainte du Seigneur engendre la sagesse. »

Le bien le plus grand et le plus parfait est de pouvoir détourner quelqu'un du vice, pour le mettre dans le sentier de la vertu et des bonnes œuvres ; ainsi fait la loi. Si donc quelqu'un est tombé dans un mal incurable, s'il est, par exemple, esclave de l'avarice et de l'iniquité, c'est un bienfait pour lui de recevoir la mort. Car elle est bienfaisante la loi qui, chez les uns, fait succéder la justice à l'injustice pourvu qu'ils soient dociles ; qui délivre les autres des maux présents, et conduit au port de l'immortalité tous ceux qui ont embrassé me vie réglée et tempérante. Comprendre la loi est le propre d'une intelligence droite; et l'Écriture dit encore :

« Les pervers ne comprennent pas la loi ; mais ceux qui cherchent le Seigneur la comprendront toute pour le bien. »

Il faut donc que la Providence, qui gouverne le monde, soit à la fois souveraine et bonne, puisque sous ces deux titres, elle veille à l'œuvre de notre salut. Maitresse, elle nous corrige par le châtiment; bienfaisante, elle nous prête son appui. Mais il faut, cessant d'être fils de l'incrédulité, passer des ténèbres à la vie, et, prêtant l'oreille à la voix de la sagesse, devenir serviteur de Dieu par la crainte de la loi, puis serviteur fidèle par la crainte d'offenser le Seigneur. Celui qui s'élève par delà ce degré de vertu est mis au nombre des fils de Dieu. Puis, lorsque la multitude de ses péchés aura été couverte par la charité, riche de la consommation de son espérance, et rétabli enfin dans l'adoption de choix, dont les possesseurs sont nommés amis de Dieu, il sera digne d'être admis dans le royaume cé- 112 leste, chantant déjà l'hymne de grâce, et disant :

« Que le Seigneur soit mon Dieu. » L'apôtre, dans une de ses épîtres où il s'élève contre les Juifs, nous montre en ces mots quels sont les bienfaits de la loi :

« Mais vous qui portez le nom de juif, qui vous reposez sur la loi, qui vous glorifiez des faveurs de Dieu, qui connaissez sa volonté, et qui, instruit par la loi, savez discerner ce qui est le meilleur, vous vous flattez d'être le guide des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, le docteur des ignorants, le maître des simples et des enfants, comme ayant dans la loi la règle de la science et de la vérité. »

Il est constant que la loi peut toutes ces choses ; bien que ceux qui ne prennent pas la loi pour règle de leur conduite, se glorifient comme s'ils vivaient selon elle. Heureux l'homme qui a trouvé la sagesse, et le mortel qui a trouvé la prudence. De sa bouche coule la justice, et elle porte sur ses lèvres la loi et la miséricorde. Car la loi et l'Évangile sont l'œuvre d'un seul Seigneur, qui lui-même est la puissance et la sagesse de Dieu ; et la crainte qu'engendré la loi est miséricordieuse en ce qu'elle aide à notre salut. Que la miséricorde, la foi et la vérité ne t'abandonnent pas ; place-les autour de ton cou. L'apôtre saint Paul fait honte aux Juifs de ce qu'ils ne comprennent pas la loi :

« Le ravage et la désolation, dit-il, sont dans leurs voies; ils ne connaissent pas le chemin de la paix. La crainte de Dieu n'est pas devant leurs yeux. Et ces hommes qui se disaient sages, sont des fous. Quant à la loi, nous savons qu'elle est bonne, si on en use selon l'esprit de là loi même. Ceux qui prétendent être docteurs de la loi n'entendent ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils affirment. Or, la fin des commandements est la charité d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère. »

Division de la loi de Moïse en quatre parties.

La philosophie de Moïse se divise en quatre parties : la partie historique; la partie légale proprement dite, toutes les deux du ressort de la morale; la troisième, relative aux cérémonies religieuses et appartenant à la contemplation de la nature; et enfin la quatrième, la partie théologique, celle qui concerne l'explication des saints mystères. Platon l'appelle la contemplation des mystères véritablement sublimes; Aristote, la métaphysique. Et ce que Platon nomme la dialectique est, comme il le dit lui-même dans son Politique, une science au moyen de laquelle on trouve l'explication de ce qui est. Tout homme juste et sage doit l'acquérir, non pour dire ou faire rien de et qui se dit ou se fait chez les hommes, comme les dialecticiens d'aujourd'hui, qui se livrent à l'étude de la sophistique, mais afin de pouvoir faire ou dire ce qui est agréable à Dieu, le tout selon ses forces. La véritable dialectique, philosophie comme incorporée à la vérité, puisque c'est elle qui examine les choses, qui interroge les facultés et les forces de l'âme, s'élève vers la plus noble de toutes les essences, et ose même s'élancer jusqu'au trône du Dieu de l'univers ; ce n'est pas l'expérience des choses mortelles qu'elle professe, mais la science des choses divines et célestes, d'où dérive la manière dont il faut user des choses humaines, et dont nous devons agir et parler. C'est donc avec beaucoup de sagesse que l'Écriture nous invite à cette étude par ce conseil :

« Devenez des changeurs éprouvés, ne retenez que ce qui est de bon aloi, rejetez le reste. » Car cette dialectique est la science d'établir des distinctions entre les diverses choses perceptibles à l'intelligence, et de prendre séparément les êtres pour les faire envisager l'un après l'autre sous leur caractère propre ; ou la faculté de diviser les choses par genres, et de descendre jusqu'aux espèces les moins subdivisibles, et de présenter chaque être individuellement, 114 et tel qu'il est. C'est pourquoi elle seule nous conduit, comme par la main, vers la véritable sagesse, divine faculté de connaître les choses réelles en tant que réelles, parfaite qu'elle est, et libre de toute passion. Mais cela ne peut advenir sans l'assistance du Sauveur, qui, en écartant par sa divine lumière les nuages de l'ignorance, qu'une vie perverse, avait répandus sur les yeux de notre âme, les rend à leur primitive énergie, afin que nous puissions nettement distinguer s'il est Dieu ou homme. C'est lui qui nous montre, d'une manière positive, comment il faut connaître Dieu et nous-mêmes; c'est lui qui révèle ;. qui bon lui semble, et, selon la mesure de l'intelligence humaine, le père de toutes choses. Nul ne connaît le Fils, si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils l'aura révélé. L'apôtre a donc eu raison de dire ;

« C'est par révélation que j'ai reçu la connaissance de ce mystère, ainsi que je viens de vous l'écrire en peu de mots, afin que vous puissiez voir, par la lecture que vous en ferez, quelle est l'intelligence que j'ai du mystère de Jésus-Christ. »

Afin que vous puissiez, dit l'apôtre. Il savait que plusieurs n'avaient été nourris que de lait, et pas encore de viandes solides, que même le lait n'avait pas été leur simple aliment. Il y a trois manières de comprendre l'Ecriture ; ou elle représente quelque figure, ou elle établit quelque précepte de morale, ou elle prédit l'avenir. Je sais bien que l'intelligence de ces trois sens est le propre des hommes parfaits. Car l'Ecriture, en ce qui touche son interprétation, n'est pas la. ligue de Mycon, comme disent les gens a proverbes. Mais ceux qui veulent retirer des fruits de l'enseignement divin, ne doivent s'approcher de l'Écriture qu'après s'être fortifiés le plus possible dans la dialectique.

Les Grecs ont été justement appelés des enfants par les Egyptiens, si on les compare aux Hébreux et à leurs institutions.

C'est pourquoi le prêtre égyptien de Platon a eu raison de s'écrier :

« O Solon ! Selon ! vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants. Aucune tradition antique n'a déposé quelque ancienne doctrine au fond de vos âmes; il n'y a pas un vieillard parmi vous. » Quels étaient les vieillards de ce prêtre ? ceux qui connaissaient les doctrines anciennes, c'est-à-dire les nôtres ; il entendait par jeunes ceux qui donnaient pour antiques et primitives les doctrines nouvelles professées par les Grées et nées de la veille. C'est pour cela qu'il ajoute :

« Et vous n'avez pas une doctrine blanchie par le temps ; » car nous nous servons, à la manière des barbares, de figures simples et emblématiques : les hommes d'un sens et d'un cœur droits rejettent toujours les artifices du langage. Platon dit des Grecs, que leurs croyances diffèrent peu des fables. Or, il ne faut pas prêter l'oreille à des fables puériles, encore moins à des fables imaginées par des enfants. Platon nomme enfants les fables elles-mêmes, parce que ceux d'entre les Grecs qui se croient sages ont fort peu de clairvoyance. Par la doctrine que le temps a blanchie, il entend la vérité la plus ancienne, celle qui forme la tradition des peuples barbares. A ce mot doctrine blanchie par le temps, il oppose celui-ci, des fables-enfants, pour nous montrer que la science erronée des modernes, semblable au bégaiement de l'enfance, n'a pas l'ancienneté pour elle. La phrase dans son ensemble prouve que tout est puéril chez les Grecs, fables et discours. Elles sont donc divines les paroles que la vertu de Dieu adresse à Hermas par la voie de la révélation :

« Les visions et les révélations, dit-elle, sont nécessaires à cause des âmes hypocrites, qui se demandent en elles-mêmes si ces choses sont ou non.»

Semblablement aussi, par le surcroit de science qu'elles apportent, elles affermissent les 116 preuves, servent d'appui et de fondement aux démonstrations, tant que les esprits, avec l'inconsistance de la jeunesse, flottent à tous les vents de doctrine. Le bon précepte donc est un flambeau, selon l'Écriture, la loi est une lumière, et la discipline montre les chemins de la vie. La loi est la reine commune des mortels et des immortels, a dit Pindare. Or, j'entends par ces diverses dénominations le Dieu qui a fondé la loi, et j'accepte ces paroles d'Hésiode sur le Dieu de l'univers, bien que le poète les ait dites comme par conjecture, sans en comprendre la portée. « Une loi a été prescrite aux hommes par le fils de Saturne ; il a décrété que les poissons, les bêtes féroces et les oiseaux de proie, se dévoreraient mutuellement, parce que la connaissance de la justice ne leur est point échue en partage ; mais il a donné aux hommes la justice, le plus beau de ses présents. » Soit donc que le poète veuille parler de la loi que l'homme a recue en naissant, soit qu'il veuille parler de la loi que dans la suite l'homme a recue, mais de Dieu lui-même, toujours est-il que l'une et l'autre ne sont qu'une seule et même loi. C'est ainsi que Platon dit également dans le Politique, qu'il n'y a qu'un seul législateur; et dans ses Lois, que les principes de la musique ne seront jamais compris que par une seule intelligence ; enseignant de la sorte qu'il n'y a qu'un seul Verbe et qu'un seul Dieu. Moïse semble appeller le Seigneur alliance.

« C'est moi, dit Moïse, mon alliance sera avec toi. »

En effet, Dieu dit auparavant qu'il ne faut pas chercher l'alliance elle-même dans l'Ecriture; car l'alliance, c'est proprement ce qu'établit Dieu, l'auteur de toutes choses. Or, la racine du mot Dieu (Théos) est Thésis. qui signifie institution, et Dieu est ainsi nommé, parce qu'il règle et gouverne tout. Enfin, on trouve dans la prédication de Pierre, que cet apôtre appelle le Seigneur Loi et Verbe. Mais terminons ici notre premier livre des Stromates, consacré aux recherches gnostiques conformément à la véritable philosophie.

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