Stromates — Livre II (page 8)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates2/21/22/23.htm — trad. de Genoude 1839 · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

et ne vous parait-il pas en même temps bon et juste, ce Dieu qui, depuis le commencement jusqu'à la fin, s'est convenablement servi de toutes les créatures pour en opérer le salut?

« Faites miséricorde, dit le Seigneur, pour qu'on vous fasse miséricorde; remettez les fautes, pour que les vôtres vous soient remises. Comme vous faites il vous sera fait ; comme vous donnez, on vous donnera; comme vous jugez, on vous jugera; comme vous userez de bonté, on en usera envers vous; et la mesure dont vous vous serez servis, on s'en servira avec vous. »

La loi défend encore de traiter avec mépris ceux que la nécessité aura contraints de vendre leur liberté ; et ceux qui pour dettes auront été réduits en servitude, elle leur accorde une rémission entière, la septième année. Que dis-je ! elle ordonne d'épargner le sup- 171 pliant. Cette parole est donc pleine de vérité :

« Comme le fourneau éprouve l'or et l'argent, ainsi le Seigneur éprouve le cœur des hommes. »

« L'homme miséricordieux est patient. » La sagesse est à l'homme que la sollicitude conduit; car la sollicitude est le partage de l'homme intelligent, et celui qui veille cherchera la vie, et celui qui cherche Dieu, trouvera la connaissance avec la justice. Mais ceux qui ont cherché Dieu par le droit chemin, ont trouvé la paix. » Il me semble aussi que Pythagore avait puisé dans la loi sa douceur envers les animaux, quoiqu'ils manquent de raison. Ce philosophe, ont pitié pour le père et la mère, défendait, sans même que l'on pût prétexter un sacrifice, de toucher immédiatement aux nouveau-nés des brebis, des chèvres et des génisses, voulant ainsi que l'indulgence envers la brute élevât l'homme jusqu'à la mansuétude envers son semblable.

« Accordez à la mère, dit-il, son petit, au moins pendant les sept premiers jours ; car si rien n'a lieu sans cause, et que dans les mamelles de la bête qui a mis bas, le lait arrive à flots pour la nourriture des petits, ravir les petits à l'allaitement de leur mère, c'est outrager la nature. »

Rougissez-donc, ô Grecs, et vous tous qui vous joignez à eux pour attaquer la loi, puisqu'elle se montre compatissante pour les animaux privés de raison, tandis que ses détracteurs exposent les enfants même des hommes. Et cependant, la loi, bien des années auparavant, avait condamné leur barbarie par son précepte prophétique. Oh ! si elle défend de séparer les petits de la mère avant l'allaitement, à plus forte raison s'arme.t-elle ainsi d'avance de prescriptions contre la dure et impitoyable férocité des hommes, afin que s'ils outragent la nature, ils respectent du moins la loi. Et encore, comme il est permis de se nourrir de la chair des chevreaux et des agneaux, on serait excusable d'avoir séparé les petits de la mère ; mais quel motif peut-on alléguer pour exposer un enfant? Il fallait que dès l'origine cet homme qui reculait devant la paternité, vécût dans le célibat, plutôt que de satisfaire l'intempérance de ses désirs, pour devenir ensuite infan- 172 ticide. La loi défend encore, dans ses dispositions bienveillantes, d'offrir le même jour en sacrifice le petit et la mère. C'est de là que les Romains, lorsqu'une femme enceinte est condamnée à mort, défendent qu'elle subisse sa peine avant d'être accouchée. Il est interdit, poursuit la loi, d'égorger toute femelle durant le cours de sa gestation, réprimant de la sorte indirectement la violence de l'homme contre l'homme. C'est ainsi qu'elle étend la bénignité jusqu'aux animaux, afin qu'après l'avoir exercée envers des êtres qui ne sont pas nos semblables, nous montrions une compassion plus grande envers nos frères. Mais ceux qui meurtrissent violemment le ventre de certains animaux avant qu'ils aient mis bas, afin que la chair mêlée de lait leur présente une nourriture plus savoureuse, font de la matrice, créée pour la génération, un sépulcre au fétus qu'elle renferme. Et cependant la loi dit positivement :

« Vous ne ferez point cuire l'agneau dans le lait de sa mère, car il ne faut pas que l'aliment d'un animal vivant devienne l'assaisonnement d'un animal tué, et que la cause de la vie serve à la destruction du corps. » La même loi défend de lier la bouche du bœuf qui foule le grain, car celui qui travaille mérite la nourriture, et, dans le même livre, d'atteler ensemble un bœuf et un âne pour labourer la terre. Peut-être a-t-elle égard au peu de rapport qui existe entre ces deux animaux. Sans doute aussi elle proscrit en même temps l'injustice envers qui que ce soit, et défend de soumettre au joug l'étranger, s'il n'existe contre lui d'autre charge que la différence de sa race ; fait qu'on ne peut reprocher à personne, puisqu'il n'est ni un vice, ni le fruit d'un vice. Pour moi j'inclinerais à y voir de plus une allégorie dont le sens est, qu'il ne faut pas livrer indistinctement à l'homme souillé et à l'homme impur, au fidèle et à l'infidèle, le don du Verbe. En effet, l'un de ces animaux est pur, c'est le bœuf; l'âne est réputé impur. La loi, par un surcroit de bienveillance et de bonté . nous enseigne non-seulement qu'il ne faut pas abattre les arbres à fruits doux, ni couper les blés avant la moisson, dans un but seulement de destruction, mais encore qu'il 173 ne faut pas consumer entièrement les fruits doux, pas plus ceux de la terre que ceux de l'âme. Elle ne nous permet même pas de ravager les champs de l'ennemi. Les agriculteurs peuvent eux-mêmes profiter des prescriptions de la loi ; elle veut que pendant trois années consécutives on cultive avec le plus grand soin les arbres nouvellement plantés, qu'on en élague les pousses inutiles, de peur qu'ils ne succombent sous leur poids, et que la sève, divisée en une infinité de petits filets, et insuffisante aux besoins de chaque branche, ne les laisse s'affaiblir. Vous retournerez et vous creuserez la terre autour de ces jeunes plants, dit encore la loi, afin que rien ne s'élève à leur pied et ne vienne en arrêter la végétation. Elle ne permet pas non plus de cueillir des fruits imparfaits sur des tiges imparfaites encore, mais seulement trois ans après, lorsque l'arbre sera en pleine croissance, et que les prémices en auront été d'abord consacrées à Dieu. Ce principe d'agriculture est destiné à nous apprendre que les rejetons des péchés, et les mauvaises herbes de la pensée, qui poussent avec le fruit primordial, doivent être arrachées jusqu'à ce que le germe de notre foi ait acquis son développement et sa force. Car, la quatrième année, attendu qu'il faut aussi du temps au catéchumène, pour se consolider dans l'enseignement, le néophyte est consacré à Dieu par le groupe des quatre vertus, la troisième s'unissant déjà seule à la quatrième hypostase du Seigneur.

Mais le sacrifice de la louange est au. dessus des holocaustes, car c'est Dieu, dit la loi, qui vous a donné la force d'exercer votre puissance. Si nous avons été éclairés par la lumière, maintenant que nous sommes fortifiés et renouvelés, montrons-nous forts par l'acquisition de la connaissance. Quel est le but de la loi ? Elle nous avertit que les biens et les dons nous sont distribués par la main de Dieu, et que, ministres de la grâce divine, nous devons travailler à la propagation de ses bienfaits, en rendant bons et honnêtes ceux qui nous approchent, en sorte que la continence naisse de la tempérance, la générosité du courage, l'intelligence de la sagesse, et la justice de la justice.

Du véritable Gnostique. C'est surtout par la bienfaisance qu'il arrive à l'imitation de Dieu. Voilà le portrait du vrai gnostique à l'image et à la ressemblance du Très-Haut; imitateur de Dieu autant qu'il est en lui, ne négligeant rien pour atteindre à la ressemblance divine autant que le comporte sa faiblesse; continent, patient, appliqué à la justice, maître de ses passions, prodigue de ce qu'il a envers autrui, bienfaisant selon ses forces, en paroles et en actions. Celui qui fera et enseignera, dit le Seigneur, qui imitera Dieu en se montrant bienfaisant comme lui, celui-là sera très-grand dans le royaume des cieux. Car les bienfaits de Dieu se répandent sur tous.

Celui qui entreprend une chose par orgueil , dit la loi, irrite Dieu.

La présomption est un vice de l'âme. La loi nous enjoint donc de nous repentir de l'orgueil comme des autres vices, en établissant l'ordre dans notre manière de vivre, pour y imprimer une direction meilleure par ces trois organes, la bouche, le cœur, la main. Ces organes sont les symboles, la main, de l'action ; le cœur, du conseil ; la bouche de la parole. C'est donc justement qu'il a été dit des pénitents :

Vous avez aujourd'hui choisi le Seigneur, afin qu'il soit votre Dieu, et le Seigneur vous a choisis aujourd'hui, afin que vous soyez son peuple.

Car l'homme qui met tous ses soins à soulager la créature, de serviteur, Dieu l'élève au rang d'ami. Fût-il seul, Dieu l'honore à l'égal du peuple entier. Partie du peuple, il représente et complète le peuple d'où il est sorti, comme le tout prend aussi son nom de la partie. Or, la véritable noblesse ne se manifeste que dans le choix et la pratique des vertus les plus belles. De quoi servit à Adam le privilège de sa noblesse? Que lui revient-il de n'avoir eu d'autre père que Dieu, et d'avoir été le père de toutes les générations des hommes? Obéissant aux conseils de la femme, il choisit 175 avidement le mal, au préjudice du vrai et de l'honnête. Or, il advint qu'il échangea l'immortalité contre la mort, quoique non à tout jamais. Mais Noé, qui n'avait pas reçu la naissance à la manière d'Adam, fut sauvé parla Providence divine, pour s'être offert et consacré de lui-même à Dieu. Voyez Abraham! Il a eu des enfants de trois femmes, non dans un but de volupté, mais, je pense, dans l'espoir de multiplier sa race dès l'origine ; un seul de ses enfants recueillit l'héritage paternel, et les antres furent séparés du tronc de la famille. Et des deux fils qui lui étaient nés, quel fut son héritier ? Le plus jeune, qui s'était rendu agréable à son père, et qui obtint sa bénédiction. L'aîné fut l'esclave du plus jeune; car le plus grand bien qui paisse arriver à un méchant, c'est de perdre sa liberté. Cette disposition des faits est à la fois prophétique et symbolique. Tout appartient au sage. L'Écriture l'indique clairement, lorsqu'elle dit :

« Parce que Dieu a en pitié de moi, « toutes choses m'appartiennent. »

Elle nous apprend ainsi à ne désirer que celui par lequel tout existe, et qui accorde ses promesses à ceux qui en sont dignes. Elle nous représente, par la sagesse divine, l'homme de bien, héritier du royaume des deux, et concitoyen des anciens justes qui ont vécu selon la loi, soit sous le règne de la loi, soit avant la loi, et dont les actions nous servent aujourd'hui de règle. L'Écriture nous enseigne encore que le sage est roi, lorsqu'elle lui fait dire par des hommes d'une tribu différente :

« Vous êtes auprès de nous un roi choisi par Dieu. »

Car c'est l'admiration de la vertu qui soumet volontairement les hommes au juste. Le philosophe Platon dit que la dernière limite de la félicité est de ressembler à Dieu autant qu'il est possible à l'homme, soit en mettant sa vie en accord avec la loi, ( car les natures généreuses et libres de passions atteignent presque droit au but de In vérité, suivant l'expression de Philon le pythagoricien, quand il raconte la vie de Moïse ), soit que toujours altérés des choses célestes, nous ayons été instruits par quelque inspiration secrète. La loi dit :

« Suivez le Seigneur votre Dieu, et gardez mes commandements. »

Car, ressembler à Dieu, selon la loi, 176 c'est le suivre. Et en le suivant ainsi, nous arrivons à lui ressembler autant qu'il est en nous. « Soyez miséricordieux et compatissants, dit le Seigneur, comme votre père est miséricordieux. »

De là, les stoïciens aussi proposent pour but à l'homme de vivre selon la nature, ayant ainsi changé avec une rare convenance le nom dieu en celui de la nature, puisque la nature s'étend jusqu'aux plantes, jusqu'aux végétaux que l'on sème, jusqu'aux arbres et jusqu'aux pierres. Aussi voilà pourquoi il a été clairement dit :

Le méchant ne comprend pas la loi; mais ceux qui aiment la loi la placent devant eux comme un rempart.

Discerner sa voie est l'habileté du sage ; s'égarer est le délire de l'insensé.

« Car, vers qui abaisserai-je mes regards, dit le Seigneur, sinon vers celui qui est doux, plein de mansuétude, et qui tremble à mes paroles ? » Nous savons qu'il existe trois sortes d'amitiés : La première, comme aussi la meilleure, est l'amitié dont la vertu est le lien; car la dilection est solide, qui s'appuie sur la raison. La seconde , qui tient le milieu entre les deux autres, nait d'un intérêt réciproque; amitié éminemment sociale, communicative, libérale et utile à la vie; car l'amitié qui nait d'un bienfait est réciproque.

La troisième et la dernière provient, selon nous, d'un commerce habituel ; selon d'autres, elle est cette amitié qui tourne et change au gré du plaisir. Il me semble que ces paroles d'Hyppodame le pythagoricien définissent bien les amitiés : La première, dit-il, nait de la science des dieux, l'autre des bienfaits de l'homme, la troisième du plaisir des êtres animés. L'une est donc l'amitié du philosophe ; l'autre, de l'homme; la troisième, de l'être animé. Car l'homme bienfaisant est la véritable image de Dieu. Sa bienfaisance lui profite à lui-même; nouveau pilote, il est à la fois le salut des autres et le sien propre. C'est pourquoi, lorsque le suppliant obtient ce qu'il demande, il ne dit pas à son bienfaiteur : Tu as bien donné ; mais, tu as bien reçu. Ainsi, celui qui donne reçoit , et celui qui reçoit, donne. Le juste est miséricordieux et compatissant. Les bons habiteront la terre, les justes s'y affer- 177 miront, mais les impies en seront exterminés. Et Homère, en disant : Donne à ton ami, me semble avoir deviné d'avance le caractère du fidèle. Il faut aussi porter secours à notre ennemi, pour qu'il ne reste pas notre ennemi; car le secours resserre la bienveillance et délie les inimitiés. Mais lorsqu'un homme a une ferme volonté de donner, Dieu accepte l'intention, ne demandant de lui que ce qu'il peut et non ce qu'il ne peut pas.

« Car, je ne veux pas que les autres soient soulagés et que vous soyez surchargés, mais que pour ôter l'inégalité, etc. etc. »

« Il a répandu ses libéralités, dit l'Écriture; il a donné aux pauvres, sa justice subsistera dans tous les siècles. » Pour ce qui est de ressembler à Dieu, comme nous l'avons dit plus haut, il ne s'agit pas de la ressemblance du corps, il ne se peut pas qu'une substance mortelle ressemble ù l'essence immortelle, il s'agit de ressembler à Dieu par l'esprit et par la raison. Sceau merveilleux qui dans l'exercice, soit de la bienfaisance, soit du commandement, grave en nous l'empreinte divine ! Les corps sont gouvernés, non par leurs qualités propres, mais par les jugements de l'esprit. En effet, les cités, les familles, qui les administre avec sagesse? L'homme juste, par la prudence de ses conseils.

Le Gnostique pratique aussi la patience et l'abstinence. La force d'âme, elle aussi, parvenue avec l'aide de la patience à une sorte d'impassibilité, vise à la ressemblance divine. Aucun doute à cet égard pour celui aux oreilles de qui retentissent encore les récits de l'Écriture au sujet d'Ananias et de ses compagnons ; un d'eux était Daniel le prophète, rempli de la foi divine. Daniel habitait Babylone comme Loth habitait Sodome, comme Abraham, la terre des Chaldéens, Abraham qui peu de temps après devint l'ami de Dieu. Le roi de Babylone fit jeter Daniel dans une fosse remplie de bêtes féroces. 178 Mais le roi de l'univers, le Seigneur qui n'abandonne pas les pères, retira de la fosse Daniel qui se trouva sans blessures. Le gnostique, en tant que gnostique, possédera une patience égale. Eprouvé par la douleur, il n'aura que des paroles de bénédiction , comme le courageux Job ; englouti dans les flancs de la baleine, il priera comme Jonas, et la foi le rendra à la lumière pour prophétiser aux Ninivites ; enfermé avec des lions, il apprivoisera leur naturel féroce ; jeté dans le feu, il sera couvert de rosée, et sortira intact des flammes. Il rendra témoignage la nuit, il rendra témoignage le jour; dans ses paroles, dans sa vie, dans ses mœurs, il rendra témoignage. Il habite dans le Seigneur, il s'entretient avec le Seigneur ; il est son commensal selon l'esprit ; pur dans sa chair et pur dans son cœur, il est sanctifié dans ses discours.

« Le monde est crucifié pour lui, dit l'apôtre, et il est crucifié pour le monde. En tous lieux, portant la croix du Sauveur, et devenu comme Dieu, le Saint des saints, il marche sur les traces du Seigneur. »

La loi divine, qui n'a oublié aucune vertu, exerce surtout l'homme à la continence, bâtissant toutes les autres vertus sur le fondement de celle-ci ; elle nous donne même pour l'acquisition de la continence un enseignement préparatoire , en nous interdisant la chair de quelques animaux. Elle nous défend l'usage de ceux qui sont d'une nature grasse, tels que le pourceau, comme plus chargé de chair. Cet aliment ne convient qu'aux gens qui se livrent aux plaisirs de la table. C'est pourquoi l'on prétend, d'après un certain philosophe, que l'étymologie du mot porc, (en grec us) est thùs de thùsis (sacrifice), parce que cet animal n'était destiné qu'à être immolé en sacrifice ; et qu'en effet, la vie ne lui a été donnée que pour dilater le volume du corps. La loi a, de même, réprimé nos désirs, en nous défendant l'usage des poissons sans nageoires et sans écailles ; parce qu'ils l'emportent sur les autres par leur chair savoureuse et grasse. De là, je pense, les mystères non-seulement défendent de toucher à certains animaux, mais encore les initiés, pour des causes qui leur sont connues, doivent s'abstenir de manger certaines parties 179 des victimes. Or, s'il faut réprimer les appétits de l'estomac et des parties qui en approchent, il est évident, selon le précepte que jadis le Seigneur nous a transmis par la loi, que nous devons étouffer nos désirs. Nous y parviendrons complètement si nous condamnons sans pitié l'aliment du désir, la volupté.

Les philosophes définissent la connaissance de la volupté, âne commotion douce et agréable qui agite quelqu'un de nos sens. Suivant eux, Ménélas, qui en était l'esclave, s'étant précipité dans Troie en feu, avec la résolution de tuer Hélène, cause de ces longues et horribles calamités, n'eut pas la force de l'immoler, vaincu par des charmes qui lui rappelèrent les voluptés passées. Aussi les poètes tragiques l'ont-ils amèrement raillé, et lui ont-ils crié avec Insulte :

« Mais toi, à l'aspect de son sein, tu jetas ton épée, tu reçus un baiser, et tu flattas le monstre perfide.» Et ailleurs :

« Est-ce que ton épée s'émousse contre la beauté? » Je suis de l'avis d'Antisthène, lorsqu'il dit : « Si je pouvais saisir Vénus, je la percerais de mes flèches. C'est elle qui, parmi nous, corrompt un grand nombre de belles et honnêtes femmes. L'amour est un vice de la nature ; les malheureux dont il s'empare appellent Dieu la maladie qui les travaille. »

Cela nous montre que les plus inexpérimentés succombent par ignorance de la volupté, dont il ne faut pas suivre les inspirations, bien qu'on l'appelle déesse, c'est-à-dire, bien qu'elle nous ait été donnée par Dieu pour servir à la génération. Xénophon aussi, flétrit sans détour la volupté du nom de vice : « Ô malheureuse, s'écrie-t-il, que connais-tu de bien? que te proposes-tu de beau, toi qui n'attends pas même, pour les choses agréables, que le désir te vienne ? Avant d'avoir faim, tu manges; avant d'avoir soif, tu bois. Pour avoir une table plus délicate, tu crées d'habiles cuisiniers ; pour avoir une boisson plus agréable, tu rassembles à grands frais les vins les plus exquis, et pendant l'été, tu cours çà et là cherchant de la neige; pour dormir d'un sommeil plus doux, tu prépares une couche moelleuse que tu recouvres de coussins plus moelleux encore. »

C'est ce qui fait dire à Ariston :

« Veux-tu ré- 180 duire au néant les attaques réunies de ces quatre alliés, la volupté, la douleur, la crainte et le désir? Exerce-toi et combats longtemps; car ils pénètrent jusqu'au fond de nos entrailles et soulèvent des tempêtes dans notre cœur. »

« Un caractère réputé grave et fort, dit Platon, la volupté le fait de cire; parce que toute volupté, comme aussi toute douleur, attache au corps l'âme de qui ne se sépare pas des passions, et ne se crucifie pas soi-même. »

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