Stromates — Livre II
L'auteur expose les matières qu'il va traiter.
Attendu que les Grecs, d'après le témoignage de l'Écriture, ont été les plagiaires de la philosophie barbare, il s'agit maintenant de fournir, en peu de mots, cette démonstration. Nous établirons que, peu satisfaits de transporter dans leurs récits les faits extraordinaires racontés par nos livres saints, ils nous ont dérobé nos dogmes principaux, en les altérant, puisque l'antériorité, comme il résulte de nos preuves, appartient à l'Écriture. Nous les surprendrons en flagrant délit sur ce qui concerne la foi et la sagesse, la connaissance et la science, l'espérance et la charité, la pénitence et la chasteté; enfin, sur la crainte de Dieu : cortège de vertus qu'enfante sans contredit la vérité. Nous entrerons dans tous les développements que réclamera la discussion présente. Nous percerons les ténèbres de la philosophie barbare ; ses symboles, ses mystères, toutes les formes adoptées par ceux qui propagèrent activement les traditions antiques, nous les pénétrerons; étude très-avantageuse, disons mieux, étude indispensable pour la connaissance de la vérité. Ce sera le moment de repousser les inculpations des Grecs contre nous, par quelques preuves empruntées aux livres sacrés, afin que le juif, inclinant peu à peu l'oreille à nos paroles, puisse revenir de ce qu'il croit à ce qu'il ne croit pas encore. La raison veut ensuite que nous censurions avec une critique, toute de charité, la vie et les prétendues découvertes des philosophes 118 les plus renommés. Que voulons-nous par-là ? nous venger de nos accusateurs? Loin de nous cette pensée ! nous avons appris à bénir ceux qui nous maudissent, même quand ils nous chargent de vaines imprécations. Les convertir, voilà notre but. Peut-être rougiront-ils d'eux-mêmes, ces illustres sages, corrigés par la censure d'un barbare, et contraints enfin de reconnaître à quoi se réduisent ces doctrines si vantées, qui les entraînent loin de leur patrie, et par delà les mers. Afin de détruire en eux une orgueilleuse présomption, produisons au grand jour leurs larcins; d'autre part, faisons justice des prétendues découvertes qu'ils doivent à eux-mêmes et dont ils se glorifient.
« Qui blâme avec franchise n'est point ennemi de la paix. »
Arrivant ensuite à démontrer l'inutilité de ce qu'ils nomment le cercle des sciences, nous dirons nn mot en passant de l'astrologie, des mathématiques, de la magie et de la goatie : spéculations dont les Grecs s'applaudissent comme du dernier effort de l'intelligence. Nous sommes peu exercé, nous l'avons dit souvent, à l'élégance grecque dont nous faisons d'ailleurs peu de cas ; elle ne sert qu'à égarer la multitude loin de la vérité, tandis que la philosophie réelle cherche moins à flatter l'oreille des auditeurs qu'à porter la lumière dans leurs âmes. Il faut, selon nous, que le zélateur de la vérité, sans artifice de style, ni préoccupation de langage, exprime du mieux qu'il peut sa pensée. Les choses échappent à ceux qui soignent laborieusement la composition et n'ont souci que des mots. Voyez l'habile agriculteur ! Il cueille, sans la blesser, la rose qui croît au milieu des épines. Le lapidaire expérimenté surprend la perle cachée dans la chair du coquillage. Enfin, les poules, dont la chair est la plus succulente, ne sont pas celles, dit-on, que l'on a nourries abondamment, mais celles qui ont creusé la terre pour en arracher péniblement une rare pâture. Ainsi donc, l'homme qui, étudiant la vraisemblance, chercherait la vérité à travers le cercle des probabilités et la vaine science des Grecs, cet homme imiterait le peintre qui se fatigue vainement à saisir les traits véritables d'un modèle, sous le masque qui les lui dérobe.
« Tout ce qu'il est à propos de te révéler, te 119 sera révélé. »
Ainsi parla à Hermas l'Esprit de Dieu, qui lui apparut dans une vision.
C'est par la foi seule que l'on peut arriver à la connaissance de Dieu. « Ne t'enorgueillis pas de ta sagesse, disent les Proverbes, mais reconnais Dieu dans chacune de tes voies, afin qu'il aplanisse tes sentiers, et que ton pied ne heurte pas. »
Salomon veut montrer par-là que les actions doivent être conformes à la raison. Il veut de plus nous enseigner qu'il faut choisir dans chaque doctrine ce qu'elle a d'utile. Car les voies de la sagesse sont diverses pour arriver à la route qui conduit directement à la vérité ; or, la voie unique de la vérité, c'est la foi. « Que ton pied ne heurte pas, »
dit Salomon, à l'occasion des hommes qui lui paraissaient on opposition avec cette sagesse une et divine, régulatrice universelle. Aussi, ajoute-t-il:
«Ne « sois pas sage à tes propres yeux, »
c'est-à-dire perdu dans tes raisonnements impies qui sont une révolte contre le plan même de Dieu.
« Crains le Seigneur, seul puissant ; »
d'où il suit qu'il ne faut pas résister à Dieu. L'induction elle-même prouve évidemment que la crainte de Dieu consiste à se détourner du mal. Car il dit :
« Crains le Seigneur, détourne toi du mal. C'est la règle de la sagesse. »
Le Seigneur châtie. il est vrai, celui qu'il aime, il le frappe pour qu'il comprenne, et il lui rend ensuite la paix et l'innocence. Cette philosophie, barbare au jugement des Grecs, et sur les traces de laquelle nous marchons, est donc la parfaite et véritable philosophie.
« Lui-même, il m'a donné la vraie science de tout ce qui existe, afin que je connaisse l'ordonnance de l'univers, dit Salomon, au livre de la Sagesse ; »
et ce qui suit, jusqu'à ces mots :
« et les propriétés des racines elles-mêmes. » Dans cette énumération, il embrasse la contemplation des phénomènes que renferme le monde physique. Il insinue plus bas qu'il désigne aussi le monde moral, quand il ajoute :
« Et 120 j'ai appris les choses secrètes et ignorées, parce que la sagesse, auteur de tout ce qui est, me les a enseignées. »
Vous avez, en quelques mots, la profession de foi de notre philosophie. Entretenue par l'innocence des mœurs, l'étude de ces préceptes nous élève, par l'intermédiaire de cette sagesse, auteur de toutes choses, vers le chef et le modérateur de l'univers : but difficile à découvrir, non moins difficile à atteindre, qui recule incessamment et se dérobe à la main qui le poursuit ! Mais ce Dieu, quoique placé bien loin de l'homme, marche près de l'homme, ô prodige ineffable !
« Je suis le Dieu de près, dit le Seigneur ; c'est mon essence qui est loin. »
A quel titre, en effet, l'incréé se rapprocherait-il du créé ? Mais il nous environne par sa puissance qui renferme tout en elle-même.
« Qui se cachera dans les ténèbres, sans que je le voie, s'écrie-t-il ?»
La puissance de Dieu, en contact avec nous, toujours présente au milieu des hommes, nous voit, nous protège, nous enseigne. Aussi Moïse, persuadé que la sagesse humaine ne peut arriver par elle-même à la connaissance de Dieu, s'écrie :
« Montrez-vous vous-même à moi, »
et il s'efforce d'entrer dans les ténèbres de la nuée où tonnait la voix de Dieu, qu'est-ce à dire? dans les mystères profonds et impénétrables de l'Être. Car Dieu n'est pas dans une nuée, ni dans un lieu ; il réside par delà l'espace, le temps et l'essence des choses. Aussi n'est-il point divisible ; il ne contient ni n'est contenu à la manière des substances matérielles, rien ne le circonscrit, rien ne le partage !
« Quel palais pouvez-vous me bâtir, dit le Seigneur ? »
Lui-même ne s'en est point bâti, puisqu'il est sans bornes ; quoique le ciel soit appelé sa demeure, il n'y est point renfermé, mais il s'y repose, content de son œuvre. Il est donc évident que la vérité nous est cachée, et s'il nous a suffi d'un seul exemple pour le prouver, il faudra bien se rendre tout à l'heure à la multiplicité de nos témoignages ? Et comment refuser nos éloges
«à ceux qui veulent et peuvent arriver, d'après le langage de Salomon, à connaitre la sagesse et la discipline, à comprendre les paroles de la prudence, à saisir les lumières de l'intelligence, la justice véritable (car elle diffère de celle que les lois grecques et la philosophie ensei- 121 gnent en dehors de la vérité) et enfin à diriger ses jugements. »
S'agit-il ici des jugements des tribunaux? Non ; mais de cette conscience qui réside au fond de nous même, et que le texte sacré nous avertit de garder saine et libre, dégagée de toute erreur,
« pour inspirer la sagesse aux simples, la science et l'habileté aux enfants. Le sage, en écoutant deviendra plus sage, et l'homme prudent apprendra l'art de gouverner. Il pénètrera les paraboles et leurs secrets, les discours des sages et leurs mystères. »
Car ceux que Dieu inspire, ne profèrent pas de discours menteurs, ni ceux qui parlent d'après eux. Ils n'enlacent pas la jeunesse dans des filets, à la manière des sophistes, tourbe insouciante de la vérité. Ceux qui possèdent l'Esprit-Saint pénètrent les profondeurs de Dieu, c'est-à-dire s'emparent du sens obscur des prophètes. Mais il est défendu de prostituer aux chiens ce qui est sacré, tant qu'ils demeureront farouches. Convient-il, en effet, de livrer la pure et divine source d'eau vive aux lèvres des hommes envieux, inquiets, incrédules, et qui aboient impudemment contre la vérité? « Que tes sources ne jaillissent donc point au dehors; qu'elles coulent au sein de ton domaine. Car, il en est peu, dit le célèbre Héraclite, qui, en tombant sur ces matières, les comprennent. Quand ils les ont apprises, ils ne les connaissent même pas, quoiqu'ils s'imaginent les connaitre. »
Et Abacuc ne vous semble-t-il pas avoir blâmé les incrédules par ces paroles :
« Le juste vivra de la foi ! »
« Si vous ne croyez, vous ne comprendrez pas. »
En effet, le moyen qu'elle s'élève à la contemplation naturelle de ces dogmes, l'âme au dedans de laquelle l'incrédulité lutte à tout moment contre les mystères qu'il faut apprendre ? Or, la foi que les Grecs calomnient, en la réputant vaine et barbare, est un préjugé volontaire, un pieux assentiment,
« la substance des choses que nous devons espérer, et l'évidence de celles que nous ne voyons pas », apôtre. C'est par elle que les anciens ont été honorés du témoignage que Dieu leur a rendu :
« Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu. »
D'autres ont défini la foi, un assentiment qui nous 122 unit aux choses cachées, comme la démonstration un assentiment manifeste à l'existence d'une chose ignorée. Si donc ce choix comporte le désir, le désir est un acte de l'intelligence. Et puisque le choix de la volonté est toujours le principe de l'action, il suit de là que la foi est le principe même de cette action : base fondamentale du choix plein de sagesse qui la détermine, quand la foi nous a montré un motif raisonnable d'agir. S'attacher volontairement à ce qui est utile, c'est le commencement de la sagesse. Un choix fermement arrêté est donc d'un grand poids dans l'acquisition de la connaissance. Dès-lors la méditation de la foi devient la science qui repose sur une base inébranlable. De là les philosophes définissent la science une manière d'être que ne peut renverser la raison. Or, existe-t-il réellement quelque autre état semblable, hors la piété, dont la raison est le seul instituteur? Pour moi, je ne le pense pas. Selon Théophraste, le sentiment est le principe de la foi. N'est-ce pas loi qui suggère les principes à notre raison et à notre intelligence? Ainsi, qui croit aux saintes Écritures, armé d'un témoignage solide et que rien ne saurait contredire, reçoit avec elles la parole du Dieu qui a donné les Écritures. La foi ne repose donc pas sur des preuves matérielles.
« Heureux ceux qui n'ont point vu et qui ont cru! »
Ainsi les sirènes, avec leurs chants d'une puissance surhumaine, saisissaient d'admiration les passants, et, malgré leur résistance, les attiraient à elles par la séduction de leurs voix.
Il combat les hérétiques, qui prétendent que la foi provient d'une nécessité naturelle. Ici les Basilidiens affirment que la foi nous est naturelle. Conséquemment, ils la placent dans l'élection, avec la vertu de pénétrer les choses sans démonstration préalable, et par 123 une sorte d'intuition de notre intelligence. Entendez les Valentiniens. Tout en nous accordant la foi, à nous autres gens simples, ils revendiquent pour eux seuls la science suprême. Ils seront d'ailleurs sauvés de droit : double avantage qu'ils doivent à l'excellence du limon dont ils ont été pétris; mais, s'il faut les en croire, la connaissance est aussi loin de la foi que l'esprit l'est de la matière. Les Basilidiens veulent de plus que la foi soit une élection personnelle, à des degrés divers, que la foi de tous les êtres du monde inférieur arrive comme conséquence de l'élection acquise dans le monde supérieur, et que le don de la foi ait été réparti à chacun sur la mesure de ses espérances. La foi n'est donc plus un acte de détermination volontaire, si elle est un privilège de notre nature. Qui n'aura pas cru, ne pourra être justement condamné; la faute n'en sera point à lui. Qui aura cru, n'aura pas le mérite d'une foi qui ne sera pas la sienne. Foi ou incrédulité, elles échappent dans leur propriété ou leur différence à la récompense ainsi qu'au châtiment. La raison le dit assez, puisqu'elles dérivent l'une et l'autre d'une nécessité naturelle et antérieure, dont le principe est dans la main du Tout-Puissant. Mais si, machines dépourvues d'âme, nous obéissons à des ressorts naturels, qu'avons-nous à faire du libre arbitre, de la contrainte et du désir qui marchent devant eux? Je me demande vainement à moi-même quelle sorte d'animal je suis, moi qui ai reçu de la fatalité des appétits que met en jeu une force étrangère. Que devient alors, chez l'homme qui peut-être a été incrédule, le repentir, gage du pardon? Où est la raison du baptême? Pourquoi le bienheureux sceau qu'il imprime? A quoi bon le Fils et le Père ? Dieu n'est plus aux yeux des Basilidiens qu'un aveugle dispensateur d'organisations physiques, sans souci de la foi volontaire, fondement du salut.
Il insiste sur l'utilité de la foi ; et il montre que la foi est le fondement de toute science. Mais nous qui, grâce au témoignage des saintes Écritures, sommes convaincus que Dieu a communiqué à l'homme la libre et souveraine faculté de choisir ou de rejeter, appuyons-nous sur la foi avec la confiance d'un jugement inébranlable, avec l'ardeur d'un esprit zélé. N'avons nous pas choisi le Verbe qui est la vie ? En croyant à sa voix nous avons cru en Dieu ; en effet, qui croit au Verbe connait la vérité. Le Verbe est la vérité; mais qui ne croit pas à la parole du Verbe, ne croit pas en Dieu.
« C'est la foi qui nous apprend que le monde a été fait par la parole de Dieu, et que d'invisible qu'il était, il est devenu visible, dit l'apôtre. C'est par la foi qu'Abel offrit à Dieu une victime plus excellente que celle de Caïn, et qu'il fut déclaré juste, Dieu lui-même rendant témoignage qu'il acceptait ses dons. C'est par la foi que la voix du juste parle encore après sa mort. »
L'apôtre poursuit de la sorte jusqu'à ces mots :
« que de jouir du plaisir passager du péché. » La foi, en justifiant les saints personnages qui précédèrent la loi et que mentionne l'apôtre, les a institués héritiers de la divine promesse. A quoi bon invoquer de nouveau nos livres saints en témoignage de la foi ?
Le temps me manquerait si je voulais rappeler ce qui concerne Gédéon, Barac, Samson, Jephté, David, Samuel, les prophètes, et ce qui vient après eux. Le vrai repose sur quatre bases : le sentiment, l'intelligence, la science et l'opinion. Selon la nature, c'est l'intelligence qui est la première ; selon nous et par rapport à nous, c'est le sentiment. L'essence de la science réside dans la réunion du sentiment et de l'intelligence. L'évidence est commune à l'intelligence et au sentiment ; mais le sentiment est comme l'introduction de la science. La foi, se frayant un passage à travers les sensations, laisse l'opinion derrière elle, se précipite vers la vé- 125 rité, et s'assied dans sa lumière. Vous qui prétendez que la science unie à la raison est capable de démontrer ; sachez-le bien! les causes premières sont au-dessus de toute démonstration ; ni l'art, ni la pénétration ne peuvent les saisir. La pénétration ! elle ne s'exerce que sur les choses éventuelles et variables ; l'art ! il est dans l'action et presque aussi dans la théorie; la contemplation est son domaine. C'est donc par la foi seule, disent nos livres, que l'on peut pénétrer jusqu'aux principes de l'univers; car toute science peut s'enseigner; mais on ne peut enseigner que ce que l'on a appris d'avance. Or, le principe de l'univers, énigme pour les Grecs, n'était connu ni de Thalès, qui désignait l'eau comme cause première, ni des autres physiciens qui l'ont suivi. N'est-ce pas Anaxagore qui le premier attribua la création de la matière à l'intelligence ? mais inhabile à défendre la dignité de la cause efficiente, il décrit bientôt je ne sais quels tourbillons insensés, où l'intelligence est réduite à l'inertie et à la passivité. C'est pourquoi le Verbe dit :
« N'appelez sur la terre personne votre maitre ; » La science est donc un état démonstratif. La foi, au contraire, est une grâce toute spéciale qui nous élève des choses où la démonstration est impossible vers le principe simple, universel, qui n'est point attaché à la matière, qui n'est point caché sous la matière, qui n'est point la matière elle-même.