Stromates — Livre V (page 13)
« Je n'accepterai pas de sacrifices de votre main. Car depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, mon nom est glorifié parmi les nations, et en tous lieux ou m'offre des victimes ; car je sois le grand roi, dit le Seigneur tout-puissant, et mon nom est grand parmi les nations. »
Quel est ce nom ? Pour ceux qui ont la foi, c'est le Fils, signifiant implicitement le Père; pour les Gentils, c'est le Dieu créateur. Platon désigne eu ces termes le libre arbitre :
« La vertu ne connaît point de maître. Suivant qu'on l'honore ou qu'on la néglige, on se l'attache plus ou moins. Chacun est responsable de son choix ; Dieu en est innocent. »
Platon a dit vrai; Dieu n'est jamais la cause du mal.
— « Belliqueux Troyens, s'écrie le lyrique, Jupiter qui règne dans les cieux, et dont les regards embrassent la nature, n'est point la cause des maux qui pèsent sur les mortels. Mais la faculté a été laissée à tous de suivre la sainte et pure justice, compagne de l'Équité et de la prudente Thémis, ô heureux enfants, trois fois heureux de la posséder au milieu de vous comme une chaste sœur ! » Sous la figure de Jupiter sauveur épousant Thémis, Pindare va caractériser indirectement le Roi, le Sauveur et le Juste : « Les Parques placent la sage Thémis sur un char que trainent des coursiers aux ailes d'or. Ensuite elles conduisent la déesse près du rivage escarpé de l'océan, vers le seuil de la route splendide qui mène à l'olympe, afin qu'elle soit à tout jamais la vénérable épouse de Jupiter sauveur. De cette union naquirent les Saisons, déesses bienfaisantes, qui relèvent 459 leur chevelure avec une bandelette d'or, et dont les mains sont chargées de fruits précieux. » Celui donc qui ne croit pas à la vérité, mais qui s'enorgueillit de la science humaine, est un infortuné qui, pour emprunter à Euripide ses expressions,
« au lieu de s'élever à Dieu par la vue de ce spectacle, dispute de ce qui se passe dans les hautes régions de l'air, et sème les sophismes qu'une langue infatigable et pleine d'extravagances décoche au hasard, ignorante de ce qui est caché. »
Que le disciple désireux de posséder la véritable doctrine s'approche, afin d'écouter les promesses que lui fait Parménlde d'Élée : « Tu connaitras les propriétés de l'air, tous les astres qui roulent dans l'espace, et l'action invisible de la lumière pure et sacrée du soleil : toules choses pleines de mystères, mais dont l'origine te sera révélée ! Tu sauras encore quelle est la marche circulaire de la lune, tu perceras les secrets de la nature ; tu verras le ciel envelopper l'univers dans ses contours. Tu assisteras à sa naissance, le jour où une puissance supérieure l'enchaina sur nos têtes afin qu'il reçût les astres et leurs révolutions. » Écoutons encore Métrodore. Quoique disciple d'Éplcure, il ne laisse pas de dire avec une sagesse presque divine : « Ménestrate, puisque tu es né mortel, et que tes jours sont comptés, souviens-toi de t'élancer avec ton âme bien loin de la terre jusqu'à ce que t'apparaissent l'infini et l'éternité, l'éternité avant toi, l'éternité après. » Ce moment fortuné arrivera lorsque,
« nous pourrons contempler sans voiles, avec le chœur des bienheureux, l'ineffable spectacle dont ils jouissent, et qu'entrainés, nous sur les pas de Jupiter, les autres sur les pas d'autres dieux, nous célébrerons, s'il est permis de nous exprimer ainsi, les mystères suprêmes de la félicité divine, lavés ; désormais de toute souillure et affranchis de tous les maux qui nous étaient réservés dans l'autre monde. Plus d'obstacle qui arrête notre vue ! Nous contemplerons sans ombre, et dans des flots de pure lumière, l'éternelle essence, 460 purs nous-mêmes et dégagés de cette enveloppe qu'il nous faut promener partout, appelée le corps, et dans laquelle « nous vivons emprisonnés ici-bas comme l'huître dans sa « double écaille. » Les Pythagoriciens donnent au ciel le nom d'Antichtône, c'est-à-dire terre opposée à la nôtre; contrée magnifique dont le Seigneur a dit par la bouche de Jérémie :
« Je vous placerai au nombre de mes fils, et je vous donnerai la terre d'élection, héritage du Dieu tout-puissant.» Et ceux qui en hériteront seront les rois de la terre.
Des milliers d'exemples de même genre se présentent encore à mes souvenirs. Mais l'harmonie qui doit présider aux proportions de l'ouvrage m'avertit de cesser; sans quoi l'on pourrait m'appliquer les reproches qu'on lit dans le pocte tragique Agathon : « Ils traitent l'accessoire avec le même soin que le princi« pal, et le principal avec la négligence de l'accessoire. »
Maintenant qu'il a été démontré avec la dernière évidence, du moins j'aime à le croire, dans quel sens il faut entendre cette parole de notre Seigneur : « Les Grecs sont des voleurs,» je laisse de côté, sans le moindre scrupule, les dogmes des philosophes. S'il me fallait examiner une à une leurs diverses maximes, ces commentaires, si étendus qu'on les suppose, ne suffiraient jamais à démontrer que toute la sagesse de la Grèce a son origine première dans la philosophie barbare. Toutefois nous reviendrons sur ce point, selon que le besoin s'en fera sentir, lorsque nous recueillerons les opinions des Grecs sur les principes. Ce qui précède peut servir d'avertissement indirect pour nous signaler dans quel esprit doit lire les ouvrage* des Grecs quiconque se sent capable de naviguer sur cette mer, fertile en écueils.
« Heureux qui possède les richesses de l'intelligence divine! » s'écrie Empédocle:
« Malheureux, au contraire, qui se complaît dans les opi« nions ténébreuses au sujet des dieux ! »
Enseignement divin par lequel le poète nous apprend que la connaissance et l'ignorance ont pour fin suprême la félicité et l'infortune.
Car il faut, selon Héraclite, que le philosophe sache une infinité de choses ; et vraiment il est de toute nécessité « Que le zélateur de la vertu marche à travers toutes les déviations de la science. » Il résulte évidemment de ce qui vient d'être dit que la bonté de Dieu est éternelle, que la justice naturelle se répand sur l'universalité des créatures, selon le mérite et la dignité de chacune, et que cette justice procède du principe incréé, quoiqu'elle même n'ait jamais eu de commencement. Dieu, en effet, n'a jamais commencé d'exister, ni d'être bon, puisqu'il est éternellement ce qui est. L'action de sa bienfaisance ne s'arrêtera qu'au jour où il aura conduit l'ensemble de son œuvre à sa fin. Chacun de nous participe à ses largesses dans la mesure qu'il a choisie lui-même ; car le mérite du choix et la fidélité de la pratique établissent seuls des différences dans l'élection. Terminons ici notre cinquième livre des Stromates, consacrés aux commentaires sur la véritable philosophie gnostique.
(21) Arbrisseau semblable à l'aloés.
(24) Voyez Homère, Odyssée, livre IX.
(25) Le fil d'une aiguille, dit le texte.
(26) Erreur de citation. Le texte qui vient appartient au prophète Amos.
(27) Apanta ton theon agathon. Le francais ne peut fournir une phrase qui se prête egalement aux deux sens.
(28) Allusion au jeu de croix ou pile avec une écaille dont un côté était enduit de poix.