Stromates — Livre V (page 2)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates5/51/52/53.htm — trad. de Genoude 1839 · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« La vérité est qu'après un long intervalle de temps et quand s'est accomplie la révolution des astres qui roulent autour de la terre et du ciel, une vaste conflagration porte la ruine sur une partie du globe. »

« Lorsque les dieux, afin de purifier la terre par l'eau, l'ensevelissent sous quelque cataclysme, les hommes qui habitent les montagnes échappent à la mort ; ce sont les pâtres et les bouviers; mais les habitants de vos cités sont entraînés à la mer par les fleuves. »

Nous avons prouvé, dans notre premier méritaient le titre de plagiaires, pour avoir dérobé à Moïse et aux prophètes leurs principaux dogmes, et cela sans reconnaître la source de l'emprunt. Nous ajouterons que, parmi les anges auxquels était tombée en partage la demeure du ciel, les uns s'étant abaissés à de honteuses voluptés, révélèrent aux femmes, dont la beauté les avait séduits, les mystères divins, et tout ce qui était venu à leur connaissance, taudis que les autres anges gardèrent le secret de ces mystères, ou plutôt les tinrent en réserve jusqu'à l'arrivée du Seigneur. De là vinrent le dogme de la Providence, et la révélation des choses de Dieu. De plus, la pensée des prophètes 373 avait déjà été livrée aux Grecs par la voie de la traduction. Quand leurs philosophes en abordèrent la partie dogmatique, ils touchèrent par fois le but, parce qu'ils avaient saisi le sens véritable ; mais ailleurs ils s'égarèrent, faute de pouvoir percer le voile allégorique de la prophétie. Notre intention est de faire quelque remarque à ce sujet, aussitôt que nous aurons poursuivi l'examen des questions plus urgentes.

Nous le disions, la foi ne doit point marcher isolée et oisive, mais conduite par l'esprit d'investigation. Loin de nous la pensée d'exclure toute recherche :

« Cherchez, dit le Seigneur, et vous trouverez. »

« la vérité que l'on cherche activement, on peut la découvrir ; elle échappe, si on ne la poursuit qu'avec mollesse. »

Même pensée dans Ménandre le Comique : « Tous les sages sont d'avis que ce que l'on cherche réclame du soin et de l'attention. » Mais il faut appliquer à la recherche la faculté clairvoyante de l'âme, écarter tous les obstacles qui pourraient gêner la découverte, et repousser loin de soi les querelles, l'envie et la dispute, un des plus redoutables fléaux de l'humanité. Timon de Phliase a écrit ces paroles pleines de sens et de raison : « Alors accourt la dispute aux paroles vides et sonores ; point de monstre plus cruel. C'est la compagne et la digne sœur de la querelle homicide. Elle s'attaque à tout, et se glisse partout ; puis, affermissant dans le mal l'esprit de l'homme, elle le précipite dans les folles espérances. » Le poète ajoute un peu plus bas : « Qui donc alluma leur fureur ? qui leur mit en main les armes de la cruelle dispute ? La multitude, rivale de la nymphe Echo. Irritée contre le Silence et la Réserve, elle répandit un jour une épidémie de paroles au milieu des hommes, et beaucoup en moururent. » Le poète désigne ici le pseudomène (1), le dilemme, le dialé- 374 lèthe, le crocodile, le sorite, l'argument voilé, l'amphilogie, le sophisme. Chercher à approfondir la nature de Dieu, avec le désir de se rapprocher de lui, et non dans un vain amour de dispute, est donc un exercice salutaire, car il est écrit dans David:

« Les pauvres mangeront et seront rassasiés. Vous qui cherchez le Seigneur, vous célébrerez ses louanges ; et votre cœur vivra éternellement. »

Qu'est-ce à dire? Ceux qui cherchent avec la manière véritable de chercher, les louanges du Seigneur sur les lèvres, seront rassasiés du don de la connaissance qui vient de Dieu, et leur âme vivra. Le saint roi appelle ici allégoriquement du nom de cœur l'âme, principe de notre vie, et leur âme vivra, dit-il, par ce qu'on arrive par le Fils à la connaissance du Père. Faudra-t-il toutefois prêter une oreille confiante à tous ceux qui parlent ou qui écrivent sans la moindre retenue? Gardons-nous en bien. Les coupes que des mains nombreuses prennent par les oreilles, c'est-à-dire par les anses, usées par le frottement, perdent bientôt leurs oreilles, et finissent par se briser elles-mêmes en tombant à terre. Il en va de même de ceux qui prostituent les chastes oreilles de la foi aux mille frivolités du monde; ils deviennent à la fin sourds à la voix de la vérité, et tombent à terre, impuissants désormais pour le bien. La recommandation emblématique que nous adressons aux enfants,

« Baisez vos amis et vos proches en leur touchant l'oreille, »

est donc pleine de sagesse, puisqu'elle les avertit symboliquement que c'est par l'ouïe que s'engendre dans l'âme le sentiment de la charité (2)

« Dieu est amour; » il se donne à connaître à tous ceux qui l'aiment, comme aussi, « Dieu est fidèle, » il se communique aux fidèles par la voie du précepte. 375 II faut que nous nous confondions en lui par les liens de l'amour divin, afin de contempler la sainteté infinie à l'aide de la sainteté qui lui ressemble, ouvrant une oreille docile et sincère à la parole de la vérité, purs et simples comme les enfants qui nous obéissent. Tel était le sens mystérieux de cette inscription, quelle que soit la main qui la grava jadis à l'entrée du temple d'Epidaure. « Il faut être pur pour entrer dans l'enceinte sacrée du temple. La pureté consiste à n'avoir que de saintes pensées. » « Si vous ne devenez, dit le Seigneur, comme ces petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. »

En effet, le temple de Dieu repose ici-bas sur trois fondements, la Foi, l'Espérance, la Charité.

De l'Espérance. Les écrivains de la Grèce nous ont fourni des témoignages assez nombreux à l'appui de la Foi. Prendre à tâche de rassembler la multitude des passages où ils ont parlé de l'Espérance et de la Charité, ce serait nous jeter dans des commentaires sans fin ; il nous suffira de dire que, dans le Criton, Socrate, préférant à la vie en elle-même une vie et une mort glorieuses, affirme que l'espérance d'une autre vie existe après la mort. J'ouvre le Phèdre :

« L'âme, dégagée des sens et vivant de sa propre vie, peut seule participer à la sagesse véritable et supérieure aux forces humaines. Cela arrive quand l'amour de la terre l'élève sur ses ailes jusqu'au ciel, et la conduit par la dilection philosophique à la fin de l'espérance. Alors, dit-il, elle entre dans une autre vie, qui est éternelle. »

« Tout être porte en soi un amour inné d'engendrer son semblable, l'homme vulgaire d'engendrer un homme, l'homme vertueux un homme qui lui ressemble. Mais l'homme de bien n'y peut parvenir sans les vertus parfaites par lesquelles il instruira les jeunes gens qui viennent 376 à lui. Alors, comme le dit le Théétète, il engendrera et produira des hommes. Car aux uns est donnée la fécondité de l'âme, aux autres la fécondité du corps. »

Rien de plus juste; former une âme par l'enseignement de la foi et lui ouvrir les yeux à la lumière véritable s'appelle aussi dans la philosophie barbare la régénérer.

« C'est moi qui vous ai engendrés en Jésus-Christ, »

dit quelque part le divin apôtre. Empédocle inscrit au nombre des principes l'amour dont il fait une force sympathique qui attire et conserve l'harmonie universelle : « Contemple-la, dit-il, avec le regard de l'âme ; mais jamais, enseveli dans la matière, tu ne la verras avec les yeux du corps. » Parménide fait ainsi allusion à l'Espérance, dans son poème : « Considère en esprit les choses absentes avec la même certitude que si elles étaient présentes ; car ton esprit ne séparera jamais ce qui est de ce qui sera, ni les choses disséminées en tous lieux de celles qui sont concentrées sur un seul point. »

Les objets sur lesquels s'exerce l'action de la Foi ne sont perceptibles qu'à l'esprit. Celui qui croit, comme celui qui espère, ne voient qu'en esprit les choses perceptibles uniquement à l'intelligence et celles que promet l'avenir. Quand nous disons : telle chose est Juste; telle autre est belle et honnête; ceci est la vérité ; jamais nous n'avons aperçu avec les yeux du corps, mais seulement avec ceux de l'esprit, ce qui est juste, honnête, vrai.

« Je suis la Vérité, nous dit le verbe de Dieu ; c'est donc avec l'œil de l'esprit qu'il faut contempler le Verbe. »

Quels sont, à votre jugement, les véritables philosophes ? — Je vous l'ai déjà dit : « Ceux qui s'adonnent à la contemplation de la vérité.»

Platon affirme dans le Phèdre que la vérité est l'idée éternelle. Or, l'idée éternelle est l'intelligence de Dieu, ce que les barba- 377 res appellent le Verbe de Dieu. Au reste, empruntons au philosophe ses propres paroles :

« Il ne faut pas craindre de publier la vérité, surtout quand on parle sur la vérité. L'essence véritable, sans couleur, sans forme, impalpable, ne peut être contemplée que par le guide de l'âme, par le Dieu qui la gouverne. »

Ce Verbe, en se produisant au dehors, est l'auteur de la création. Dans la suite des temps, il s'engendra lui-même en s'incarnant pour se rendre visible à nos yeux. Le juste visera donc à ces investigations.qui ont leur source dans l'amour, et au terme desquelles on trouve la béatitude.

« Frappez, nous dit l'évangéliste, et il vous sera ouvert ; demandez, et il vous sera donné. »

Car ceux qui ravissent le ciel, sont les violents, et ils ont pour armes non les sophismes et l'orgueil de la dispute, mais l'infatigable persévérance de la piété. Cette violence qu'ils font au royaume des cieux n'est pas autre chose que l'assiduité de leurs prières qui efface les souillures contractées par les fautes antérieures. « Tu peux, dit le poète, triompher du mal, et de toute sa puissance ; Dieu vient en aide au combattant qui lutte avec courage. « Les faveurs des Muses ne sont pas à la portée du premier venu. Elles demandent des efforts et veulent être emportées d'assaut. »

Savoir qu'on ne sait rien, est le premier degré de la science dans celui qui marche selon l'esprit du Verbe. Cet homme ignorait, il a demandé ; après avoir demandé, il a trouvé le maître; après l'avoir trouvé, il a cru ; après avoir cru, il a espéré ; après avoir été conduit de l'espérance à l'amour, il s'assimile à l'objet aimé, en s'appliquant à devenir ce qu'est l'objet de son amour. Telle est à peu près la méthode que Socrate indique à Alcibiade (3).

« Crois-tu, lui demande le jeune Athénien, que je ne puisse savoir d'ailleurs ce que c'est que le juste ? — Tu le sais si tu l'as trouvé. — Et crois-tu que je « ne l'aie pas trouvé ? — Tu l'as trouvé si tu l'as cherché. — 378 Penses-tu donc que je ne l'aie pas cherché ? — Tu l'as cherché si tu as cru l'ignorer. » C'est là le sens symbolique de ces lampes que les vierges prudentes allument au milieu des épaisses ténèbres de l'ignorance, que l'Écriture appelle du nom de nuit. Pareilles à des vierges sans tache, les âmes sages et prudentes, à la pensée qu'elles vivent dans la nuit de ce monde, allument leurs lampes, éveillent leur intelligence, éclairent l'obscurité qui les environne, dissipent les ténèbres de l'ignorance, cherchent la vérité et attendent l'avènement du maître. « Il est donc impossible à la multitude, me disais-je, de connaître la philosophie ? » « Beaucoup prennent le thyrse, mais peu sont inspirés par le dieu (4), »

« En effet, beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. Tous ne sont pas éclairés, dit l'apôtre. Priez pour nous, afin que nous soyons garantis des hommes importuns et méchants ; car la foi n'est pas à tous. »

Un philosophe du portique, Cléanthe, exprime la même pensée dans les vers suivants : « Veux-tu arriver promptement à la sagesse ? ne vise point à la renommée. Ne te laisse pas effrayer non plus par l'opinion aveugle et désordonnée de la foule. De jugement et. d'intelligence, il n'y en a pas dans la multitude ; à peine rencontreras-tu ce trésor chez quelques mortels privilégiés. » Le poète comique s'énonce avec plus de brièveté et sous une forme plus dogmatique : « Il ne convient pas de livrer au tumulte de la multitude ce qui est beau. » Poètes et philosophes avaient entendu, j'imagine, quelques accents de l'éternelle Sagesse, quand elle nous dit :

« Au milieu des insensés, gardez vos paroles pour un autre temps ; mais soyez assidu parmi les sages. »

« Les sages renferment leur science en eux-mêmes. »

Pourquoi cela ? C'est qu'il 379 faut à la multitude des preuves palpables à l'appui de la vérité : le salut qui vient de la foi ne lui suffit pas, s'il est seul. « Il est dangereux de croire à la parole des méchants, quoiqu'ils aient souvent le dessus. Ecoute ce qu'enseigne notre muse : Déchire l'enveloppe du discours ; au fond de ses entrailles est la science. » « C'est en effet la coutume des méchants, dit Empédocle, de vouloir triompher de la vérité par leur incrédulité même. » Que nos doctrines reposent sur des preuves solides et dignes de créance, les Grecs le reconnaitront, s'ils donnent une attention plus sérieuse aux commentaires qui vont suivre. Les semblables, en effet, sont enseignés par les semblables. C'est la pensée de Salomon dans cette maxime :

« Réponds au fou ce qui convient à sa folie. »

A ceux donc qui demandent une sagesse humaine et dont les éléments sont en eux, il faut offrir des enseignements analogues, et qui leur sont familiers, afin de les amener plus facilement, par les routes qui leur conviennent, à croire aux paroles de la vérité.

« Je me suis fait tout à tous, dit l'apôtre, pour les gagner tous. »

La pluie de la grâce divine ne tombe-t-elle pas également sur les bons comme sur les méchants ?

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