Stromates — Livre V (page 3)
« Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs, s'écrie l'illustre apôtre ? Ne l'est-il pas aussi des Gentils ? Oui certes, il l'est aussi des Gentils, puisqu'il n'y a qu'un Dieu. »
Les Gentils et les écrivains sacres enveloppent habituellement d'un voile allégorique les traditions relatives à la Divinité.
Vous refusez de croire au bien, par des motifs de sagesse, et à la connaissance en tant que voie de salut, dites-vous ? — Eh bien ! adoptons un moment vos dogmes, d'abord parce que tout émane de Dieu, mais surtout parce que vos traditions les plus belles et les plus élevées sont un emprunt que vous nous avez fait, et parlons à vos oreilles le langage qu'elles sont capables d'entendre. Le vulgaire, en général, adopte pour mesure de la sagesse ou de la justice, non pas la vérité elle-même, mais 380 ce qui le flatte ; et rien de plus agréable pour lui que les choses qui lui ressemblent. Tout ce qui est sourd et aveugle, et conséquemment tout ce qui n'a ni l'intelligence, ni le regard ferme et pénétrant de l'âme contemplative, qualité que le Seigneur seul peut donner, n'étant pas encore pur, ni digne de la chaste vérité, mais au contraire demeurant étranger aux lois de l'ordre, de l'harmonie, et toujours plongé dans la matière, doit se tenir hors du chœur divin, comme on écarte un profane de l'entrée des mystères, comme on éloigne des chœurs un homme qui ne sait ni la danse ni la musique. « Nous communiquons les choses spirituelles à ceux qui sont spirituels. » Voilà pourquoi les Égyptiens par leur adyte (5), les Hébreux par le voile de leur temple figurèrent sous forme de symbole, cette parole sacrée et vraiment divine, cette parole qui nous est si nécessaire, et qui repose dans le sanctuaire de la vérité. Pénétrer dans l'adyte, et soulever le voile mystérieux, n'était permis qu'à ceux qui étaient consacrés, c'est-à.dire voués à Dieu, et qui avaient circoncis leur cœur pour en retrancher les désirs mauvais et n'y laisser de place qu'a l'amour de Dieu. Platon aussi regarde comme un crime « que ce qui est impur touche à ce qui est pur. » Voilà pourquoi les prophéties et les oracles enveloppent leurs réponses de mystérieuses obscurités ; voilà pourquoi on n'admet point le premier venu à la célébration des mystères : l'initiation demande des purifications et des enseignements préparatoires.
« La muse n'était pas alors avide de gain, ni descendue au rang de mercenaire. Les doux chants de Terpsichore, avec leur voix de miel, et leur front d'argent, n'avaient pas encore appris à se vendre. » Dans l'éducation égyptienne, le disciple commence par apprendre le système des lettres égyptiennes, que l'on nomme Epistolographiques ; vient ensuite le système des lettres hiératiques, à l'usage des prêtres qui écrivent sur les choses sacrées; on achève par le système des Hiéroglyphiques. Ces dernières se divisent en deux classes; les unes sont élémentaires et destinées 381 à exprimer par les lettres de l'alphabet le sens propre des mots; on les nomme Kyriologiques ; les autres sont appelées Symboliques (6). La méthode Symbolique se subdivise en trois espèces : l'une représente les objets au propre par imitation ; l'autre les exprime d'une manière figurée ; la troisième se sert entièrement d'allégories exprimées par certaines énigmes. Ainsi, dans l'espèce kyriologique les Égyptiens veulent-ils écrire le soleil, ils font un cercle; la lune, ils tracent la figure d'un croissant? Dans la méthode figurée, changeant et détournant les objets par voie d'analogie, ils les représentent soit en modifiant leur image, soit en lui faisant subir divers genres de transformation. C'est ainsi qu'ils emploient les anaglyphes, ou bas-reliefs, quand ils veulent transmettre les louanges de leurs rois sous forme de mythes religieux.
Voici un exemple de la troisième espèce qui met en usage les allusions énigmatiques. Les Égyptiens figurent les autres astres par le corps d'un serpent à cause de l'obliquité de leur marche ; mais ils représentent le soleil sous la forme d'un scarabée, parce que cet insecte, après avoir pétri en masse circulaire la fiente du bœuf, la roule sur lui-même par un mouvement rétrograde. Ils croient qu'il passe six mois sous la terre et qu'il vit sur la surface du sol le reste de l'année. Ils ajoutent qu'il injecte dans le sphéroïde formé par lui un germe spermatique, qu'il se reproduit par cette voie. et qu'il ne naît aucun scarabée femelle. Pour le dire eu un mot, tous ceux qui ont traité des mystères divins, qu'ils soient Grecs, ou qu'ils soient Barbares, ont pris soin de dérober aux yeux du vulgaire les vrais principes des choses. Il n'ont transmis la vérité à la multitude qu'enveloppée d'énigmes, de symboles, d'allégories, de métaphores et de mille autres figures analogues. Tels furent les oracles chez les Grecs. De là vient qu'Apollon Pythien est surnommé Loxias, c'est-à- 382 dire l'oblique.
Il en est de même de ces apophtegmes prononcés par les sages de la Grèce, et qui renferment en quelques mois une haute signification. Je prends pour exemple cet adage : « ÉPARGNE LE TEMPS : » soit que notre vie étant courte, il ne faille pas la consumer en extravagances; soit que d'autre part il y ait là un avertissement de modérer nos dépenses privées, afin que le nécessaire ne nous manque jamais, dussions-nous vivre des centaines d'années. Que de choses encore sons cet autre apophtegme : CONNAIS-TOI TOI-MÊME! Sache que tu es mortel, nous dit-il ; que tu es homme, et qu'en face des biens du premier ordre que l'on peut acquérir ici-bas, tu te glorifies du néant en vantant ta gloire et tes richesses; ou bien encore : sache que, nageant dans l'opulence on élevé en honneur, tu ne dois pas te prévaloir des seuls avantages par lesquels tu surpasses les mitres. Loin de la! rappelle-toi pour quelle fin tu es né, de qui tu portes l'image, quelle est ta nature, quel est ton Créateur, quels sont tes rapports avec Dieu, et autres choses semblables. L'Esprit saint nous dit aussi par la bouche du prophète Isaïe :
« Je te donnerai des trésors secrets et cachés. »
Or, les trésors de Dieu, les richesses intarissables, ne sont rien moins que la sagesse, dont l'acquisition demande tant de labeurs. Il y a mieux, les poètes qui ont appris dans les prophètes hébreux ce qu'ils savent des mystères divins, cachent leur pensée sous des formes allégoriques. Cette observation s'applique à Orphée, à Linus. à Musée, à Homère, à Hésiode, et généralement à tous ceux qui ont montré quelque sagesse dans ces matières. L'enthousiasme poétique jette le symbole comme un voile entre soi et la multitude. Sous les songes, sous les allégories, se remue quelque chose de caché, non que Dieu nous dérobe la science; qui pourrait sans crime le supposer accessible aux passions humaines? Il veut seulement que notre intelligence, obligée de pénétrer l'enveloppe mystérieuse, se replie sur elle-même pour découvrir la vérité. Voilà pourquoi nous lisons dans Sophocle : « Jamais cette conviction ne m'abandonnera. Dieu révèle aux sages le sens caché des oracles ; aux âmes communes. 383 il ne révèle que le mal. Il enseigne beaucoup de choses en peu de mots » Le poète a dit le mal, pour désigner toute chose vulgaire et sans portée. C'est ce qui a inspiré au prophète roi, dans les Psaumes, la déclaration formelle que l'Écriture tout entière est une parabole.
« Écoute ma loi, ô mon peuple ! s'écrie-t-il ; incline l'oreille aux paroles de ma bouche : je te parlerai en paraboles, je te montrerai en figures les choses cachées depuis le commencement. »
L'illustre apôtre tient à peu près le même langage :
« Nous prêchons néanmoins la sagesse aux parfaits, non pas la sagesse de ce monde, ni des princes de ce monde qui passent ; mais nous prêchons la sagesse de Dieu dans son mystère, qui était demeurée cachée, que Dieu avant tous les siècles avait prédestinée et préparée pour notre gloire, qu'aucun des princes de ce monde n'a connue, puisque, s'ils l'eussent connue, il n'eussent jamais crucifié le maitre de la gloire. »
Les philosophes de la Grèce ne furent pas complices des outrages qui accueillirent l'avènement de notre Seigneur. L'apôtre ne peut donc s'élever ici que contre la vaine science de ceux d'entre les Juifs qui se croyaient sages. Aussi ajoute-t-il :
« Nous prêchons la sagesse de laquelle il est écrit, l'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. Mais pour nous, Dieu nous l'a révélé par son Esprit ; car cet esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu.»
Il savait bien, l'apôtre destinations, que le disciple de l'Esprit, envoyé par Dieu, et qui est l'intelligence elle-même du Christ, est spirituel et gnostique, tandis que
« l'homme animal ne peut comprendre les choses qui sont de l'esprit de Dieu ; elles lui paraissent une folie. » Paul, pour distinguer la perfection gnostique de la foi commune, appelle cette dernière tantôt le lait des faiblies, tantôt le fondement de l'édifice. C'est ainsi qu'il écrit:
« Et moi, mes frères, je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des personnes encore charnelles ; et comme à des enfants en Jésus-Christ. Je ne vous ai nourris que de lait, 384 et non pas de viandes solides, parce que vous n'en étiez pas alors capables ; et à présent même, vous ne l'êtes pas encore, parce que vous êtes encore charnels. En effet, puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes, n'est-il pas visible que vous êtes charnels et que vous vous conduisez selon l'homme. »
Telle est, en effet, la route dans laquelle s'engagent volontairement les pécheurs. Ceux, au contraire, qui tiennent leurs pas éloignés de cette route, comprennent les choses divines et participent à la nourriture de la connaissance.
« Selon la grâce que Dieu m'a départie, poursuit l'apôtre, j'ai posé le fondement comme un sage architecte. D'autres bâtissent là dessus un édifice d'or, d'argent et de pierres précieuses.»
Voilà les édifices que la connaissance élève sur la foi qui est en Jésus-Christ. Le chaume, le bois et le foin sont les masures ruineuses que dresse l'hérésie;
« mais le feu mettra l'ouvrage de chacun à l'épreuve. »
Dans l'épitre aux Romains, l'apôtre désigne encore indirectement l'édifice de la connaissance:
« Je désire vous voir, afin de vous faire participer à quelque grâce spirituelle destinée à vous affermir. »
De pareils dons ne pouvaient se communiquer ouvertement par des lettres.
Symboles de Pythagore. Pythagore a emprunté ses symboles à la philosophie barbare, avec la précaution toutefois de déguiser ses larcins. Le philosophe de Samos nous dit, par exemple :
« N'ayez point d'hirondelle dans votre maison, »
ce qui signifie : n'accueillez pas sous votre toit le bavard, dont la langue toujours murmurante n'a pas de frein, et qui est incapable de garder le secret qui lui a été confié.
« L'hirondelle, la tourterelle et le passereau des champs savent le temps de leur passage »
habiter avec une langue futile. En vérité, c'est avec raison que l'on chasse de son toit la tourterelle dont 385 l'éternel roucoulement rappelle les ingrates récriminations de la plainte. « Ne roucoulez pas sans fin à mes oreilles, » dit le poète. Quant à l'hirondelle, qui la garderait chez soi? Elle nous remet en mémoire la fable où figure la fille de Pandion, avec les crimes abominables exécutés sur elle, s'il en faut croire la renommée, tragiques aventures dont Térée souffrit une moitié, dont il consomma l'autre. Autre raison : l'hirondelle fait la guerre aux cigales, ces musiciennes des champs; il est juste de chasser tout persécuteur de la parole. « Par Junon, dont la main est armée du sceptre et qui contemple sous ses pieds les hauteurs de l'Olympe. dit le poète, une garde fidèle environne ma langue. » « Ma langue est tenue sous clé, » s'écrie Eschyle. Voici venir Pythagore avec ses prescriptions énigmatiques.
« — Après avoir enlevé du feu la marmite, n'en laissez pas l'empreinte sur la cendre, mais effacez-la. — Une fois sorti du lit, retournez les couvertures. »
Il nous donnait à entendre par-là non-seulement qu'il faut détruire tout faste et tout orgueil, mais encore effacer les derniers vestiges de la colère. La fougue de la passion est elle tombée? apaisons la colère elle-même et détruisons au fond de notre cœur jusqu'au souvenir de l'affront.
« Que le soleil ne se couche point sur votre colère, »
dit l'Écriture. Celui qui a prononcé cet oracle :
a supprimé par-là même tout ressentiment de l'outrage que nous avons reçu. Car la colère n'est que l'impulsion du désir, soulevant une âme tout à l'heure tranquille, et la poussant à une vengeance sans mesure comme sans raison. De même, quand Pythagore nous conseille de retourner notre lit, il nous dit tout bas de perdre la mémoire de quelque songe obscène qui souilla notre sommeil du jour, ou d'oublier nos voluptés nocturnes. Peut-être aussi veut-il par là que nous dissipions les ténébreuses chimères de notre imagination par le flambeau de la vérité.
« Si vous vous mettez en colère, gardez-vous de pécher, »
Combattez 386 les emportements de votre imagination, et ne consommez pas la colère en y ajoutant le sceau d'un fait.
« Ne navigue point sur terre »
est encore une défense symbolique de Pythagore, comme s'il nous avait dit : Refusez l'office de publicain, et les charges analogues, parce que ces fonctions sont pleines d'incertitude et d'écueils. Voilà pourquoi notre Seigneur nous assure qu'il est difficile aux publicains de faire leur salut. Le philosophe de Samos nous défend encore de porter au doigt des anneaux, ou de graver sur des bagues l'image des dieux. Il ne fait que suivre ici l'exemple que Moïse avait donné bien des siècles avant lui, lorsqu'il interdit par une loi formelle de dresser aucun simulacre de la Divinité, qu'il fût taillé, jeté en fonte, peint, ou modelé. Prohibition pleine de sagesse ! Le législateur voulait qu'au lieu de s'arrêter à la matière, notre esprit s'élevât dans les régions de l'intelligence. Il n'est que trop vrai, la majesté de Dieu perd de son éclat dans les familiarités du regard ; et adorer sous une forme sensible un être incorporel qui n'est perceptible qu'aux yeux de l'âme, c'est le ravaler par l'intermédiaire des sens. Ainsi pensaient les plus sages d'entre les prêtres égyptiens, quand ils décidèrent que le temple de Minerve n'aurait pas de toit. Ainsi pensaient les Hébreux qui érigèrent un temple, vide de simulacres. Mais il y a des hommes qui, pour rendre à Dieu le culte qui lui est dû, se prosternent devant une image où est représenté le ciel avec les astres, trompés sans doute par ce passage de l'Ecriture :
« Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. » Il ne sera pas hors de propos de citer ici un mot du pythagoricien Eurysus. Il venait de dire, dans son ouvrage intitule, De la fortune, que le Créateur, en faisant l'homme, l'avait formé sur son modèle ; il ajoute :
« Le corps est semblable aux autres créations, comme ayant été formé de la même matière ; mais il 'est sorti des mains d'un ouvrier sublime qui, en créant l'homme, se prit lui-même pour archétype. »
En un mot, Pythagore, les disciples auxquels il donna son nom, et Platon, sont, de tous les philosophes, ceux qui ont en le plus de commerce avec le législateur hébreu, ainsi qu'il 387 est facile de s'en convaincre par leurs dogmes. Et lorsque, par une sorte de perspicacité divinatrice, que secondait l'inspiration divine, ils se furent rencontrés avec le sens de certaines prophéties, et qu'ils eurent recueilli quelques parcelles élémentaires de la vérité, ils honorèrent celle-ci d'appellations non équivoques, mais qui n'allaient point au-delà de cette manifestation extérieure, possesseurs de ce qui menait à la vérité plutôt que de la vérité elle-même. C'est pourquoi la philosophie de la Grèce ressemble à la flamme d'une torche que les hommes allument artificiellement avec les rayons dérobés au soleil. Mais une fois que le Verbe fut proclamé, la sainte lumière brilla dans toute sa splendeur. La flamme d'emprunt est sans doute utile pendant les ténèbres dans les édifices ; mais le feu indéfectible éclaire le jour, et la nuit tout entière est illuminée par le soleil des intelligences. Poursuivons. Tout ce que Moïse a dit sur la justice, Pythagore l'a résumé dans cette maxime symbolique :
« Ne saute point par-dessus la balance ; »