Stromates — Livre V (page 8)
Zénon, chef de l'école stoïcienne, dit dans son Traité de la République qu'il ne faut ni ériger des temples, ni dresser des statues, parce que rien de ce que bâtissent les hommes, n'est digne des dieux. Mais écoutons-le parler lui-même. Il n'a pas craint de s'exprimer ainsi :
« Il ne sera « pas besoin d'élever des temples; car il ne faut pas regarder un temple comme une chose sainte et d'un grand prix. Rien de ce qui sort de la main d'un maçon et d'un artisan grossier ne peut être saint et précieux. »
C'est donc avec beaucoup de sagesse que Platon aussi, persuadé que l'univers est le temple de Dieu, destine aux citoyens un endroit de la cité, où ils devront exposer leurs simulacres. Mais il défend à qui que ce soit, homme ou femme, d'avoir des chapelles domestiques (17).
« Que personne autre, dit-il, ne consacre des temples aux dieux. Dans « les autres états, l'or et l'argent qui brillent dans les maisons particulières et dans les temples, excitent l'envie. L'ivoire dépouillé d'un corps séparé de son âme, n'est point une offrande qui puisse être agréée. Le fer et l'airain sont destinés à être les instruments de la guerre. Que chacun présente donc comme offrande, dans les temples communs, l'ouvrage qu'il lui plaira, en bois ou en pierre, pourvu qu'il soit fait d'une seule pièce (18). »
Le même philosophe a donc encore raison de dire dans sa grande lettre :
« Le mystère de l'essence divine ne peut s'exprimer par le langage humain à la manière des autres sciences. Mais, après avoir longtemps concentré notre intelligence sur lui, et avoir vécu avec lui dans une sorte de commerce intime, la lumière, comme échappée d'un 422 flambeau, jaillit dans notre âme et se nourrit d'elle-même.»
Ces paroles ne rappellent-elles pas celles du prophète Sophonie :
« Et l'esprit me saisit, et il m'enleva dans le cinquième ciel, et je contemplais les anges que l'on appelle seigneurs; et leur diadème était posé sur l'Esprit-saint ; et le trône de chacun d'eux était sept fois plus éclatant que la lumière du soleil à son lever, et ils habitent dans les temples du salut, et ils chantent le Dieu ineffable et très-haut (19) ? »
Dieu ne peut être compris par l'intelligence, ni exprimé par la parole. « Découvrir le père et le créateur de cet univers, n'est pas chose facile, et quand vous l'aurez découvert, il vous sera impossible de le révéler à tous. Car le mystère de son essence ne peut s'exprimer par des paroles, »
dit Platon, ce sincère ami de la vérité. Il n'avait pas vainement appris que Moïse, en qui résidait toute sagesse, prêt à gravir la montagne pour y contempler face à face le plus sublime des mystères que puisse percevoir l'intelligence, a été forcé de défendre à tout le peuple de le suivre dans ces ineffables révélations. Et quand l'Écriture dit :
« Moïse entra dans la nuée où était Dieu, »
ces paroles signifient, pour qui est capable de comprendre, que Dieu ne peut être vu par les yeux, ni exprimé par la bouche de l'homme. La nuée, qu'est-ce à dire ? l'incrédulité et l'ignorance de la plupart des mortels offusquent la splendeur de la vérité. Le théologien Orphée, après avoir dit en s'inspirant des traditions de Moïse : « Un être existe qui porte sa cause en lui. Tout a été fait par la main d'un seul ; » Ou est né d'un seul ; car il y a des textes qui portent cette seconde version, ajoute : 423 « Pas un mortel qui le voie, et lui, il les voit tous. » Mais le poète va s'exprimer plus clairement encore : « Je ne le vois pas, car son trône immuable est assis au milieu des nuages, et les débiles paupières des hommes, qui ne sont qu'os et que chair, ne sauraient percer dans ces profondeurs. » L'apôtre fortifiera ce qui précède de l'autorité de son témoignage :
« Je connais un homme en Jésus-Christ, qui fut ravi jusqu'au troisième ciel et de là, dans le paradis. Et il y entendit des paroles mystérieuses qu'il n'est pas permis à un homme de rapporter. »
L'apôtre donne ainsi à entendre que la langue humaine est impuissante à exprimer Dieu. Il n'est pas permis, ajoute-t-il. Non qu'en se taisant il obéisse à quelque loi ou à quelque défense ; il veut seulement nous indiquer que la sainteté elle-même ne pourrait énoncer l'idée de Dieu, puisque ce n'est qu'au-dessus du troisième ciel qu'il commence à être nommé, comme il est permis aux anges qui l'habitent d'initier anx saints mystères les âmes des élus. A propos de ce troisièmu ciel, l'Écriture pourrait me suggérer ici une foule de témoignages empruntés à la philosophie barbare. Ils attendront, conformément à mes promesses, le moment que je leur al assigné. Qu'il nous suffise pour le présent d'un passage de Platon. Ayant mis en question, dans le Timée, s'il y avait plusieurs mondes, ou s'il n'y en avait qu'un seul, celui que nous habitons, le philosophe emploie indifféremment le mot de ciel et celui de monde. Au reste, laissons-le parler lui-même :
« Avons nous eu raison de dire qu'il n'y avait qu'an ciel, ou bien qu'il y, en avait plusieurs et dans un nombre infini ? Il valait mieux nous en tenir à un seul, puisqu'il a été fait d'après le type unique ? »
Il est écrit dans l'épître de l'Église romaine aux Corinthiens :
« Un océan sans bornes et les mondes qui sont au-delà. »
C'est pour cela que le divin apôtre s'écrie :
« O profondeur des trésors de la sagessse et de la science de Dieu ! »
N'est-ce donc pas là le symbolique avertissement que donnait le prophète, lorsqu'il prescrivait de pétrir des paint azymes, et de les cuire sous la cendre ? C'était nous in- 424 diquer que la parole vraiment sacrée et mystique qui traite de l'être incréé et de ses attributs, doit être recouverte d'un voile. L'apôtre, dans son épître aux Corinthiens, va nous fortifier de l'évidence de son témoignage.
« Nous prêchons la sagesse aux parfaits, non la sagesse de ce monde, ni des princes de ce monde qui passent ; mais nous prêchons la sagesse de Dieu dans son mystère, laquelle était demeurée cachée. »
« Pour arriver à connaître le mystère de Dieu en Jésus-Christ, en qui sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science. » Le Sauveur sanctionnera lui-même les paroles de l'apôtre.
« Il vous est donné, dit-il, de connaître les mystères du royaume des cieux. »
L'Évangile dit encore que notre Seigneur
« a parlé à ses disciples en termes mystérieux. »
Car c'est lui que le prophète désigne par ces mots :
« Il ouvrira la bouche pour parler en paraboles, et il publiera les choses cachées depuis la formation du monde. »
La parabole du levain est encore dans la bouche du Seigneur une allusion au symbolisme :
« Le royaume des cieux, dit-il, est semblable au levain qu'une femme prit et cacha dans trois mesures de froment, jusqu'à ce que toute la masse eût fermenté.»
En effet, l'âme, avec ses trois facultés, obtient le salut, pour salaire de son obéissance, de deux manières différentes. Ou bien elle est sauvée, grâce à la puissance spirituelle qui a été cachée eu elle par la foi ; ou bien la force que le Verbe nous a communiquée, abrégée et puissante qu'elle est, agissant sur quiconquel'a recue et la possède au dedans de soi-même, l'attire mystérieusement à elle et confond dans l'unité toutes les forces morales de son être. Solon s'exprime donc avec beaucoup de sagesse sur Dieu dans les vers suivants : «Il n'est pas facile de connaître la mesure cachée de la science qui seule embrasse les dernières limites de toutes choses. » Car le poète d Agrigente a dit : « Levez les yeux, étendez la main tant que vous le voudrez, jamais vous ne pourrez atteindre à la Dhïnité. La foi est 425 comme le grand chemin par lequel Dieu descend dans l'esprit de l'homme. » « Nul ne vit jamais Dieu. Le Fils unique, qui habite dans le sein du Père, est celui qui nous en a donné connaissance, dit aussi l'apôtre Jean. »
Dans le sein de Dieu ; quelques uns se sont autorisés de ces paroles qui désignent l'invisible et l'ineffable, pour appeler Dieu le profond, attendu qu'il renferme et embrasse toutes choses comme dans le sein de son immensité, être infini et sans bornes que nul ne saurait atteindre. Il est certain que la discussion présente, qui a Dieu pour objet, se hérisse de difficultés. S'il est constaté que découvrir le principe de quoique ce soit est chose laborieuse, à plus forte raison, le premier et le plus ancien de tous les principes, celui par lequel les autres existent et continuent d'exister, sera-t-il difficile à démontrer ? De quel nom appeler, en effet, celui qui n'est ni genre, ni différence, ni espèce, ni individu, ni nombre, ni accident, ni soumis à rien d'accidentel ? Direz-vous qu'il soit un tout ? L'expression demeure imparfaite, puisque un tout est une quantité mesurable, et que Dieu est le père de l'universalité des êtres. Lui donnerez-vous des parties diverses? Non, sans doute ; car ce qui est un est indivisible. Voilà pourquoi il est infini, non pas dans ce sens que la pensée humaine le conçoit comme impossible à embrasser; mais parce qu'il n'admet point de dimension et ne connaît point de bornes. Aussi n'a.t-il pas de formes, et ne peut-il être nommé. Et si nous le désignons quelque fois par ces termes, le Dieu un, le Dieu bon, l'Esprit, l'Être par excellence, le Père, le Dieu, le Créateur, le Seigneur, ce sont là des dénominations dépourvues de justesse et impuissantes à le caractériser. Nous ne recourons à ces mots dignes de respect que par indigence du nom véritable, pour fixer notre pensée et l'empêcher de s'égarer sur d'autres appellations qui dégraderaient l'Éternel. Aucun de ces termes, pris séparément, n'explique Dieu ; réunis ensemble, ils indiquent sa toute-puissance. On connaît les choses ou par leur propre nature, ou par le rapport qu'elles ont les unes avec les autres. Ici rien de tout cela ne convient à Dieu. La démons- 426 tration elle-même est inhabile à le découvrir, puisqu'elle repose sur des principes antérieurs et des notions premieres. Or, rien n'a existé avant l'Être incréé. Il ne nous reste donc, pour nous faire comprendre le Dieu inconnu, que sa grâce et son Verbe, ainsi que Luc nous le montre dans les Actes des Apôtres, quand il met ces mots dans la bouche de Paul :
« Athéniens, il me « semble qu'en toutes choses vous êtes très-religieux. Car, en passant et en voyant les statues de vos Dieux, j'ai trouvé même un autel où il est écrit : AU DIEU INCONNU. Ce Dieu donc, que vous adorez sans le connaitre, est celui que je vous annonce. »
Selon les philosophes, la connaissance de Dieu est un don divin, et il faut en demander la participation à ceux qui ont été jugés dignes de recevoir l'inspiration divine. Ainsi, tout ce qui peut se nommer, qu'on le veuille ou non, a été engendré. Soit donc que le Père lui-même attire à lui quiconque a vécu sans tache et s'est élevé jusqu'à la notion de la nature bienheureuse et incorruptible; soit que le libre arbitre, que nous portons en nous-mêmes, parvenu à la connaissance du souverain bien, s'élance et franchisse le fossé, selon le langage de la gymnastique, ce n'est jamais néanmoins sans le secours d'une grâce particulière que l'âme reçoit des ailes, dépose la lourde enveloppe du corps pour le rendre à la poussiere, sa sœur, et prend son vol par dé-là les régions supérieures. Platon aussi déclare dans le Ménon que la vertu est un don de Dieu, comme l'attestent ses paroles :
« Il paraît donc d'après ce raisonnement, ô Ménon, que la vertu vient par une influence divine à ceux qui la possèdent. »
Je le demande, cette influence divine dans la bouche de Platon, ne semble-t-elle pas désigner ici la lumière et la connaissance qui sont le patrimoine de tous? Le philosophe est plus explicite encore :
« Si dans le cours de cette discussion nous avons examiné et traité la chose, comme nous le de- 427 vions, il s'ensuit que la vertu n'est point naturelle à l'homme, ni ne peut s'apprendre, mais qu'elle arrive par une influence, divine à ceux en qui elle se rencontre, non sans intelligence de leur part. (20) » Ainsi donc la sagesse, qui est le don de Dieu et la vertu du Père, d'une part, sollicite l'action de notre liberté, de l'autre accueille la foi, et récompense les œuvres du zèle par la faveur suprême de l'élection. Et ici je vous citerai le témoignage de Platon lui-même, qui déclare formellement qu'il faut ajouter foi aux enfants de Dieu. Il venait de discourir dans le Timée sur les dieux invisibles et engendrés ; il ajoute :
« Parler de ceux qu'on nomme Génies et connaître leur origine, c'est un effort qui surpasse notre intelligence. Il faut donc, sur cette matière, nous en rapporter aux premiers hommes, qui étant nés des dieux, comme ils le disaient eux-mêmes, ont dû connaître parfaitement leurs pères.Et véritablement, il est impossible de ne pas croire les enfants des dieux, quand même ils n'apporteraient à l'appui de leurs paroles aucunmotif de conviction ou de vraisemblance.»
Je doute que la Grèce puisse nous fournir un témoignage plus décisif que notre Sauveur et tous ceux qui ont recu la consécration prophétique ; notre Sauveur, à titre de fils légitime, les prophètes, à titre de lils adoptifs, sont des témoins irrécusables sur les merveilles divines. Croyons-les donc, ajoute Platon, ils sont inspirés de Dieu. Que si quelqu'un vient nous crier avec une sorte de dignité tragique :
« Je ne puis croire ; Car ce n'est pas Jupiter lui-même qui m'a parlé ; »
Qu'il ne l'oublie pas, c'est Dieu lui-même qui a promulgué les saintes Écritures par la bouche de son Fils. N'est-il pas digne de foi, celui qui annonce les choses dont il est le maître et qui lui sont personnelles, puisque
« nul, selon l'oracle du Sei- 428 gneur, ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui auquel le Fils l'aura révélé. »
Il y a donc nécessité de croire, même sans autre élément de conviction et de vraisemblance, c'est Platon qui le déclare, quand la vérité nous est prêchée par l'ancien et le nouveau Testaments. Pourquoi cela ?
« Si vous ne croyez pas, dit le Seigneur, vous mourrez dans vos péchés. »