Stromates — Livre V (page 9)
« celui qui croit possède la vie éternelle. Heureux donc tous ceux qui ont placé leur confiance dans le Seigneur! »
La confiance est un degré de plus que la foi. En effet, sais-je convaincu par la foi que le maître dont j'écoute la parole est le fils de Dieu, alors j'ai une ferme confiance dans la vérité de sa doctrine ? De même que l'enseignement et la méditation, au jugement d'Empédocle, augmentent la sagesse, de même la confiance dans le Seigneur augmente l'intensité de la foi. Nous le déclarons formellement, blâmer la philosophie et attaquer la foi, vanter l'injustice et placer le bonheur dans la satisfaction de tous les désirs, c'est une perversité qui se rencontre dans les mêmes hommes. La foi néanmoins, pour être un assentiment volontaire de notre âme, ne laisse pas d'opérer les bonnes œuvres, et d'être le fondement de toute action où resplendit la justice. Mais le mot faire, nous objecte ici le subtil Aristote, se dit des bêtes et des choses inanimées, tandis que le mot agir s'emploie pour ce qui concerne l'homme. Eh bien ! qu'Aristote réforme donc les poètes de sa nation qui disent de Dieu qu'il a fait toutes choses.
« Toute action, dit-il, est bonne ou nécessaire. Commettre l'injustice n'est donc pas chose bonne ; car personne n'est injuste, sinon pour quelque motif en dehors de l'action même. Dans les choses nécessaires, rien qui soit libre. Or, commettre l'injustice est un acte volontaire : donc il n'est pas nécessité. L'homme de bien diffère du méchant surtout par le but de ses actions et par la pureté de ses désirs. Tout vice de l'âme est fils de l'intempérance, et agir par passion c'est agir par intempérance et par malice. »
Aussi qu'elle est admirable dans toutes ses parties, cette déclaration du Sauveur ! « En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui n'entre pas par la porte dans la berge- 429 rie des brebis, mais qui s'y introduit par une autre voie, est un voleur et un brigand. Celui, au contraire, qui entre par la porte est le pasteur des brebis ; le portier ouvre à celui« là. » Ensuite le Seigneur, poursuivant la même comparaison : « Je suis, dit-il, la porte des brebis. » Il faut conclure de là que pour être sauvé il est nécessaire d'avoir appris la vérité de la bouche du Christ, quand même on se serait élevé jusqu'aux maximes de la philosophie grecque. Car il est enfin dévoilé,
« le mystère qui n'avait point été découvert aux enfants des hommes dans les siècles
En effet, l'idée de Dieu, en tant qu'unique et tout-puissant, résida toujours par une sorte de révélation naturelle dans les esprits droits, et la plupart de ceux qui ne dépouillèrent pas tout respect pour la vérité, participèrent à l'éternel bienfait de la divine Providence. Ainsi, pour nous renfermer ici dans quelques exemples abrégés, Xénocrate de Chalcédoine ne répugne point à croire que l'idée de Dieu soit commune, même aux animaux dépourvus de raison. Démocrite est d'un avis contraire ; mais la force des principes qu'il a posés l'entrainera malgré lui dans les mêmes aveux. Car, d'après son système, ce sont les mêmes images, qui, parties de l'essence divine, vont frapper les organes des hommes et ceux des animaux. Et comment l'homme n'aurait-il pas l'idée de Dieu, quand la Genèse nous le représente recevant le souffle delà vie et formé d'une essence plus pure que celle de toutes les autres créatures? Voilà pourquoi Pythagore déclare que l'intelligence arrive à l'homme par une influence divine. Platon et Aristote s'accordent là-dessus avec Pythagore. Pour nous, Chrétiens, nous disons que le souffle de l'Esprit saint est envoyé à celui qui possède la foi. Suivant les Platoniciens, l'intelligence est une émanation de l'influence divine ; l'âme est sa demeure comme le corps est la demeure de l'âme. En effet, Joël, l'un des douze prophètes, dit formellement :
« Après cela, je répandrai mon esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront. »
Qu'on ne s'imagine pas néanmoins que l'Esprit soit en chacun de nous comme une parcelle de la 420 Divinité. Comment a lieu cette répartition ? Qu'est-ce que l'Esprit-saint ? Nous l'expliquerons quand nous viendrons à traiter de la prophétie et de l'âme. Terminons par ce mot d'Héraclite :
« L'incrédulité n'est bonne qu'a dérober aux regards la profondeur des mystères; l'ignorance, en effet, se retranche derrière l'incrédulité. »
(19) Ce texte c«t emprunté aux écrivains apocryphes.
(20) Le texte de Platon porte sans intelligence de leur part. Saint Clément d'Alexandrie aura sans doute eu entrer les mains un texte qui justifie cette leçon, plus d'accord arec les idées chrétiennes qui ne veulent pas que la grâce prévienne l'homme dans un mouvement intérieur de sa volonté el de son intelligence pour se mettre en correspondance avec elle.
Les Grecs ont emprunté leurs dogmes aux livres des Hébreux. Il est temps d'aborder les matières qui suivent et d'étaler au grand jour les vols que la Grèce a faits à la philosophie barbare. Et d'abord les Stoïciens définissent Dieu de même que l'âme, un corps et un esprit existant de sa propre nature. Ouvrez les livres saints ; vous y trouverez cette définition mot pour mot. N'interrogeons point encore ici, avec le flambeau de l'exégèse érudite et véritable, le sens allégorique des livres saints, et ne cherchons point à voir si, à la manière des habiles lutteurs, ils ne cachent pas quelquefois une intention secrète sous les démonstrations du dehors. Les Stoïciens veulent que l'âme de Dieu soit répandue dans toute la nature, tandis que nous l'appelons, nous, l'unique Créateur de toutes choses et créateur par le ministère du Verbe. Ils ont été trompés par cet oracle de la sagesse :
« Elle pénètre et atteint partout à cause de la pureté,»
sans comprendre qu'il était ici question de la sagesse, qui fut la première création de Dieu. — « Fort bien, me direz-vous ! Mais tous les philosophes comptent la matière au nombre des principes ; pas un qui admette un principe unique. L'école du Portique, Platon, Pythagore et Aristote le péripatéticien sont unanimes sur ce point. » — Et moi, je vous réponds à mon tour, que ce que vous appelez la matière et auquel vous refusez toute qualité sensible, toute forme déterminée, Platon, plus hardi que vous, le 481 nomme un je ne sais quoi ou ce qui n'est pas. Ces paroles si profondément mystiques, qu'on lit dans son Timée, ne sont-elles pas d'un homme convaincu qu'il n'y a qu'un seul principe ?
« Maintenant donc voici notre pensée : en ce qui touche le principe ou les principes de l'univers, ou quelle que soit notre opinion là dessus, il faut la renvoyer à un autre moment et cela sans autre motif, sinon qu'avec le mode de discussion présente, il nous serait difficile de nous expliquer à cet égard.» Au reste, ce texte du prophète :
« Et la terre était invisible et sans forme »
a donné occasion aux philosophes d'imaginer cette matière. Qui a pu suggérer à Épicure son système d'un monde fortuit et livré aux caprices du hasard ? Ces paroles de l'ÉccIésiaste, qu'il lisait sans les comprendre :
« Vanité des vanités ; et tout est vanité I »
D'où vient qu'Aristote limite l'action providentielle au globe lunaire ? Il a mal interprété l'exclamation du Pslamiste :
« Seigneur, votre miséricorde est haute comme les deux, et votre vérité, comme les nuages ! »
C'est qu'en effet, avant l'avènement du Seigneur, le sens des mystères cachés dans les prophéties, n'était pas encore manifesté.
Le dogme des châtiments après la mort, ces expiations par le feu, sont encore des emprunts que la muse des poètes, en tous lieux, et en Grèce la philosophie a faits à la philosophie des barbares. Je lis ces paroles solennelles dans le dernier livre de la République de Platon :
« En ce moment, des hommes qui paraissaient être de feu, et dont le visage respirait la férocité, répondant à l'appel de l'abime, apparurent tout à coup. Ils commencèrent par emmener à l'écart les nouveau-venus. Puis ils se saisirent d'Aridée et de quelques autres, leur lièrent la tête, les mains, les pieds, les étendirent par terre, leur arrachèrent la peau, et les trainèrent dehors, en leur déchirant les membres sur des pointes d'aspalathes (21) qui bordaient le chemin.»
Je le demande, ces hommes au visage de feu ne représentent-ils pas les mauvais 432 anges qui saisissent les coupables pour les torturer, suivant cette parole de l'Écriture :
« Qui fait de ses anges l'esprit des tempêtes et de ses ministres la flamme dévorante. » Il résulte de ces aveux que l'âme est immortelle. En effet, la substance qui est châtiée ou instruite, sensible qu'elle est, doit vivre nécessairement, quoique dans un état de souffrance. Mais quoi! Platon n'a-t-il point connu des fleuves de feu, et ce gouffre que les Barbares nomment Géhenne et auquel il a donné le nom poétique de Tartare? N'est-ce pas lui qui a introduit dans la morale le Cocyte, l'Achéron, le Pyriphlégéthon, enfin tous les genres de cachots et de supplices destinés à punir ou à purifier les criminels ? S'agit-il des anges qui voient Dieu, conformément à l'Écriture, et sont attachés à la garde des petits enfants et des moindres créatures humaines ; ou bien, veut-il désigner la tendresse vigilante de nos anges gardiens? Il n'hésite point à dire :
« Aussitôt que les âmes ont embrassé le genre de vie, qui leur est échu en partage, elles vont trouver Lachésis; celle-ci les envoie sur la terre avec le génie particulier dont chacune a fait choix. Il veillera sur sa cornpagne et va devenir son guide. Pas une de ses actions dans laquelle il ne la seconde. »
Le génie familier de Socrate n'avait pas sans doute une autre signification. Poursuivons. Les philosophes n'ont énoncé le dogme de la création du monde qu'après l'avoir puisé dans Moïse. Le même Platon dit formellement :
« Le monde a-t-il toujours existé, ou bien est-il sorti d'un principe antérieur? Il a eu un cornmencement. De ce qu'il est visible, ou peut le toucher. De ce qu'on peut le toucher, il a un corps. »
« Découvrir le Créateur et le père de l'univers est chose difficile »
Platon établit non-seulement que le monde a été engendré, mais qu'il n été engendré par Dieu. comme un fils l'est par son père.
« Le père du monde a reçu ce nom, ajoute-t-il, parce qu'il a fait naitre le monde de lui seul et l'a créé de rien. »
Les Stoïciens professent aussi l'opinion que le monde a eu un commencement. Il y a plus. Le diable, dont il est question à chaque page de la philosophie barbare sous le nom de prince des 433 démons, Platon l'appelle, dans son dixième livre des Lois, l'âme malfaisante. Voici ses propres paroles :
« Ne faut-il pas convenir encore que l'âme qui habite en tout ce qui se meut, et en gouverne les mouvements, régit aussi le ciel ? — Oui. Cette âme est-elle unique, ou bien y en a-t-il plusieurs? Je réponds pour vous qu'il y en a plus d'une. N'en mettons pas moins de deux, l'une bienfaisante, l'autre qui a le pouvoir de faire du mal. »
Il dit également dans le Phèdre :
« Il est « encore d'autres maux ; mais à la plupart d'entre eux un démon a mêlé des joies et des plaisirs d'un moment. »
Il va encore plus loin dans le dixième l'apôtre:
« Nous avons à combattre non contre des hommes de chair et de sang, mais contre les principautés, contre les puissances et contre les es« prits répandus dans l'air. »
Laissons parler le philosophe lui-même :