Stromates — Livre VI (page 9)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates6/61/62.htm — trad. de Genoude 1839 · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

c'est-à-dire, dans un sens particulier et mystique, car on se sert de cette allégorie pour exprimer l'énonciation d'un mystère,

disent les livres saints. Oui, sans doute ; en recueillant les saints oracles avec une âme généreuse, en les transmettant dans toute leur magnificence, en les expliquant d'après la règle de la vérité. En effet, ni les prophètes, ni notre Seigneur lui-même, n'ont divulgué les divins mystères assez clairement pour que le premier venu pût les comprendre. La parabole était la forme sous laquelle ils se cachaient.

« Jésus, apôtres, disait toutes choses en paraboles, et il ne parlait qu'en paraboles. » Si « tout a été fait par lui, et que rien de ce qui a été fait n'ait été fait sans lui, »

il est donc vrai que la prophétie et la loi remontent jusqu'à lui et que c'est lui qui les a énoncées en paraboles. Au reste,

« toutes mes paroles sont droites pour les intelligents, »

dit l'Esprit saint, c'est-à-dire, pour ceux qui, recevant, d'après la règle de l'Église, l'interprétation des textes sacrés, la conservent telle qu'elle a été manifestée par le Christ lui-même. Or, la règle de l'Église n'est rien moins que l'harmonieux accord de la loi et des prophètes, en conformité avec le Testament que Jésus-Christ nous a légué par sa présence au milieu de nous. La prudence marche à la suite de la connaissance, et la tempérance à la suite de la prudence. On peut dire que la prudence est une connaissance divine qui échoit en partage à ceux qui deviennent dieux ; que la tempérance, au contraire, humaine dans sa nature, est le lot de ceux qui s'adonnent à la philosophie et ne sont pas encore arrivés à la sagesse. Si la vertu est divine, divine aussi doit en être la connaissance; mais la tempérance est une sorte de prudence incomplète, qui aspire à la prudence, dont les œuvres sont pleines de labeurs, plus militante que contemplative. Il en est de même assurément de la justice : humaine dans ses applica- 550 tions, et vulgaire par là même, elle est au-dessous de la sainteté, qui est la justice de Dieu. Voyez l'homme parfait. Il n'attend pas que les règlements civils, ou les prohibitions de la loi le contraignent à la justice : il s'y porte d'un mouvement spontané, et par amour pour Dieu. Les Écritures voilent donc le sens de leurs oracles pour bien des motifs. Elles veulent d'abord que nous examinions scrupuleusement, et que nous tenions constamment notre esprit éveillé pour l'intelligence de la sainte doctrine. Ensuite il n'était pas expédient à tous les hommes de comprendre. Les paroles de l'Esprit saint, destinées au salut, pouvaient se retourner contre les profanateurs qui les accueilleraient avec de coupables dispositions. Voilà pourquoi les saints mystères des prophéties, réservés pour les Élus et pour ceux que leur foi a prédestinés à la connaissance, sont enveloppés de paraboles ; car le style des Écritures est tout parabolique. De là vint que le Seigneur, quoiqu'il ne fût pas de ce monde, conversa au milieu des hommes comme s'il eût été de ce monde. Il fut le modèle vivant de toutes les vertus. L'homme nourri dans ce monde, il l'éleva vers les objets invisibles, essentiels, transportant ainsi le monde dans un autre inonde. Nouvelle raison pour les Écritures de recourir à la parabole. Cette forme de langage, qui n'indique pas l'objet lui-même, mais le montre à travers un léger déguisement, conduit l'intelligence au sens propre et véritable ; ou, si l'on veut, la parabole est une manière de parler qui nomme sous d'autres mots le mot propre, dans l'intérêt de notre instruction.

Ne voyons-nous pas, en effet, la divine économie de l'Incarnation prédite par les prophètes, demeurer à l'état de simple allégorie pour ceux qui ne connaissent pas la vérité ? Que le Fils du Dieu, qui a créé toutes choses, ait revêtu notre chair; qu'il ait été conçu dans le sein d'une vierge en tant qu'il a pris un corps sensible; que, par suite de sa naissance charnelle, il ait souffert, et qu'il ait ressuscité, mystère que nomme celui-ci, que comprennent ceux-là;

« scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils, »

selon le langage de l'apôtre ! Mais soulevez le voile des Ecritures ! Qu'elles montrent la vérité à ceux qui ont 551 des oreilles I Dans cette chair qu'a revêtue notre Seigneur et qui a enduré la passion, vous reconnaîtrez aisément la Sagesse et la Vertu de Dieu. Enfin, la forme allégorique remontant à une haute antiquité, comme nous l'avons démontré, il ne faut pas s'étonner qu'on la retrouve fréquemment chez les prophètes. L'Esprit saint se proposait par là de convaincre les philosophes de la Grèce et les sages des autres nations barbares, qu'ils avaient ignoré le futur avènement de notre Seigneur et la doctrine mystérieuse qu'il devait apporter ici-bas. C'est donc à bon droit que la prophétie où était proclamé notre Seigneur, de peur de passer aux yeux de quelques-uns pour blasphématoire, parce qu'elle contredisait les opinions communes, enveloppa la signification réelle sous des expressions qui pouvaient éveiller dans les âmes des conceptions d'une nature différente. De plus, tous les prophètes qui ont prédit l'avènement du Seigneur, et avec cet avènement les mystères qui en étaient la conséquence, endurèrent la persécution et furent mis à mort comme le Seigneur qui leur manifesta les Ecritures. Ses disciples eux-mêmes, qui répandirent par le monde sa parole aussitôt qu'il eut quitté la vie, usèrent, à son exemple, de la parabole. Ecoutons Pierre parlant des apôtres dans sa prédication :

« Après avoir parcouru les livres que nous ont laissés les prophètes, où Jésus-Christ est nommé tantôt en paraboles, tantôt en énigmes, tantôt sous des termes formels et incontestables, nous y avons trouvé son avènement, sa croix, sa mort, tous les supplices dont les Juifs l'ont accablé, la résurrection et son ascension au ciel, avant la fondation de la nouvelle Jérusalem, ainsi qu'il est écrit (44). » Voilà par quelles tribulations il devait nécessairement passer ; voilà ce qui doit arriver après lui.

« Cet examen fait, nous avons cru en Dieu d'après ce que portent les Écritures à son sujet. »

Puis. il ajoute un peu plus bas que les livres saints sont l'œuvre de la divine providence : Nous savions, dit il, que Dieu les

« avait réellement ordonnés, et nous n'avançons pas un mot qui ne s'appuie sur l'Ecriture. »

552 La langue hébraïque, elle aussi, possède quelques propriétés particulières, semblable sur ce point à tous les idiomes en général, et riche en locutions caractéristiques qui sont comme le cachet de la nation. On définit (45) une langue une manière de s'exprimer qui se moule sur le caractère du peuple. La prophétie n'a rien qui ressemble aux combinaisons de ces dialectes. Chez les Grecs, les expressions figurées se voilent à dessein, pour mieux imiter celles de nos prophéties. C'est, en vers comme en prose, une déviation volontaire du sens naturel ; car le trope n'est qu'une manière de détourner le mot de son acception propre pour l'appliquer à un sens figuré, dans l'intérêt de la composition, et pour donner aux différentes parties du discours plus de grâce et de mouvement. Mais jamais la prophétie ne recourt aux figures dans le bot d'orner le langage. Comme elle sait que tous ne peuvent porter la vérité, elle se cache sous mille formes diverses et ne fait briller la lumière que pour les fidèles, initiés à la connaissance et conduits à la vérité par l'amour. La philosophie barbare a différentes espèces de prophéties, le proverbe, la parabole, l'énigme. Elle distingue la sagesse comme quelque chose qui diffère de la discipline, puis les paroles de la prudence, les subtilités du langage, la véritable justice, puis encore la science de diriger le jugement, la ruse que la discipline apprend aux simples, le sens et l'intelligence, qui est communiquée au néophyte par les catéchèses.

« Le sage, en écoutant ces prophètes, est-il dit, deviendra plus sage, et l'homme prudent apprendra l'art de gouverner. Il pénétrera les paraboles et leurs secrets, les discours des sages, et leurs mystères. »

S'il est vrai qu'Hellène, fils de Jupiter, selon les uns, de Deucalion, selon les autres, donna son nom aux langues helléniques, c'est-à-dire grecques, la chronologie que nous avons exposée plus haut, peut servir aisément à démontrer de combien de générations la langue hébraïque est antérieure aux dialectes de la Grèce. 553 A mesure que nous avancerons dans cet ouvrage, après avoir examiné sous chacune de leurs faces les figures dont parlait le prophète (46), nous exposerons avec soin, et selon la règle de la vérité, le régime qui constitue la vie gnostique. Lorsque la Vertu divine apparut à Hermas dans une vision, et sous la figure de l'Église, elle lui remit entre les mains, avec ordre de le transcrire, un livre qu'elle voulait faire connaitre aux élus.

« Je l'ai transcrit, dit le Pasteur, lettre par lettre (47) ne pouvant découvrir comment s'assemblaient les syllabes. » Cette vision signifiait que l'Écriture, prise dans la simple acception des mots, est claire pour tous, et que la foi joue ici le rôle de l'alphabet. Voilà pourquoi on dit allégoriquement lire d'après la lettre. .Au contraire, l'interprétation gnostique, plus intelligente, grâce aux progrès de la foi, est assimilée à la lecture par syllabes. Ailleurs n'est-il pas ordonné au prophète Isaïe (48) de prendre le livre nouveau pour y écrire des mots mystérieux ? Le Saint-Esprit désignait, au moyen de ce symbole, la sainte connaissance, qui devait venir par l'explication des Écritures, et dont les livres n'avaient pas encore reçu le dépôt, parce qu'elle était encore ignorée. Le mystère avait été révélé dès l'origine à ceux qui ont l'intelligence. Il y a plus. Depuis que le Seigneur a instruit lui-même ses apôtres, la tradition de l'Écriture nous est transmise maintenant non écrite, gravée qu'elle est par la puissance de Dieu dans des cœurs nouveaux, d'après le Testament nouveau.

Voilà pourquoi les plus éclairés d'entre les Grecs consacrent à Hermès, qu'ils disent être la parole, une grenade, en reconnaissance de l'usage de la voix et de son interprétation ; car le discours renferme bien des sens cachés. Il y avait donc une profonde sagesse dans cette vision de Jésus, fils de Navé, quand il aperçut un double Moïse enlevé aux cieux, l'un placé parmi les anges, l'autre debout sur le 554 sommet des montagnes, et bien digne d'avoir encore les anges pour compagnons sur ces hauteurs. Or, Jésus vit ce spectacle d'en bas, transporté en esprit avec Caleb. Toutefois les deux spectateurs ne voient pas de la même manière. Celui-ci descendit promptement, comme impatient de déposer le fardeau qui l'accablait; celui-là, descendu de ces sublimités, raconta dans la suite la gloire dont il avait été le témoin, plus clairvoyant que son compagnon, parce qu'il était plus pur. L'histoire signifie, si je ne me trompe, que la connaissance n'est pas le domaine de tous. Les uns occupés du corps matériel des Écritures, c'est-à-dire, des mots et des noms, n'entrevoient que le corps de Moïse ; les autres pénètrent le fond de la pensée, et cherchent sous les mots leur signification mystique, poursuivant avec une avide curiosité le Moïse qui siège à côté des anges. Assurément parmi ceux qui invoquaient le Seigneur lui-même, un grand nombre disaient :

« Fils de David, ayez pitié de moi ! »

mais combien peu connaissaient le Fils de Dieu, comme Pierre, que son maître proclama heureux,

« puisque ce n'était ni la chair ni le sang qui lui avait révélé le mystère, mais le Père qui est dans les deux ! »

Il nous apprenait par ces mots, que le véritable Gnostique connaît le Fils du Tout-Puissant, non point par les yeux de cette chair qui a été formée dans le sein maternel, mais par la vertu du Père lui-même. La possession de la vérité n'est pas une œuvre laborieuse uniquement pour les inexpérimentés et les inhabiles. L'histoire de Moïse fournit la preuve que ceux-là même dont elle est la science particulière, ne jouissent pas de la contemplation dans toute son étendue. Jadis les Hébreux ont vu la gloire de Moïse ; les saints d'Israël ont vu les visions angéliques : il faut attendre que nous puissions, comme eux, contempler face à face les splendeurs de la vérité.

Le Décalogue pris pour exemple d'interprétation mystique. Le décalogue va devenir en passant un exemple de cette interprétation mystique ; que le nombre Dix soit sacré, j'estime superflu de le dire, pour le moment. S'il est vrai que les tables écrites soient l'ouvrage de Dieu, nul doute qu'elles ne désignent la création de l'univers. Par le doigt de Dieu, on entend la puissance qui forma le ciel et la terre ; les tables de la loi seront le symbole de l'un et de l'autre. En effet, les caractères tracés par Dieu sur la table qui les reçoit représentent la création du monde. Or le Décalogue, par une sorte d'image du ciel, renferme le soleil et la lune, les astres et les nuages, In lumière, le vent, l'eau, l'air, les ténèbres, le feu. Voilà le Décalogue naturel du ciel. L'image de la terre renferme les hommes, les bestiaux, les reptiles et les animaux ; parmi ceux qui fendent les eaux, les poissons et les cétacées ; parmi les oiseaux, ceux qui sont carnivores et ceux qui ne le sont pas ; parmi les plantes, celles qui sont fécondes et celles qui sont stériles. Voilà le décalogue naturel de la terre. Quant à l'arche, qui contenait les tables de la loi, ce sera la sagesse et la connaissance des choses divines et humaines. Peut-être aussi que les deux tables sont la promulgation des deux Testaments. Elles ont été mystiquement renouvelées, quand l'ignorance et le péché débordèrent à la fois. Les préceptes, à ce qu'il semble, sont écrits deux fois pour les deux esprits, l'un qui commande, l'autre qui obéit,

« puisque la chair s'élève contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. »

Le nombre dix se retrouve aussi dans l'homme : il a cinq sens, il parle, il se reproduit ; au huitième rang se place le souffle vital qui anima son corps dès sa formation ; l'âme à laquelle appartient l'empire arrive la neuvième ; enfin la vertu de l'Esprit saint qui vient se reposer dans l'homme par la foi 556 et lui imprime sa forme et son caractère, complète le nombre dix. Ajoutez que la loi semble imposer ses prescriptions aux dix éléments qui composent l'homme, à la vue, à l'ouïe, à l'odorat, au tact, au goût, et aux organes qui vont par deux et sont les ministres des précédents, à savoir les pieds et les mains. Voilà pour la formation de l'homme. L'âme y est introduite, et, avant l'âme, le principe dirigeant par lequel nous raisonnons, et qui ne doit pas son origine à l'émission de la semence, de sorte que, sans même le compter, on obtient les dix facultés par lesquelles s'exécute l'universalité de nos actes. En est né, débute dans la vie par tout ce qui est soumis aux passions. Or, nous tenons la faculté de raisonner, qui domine toutes les autres, pour la cause constituante de l'animal : il y a mieux, nous disons que la partie irraisonnable est animée, et en est une portion. Le principe vital, dans lequel est renfermée la vertu d'accroissement, et, pour le dire en général, de tout mouvement, est échu à l'esprit charnel qui est doué d'une mobilité prodigieuse, qui se porte en tous lieux par les sens et le reste du corps, et s'affecte le premier par le corps. Mais la faculté dominante possède la liberté au fond de laquelle sont l'examen, la règle, la connaissance. Ô merveille ! tout est ordonné par rapport à une seule faculté dominante pour laquelle l'homme vit, et vit d'une certaine façon. C'est donc par l'esprit corporel que l'homme sent, désire, se réjouit, s'irrite, se nourrit, se développe ; par lui qu'il agit conformément à ce que la réflexion a conçu et déterminé. Quand les passions sont vaincues, la faculté dominante triomphe. Ainsi ce précepte :

« Tu ne désireras point, » ne signifie pas autre chose, sinon : Au lieu d'obéir en esclave à l'esprit charnel, tu lui commanderas en maitre, parce que, d'une part,

« la chair s'élève contre l'esprit, »

rebelle toujours prête à se jeter dans la honte et les excès contraires à sa nature ; et que, de l'autre, l'empire a été donné

« à l'esprit pour gouverner la chair, »

afin que l'homme agisse dans tout le cours de sa vie conformément à sa nature.

Les livres saints n'ont-ils pas raison quand ils nous disent 557 que

« l'homme a été fait à l'image de Dieu? »

Il ne s'agit pas, dans cette occurrence, de son organisation extérieure. Cette parole signifie qu'à l'exemple de Dieu, qui procède en toutes choses avec la raison de son Verbe, le véritable Gnostique accomplit des œuvres qui tirent leur bonté de la raison par laquelle il est toujours conduit. Les deux tables de la loi, on l'a insinue avec vérité, sont donc le symbole des préceptes qui, donnés aux deux esprits, à celui qui est créé, comme à celui qui gouverne, devancèrent la loi. Ils désignent, en outre, les impulsions de nos sens qui se divisent en deux espèces, selon qu'elles gravent leur empreinte dans notre esprit, ou qu'elles procèdent de l'opération du corps ; double voie pour saisir les objets. Les sens s'appliquent au monde de la matière, l'intelligence au monde de la pensée. Quant aux actions, elles sont aussi de deux sortes ; ici elles naissent de la réflexion, là d'un mouvement physique.

Le premier précepte du Décalogue nous met sous les yeux un Dieu unique, tout-puissant, qui tira de l'Égypte le peuple élu, pour le conduire à travers les solitudes dans l'héritage de ses pères. Par le second (49), le Créateur veut que les Hébreux, à l'aspect de ces divines merveilles, comprennent, autant qu'il est en eux, la grandeur de sa puissance ; il veut encore que, mettant leur espérance dans le vrai Dieu, ils n'adressent point un hommage idolâtrique à la créature. La majesté de l'Eternel, vraiment digne de tes respects, et qui n'est autre chose que son nom — la multitude ne pouvait alors en connaitre davantage — tu ne la prendras point en vain, pour appliquer cette dénomination auguste aux objets créés et périssables, que la main des hommes a forgés, et sous lesquels ne se trouve pas CELUI QUI EST : car, dans l'identité incréée, celui qui est existe seul ; tel est le sens du troisième commandement. Le quatrième 558 nous annonce que le monde est l'œuvre de Dieu, que Dieu nous a donné le septième jour pour nous reposer, à cause de l'affliction qui travaille notre vie, et des maux auxquels nous sommes sujets.

Dieu, en effet, dans son éternelle vigueur et sa sainte impassibilité, n'a pas besoin de repos. Il n'en est pas de même de nous, qui portons le fardeau de la chair. Le septième jour est donc appelé jour de repos, qu'est-ce à dire? abstinence de tout mal, qui prépare en nous ce premier jour, où naquirent toutes choses, qui est véritablement notre repos et auquel remonte la première apparition de cette lumière, dans laquelle vous voyons et possédons l'infini. C'est à dater de ce jour que les premiers rayons de la sagesse et de la connaissance nous illuminent, je veux dire l'Esprit du Seigneur, lumière de la vérité, flambeau réel et indéfectible, qui, se distribuant sans se diviser, dans ceux qui ont été sanctifiés par la foi, est le soleil des intelligences éclairant tout ce qui existe. Suivre ses clartés pendant toute la durée de notre vie, c'est nous établir dans une sainte impassibilité. Voilà ce que j'appelle nous reposer. Aussi Salomon nous montre-t-il le Tout-Puissant engendrant, bien des siècles avant le ciel, la terre, et tout ce qui est, la sagesse dont la possession, sinon par essence, au moins par les efforts qui nous élèvent à elle, révèle par voie de compréhension à ceux qui sont ici-bas les lois divines et humaines.

Parvenus à ce point, puisqu'il a été question du septénaire et de l'octonaire, il nous importe de rappeler brièvement que l'octonaire, absolument parlant, semble n'être que le septenaire, et que dans le même sens le septénaire devient le nombre six, qui lui-même est proprement le jour du sabbat. Le septenaire, ainsi envisagé, est destiné à l'action. En effet, nom voyons la création du monde terminée dans l'espace de six jours. Le soleil met six mois à compléter sa révolution d'an tropique à l'autre (50). Pendant cet intervalle, les feuilles 559 tombent une fois; une autre fois les plantes pullulent et les germes se développent. On dit encore que le fœtus est entièrement formé dans l'espace de six mois, c'est-à-dire, au bout de 182 jours et demi, comme l'écrivent le médecin Polybe dans son Traité des enfants qui viennent à 8 mois, et le philosophe Aristote dans son ouvrage De la nature. C'est sans doute à cause de la création de l'univers, consommée en six jours, que les disciples de Pythagore, guidés par le prophétique historien de la Genèse, regardent comme parfait, le nombre six (51), qu'ils appellent Meseuthys et Gamos.

Messuthys, parce qu'il est une sorte de milieu placé a une égale distance entre 10 et 2 ; Gamos, parce que ce mot signifie mariage. En effet, de même que le mariage engendre par l'union de l'homme et de la femme, de même six est engendré par le nombre impair 3, et par le nombre pair 2, qui est regardé comme femelle (52). Deux fois trois produisent six. D'ailleurs, les mouvements par lesquels se répand la génération sont variés, en haut, en bas, à droite, à gauche, en avant, en arrière.

C'est donc à bon droit que, regardant le nombre sept (53) comme né sans mère et n'engendrant aucune postérité, l'on en 580 fait le symbole du sabbat et l'allégorique emblème de ce repos

« dans lequel on ne se mariera point. »

« que les cieux annoncent aux cieux la gloire du Très Haut. »

Leurs figures sensibles sont nos lettres phonétiques. C'est ainsi que le Seigneur lui-même a été appelé l'Alpha et l'Oméga, le

« commencement et la fin, — par qui tout a été fait et sans lequel rien n'a été fait. » Il ne faut donc pas s'imaginer que le repos de Dieu, comme quelques-uns le conçoivent, ait été une suspension d'activité. Bon par son essence, si Dieu venait à cesser de faire le bien, il cesserait au même instant d'être Dieu, parole qui serait un monstrueux blasphème. Il se reposa, qu'est-ce à dire ? il ordonna que l'ordre établi se maintint inviolablement pendant toute la durée des siècles, et que chaque créature se reposât de son antique confusion. Car les créatures qui sortirent du néant à des jours divers s'enchainèrent dans une merveilleuse harmonie, afin que les êtres fussent glorifiés d'après leur antériorité d'apparition, inégaux en honneur, quoiqu'ils aient jailli tous à la fois de la même pensée. La naissance de chacun d'eux n'eût pas été distinctement signalée par la voix du Très haut, si la création avait été désignée en masse. Il fallait que le langage procédât par ordre. Voilà pourquoi l'historien sacré nomme une première création, puis une seconde, lorsque néanmoins la souveraine majesté tira simultanément l'universalité des êtres d'une même essence. La volonté de Dieu, si je ne me trompe, est une dans son unique identité. Comment, d'ail- 562 leurs, la création se serait-elle accomplie dans le temps. si le temps lui-même eût été contemporain de la création ?

Mais que dis-je ? le monde tout entier, La nature vivante, comme la nature inorganisée, mule sur le septénaire. On compte sept anges premiers-nés, chefs de tous les antres, et revêtus de la plus grande puissance. Suivant les astronomes, la terre est gouvernée par sept planètes errantes, auxquelles les Chaldéens prêtent de merveilleuses sympathies avec ce qui nous arrive, et par l'inspection desquelles ils se vantent de connaître l'avenir. Au nombre des étoiles axes sont les sept Pléiades. Les deux ourses se composent de sept étoiles qui dirigent l'agriculture et la navigation. La lune aussi change de forme chaque septième jour ; simple croissant dans la première semaine, pleine an bout de la seconde, redevenue simple croissant à la troisième, depuis qu'elle a commencé de décliner, entièrement effacée à la quatrième.

Il y a mieux : le mathématicien Séleucus lui assigne sept phases différentes. Invisible d'abord, courbée en croissant, puis demi-pleine, puis entièrement pleine et arrondie; puis déclinant toujours, arrondie, demi-pleine encore une fois et courbée en croissant.

« Chantons un hymne nouveau sur les sept tons de notre lyre, » écrit un poète qui n'est pas sans gloire, nous apprenant ainsi que la lyre antique avait sept tons. Notre visage porte sept auxiliaires de nos sensations ; deux yeux, deux conduits pour les sons, deux narines, et la bouche qui complète le septénaire. Les élégies de Solon nous avertissent aussi, dans les vers suivants, que le septénaire préside aux diverses périodes de la vie humaine : « Lorsque l'enfant aura vu s'accomplir les sept premières années de sa vie, tu regarderas dans sa bouche le rempart de ses dents. Que la Divinité lui donne encore sept années ; arrive l'époque de la puberté. Quand il aura grandi pendant sept années nouvelles, ses joues se couvriront d'une barbe épaisse. Ajoute à son âge un pareil nombre d'années, que dons toute la vigueur de sa force, il prend rang parmi 563 les hommes. La présence du cinquième septénaire l'avertit de chercher une épouse, et de songer à revivre dans sa postérité. La sixième révolution est venue : avec elle apparaissent la prudence, l'habileté, et le dégoût de tout ce qui est frivole ou insensé. Le septième et le huitième septénaire brillent par la richesse de l'éloquence et du génie. Dans le neuvième, la force du corps et de l'intelligence subsiste encore, mais affaiblie, et incapable de grandes choses : après la dixième période, l'homme, mûr pour le tombeau, tombe sous les coups de la mort. »

Poursuivons : dans les maladies, le septième et le quatorzième jours sont des jours critiques où la nature est aux prises avec le principe du mal. Hermippe de Béryte rapporte encore, dans son Traité du septenaire, mille autres propriétés merveilleuses. Mais écoutons le bienheureux David lui-même. Il va découvrir en termes formels aux regards du Gnostique une supputation mystique en rapport avec le septénaire et l'octonaire :

« Notre vie, dit-Il, est aussi fragile que la toile de l'araignée. Les jours de nos années, sont soixante-dix années, quatre-vingts pour les forts. Au-delà, c'est régner. »

Mais ne nous y trompons pas, le monde a été engendré et non fait dans le temps. Pour nous en convaincre, la prophétie ajoute :

« Telle fut l'origine des cieux et de la terre, lorsqu'ils furent créés, au jour que le Seigneur fit la terre et les cieux. »

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