Stromates — Livre VI (page 8)
Or, le défaut d'instruction est la cause de l'ignorance, et c'est le propre, à mon avis, sinon d'un esprit modeste, au moins d'une bonne conscience, que de s'écrier en présence de la mauvaise fortune :
« Advienne que pourra ! j'ai le bon droit de mon côté : la justice combattra pour moi, et l'on ne me surprendra jamais en défaut (40), »
puisque je fais le bien. Cette bonne conscience 541 maintient l'âme dans un état de sainteté vis-à-vis de Dieu, de justice à l'égard des hommes, en nourrissant sa pureté de pensées honnêtes, de chastes paroles, et de bonnes œuvres. Ainsi revêtue de la force du Seigneur, l'âme, tout entière à la méditation de Dieu, ne reconnait plus d'autre mal que l'ignorance, et les actes qui n'ont pas la saine raison pour mobile, rendant grâces à Dieu toujours et en toutes choses, soit en écoutant les paroles de justice, soit en lisant les divins préceptes, soit en recherchant la vérité, soit en offrant la sainte oblation, soit en vaquant à la prière. Que dirai-je enfin? Elle se répand en louanges, en hymnes, en bénédictions, en chants d'allégresse. Une âme dans ces dispositions n'est jamais séparée un moment de son Dieu. C'est donc avec une profonde sagesse qu'il a été dit :
« Et ceux qui se confient en lui comprendront la vérité, et les fidèles lui obéiront avec amour. »
Vous l'entendez ; ainsi s'exprime la sagesse an sujet des véritables Gnostiques. Le ciel a donc différentes demeures qui correspondent aux mérites particuliers de chaque fidèle.
« Un don choisi sera la récompense de sa foi, nous dit Salomon, et il obtiendra une place plus brillante dans la maison du Seigneur. »
Plus brillante ! ce comparatif montre qu'il y a dans le temple de Dieu, qui n'est autre que l'Église universelle, des tabernacles inférieurs, et porte en même temps la pensée vers les pavillons les plus relevés où réside la majesté divine. Les nombres 30, 60, et 100, qui se trouvent dans l'Évangile, désignent indirectement ces trois espèces de demeures. L'héritage parfait est le partage de ceux qui, à l'image du Seigneur, sont parvenus à la perfection. Que cette ressemblance consiste dans la forme extérieure de l'homme, ainsi que l'ont imaginé plusieurs, il serait impie de l'envisager de cette manière. Elle n'est pas non plus une assimilation complète avec la puissance qui est l'attribut de la cause première; c'est là l'opinion sacrilège de ceux qui se sont mis à rêver que la vertu de l'homme et celle du Tout-Puissant était la même.
« Impie, s'écrie le Seigneur, tu as pensé que je suis semblable 542 à toi. — Car il suffit au disciple de ressembler à son maître, » dit le maître. Le fidèle que Dieu a honoré du privilège de son adoption et de son amitié devient donc semblable à Dieu, parce qu'il est le cohéritier des seigneurs et des dieux, pourvu toutefois qu'il soit par venu à la perfection de l'Évangile, selon les enseignements du Seigneur lui-même.
Des différents degrés de la connaissance qui conduit à la perfection. Pourquoi l'obscurité et le mysticisme de l'Écriture. Le Gnostique reproduit donc une ressemblance plus immédiate, je veux dire, l'esprit qui animait son maître lorsqu'il instruisait et conseillait les sages ainsi que les prudents. II la reproduit, parce qu'il comprend de la manière que l'a voulu le divin instituteur, et que, sous un aspect plus magnifique encore, par le privilège de son rang, il enseigne sur les toits (41) ceux qui veulent être édifiés sur une base élevée; mais il commence par appuyer lui-même ses paroles de l'autorité de ses actions, conformément à l'exemple qu'en a donné notre Seigneur. En effet, il n'a commandé que ce qu'il était possible d'accomplir. Et véritablement ne faut-il pas que celui qui est de naissance royale et porte le titre de chrétien puisse régner et maintenir sa domination ? Nous ne sommes point appelés à exercer l'empire uniquement sur les animaux sauvages du dehors : nous portons au dedans de nous-mêmes, comme autant de bêtes féroces, des passions qu'il faut museler. C'est donc par la science de la bonne et de la mauvaise vie qu'est sauvé le Gnostique, plus intelligent et plus fécond en œuvres
« que les Scribes et les Pharisiens. »
« Arme-toi, règne et triomphe, écrit David, à cause de la vérité, de la douceur et de la justice ; et ta droite, c'est-à-dire le Seigneur, te conduira merveilleusement. Qui donc est sage, et pourra comprendre ? intelligent, et pourra connaître ? Les voies du Seigneur sont droites, »
dit le prophète, voulant nous indiquer par là que le Gnostique seul est capable de comprendre et d'expliquer le sens obscur des paroles de l'Esprit. Et
« celui qui comprend gardera la science dans ces jours-là, »
selon le langage sacré, c'est-à-dire, ne révélera pas les mystères aux indignes. Pourquoi cela ?
« Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende, »
dit le Seigneur, parce qu'il n'est pas donné à tous d'entendre ni de comprendre. David écrit :
« Il s'est enveloppé des eaux et des nuées. Aux éclairs de sa face, les nuages se sont ouverts, ils ont vomi la grêle et les charbons noircis »
ce qui signifie que les oracles sacrés sont pleins de mystères. Clairs et lumineux; pour le Gnostique, ils descendent dans son intelligence comme une grêle innocente qu'envoie la miséricorde divine. Ténébreux pour le vulgaire, ce sont des charbons éteints qui ne se rallumeront et ne recommenceront à briller qu'autant qu'une main puissante viendra y réveiller la flamme qui s'en est retirée.
« Le Seigneur donc m'a donné la langue de la science afin que je sache, dans l'occasion, quand il est à propos de parler, »
non pas seulement en portant témoignage devant les tribunaux, mais aussi dans les interrogations et les réponses.
« Et la science du Seigneur ouvre ma bouche. »
Le caractère du Gnostique est donc de connaître quand, comment, et devant qui il doit ouvrir la bouche. Lorsque l'apôtre lui-même écrit ces mots :
« Selon les principes d'une science mondaine et non selon Jésus Christ, »
il nous apprend que la doctrine des Grecs n'est qu'élémentaire, tandis que celle du Sauveur est parfaite et consommée ; nous l'avons prouvé plus haut. Il y a mieux : voilà que
« l'olivier sauvage participe à la sève qui monte de la racine de l'olivier. »
Je me trompe, il naît à peu près dans les mêmes conditions que l'olivier cultivé. La greffe, en effet, s'alimente de l'arbre sur lequel elle a été introduite, comme l'arbre s'alimente des sucs 544 de la terre. Or, les plantes, quelles qu'elles soient, ne germent que par les ordres de Dieu. Telle est la raison pour laquelle l'olivier, tout sauvage qu'il est, couronne les vainqueurs des jeux olympiques. L'orme aussi, soulevant dans les airs la faiblesse de la vigne, ne lui apprend-il point à être féconde ? Les arbres sauvages, on le remarque, attirent à eux une plus grande quantité de nourriture, parce qu'ils ne peuvent se l'assimiler. Les plantes sauvages absorbent donc moins d'aliment que les plantes cultivées, et l'âpreté de leur nature n'a pas d'autre cause que la privation de la faculté absorbante. L'olivier franc, enté sur l'olivier sauvage, reçoit donc par-là même plus de nourriture ; il s'accoutume à l'absorber en s'assimilant aux sucs de l'arbre cultivé. Eh bien ! l'olivier sauvage est le philosophe de la Gentilité qui renferme en lui-même beaucoup d'aliments mal digérés, et parce qu'il est avide d'investigations, et parce qu'il atteint facilement le but par ses méthodes, et parce qu'il a soif de sucs de la vérité. Mais que la vertu divine vienne habiter en lui par la foi, alors accru de la bonne et savoureuse connaissance, l'olivier sauvage, dans lequel a été implanté le Verbe magnifique et miséricordieux, absorbe aussitôt la nourriture qui lui est offerte et se transforme en olivier de la nature la plus heureuse. C'est qu'en effet la greffe fait d'un arbre inutile un arbre généreux, d'un arbre infécond un arbre fertile. O industrie de l'agriculture ! ô merveille de la connaissance !
Il y a, dit-on, quatre manières différentes d'enter. Par la première méthode, ou introduit la greffe entre le bois et l'écorce : ainsi sont catéchisés les infidèles dont l'esprit n'a point de culture, et qui ne reçoivent le Verbe qu'à la surface. Dans le second système, on fend la tige pour introduire dans l'incision un plant généreux.
C'est ce qui arrive à ceux qui se sont adonnés à la philosophie. Après avoir entrouvert leurs dogmes, nous y implantons la connaissance de la vérité, de même que par l'ouverture des anciens livres sacrés, une branche d'olivier nouvelle et généreuse est entée sur le tronc hébreu. La troisième méthode s'applique aux sauvages et aux hérétiques que la force entraîne vers la vérité. Ici, le fer à la main, l'agriculteur dé- 545 nude, sans la blesser toutefois, la moelle de deux branches, qu'il réunit l'une à l'autre. La quatrième manière est ce qu'on appelle l'inoculation. On enlève sur un tronc généreux un bourgeon qui a été incisé circulairement, de sorte néanmoins que l'écorce le suive dans la grandeur d'un doigt. Puis on pratique sur la tige étrangère une entaille proportionnée à l'application qu'elle doit recevoir ; on assujettit avec des liens la pièce de rapport, on la revêt d'argile, avec la précaution de laisser l'œil dans toute son intégrité, sans l'altérer le moins du monde. Cette quatrième espèce, la plus utile de toutes pour les arbres fruitiers, s'applique à la doctrine gnostique dont le regard pénètre jusque dans le fond des choses. Assurément la greffe par incision dont parle l'apôtre (42) « peut se transformer en olivier franc; » qu'est-ce à dire? en Jésus-Christ lui-même, la nature sauvage et infidèle de ceux qui croient au Sauveur, se trouvant ainsi implantée dans le Christ. Mais il vaut mieux que la foi de chacun soit entée sur le propre tronc de son âme. Le Saint-Esprit, en effet, se distribuant à travers toutes les parties de nous-mêmes s'y transplante dans une mesure proportionnée à l'incision, mais indivisible et sans rien perdre de lui-même. Salomon décrit ainsi la sagesse :
« La sagesse est brillante et ne se flétrit jamais ; elle est connue facilement par ceux qui l'aiment, et trouvée par ceux qui la cherchent ; elle devance ceux qui la désirent, pour se montrer à eux la première. Qui veillera pour elle dès le matin ne se lassera pas. Penser à elle est une prudence consommée ; veiller pour elle est une prompte sécurité. Elle va ça et là, cherchant ceux qui sont dignes d'elle ; »
car la connaissance n'appartient pas à tout le monde.
« Dans les chemins, elle se montre à eux avec un visage riant. »
Ces chemins sont les règles de la morale et la variété multiple des Testaments. Salomon continue : « Et elle leur apparait dans toutes les pensées, » envisagée sous des formes diverses, c'est-à-dire au point de vue de toutes les doctrines. L'écrivain sacré, associant à la sagesse la charité qui la 546 complète, va procéder maintenant par la voie du syllogisme et par un enchaînement lumineux de propositions qui portent avec elles la démonstration et la vérité.
« Le commencement de la sagesse est le vrai désir de l'instruction, » c'est-à-dire de la connaissance. « La sollicitude pour l'instruction est son amour ; l'amour est l'observation de ses lois, la garde de ses lois, la consommation de l'incorruptibilité : or l'incorruptibilité approche l'homme de Dieu. Ainsi donc, le désir de la sagesse nous élève jusqu'à la royauté. »
Salomon nous apprend, si je ne me trompe, que l'instruction véritable est une aspiration ardente vers la connaissance. Or, l'instruction se développe par l'amour de la connaissance ; l'amour n'est que l'observation des préceptes qui mènent à la connaissance ; l'observation des préceptes est la fidélité aux commandements de laquelle naît l'incorruptibilité. Or,
« l'incorruptibilité nous approche de Dieu. »
S'il est vrai que l'amour de la connaissance engendre l'incorruptibilité, et rapproche du Dieu, roi de tort ce qui existe, quiconque est de naissance royale, quelle obligation pour nous de chercher la connaissance, et de la chercher jusqu'à ce que nous l'ayons découverte ! L'investigation est une impulsion de notre âme vers le but qu'elle veut saisir, et qui atteint la vérité par quelques signes démonstratifs. La découverte est le terme et le repos de l'investigation qui est parvenue à la compréhension : cette dernière se confond avec la connaissance.
Dans la rigueur du mot, la découverte n'est que la gnose, puisqu'elle est la compréhension de l'objet que poursuivait l'investigation. Les philosophes entendent par signe (43) la proposition dominante qui précède, accompagne, ou suit. L'investigation, qui a Dieu pour objet, aboutit donc à la doctrine qui nous vient par l'Intermédiaire du Fils de Dieu. Où est le signe dé-547 monstratif que le Fils de Dieu lui-même est notre Sauveur ? Demandez-le aux prophéties qui ont promulgué son avènement bien des siècles avant qu'il s'accomplit ; demandez-le aux témoignages qui attestent sa présence sensible parmi nous ; demandez-le enfin à sa puissance, qui est proclamée solennellement depuis son ascension et que l'on peut toucher du doigt, tant elle est visible !
Que la vérité soit parmi nous, en faut-il d'autre preuve que celle-ci : le Fils de Dieu lui-même nous a parlé ? En effet, si au fond de toute question vous retrouvez universellement ces deux circonstances, la personne et la chose, il est avéré par là même que la vérité, et ce qui mérite réellement ce nom, n'habite qu'au milieu de nous. La personne ! c'est le Fils de Dieu lui-même; qu'est-ce à dire? l'éternelle vérité qui se révèle à nous. La chose ! c'est la vertu de la foi qui triomphe des résistances, et vaincrait le monde, eût-elle le monde tout entier à combattre. Mais puisque, d'une part, les actions, le langage et la raison se sont accordés dans tous les temps à flétrir l'impiété du misérable qui nie la Providence, et à le châtier au lieu de le réfuter ; puisque, d'autre part, il nous a été montré, là, ce qu'il faut faire et comment il faut vivre pour arriver à la connaissance du Tout Puissant ; ici, par quelle manière d'honorer Dieu nous devenons à nous-mêmes les artisans de notre salut, instruits d'ailleurs de ce qui est agréable à notre maitre, non pas à l'école des sophistes, mais par la bouche de Dieu lui-même, nous Chrétiens, nous travaillons à marcher dans les voies de la justice et de la sainteté. Ce qui lui est agréable, c'est que nous soyons sauvés : or, le salut est le fruit des bonnes œuvres et de la connaissance qui nous sont enseignées toutes deux par notre Seigneur. S'il est vrai de dire avec Platon que, hormis Dieu, ou les descendants des dieux, personne ne peut révéler la vérité, nous sommes en droit de nous écrier avec un noble orgueil :
« Nous possédons la vérité par le Fils de Dieu. Les oracles, promulgués avant les événements et confirmés depuis par les événements, sont nos pièces de conviction. »
Toutefois, il faut nous garder de rejeter avec dédain les mé- 548 thodes qui nous facilitent la découverte de la vérité. Assurément lorsque la philosophie proclame qu'il existe une Providence, et assigne des rémunérations pour la vertu aussi bien que des châtiments pour le vice dans un autre monde, elle touche sommairement à la théologie. Mais interrogez-la sur la révélation ; descendez aux détails ; elle ne sait plus répondre. Ignorante du culte qu'il faut rendre à Dieu, elle ne parle pas comme nous du Fils de Dieu, ni de la divine économie de la Providence. Voilà pourquoi les hérésies qui s'élèvent dans le sein de la philosophie barbare, ont beau répéter avec nous qu'il n'y a qu'un Dieu, elles ont beau célébrer le Christ : discours purement humains et auxquels manque la vérité ! Le Dieu qu'elles reconnaissent est un Dieu de leur invention. Le Christ qu'elles professent n'est pas le Christ que nous enseignent les prophètes. Aussi longtemps que leurs dogmes pervers demeurent eu contradiction avec les enseignements de la vérité, ils sont contre nous. Il est bien vrai que Paul, à cause de ceux d'entre les Juifs qui croyaient, donna la circoncision à Timothée. Il craignait que l'abolition d'une pratique, interprétée d'une manière charnelle sous l'empire de la loi, n'écartât de la foi chrétienne les néophytes qui venaient du judaïsme. Mais il savait bien que la circoncision était impuissante à justifier. Sa maxime, c'était « de se faire tout à tous » en conservant par condescendance et momentanément les prescriptions en vigueur,
« afin de sauver tous les hommes. »
Ailleurs, ne voyons-nous pas Daniel porter, sous le roi des Perses, le collier d'or ? La tribulation du peuple ne lui sembla point une considération de médiocre importance. On n'est donc pas coupable de mensonge pour user de condescendance dans un intérêt de salut, ni pour se tromper sur quelque point qui n'est pas capital. Les fourbes et les imposteurs sont ceux qui, attaquant les principaux articles de la foi, rejettent le Seigneur, autant qu'il est en eux, ou au moins renient la véritable doctrine, puisqu'ils expliquent et transmettent les Écritures contrairement à la dignité de Dieu et du Seigneur. En effet, l'interprétation et l'observation exacte 549 des Écritures, conforme à la sainte doctrine, et telle que la pieuse tradition des apôtres nous la transmet, est le dépôt que nous rendons à Dieu.
« Ce qui vous est dit à l'oreille, »