Confessiones (page 4)
Livre dixième (suite)
67. Qui trouver, capable de me réconcilier avec vous ? Devais-je solliciter les anges ? et par quelles prières ? par quels sacrifices ? Plusieurs, ai-je ouï dire, travaillant pour revenir à vous, et ne le pouvant d’eux-mêmes, ont tenté cette voie, et, tombés bientôt dans un désir curieux de visions étranges, ils ont mérité d’être livrés à l’illusion. Superbes, ils vous cherchaient avec tout le faste de la science, le cœur haut et non contrit ; la conformité d’esprit a attiré sur eux les complices de leur orgueil, les puissances de l’air (Ephés. II, 2), dont les prestiges les ont égarés lorsqu’ils cherchaient un médiateur, médecin de leur âme, sans le trouver ; car ils n’avaient devant eux que le diable transfiguré en ange de lumière (II Cor. XI, 14).
Chair superbe, ce qui l’a séduite, c’est que le séducteur n’était pas revêtu de chair ! Hommes mortels et pécheurs ! Mais vous, Seigneur, dont ils cherchaient la paix avec orgueil, vous êtes indépendant de la mort et du péché. Or, il fallait au médiateur entre l’homme et Dieu ( I Tim. II, 5) une ressemblance avec Dieu et une ressemblance avec l’homme. Entièrement semblable à l’homme, il était loin de Dieu ; entièrement semblable à Dieu, il était loin de l’homme — ; il n’était plus médiateur. Ainsi ce faux médiateur, à qui votre justice secrète permet de séduire l’orgueil, a quelque chose de commun avec l’homme : c’est le péché ; il prétend quelque chose de commun avec Dieu : libre du vêtement charnel de la mortalité, il se donne pour immortel. Mais, comme « la mort est la solde du péché (Rom. VI, 23), il entre, par la communauté du péché, dans la communauté de la mort.
Chapitre XLIII, Jésus-Christ seul médiateur.
68. Mais le Médiateur de vérité, que le secret de votre miséricorde a fait connaître aux humbles, et que vous avez envoyé pour leur enseigner, par son exemple, l’humilité même, ce Médiateur de Dieu et des hommes, JÉSUS-CHRIST homme, est apparu entre les pécheurs mortels et le JUSTE immortel, mortel avec les hommes, Juste avec Dieu ; et comme la vie et la paix sont la solde de la justice, par la justice qui l’unit à Dieu, il est venu ruiner dans les impies justifiés la mort dont il voulut être comme eux tributaire. C’est lui qui a été montré de loin aux saints des anciens jours, pour qu’ils fussent sauvés par la foi au sang qu’il devait répandre, comme nous le sommes par la foi en son sang répandu. Car ce n’est qu’en sa qualité d’homme qu’il est médiateur ; en tant que Verbe, il n’est plus terme MOYEN, il est ÉGAL à Dieu, Dieu en Dieu, et avec le Saint-Esprit un seul Dieu.
69. Oh ! de quel amour nous avez-vous donc aimés, Père infiniment bon ? vous n’épargnez pas votre Fils unique, vous le livrez pour nous, pécheurs que nous sommes ( Rom. VIII, 32). De quel amour (472) nous avezvous donc aimés ? Pour nous, « Celui qui n’a point regardé comme une usurpation d’être égal à vous, s’est rendu obéissant jusqu’à la mort de la croix ( Philip. II, 6), lui seul libre entre les morts ( Ps. LXXXVII, 6-8), ayant la puissance de « quitter son âme et la puissance de la reprendre (Jean, X, 18) ; » pour nous, en votre nom, vainqueur et victime, et vainqueur parce qu’il est victime ; pour nous, en votre nom, sacrificateur et sacrifice, et sacrificateur parce qu’il est sacrifice, lui qui, d’esclaves, nous fait vos enfants, parce qu’il est votre Fils et pour nous esclave. Oh ! c’est avec justice que sur lui repose cette ferme espérance que vous guérirez toutes mes langueurs, par lui qui est assis à votre droite, et sans cesse y intercède pour nous ( Rom. VIII, 34) ; autrement je tomberais dans le désespoir ; car nombreuses et grandes sont mes infirmités, nombreuses et grandes ! mais plus grande encore est la vertu de vos remèdes. Nous eussions pu croire votre Verbe trop éloigné de l’alliance de l’homme, et désespérer de nous s’il ne s’était fait chair, s’il n’eût demeuré parmi nous.
70. Plié sous la crainte de mes péchés et le fardeau de ma misère, j’avais délibéré dans mon cœur et presque résolu de fuir au désert ; mais vous m’en avez empêché, me rassurant par cette parole : « Le CHRIST est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus à eux-mêmes, mais à celui qui est mort pour eux ( I Cor. V, 15). »
Eh bien ! Seigneur, je jette tous mes soucis en votre sein, pour vivre, pour goûter les merveilles de votre loi ( Ps. CXVIII, 18). Vous savez mon ignorance et ma faiblesse ; enseignez-moi, guérissez-moi. Ce Fils unique « en qui sont cachés tous les « trésors de la sagesse et de la science m’a « racheté de son sang (Coloss. II, 3). » Loin de moi les calomnies des superbes. Je médite ma rançon, et je la mange, et je la bois, et je la distribue ; pauvre encore, je désire en être rassasié avec ceux qui la mangent et en sont rassasiés ; qui louent le Seigneur parce qu’ils le cherchent (Ps. XXI, 27). (473)
↑ Job. 7,1
Livre onzième
Augustin d’Hippone
LIVRE XI
Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Poujoulat et Raulx, L. Guérin & Cie, 1864 (p. 474-486).
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Livre onzième.
Il demande à Dieu l’intelligence des Ecritures. — Il cherche à expliquer les premières paroles de la Genèse : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre. » — Il répond à cette question : « Que faisait Dieu avant la création du monde ? » — Point de temps avant la création. — Qu’est-ce que le temps ? — Quelle est la mesure du temps ?
Chapitre premier, La confession de nos misères dilate notre amour.
1. Eh quoi ! ce que je vous dis, l’ignorez-vous donc, ô Dieu, possesseur de l’éternité ? L’ignorez-vous, ou avez-vous besoin du temps, pour voir ce qui se passe dans le temps ? Pourquoi donc vous présenter le cours et la suite de tant de choses ? Non pour vous les apprendre, sans doute, mais pour susciter vers vous dans mon cœur et dans les cœurs qui me liront de nouvelles flammes, afin qu’un seul cri s’élève : « Le Seigneur est grand et infiniment digne de louanges (Ps. XCV, 4) » Je l’ai dit, et je le dis encore ; c’est l’amour de votre amour qui m’a suggéré cette pensée. Nous prions, et cependant la Vérité nous dit : « Votre Père sait ce qu’il vous faut, avant même que vous lui demandiez rien (Matth. VI, 8). » Ainsi la confession de nos misères et de vos miséricordes dilate notre amour pour vous ; elle appelle sur nous cette grâce qui doit consommer notre délivrance et nous sortir de nous-mêmes, séjour de malheur, pour nous faire entrer en vous, souveraine béatitude. Car vous nous avez appelés à la pauvreté volontaire, à la douceur, à la faim et à la soif de la justice, à l’amour des larmes, et de la compassion, et de la pureté intérieure, et de la paix (Matth. V, 3-9). Et je vous ai tout raconté, suivant mes forces et ma volonté, car vous avez voulu le premier que j’élevasse jusqu’à vous, Seigneur mon Dieu, les louanges de votre bonté et de vos miséricordes éternelles (Ps. CXVII, 1).
Chapitre II, Il demande à Dieu l’intelligence des écritures.
2. Et ma plume serait-elle un organe capable de publier par quelles inspirations quelles saintes terreurs, par quelles consolations, quelles secrètes conduites vous m’avez amené au ministère de votre parole et à la dispensation de vos sacrements ? Et puis, eussé-je la force d’être un narrateur fidèle, chaque goutte de temps me coûte si cher !
Et depuis longtemps je brûle de méditer votre loi, et de vous confesser à cet égard mes lumières et mon ignorance ; les premiers reflets de vos rayons, et la lutte des ténèbres qui règnent encore dans mon âme, jusqu’à ce que ma faiblesse soit absorbée par votre force. Et je ne veux pas répandre sur d’autres soins les heures de loisir que me laissent les besoins de la nature, le délassement nécessaire de l’esprit, et le service que nous devons aux hommes, ou que nous leur rendons sans leur devoir.
3. Seigneur mon Dieu, prêtez l’oreille à ma prière ; que votre clémence exauce mon désir. Ce n’est pas pour moi seul que ce cœur palpite ; il se passionne encore pour l’intérêt de ses frères. Et vous voyez dans ce cœur qu’il est ainsi. Oh ! que je vous offre en sacrifice ce servage de pensées et de paroles dont je suis redevable ; et donnez-moi de quoi vous offrir. « Je suis indigent et pauvre (Ps. LXXXV, 1), et vous êtes « riche ; et vous versez vos libéralités sur tous « ceux qui vous invoquent (Rom. X, 12) » ô vous dont la Providence ne trouble pas la Sécurité. Retranchez en moi toute témérité, tout mensonge, (474) par la circoncision du cœur et des lèvres. Que vos Ecritures soient mes chastes délices. Que je n’y trouve ni à m’égarer, ni à égarer les autres. Voyez, Seigneur ; ayez pitié, Seigneur mon Dieu, lumière des aveugles, vertu des faibles ; encore leur lumière et leur vertu, quand ils ont recouvré la vue et la force ; voyez mon âme, entendez ses cris du fond de l’abîme. Car, là même, si vous n’y êtes pas aux écoutes, où adresser nos pas et nos cris ?
« A vous est le jour, à vous est la nuit ( Ps. LXXIII, 16) » D’un coup d’œil, vous réglez le vol des moments. Faites-moi largesse de temps pour méditer les secrets de votre loi ; ne la fermez pas à ceux qui frappent. Car ce n’est pas en vain que vous avez dicté tant de pages mystérieuses : forêts sacrées, n’ont-elles pas aussi leurs cerfs qui se retirent, s’abritent, courent, se reposent, paissent et ruminent sous leur ombre ? Seigneur, amenez-moi à votre perfection ; révélez-moi ces mystères. Oh ! votre parole est ma joie ; votre voix m’est plus douce que le charme des voluptés. Donnez-moi ce que j’aime ; votre voix est mon amour, et vous m’avez donné de l’aimer. Ne soyez pas infidèle à vos dons ; ne dédaignez pas votre pauvre plante que la soif dévore. Que je proclame à votre gloire toutes mes découvertes dans vos saints livres ! Que j’écoute la voix, de vos louanges (Ps. XXV, 7) ! Que je m’enivre de vous, en considérant les merveilles de votre loi, depuis ce jour premier-né des jours où vous avez fait le ciel et la terre, jusqu’à notre avènement au royaume de votre cité sainte.
4. Seigneur, ayez pitié de moi, exaucez mes vœux. Rien de la terre, je crois, n’est leur objet ; ni l’or, ni l’argent, ni les pierres précieuses, ni le luxe, ni les honneurs, ni la puissance, ni les plaisirs de la chair, ni les besoins qui nous suivent dans le trajet de la vie ; toutes choses d’ailleurs données par surcroît à qui cherche votre royaume et votre justice (Matth. VI, 33). Voyez, Seigneur mon Dieu, où s’élance mon désir. « Les impies m’ont raconté leur ivresse ; mais qu’est-ce auprès de votre loi, Seigneur (Ps. CXVIII) ? » Et voilà où mes vœux aspirent. Voyez, ô Père, regardez, voyez et agréez ; que sous l’œil propice de votre miséricorde, je frappe à la porte de vos paroles saintes, et que la grâce m’ouvre leur sanctuaire. Je vous en conjure par Notre-Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, l’homme de votre droite, fils de l’homme, que vous vous êtes fait (Ps. LXXIX, 18) médiateur entre vous et nous, par qui vous nous avez cherchés, quand nous n’étions plus en quête de vous, afin que cette sollicitude réveillât la nôtre. Je vous en conjure, au nom de votre Verbe, par qui vous avez fait toutes vos créatures, dont je suis ; au nom de votre Fils unique, par qui vous avez appelé à l’adoption le peuple des croyants, dont je suis encore ; au nom de Celui qui est assis à votre droite et y intercède pour nous ; « en qui sont cachés tous les trésors de « la sagesse et de la science (Coloss. II, 3) ; » c’est lui que je cherche dans vos livres saints. Moïse a écrit de lui (Jean V, 46) : C’est lui-même, c’est la Vérité, qui l’a dit.
Chapitre III, Il implore la vérité, qui a parlé par Moïse.
5. Oh ! que j’entende, que je comprenne comment, dans le PRINCIPE, vous avez créé le ciel et la terre (Gen,. I, 1) ! Moïse l’a écrit ; il l’a écrit et s’en est allé ; il a passé outre, allant de vous à vous ; et il n’est plus là devant moi. Que n’est-il encore ici-bas ! je m’attacherais à lui, et je le supplierais, et je le conjurerais en votre nom de me dévoiler ces mystères, et j’ouvrirais une oreille aride aux accents de ses lèvres. S’il me répondait dans la langue d’Héber, ce ne serait qu’un vain bruit qui frapperait mon organe, sans faire impression à mon esprit ; s’il me parlait dans la mienne, je l’entendrais ; mais d’où saurais-je qu’il me dirait la vérité ? et, quand je le saurais, le saurais-je de lui ? Non, ce serait au dedans de moi, dans la plus secrète résidence de ma pensée, que la vérité même, qui n’est ni hébraïque, ni grecque, ni latine, ni barbare, parlant sans organe, sans voix, sans murmure de syllabes, me dirait : Il dit vrai ; et aussitôt, dans une pleine certitude, je dirais à ce saint serviteur : Tu dis vrai. Mais je ne puis l’interroger ; c’est donc vous, ô Vérité ! dont il était plein ; c’est vous, mon Dieu, que j’implore ; oubliez mes offenses, et ce que vous avez donné d’écrire à votre grand Prophète, oh ! donnez-moi de l’entendre. (475)
Chapitre IV, Le ciel et la terre nous crient qu’ils ont été créés.
6. Et voilà donc le ciel et la terre ! Ils sont. Ils crient qu’ils ont été faits ; car ils varient et changent. Or ce qui est, sans avoir été créé, n’a rien en soi qui précédemment n’ait point été ; caractère propre du changement et de la vicissitude. Et ils ne se sont pas faits ; leur voix nous crie : C’est parce que nous avons été faits que nous sommes ; nous n’étions donc pas, avant d’être, pour nous faire nous-mêmes. L’évidence est leur voix. Vous les avez donc créés, Seigneur ; vous êtes beau, et ils sont beaux ; vous êtes bon, et ils sont bons ; vous êtes, et ils sont. Mais ils n’ont ni la beauté, ni la bonté, ni l’être de la même manière que vous, ô Créateur ; car, auprès de vous, ils n’ont ni beauté, ni bonté, ni être. Nous savons cela grâce à vous ; et notre science, comparée à la vôtre, n’est qu’ignorance.
Chapitre V, L’univers créé de rien.
7. Comment donc avez-vous fait le ciel et la terre ? et quelle machine avez-vous appliquée à cette construction sublime ? L’artiste modèle un corps sur un autre, suivant la fantaisie de l’âme qui a la puissance de réaliser l’idéal que l’œil intérieur lui découvre en elle. Et d’où lui viendrait ce pouvoir, si elle-même n’était votre ouvrage ?
L’artisan façonne une matière préexistante, ayant en soi de quoi devenir ce qu’il la fait, comme la terre, la pierre, le bois ou l’or, etc. Et d’où ces objets tiennent-ils leur être, si vous n’en êtes le créateur ? C’est vous qui avez créé le corps de l’ouvrier, et l’esprit qui commande à ses organes ; vous êtes l’auteur de cette matière qu’il travaille, de cette intelligence qui conçoit l’art, et voit en elle ce qu’elle veut produire au dehors ; de ces sens interprètes fidèles qui font passer dans l’ouvrage les conceptions de l’âme, et rapportent à l’âme ce qui s’est accompli, afin qu’elle consulte la vérité, juge intérieur, sur la valeur de l’ouvrage. Toutes ces créatures vous glorifient, et vous proclament le Créateur du monde.
Mais vous, comment les avez-vous faites ? comment avez-vous fait le ciel et la terre ? O Dieu ! Ce n’est ni sur la terre, ni dans le ciel, que vous avez fait le ciel et la terre ; ni dans les airs, ni dans les eaux qui en dépendent. Ce n’est pas dans l’univers que vous avez créé l’univers ; où pouvait-il être, pour être créé, avant d’être créé pour être ? Et vous n’aviez rien aux mains qui vous fût matière du ciel et de la terre. Eh ! d’où vous serait venue cette matière, que vous n’eussiez pas créée pour en former votre ouvrage ? Que dire, enfin, sinon que cela est, parce que vous êtes ? Et vous avez parlé, et cela fut, et votre seule parole a tout fait (Ps. XXXII, 9, 6).
Chapitre VI, Comment Dieu a parlé.
8. Mais quelle a été cette parole ? S’est-elle formée comme cette voix descendue de la nue : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé(Matth. III, 17 ; XVII, 5) ? » Cette voix retentit et passe ; elle commence et finit ; ses syllabes résonnent et s’évanouissent, la seconde après la première, la troisième après la seconde, ainsi de suite, jusqu’à la dernière, et le silence après elle. Il est donc évident et clair que cette voix fut l’expression d’une créature, organe temporel de votre éternelle volonté. Et l’oreille extérieure transmet ces paroles, formées dans le temps, à l’âme intelligente dont l’oreille intérieure s’approche de votre Verbe éternel. Et l’âme a comparé ces accents fugitifs à l’éternité silencieuse de votre Verbe, et elle s’est dit : « Quelle différence ! les uns sont infiniment au-dessous de moi ; ils ne sont même pas, car ils fuient, car ils passent ; mais au-dessus de moi, le Verbe de mon Dieu demeure éternellement (I Pierre, I, 25). »
Que si vous avez commandé par des paroles passagères comme leur son l’existence du ciel et de la terre ; si c’est ainsi que vous les avez faits, il y avait donc déjà, avant le ciel et la terre, quelque créature corporelle, dont l’acte mesuré par le temps fit vibrer cette voix dans la mesure du temps. Or, nulle substance corporelle n’était avant le ciel et la terre ; ou, s’il en existait une, il faut reconnaître que vous aviez formé sans parole successive l’être qui devait articuler votre commandement : Que le ciel et la terre soient. Car cet organe de vos desseins, quel qu’il fût, ne pouvait être, si vous ne l’eussiez fait. Or, pour produire le corps dont ces paroles devaient sortir, de quelle parole vous êtes-vous servi ? (476)
Chapitre VII, Le verbe divin, fils de Dieu, coéternel au Père.
9. Vous nous appelez donc plus haut ; vous nous appelez à l’intelligence du Verbe-Dieu, Dieu en vous, Verbe qui se prononce et prononce tout de toute éternité ; parole sans fin, sans succession, sans écoulement ; qui dit éternellement, et tout à la fois, toutes choses. Autrement le temps et la vicissitude seraient en vous, et, dès lors, plus de véritable éternité, plus de véritable immortalité. C’est ainsi, je le sais, mon Dieu, et grâces à vous ! Je le sais, et vous bénis, Seigneur, et, avec moi, quiconque n’a pas un cœur ingrat au bienfait éclatant de votre lumière.
Nous savons, Seigneur, nous savons que, n’être plus ce qu’on était, qu’être ce qu’on n’était pas, c’est là naître et mourir. Aussi, rien en votre Verbe ne passe, rien ne succède, parce qu’il est immortel, parce qu’il est éternel en vérité. Et c’est par ce Verbe, coéternel avec vous, que vous dites, de toute éternité, et tout à la fois, toute ce que vous dites, et qu’il est ainsi que vous dites. Et votre parole est votre seule action ; et néanmoins ce n’est ni tout à la fois, ni de toute éternité, que s’est accomplie l’œuvre de votre parole.
Chapitre VIII, Le verbe éternel est notre unique maître.
10. Eh ! comment cela, Seigneur mon Dieu ? J’entrevois bien quelque chose, mais comment l’exprimer ? je l’ignore. N’est-ce point que tout être qui commence et finit, ne commence et ne finit d’être qu’au temps où la raison, en qui rien ne finit, rien ne commence, la raison éternelle connaît qu’il doit commencer ou finir ? Et, cette raison, c’est votre Verbe, le principe de tout, la voix intérieure qui nous parle (Jean VIII, 25) ; comme lui-même l’a dit dans l’Evangile par la voix de la chair ; comme il l’a fait entendre humainement à l’oreille des hommes, afin que l’on crût en lui, qu’on le cherchât intérieurement, et qu’on le trouvât dans l’éternelle vérité, où ce bon, cet unique maître des âmes enseigne tous ses disciples.
C’est là, Seigneur, que j’entends votre voix me dire : Que la vraie parole est celle qui nous enseigne ; et que la parole qui n’enseigne pas, n’est plus une parole. Or, qui nous enseigne, sinon l’immuable vérité ? car la créature changeante ne nous instruit qu’en tant qu’elle nous amène à cette vérité stable, notre lumière, notre appui, notre joie ; la voix de l’Epoux (Jean III, 29), qui nous réunit à notre principe. Et il est ce principe, et sans son immuable permanence nous ne saurions où revenir de nos égarements. Or, quand nous revenons de l’erreur, c’est la connaissance qui nous ramène ; et il nous enseigne cette connaissance, parce qu’il est le principe et la voix qui nous parle.
Chapitre IX, Le verbe parle à notre cœur.
11. C’est dans ce Principe, ô Dieu, que vous avez fait le ciel et la terre ; c’est dans votre Verbe, votre Fils, votre vertu, votre sagesse, votre vérité ; par une parole, par une opération admirable. Qui pourra comprendre cette merveille ? qui pourra la raconter ? Quelle est cette lumière qui par intervalle m’éclaire, et frappe mon cœur sans le blesser ; le glace d’épouvante, et l’embrase d’amour : épouvante, en tant que je suis si loin ; amour, en tant que je suis plus près d’elle ?
C’est la sagesse, la sagesse elle-même, dont le rayon déchire par intervalle les nuages de mon âme, qui, souvent infidèle à cette lumière, retombe dans ses ténèbres, sous le fardeau de son supplice : car ma détresse a épuisé mes forces (Ps. XXX, 2) ; je suis incapable même de porter mon bonheur, tant que votre pitié, Seigneur, secourable à mes iniquités, n’aura pas « guéri toutes mes langueurs. Mais vous rachèterez ma vie de la corruption ; vous me couronnerez de compassion et de miséricorde ; vous rassasierez de vos biens tout mon désir ; et ma jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle (Ps. CII, 3-5) ; » car l’espérance est notre salut ; et nous attendons vos promesses en patience (Rom. VIII, 24, 25). Entende en soi qui pourra votre parole intérieure, moi je m’écrie, sur la foi de votre oracle : « Que vos œuvres sont glorieuses, Seigneur ! Vous avez tout fait dans votre Sagesse (Ps. CIII, 24). » Elle est le principe ; et c’est dans ce principe que vous avez créé le ciel et la terre. (477)
Chapitre X, La volonté de Dieu n’a pas de commencement.
12. Ne sont-ils pas tous remplis des ruines de leur vétusté, ceux qui nous disent : Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre ? S’il demeurait dans l’inaction, pourquoi eu est-il sorti, pourquoi y est-il rentré ? S’il s’est accompli en Dieu un acte nouveau, une volonté nouvelle, pour donner l’être à une créature qui n’était pas sortie du néant, est-il une éternité vraie là où naît une volonté qui n’était pas ? car la volonté de Dieu n’est pas la créature. Elle est antérieure à la créature. Nulle création sans préexistence de la volonté créatrice. La volonté de Dieu appartient donc à sa substance. Que s’il est survenu dans la substance divine quelque chose de nouveau, on ne peut plus en vérité la dire éternelle. Et si Dieu a voulu de toute éternité l’existence de la créature, pourquoi, elle aussi, n’est-elle pas éternelle ?
Chapitre XI, Le temps ne saurait être la mesure de l’éternité.
13. Ceux qui parlent ainsi ne vous comprennent pas encore, ô Sagesse de Dieu lumière des esprits ; ils ne comprennent pas comment vous créez, en vous, et par vous-même, et ils aspirent à la science de votre éternité ; mais leur cœur flotte sur les vagues du passé et de l’avenir, à la merci de la vanité.
Qui l’arrêtera, ce cœur, qui le fixera pour qu’il s’ouvre stable un instant, à l’intuition des splendeurs de l’immobile éternité, qu’il la compare à la mobilité des temps, et trouve toute comparaison impossible ; qu’il ne voie dans la durée qu’une succession de mouvements qui ne peuvent se développer à la fois ; observant, au contraire, que rien de l’éternité ne passe, et qu’elle demeure toute présente, tandis qu’il n’est point de temps qui soit tout entier présent ; car l’avenir suit le passé qu’il chasse devant lui ; et tout passé, tout avenir tient son être et son cours de l’éternité toujours présente ? Qui fixera le cœur de l’homme, afin qu’il demeure et considère comment ce qui demeure, comment l’éternité, jamais passée, jamais future, dispose et du passé et de l’avenir ? Est-ce ma main, est-ce ma parole, la main de mon esprit, qui aurait cette puissance ?
Chapitre XII, Ce que Dieu faisait avant la création du monde.
14. Et je réponds à cette demande : Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre ? Je réponds, non comme celui qui éluda, dit on, les assauts d’une telle question par cette plaisanterie : Dieu préparait des supplices aux sondeurs de mystères. Rire n’est pas répondre. Et je ne réponds pas ainsi. Et j’aimerais mieux confesser mon ignorance, que d’appeler la raillerie sur une demande profonde, et l’éloge sur une réponse ridicule.
Mais je dis, ô mon Dieu, que vous êtes le père de toute créature, et s’il faut entendre toute créature par ces noms du ciel et de la terre, je le déclare hautement : avant de créer le ciel et la terre, Dieu ne faisait rien. Car ce qu’il eût pu faire alors, ne saurait être que créature. Oh ! que n’ai-je la connaissance de tout ce qu’il m’importe de connaître, comme je sais que la créature n’était pas avant la création !
Chapitre XIII, Point de temps avant la création.
15. Un esprit léger s’élance déjà peut-être dans un passé de siècles imaginaires, et s’étonne que le Tout-Puissant, créateur et conservateur du monde, l’architecte du ciel et de la terre, ait laissé couler un océan d’âges infinis sans entreprendre ce grand ouvrage. Qu’il sorte de son sommeil, et considère l’inanité de son étonnement ! Car d’où serait venu ce cours de siècles sans nombre dont vous n’eussiez pas été l’auteur, vous, l’auteur et le fondateur des siècles ? Quel temps eût pu être, sans votre institution ? Et comment se fût-il écoulé, ce temps qui n’eût pu être ?
Puisque vous êtes l’artisan de tous les temps, si l’on suppose quelque temps avant que vous eussiez créé le ciel et la terre, pourquoi donc prétendre que vous demeuriez dans l’inaction ? Car ce temps même était votre ouvrage, et nul temps n’a pu courir avant que vous eussiez fait le temps. Que si avant le ciel et la terre il n’était point de temps, pourquoi demander ce que vous faisiez ALORS ? Car, où le TEMPS n’était pas, ALORS ne pouvait être.
16. Et ce n’est point par le temps que vous précédez les temps, autrement vous ne seriez (478) pas avant tous les temps. Mais vous précédez les temps passés par l’éminence de votre éternité toujours présente ; vous dominez les temps à venir, parce qu’ils sont à venir, et qu’aussitôt venus, ils seront passés. « Et vous, vous « êtes toujours le même, et vos années ne s’évanouissent point ( Ps. CI, 28). » Vos années ne vont ni ne viennent, et les nôtres vont et viennent afin d’arriver toutes. Vos années demeurent toutes à la fois, parce qu’elles demeurent. Elles ne se chassent pas pour se succéder, parce qu’elles ne passent pas. Et les nôtres ne seront toutes, que lorsque toutes auront cessé d’être. Vos années ne sont qu’un jour ; et ce jour est sans semaine, il est aujourd’hui ; et votre aujourd’hui ne cède pas au lendemain, il ne succède pas à la veille. Votre aujourd’hui, c’est l’éternité. Ainsi vous avez engendré coéternel à vous-même Celui à qui vous avez dit : « Je t’ai engendré aujourd’hui (Ps. II, 7 ; Héb. V, 7). » Vous avez fait tous les temps, et vous êtes avant tous les temps, et il ne fut pas de temps où le temps n’était pas.
Chapitre XIV, Qu’est-ce que le temps ?
17. Il n’y a donc pas eu de temps où vous n’ayez rien fait, puisque vous aviez déjà fait le temps. Et nul temps ne vous est coéternel, car vous demeurez ; et si le temps demeurait, il cesserait d’être temps. Qu’est-ce donc que le temps ? Qui pourra le dire clairement et en peu de mots ? Qui pourra le saisir même par la pensée, pour traduire cette conception en paroles ? Quoi de plus connu, quoi de plus familièrement présent à nos entretiens, que le temps ? Et quand nous en parlons, nous concevons ce que nous disons ; et nous concevons ce qu’on nous dit quand on nous en parle.
Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps ; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus ? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas ?
Chapitre XV, Quelle est la mesure du temps ?
18. Et cependant nous disons qu’un temps est long et qu’un temps est court, et nous ne le disons que du passé et de l’avenir ; ainsi, par exemple, cent ans passés, cent ans à venir, voilà ce que nous appelons longtemps ; et, peu de temps : dix jours écoulés, dix jours à attendre. Mais comment peut être long ou court ce qui n’est pas ? car le passé n’est plus, et l’avenir n’est pas encore. Cessons donc de dire : Ce temps est long ; disons du passé : il a été long ; et : il sera long, de l’avenir.
Seigneur mon Dieu, ma lumière, votre vérité ne se moquera-t-elle pas de l’homme qui parle ainsi ? Car ce long passé, est-ce quand il était déjà passé qu’il a été long, ou quand il était encore présent ? En effet, il n’a pu être long que tant qu’il fut quelque chose qui pût être long. Mais, passé, il n’était déjà plus ; et comment pouvait-il être long, lui qui n’avait plus d’être ? Ne disons plus donc : Le passé a été long : car nous ne retrouverons pas ce qui a été long, puisque du moment où il passe, il n’est plus. Disons : Ce temps présent a été long, car il était long en tant que présent. Il ne s’était pas encore écoulé au non-être, il était donc quelque chose qui pouvait être long. Mais aussitôt qu’il a passé, aussitôt il a cessé d’être long, en cessant d’être.
19. Voyons donc, ô âme de l’homme, si le temps présent peut être long ; car tu as reçu la faculté de concevoir et de mesurer ses pauses.
Que vas-tu me répondre ? Est-ce un long temps que cent années présentes ? Vois d’abord si cent années peuvent être présentes. Est-ce la première qui s’accomplit ? elle seule est présente ; les quatre-vingt-dix--neuf autres sont à venir ; et, partant, ne sont pas encore. Est-ce la seconde ? il en est une déjà passée ; une présente ; le reste est futur. Ainsi de toute année que nous fixerons comme présente dans la révolution d’un siècle ; tout ce qui la devance est passé ; tout ce qui la suit est futur. Cent années ne sauraient donc être présentes. (479) Mais vois si du moins l’année actuelle est elle-même présente. Est-ce son premier mois qui court ? les autres sont à venir. Est-ce le second ? le premier est déjà passé ; le reste n’est pas encore ; ainsi l’année actuelle n’est pas tout entière présente : et, partant, ce n’est pas une année présente ; car l’année, c’est douze mois, dont chacun à Son tour est présent ; le reste, passé ou futur. Et le mois courant, même, n’est pas présent, mais un seul de ses jours. Est-il le premier ? le reste est dans l’avenir. Est-il le dernier ? le reste est dans le passé. Est-il intermédiaire ? il est entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore.
20. Voilà donc ce temps présent que nous avons trouvé le seul qu’on pût appeler long ; le voilà réduit à peine à l’espace d’un jour. Et ce jour même, encore, discutons-le ; non, ce seul jour n’est pas tout entier présent : car il s’accomplit en vingt-quatre heures, douze de jour, douze de nuit, dont la première précède, et la dernière suit toutes les autres, l’intermédiaire suit et précède.
Et cette même heure se compose elle-même de parcelles fugitives. Tout ce qui s’en détache, s’envole dans le passé ; ce qui en reste est avenir. Que si l’on conçoit un point dans le temps sans division possible de moment, c’est ce point-là seul qu’on peut nommer présent. Et ce point vole, rapide, de l’avenir au passé, durée sans étendue ; car s’il est étendu, il se divise en passé et avenir.
Ainsi, le présent est sans étendue. Où donc est le temps que nous puissions appeler long ? Est-ce l’avenir ! Non : car il ne peut être long sans être. Nous disons donc : Il sera long. Mais quand le sera-t-il ? Non sans doute tant qu’il sera avenir, n’étant pas encore, pour être long. Que s’il ne doit être long qu’au moment où, de futur, il commencera d’être ce qu’il n’est pas encore, c’est-à-dire présent, ayant un être, et de quoi être long, n’oublions pas que le présent nous a crié à haute voix : Non, je ne saurais être long.
Chapitre XVI, Comment se mesure le temps ?
21. Et pourtant, Seigneur, nous apercevons bien les intervalles des temps, nous les comparons entre eux, et nous disons les uns plus longs, les autres plus courts ; nous mesurons encore la différence ; nous constatons qu’elle est double, triple, etc., ou nous affirmons l’égalité. Mais notre aperception qui mesure les temps ne mesure que leur passage : car le passé, qui n’est plus, l’avenir, qui n’est pas encore, peuvent-ils se mesurer, à moins que l’on ne prétende que le néant soit mesurable ? Ce n’est donc que dans sa fuite que le temps s’aperçoit et se mesure. Est-il passé ? il n’est point mesurable, car il n’est plus,
Chapitre XVII, Ou est le passé, ou est l’avenir ?
22. Je cherche, ô Père, je n’affirme rien ; mon Dieu, soyez l’arbitre et le guide de mes efforts. Qui oserait me dire qu’il n’existe pas trois temps, comme notre enfance l’a appris, comme nous l’enseignons à l’enfance : le passé, le présent et l’avenir, mais que le présent seul existe, les deux autres n’étant point ? Ou bien faut-il dire qu’ils sont ; et que le temps sort d’une retraite inconnue, quand, de futur, il devient présent, et qu’il rentre dans une autre, également inconnue, quand, de présent, il devient passé ? Car si l’avenir n’est pas encore, où donc l’ont vu ceux qui l’ont prédit ? Ce qui n’est pas peut-il se voir ? Et les narrateurs du passé seraient-ils vrais, si ce passé n’était —visible à leur esprit ? Et pourraient-ils se voir, l’un et l’autre, s’ils n’étaient que pur néant ? Il faut donc que le passé et l’avenir aient un être.
Chapitre XVIII, Comment le passé et l’avenir sont présents.
23. Permettez-moi, Seigneur, de chercher encore. Ô mon espérance, éloignez le trouble de mes efforts. S’il est vrai que l’avenir et le passé soient, où sont-ils ? Si cette connaissance est encore au-dessus de moi, je sais pourtant que, où qu’ils soient, ils n’y sont ni passé, ni futur, mais présent : le futur, comme tel, n’y est pas encore ; le passé, comme tel, n’y est déjà plus. Où donc qu’ils soient, quels qu’ils soient, ils ne sont qu’en tant que présent. Ainsi dans un récit véritable d’événements passés, la mémoire ne reproduit pas les réalités qui ne sont plus, mais les mots nés des images qu’elles ont laissées en passant par nos sens, comme les traces de leurs pas. Mon enfance évanouie est dans le passé, évanoui comme elle. Mais quand j’y pense, quand j’en parle, je revois son (480) image dans le temps présent, parce qu’elle est encore dans ma mémoire.
Est-ce ainsi que se prédit l’avenir ? Est-ce en présence d’images, messagères de ce qui n’est pas encore ? Mon Dieu, je confesse ici mon ignorance. Mais ce dont je suis certain, c’est que d’ordinaire nous préméditons nos actes futurs ; que cette préméditation est présente, tandis que l’acte prémédité, en tant que futur, n’est pas encore. Notre préméditation commençant à se réaliser, l’acte sera, non plus à venir mais présent.
24. Quel que soit donc ce secret pressentiment de l’avenir, on ne saurait voir que ce qui est. Or, ce qui est déjà, n’est point à venir, mais présent. Ainsi voir l’avenir, ce n’est pas voir ces réalités futures qui ne sont pas encore, mais peut-être les causes et les symptômes qui existent déjà ; prémices de l’avenir déjà présentes aux regards de la pensée qui le conçoit ; et cette conception est déjà dans l’esprit, et elle est présente à la vision prophétique.
Une preuve éloquente entre tant de témoignages. Je vois l’aurore et je prédis le lever du soleil. Ce que je vois est présent, ce que je prédis est futur ; non pas le soleil qui est déjà, mais son lever qui n’est pas encore : et si mon esprit ne se l’imaginait, comme au moment où j’en parle, cette prédiction serait impossible. Or, cette aurore, que je vois dans le ciel, n’est pas le lever du soleil, quoiqu’elle le devance, non plus que cette image que je vois dans mon esprit, mais leur présence coïncidente me fait augurer le phénomène futur. Ainsi, l’avenir n’est pas encore ; donc il n’est pas, donc il ne peut se voir ; mais il se peut prédire d’après des circonstances déjà présentes et visibles.
Chapitre XIX, De la prescience de l’avenir.
25. Mais dites, Monarque souverain de votre création, comment enseignez-vous aux âmes les événements futurs ? Ne les avez-vous pas révélés à vos prophètes ? Dites, comment enseignez-vous l’avenir, vous pour qui rien n’est avenir ; ou plutôt comment enseignez-vous ce qui de l’avenir est déjà présent ? Car le néant pourrait-il s’enseigner ? C’est un secret, je le sens, supérieur à mon intelligence ; faible par elle-même, ma vue n’y saurait atteindre (Ps. CXXVIII, 6) ; mais vous serez sa force, si vous voulez, ô douce lumière des yeux de mon âme !
Chapitre XX, Quel nom donner aux différences du temps ?
26. Or, ce qui devient évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point ; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps : passé, présent et futur ; mais peut-être dira-t-on avec vérité : Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente. Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps ; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage : Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ; qu’on le dise, peu m’importe ; je ne m’y oppose pas : j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit, et que l’on ne pense point que l’avenir soit déjà, que le passé soit encore. Nous avons bien peu de locutions justes, beaucoup d’inexactes ; mais on ne laisse pas d’en comprendre l’intention.
Chapitre XXI, Comment mesurer le temps ?
27. Nous mesurons le temps à son passage, ai-je dit plus haut ; en sorte que nous pouvons affirmer qu’un temps est double d’un autre, ou égal à un autre, ou tel autre rapport que cette mesure exprime. Ainsi donc c’est à son passage que nous mesurons le temps. D’où le sais-tu ? dira-t-on peut-être. Je sais, répondrai-je, que nous le mesurons ; que nous ne saurions mesurer ce qui n’est pas, et que le passé ou l’avenir n’est qu’un néant. Or, comment mesurons-nous le temps présent, puisqu’il est sans étendue ? Il ne se mesure qu’à son passage ; passé, il ne se mesure plus ; car il n’est plus rien de mesurable.
Mais d’où vient, par où passe, où va le temps, quand on le mesure ? D’où, sinon de l’avenir ? Par où, sinon par le présent ? Où, sinon dans le passé ? Sorti de ce qui n’est pas encore, il passe par l’inétendue pour arriver à ce qui n’est plus. Comment donc mesurer le temps, si ce n’est par certains espaces ? Ces distinctions des temps simples, doubles, triples ou égaux, (481) qu’ est-ce autre chose que des espaces de temps ? Quel espace est donc pour nous la mesure du temps qui passe ? Est-ce l’avenir d’où il vient ? Mais mesure-t-on ce qui n’est pas encore ? Est-ce le présent par où il passe ? Mais l’inétendu se mesure-t-il ? Est-ce le passé où il entre ? Mais comment mesurer ce qui n’est plus ?
Chapitre XXII, Il demande à Dieu la connaissance de ce mystère.
28. Mon esprit brûle de connaître cette énigme profonde. Je vous en conjure, Seigneur mon Dieu, mon bon père, je vous en conjure au nom du Christ, ne fermez pas à mon désir l’accès d’une question si ordinaire et si mystérieuse. Laissez-moi pénétrer dans ses replis ; que la lumière de votre miséricorde les éclaire, Seigneur ! A qui m’adresser ? à quel autre confesser plus utilement mon ignorance qu’à vous, ô Dieu, qui ne désapprouvez pas le zèle ardent où m’emporte l’étude de vos Ecritures ? Donnez— moi ce que j’aime. Car j’aime, et vous m’avez donné d’aimer. Donnez-moi mon amour, ô Père qui savez ne donner que de vrais biens à vos fils ( Matth. VII, 2) Donnez-moi de connaître cette, vérité que je poursuis. C’est une porte fermée à tous mes labeurs, si vous ne l’ouvrez vous-même.
Par le Christ, au nom du Saint des saints, je vous en conjure, que nul ne me trouble ici. Je crois, « et ma foi inspire ma parole (Ps. CXV, 1). » J’espère et je ne vis qu’à l’espérance de contempler les délices du Seigneur. Et vous avez fait mes jours périssables, et ils passent (Ps. XXXVIII, 6). Et comment ? je l’ignore. Et nous avons sans cesse à la bouche ces mots : époque et temps. Combien de temps a-t-il mis à ce discours, à cette œuvre ? Qu’il y a longtemps que je n’ai vu cela ! Et, cette syllabe longue est le double de temps de cette brève. Nous parlons et on nous parle tous les jours ainsi ; nous comprenons et sommes compris. Rien de plus clair et de plus usité ; rien en même temps de plus caché ; rien, jusqu’ici, de plus impénétrable.
Chapitre XXIII, Nature du temps.
29. J’ai entendu dire à un savant que le temps, c’est le mouvement du soleil, de la lune et des astres ; je ne suis pas de cet avis ; car, pourquoi le mouvement de tout autre corps ne serait-il pas le temps ? Quoi ! le cours des astres demeurant suspendu, si la roue d’un potier continuait à tourner, n’y aurait-il plus de temps pour mesurer ses tours ? Ne nous serait-il plus possible d’exprimer l’égalité de leurs intervalles ou la différence de leurs mouvements, si les vitesses sont différentes ? Et en énonçant ces rapports, ne serait-ce pas dans le temps que nous parlerions ? N’y aurait-il dans nos paroles ni longues, ni brèves ? Et comment les reconnaître, sinon à l’inégale durée de leur son ? O Dieu ! accordez à l’homme de trouver en un point la lumière— qui lui découvre toute grandeur et toute petitesse ! Il est, je le sais, des astres et dès flambeaux célestes qui mesurent les saisons, les temps, les années et les jours (Gen. I, 14). C’est une vérité, et je ne prétendrais jamais que le mouvement de cette roue du potier fût notre jour, sans lui refuser toutefois d’être un temps, n’en déplaise à ce philosophe.
30. Ce que je veux savoir, moi, c’est la puissance et la nature du temps, qui nous sert de mesure aux mouvements des corps, et nous permet de dire, par exemple : Tel mouvement dure une fois plus que tel autre ; car enfin le jour n’est pas seulement la présence rapide du soleil sur l’horizon, mais encore le cercle qu’il décrit de l’orient à l’orient, et qui règle le nombre des jours écoulés, les nuits mêmes comprises, dont le compte n’est jamais séparé. Ainsi le jour n’étant accompli que par le mouvement du soleil et sa révolution d’orient en orient, est-ce le mouvement, est-ce la durée du mouvement, est-ce l’un et l’autre ensemble qui forment le jour ? Est-ce le mouvement ? Alors, une heure serait le jour, si cet espace de temps suffisait au soleil pour achever sa carrière :
Est-ce le jour entier ? Alors il n’y aurait point de jour si, d’un lever à l’autre, il ne s’écoulait pas plus d’une heure, et s’il fallait vingt-quatre révolutions solaires pour former le jour. Est-ce à la fois le mouvement et le temps ? Alors le soleil accomplirait son tour en une heure, et, supposé qu’il s’arrêtât, le même intervalle que sa course mesure d’un matin à l’autre se serait écoulé, qu’il n’y aurait pas eu de véritable jour.
Ainsi, je ne me demande plus, qu’est-ce qu’on nomme le jour, mais qu’est-ce que le temps ? ce temps, mesure du mouvement solaire, que nous dirions moindre de moitié, si (482) douze heures avaient suffi au parcours de l’espace accoutumé. En comparant cette différence de temps, ne dirions-nous pas que l’un est double de l’autre, alors même que la course du soleil d’orient en orient serait tantôt plus longue, tantôt plus courte de moitié ? Qu’on ne vienne donc plus me dire : Le temps, c’est le mouvement des corps célestes. Quand le soleil s’arrêta à la prière d’un homme (Josué, X, 13), pour lui laisser le loisir d’achever sa victoire, le temps s’arrêta-t-il avec le soleil ? Et n’est-ce point dans l’espace de temps nécessaire que le combat se continua et finit ? Je vois donc enfin que le temps est une sorte d’étendue. Mais n’est-ce pas une illusion ? suis-je bien certain de. le voir ? Ô vérité, ô lumière ! éclairez-moi.
Chapitre XXIV, Le temps est-il la mesure du mouvement ?
31. Si l’on me dit : Le temps, c’est le mouvement des corps, m’ordonnez-vous de le croire ? Non, vous ne l’ordonnez pas. Nul corps ne saurait se mouvoir que dans le temps. Vous le dites, et je l’entends ; mais que ce mouvement soit le temps, c’est ce que je n’entends pas ; ce n’est pas vous qui le dites. Lorsqu’en effet un corps se meut, c’est par le temps que je mesure la durée de ce mouvement, depuis son origine jusqu’à sa fin. Si je ne l’ai pas vu commencer, et si sa durée ne me permet pas de le voir finir, il n’est point en ma puissance de le mesurer, si ce n’est peut-être du moment où j’ai commencé à celui où j’ai cessé de le voir. Si je l’ai vu longtemps, j’affirme la longueur du temps sans la déterminer ; car cette détermination suppose un rapport de différence ou d’égalité. Si, supposé un mouvement circulaire, nous pouvions remarquer le point de l’espace où prend sa course et où la termine le corps mobile, ou l’une de ses parties, nous pourrions dire en combien de temps s’est accompli de tel point à tel autre, le mouvement de ce corps ou de l’une de ses parties.
Ainsi le mouvement d’un corps étant distinct de la mesure de sa durée, peut-on chercher encore à qui appartient le nom de temps ? Souvent ce corps se meut d’un mouvement inégal, souvent il demeure en repos, et le temps n’est pas moins la mesure de son repos que de son mouvement. Et nous disons : Son immobilité a duré autant, deux ou trois fois plus, deux ou trois fois moins que son mouvement ; et, nous le disons, d’après une mesure exacte ou approximative. Donc le mouvement des corps n’est pas le temps.
Chapitre XXV, Allumez ma lampe, Seigneur, éclairez mes ténèbres.
32. Et je vous le confesse, Seigneur, j’ignore encore ce que c’est que le temps ; et pourtant, Seigneur, je vous le confesse aussi, je n’ignore point que c’est dans le temps que je parle, et qu’il y a déjà longtemps que je parle du temps, et que ce longtemps est une certaine teneur de durée. Eh ! comment donc puis-je le savoir, ignorant ce que c’est que le temps ? Ne serait-ce point que je ne sais peut-être comment exprimer ce que je sais ? Malheureux que je suis, j’ignore même ce que j’ignore ! Mais vous êtes témoin, Seigneur, que le mensonge est loin de moi. Mon cœur est comme ma parole. « Allumez ma lampe, Seigneur mon Dieu, éclairez mes ténèbres ( Ps. XVII, 25). »
Chapitre XXVI, Le temps n’est pas la mesure du temps.
33. Mon âme ne vous fait-elle pas un aveu sincère quand elle déclare en votre présence qu’elle mesure le temps ? Est-il donc vrai, mon Dieu, que je le mesure, sans connaître ce que je mesure ? Je mesure le mouvement des corps par le temps, et le temps lui-même, ne saurais-je le mesurer ? Et me serait-il possible de mesurer la durée et l’étendue d’un mouvement, sans mesurer le temps où il s’accomplit ?
Mais sur quelle mesure puis-je apprécier le temps même ? Un temps plus long est-il la mesure d’un plus court, comme la coudée est la mesure d’une solive ? comme une syllabe longue nous paraît être la mesure d’une brève, quand nous disons que l’une est double de l’autre ; comme la longueur d’un poème s’évalue sur la longueur des vers, la longueur des vers sur celle des pieds, la longueur des pieds sur celle des syllabes, et les syllabes longues sur les brèves : évaluation qui ne repose pas sur l’étendue des pages, car elle serait alors mesure d’espace ; et non plus mesure de temps. Mais lorsque les paroles passent, en les prononçant, nous disons : Ce poème est long, il se (483) compose de tant de vers ; ces vers sont longs, ils se tiennent sur tant de pieds ; ces pieds sont longs, ils renferment tant de syllabes ; cette syllabe est longue, car elle est double d’une brève.
Toutefois, ce n’est pas encore là une mesure certaine du temps ; car un vers plus court prononcé lentement peut avoir plus de durée qu’un long débité plus vite ; ainsi d’un poème, d’un pied, d’une syllabe. D’où j’infère que le temps n’est qu’une étendue. Mais quelle est la substance de cette étendue ? Je l’ignore. Et ne serait-ce pas mon esprit même ? Car, ô mon Dieu ! qu’est-ce que je mesure, quand je dis indéfiniment : tel temps est plus long que tel autre ; ou définiment ce temps est double de celui-là ? C’est bien le temps que je mesure, j’en suis certain ; mais ce n’est point l’avenir, qui n’est pas encore ; ce n’est point le présent, qui est inétendu ; ce n’est point le passé, qui n’est plus. Qu’est-ce donc que je mesure ? Je l’ai dit ; ce n’est point le temps passé, c’est le passage du temps.
Chapitre XXVII, Comment nous mesurons le temps.
34. Courage, mon esprit ; redouble d’attention et d’efforts ! Dieu est notre aide : « nous sommes son ouvrage et non pas le notre (Ps. XCIX, 3) » attention où l’aube de la vérité commence à poindre. Une voix corporelle se fait entendre ; le son continue ; et puis il cesse. Et voilà le silence ; et la voix est passée ; et il n’y a plus rien : avant le son elle était à venir, et ne pouvait se mesurer, n’étant pas encore ; elle ne le peut plus, n’étant plus. Elle le pouvait donc, quand elle vibrait, puisqu’elle était ; sans stabilité, toutefois ; car elle venait et passait. Et n’est-ce point cette instabilité même qui la rendait mesurable ? Son passage ne lui donnait-il pas une étendue dans certain espace de temps, qui formait sa mesure, le présent étant sans espace ?
S’il en est ainsi, écoute ; voici une nouvelle voix : elle commence, se soutient et continue sans interruption : mesurons-la, pendant qu’elle se fait entendre ; le son expiré, elle sera passée, elle ne sera plus. Mesurons-la donc ; évaluons son étendue. Mais elle dure encore ; et sa mesure ne peut se prendre que de son commencement à sa fin : car c’est l’intervalle même de ces deux termes, quels qu’ils soient, que nous mesurons. Ainsi, la voix qui dure encore n’est pas mesurable. Peut-on apprécier son étendue ? sa différence ou son égalité avec une autre ? Et, quand elle aura cessé de vibrer, elle aura cessé d’être. Comment donc la mesurer ? Toutefois le temps se mesure ; mais ce n’est ni celui qui doit être, ni celui qui n’est déjà plus, ni celui qui est sans étendue, ni celui qui est sans limites ; ce n’est donc ni le temps à venir, ni le passé, ni le temps présent, ni celui qui passe que nous mesurons ; et toutefois nous mesurons le temps.
35. Ce vers : « DEUS CREATOR OMNIUM » est de huit syllabes, alternativement brèves et longues ; quatre brèves, la première, la troisième, la cinquième et la septième, simples par rapport aux seconde, quatrième, sixième et huitième, qui durent le double de temps. Je le sens bien en les prononçant : et il en est ainsi, au rapport de l’évidence sensible. Autant que j’en puis croire ce témoignage, je mesure une longue par une brève, et je la sens double de celle-ci. Mais elles ne résonnent que l’une après l’autre, et si la brève précède la longue, comment retenir la brève pour l’appliquer comme mesure à la longue, puisque la longue ne commence que lorsque la brève a fini ? Et cette longue même, je ne la mesure pas tant qu’elle est présente ; puisque je ne saurais la mesurer avant sa fin : cette fin, c’est sa fuite. Qu’est-ce donc que je mesure ? où est la brève, qui mesure ? où est la longue, à mesurer ? Leur son rendu, envolées, passées toutes deux, et elles ne sont plus ! et pourtant je les mesure, et je réponds hardiment, sur la foi de mes sens, que l’une est simple, l’autre double en durée ; ce que je ne puis assurer, qu’elles ne soient passées et finies. Ce n’est donc pas elles que je mesure, puisqu’elles ne sont plus, mais quelque chose qui demeure dans ma mémoire, profondément imprimé.
36. C’est en toi, mon esprit, que je mesure le temps. Ne laisse pas bourdonner à ton oreille : Comment ? comment ? et ne laisse pas bourdonner autour de toi l’essaim de tes impressions ; oui, c’est en toi que je mesure l’impression qu’y laissent les réalités qui passent ; impression survivante à leur passage. Elle seule demeure présente ; je la mesure, et non les objets qui l’ont fait naître par leur passage. C’est elle que je mesure quand je mesure le temps : donc, le temps n’est autre chose que cette impression, ou il échappe à ma mesure. (484)
Mais quoi ! ne mesurons-nous pas le silence ? Ne disons-nous pas : Ce silence a autant de durée que cette parole ? Et notre pensée ne se représente-t-elle pas alors la durée du son, comme s’il régnait encore ; et cet espace ne lui sert-il pas de mesure pour calculer l’étendue silencieuse ? Ainsi, la voix et les lèvres muettes, nous récitons intérieurement des poèmes, des vers, des discours, quels qu’en soient le mouvement et les proportions ; et nous apprécions la durée, le rapport successif des mots, des syllabes, comme si notre bouche en articulait le son. Je veux soutenir le ton de ma voix, la durée préméditée de mes paroles est un espace, déjà franchi en silence, et confié à la garde de ma mémoire. Je commence, ma voix résonne jusqu’à ce qu’elle arrive au but déterminé. Que dis-je ? elle a résonné, et résonnera. Ce qui s’est écoulé d’elle, son évanoui ; le reste, son futur. Et la durée s’accomplit par l’action présente de l’esprit, poussant l’avenir au passé, qui grossit du déchet de l’avenir, jusqu’au moment où, l’avenir étant épuisé, tout n’est plus que passé.
Chapitre XXVIII, L’Esprit est la mesure du temps.
37. Mais qu’est-ce donc que la diminution ou l’épuisement de l’avenir qui n’est pas encore ? Qu’est-ce que l’accroissement du passé qui n’est plus, si ce n’est que dans l’esprit, où cet effet s’opère, il se rencontre trois termes l’attente, l’attention et le souvenir ? L’objet de l’attente passe par l’attention, pour tourner en souvenir. L’avenir n’est pas encore ; qui le nie ? et pourtant son attente est déjà dans notre esprit. Le passé n’est plus, qui en doute ? et pourtant son souvenir est encore dans notre esprit. Le présent est sans étendue, il n’est qu’un point fugitif ; qui l’ignore ? et pourtant l’attention est durable ; elle par qui doit passer ce qui court à l’absence : ainsi, ce n’est pas le temps à venir, le temps absent ; ce n’est pas le temps passé, le temps évanoui qui est long ; un long avenir, c’est une longue attente de l’avenir ; un long passé, c’est un long souvenir du passé.
38. Je veux réciter un cantique ; je l’ai retenu. Avant de commencer, c’est une attente intérieure qui s’étend à l’ensemble. Ai-je commencé ? tout ce qui accroît successivement au pécule du passé entre au domaine de ma mémoire : alors, toute la vie de ma pensée n’est que mémoire : par rapport à ce que j’ai dit ; qu’attente, par rapport à ce qui me reste à dire. Et pourtant mon attention reste présente, elle qui précipite ce qui n’est pas encore à n’être déjà plus. Et, à mesure que je continue ce récit, l’attente s’abrège, le souvenir s’étend jusqu’au moment où l’attente étant toute consommée, mon attention sera tout entière passée dans ma mémoire. Et il en est ainsi, non-seulement du cantique lui-même, mais de chacune de ses parties, de chacune de ses syllabes : ainsi d’une hymne plus longue, dont ce cantique n’est peut-être qu’un verset ; ainsi de la vie entière de l’homme, dont les actions de l’homme sont autant de parties ; ainsi de cette mer des générations humaines, dont chaque vie est un flot.
Chapitre XXIX, De l’union avec Dieu.
39. Mais « votre miséricorde vaut mieux que toutes les vies ( Ps. LXII, 4) ; » et toute ma vie à moi n’est qu’une dissipation ; et votre main m’a rassemblé en mon Seigneur, fils de l’homme, médiateur en votre unité et nous, multitude, multiplicité et division, « afin qu’en lui j’appréhende celui qui m’a appréhendé par lui ; » et que ralliant mon être dissipé au caprice de mes anciens jours, je demeure à la suite de votre unité, sans souvenance de ce qui n’est plus, sans aspiration inquiète vers ce qui doit venir et passer, mais recueilli « dans l’immutabilité toujours présente, » et ravi par un attrait sans distraction à la poursuite de cette « palme que votre voix me promet dans la « gloire (Philip. III, 12, 13, 14) » où j’entendrai l’hymne de vos louanges, où je contemplerai votre joie sans avenir et sans passé.
Maintenant « mes années s’écoulent dans les « gémissements (Ps. XXX, II), » et vous, ô ma consolation, ô Seigneur, ô mon Père ! vous êtes éternel. Et moi je suis devenu la proie des temps, dont l’ordre m’est inconnu ; et ils m’ont partagé ; et les tourmentes de la vicissitude déchirent mes pensées, ces entrailles de mon âme, tant que le jour n’est pas venu où, purifié de mes souillures et fondu au feu de votre amour, je m’écoulerai tout en vous.
Chapitre XXX, Point de temps sans œuvre.
40. Et alors en vous, dans votre vérité, type de mon être, je serai ferme et stable ; et je n’aurai plus à essuyer les questions des hommes, frappés, par la déchéance, de cette hydropisie de curiosité qui demande : Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre ? ou Comment, lui est venu la pensée de faire quelque chose, puisqu’il n’avait jamais rien fait jusque-là ?
Inspirez-leur, ô mon Dieu, des pensées meilleures que leurs paroles ! Qu’ils reconnaissent que JAMAIS ne saurait être où le TEMPS n’est pas ! Ainsi dire qu’on n’a jamais rien fait, n’est-ce pas dire que rien ne se fait que dans le temps ? Hommes, concevez donc qu’il ne peut y avoir de temps sans œuvre, et voyez l’inanité de votre langage ! Qu’ils fixent leur attention, Seigneur, « sur ce qui demeure présent devant eux (Phlip. III, 13) ; » qu’ils comprennent que vous êtes avant tous les temps, Créateur éternel de tous les temps ; que vous n’admettez au partage de votre éternité aucun temps, aucune créature, en fût-il une qui eût devancé les temps !
Chapitre XXXI, Dieu connaît autrement que les Hommes.
41. Ô Seigneur, ô mon. Dieu, combien est profond l’abîme de votre secret ! Combien les tristes suites de mon iniquité m’en ont jeté loin ! Guérissez mes yeux ; qu’ils s’ouvrent à la joie de votre lumière. Certes, s’il était un esprit assez grand, assez étendu en science et en prescience, pour avoir du passé et de l’avenir une connaissance aussi présente que l’est à ma pensée celle de ce cantique, notre admiration pour lui ne tiendrait-elle pas de l’épouvante ? Rien, en effet, rien qui lui fût inconnu dans la vicissitude des siècles, passés ou à venir tous seraient sous son regard, comme ce cantique, que je chante, est tout entier devant moi ; car je sais ce qu’il s’en est écoulé de versets depuis le commencement, et ce qu’il en reste à courir jusqu’à la fin. Mais loin de moi la pensée d’assimiler une telle connaissance à la vôtre, ô Créateur du monde, Créateur des âmes et des corps ! Loin de moi cette pensée ! Votre science du passé et de l’avenir est bien autrement admirable et cachée. Le cantique que je chante ou, que j’entends chanter m’affecte de sentiments divers ; ma pensée se partage en attente des paroles futures, en souvenir des paroles expirées ; mais rien de tel ne survient dans votre immuable éternité ; c’est que vous êtes vraiment éternel, ô Créateur des esprits !
Vous avez connu dès le principe le ciel et la terre, sans succession de connaissance, et vous avez créé dès le principe le ciel et la terre sans division d’action. Que l’esprit ouvert, que l’esprit fermé à l’intelligence de ces pensées confessent votre nom ! Oh ! que vous êtes grand ! et les humbles sont votre famille. Vous les relevez de la poussière (Ps. CXLV, 8) ; et ils n’ont plus de chute à craindre, car vous êtes leur élévation. (486)
Livre douzième
Augustin d’Hippone
LIVRE XII
Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Poujoulat et Raulx, L. Guérin & Cie, 1864 (p. 487-500).
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Livre douzième.
Le Ciel, création des natures spirituelles. — La Terre, création de la matière primitive. — Profondeur de l’Ecriture. — Des divers sens qu’elle peut réunir. — Tous les sens prévus par le Saint-Esprit.
Chapitre premier, La recherche de la vérité est pénible.
1. Sollicité, sous les haillons de cette vie, par les paroles de votre sainte Ecriture, mon cœur, ô Dieu ! est en proie aux plus vives perplexités. Et de là ce luxe indigent de langage qu’étale d’ordinaire l’intelligence humaine ; car la recherche de la vérité coûte plus de paroles que sa découverte, la demande d’une grâce plus de temps que le succès ; et la porte est plus dure à frapper que l’aumône à recevoir. Mais nous avons votre promesse ; qui pourrait la détruire ? « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? (Rom. VIII, 31) Demandez, et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et il vous sera ouvert : car qui demande, reçoit ; qui cherche, trouve, et on ouvre à qui frappe (Matth. VII, 7-8). » T elles sont vos promesses ; et qui craindra d’être trompé, quand la Vérité même s’engage ?
Chapitre II, Deux sortes de Cieux.
2. L’humilité de ma langue confesse à votre majesté sublime que vous avez fait le ciel que je vois, cette terre que je fouie, et dont vous avez façonné la terre que je porte avec moi. Mais, Seigneur, où est ce ciel du ciel dont le Psalmiste parle ainsi : (Le ciel du ciel est au Seigneur, et il a donné la terre aux enfants des « hommes (Ps. CXIII, 16) ? » Où est ce ciel invisible, auprès duquel le visible n’est que terre ? Car cet ensemble matériel n’est pas revêtu dans toutes ses parties d’une égale beauté, et surtout aux régions inférieures dont ce monde est la dernière. Mais à l’égard de ce ciel des cieux, les cieux de notre terre ne sont que terre. Et l’on peut affirmer sans crainte que ces deux grands corps ne sont que terre par rapport à ce ciel inconnu qui est au Seigneur, et non aux enfants des hommes.
Chapitre III, Des ténèbres répandues sur la surface de l’abîme.
3. « Or la terre était invisible et informe » espèce d’abîme profond, sur qui ne planait aucune lumière, chaos inapparent. C’est pourquoi vous avez dicté ces paroles : « Les ténèbres étaient à la surface de l’abîme (Gen. I, 2) » Qu’est-ce que les ténèbres, sinon l’absence de la lumière ? Et si la lumière eût été déjà, où donc eût-elle été, sinon au-dessus des choses, les dominant de ses clartés ? Et si la lumière n’étant pas encore, la présence des ténèbres c’est son absence. Les ténèbres étaient, — c’est-à-dire, la lumière n’était pas, comme il y a silence où il n’y a point de son. Qu’est-ce en effet que le règne du silence, sinon la vacuité du son ? N’est-ce pas vous, Seigneur, qui enseignez ainsi cette âme qui vous parle ? n’est-ce. pas vous qui lui enseignez qu’avant de recevoir de vous la forme et l’ordre, cette. matière n’était, qu’une confusion, sans couleur, sans figure, sans corps, sans esprit ; non pas un pur néant toutefois, mais je ne sais quelle informité dépourvue d’apparence ? (487)
Chapitre IV, Matière primitive.
4. Et cela, comment le désigner pour être compris des intelligences plus lentes, autrement que par une dénomination vulgaire ? Où trouver, dans toutes les parties du monde, quelque chose de plus analogue à cette informité vague, que la terre et l’abîme ? car, placés l’un et l’autre au dernier échelon de l’existence, sont-ils comparables aux créatures supérieures, revêtues de gloire et de lumière ? Pourquoi donc n’admettrais-je pas que, par complaisance pour la faiblesse de l’homme, l’Ecriture ait nommé « terre invisible et sans forme » cette informité matérielle, que vous aviez créée d’abord dans cette aride nudité, pour en faire un monde paré de formes et de beauté ?
Chapitre V, Sa nature.
5. Et lorsque notre pensée y cherche ce que les sens en peuvent atteindre, en se disant Ce n’est ni une forme intelligible, comme la vie, comme la justice, puisqu’elle est matière des corps ; ni une forme sensible, puisque ni la vue, ni le sens n’ont de prise sur ce qui est invisible et sans forme ; quand l’esprit de l’homme, dis-je, se parle ainsi, il faut qu’il se condamne à l’ignorance pour la connaître, et se résigne à l’ignorer en la connaissant.
Chapitre VI, Comment il faut la concevoir.
6. S’il faut, Seigneur, que ma voix et ma plume publient à votre gloire tout ce que vous m’avez appris sur cette matière primitive j’avoue qu’autrefois entendant son nom dans la bouche de gens qui m’en parlaient, sans pouvoir m’en donner une intelligence qu’ils n’avaient pas eux-mêmes, ma pensée se la représentait sous une infinité de formes diverses ; ou plutôt ce n’était pas elle que ma pensée se représentait, c’était un pêle-mêle de formes horribles, hideuses, mais pêle-mêle de formes que je nommais informe, non pour être dépourvu de formes, mais pour en affecter d’inouïes, d’étranges, et telles qu’une réalité semblable offerte à mes yeux eût rempli ma faible nature de trouble et d’horreur. Cet être de mon imagination n’était donc pas informe par absence de formes, mais par rapport à des formes plus belles. Et cependant la raison me démontrait que, pour concevoir un être absolument informe, il fallait le dépouiller des derniers restes de forme, et je ne pouvais ; j’avais plutôt fait de tenir pour néant l’objet auquel la forme était refusée, que de concevoir un milieu entre la forme et rien, entre le néant et la réalité formée, une informité, un presque néant.
Et ma raison cessa de consulter mon esprit tout rempli d’images formelles, qu’il varie et combine à son gré. J’attachai sur les corps eux-mêmes un regard plus attentif, et je méditai plus profondément sur cette mutabilité qui les fait cesser d’être ce qu’ils étaient, et devenir ce qu’ils n’étaient pas ; alors je soupçonnai que ce passage d’une forme à l’autre se faisait par je ne sais quoi d’informe, qui n’était pas absolument rien. Mais le soupçon ne me suffisait pas ; je désirais une connaissance certaine.
Et maintenant, si ma voix et ma plume vous confessaient toutes les lumières dont vous avez éclairé pour moi ces obscurités, quel lecteur pourrait prêter une attention assez durable ? Et toutefois mon cœur ne laissera pas de vous glorifier et de vous chanter un cantique d’actions de grâces ; car les paroles me manquent pour exprimer ce que vous m’avez révélé. Il est donc vrai que la mutabilité des choses est la possibilité de toutes les formes qu’elles subissent. Elle-même, qu’est-elle donc ? Un esprit ? un corps ? esprit, corps, d’une certaine nature ? Si l’on pouvait dire un certain néant qui est et n’est pas, je la définirais ainsi. Et pourtant il fallait bien qu’elle eût une sorte d’être pour revêtir ces formes visibles et harmonieuses.
Chapitre VII, Le ciel plus excellent que la terre.
7. Et cette matière, quelle qu’elle fût, d’où pouvait-elle tirer son être, sinon de vous, par qui toutes choses sont tout ce qu’elles sont ? Mais d’autant plus éloignées de vous qu’elles vous sont moins semblables ; car cet éloignement n’est point une distance. Ainsi donc, ô Seigneur, toujours stable au-dessus de la mobilité des temps et de la diversité des lieux, le même, toujours le même ; saint, saint, saint ; Seigneur, Dieu tout-puissant (Isaïe) ! c’est dans le Principe procédant (488) de vous, dans votre sagesse née de votre substance, que vous avez créé, créé quelque chose de rien.
Vous avez fait le ciel et la terre, sans les tirer de vous. Car ils seraient égaux à votre Fils unique, et par conséquent à vous ; et ce qui ne procède pas de vous ne saurait, sans déraison, être égal à vous. Existait-il donc hors de vous, ô Dieu, trinité une, unité trinitaire, existait-il rien dont vous les eussiez pu former ? C’est donc de rien que vous avez fait le ciel et la terre, tant et si peu. Artisan tout puissant et bon de toute espèce de biens, vous avez fait le ciel si grand, la terre si petite. Vous étiez ; et rien avec vous dont vous pussiez les former tous deux ; l’un si près de vous, l’autre si près du néant ; l’un qui n’a que vous au-dessus de lui, l’autre qui n’a rien au-dessous d’elle.
Chapitre VIII, Matière primitive faite de rien.
8. Mais ce ciel du ciel est à vous, Seigneur ; et cette terre, que vous avez donnée aux enfants des hommes ( Ps. CXIII, 15) pour la voir et la toucher, n’était pas alors telle que nos yeux la voient, et que notre main la touche ; elle était invisible et informe, abîme que nulle lumière ne dominait. « Les ténèbres étaient répandues sur l’abîme(Gen. I, 2) » c’est-à-dire nuit plus profonde qu’au plus profond de l’abîme aujourd’hui. Car cet abîme des eaux, visible maintenant, reçoit dans ses gouffres mêmes un certain degré de lumière sensible aux poissons et aux êtres animés qui rampent dans son sein. Mais tout cet abîme primitif était presque un néant dans cette entière absence de la forme. Toutefois, il était déjà quelque chose qui pût la recevoir. Ainsi donc vous formez le monde d’une matière informe, convertie par vous de rien en un presque rien, dont vous faites sortir ces chefs-d’œuvre qu’admirent les enfants des hommes.
Chose admirable, en effet, que ce ciel corporel, ce firmament étendu entre les eaux et. les eaux, œuvre du second jour qui suivit la naissance de la lumière ; création d’un mot « Qu’il soit ! et il fut (Gen. I, 6, 7) ; » firmament nommé par vous ciel, mais ciel de cette terre, de cette mer que vous fîtes le troisième jour, en douant d’une forme visible cette matière informe que vous aviez créée avant tous les jours. Un ciel était déjà, qui les avait précédés, mais c’était le ciel de nos cieux : car, dans le principe, vous créâtes le ciel et la terre. Pour cette terre dès lors créée, ce n’était qu’une matière informe, puisqu’elle était invisible, sans ordre, abîme ténébreux. C’est de cette terre obscure, inordonnée, de cette informité, de ce presque rien, que vous deviez produire tous les êtres par qui subsiste ce monde instable et changeant. Et c’est en ce monde que commence à paraître la mutabilité qui nous donne le sentiment et la mesure des temps ; car ils naissent de la succession des choses, de la vicissitude et de l’altération des formes dont l’origine est cette matière primitive, cette terre invisible.
Chapitre IX, Le ciel du ciel.
9. Aussi le Maître de votre grand serviteur, en racontant que vous avez créé dans le principe le ciel et la terre, l’Esprit-Saint ne dit mot des temps, est muet sur les jours. Car, ce ciel du ciel, que vous avez fait dans le principe, est une créature spirituelle, qui sans vous être coéternelle, ô Trinité, participe néanmoins à votre éternité. L’ineffable bonheur de contempler votre présence arrête sa mobilité, et depuis son origine, invinciblement attachée à vous, elle s’est élevée au-dessus des vicissitudes du temps. Et cette terre invisible, informe, n’a pas été non plus comptée dans l’œuvre des jours ; car, où l’ordre, où la forme ne sont pas, rien n’arrive, rien ne passe, et dès lors point de jours, point de succession de temps.
Chapitre X, Invocation.
10. Ô vérité, lumière de mon cœur ! ne laissez pas la parole à mes ténèbres. Entraîné au courant de l’instabilité, la nuit m’a pénétré ; mais c’est du fond de ma chute que je me suis senti renaître à votre amour. Egaré, j’ai retrouvé votre souvenir ; j’ai entendu votre voix me rappeler ; et le bruit des passions rebelles, me permettait à peine de l’entendre. Et me voici, maintenant, tout en nage, hors d’haleine, revenu à votre fontaine sainte. Oh ! ne souffrez pas qu’on m’en repousse. Que je m’y désaltère, que j’y puise la vie, que je ne sois pas ma vie à moi-même. De ma propre vie j’ai mal vécu, j’ai été ma mort ; en vous je (489) revis. Parlez-moi, instruisez-moi ! Je crois au témoignage de vos livres saints ; mais quels profonds mystères sous leurs paroles !
Chapitre XI, Ce que Dieu lui a enseigné.
11. Seigneur, vous m’avez déjà dit à l’oreille du cœur, d’une voix forte, que vous êtes éternel, « seul en possession de l’immortalité ( I Tim. VI, 16) ; » parce que rien ne change en vous, ni forme, ni mouvement ; que votre volonté n’est point sujette à l’inconstance des temps ; car une volonté variable ne saurait être une volonté immortelle. Je vois clairement cette vérité en votre présence ; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure ! et qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée ! Seigneur, vous m’avez encore dit à l’oreille du cœur, d’une voix forte, que vous êtes l’auteur de toutes les natures, de toutes les substances qui ne sont pas ce que vous êtes, et sont néanmoins ; qu’il n’est rien qui ne soit votre ouvrage, hors le néant et ce mouvement de la volonté qui, s’éloignant de vous, abandonne l’être par excellence pour l’être inférieur : car ce mouvement est une défaillance et un péché ; qu’enfin nul péché, soit au faîte, soit au dernier degré de votre création, ne saurait vous nuire ou troubler votre ordre souverain. Je vois clairement cette vérité en votre présence ; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure ! et qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée !
12. Seigneur, vous m’avez dit encore à l’oreille du cœur, d’une voix forte, que cette créature même ne vous est pas coéternelle, qui n’a d’autre volonté que la vôtre, qui, s’enivrant des intarissables délices d’une possession chaste et permanente, ne trahit nulle part et jamais sa mutabilité de nature, et, liée de tout son amour à votre présente éternité, n’a point d’avenir à attendre, point de passé dont la fuite ne lui laisse qu’un souvenir, supérieure à la vicissitude, étrangère aux atteintes du temps. Ô créature bienheureuse ! si elle existe ; heureuse de cet invincible attachement à votre béatitude ; heureuse d’être à jamais la demeure de votre éternité, et le miroir de votre lumière ! Et qui mérite mieux le nom de ciel du ciel que ce temple spirituel, plongé dans l’ivresse de votre joie sans que rien incline ailleurs sa défaillance ; pure intelligence, unie par le lien d’une paix divine aux esprits de sainteté, habitants de votre cité sainte, cité céleste, et par delà tous les cieux.
13. De là vienne à l’âme la grâce de comprendre jusqu’où son malheureux pèlerinage l’a éloignée de vous, et si elle a déjà soif de vous ; si ses larmes sont devenues son pain, quand chaque jour on lui demande : Où est ton Dieu ( Ps. XLI, 3, 4, 11) ? Si elle ne vous adresse d’autre vœu, d’autre prière, qu’afin d’habiter votre maison tous les jours de sa vie (Ps. XXVI, 4). Et quelle est sa vie que vous-même, et quels sont vos jours que votre éternité ; puisque vos années ne manquent jamais, et que vous êtes le même (Ps. CI, 28) ?
Que l’âme qui le peut comprenne donc combien votre éternité plane au-dessus de tous les temps, puisque les intelligences, votre temple, qui n’ont pas voyagé aux régions étrangères, demeurent par leur fidélité à votre amour affranchies des caprices du temps. Je vois clairement cette vérité en votre présence ; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure ! et, qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée ! 14. Mais je ne sais quoi d’informe se trouve dans les changements qui altèrent les choses de l’ordre inférieur. Et quel autre que l’insensé, égaré dans le vide, et flottant sur les vagues chimères de son cœur, pourrait me dire que, si toute forme était arrivée par réduction successive à l’anéantissement, la seule existence de cette informité, support réel de toute transformation, suffirait à produire les vicissitudes du temps ? Chose impossible : car, point de temps, sans variété de mouvements, et point de variété, sans formes.
Chapitre XII, Deux ordres de créatures.
15. J’ai considéré ces vérités, mon Dieu, autant que vous m’en avez fait la grâce ; autant que vous m’avez excité à frapper, autant qu’il vous a plu de m’ouvrir ; et je trouve deux créatures, que vous avez faites hors du temps ; quoiqu’elles ne vous soient, ni l’une ni l’autre, coéternelles : l’une si parfaite, que, dans la joie non interrompue de votre contemplation, (490) inaccessible à l’impression de l’inconstance, elle demeure sans changer, malgré sa mutabilité naturelle, et jouit de votre immuable éternité ; et l’autre si informe, que, dépourvue de l’être suffisant pour accuser le mouvement ou le repos, elle n’offre aucune prise à la domination du temps. Mais vous ne l’avez pas laissée dans cette informité, puisque dans le principe, avant les jours, vous avez formé ce ciel et cette terre, dont je parle.
« Or, la terre était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme ( Gen. I, 2). » Par ces paroles s’insinue peu à peu, dans les esprits qui ne peuvent concevoir la privation de la forme autrement que comme l’absence de l’être, la notion de cette informité, germe d’un autre ciel, d’une terre visible et ordonnée, source des eaux transparentes, et de toutes les merveilles que la tradition comprend dans l’œuvre des jours, parce que les évolutions de formes et de mouvements, prescrites à leur nature, la soumettent aux vicissitudes des temps.
Chapitre XIII, Créatures spirituelles ; matière informe.
16. Lorsque la voix de votre Ecriture parle ainsi : « Dans le principe, Dieu créa le ciel et « la terre : or, la terre était invisible, informe ; et les ténèbres couvraient la face de « l’abîme (Ibid. 2) ; » sans assigner aucun jour à cette création ; je pense que par ce ciel, ciel de nos cieux, on doit entendre le ciel spirituel où l’intelligence n’est qu’une intuition qui voit tout d’un coup, non pas en partie, ni en énigme, ou comme en un miroir, mais de pleine évidence, face à face ( I Cor. XIII, 12), d’un regard invariable et fixe ; claire vue, sans succession, sans instabilité de temps ; et par cette terre, la terre invisible et informe que le temps ne pouvait atteindre. Ceci, puis cela, telle est la pâture de la vicissitude ; mais le changement peut-il être où la forme n’est pas ? C’est donc, suivant moi, de ces deux créatures, produites, l’une dans la perfection, l’autre dans l’indigence de la forme ; ciel d’une part, mais ciel du ciel ; terre de l’autre, mais terre invisible et informe, que l’Ecriture dit sans mention de jour : « Dans le « principe, Dieu fit le ciel et la terre. » Car elle dit aussitôt quelle terre. Et comme elle rapporte au second jour la création du firmament, qui fut appelé ciel, elle insinue la distinction de cet autre ciel né avant les jours.
Chapitre XIV, Profondeur des écritures.
17. Etonnante profondeur de vos Ecritures ! leur surface semble nous sourire, comme à des petits enfants ; mais quelle profondeur, ô mon Dieu ! insondable profondeur ! A la considérer, je me sens un vertige d’effroi, effroi de respect, tremblement d’amour ! Oh ! de quelle haine je hais ses ennemis ! Que ne les passez-vous au fil de votre glaive doublement acéré, afin de les retrancher du nombre de vos ennemis ? Que j’aimerais les voir ainsi frappés de mort à eux-mêmes pour vivre à vous ! Il en est d’autres, non plus détracteurs, mais admirateurs respectueux de la Genèse, qui me disent : « Le Saint-Esprit, qui a dicté ces paroles à Moïse, son serviteur, n’a pas voulu qu’elles fussent prises dans le sens où tu les interprètes, mais dans celui-ci, dans le nôtre. » Seigneur, notre Dieu, je vous prends pour arbitre ! voilà ma réponse.
Chapitre XV, Vérités constantes, malgré la diversité des interprétations.
18. Taxerez-vous de fausseté ce que la vérité m’a dit d’une voix forte à l’oreille du cœur ; tout ce qu’elle m’a révélé de l’éternité du Créateur, à savoir que sa substance ne varie point dans le temps et que sa volonté n’est point hors de sa substance ? Volonté sans succession, une, pleine et constante ; sans contradiction et sans caprice, car le caprice, c’est le changement, et ce qui change n’est pas éternel. Or, notre Dieu est l’éternité même. Démentirez-vous encore la même voix, qui m’a dit : L’attente des choses à venir devient une vision directe quand elles sont présentes. Sont-elles passées ? cette vision n’est plus que mémoire. Mais toute connaissance qui varie est muable ; et ce qui est muable n’est pas éternel. Or, notre Dieu est l’éternité même. Je rassemble, je réunis ces vérités, et vois que ce n’est point une survenance de volonté en Dieu, qui a créé le monde, et que sa science ne souffre rien d’éphémère.
19. Contradicteurs, qu’avez-vous à répondre ? Ai-je avancé une erreur ? — Non, — Quoi (491) donc ? Est-ce une erreur de prétendre que toute nature formée, que toute matière capable de forme, ne tiennent leur être que de Celui qui est la souveraine bonté, parce qu’il est le souverain être ? Non, dites-vous. Quoi donc ? Que niez-vous ? serait-ce l’existence d’une créature supérieure, dont le chaste amour embrasse si étroitement le vrai Dieu, le Dieu de l’éternité, que, sans lui être coéternelle, elle ne se détache jamais de lui pour tomber dans le torrent des jours, et se repose dans la contemplation de son unique vérité ? Aimé de cette heureuse créature, de tout l’amour que vous exigez, ô Dieu, vous vous montrez à elle, et vous lui suffisez, et elle ne se détourne jamais de vous, pas même pour se tourner vers elle. Voilà cette maison de Dieu, qui n’est faite d’aucun élément emprunté à la terre, ou aux cieux corporels ; demeure spirituelle ; admise à la jouissance de votre éternité, parce qu’elle demeure dans une pureté éternelle. Vous l’avez fondée à jamais ; tel est votre ordre, et il ne passe point ( PS CXLVIII, 6). Et cependant elle ne vous est point coéternelle ; elle a commencé, car elle a été créée.
20. Nous ne trouvons pas, il est vrai, de temps avant elle, selon cette parole : « La sagesse a été créée la première (Ecclési. I, 4), » non pas cette Sagesse dont vous êtes le père, ô mon Dieu, égale et coéternelle à vous-même, par qui toutes choses ont été créées, principe en qui vous avez fait le ciel et la terre. Mais cette sagesse créature, substance intelligente, lumière par la contemplation de votre lumière, car, toute créature qu’elle est, elle porte aussi le nom de sagesse mais la lumière illuminante diffère de la lumière illuminée ; la sagesse créatrice, de la sagesse créée ; comme la justice justifiante, de la justice opérée par la justification. Ne sommes-nous pas appelés aussi votre justice ? L’un de vos serviteurs n’a-t-il pas dit : « Afin que nous soyons la justice de Dieu en lui (II Cor. V, 21) ? » Il est donc une sagesse créée la première ; et cette sagesse n’est autre chose que ces essences intelligentes, membres de votre Ville Sainte, notre mère, qui est en haut, libre (Galat. IV, 26), éternelle dans les cieux ; et quels cieux, sinon ces cieux sublimes, vos hymnes vivantes ; ce ciel des cieux (Ps. CXLVIII, 4) qui est à vous ? Sans doute, nous ne trouvons pas de temps qui précède cette sagesse. Créée la première, elle devance la création du temps ; mais avant elle préexiste l’éternité du Créateur dont elle tire sa naissance, non pas selon le temps, qui n’était pas encore, mais suivant sa condition d’être créée.
24. Elle procède donc de vous, ô mon Dieu ! toutefois bien différente de vous, loin d’être vous-même. Il est vrai que, ni avant elle, ni en elle, nous ne trouvons aucun temps ; que, demeurant toujours devant votre face, sans défaillance, sans infidélité, cette constance l’élève au-dessus du changement ; mais sa nature, qui le comporte, ne serait plus qu’une froide nuit, si son amour ne trouvait dans l’intimité de votre union un éternel midi de lumière et de chaleur. Rayonnante demeure, palais resplendissant ; oh ! que ta beauté m’est chère, résidence de la gloire de mon Dieu (Ps. XXV, 8) ! sublime ouvrier qui réside dans son ouvrage, combien je soupire vers toi du fond de ce lointain exil, et je conjure ton Créateur de me posséder aussi, de me posséder en toi ; car ce Créateur est le mien. Je me suis égaré comme une brebis perdue ( Ps. CXVIII, 16), mais je compte sur les épaules du bon pasteur, ton divin architecte, pour être reporté dans ton enceinte (Luc, XV, 5).
22. Que répondez-vous maintenant, contradicteurs à qui je parlais, vous qui pourtant reconnaissez Moïse pour un fidèle serviteur de Dieu, et ses livres pour les oracles du Saint-Esprit ? Dites, n’est-ce pas là cette maison de Dieu qui, sans lui être coéternelle, a néanmoins son éternité propre dans les cieux ? Vainement vous cherchez en elle la vicissitude et le temps, vous ne les trouverez jamais ; n’est-elle pas exaltée au-dessus de toute étendue fugitive la créature qui puise sa félicité dans une permanente union avec Dieu ( Ps. LXII, 28) ? Oui sans doute. Eh bien ! que trouvez-vous donc à reprendre dans toutes ces vérités que le cri de mon cœur a fait remonter vers mon Dieu, quand je prêtais l’oreille intérieure à la voix de ses louanges ? Dites, où est donc l’erreur ? Est-ce dans cette opinion que la matière était informe ; que, là où la forme n’est pas, l’ordre ne saurait être ; que l’absence de l’ordre faisait l’absence du temps, et qu’il n’y avait pourtant là qu’un presque néant, qui, doué toutefois d’une sorte d’être, ne le pouvait tenir que du principe de tout être, et de toute existence ? C’est ce que nous accordons encore, dites-vous. (492)
Chapitre XVI, Contre les contradicteurs de la vérité.
23. Je veux m’entretenir un instant en votre présence, ô mon Dieu ! avec ceux qui reconnaissent pour véritables toutes les révélations dont la parole de votre vérité a éclairé mon âme. Pour ceux qui les nient, qu’ils s’assourdissent eux-mêmes tant qu’ils voudront de leurs aboiements ; je les inviterai de toutes mes forces à rentrer dans le calme, pour préparer en eux la voie à votre Verbe. S’ils s’y refusent, s’ils me repoussent, je vous en supplie, mon Dieu, « ne me laissez pas dans votre silence (Ps. XXVII, 1) ; » oh ! parlez à mon cœur en vérité : car il n’appartient qu’à vous de parler ainsi ; et ces insensés, qu’ils restent dehors soulevant de leur souffle la terre poudreuse qui aveugle leurs yeux ; et j’entrerai dans le plus secret de mon âme ; et mes chants vous diront mon amour ; et mes gémissements, les ineffables souffrances de mon pèlerinage, et mon cœur, toujours élevé en haut dans la chère souvenance de Jérusalem, n’aura de soupirs que pour Jérusalem, ma patrie, Jérusalem, ma mère, Jérusalem et vous, son roi, son soleil, son père, son protecteur, son époux, ses chastes et puissantes délices, son immuable joie ; joie au-dessus de toute parole ; sa félicité parfaite, son bien unique et véritable, vous, le seul bien, le bien en vérité et par excellence ; non, mes soupirs ne se tairont pas que vous ne m’ayez reçu dans la paix de cette mère chérie, dépositaire des prémices de mon esprit, foyer d’où s’élancent vers moi toutes ces lumières ; et que votre main n’ait rassemblé les dissipations, réformé les difformités de mon âme, pour la soutenir dans une impérissable beauté, ô ma miséricorde ! ô mon Dieu !
Quant à ceux qui ne contestent point ces vérités, dont la vénération, d’accord avec la nôtre, élève au plus haut point d’autorité les saintes Ecritures tracées par Moïse, votre saint serviteur, mais qui trouvent à reprendre dans mes paroles, voici ce que je leur réponds : « Seigneur notre Dieu, soyez l’arbitre entre mes humbles révélations et leurs censures. »
Chapitre XVII, Ce que l’on doit entendre par le ciel et la terre.
24. Tout cela est vrai, disent-ils ; mais ce n’est pas ces deux ordres de créatures que Moïse avait en vue lorsqu’il écrivait sous la dictée du Saint-Esprit : « Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre ( Gen. I, 1). » Non, il n’a pas désigné par le ciel une essence spirituelle ou intelligente, ravie dans l’éternelle contemplation de Dieu, ni par la terre une matière informe. — Qu’entend-il donc ? — Ce que nous disons, répondent-ils ; il n’entend pas, il n’exprime pas autre chose que nous. — Quoi donc enfin ? — Sous les noms de ciel et de terre, il a d’abord compris sommairement et en peu de mots tout ce monde visible, pour distinguer ensuite en détail, selon le nombre des jours, ce qu’il a plu au Saint-Esprit de nommer en général le ciel et la terre. Car, s’adressant au peuple juif, à ce troupeau d’hommes grossiers et charnels, il ne voulait lui signaler que la partie visible des œuvres de Dieu. Mais par « cette terre invisible et informe, par cet abîme de ténèbres » qui servit de matière à l’œuvre successive des six jours, à la création et à l’ordonnance de ce monde visible, ils m’accordent que l’on peut entendre cette matière informe dont j’ai parlé.
25. Un autre dira peut-être que cette confusion de matière informe a été d’abord désignée sous le nom de ciel et terre, parce qu’elle est comme la matière de ce monde visible et de l’ensemble des natures qui s’y manifestent, souvent appelées ainsi. Ne peut-on pas dire aussi que c’est avec assez de raison que toutes les substances invisibles et visibles sont dénommées ciel et terre ; et que ces deux termes comprennent la création entière accomplie dans le Principe, c’est-à-dire dans la Sagesse divine ; mais que tous les êtres étant sortis du néant, et non de la substance de Dieu, puisqu’ils ne participent pas à sa nature et qu’ils ont en eux-mêmes le principe de la mutabilité, soit qu’ils demeurent comme l’éternelle maison du Seigneur, soit qu’ils changent comme l’âme et le corps de l’homme ; la matière de toutes choses visibles et invisibles encore dénuée de la forme, capable toutefois de la recevoir pour devenir le ciel et la terre, a été justement nommée « terre invisible et informe, abîme de ténèbres, » sauf cette distinction nécessaire entre la terre (493) invisible et sans ordre ou la matière corporelle avant l’investiture de la forme ; et les ténèbres répandues sur l’abîme ou la matière spirituelle avant la compression de sa fluide mobilité et le « FIAT LUX » de votre sagesse.
26. Un autre peut dire encore, s’il lui plaît, que ces paroles de l’Ecriture : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre, » ne sauraient s’entendre des créatures invisibles et visibles arrivées à la perfection de leur être ; mais qu’elles désignent une informe ébauche de forme et de création, germe obscur où s’agitaient confusément, sans distinction de formes et de qualités, les substances qui, dans l’ordre où elles sont aujourd’hui disposées, s’appellent le ciel ou le monde des esprits, la terre ou le monde des corps.
Chapitre XVIII, On peut donner plusieurs sens a l’écriture.
27. J’écoute, je pèse ces opinions ; mais loin de moi toute dispute. « La dispute n’est bonne qu’à ruiner la foi des auditeurs ( II Tim. II, 4), tandis que la loi édifie « ceux qui en savent le bon usage ; son but est l’amour qui naît d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère (I Tim. I, 8, 5), » et le divin Maître n’ignore pas quels sont les deux commandements où il a réduit la loi et les prophètes (Matth. XXII, 40). Que m’importe donc, ô mon Dieu, ô lumière de mes yeux intérieurs, que m’importe, tant que mon amour confesse votre gloire, que ces paroles soient susceptibles d’interprétations différentes ? Que m’importe, dis-je, qu’un autre tienne pour le sens vrai de Moïse, un sens étranger au mien ? Nous cherchons tous dans la lecture de ces livres, à pénétrer et à comprendre la pensée de l’homme de Dieu, et le reconnaissant pour véridique, oserions-nous lui attribuer ce que nous savons ou croyons faux ? Ainsi donc, tandis que chacun s’applique à trouver l’intention de l’auteur inspiré, où est le mal, si à votre clarté, ô lumière des intelligences sincères, je découvre un sens que vous me démontrez véritable, quoique ce sens ne soit pas le sien, et, malgré cette différence, laisse le sien dans toute sa vérité ?
Chapitre XIX, Vérités incontestables.
28. C’est une vérité, Seigneur, que vous avez créé le ciel et la terre, c’est une vérité que votre Sagesse est le principe en qui vous avez créé toutes choses ( Ps. CIII, 24) ; c’est une vérité que ce monde visible présente deux grandes divisions, le ciel et la terre, et que ces deux mots résument toutes les créatures. C’est une vérité que tout être muable nous suggère l’idée d’une certaine informité, ou susceptibilité de forme, d’altération et de changement. C’est une vérité que le temps est sans pouvoir sur l’être muable par sa nature, mais immuable par son intime union avec la forme immuable. C’est une vérité, que l’informité, ce presque néant, est également exempte des révolutions du temps. C’est une vérité que la matière d’une entité peut porter par anticipation le nom de cette entité même ; qu’ainsi on a pu nommer le ciel et la terre, ce je ne sais quoi d’informe, dont le ciel et la terre ont été formés. C’est une vérité, que de toutes les réalités formelles, rien n’est plus voisin de l’informité que la terre et l’abîme. C’est une vérité que tout être créé et formé, que toute possibilité de création et de forme, est votre ouvrage, ô Principe de toutes choses ! C’est une vérité, que tout être informe qui est formé, était d’abord dans l’informité pour passer à la forme.
Chapitre XX, Interprétations diverses des premières paroles de la genèse.
29. De toutes ces vérités, dont ne doutent point ceux à qui vous avez fait la grâce d’ouvrir les yeux de l’âme et de croire fermement que Moïse n’a parlé que suivant l’Esprit de vérité, l’un en choisit une et dit : « Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, » c’est-à-dire Dieu fit dans son Verbe, coéternel à lui-même, des créatures intelligentes ou spirituelles, sensibles ou corporelles. Un autre : « Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, » c’est-à-dire Dieu fit dans son Verbe, coéternel à lui-même, ce monde corporel avec cet ensemble de réalités évidentes à nos yeux et à notre esprit.
Cet autre : « Dans le principe, Dieu fit le ciel « et la terre, » c’est-à-dire dans son Verbe coéternel à lui-même, Dieu fit la matière informe (494) de toute création spirituelle et corporelle. Celui-ci : « Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, » c’est-à-dire dans son Verbe coéternel à lui-même, Dieu créa le germe informe du monde corporel, la matière où étaient confondus le ciel et la terre, qui depuis ont reçu l’ordonnance et la forme dont nos yeux sont témoins. Celui-là dit enfin : « Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre, » c’est-à-dire aux préliminaires de sen œuvre, Dieu créa cette matière, grosse du ciel et de la terre, qui depuis sont sortis de son sein avec les formes qu’ils manifestent et les êtres qu’ils renferment.
Chapitre XXI, Explications différentes de ces mots : « la Terre était invisible. »
30. De même, quant à l’intelligence des paroles suivantes, chacun trouve une vérité dont il s’empare. L’un s’exprime ainsi : « La terre « était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme ; » c’est-à-dire : cette création corporelle, ouvrage de Dieu, était la matière de toutes les réalités corporelles, mais sans forme, sans ordre et sans lumière. Un autre dit : « La terre était invisible, informe ; et les ténèbres couvraient l’abîme ; » c’est-à-dire : cet ensemble qu’on appelle le ciel et la terre, n’était encore qu’une matière informe et ténébreuse, d’où devaient sortir ce ciel corporel, cette terre corporelle, avec toutes les réalités corporelles connues de nos sens. Celui-ci : « La terre était invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme ; » c’est-à-dire : cet ensemble, qui a reçu le nom de ciel et de terre, n’était encore qu’une matière informe et ténébreuse, qui devait produire le ciel intelligible, autrement dit le ciel du ciel ( Ps. CXIII, 16), et la terre ; c’est-à-dire toute la nature apparente, y compris les corps célestes ; en un mot, le monde invisible et le monde visible.
Un autre : « La terre était invisible, informe, « et les ténèbres couvraient l’abîme. » Ce n’est pas ce chaos que l’Ecriture appelle le ciel et la terre ; mais, après avoir signalé la création des esprits et des corps, elle désigne sous le nom de terre invisible et sans ordre, d’abîme ténébreux, cette matière préexistante dont Dieu les avait formés. Un autre vient et dit : « La terre était « invisible, informe, et les ténèbres couvraient l’abîme ; » c’est-à-dire : il y avait déjà une matière informe, d’où l’action créatrice, préalablement attestée par l’Ecriture, a tiré le ciel et la terre, en d’autres termes, cette masse de l’univers, partagée en deux grandes divisions : l’une supérieure, et l’autre inférieure, avec tous les êtres qu’elles présentent à notre connaissance.
Chapitre XXII, Plusieurs créations de Dieu passées sous silence.
31. Vainement voudrait-on réfuter ces deux dernières opinions, en disant : Si vous ne voulez pas admettre que cette informité matérielle soit désignée par le nom de ciel et de terre, il existait donc quelque chose, indépendant de l’action créatrice, dont Dieu s’est servi pour faire le ciel et la terre ? Car l’Ecriture ne dit point que Dieu ait créé cette matière, à moins qu’elle ne soit exprimée par la dénomination de ciel et de terre, ou de terre seulement, lorsqu’il dit : « Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre : or, la terre était invisible et informe ; » et, quand même le Saint-Esprit eût voulu désigner, par ces derniers mots, la matière informe, nous ne pourrions toujours entendre que cette création divine, attestée par ce verset : « Dieu fit le ciel et la terre. »
Mais, répondront les tenants de ces deux opinions, nous ne nions pas que cette matière soit l’œuvre de Dieu, principe de tout bien : car si nous disons que Ce qui a déjà reçu l’être et la forme est bien, à un plus haut degré que Ce qui n’en a que la capacité, nous n’en admettons pas moins que ce dernier état ne soit un bien. Quant au silence de l’Ecriture sur la création de cette informité matérielle, on pourrait également l’objecter à l’égard des chérubins et des séraphins (Isaïe VI, 2 ; XXXVII, 16), et de tant d’autres esprits célestes, distingués par l’Apôtre en trônes, dominations, principautés, puissances ( Coloss. I, 16), dont l’Ecriture se tait, quoiqu’ils soient évidemment l’œuvre de Dieu.
Si l’on veut que tout soit compris dans ces mots : « Il fit le ciel et la terre, » que dirons— nous donc des eaux sur lesquelles l’Esprit de Dieu était porté ? Si, par le nom de terre, il faut implicitement les entendre, comment ce nom peut-il exprimer une matière informe, s’il désigne aussi ces eaux que nos yeux voient si transparentes et si belles ? Et, si on le prend (495) ainsi, pourquoi l’Ecriture dit-elle que de cette matière informe a été formé le firmament, nommé ciel, sans faire mention des eaux ? Sont-elles donc encore invisibles et informes, ces eaux dont nous admirons le limpide cristal ? Ont-elles été revêtues de leur parure lorsque Dieu dit : « Que les eaux, inférieures au « firmament, se rassemblent (Gen. I, 9) ! » et cette réunion est-elle leur création ? Mais que dira-t-on des eaux supérieures au firmament ? Informes, eussent-elles reçu une place si honorable ? Et nulle part l’Ecriture ne dit quelle parole les a formées.
Ainsi, la Genèse garde le silence sur la création de certains êtres ; et, ni la rectitude de la foi, ni la certitude de la raison, ne permettent de douter que Dieu les ait créés. Quel autre qu’un insensé oserait conclure qu’ils lui sont coéternels, de ce que la Genèse affirme leur existence sans parler de leur création ? Eh ! pourquoi donc refuserions-nous de concevoir, à la lumière de la vérité, que cette terre invisible et sans ordre, abîme de ténèbres, soit l’œuvre de Dieu, tirée du néant ; non coéternelle à lui, quoique le récit divin omette le moment de sa création ?
Chapitre XXIII, Deux espèces de doutes dans l’interprétation de l’écriture.
32. J’écoute, je pèse ces sentiments divers, selon la portée de ma faiblesse, que je confesse à mon Dieu, dont elle est connue, et je vois qu’il peut naître deux sortes de débats sur les témoignages que nous ont laissés les plus fidèles oracles de la tradition. Ils peuvent porter, d’une part, sur la vérité des choses ; de l’autre, sur l’intention qui en dicte le récit : car il est différent de chercher la vérité en discutant le problème de la création, ou de préciser le sens que Moïse, ce grand serviteur de notre foi, attache à sa parole.
A l’égard de la première difficulté, loin de moi ceux qui prennent leurs mensonges pour la vérité ! A l’égard de la seconde, loin de moi ceux qui prétendent que Moïse affirme l’erreur ! Mais, ô Seigneur, paix et joie en vous, avec ceux qui se nourrissent de la vérité dans l’étendue de l’amour ! Approchons-nous ensemble de votre sainte parole, et cherchons votre pensée dans l’intention de votre serviteur, dont la plume est votre interprète.
Chapitre XXIV, Difficultés de déterminer le vrai sens de Moïse entre plusieurs également vrais.
33. Mais, entre tant de solutions différentes et toutes véritables, qui de nous osera dire avec confiance : Voici la pensée de Moïse ; voici le sens où il veut que l’on prenne son récit ? Qui l’osera— dire avec cette hardiesse qui affirme la vérité d’une interprétation, qu’elle ait été ou non dans la pensée de Moïse ?
Et moi, mon Dieu, moi, votre serviteur, qui vous ai voué ce sacrifice de mes confessions, et demande à votre miséricorde la grâce d’accomplir ce vœu, je déclare avec assurance, que vous êtes, par votre Verbe immuable, l’auteur de toutes les créatures invisibles et visibles. Mais puis-je soutenir avec la même puissance de conviction, que Moïse n’avait pas en vue d’autres sens, lorsqu’il écrivait : « Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre ? » Je vois dans votre vérité la certitude de ma parole, et je ne puis lire dans l’esprit de Moïse si telle était sa pensée en s’exprimant ainsi. Car peut-être a-t-il entendu par « Principe » le Commencement de l’œuvre, et, par les mots de ciel et de terre, les créatures spirituelles et corporelles, non dans la perfection de leur être, mais à l’état d’ébauche informe. Je vois bien que, de ces deux sens, ni l’un, ni l’autre ne blesse la vérité. Mais lequel des deux énonce le prophète, c’est ce que je ne vois pas de même ; sans toutefois douter un seul instant que, quelle qu’ait été la pensée de cet homme divin, que je l’aie ou non présentée, c’est la vérité qu’il a vue, son expression propre qu’il lui a donnée.
Chapitre XXV, Contre ceux qui cherchent a faire prévaloir leur sentiment.
34. Que l’on ne vienne donc plus m’importuner, en disant : Moïse n’a pas eu ta pensée, mais la mienne. Encore, si l’on me disait : D’où sais-tu que le sens de Moïse est celui que tu tires de ses paroles ? Je n’aurais pas le droit de m’offenser, et je répondrais par les raisons précédentes, ou j’en développerais de nouvelles, si j’avais affaire à un esprit moins(496) accommodant. Mais que l’on me dise : tu te trompes, le vrai sens est le mien ; tout en m’accordant que la vérité est dans les deux ; alors, ô mon Dieu, ô vie des pauvres, vous, dont le sein exclut la contradiction, répandez en mon âme une rosée de douceur, afin que je supporte avec patience ceux qui me parlent ainsi, non qu’ils soient les hommes de Dieu, non qu’ils aient lu dans l’esprit de votre serviteur, mais parce qu’ils sont hommes de superbe, moins pénétrés de l’intelligence des pensées de Moïse, que de l’amour de leurs propres pensées ; et qu’en aiment-ils ? non pas la vérité, mais eux-mêmes : car autrement ils auraient, pour les pensées d’un autre, reconnues véritables, l’amour que j’ai pour leurs pensées, quand elles sont vraies, et je les aime, non pas comme leurs pensées, mais comme vraies ; et, à ce titre, n’étant plus à eux, mais à la vérité. Or, s’ils n’aiment dans leur opinion que la vérité, dès lors cette opinion est mienne aussi, car les amants de la vérité vivent d’un commun patrimoine.
Ainsi, quand ils soutiennent que leur sentiment, et non le mien, est celui de Moïse, c’est une prétention qui m’offense, et que je repousse. Leur sentiment fût-il vrai, la témérité de leur affirmation n’est plus de la science, mais de l’audace ; elle ne sort pas de la lumière de la vérité, mais des vapeurs de l’orgueil. Et c’est pourquoi, Seigneur, vos jugements sont redoutables ; car votre vérité n’est ni à moi, ni à lui, ni à tel autre ; elle est à nous tous, que votre voix appelle hautement à sa communion, avec la terrible menace d’en être privés à jamais, si nous voulons en faire notre bien privé. Celui qui prétend s’attribuer en propre l’héritage dont vous avez mis la jouissance en commun, et revendique comme son bien le pécule universel, celui-là est bientôt réduit de ce fonds social à son propre fonds, c’est-à-dire de la vérité au mensonge : « car celui qui professe le mensonge parle de son propre fonds (Jean, VIII, 44). »
35. Ô mon Dieu ! ô le plus équitable des juges, et la vérité même, écoutez ma réponse à ce dur contradicteur. C’est en votre présence que je parle ; c’est en présence de mes frères qui font un légitime usage de la loi, en la rapportant à l’amour, sa fin véritable (I Tim. I, 8). Ecoutez, Seigneur, et jugez ma réponse. Voici donc ce que je lui demande avec une charité fraternelle, et dans un esprit de paix :
Quand nous voyons l’un et l’autre que ce que tu dis est vrai, l’un et l’autre que ce que je dis est vrai, de grâce, où le voyons-nous ? Assurément ce n’est pas en toi que je le vois, ce n’est pas en moi que tu le vois ; nous le voyons tous deux dans l’immuable vérité qui plane sur nos esprits. Et si nous sommes d’accord sur cette lumière du Seigneur qui nous éclaire, pourquoi disputons-nous sur la pensée d’un homme, qui ne saurait se voir comme cette vérité immuable ? Qu’en effet Moïse nous apparaisse et nous dise : Telle est ma pensée ; nous ne la verrions pas, nous croirions à sa parole.
Ainsi, suivant le conseil de l’Apôtre, gardons-nous de prendre orgueilleusement parti pour une opinion contre une autre (I Cor. IV, 6). Aimons le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, et le prochain comme nous-mêmes (Deut. VI, 5 ; Matth. XXII, 37). C’est à ces deux commandements de l’amour que Moïse a rapporté les pensées de ses saintes Ecritures. En pouvons-nous douter, et ne serait-ce pas démentir Dieu même que d’attribuer à son serviteur une intention différente de celle qu’affirme de lui le divin témoignage ? Vois donc ; entre tant de fouilles fécondes que l’on peut faire dans ce terrain de vérité, ne serait-ce pas une folie que de revendiquer la découverte du vrai sens de Moïse, au risque d’offenser par de pernicieuses disputes cette charité, unique fin des paroles dont nous poursuivons l’explication ?
Chapitre XXVI, Il est digne de l’écriture de renfermer plusieurs sens sous les mêmes paroles.
36. Eh quoi ! ô mon Dieu ! gloire de mon humilité et repos de mes labeurs, qui daignez écouter l’aveu de mes fautes et me les pardonner, quand vous m’ordonnez d’aimer mon prochain comme moi-même, puis-je penser que Moïse, votre serviteur fidèle ait reçu de moindres faveurs que je n’en eusse désiré moi-même et sollicité de votre grâce, si, me faisant naître en son temps pour m’élever à la hauteur de son ministère, et prenant à votre service mon cœur et ma langue, vous m’eussiez choisi pour dispensateur de ces saintes Ecritures, qui devaient être dans la suite si profitable à tous les peuples, et du faîte de leur (497) autorité dominer universellement les paroles du mensonge et les doctrines de l’orgueil ?
Oui, si j’eusse été Moïse (pourquoi non ? ne sommes-nous pas sortis tous du même limon, « et qu’est-ce que l’homme ? est-il quelque chose si vous ne vous souvenez de lui ( Ps. VIII, 5) ? ) », oui, si j’eusse été Moïse, et que vous m’eussiez enjoint d’écrire le livre de la Genèse, je vous aurais demandé un style doué de telles propriétés de puissance et de mesure, que les intelligences encore incapables de concevoir la création ne pussent récuser mes paroles comme au-dessus de leur portée, et que les intelligences plus élevées y trouvassent en peu de mots toute vérité qui s’offrît à leur pensée et qu’enfin, si votre lumière dévoilait à certains esprits quelques vérités nouvelles, aucune d’elles ne fût hors du sens de votre prophète.
Chapitre XXVII, Abondance de l’écriture.
37. Une source est plus abondante en son humble bassin, pour fournir, au cours des ruisseaux qu’elle alimente, qu’aucun de ces ruisseaux qui en dérivent et parcourent de longues distances ; de même le récit de votre prophète, où vos serviteurs devaient tant puiser, fait jaillir en un filet de paroles des courants de vérité, que des saignées fécondes dirigent çà et là par de lointaines sinuosités de langage.
Quelques-uns, à la lecture des premières lignes, se représentent Dieu comme un homme, ou comme un être corporel, doué d’une puissance infinie, qui, par une étrange soudaineté de vouloir, aurait produit hors de lui, dans une étendue distante de lui-même, ces deux corps immenses et contenant toutes choses, l’un supérieur, l’autre inférieur. Et s’ils entendent ces mots : « Dieu dit :, Que cela soit, et cela fut, » ils se figurent une parole qui commence et finit, qui résonne et passe dans le temps, et dont le son expire à peine, que l’être appelé commence à surgir ; enfin, je ne sais quelles imaginations venues du commerce de la chair. Ceux-là sont de petits enfants. L’Ecriture incline son langage jusqu’à leur bassesse, qu’elle recueille en son sein maternel. Et déjà l’édifice du salut s’élève en eux par la foi qui les assure que Dieu seul a créé tous les êtres dont l’admirable variété frappe leurs sens. Mais si l’un de ces nourrissons, dans l’orgueil de sa faiblesse, méprisant l’humilité des divines paroles, s’élance hors du berceau, le malheureux ! il va tomber, Seigneur, jetez un regard de compassion sur ce petit du passereau, il est encore sans plumes ; les passants vont le fouler aux pieds ; envoyez un de vos anges pour le reporter dans son nid, afin qu’il vive, en y demeurant tant qu’il ne sera pas en état de voler.
Chapitre XXVIII, Des divers sens qu’elle peut recevoir.
38. Pour les autres, ces paroles ne sont plus un nid, mais un verger fertile où ils voltigent tout joyeux, à la vue des fruits cachés sous le feuillage ; et ils les cherchent, et ils les cueillent en gazouillant. Car ils découvrent à la lecture ou à l’audition de ces paroles, que votre éternelle permanence, ô Dieu, demeure au-dessus de tous les temps passés et futurs, et qu’il n’est pourtant aucune créature temporelle qui ne soit votre ouvrage.
Et ils voient que votre volonté, n’étant pas autre que vous-même, ne saurait subir aucun changement, et que ce n’est point par survenance de résolution soudaine et sans précédent, que vous avez, créé le monde. Ils savent que vous avez produit tout être, non pas en tirant de vous une ressemblance parfaite de vous-même, mais du néant la plus informe dissemblance, capable cependant de recevoir une forme par l’impression du caractère de votre substance. Ils savent que puisant en vous seul, chacune suivant la contenance et la propriété de son être, toutes les créatures sont très-bonnes, soit que, fixées auprès de vous, elles demeurent dans votre stabilité, soit que, successivement éloignées de vous par la distance des temps et des lieux, elles opèrent ou attestent cette splendide harmonie qui révèle votre gloire. Voilà ce qu’ils voient, et ils se réjouissent, autant qu’il leur est possible ici-bas, dans la lumière de votre vérité.
39. L’un en considérant le début de la Genèse, « dans le principe Dieu créa, » porte sa pensée sur l’éternelle Sagesse, ce principe qui nous parle. Un autre entend par ces mêmes paroles. le commencement de la création ; elles sont, pour lui, équivalentes à celles-ci : « Dieu créa « d’abord. » Et parmi ceux qui s’accordent à reconnaître, dans ce principe, la Sagesse par (498) laquelle vous avez fait le ciel et la terre, l’un prétend que, sous les noms de ciel et de terre, il faut entendre la matière primitive de l’un et de l’autre. Celui-ci n’accorde ces noms qu’aux natures distinctes et formées. Celui-là veut que le nom de ciel désigne la nature spirituelle, accomplie dans sa forme, et que le nom de terre désigne la matière corporelle dans son informité.
Même diversité d’opinions entre ceux qui, sous les noms de ciel et de terre, conçoivent la matière informe dont le ciel et la terre devaient être formés ; l’un y voit la source commune des créatures corporelles et intelligentes ; l’autre, de cette seule création matérielle, dont le vaste sein renferme toutes les natures évidentes à nos sens. Ceux enfin qui entendent par ces paroles des créatures disposées dans la perfection de l’ordre et de la forme, comprennent : l’un, les créatures invisibles et visibles ; l’autre, les seules visibles, c’est-à-dire ce ciel lumineux qui éblouit nos regards, et cette terre, région de ténèbres, avec tous les êtres qu’ils contiennent.
Chapitre XXIX, De combien de manières une chose peut être avant une autre.
40. Mais celui qui prend le principe dans le sens de commencement, n’a d’autre ressource pour ne pas sortir de la vérité, que d’entendre par le ciel et la terre, la matière du ciel et de la terre, c’est-à-dire de toutes les créatures intelligentes et corporelles. Car s’il entendait la création déjà formée, on aurait le droit de lui demander : Si Dieu a créé au commencement, qu’a-t-il fait ensuite ? Et ne pouvant rien trouver depuis la création de l’univers, il ne saurait décliner cette objection : « Comment Dieu a-t-il créé d’abord, s’il n’a plus créé depuis ? »
Que s’il prétend que la matière a été d’abord créée dans l’informité pour recevoir ensuite la forme, l’absurdité cesse ; pourvu qu’il sache bien distinguer la priorité de nature, comme l’éternité divine qui précède toutes choses ; la priorité de temps et de choix, comme celle de la fleur sur le fruit, et du fruit sur la fleur ; la priorité d’origine, comme celle du son sur le chant. Les deux priorités intermédiaires se conçoivent aisément ; il n’en est pas ainsi de la première et de la dernière. Car est-il une vue plus rare, une connaissance plus difficile, Seigneur, que celle de votre éternité immuable, créatrice de tout ce qui change, précédant ainsi tout ce qui est ?
Et puis, où est l’esprit assez pénétrant pour discerner, sans grand effort, quelle est la priorité du son sur le chant ? Priorité réelle ; car le chant est un son formé, et un objet peut être sans forme, et ce qui n’est pas ne peut en recevoir. Telle est la priorité de la matière sur l’objet qui en est tiré ; priorité, non d’action, puisqu’elle est plutôt passive ; non de temps, car nous ne commençons point par des sons dépourvus de la forme mélodieuse, pour les dégrossir ensuite et les façonner selon le rhythme et la mesure, comme on travaille le chêne ou l’argent dont on veut tirer un coffre ou un vase. Ces dernières matières précèdent, en effet, dans le temps, les formes qu’on leur donne ; mais il n’en est pas ainsi du chant. L’entendre, c’est entendre le son : il ne résonne pas d’abord sans avoir de forme, pour recevoir ensuite celle du chant. Tout ce qui résonne passe, et il n’en reste rien que l’art puisse reprendre et ordonner. Ainsi le chant roule dans le son, et le son est sa matière, car c’est le son même qui se transforme en chant ; et, comme je le disais, la matière ou le son précède la forme ou le chant ; non comme puissance productrice, car le son n’est pas le compositeur du chant, mais il dépend de l’âme harmonieuse qui le produit à l’aide de ses organes. Il n’a ni la priorité du temps, car le chant et le son marchent de compagnie ; ni la priorité de choix, car le son n’est pas préférable au chant, puisque le chant est un son revêtu de charme : il n’a que la priorité d’origine, car ce n’est pas le chant qui reçoit la forme pour devenir son, mais le son pour devenir chant.
Comprenne qui pourra par cet exemple, que ce n’est qu’en tant qu’origine du ciel et de la terre que la matière primitive a été créée d’abord et appelée le ciel et la terre ; et qu’il n’y a point là précession de temps, parce qu’il faut la forme pour développer le temps : or, elle était informe, mais néanmoins déjà liée au temps. Et toutefois, quoique placée au dernier degré de l’être (l’informité étant infiniment au-dessous de toute forme), il est impossible d’en parler sans lui donner une priorité de temps fictive. Enfin, elle-même est précédée par l’éternité du Créateur, qui de néant la fait être. (499)
Chapitre XXX, L’Écriture veut être interprétée en Esprit de charité.
41. Que la vérité même établisse l’union entre tant d’opinions de vérité différente ! Que la miséricorde du Seigneur nous permette de faire un légitime usage de la loi, en la rapportant au précepte de l’amour ! Ainsi donc, si l’on me demande quel est, suivant moi, le sens de Moïse, ce n’est pas l’objet de mes confessions. Si je ne le publie pas devant vous, c’est que je l’ignore. Et je sais pourtant que toutes ces opinions sont vraies, sauf ces pensers charnels, dont j’ai parlé. Et ceux qui tombent dans ces pensers sont néanmoins du nombre de ces petits d’heureuse espérance, qui ne s’effarouchent pas des paroles sacrées ; ces paroles. si sublimes dans leur humilité, si prodigues dans leur parcimonie. Pour nous, qui, j’ose le dire, n’interprétons le texte saint que suivant la vérité, si c’est pour elle-même et non pour la vanité de nos sentiments que notre cœur soupire, aimons-nous mutuellement ; aimons-nous en vous, ô Dieu, source de vérité, et honorons votre serviteur, oracle de votre Esprit, dispensateur de vos Ecritures ; et que notre vénération nous préserve de douter qu’en les écrivant sous votre dictée, il n’ait aperçu les lumières les plus vives et les fruits les meilleurs.
Chapitre XXXI, Moïse a pu entendre tous les sens véritables qui peuvent se donner à ses paroles.
42. Tu me dis : « Le sens de Moïse est le « mien ; » et il me dit : « Non, le sens de Moïse est le mien ; » et moi je dis avec plus de piété : Pourquoi l’un et l’autre ne serait-il pas le sien, si l’un et l’autre est véritable ? Et j’en dis autant d’un troisième, d’un quatrième, d’un autre sens quelconque avoué de la vérité ; pourquoi refuserais-je de croire qu’ils ont été vus par ce grand serviteur du seul Dieu, dont la parole toute divine se prête à la variété de tant d’interprétations vraies ?
Pour moi, je le déclare hardiment, et du fond du cœur, si j’écrivais quelque chose qui dût être investi d’une autorité suprême, j’aimerais mieux contenir tous les sens raisonnables qu’on pourrait donner à mes paroles, que de les limiter à un sens précis, exclusif de toute autre pensée, n’eût-elle même rien de faux qui pût blesser la mienne. Loin de moi, mon Dieu, cette témérité de croire qu’un si grand prophète n’eût pas mérité de votre grâce une telle faveur ! Oui, il a eu en vue et en esprit, lorsqu’il traçait ces paroles, tout ce que nous avons pu découvrir de vrai ; toute vérité qui nous a fui ou nous fuit encore, et qui toutefois s’y peut découvrir.
Chapitre XXXII, Tous les sens véritables prévus par le Saint-Esprit.
43. Enfin, Seigneur, qui n’êtes pas chair et sang, mais Dieu, si l’homme n’a pas tout vu, votre Esprit Saint, mon guide vers la terre des vivants (Ps. CXLII, 10), pouvait-il ignorer tous les sens de ces paroles dont vous deviez briser les sceaux dans l’avenir, quand même votre interprète ne les eût entendues qu’en l’un des sens véritables qu’elles admettent ? Et, s’il est ainsi, la pensée de Moïse est sans doute la plus excellente. Mais, ô mon Dieu, ou faites-nous la connaître, ou révélez-nous cette autre qu’il vous plaira, et, soit que vous nous découvriez le même sens que vous avez dévoilé à votre serviteur, soit qu’à l’occasion de ces paroles, vous en découvriez un autre, que votre vérité soit notre aliment et nous préserve d’être le jouet de l’erreur.
Est-ce assez de pages, Seigneur mon Dieu, en est-ce assez sur ce peu de vos paroles ? Et quelles forces et quel temps suffiraient à un tel examen de tous vos livres ? Permettez-moi donc de resserrer les témoignages que j’en recueille à la gloire de votre nom ; que, dans cette multiplicité de sens qui se sont offerts et peuvent s’offrir encore à ma pensée, votre inspiration fixe mon choix sur un sens vrai, certain, édifiant, afin que, s’il m’arrive de rencontrer celui de votre antique ministre, but où mes efforts doivent tendre, cette fidèle confession vous en rende grâces ; sinon, permettez-moi du moins d’exprimer ce que votre vérité voudra me faire publier sur sa parole, comme elle lui a inspiré à lui-même la parole qui lui a plu. (500)
Livre treizième
Augustin d’Hippone
LIVRE XIII
Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Poujoulat et Raulx, L. Guérin & Cie, 1864 (p. 501-518).
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PREMIÈRE SÉRIE. — LETTRES ÉCRITES AVANT L’ÉPISCOPAT. ►
Livre treizième.
Toute créature tient l’être de la pure bonté de Dieu. — Il découvre dans les premières paroles de la Genèse et la Trinité de Dieu et la propriété de la personne du Saint-Esprit. — Image de la Trinité dans l’Homme. — Dieu procède dans l’institution de l’Eglise comme dans la création du monde. — Sens mystique de la création.
Chapitre premier, Invocation. — gratuite munificence de Dieu.
1. Je vous invoque, ô mon Créateur, mon Dieu et ma miséricorde, qui avez gardé mon souvenir quand j’avais perdu le vôtre. Je vous appelle dans mon âme, et vous la préparez à vous recevoir en lui inspirant ce vif désir de votre possession. Oh ! répondez aujourd’hui à cet appel que vous avez devancé, quand vos cris réitérés, venant de si loin à mon oreille, me pressaient de me retourner et d’appeler à moi Celui qui m’appelait à lui. Seigneur, vous avez effacé tous mes péchés, afin de n’avoir point à solder les œuvres de mon infidélité, et vous avez prévenu mes œuvres méritantes, afin de me rendre selon le bien opéré en moi par vos mains, dont je suis l’ouvrage. Car vous étiez avant que je fusse, et je n’étais rien à qui vous pussiez donner d’être. Et me voilà toutefois, je suis par votre bonté qui a devancé tout ce que vous m’avez donné d’être, tout ce dont vous m’avez fait. Vous n’aviez pas besoin de moi, et je ne suis pas tel que ce peu de bien que je suis vous seconde, mon Seigneur et mon Dieu ; que mes services vous soulagent, comme si vous vous lassiez en agissant ; que votre puissance souffrit de l’absence de mon hommage ; que vous réclamiez mon culte, comme la terre réclame ma culture, sous peine de stérilité ; mais vous voulez mes soins, vous voulez mon culte, afin que je trouve en vous le bien de mon être ; car vous m’avez donné l’être qui me rend capable de ce bien.
Chapitre II, Toute créature tient l’être de la pure bonté de Dieu.
2. C’est de la plénitude de votre bonté que vos créatures ont reçu l’être ; vous avez voulu qu’un bien fût qui ne pût procéder que de vous, inutile, inégal à vous-même. Etiez-vous donc redevable au ciel, à la terre, que vous avez créés dans le principe ? Je le demande à ces créatures spirituelles et corporelles que vous avez formées dans votre sagesse, leur étiez-vous redevable de cet être, même imparfait, même informe, dans l’ordre spirituel ou corporel, être tendant au désordre et à l’éloignement de votre ressemblance ? L’être spirituel, fût-il informe, est supérieur au corps formé ; et cet être corporel, fût-il informe, est supérieur au néant ; et tous deux demeureraient comme une esquisse informe de votre Verbe, si ce même Verbe ne les eût rappelés à votre unité, en leur donnant la forme, et cette excellence qu’ils tiennent de votre souveraine bonté. Leur étiez-vous redevable de cette informité même, où ils ne pouvaient être que par vous ?
3. Etiez-vous redevable à la matière corporelle de l’être, même invisible et sans ordre ? car elle n’eût pas même été cela, si vous ne l’eussiez faite ; et n’étant pas, comment pouvait-elle mériter de vous son être ? Et cette ébauche de créature spirituelle, lui étiez-vous redevable de cet être même ténébreux et flottant, semblable à l’abîme, dissemblable à vous, où elle serait encore, si votre Verbe ne l’eût ramenée à son principe, et, en l’illuminant, ne l’eût faite lumière, non pas égale, mais conforme à votre égalité formelle ? Pour un (501) corps, être et être beau, n’est pas tout un ; autrement tous seraient beaux : ainsi, pour l’esprit créé, ce n’est pas tout un que de vivre, et de vivre sage ; autrement il serait immuable dans sa sagesse. Mais il lui est bon de s’attacher toujours à vous, de peur qu’abandonné de la lumière dont il se retire, il ne retombe dans cette vie de ténèbres, semblable à l’abîme. Et nous aussi, créatures spirituelles par notre âme, autrefois loin de vous, notre lumière, « n’avons-nous pas été ténèbres en cette « vie (Ephés. V, 8) » et ne luttons-nous pas encore contre les dernières obscurités de cette nuit jusqu’au jour où nous serons justice dans votre Fils, élevés à la hauteur des montagnes saintes, après avoir été une profondeur d’abîme sondée par vos jugements (Ps. XXXV, 7) ?
Chapitre III, Tout procède de la grâce de Dieu.
4. Quant à ces paroles que vous dites au début de la création : « Que la lumière soit, et la lumière fut (Gen. I, 3), » je les applique sans inconvénient à la créature spirituelle, parce qu’elle était déjà vie quelconque, pour recevoir votre lumière. Mais si elle n’avait pas mérité de vous cette vie capable de votre lumière, avait-elle mérité davantage le don que vous lui en avez fait ? Car son informité n’eût pu vous plaire, si elle ne fût devenue lumière, non par nature, mais par l’intuition de votre 1umière illuminante, par son union avec elle, afin que ces préludes de vie et cette béatitude de vie, elle ne les dût qu’à votre grâce, qui la tourne, par un heureux changement, vers ce qui est également incapable de pis et de mieux, vers vous, seul être simple, pour qui vivre c’est vivre heureux, parce que vous êtes à vous-même votre béatitude.
Chapitre IV, Dieu n’avait pas besoin des créatures.
5. Que manquerait-il donc à votre félicité, félicité qui est vous-même, quand toutes ces créatures demeureraient encore dans le néant ou l’informité ? Aviez-vous besoin d’elles ? et n’est-ce point par la plénitude de votre bonté que vous les avez faites ? Et votre joie était-elle intéressée au complément de leur être ? Loin que vous soyez imparfait, pour attendre votre perfection de la leur, parfait comme vous l’êtes, leur imperfection vous déplaît, et vous les perfectionnez pour qu’elles vous plaisent. Car votre Esprit-Saint était porté au-dessus des eaux ( Gen. 1, 2), et non par les eaux, comme s’il se fût reposé sur elles, lui qui fait reposer en soi ceux en qui l’on dit « qu’il repose (Is. XI, 2) » Mais c’est votre volonté incorruptible, immuable, se suffisant à elle-même, qui était portée au-dessus de cette vie, votre création, en qui la vie et la béatitude ne sont pas même chose, puisqu’elle ne laisse pas de vivre dans la fluctuation de ses ténèbres, et qu’il lui faut se tourner vers son auteur, puiser de plus en plus la vie à la source de la vie, voir la lumière dans sa lumière (Ps. XXXV, 10), et en recevoir perfection, gloire, béatitude.
Chapitre V, De la trinité.
6. Et maintenant m’apparaît comme en énigme votre Trinité, mon Dieu. C’est dans le Principe de votre sagesse, qui est notre sagesse, ô Père ! née de vous, égale et coéternelle à vous, c’est dans votre Fils que vous avez fait le ciel et la terre. Et que n’ai-je pas dit sur le ciel du ciel, sur la terre invisible et sans forme, sur cet abîme de ténèbres, qui serait livré à toutes les tourmentes de l’informité spirituelle, s’il ne se fût fixé devant Celui par qui il était vie quelconque, et dont la lumière allait répandre sur cette vie la forme et la beauté, pour qu’elle devînt ce ciel du ciel, créé depuis, et résidant entre les eaux ? Et déjà, par ce nom de Dieu, j’atteignais le Père, qui a tout fait, par celui de Principe, le Fils en qui il a tout fait ; et, dans ma ferme croyance que mon Dieu est une Trinité, je consultais les paroles saintes, qui me répondent : « Et l’Esprit était porté au-dessus des eaux. » Et voilà mon Dieu-Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, seul Dieu, Créateur de toutes les créatures.
Chapitre VI, Comment l’esprit de Dieu était porté au-dessus des eaux.
7. Mais, ô lumière de vérité, je place près de vous ce cœur qui ne m’enseignerait que vanités ; dissipez ses ténèbres, et dites-moi, je vous en conjure par votre charité, notre mère, (502) dites-moi, je vous en supplie, pourquoi n’est-ce qu’après avoir nommé le ciel et la terre, invisible et sans forme, et les ténèbres répandues sur l’abîme, que votre Ecriture nomme l’Esprit-Saint ? Etait-il donc nécessaire, pour nous en suggérer la connaissance, de le représenter comme « porté au-dessus, » en désignant d’abord au-dessus de quoi ? Ce n’était ni au-dessus du Père, ni au-dessus du Fils, ni sans doute au-dessus de rien. Il fallait donc indiquer d’abord au-dessus de quoi il était porté, lui dont il était impossible de parler, sans le dire « porté. » Mais pourquoi ?
Chapitre VII, Effets du Saint-Esprit.
8. Et maintenant suive qui pourra de l’esprit le vol de l’Apôtre dans cette parole sublime : « La charité se répand dans nos cœurs « par le Saint-Esprit qui nous est donné ((Rom. V, 5) ; » soit qu’il nous enseigne les voies spirituelles et les voies suréminentes de l’amour, soit qu’il fléchisse le genou devant vous, pour nous obtenir la grâce d’être initiés « à la science suréminente de la charité du Christ ( Ephés. III, 14-19). » Et voilà pourquoi, suréminent dès le principe, il paraissait au-dessus des eaux.
Mais à qui parler ? mais comment parler de ce poids de concupiscence qui gravite vers l’abîme, et de l’attraction sublime de la charité par la vertu de votre Esprit, qui « planait sur « les eaux ? » Quel sera mon auditeur ? quelle sera ma parole ? On plonge, on surnage ; et il n’y a là ni fond, ni rive. Quelle similitude plus dissemblable ? Ce sont nos affections, ce sont nos amours, c’est l’impureté de notre esprit que précipite l’amour des soins de la terre ; et c’est la sainteté de votre Esprit qui nous soulève vers le ciel, par l’amour de la paix éternelle, afin que nos cœurs s’élèvent en haut jusqu’à vous, où votre Esprit plane sur les eaux, et que notre âme, après la traversée de ces eaux mobiles de la vie (Ps. CXXIII, 5), aborde à la suréminence du repos.
Chapitre VIII, L’union avec Dieu, unique félicité des êtres intelligents.
9. L’esprit de l’ange, l’âme de l’homme se sont dissipés dans leur chute comme l’eau qui s’écoule, et ils ont signalé l’abîme ténébreux où serait ensevelie toute créature spirituelle, si vous n’eussiez dit au comencement : « Que la lumière soit ! » ralliant à vous l’obéissance des esprits habitants de la cité céleste, pour assurer leur paix au sein de votre Esprit qui demeure immuable au-dessus de tout ce qui change. Autrement ce ciel du ciel ne serait par lui-même qu’abîme et ténèbres ; « et maintenant il est lumière dans le Seigneur ( Ephés. V, 8). » Et, en vérité, cette inquiétude malheureuse des intelligences déchues de votre lumière, leur splendide vêtement, et réduites aux haillons de leurs ténèbres, parle assez haut ; témoin éloquent de l’excellence où. vous avez élevé cette créature raisonnable, qui ne saurait se suffire : car il ne lui faut rien moins que vous-même pour qu’elle ait sa béatitude et son repos. « Vous êtes, ô mon Dieu, la lumière de nos ténèbres (Ps. XVII, 29), » notre robe de gloire ; « et notre nuit rayonne comme le jour à son midi (Ps. CXXXVIII, 12). » Oh ! donnez-vous à moi, mon Dieu ! rendez-vous à moi ! Je vous aime ; et si mon amour est encore trop faible, rendez-le plus fort. Je ne saurais mesurer ce qu’il manque à mon amour ; et combien il est au-dessous du degré qu’il doit atteindre, pour que ma vie se précipite dans vos embrassements, et ne s’en détache point qu’elle n’ait disparu tout entière dans les plus secrètes clartés de votre visage (Ps. XXX, 21). Tout ce que je sais, c’est que partout ailleurs qu’en vous, hors de moi, comme en moi, je ne trouve que malaise, et toute richesse qui n’est pas mon Dieu, n’est pour moi qu’indigence.
Chapitre IX, Pourquoi il est dit, seulement du Saint-Esprit, qu’il était porté sur les eaux.
10. Mais le Père, mais le Fils, n’étaient-ils pas portés au-dessus des eaux ? Si l’on se fait une idée de corps et d’espace, ces paroles ne conviennent plus même au Saint-Esprit. Si l’on y voit l’immuable suréminence de la divinité qui demeure au-dessus de tout ce qui change, le (503) Père, et le Fils ; et le Saint-Esprit étaient ensemble portés sur les eaux. Pourquoi donc l’Ecriture ne parle-t-elle que de votre Esprit ? pourquoi parle-t-elle de lui seul, comme s’il y avait lieu là où le lieu n’est pas, en celui de qui seul il a été dit qu’il est votre don ? Le don où nous jouissons du repos, où nous jouissons de vous-même ; repos des âmes, lieu des esprits !
C’est là où nous élève l’amour ; et votre divin Esprit retire notre humilité des portes de la mort ( Ps. IX, 5) ; et « notre paix est dans notre bonne volonté (Luc, II, 14) ». Le corps tend à son lieu par son poids ; et ce poids ne tend pas seulement en bas, mais au lieu qui lui est propre. La pierre tombe ; le feu s’élance ; l’un et l’autre gravite suivant son poids et suivant son centre. L’huile versée dans l’eau monte au-dessus de l’eau ; l’eau versée dans l’huile descend au-dessous de l’huile ; l’un et l’autre suit son poids et cherche son centre. Hors de l’ordre, trouble ; dans l’ordre, repos. Mon poids, c’est mon amour ; où que je tende, c’est lui qui m’emporte. C’est votre don, c’est votre Esprit qui allume, qui volatilise notre cœur. Il nous embrase et nous enlève. Nous montons à l’échelle de l’âme (Ps. LXXXIII, 6), en chantant le cantique des degrés. C’est le feu de l’amour, c’est votre feu divin qui nous consume et nous ravit au centre de la paix, au sein de Jérusalem ; et « je trouve ma joie dans cette heureuse promesse : Nous irons à la maison du Seigneur (Ps. CXXXI, 1). » Et c’est la bonne volonté qui nous y fait une place ; et nous n’avons plus rien à vouloir, que cette demeure éternelle.
Chapitre X, Bonheur des pures intelligences.
11. Ô béatitude de la créature qui n’a jamais connu d’autre état que cette félicité, où elle ne se fût jamais élevée d’elle-même, si, à l’instant immédiat de sa création, votre Don, porté sur toutes choses muables, ne l’eût exaltée à l’appel de votre voix. « Que la lumière soit, et la « lumière fut ( Gen. I, 3). » En nous, il y a distinction de temps : temps où nous sommes ténèbres ; temps où nous devenons lumière (Ephés. V, 8). Mais, en parlant de ces pures intelligences, l’Ecriture ne fait qu’indiquer ce qu’elles eussent été sans l’illumination divine ; et elle les suppose à l’état de fluctuation ténébreuse, pour nous signaler la cause de leur gloire surnaturelle : c’est-à-dire leur union lumineuse avec la lumière sans ombre et sans défaillance. Entende qui peut ; qui ne peut, vous invoque ! — Car, enfin, que me veut-on ? Suis-je la lumière qui éclaire tout homme venant au monde ( Jean 1, 9) ?
Chapitre XI, Image de la trinité dans l’Homme.
12. Où est l’homme qui comprend la toute-puissante Trinité ? où est l’homme qui n’en parle ? et peut-on dire qu’il en parle ? Bien rare est l’intelligence qui en parle avec la science de sa parole. Et l’on conteste, et l’on dispute ; et c’est un mystère qui demeure voilé aux âmes où la paix n’est pas. Je voudrais que les hommes observassent en eux-mêmes un triple phénomène ; simplitude infiniment différente de la Trinité sainte, mais que j’offre à leur méditation, pour leur faire sentir et reconnaître l’infini de la distance. Ce triple phénomène, le voici : être, connaître, vouloir : car je suis, je connais, je veux : je suis celui qui connaît et qui veut. Je connaît que je suis et que je veux, et je veux être et connaître.
Comprenne qui pourra combien notre âme est inséparable de ces trois phénomènes, qui tous trois ne font qu’une même vie, qu’une même raison, qu’une même essence, inséparablement distinctes. Homme, te voilà en présence de toi-même ; regarde en toi ; vois, et réponds moi !
Et si tu trouves quelque lueur dans ces mystères de ton être, ne crois pas en avoir pénétré plus avant dans les mystères de l’Etre immuable au-dessus de tout, immuable dans son être, immuable dans sa connaissance, immuable dans sa volonté : car, est-ce à cause de cette triplicité, que Dieu est Trinité ; ou cette triplicité réside-t-elle en chaque personne divine, chacune étant unité-trinaire ; ou bien, dans le cercle incompréhensible, infini, d’une simplicité multiple, est-il unité féconde, principe, connaissance et fin de soi-même, qui se suffit immuablement ? Quel esprit aurait la force de dégager cette terrible inconnue ? Quelle parole, quel sentiment seraient exempts de témérité ? (504)
Chapitre XII, Dieu procède en l’institution de l’Église comme dans la création du monde.
13. Poursuis ta confession, ô ma foi ; dis au Seigneur, ton Dieu : Saint, saint, saint ! ô mon Seigneur ! ô mon Dieu ! C’est en votre nom que nous sommes baptisés, Père, Fils et Saint-Esprit ! c’est en votre nom que nous baptisons, Père, Fils et Saint-Esprit ! Car Dieu a fait en nous, par son Christ, un nouveau ciel, une nouvelle terre : c’est-à-dire les membres spirituels et les membres charnels de son Eglise ; et notre terre, avant que la doctrine sainte ne l’eût douée de sa forme, était invisible aussi ; elle était informe et couverte des ténèbres de l’ignorance, « parce que vous avez châtié l’iniquité de l’homme ( Ps. XXXVIII, 12), dans le profond abîme de vos « jugements ( Ps. XXXV, 7) ».
Mais votre Esprit-Saint est porté sur les eaux, et votre miséricorde n’abandonne pas notre misère ; et vous dites : « Que la lumière soit ! — Faites pénitence ; le royaume des cieux est proche (Matth. III, 12) ! — Faites pénitence ; que la lumière soit ! » Et, dans le trouble de notre âme, « nous nous sommes souvenus de vous, Seigneur, aux bords du Jourdain, » auprès de la montagne élevée à votre hauteur, et qui s’est abaissée pour nous (Ps. XLI, 7). Et nos ténèbres nous ont fait horreur ; et nous nous sommes tournés vers vous ; et la lumière a été faite. « Et nous voilà, ténèbres autrefois, maintenant lumière dans le Seigneur (Ephés. 5, 8). »
Chapitre XIII, Notre renouvellement n’est jamais parfait en cette vie.
14. Et nous ne sommes encore lumière que par la foi, et non par la claire vue ( II Cor. V, 7). « Car notre salut est en espérance ; or, l’espérance qui se voit n’est plus espérance (Rom. VIII, 24). » C’est encore « un abîme qui appelle un abîme, » mais par la voix de vos cataractes (Ps. XLI, 8). Il est encore abîme, celui qui dit : « Je n’ai pu vous parler comme à des êtres spirituels, mais comme à des êtres charnels (I Cor. III, 1). » Et lui-même reconnaît qu’il n’a pas encore touché le but, et oubliant tout ce qui est derrière, il tend à ce qui est devant lui (Philip. III, 13) ; il gémit sous le fardeau de malheur, et son âme est altérée du Dieu vivant, comme le cerf soupire après l’eau des fontaines ; et il s’écrie : « Oh ! quand arriverai-je (Ps. XLI, 2, 3) ! » Et il aspire à être revêtu de sa céleste demeure (Ps. XXXV, 7), et il appelle les ténèbres de l’abîme inférieur et leur dit : « Ne vous conformez pas au siècle, mais réformez-vous dans le renouvellement de l’esprit (Rom. XII, 20). Ne soyez pas comme les enfants « sans intelligence ; mais, comme les plus petits d’entre eux, soyez sans malice, pour arriver à la perfection de l’esprit ( I Cor. XIV, 20). »
« Ô Galates insensés ! s’écrie-t-il, qui vous a donc fascinés (Gal. III, 1) ? » Mais ce n’est plus sa voix, c’est la vôtre qui retentit ; la vôtre, ô Dieu, qui du haut des cieux avez fait descendre votre Esprit (Act. II, 2) par Celui qui monté dans les cieux a ouvert les cataractes de ses grâces, afin qu’un fleuve de joie inondât votre cité sainte (Ps XLV, 5). C’est après elle que soupire ce fidèle ami de l’époux, qui possède déjà les prémices de l’esprit ; mais il gémit encore dans l’attente de l’adoption céleste, qui doit affranchir son corps ( Rom. VIII, 23) ; il soupire après la patrie. Il est membre de l’épouse du Christ, il est jaloux pour elle : il est l’ami de l’époux, et il est jaloux, non pour soi, mais pour lui ( Jean III, 19) ; et ce n’est point par sa voix, mais par celle de vos torrents, qu’il appelle à lui cet autre abîme (Ps. XLI, 8) objet de sa sainte jalousie. Il craint que le serpent, dont la ruse séduisit Eve, ne nous détourne de cette chasteté spirituelle que nous devons à notre époux, votre Fils unique (II Cor. II, 3). Oh ! quelle sera la splendeur de sa lumière, lorsque nous le verrons tel qu’il est (I Jean, III, 2) ; et qu’elles seront taries toutes ces larmes, qui sont le pain de mes jours et de mes nuits ; car on ne cesse de me dire : Où est ton Dieu (Ps. XLI, 4) ?
Chapitre XIV, L’âme est soutenue par la foi et l’espérance.
15. Et moi-même je m’écrie souvent : Où êtes-vous, mon Dieu, où êtes-vous ? Et je respire quelques instants en vous, quand mon âme répand hors d’elle-même l’effusion de son allégresse et de vos louanges (Ps. XLI, 5). Mais elle demeure triste, parce qu’elle retombe et devient abîme, ou plutôt elle sent qu’elle est abîme encore. Et, ce flambeau dont vous éclairez mes pas dans la nuit, la foi me dit : « Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me (505) troubles-tu ? Espère dans le Seigneur (Ps. XLII, 5, 6). » Son Verbe est la lampe qui luit sur ton chemin (Ps. CXVIII, 105). Espère et persévère, jusqu’à ce que la nuit, mère des impies, soit passée, et avec elle la colère du Seigneur ; colère dont nous fûmes enfants nous-mêmes, alors que nous étions ténèbres. Et nous traînons la fin de notre nuit en ce corps que le péché a fait mourir ( Rom. VIII, 10), dans l’attente de l’aube qui dissipera toutes les ombres (Cant. II, 17).
Espère dans le Seigneur. Au lever de ce jour, je serai debout pour le contempler, et j’en publierai à jamais la splendeur. Au matin de l’éternité je serai debout, et je verrai le Dieu de mon salut ( Ps. V, 5 ; XLII, 5) ; celui qui vivifiera nos corps mortels par l’Esprit, cet hôte intérieur ( Rom. VIII, 11), porté dans sa miséricorde sur le flot de nos ténèbres ; celui de qui nous avons reçu dans l’exil de cette vie le gage d’être à l’avenir lumière ; qui nous sauve dès ici-bas par l’espérance, et de ténèbres que nous étions, nous transforme en fils de jour et de lumière ( II Cor. I, 22 ; Ephés. V, 8 ; Rom. VIII, 24 ; I Thess. V, 5). Seul en ce sombre crépuscule de la connaissance humaine, vous pouvez distinguer les cœurs et les éprouver, pour appeler la lumière jour, et les ténèbres nuit ( Gen. I, 5). Eh ! quel autre que vous peut faire ce discernement des âmes ? Qu’avons-nous, que nous n’ayons reçu de vous ( I. Cor. IV, 7) ? Ne sommes-nous pas une même argile dont vous formez ici des vases d’honneur, là des vases d’ignominie ( Rom. IX, 21) ?
Chapitre XV, L’écriture Sainte comparée au firmament et les anges aux eaux supérieures (Gen. i, 6).
16. Mais quel autre que vous, Seigneur, a étendu au-dessus de nous ce firmament divin de vos Ecritures ? « Le ciel sera roulé comme un livre (Is. XXIV, 4), et il est maintenant étendu comme une peau ( Ps. CIII, 2) » Seigneur, l’autorité de votre divine Ecriture n’en est que plus sublime, quand les mortels, par qui vous l’avez publiée, ont passé par la mort. Et vous savez, Seigneur, que vous avez revêtu de peaux les premiers hommes, devenus mortels par le péché ( Gen. III, 21). Et vous avez étendu comme une peau le firmament de vos saints livres, ces paroles d’une concordance admirable, que vous avez posées au-dessus de nous par le ministère d’hommes mortels. Et leur mort même a étendu avec plus de force le firmament d’autorité de vos paroles qu’ils ont annoncées : il est étendu sur ce monde inférieur, plus fort et plus haut que pendant leur vie. Car vous n’aviez pas encore étendu ce ciel comme une peau ; vous n’aviez pas encore rempli la terre du bruit de leur mort.
17. Oh ! faites-nous voir, Seigneur, ces cieux, ouvrage de vos mains. Dissipez ce nuage dont vous les voilez à nos yeux. Là résident ces oracles qui inspirent la sagesse aux petits enfants (Ps. XVIII, 8). Exaltez votre gloire, mon Dieu, par la bouche de ces enfants à la mamelle, qui bégaient à peine. Non, je ne sache pas d’autres livres plus puissants pour anéantir l’orgueil, pour détruire l’ennemi ( Ps. VIII, 4, 3) qui se retranche contre votre miséricorde dans la justification de ses crimes. Non, Seigneur, je ne connais point de paroles plus chastes, plus persuasives d’humilité, plus capables de m’apprivoiser à votre joug, et d’engager mon cœur à un service d’amour. Père infiniment bon, initiez-moi à leur intelligence ; accordez cette grâce à ma soumission, puisque vous ne les avez si solidement affermies qu’en faveur des âmes soumises.
18. Il est d’autres eaux au-dessus de ce firmament ; eaux immortelles, je crois, et pures de la corruption de la terre. Que ces eaux louent votre nom ! que, par delà les cieux vos louanges s’élèvent de ces chœurs angéliques, qui n’ont pas besoin de considérer et de lire notre Firmament pour connaître votre Verbe ! Car ils voient votre face ( Matth. XVIII, 10), et lisent sans succession de syllabes les décrets de votre éternelle volonté. C’est à la fois lecture, élection et dilection : ils lisent toujours, et ce qu’ils lisent ne passe point ; ils lisent par élection et par dilection l’immuable stabilité de votre conseil : livre toujours ouvert, et qui ne sera jamais roulé, parce que vous êtes vous-même ce livre, et que vous l’êtes éternellement ; parce que vous avez créé vos anges supérieurs à ce firmament, que vous avez affermi au-dessus de l’infirmité des peuples de la terre, afin que cette infirmité, levant ses regards jusqu’à lui, y lise la miséricorde, qui daigne annoncer dans le temps le Créateur des temps : car « votre miséricorde, Seigneur, est dans le ciel, et votre vérité s’élève jusqu’aux nues (Ps. XXXV, 6). » Les nues passent, mais le ciel demeure ; les (506) prédicateurs de votre parole passent de cette vie dans une autre, mais votre Ecriture s’étend sur tous les peuples jusqu’à la fin des siècles.
« Le ciel même et la terre passeront, mais vos paroles ne passeront point ( Matth. XXIV, 35). » — Cette peau sera pliée, et l’herbe qu’elle couvrait se flétrira dans sa beauté, mais votre Verbe demeure éternellement (Is. XL, 6). Nous ne le voyons maintenant que dans l’énigme des nues et le miroir du ciel ( I Cor. XIII, 12) ; il ne nous apparaît pas tel qu’il est ; car nous-mêmes, malgré l’amour de votre Fils pour nous, « nous ne voyons pas encore ce que nous serons après cette vie. » Il nous a regardés à travers le voile de sa chair ; il nous a comblés de ses caresses, et embrasés de son amour ; et nous courons après l’odeur de ses parfums. Mais, au jour de son apparition, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. (I Jean III, 2) » Tel qu’il est, Seigneur : ainsi nous le verrons, mais ainsi nous ne le voyons pas encore.
Chapitre XVI, Nul ne connaît Dieu, comme Dieu se connaît, lui-même.
19. Vous seul savez ce que vous êtes absolument, parce que seul vous êtes l’Etre immuable, l’immuable connaissance et la volonté immuable ; votre volonté est, et connaît immuablement ; votre connaissance est, et veut immuablement. Et vous ne trouvez pas juste que la lumière immuable soit connue, comme elle se connaît elle-même, de la lumière illuminée et muable. Aussi, mon âme est-elle « en votre présence comme une terre sans eau (Ps. CXIII, 6). » car elle ne peut pas plus faire jaillir d’elle-même la source qui la désaltère que la lumière qui l’illumine. Comme nous ne verrons la lumière que dans votre lumière, c’est en vous seul que nous pouvons puiser la vie (Ps. XXXV, 10).
Chapitre XVII, Comment on peut entendre la création de la mer et de la terre (Gen. I, 9, 11).
20. Quelle main a rassemblé en un même corps ces eaux d’amertume ? Elles tendent toutes et toujours à une même fin : le bonheur du temps et de la terre, malgré la diversité et l’agitation de leurs courants. Quel autre que vous, Seigneur, a dit aux eaux de se réunir en un même lieu ? Quel autre que vous a fait surgir la terre aride et altérée de votre grâce ? Seigneur, « cette mer est à vous ; elle est votre ouvrage ; et cette terre aride a été formée par vos mains (Ps. XCIV, 5). » Ce n’est point l’amertume des volontés, mais la réunion des eaux, qui a reçu le nom de mer. Car vous réprimez aussi les mauvaises passions des âmes ; vous fixez les limites qu’il leur est défendu de franchir ; enceinte puissante où leurs flots se brisent sur eux-mêmes (Job XXXVIII, 10, 11) ; et vous formez ainsi la mer du monde, et vous la gouvernez selon l’ordre de votre empire absolu sur toutes choses.
21. Mais ces âmes altérées de vous, présentes à vos regards, et séparées, pour une autre fin, de l’orageuse société de la mer, elles sont la Terre, que vous arrosez d’une eau mystérieuse et douce, pour qu’elle porte son fruit. Et cette terre fructifie, et docile au commandement du Seigneur, son Dieu, notre âme germe des œuvres de miséricorde, « selon son espèce, » l’amour et le soulagement du prochain dans les nécessités temporelles ; et ces fruits conservent la semence qui doit reproduire leur principe : car c’est du sentiment de notre misère que procède notre compassion pour l’indigence, et nous porte à la soulager comme nous voudrions l’être nous-mêmes dans une semblable détresse. Et il ne s’agit pas seulement d’une germination légère, d’une assistance facile, mais de cette végétation forte, de ce patronage héroïque de la charité, qui étend ses rameaux fructueux pour soustraire au bras du fort la faible victime, en l’abritant sous l’ombrage vigoureux de la justice.
Chapitre XVIII, Les justes peuvent être comparés aux astres ( Gen. I, 14).
22. Oui, Seigneur, oui, je vous en supplie, vous dont l’influence répand dans les âmes une sève de joie et de force, Seigneur, que la vérité sorte de la terre, que la justice abaisse ses regards du haut du ciel (Ps. LXXXIV, 12) ; et « que des astres nouveaux étincellent dans le firmament ! » Partageons notre pain avec celui qui a faim ; recevons sous notre toit le pauvre qui n’a point de gîte ; couvrons celui qui est nu ; et ne méprisons pas les concitoyens de notre boue. Dès que notre terre aura produit ces fruits, (507) voyez, dites : « Cela est bon ; » et que notre lumière « jette son éclat en son temps ( Is. LVIII, 7, 8) ; » que cette première végétation de bonnes œuvres nous élève aux contemplations délicieuses du Verbe de vie, et que nous apparaissions alors dans le monde comme des constellations attachées au firmament de votre Ecriture.
C’est là que, conversant avec nous, vous nous enseignez le discernement des choses de l’esprit et des choses des sens ; comme celui du jour et de la nuit, ou des âmes spirituelles et des âmes asservies aux sens, afin que vous ne soyez plus seul à faire, dans le secret de votre connaissance, comme avant la création du firmament, la division de la lumière et des ténèbres ; mais que les enfants de votre esprit, placés à leur firmament, dans un ordre qui révèle l’infusion présente de votre grâce, brillent au-dessus de la terre, signalent la division du jour et de la nuit, et annoncent la révolution des temps : car « l’antique institution est passée, et la nouvelle se lève ( I Cor. V, 17), et notre salut est plus près de nous que lorsque nous avons commencé de croire ; la nuit a précédé, et le jour arrive ( Rom. XIII, 11) ; et vous couronnerez l’année de votre bénédiction ( LXIV, 2), quand vous enverrez des ouvriers dans votre moisson ( Matth. IX, 38) ensemencée par d’autres mains ( Jean IV, 38) ; » quand vous enverrez de nouveaux ouvriers à de nouvelles semailles, dont la moisson ne se fera qu’à la fin ( Matth. XIII, 39). Ainsi, vous accomplissez les vœux du juste, et vous bénissez ses années ; mais vous, vous êtes toujours le même, et vous recueillez, au grenier de vos années sans fin ( Ps. CI, 28), nos années passagères ; car votre conseil éternel verse sur la terre, aux saisons marquées, les biens célestes.
23. L’un reçoit, par l’Esprit, la parole de sagesse, astre de lumière, qui plaît aux amis de la vérité, comme l’aurore du jour ; à l’autre, vous donnez, par le même Esprit, la parole de science, astre inférieur ; à celui-ci, la foi ; à celui-là, la puissance de guérir ; à l’un, le don des miracles ; à l’autre, le discernement des esprits ; à l’autre, le don des langues. Et toutes ces grâces sont comme autant de constellations, ouvrage d’un seul et même Esprit, qui distribue ses dons à chacun comme il lui plaît, et fait répandre à ces étoiles des irradiations salutaires ( I Cor. XII, 7, 11).
La parole de science renferme les mystères sacrés, signes célestes, qui, selon les temps, ont eu leurs phases, comme la lune ; mais cette parole, et les autres dons spirituels, que j’assimile aux étoiles, ne sont, en comparaison des splendeurs de cette sagesse, que les premières heures de la nuit. Toutefois ils sont nécessaires à ceux en qui la chair n’est pas encore absorbée par l’esprit ( I Cor. III, 1), et que votre grand serviteur ne peut entretenir dans la langue de sagesse qu’il parlait avec les parfaits ( Ibid. II, 6).
Mais que l’enfant, dans le Christ, cet enfant que nourrit la mamelle, en attendant qu’il soit capable d’un aliment plus solide, et que ses yeux puissent soutenir le rayon du soleil, que l’homme animal ne se croie pas abandonné dans une nuit ténébreuse, mais qu’il se contente de la clarté de la lune et des étoiles. C’est ainsi, ô sagesse infinie ! que vous conversez avec nous dans le firmament de vos Ecritures, pour nous élever à la contemplation admirable qui sait distinguer toutes choses, quoique nous soyons encore enfermés dans le cercle des augures, des temps, des années et des jours.
Chapitre XIX, Voie de la perfection ( Gen. I, 14).
24. Mais d’abord « lavez-vous, purifiez-vous ; faites disparaître toute souillure et de vos âmes et de mes regards, » afin que la terre intérieure s’élève. Apprenez à faire le bien ; « rendez justice à l’orphelin, et maintenez le droit de la veuve ( Is. I, 16, 17), » afin que cette terre se couvre de fertiles pâturages et d’arbres chargés de fruits. Venez, je veux vous instruire ; attachés au firmament du ciel, vous serez les flambeaux du monde.
Le riche demande au bon Maître ce qu’il doit faire pour obtenir la vie éternelle. Ecoute ce bon Maître que tu crois un homme et rien de plus, mais qui est bon, parce qu’il est Dieu ; il te dit : « Si tu veux arriver à la vie, observe les commandements ; » sépare du sol de ton cœur les eaux amères de la malice et de la corruption ; garde-toi du meurtre, de l’adultère, du vol ; ne porte point faux témoignage, afin que la terre paraisse et germe le respect des père et mère, et l’amour du prochain. — J’ai fait tout cela, répond le riche.
D’où viennent donc tant d’épines, si la terre est fertile ? Va, déracine ces sauvages buisson (508) de l’avarice ; vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, et ton aumône te couvrira de fruits ; et tu auras un trésor dans le ciel ; et puis, suis le Seigneur, si tu veux être parfait et devenir le compagnon de ceux à qui il parle le langage de la sagesse, lui qui sait et te fera savoir ce que c’est que le jour, ce que c’est que la nuit, afin que les astres brillent aussi pour toi au firmament de son ciel ; chose impossible, si ton cœur n’y est déjà ; et là ne sera jamais ton cœur, si là n’est point ton trésor, comme te l’a dit le bon Maître ( Matth. VI, 21). Mais la tristesse se répandit sur la terre stérile, et les épines étouffèrent la parole ( Ibid. XIX, 16, 22).
25. Pour vous, race d’élection, faibles du monde, qui avez tout quitté pour suivre le Seigneur, allez et confondez les puissances du siècle. Que vos pieds radieux marchent sur sa trace ! Etincelez au firmament ( I Pierre, II, 19), afin que les cieux racontent sa gloire, en discernant la lumière des parfaits qui sont encore loin des anges, et les ténèbres des petits déjà sauvés de vos mépris ! Brillez sur toute la terre ! Que ce jour, éblouissant des clartés de ce soleil, annonce au jour le Verbe de sagesse, et que cette nuit soit le clair de lune qui annonce à la nuit le Verbe de science ( Ps. XVIII, 2). La lune et les étoiles luisent sur la nuit, sans être obscurcies par ses ténèbres ; elles lui donnent toute la lumière qu’elle peut recevoir. Et, comme si Dieu eût dit : Que les astres soient dans le firmament du ciel : voici soudain un grand bruit venu d’en-haut, comme un tourbillon violent, et des langues de feu rayonnent et se divisent en s’arrêtant sur la tête de chacun d’eux ( Actes, II, 2, 3) : et il se fit comme un firmament d’astres possesseurs du Verbe de vie. Courez partout, flammes de sainteté, feux admirables ! Car vous êtes la lumière du monde, et le boisseau ne vous couvre pas. Celui à qui vous vous êtes attachés a été exalté dans la gloire, et il vous a exaltés. Courez donc, et révélez-vous à toutes les nations.
Chapitre XX, Sens mystique de ces paroles : « que les eaux produisent les reptiles et les oiseaux ( Gen. I, 20). »
26. Que la mer conçoive aussi, qu’elle enfante vos œuvres, et que les eaux produisent les reptiles des âmes vivantes ! Car en séparant le pur de l’impur, vous êtes devenus la bouche de Dieu ( Jérém. XV, 19), et c’est par vous qu’il dit : « Produisent les eaux, » non pas des âmes vivantes, productions de la terre ; « mais des reptiles d’âmes vivantes, et les oiseaux qui volent au-dessus de la terre ! » Ces reptiles, mon Dieu, sont vos sacrements qui, par les œuvres des saints, se sont glissés à travers les flots des tentations du siècle, pour régénérer les peuples dans le baptême en votre nom. Et ainsi se sont produites de grandes merveilles, « semblables aux baleines monstrueuses, » et les voix de vos messagers ont plané sur la terre et sous le ciel de votre Ecriture, autorité protectrice, qui s’étend partout où leur vol se dirige. « Et ce ne sont pas de sourds et vains accents que leurs paroles ; toute la terre en a été l’écho ; elles ont atteint les extrémités du monde ( Ps. XVIII, 4, 5) » car votre bénédiction, Seigneur, les a multipliées.
27. Mais n’est-ce pas erreur ? et ne confondrais-je pas les connaissances claires qui résident au firmament, et les œuvres corporelles qui s’opèrent sous ce firmament au sein orageux de la mer ? Non ; car ces mêmes connaissances, qui demeurent dans la fixité de leur certitude, et sans s’accroître par génération, comme les lumières de la sagesse et de la science, exercent cependant dans l’ordre réel une action différente et multiple, dont votre bénédiction féconde encore et multiplie les effets. Ô Dieu, vous nous consolez de l’infirmité de nos sens mortels, en permettant qu’une vérité, notion simple dans l’esprit, emprunte aux signes corporels, plus d’une figure, plus d’une expression.
Voilà les productions des eaux, mais grâce à votre parole ; productions nées de la misère des peuples devenus étrangers à votre vérité éternelle ; productions que les eaux ont fait jaillir de leur sein, comme un remède dont votre Verbe adoucissait leur languissante amertume.
28. Et toutes vos œuvres sont belles, car elles sortent de votre main ; mais que vous êtes incomparablement plus beau, divin auteur, du monde ! Oh ! si Adam ne se fût point détaché de vous, ses flancs n’eussent pas été la source de cet océan amer, de ce genre humain, curiosité sans fond, éternel orage de superbe, flot de mobilité ! Et alors les dispensateurs de votre vérité n’auraient pas eu besoin d’employer au sein des ondes tant de signes sensibles et (509) corporels, tant de paroles symboliques, tant d’opérations mystérieuses.
Ce sont là, suivant moi, ces reptiles, ces oiseaux qui s’insinuent parmi les hommes pour les initier et les soumettre aux symboles sacramentels. Mais ils ne pourraient aller au delà, si votre Esprit n’élevait la voix de leur âme à un degré supérieur, et si leur cœur, après les paroles du premier échelon, n’aspirait au faîte de l’échelle sainte.
Chapitre XXI, Interprétation mystique des animaux terrestres ( Gen. I, 24).
29. Et ce n’est plus une mer profonde, c’est une terre séparée par votre Verbe des ondes d’amertume, qui produit, non pas des oiseaux et des reptiles d’âmes vivantes, mais l’âme vive ; car elle n’a plus besoin, comme au temps où elle était cachée sous les eaux, du baptême nécessaire aux païens, cette voie qui seule donne entrée au royaume des cieux, depuis que vous avez interdit tout autre en l’ouvrant. Et cette âme ne demande plus des merveilles extraordinaires pour faire naître sa foi. Elle n’a plus besoin, pour croire, de signes et de miracles visibles ( Jean, IV, 48) : terre de foi, et déjà séparée des flots amers de l’infidélité, que lui importe « le don des langues, témoignage pour les infidèles et non pour les fidèles ( I Cor. XIV, 22) ? »
Et ces oiseaux, que votre parole a tirés des eaux, sont désormais inutiles à cette terre que vous avez affermie au-dessus des eaux. Faites descendre en elle ce Verbe par vos envoyés. Car nous ne pouvons que raconter leurs œuvres, mais c’est vous qui opérez en eux l’œuvre qu’ils produisent : l’âme vivante.
Et la terre produit aussi ; cette terre mystique, cause de l’opération de vos serviteurs sur elle ; comme la mer était la cause de l’opération de ces reptiles d’âmes vivantes et de ces oiseaux dont le vol rase le firmament du ciel. Oiseaux, reptiles, dont cette terre n’a plus besoin, quoiqu’au festin dressé par vous à vos fidèles Ps. XXII, 5), elle mange le poisson mystérieux (Lux, XXIV, 43), tiré des profondeurs de l’abîme pour nourrir la terre. Et les oiseaux, ces enfants de la mer, ne laissent pas de multiplier sur la terre.
Car, si l’infidélité des hommes a été la cause des premières prédications de la bonne nouvelle, les missionnaires de la parole n’en continuent pas moins d’exhorter les fidèles et de multiplier sur eux chaque jour leurs bénédictions. Mais c’est du fond de la terre purifiée que sort l’âme vive : car il n’est profitable qu’aux seuls fidèles de renoncer à l’amour du siècle, pour faire revivre en vous leur âme morte dans la vie de ces délices ( Tim. V, 6), délices mortelles, ô Dieu, vivifiantes délices d’un cœur pur !
30. Que vos ministres travaillent donc sur cette terre, non plus, comme sur les eaux infidèles, par des symboles, des miracles, des paroles mystérieuses, afin d’entretenir la crainte de l’inconnu dans le sein de l’ignorance, mère de l’étonnement ; crainte salutaire, seule entrée qui conduise à la foi les enfants d’Adam, oublieux du Seigneur, et se cachant de sa face (Gen. III, 8) pour devenir un abîme ! Non, plus ainsi ! Mais qu’ils travaillent comme sur une terre nouvelle, séparée des gouffres de l’abîme, qu’ils forment les fidèles sur le modèle de leur vie, qu’ils les invitent à l’imitation de leurs exemples.
Et les fidèles n’entendent plus seulement pour entendre, mais pour pratiquer. « Cherchez le Seigneur, et votre âme vivra (Ps. LXVIII, 33) ; votre terre produira une âme vivante. Ne vous conformez pas au siècle Rom. XII, 2, » tenez-vous-en éloignés ; et votre âme vivra par la fuite des objets dont le désir la fait mourir. Réprimez en vous la violence sauvage de l’orgueil, les molles indolences de la volupté, et les insinuations d’une science menteuse, et voilà les animaux féroces apprivoisés, les chevaux domptés, les serpents sans venin : vivante allégorie des divers mouvements de l’âme. Le faste de la vanité, les séductions de la chair, le venin de la curiosité sont, en effet, les mouvements d’une âme morte, mais dont la mort n’est pas assez complète pour que tout mouvement en elle soit anéanti : elle meurt, il est vrai, en s’éloignant de la source de vie, mais elle a pris la forme du siècle, dont le torrent l’emporte.
31. Votre parole, ô Dieu, source de la vie éternelle, demeure et ne s’écoule point. Aussi, nous défend-elle, elle-même, de nous éloigner d’elle, en nous disant : « Ne vous conformez « pas au siècle, » afin que votre terre, abreuvée à la source de vie, produise une âme vivante, secondée par le Verbe que vos évangélistes ont publié, une âme pure, imitatrice des imitateurs (510) du Christ. Et tel est le sens de ces mots : « Selon son espèce : » car l’homme ne se plaît à imiter que ceux qu’il aime. « Soyez comme moi, dit l’Apôtre, car je suis comme vous. »