Confessiones

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 5 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Augustin d’Hippone

LES CONFESSIONS.

Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Poujoulat et Raulx, L. Guérin & Cie, 1864.

Sommaire bref (premier chapitre et résumé de l'éditeur)

Livre premier : Grandeur de Dieu. Invocation. — Ses premières années. — Péchés de son enfance. — Haine de l’étude. — Amour du jeu.

Livre deuxième : Désordres de sa jeunesse. Désordres de sa première jeunesse. — Ses débauches à l’âge de seize ans. — Larcin dont il s’accuse sévèrement.

Livre troisième : Amour impurs. Amours impurs. — Il tombe à dix-neuf ans dans l’hérésie des Manichéens. — Prières et larmes de sa mère. Paroles prophétiques d’un évêque.

Livre quatrième : Neuf années d’erreur. Neufs années d’erreur. — Sa passion pour l’astrologie. — Mort d’un ami ; violence de sa douleur. — Ses livres de la Beauté et de la Convenance. Force et vivacité de son intelligence.

Livre cinquième : « Que mon âme vous loue, Seigneur, pour vous aimer ! » Il se dégoûte des doctrines manichéennes à l’âge de vingt-neuf ans. — Il va à Rome, puis à Milan pour enseigner la rhétorique. — Ayant entendu saint Ambroise, il rompt avec les manichéens et demeure catéchumène dans l’Église.

Livre sixième : Sainte Monique suit son fils à Milan. Sainte Monique retrouve son fils à Milan. — Assiduité d’Augustin aux prédications de saint Ambroise. — Son ami Alypius. — Projet de vie en commun avec ses amis. — Sa crainte de la mort et du jugement.

Livre septième : Il ne pouvait concevoir Dieu que comme une substance infiniment étendue. Peines de son esprit dans la recherche du mal. — Par quels degrés il s’élève à la connaissance de Dieu. — Erreur de ses sentiments sur la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Livre huitième : Augustin va trouver le vieillard Simplicianus. Arrivé à la trente-deuxième année, il va trouver le vieillard Simplicianus. — Il apprend la conversion de Victorinus, rhéteur célèbre. — Potitianus lui fait le récit de la vie de saint Antoine. — Agitation de son âme pendant ce récit. — Lutte entre la chair et l’esprit. — Derniers combats. — Il se rend à cette voix du ciel : Prends, lis ! Prends, lis !

Livre neuvième : Actions de grâces. Il renonce à sa profession. — Sa retraite dans la villa de Verecundus. — Son baptême. — Mort de sa mère.

Livre dixième : Elévation. Confession du cœur. — Ce qu’il sait avec certitude, c’est qu’il aime Dieu. — Il le cherche et le trouve dans sa mémoire. —Puissance incompréhensible dont il décrit les merveilles. — Il s’interroge sur la triple tentation de la volupté, de la curiosité et de l’orgueil. — Il remet à Notre-Seigneur Jésus-Christ, seul médiateur entre Dieu et les hommes, la guérison des maux de son âme.

Livre onzième : La confession de nos misères dilate notre amour. Il demande à Dieu l’intelligence des Ecritures. — Il cherche à expliquer les premières paroles de la Genèse : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre. » — Il répond à cette question : « Que faisait Dieu avant la création du monde ? » — Point de temps avant la création. — Qu’est-ce que le temps ? — Quelle est la mesure du temps ?

Livre douzième : La recherche de la vérité est pénible. Le Ciel, création des natures spirituelles. — La Terre, création de la matière primitive. — Profondeur de l’Ecriture. — Des divers sens qu’elle peut réunir. — Tous les sens prévus par le Saint-Esprit.

Livre treizième : Invocation. Gratuite munificence de Dieu. Toute créature tient l’être de la pure bonté de Dieu. — Il découvre dans les premières paroles de la Genèse et la Trinité de Dieu et la propriété de la personne du Saint-Esprit. — Image de la Trinité dans l’Homme. — Dieu procède dans l’institution de l’Eglise comme dans la création du monde. — Sens mystique de la création.

LES CONFESSIONS.

traduction de m. moreau.

LIVRE PREMIER

Chapitre premier. — Grandeur de Dieu. 363

— II. — Dieu est en l’homme ; l’homme est en Dieu. 363

— III. — Dieu est tout entier partout. 364

— IV. — Grandeur ineffable de Dieu. 364

— V. — « Dites à mon âme : Je suis ton salut. » 364

— VI. — Enfance de l’homme ; Eternité de Dieu. 365

— VII. — L’enfant est pécheur. 366

— VIII. — Comment il apprend à parler. 367

— IX. — Aversion pour l’étude ; horreur des châtiments. 367

— X. — Amour du jeu. 368

— XI. — Malade, il demande le baptème. 368

— XII. — Dieu tournait à son profit l’imprévoyance même qui dirigeait ses études. 368

— XIII. — Vanité des fictions poétiques qu’il aimait. 369

— XIV. — Son aversion pour la langue grecque. 370

— XV. — Prière. 370

— XVI. — Contre les fables impudiques. 370

— XVII. — Vanité de ses études. 371

— XVIII. — Hommes plus fidèles aux lois de la Grammaire qu’aux Commandements de Dieu. 371

— XIX. — Fautes des enfants ; vices des hommes. 372

— XX. — Il rend grâces à Dieu des dons qu’il a reçus de lui dans son enfance. 372

LIVRE II.

Chapitre premier. — Désordres de sa jeunesse. 373

— II. — Ses débauches à seize ans. 373

— III. — Vices de son éducation. 374

— IV. — Larcin. 375

— V. — On ne fait point le mal sans intérêt. 375

— VI. — Il se trouve dans les péchés une imitation fausse des perfections divines. 376

— VII. — Actions de grâce. 377

— VIII. — Ce qu’il avait aimé dans ce larcin. 377

— IX. — Liaisons funestes. 377

— X. — Elan vers Dieu. 378

LIVRE III.

Chapitre premier. — Amour impurs. 379

— II. — Théâtres. 379

— III. — Insolence de la jeunesse de Carthage. 380

— IV. — Il se passionne pour la sagesse, à la lecture de l’Hortensius de Cicéron. 381

— V. — Son mépris pour l’Écriture. 381

— VI. — Il tombe dans l’erreur des Manichéens. 381

— VII. — Folie des Manichéens. 382

— VIII. — Ce que Dieu commande devient permis. 383

— IX. — Dieu juge autrement que les hommes. 384

— X. — Folie des Manichéens. 385

— XI. — Prières et larmes de sa mère. 385

— XII. — Parole prophétique d’un évêque. 386

LIVRE IV.

Chapitre premier. Neuf années d’erreur. 387

— II. — Il enseigne la rhétorique ; son commerce illégitime avec une femme ; il rejette les offres d’un devin. 387

— III. — Sa passion pour l’astrologie. 388

— IV. — Mort d’un ami. 389

— V. — Pourquoi les larmes sont-elles douces aux affligés ? 389

— VI. Violence de sa douleur. 390

— VII. — Il quitte Thagaste. 390

— VII. — Sa douleur diminue avec le temps. 391

— IX. — L’amitié n’est vraie qu’en Dieu. 391

— X. — L’âme ne peut trouver son repos dans les créatures. 391

— XI. — Les créatures changent ; Dieu seul est immuable. 392

— XII. — Les âmes trouvent en Dieu le repos et l’immutabilité. 392

— XIII. — D’où procède l’amour. Livre qu’il avait écrit sur la beauté et la convenance. 393

— XIV. — Il avait dédié ce livre à l’orateur Hiérius. Estime pour les absents ; d’où vient-elle ? 393

— XV. — Son esprit, obscurci par les images sensibles, ne pouvait concevoir les substances spirituelles. 394

— XVI. — Génie de saint Augustin. 395

LIVRE V.

Chapitre premier. — « Que mon âme vous loue, Seigneur, pour vous aimer ! » 397

— II. — Où fuit l’impie en fuyant Dieu ? 397

— III. — Faustus. Aveuglement des philosophes. 397

— IV. — Malheur à la science qui ignore Dieu ! 399

— V. — Folie de Manès. 399

— VI. — Eloquence de Faustus et son ignorance. 399

— VII. — Il se dégoûte des dorlrines manichéennes. 400

— VIII. — Il va à Rome malgré sa mère. 401

— IX. — Il tombe malade ; prières de sa mère. 402

— X. — Il s’éloigne du manichéisme dont il retient encore plus d’une erreur. 403

— XI. — Ridicules réponses des Manichéens. 404

— XII. — Déloyauté de la jeunesse romaine. 404

— XIII. — Il se rend à Milan pour enseigner la rhétorique. Saint Ambroice. 404

— XIV. — Il rompt avec les Manichéens et demeure catéchumène dans l’Église. 405

LIVRE VI.

Chapitre premier. — Sainte Monique suit son fils à Milan. 406

— II. — Elle se rend à la défense de saint Ambroise. 406

— III. — Occupations de saint Ambroise. 407

— IV. — Assiduité d’Augustin aux sermons de saint Ambroise. 408

— V. — Nécessité de croire ce que l’on ne comprend pas encore. 408

— VI. — Misère de l’ambition. 409

— VII. — Son ami Alypius. 410

— VIII. — Alypius entraîné aux sanglants spectacles du cirque. 411

— IX. — Alypius soupçonné d’un larcin. 411

— X. — Intégrité d’Alypius. Ardeur de Nébridius à la recherche de la vérité. 412

— XI. — Vives perplexités d’Augustin. 413

— XII. — Ses entretiens avec Alypius sur le mariage et le célibat. 414

— XIII. — Sa mère n’obtient de Dieu aucune révélation sur le mariage de son fils. 414

— XIV. — Projet de vie en commun avec ses amis. 415

— XV. — La femme qu’il entretenait étant retournée en Afrique, il en prend une autre. 415

— XVI. — Sa crainte de la mort et du jugement. 415

LIVRE VII.

Chapitre premier. — Il ne pouvait concevoir Dieu que comme une substance infiniment étendue. 417

— II. — Objection de Nébridius contre les Manichéens. 418

— III. — Peine qu’il éprouve à concevoir l’origine du mal. 418

— IV. — Dieu étant le souverain bien, est nécessairement incorruptible. 419

— V. — Ses doutes sur l’origine du mal. 419

— VI. — Vaines prédictions des astrologues. 420

— VII. — Tourments de son esprit dans la recherche de l’origine du mal. 421

— VIII. — Dieu entretenait son inquiétude jusqu’à ce qu’il connût la vérité. 422

— IX. — Il avait trouvé la Divinité du Verbe dans les livres des Platoniciens, mais non pas l’humilité de son incarnation. 422

— X. — Il découvre que Dieu est la lumière immuable. 423

— XI. — Les créatures sont et ne sont pas. 424

— XII. — Toute substance est bonne d’origine. 424

— XIII. — Toutes les créatures louent Dieu. 424

— XIV. — Il s’éveille enfin à la vraie connaissance de Dieu. 425

— XV. — Toutes choses participent de la vérité et de la bonté de Dieu. 425

— XVI. — Ce que c’est que le péché. 425

— XVII. — Par quels degrés il s’élève à la connaissance de Dieu. 425

— XVIII. — Jésus-Christ seul est la voie du salut. 426

— XIX. — Il prenait Jésus-Christ pour un homme d’éminente sagesse. 426

— XX. — Les livres des Platoniciens l’avaient rendu plus savant, mais plus vain. 427

— XXI. — Il trouve dans l’Ecriture l’humilité et la vraie voie du salut. 427

LIVRE VIII.

Chapitre premier. — Augustin va trouver le vieillard Simplicianus. 429

— II. — Simplicianus lui raconte la conversion de Victorinus-le-Rhéteur. 430

— III. — D’où vient que l’on ressent tant de joie de la conversion des pécheurs. 431

— IV. — Pourquoi les conversions célèbres doivent inspirer une joie plus vive. 432

— V. — Tyrannie de l’habitude. 432

— VI. — Récit de Potitianus. 433

— VII. — Agitation de son âme pendant le récit de Potitianus. 434

— VIII. — Lutte intérieure. 435

— IX. — L’esprit commande au corps ; il est obéi : l’esprit se commande, et il se résiste ! 436

— X. — Deux volontés ; un seul esprit. 436

— XI. — Derniers combats. 437

— XII. — Prends, lis ! Prends, lis ! 438

LIVRE IX.

Chapitre premier. — Actions de grâces. 440

— II. — Il renonce à sa profession. 440

— III. — Sainte mort de ses amis Nébridius et Vérécundus. 441

— IV. — Son enthousiasme à la lecture des Psaumes. 442

— V. — Il consulte saint Ambroise. 444

— VI. — Il reçoit le baptême avec Alypius, son ami, et Adéodatus, son fils. Génie de cet enfant. Sa mort. 444

— VII. — Découverte des corps de saint Gervais et de saint Protais. 444

— VIII. — Mort de sainte Monique. Son éducation. 445

— IX. — Vertus de sainte Monique. 446

— X. — Entretien de sainte Monique avec son fils sur le bonheur de la vie éternelle. 447

— XI. — Dernières paroles de sainte Monique. 448

— XII. — Douleur de saint Augustin. 449

— XIII. — Il prie pour sa mère. 450

LIVRE X.

Chapitre premier. — Elévation. 452

— II. — Confession du cœur. 452

— III. — Pourquoi il confesse ce que la grâce a fait de lui. 452

— IV. — Quel fruit il espère de cette confession. 453

— V. — L’homme ne se connaît pas entièrement lui-même. 454

— VI. — Ce qu’il sait avec certitude, c’est qu’il aime Dieu. 454

— VII. — Dieu ne peut être connu par les sens. 455

— VIII. — De la Mémoire. 455

— IX. — Mémoire des sciences. 456

— X. — Les sciences n’entrent pas dans la mémoire par les sens. 457

— XI. — Acquérir la science, c’est rassembler les notions dispersées dans l’esprit. 457

— XII. — Mémoire des mathématiques. 457

— XIII. — Mémoire des opérations de l’esprit. 458

— XIV. — Mémoire des affections de l’âme. 458

— XV. — Comment les réalités absentes se représentent à la mémoire. 458

— XVI. — La mémoire se souvient de l’oubli. 459

— XVII. — Dieu est au delà de la mémoire. 459

— XVIII. — Il faut conserver la mémoire d’un objet perdu pour le retrouver. 460

— XIX. — Comment la mémoire retrouve un objet oublié. 460

— XX. — Chercher Dieu, c’est chercher la vie heureuse. 460

— XXI. — Comment l’idée de la béatitude peut être dans la mémoire. 461

— XXII. — Dieu unique joie du cœur. 462

— XXIII. — Amour naturel des hommes pour la vérité ; ils ne la haïssent que lorsqu’elle contrarie leurs passions. 462

— XXIV. — Dieu se trouve dans la mémoire. 462

— XXV. — Dans quelle partie de la mémoire trouvons-nous Dieu ? 463

— XXVI. — Dieu est la vérité que les hommes consultent. 463

— XXVII. — Ravissement de cœur devant Dieu. 463

— XXVIII. — Misère de cette vie. 463

— XXIX. — La grâce de Dieu est notre seul appui. 464

— XXX. — Triple tentation de la volupté, de la curiosité et de l’orgueil. 464

— XXXI. — De la volupté dans les aliments. 465

— XXXII. — Plaisir de l’odorat. 466

— XXXIII. — Plaisir de l’ouïe. Du chant de l’Église. 466

— XXXIV. — Volupté des yeux. 467

— XXXV. — Curiosité. 468

— XXXVI. Orgueil. 469

— XXXVII. — Disposition de son âme touchant le blâme et la louange. 470

— XXXVIII. — Vaine gloire, poison subtil. 471

— XXXIX. — Complaisance en soi-même. 471

— XL. — Coup d’œil sur tout ce qu’il a dit. 471

— XLI. — Ce qui le rejetait loin de Dieu. 472

— XLII. — Égarement des superbes qui ont eu recours aux anges déchus comme médiateurs entre Dieu et les hommes. 472

— XLIII. — Jésus-Christ, seul médiateur. 472

LIVRE XI.

Chapitre premier. — La confession de nos misères dilate notre amour. 474

— II. — Il demande à Dieu l’intelligence des Écritures. 474

— III — Il implore la Vérité qui a parlé par Moise. 475

— IV. — Le ciel et la terre nous crient qu’ils ont été créés. 476

— V. — L’univers créé de rien. 476

— VI. — Comment Dieu a parlé. 476

— VII. — Le Verbe divin, Fils de Dieu, coéternel au Père. 477

— VIII. — Le Verbe éternel est notre unique Maître. 477

— IX. — Le Verbe parle à notre cœur. 477

— X. — La volonté de Dieu n’a pas de commencement. 478

— XI. — Le temps ne saurait être la mesure de l’éternité. 478

— XII. — Ce que Dieu faisait avant la création du monde. 478

— XIII. — Point de temps avant la création. 478

— XIV. — Qu’est-ce que le temps ? 479

— XV. — Quelle est la mesure du temps ? 479

— XVI. — Comment se mesure le temps ? 480

— XVII. — Où est le passé ? où est l’avenir ? 480

— XVIII. — Comment le passé et l’avenir sont présents. 480

— XIX. — De la prescience de l’avenir. 481

— XX. — Quels noms donner aux différrences des temps ? 481

— XXI. — Comment mesurer le temps ? 481

— XXII. — Il demande à Dieu la connaissance de ce mystère. 482

— XXIII. — Nature du temps. 482

— XXIV. — Le temps est-il la mesure du mouvement ? 483

— XXV. « Allumez ma lampe, Seigneur ; éclairez mes ténèbres ! » 483

— XXVI. — Le temps n’est pas la mesure du temps. 483

— XXVII. — Comment nous mesurons le temps. 484

— XXVIII. — L’esprit est la mesure du temps. 485

— XXIX. — De l’union avec Dieu. 485

— XXX. — Point de temps sans œuvre. 486

— XXXI. — Dieu connaît autrement que les hommes. 486

LIVRE XII.

Chapitre premier. — La recherche de la vérité est pénible. 487

— II. — Deux sortes de cieux. 487

— III. — Des ténèbres répandues sur la surface de l’abime. 487

— IV. — Matière primitive. 488

— V. — Sa nature. 488

— VI. — Comment il faut la concevoir. 488

— VII. — Le ciel est plus excellent que la terre. 488

— VIII. — Matière primitive faite de rien. 489

— IX. — Le ciel du ciel. 489

— X. — Invocation. 489

— XI. — Ce que Dieu lui a enseigné. 490

— XII. — Deux ordres de créatures. 490

— XIII. — Créatures spirituelles ; matière informe. 491

— XIV. — Profondeur des Écritures. 491

— XV. — Vérités constantes, malgré la diversité des interprétations. 491

— XVI. — Contre les contradicteurs de la vérité. 493

— XVII. — Ce que l’on doit entendre par le ciel et la terre. 493

— XVIII. — On peut donner plusieurs sens à l’Écriture. 494

— XIX. — Vérités incontestables. 494

— XX. — Interprétations diverses des premières paroles de la Genèse. 494

— XXI. — Explications différentes de ces mots : « La terre était invisible. » 495

— XXII. — Plusieurs créations de Dieu passées sous silence. 495

— XXIII. — Deux espèces de doutes dans l’interprétation de l’Écriture. 496

— XXIV. — Difficulté de déterminer le vrai sens de Moïse entre plusieurs également vrais. 496

— XXV. — Contre ceux qui cherchent à faire prévaloir leur sentiment. 496

— XXVI. — Il est digne de l’Écriture de renfermer plusieurs sens sous les mêmes paroles. 497

— XXVII — Abondance de l’Écriture. 498

— XXVIII — Des divers sens qu’elle peut recevoir. 498

— XXIX. — De combien de manières une chose peut être avant une autre. 499

— XXX. — L’Écriture veut être interprétée en esprit de charité. 500

— XXXI. — Moïse a pu entendre tous les sens véritables qui peuvent se donner à ses paroles. 500

— XXXII. — Tous les sens véritables prévus par le Saint-Esprit. 500

LIVRE XIII.

Chapitre premier. — Invocation. Gratuite munificence de Dieu. 501

— II. — Toute créature tient l’être de la pure bonté de Dieu. 501

— III. — Tout procède de la grâce de Dieu. 502

— IV. — Dieu n’avait pas besoin des créatures. 502

— V. — De la Trinité. 502

— VI. — Comment l’Esprit de Dieu était porté au-dessus des eaux. 502

— VII. — Effets du Saint-Esprit. 503

— VIII. — L’union avec Dieu, unique félicité des êtres intelligents. 503

— IX. — Pourquoi il est dit, seulement du Saint-Esprit, qu’il était porté sur les eaux. 503

— X. — Bonheur des pures intelligences. 504

— XI. Image de la Trinité dans l’homme. 504

— XII. — Dieu procède dans l’institution de l’Église comme dans la création du monde. 505

— XIII. — Notre renouvellement n’est jamais parfait en cette vie. 505

— XIV. — L’âme est soutenue par la foi et l’espérance. 505

— XV. L’Écriture sainte comparée au firmament, et les anges aux eaux supérieures. 506

— XVI. Nul ne connaît Dieu comme Dieu se connaît lui-même. 507

— XVII. Comment on peut entendre la création de la mer et de la terre ? 507

— XVIII. Les justes peuvent être comparés aux astres. 507

— XIX. Voie de la perfection. 508

— XX. Sens mystique de ces paroles : « Que les eaux produisent les reptiles et les oiseaux. » 509

— XXI. Interprétation mystique des animaux terrestres. 510

— XXII. Vie de l’âme renouvelée. 511

— XXIII. De quoi l’homme spirituel peut juger. 511

— XXIV. Pourquoi Dieu a béni l’homme, les poissons et les oiseaux. 512

— XXV. Les fruits de la terre figurent les œuvres de piété. 513

— XXVI. — Le fruit des œuvres de miséricorde est dans la bonne volonté. 514

— XXVII. — Signification des poissons et des baleines. 515

— XXVIII. — Pourquoi Dieu dit que ses œuvres étaient très-bonnes. 515

— XXIX. — Comment Dieu a vu huit fois que ses œuvres étaient bonnes. 515

— XXX. — Rêveries manichéennes. 516

— XXXI. — Le fidèle voit par l’Esprit de Dieu, et Dieu voit en lui que ses œuvres sont bonnes. 516

— XXXII. — Vue de la création. 516

— XXXIII. — Dieu a créé le monde d’une matière créée par lui au même temps. 517

— XXXIV. — Sens mystique de la création. 517

— XXXV. — « Seigneur, donnez-nous votre paix. » 518

— XXXVI. — Le septième jour n’a pas eu de soir. 518

— XXXVII. — Comment Dieu se repose en nous. 518

— XXXVIII. — Différence entre la connaissance de Dieu et celle des hommes. 518

Livre premier

Augustin d’Hippone

LIVRE PREMIER

Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Poujoulat et Raulx, L. Guérin & Cie, 1864 (p. 363-372).

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Les confessions

de saint Augustin.

Livre premier.

Invocation. — Ses premières années. — Péchés de son enfance. — Haine de l’étude. — Amour du jeu.

CHAPITRE PREMIER.

GRANDEUR DE DIEU.

1. « Vous êtes grand, Seigneur, et infiniment louable[1] ; grande est votre puissance, et il n’est point de mesure à votre sagesse[2]. » Et c’est vous que l’homme veut louer, chétive partie de votre création, être de boue, promenant sa mortalité, et par elle le témoignage de son péché, et la preuve éloquente que vous résistez, Dieu que vous êtes, aux superbes[3] ! Et pourtant il veut vous louer, cet homme, chétive partie de votre création ! Vous l’excitez à se complaire dans vos louanges ; car vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous.

Donnez-moi, Seigneur, de savoir et de comprendre si notre premier acte est de vous invoquer ou de vous louer, et s’il faut, d’abord, vous connaître ou vous invoquer. Mais qui vous invoque en vous ignorant ? On peut invoquer autre que vous dans cette ignorance. Ou plutôt ne vous invoque-t-on pas pour vous connaître ? « Mais est-ce possible, sans croire ? Et comment croire, sans apôtre[4] ? » Et : « Ceux-là loueront le Seigneur, qui le recherchent[5]. » Car le cherchant, ils le trouveront, et le trouvant, ils le loueront. Que je vous cherche Seigneur, en vous invoquant, et que je vous invoque en croyant en vous ; car vous nous avez été annoncé. Ma foi vous invoque, Seigneur, cette foi que vous m’avez donnée, que vous m’avez inspirée par l’humanité de votre Fils, par le ministère de votre apôtre.

CHAPITRE II.

DIEU EST EN L’HOMME ; L’HOMME EST EN DIEU.

2. Et comment invoquerai-je mon Dieu, mon Dieu et Seigneur ? car l’invoquer, c’est l’appeler en moi. Et quelle place est en moi, pour qu’en moi vienne mon Dieu ? pour que Dieu vienne en moi, Dieu qui a fait le ciel et la terre ? Quoi ! Seigneur mon Dieu, est-il en moi de quoi vous contenir ? Mais le ciel et la terre que vous avez faits, et dans qui vous m’avez fait, vous contiennent-ils ?

Or, de ce que sans vous rien ne serait, suit-il que tout ce qui est, vous contienne ? Donc, puisque je suis, comment vous demandé-je de venir en moi, qui ne puis être sans que vous soyez en moi ? et pourtant je ne suis point aux lieux profonds, et vous y êtes ; « car si je descends en enfer je vous y trouve[6]. »

Je ne serais donc point, mon Dieu, je ne serais point du tout si vous n’étiez en moi. Que dis-je ? je ne serais point si je n’étais en vous, « de qui, par qui et en qui toutes choses sont[7]. » Il est ainsi, Seigneur, il est ainsi. Où donc vous appelé-je, puisque je suis en vous ? D’où viendrez-vous en moi ? car où me retirer hors du ciel et de la terre, pour que de là vienne en moi mon Dieu qui a dit : « C’est moi qui remplis le ciel et la terre[8] ? »

Chapitre III.

DIEU EST TOUT ENTIER PARTOUT.

3. Êtes-vous donc contenu par le ciel et la terre, parce que vous les remplissez ? ou les remplissez-vous, et reste-t-il encore de vous, puisque vous n’en êtes pas contenu ? Et où répandez-vous, hors du ciel et de la terre, le trop plein de votre être ? Mais avez-vous besoin d’être contenu, vous qui contenez tout, puisque vous n’emplissez qu’en contenant ? Les vases qui sont pleins de vous ne vous font pas votre équilibre ; car s’ils se brisent, vous ne vous répandez pas ; et lorsque vous vous répandez sur nous, vous ne tombez pas, mais vous nous élevez ; et vous ne vous écoulez pas, mais vous recueillez.

Remplissant tout, est-ce de vous tout entier que vous remplissez toutes choses ? Ou bien, tout ne pouvant vous contenir, contient-il partie de vous, et toute chose en même temps cette même partie ? ou bien chaque être, chacune ; les plus grands, davantage ; les moindres, moins ? Y a-t-il donc en vous, plus et moins ? Ou plutôt n’êtes-vous pas tout entier partout, et, nulle part, contenu tout entier ?

CHAPITRE IV.

GRANDEURS INEFFABLES DE DIEU.

4. Qu’êtes-vous donc, mon Dieu ? qu’êtes-vous, sinon le Seigneur Dieu ? « Car quel autre Seigneur que le Seigneur, quel autre Dieu que notre Dieu[9] ? » Ô très-haut, très-bon, très-puissant, tout-puissant, très-miséricordieux et très-juste, très-caché et très-présent, très-beau et très-fort, stable et incompréhensible, immuable et remuant tout, jamais nouveau, jamais ancien, renouvelant tout et conduisant à leur insu les superbes au dépérissement, toujours en action, toujours en repos, amassant sans besoin, vous portez, remplissez et protégez ; vous créez, nourrissez et perfectionnez, cherchant lorsque rien ne vous manque !

Votre amour est sans passion ; votre jalousie sans inquiétude ; votre repentance, sans douleur ; votre colère, sans trouble ; vos œuvres changent, vos conseils ne changent pas. Vous recouvrez ce que vous trouvez et n’avez jamais perdu. Jamais pauvre, vous aimez le gain ; jamais avare, et vous exigez des usures. On vous donne de surérogation pour vous rendre débiteur ; et qu’avons-nous qui ne soit vôtre ? Vous rendez sans devoir ; en payant, vous donnez et ne perdez rien. Et qu’ai-je dit, mon Dieu, ma vie, mes délices saintes ? Et que dit-on de vous en parlant de vous ? Mais malheur à qui se tait de vous ! car sa parole est muette.

CHAPITRE V.

DITES À MON ÂME : JE SUIS TON SALUT.

5. Qui me donnera de me reposer en vous ? Qui vous fera descendre en mon cœur ? Quand trouverai-je l’oubli de mes maux dans l’ivresse de votre présence, dans le charme de vos embrassements, ô mon seul bien ? Que m’êtes-vous ? Par pitié, déliez ma langue ! Que vous suis-je moi-même, pour que vous m’ordonniez de vous aimer, et, si je désobéis, que votre colère s’allume contre moi et me menace de grandes misères ? En est-ce donc une petite que de ne vous aimer pas ? Ah ! dites-moi, au non de vos miséricordes, Seigneur mon Dieu, dites-moi ce que vous m’êtes. « Dites à mon âme : Je suis ton salut[10]. » Parlez haut, que j’entende. L’oreille de mon cœur est devant vous, Seigneur ; ouvrez-la, et « dites à mon âme : Je suis ton salut. » Que je coure après cette voix, et que je m’attache à vous ! Ne me voilez pas votre face. Que je meure pour la voir ! Que je meure pour vivre de sa vue !

6. La maison de mon âme est étroite pour vous recevoir, élargissez-la. Elle tombe en ruines, réparez-la. Çà et là elle blesse vos yeux, je l’avoue et le sais ; mais qui la balayera ? À quel autre que vous crierai-je : « Purifiez-moi de mes secrètes souillures, Seigneur, et n’imputez pas celles d’autrui à votre serviteur[11] ? » « Je crois, c’est pourquoi je parle ; Seigneur, vous le savez[12]. » « Ne vous ai-je pas, contre moi-même, accusé mes crimes, ô mon Dieu, et ne m’avez-vous pas remis la malice de mon cœur[13] ? » « Je n’entre point en jugement avec vous qui êtes la vérité[14]. » « Et je ne veux pas me tromper moi-même, de peur que mon iniquité ne mente à elle-même[15]. » « Non, je ne conteste pas avec vous ; car si vous pesez les iniquités, Seigneur, Seigneur, qui pourra tenir[16] ? »

Chapitre VI.

enfance de l’homme ; éternité de dieu.

7. Mais pourtant laissez-moi parler à votre miséricorde, moi, terre et cendre. Laissez-moi pourtant parler, puisque c’est à votre miséricorde et non à l’homme moqueur que je parle. Et vous aussi, peut-être, vous riez-vous de moi ? mais vous aurez bientôt pitié. Qu’est-ce donc que je veux dire, Seigneur mon Dieu, sinon que j’ignore d’où je suis venu ici, en cette mourante vie, ou peut-être cette mort vivante ? Et j’ai été reçu dans les bras de votre miséricorde, comme je l’ai appris des père et mère de ma chair, de qui et en qui vous m’avez formé dans le temps ; car moi je ne m’en souviens pas.

J’ai donc reçu les consolations du lait humain. Ni ma mère, ni mes nourrices ne s’emplissaient les mamelles : mais vous, Seigneur, vous me donniez par elles l’aliment de l’enfance, selon votre institution et l’ordre profond de vos richesses. Vous me donniez aussi de ne pas vouloir plus que vous ne me donniez, et à mes nourrices de vouloir me donner ce qu’elles avaient reçu de vous ; car c’était par une affection prédisposée qu’elles me voulaient donner ce que votre opulence leur prodiguait. Ce leur était un bien que le bien qui me venait d’elles, dont elles étaient la source, sans en être le principe. De vous, ô Dieu, tout bien, de vous, mon Dieu, tout mon salut. C’est ce que depuis m’a dit votre voix criant en moi par tous vos dons intérieurs et extérieurs. Car alors que savais-je ? Sucer, savourer avec délices, pleurer aux offenses de ma chair, rien de plus.

8. Et puis je commençai à rire, en dormant d’abord, ensuite éveillé. Tout cela m’a été dit de moi, et je l’ai cru, car il en est ainsi des autres enfants ; autrement je n’ai nul souvenir d’alors. Et peu à peu je remarquais où j’étais, et je voulais montrer mes volontés à qui pouvait les accomplir ; mais en vain : elles étaient au dedans, on était au dehors ; et nul sens né donnait à autrui entrée dans mon âme. Aussi je me démenais de tous mes membres, de toute ma voix, de ce peu de signes, semblables à mes volontés, que je pouvais, tels que je les pouvais, et toutefois en désaccord avec elles. Et quand on ne m’obéissait point, faute de me comprendre ou pour ne pas me nuire, je m’emportais contre ces grandes personnes insoumises et libres, refusant d’être mes esclaves, et je me vengeais d’elles en pleurant. Tels j’ai observé les enfants que j’ai pu voir, et ils m’ont mieux révélé à moi-même, sans me connaître, que ceux qui m’avaient connu en m’élevant.

9. Et voici que dès longtemps mon enfance est morte, et je suis vivant. Mais vous, Seigneur, vous vivez toujours, sans que rien meure en vous, parce qu’avant la naissance des siècles et avant tout ce qui peut être nommé au delà, vous êtes, vous êtes Dieu et Seigneur de tout ce que vous avez créé ; en vous demeurent les causes de tout ce qui passe, et les immuables origines de toutes choses muables, et les raisons éternelles et vivantes de toutes choses irrationnelles et temporelles.

Dites-moi, dites à votre suppliant ; dans votre miséricorde, dites à votre misérable serviteur ; dites-moi, mon Dieu, si mon enfance a succédé à quelque âge expiré déjà, et si cet âge est celui que j’ai passé dans le sein de ma mère ? J’en ai quelques indications, j’ai vu moi-même des femmes enceintes. Mais avant ce temps, mon Dieu, mes délices, ai-je été quelque part et quelque chose ? Qui pourrait me répondre ? Personne, ni père, ni mère, ni l’expérience des autres, ni ma mémoire. Ne vous moquez-vous pas de moi à de telles questions, vous qui m’ordonnez de vous louer et de vous glorifier de ce que je connais ?

10. Je vous glorifie, Seigneur du ciel et de la terre, et vous rends hommage des prémices de ma vie et de mon enfance dont je n’ai point souvenir. Mais vous avez permis à l’homme de conjecturer ce qu’il fut par ce qu’il voit en autrui, et de croire beaucoup de lui sur la foi de simples femmes. Déjà j’étais alors, et je vivais ; et déjà, sur le seuil de l’enfance, je cherchais des signes pour manifester mes sentiments.

Et de qui un tel animal peut-il être, sinon de vous, Seigneur ? et qui serait donc l’artisan de lui-même ? Est-il autre source d’où être et vivre découle en nous, sinon votre toute-puissance, ô Seigneur, pour qui être et vivre est tout un, parce que l’Être par excellence et la souveraine vie, c’est vous-même ; car vous êtes le Très-Haut, et vous ne changez pas ; et le jour d’aujourd’hui ne passe point pour vous, et pourtant il passe en vous, parce qu’en vous toutes choses sont, et rien ne trouverait passage si votre main ne contenait tout. Et comme vos années ne manquent point, vos années, c’est aujourd’hui. Et combien de nos jours, et des jours de nos pères ont passé par votre aujourd’hui et en ont reçu leur être et leur durée ; et d’autres passeront encore, qui recevront de lui leur mesure d’existence. Mais vous, vous êtes le même ; ce n’est pas demain, ce n’est pas hier, c’est aujourd’hui que vous ferez, c’est aujourd’hui que vous avez fait.

Que m’importe si tel ne comprend pas ? Qu’il se réjouisse, celui-là même, en disant : J’ignore. Oui, qu’il se réjouisse ; qu’il préfère vous trouver en ne trouvant pas, à ne vous trouver pas en trouvant.

Chapitre VII.

l’enfant est pécheur.

11. Ayez pitié, mon Dieu ! Malheur aux péchés des hommes ! Et c’est l’homme qui parle ainsi, et vous avez pitié de lui, parce que vous l’avez fait, et non le péché qui est en lui. Qui va me rappeler les péchés de mon enfance ? « Car personne n’est pur de péchés devant vous, pas même l’enfant dont la vie sur la terre est d’un jour[17]. » Qui va me les rappeler, si petit enfant que ce soit, en qui je vois de moi ce dont je n’ai pas souvenance ?

Quel était donc mon péché d’alors ? Était-ce de pleurer avidement après la mamelle ? Or, si je convoitais aujourd’hui avec cette même avidité la nourriture de mon âge, ne serais-je pas ridicule et répréhensible ? Je l’étais donc alors. Mais comme je ne pouvais comprendre la réprimande, ni l’usage, ni la raison ne permettaient de me reprendre. Vice réel toutefois que ces premières inclinations, car en croissant nous les déracinons, et rejetons loin de nous, et je n’ai jamais vu homme de sens, pour retrancher le mauvais, jeter le bon. Était-il donc bien, vu l’âge si tendre, de demander en pleurant ce qui ne se pouvait impunément donner ; de s’emporter avec violence contre ceux sur qui l’on n’a aucun droit, personnes libres, âgées, père, mère, gens sages, ne se prêtant pas au premier désir ; de les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible, pour avoir refusé une pernicieuse obéissance ?

Ainsi, la faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait pas encore, et regardait, pâle et farouche, son frère de lait. Chose connue ; les mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quels enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être, abreuvé à cette source de lait abondamment épanché de n’y pas souffrir près de lui un frère indigent dont ce seul aliment soutient la vie ? Et l’on endure ces défauts avec caresse, non pour être indifférents ou légers, mais comme devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors, plus tard ils vous révoltent.

12. Seigneur mon Dieu, vous avez donné à l’enfant et la vie, et ce corps muni de ses sens, formé de ses membres, orné de sa figure ; vous avez intéressé tous les ressorts vitaux à sa conservation harmonieuse : et vous m’ordonnez de vous louer dans votre ouvrage, de vous confesser, de glorifier votre nom, ô Très-Haut[18], parce que vous êtes le Dieu tout puissant et bon, n’eussiez-vous rien fait que ce que nul ne peut faire que vous seul, principe de toute mesure, forme parfaite qui formez tout, ordre suprême qui ordonnez tout.

Or, cet âge, Seigneur, que je ne me souviens pas d’avoir vécu, que je ne connais que sur la foi d’autrui, le témoignage de mes conjectures, l’exemple des autres enfants, témoignage fidèle néanmoins, cet âge, j’ai honte de le rattacher à cette vie à moi, que je vis dans le siècle. Pour moi il est égal en ténèbres d’oubli à celui que j’ai passé au sein de ma mère. Que si même « j’ai été conçu en iniquité, si le sein « de ma mère m’a nourri dans le péché[19], » où donc, je vous prie, mon Dieu, où votre esclave, Seigneur, où donc et quand fut-il innocent ? Mais je laisse ce temps : quel rapport de lui à moi, puisque je n’en retrouve aucun vestige ?

Chapitre VIII.

comment il apprend à parler.

13. Dans la traversée de ma vie jusqu’à ce jour, ne suis-je pas venu de la première enfance à la seconde, ou plutôt celle-ci n’est-elle pas survenue en moi, succédant à la première ? Et l’enfance ne s’est pas retirée ; où serait-elle allée ? Et pourtant elle n’était plus ; car déjà, l’enfant à la mamelle était devenu l’enfant qui essaye la parole. Et je me souviens de cet âge ; et j’ai remarqué depuis comment alors j’appris à parler, non par le secours d’un maître qui m’ait présenté les mots dans certain ordre méthodique comme les lettres bientôt après me furent montrées, mais de moi-même et par la seule force de l’intelligence que vous m’avez donnée, mon Dieu. Car ces cris, ces accents variés, cette agitation de tous les membres, n’étant que des interprètes infidèles ou inintelligibles, qui trompaient mon cœur impatient de faire obéir à ses volontés, j’eus recours à ma mémoire pour m’emparer des mots qui frappaient mon oreille, et quand une parole décidait un geste, un mouvement vers un objet, rien ne m’échappait, et je connaissais que le son précurseur était le nom de la chose qu’on voulait désigner. Ce vouloir m’était révélé par le mouvement du corps, langage naturel et universel que parlent la face, le regard, le geste, le ton de la voix où se produit le mouvement de l’âme qui veut, possède, rejette ou fuit.

Attentif au fréquent retour de ces paroles exprimant des pensées différentes dans une syntaxe invariable, je notais peu à peu leur signification, et dressant ma langue à les articuler, je m’en servis enfin pour énoncer mes volontés. Et je parvins ainsi à pratiquer l’échange des signes expressifs de nos sentiments, et j’entrai plus avant dans l’orageuse société de la vie humaine, sous l’autorité de mes parents et la conduite des hommes plus âgés.

Chapitre IX.

aversion pour l’étude ; horreur des châtiments.

14. Ô Dieu, mon Dieu, quelles misères, quelles déceptions n’ai-je pas subies, à cet âge, où l’on ne me proposait d’autre règle de bien vivre qu’une docile attention aux conseils de faire fortune dans le siècle, et d’exceller dans cette science verbeuse, servile instrument de l’ambition et de la cupidité des hommes. Puis je fus livré à l’école pour apprendre les lettres ; malheureux, je n’en voyais pas l’utilité, et pourtant ma paresse était châtiée. On le trouvait bon ; nos devanciers dans la vie nous avaient préparé ces sentiers d’angoisses qu’il fallait traverser ; surcroît de labeur et de souffrance pour les enfants d’Adam.

Nous trouvâmes alors, Seigneur, des hommes qui vous priaient, et d’eux nous apprîmes à sentir, autant qu’il nous était possible, que vous étiez Quelqu’un de grand, qui pouviez, sans apparaître à nos sens, nous exaucer et nous secourir. Tout enfant, je vous priais, comme mon refuge et mon asile, et, à vous invoquer, je rompais les liens de ma langue, et je vous priais, tout petit, avec grande ferveur, afin de n’être point battu à l’école. Et quand, pour mon bien, vous ne m’écoutiez pas[20], tous, jusqu’à mes parents si éloignés de me vouloir la moindre peine, se riaient de mes férules, ma grande et griève peine d’alors.

15. Seigneur, où est le cœur magnanime, s’il en est un seul ? car je ne parle pas de l’insensibilité stupide ; où est le cœur dont l’amour vous enlace d’une assez forte étreinte pour ne plus jeter qu’un œil indifférent sur ces appareils sinistres, chevalets, ongles de fer, cruels instruments de mort, dont l’effroi élève vers vous des supplications universelles qui les conjurent ? Où est ce cœur ? Et pourrait-il pousser l’héroïsme du dédain, jusqu’à rire de l’épouvante d’autrui, comme mes parents riaient des châtiments que m’infligeait un maître ? Car je ne les redoutais pas moins, et je ne vous priais pas moins de me les éviter ; et je péchais toutefois, faute d’écrire, de lire, d’apprendre autant qu’on l’exigeait de moi.

Je ne manquais pas, Seigneur, de mémoire ou de vivacité d’esprit ; votre bonté m’en avait assez libéralement doté pour cet âge. Seulement j’aimais à jouer, et j’étais puni par qui faisait de même ; mais les jeux des hommes s’appellent affaires, et ils punissent ceux des enfants, et personne n’a pitié ni des enfants, ni des hommes. Un juge équitable pourrait-il cependant approuver qu’un enfant fût châtié pour se laisser détourner, par le jeu de paume, d’une étude qui sera plus tard entre ses mains un jeu moins innocent ? Et que faisait donc celui qui me battait ? Une misérable dispute, où il était vaincu par un collègue, le pénétrait de plus amers dépits que je n’en éprouvais à perdre une partie de paume contre un camarade.

Chapitre X.

amour de dieu.

16. Et néanmoins je péchais, Seigneur mon Dieu, ordonnateur et créateur de toutes choses naturelles, sauf les péchés dont vous n’êtes que régulateur ; Seigneur mon Dieu, je péchais en désobéissant à des parents, à des maîtres ; car je pouvais bien user dans la suite de ces connaissances qu’on m’imposait n’importe à quelle intention. Ce n’était pas meilleur choix qui me rendait désobéissant, c’était l’amour du jeu ; j’aimais toutes les vanités du combat et de la victoire ; et les récits fabuleux qui, chatouillant mon oreille, y provoquaient de plus vives démangeaisons ; et ma curiosité soulevée chaque jour, et débordant de mes yeux, m’entraînait aux spectacles et aux jeux qui divertissent les hommes. Que désirent donc toutefois ces magistrats pour leurs enfants, sinon la survivance des dignités qui les appellent à présider les jeux ? Et ils veulent qu’on les châtie, si ce plaisir les détourne d’études, qui, de leur aveu, doivent conduire leurs fils à ce frivole honneur. Regardez tout cela, Seigneur, avec miséricorde ; délivrez-nous, nous qui vous invoquons ; délivrez aussi ceux qui ne vous invoquent pas encore, pour qu’ils vous invoquent et soient délivrés.

Chapitre XI.

malade, il demande le baptême.

17. J’avais ouï parler, dès le berceau, de la vie éternelle qui nous est promise par l’humilité du Seigneur notre Dieu, abaissé jusqu’à notre orgueil ; et j’étais marqué du signe de sa croix, assaisonné du sel divin, dès ma sortie du sein de ma mère, qui a beaucoup espéré en vous.

Vous savez, Seigneur, qu’étant encore enfant, surpris un jour d’une violente oppression d’estomac, j’allais mourir ; vous savez, mon Dieu, vous qui étiez déjà mon gardien, de quel élan de cœur, de quelle foi je demandai le baptême de votre Christ, mon Dieu et Seigneur, à la piété de ma mère et de notre mère commune, votre Église. Et déjà, dans son trouble, celle dont le chaste cœur concevait avec plus d’amour encore l’enfantement de mon salut éternel en votre foi, la mère de ma chair, appelait à la hâte mon initiation aux sacrements salutaires, où j’allais être lavé, en vous confessant, Seigneur Jésus, pour la rémission des péchés, quand soudain je me sentis soulagé. Ainsi fut différée ma purification, comme si je dusse nécessairement me souiller de nouveau en recouvrant la vie ; on craignait de moi une rechute dans la fange de mes péchés, plus grave et plus dangereuse au sortir du bain céleste.

Ainsi, déjà, je croyais, et ma mère croyait, et toute la maison, mon père excepté, qui pourtant ne put jamais abolir en moi les droits de la piété maternelle, ni me détourner de croire en Jésus-Christ, lui qui n’y croyait pas encore. Elle n’oubliait rien pour que vous me fussiez un père, mon Dieu, plutôt que lui, et ici vous l’aidiez à l’emporter sur son mari, à qui, toute supérieure qu’elle fût, elle obéissait, parce qu’en cela elle obéissait à vos ordres.

18. Pardon, mon Dieu, je voudrais savoir, si vous le voulez, par quel conseil mon baptême a été différé. Est-ce pour mon bien que les rênes furent ainsi lâchées à mes instincts pervers ? Ou me trompé-je ? Mais d’où vient que sans cesse ce mot nous frappe l’oreille : Laissez-le, laissez-le faire ; il n’est pas encore baptisé ? Et pourtant, s’agit-il de la santé du corps, on ne dit pas : Laissez-le se blesser davantage, car il n’est pas encore guéri.

Oh ! que n’ai-je obtenu cette guérison prompte ! Que n’ai-je, avec le concours des miens, placé la santé de mon âme sous la tutelle de votre grâce qui me l’eût rendue ! Mieux eût valu. Mais quels flots, quels orages de tentations se levaient sur ma jeunesse ! Ma mère les voyait ; et elle aimait mieux livrer le limon informe à leurs épreuves que l’image divine à leurs profanations.

Chapitre XII.

dieu tournait à son profit l’imprévoyance même qui dirigeait ses études.

19. Ainsi, à cet âge même, que l’on redoutait moins pour moi que l’adolescence, je n’aimais point l’étude ; je haïssais d’y être contraint, et l’on m’y contraignait, et il m’en advenait bien : — je n’eusse rien appris sans contrainte : — mais moi je faisais mal ; car faire à contrecœur quelque chose de bon n’est pas bien faire. Et ceux même qui me forçaient à l’étude ne faisaient pas bien ; mais bien m’en advenait par vous, mon Dieu. Eux ne voyaient pour moi, dans ce qu’ils me pressaient d’apprendre, qu’un moyen d’assouvir l’insatiable convoitise de cette opulence qui n’est que misère, de cette gloire qui n’est qu’infamie.

Mais vous, « qui savez le compte des cheveux de notre tête[21] ; » vous tourniez leur erreur à mon profit, et ma paresse, au châtiment que je méritais, si petit enfant, si grand pécheur. Ainsi, du mal qu’ils faisaient, vous tiriez mon bien, et de mes péchés, ma juste rétribution. Car vous avez ordonné, et il est ainsi, que tout esprit qui n’est pas dans l’ordre soit sa peine à lui-même.

Chapitre XIII.

vanité des fictions poétiques qu’il aimait.

20. Mais d’où venait mon aversion pour la langue grecque, exercice de mes premières années ? C’est ce que je ne puis encore pénétrer. J’étais passionné pour la latine, telle que l’enseignent, non les premiers maîtres, mais ceux que l’on appelle grammairiens ; car ces éléments, où l’on apprend à lire, écrire, compter, ne me donnaient pas moins d’ennuis et de tourments que toutes mes études grecques. Et d’où venait ce dégoût, sinon du péché et de la vanité de la vie ? J’étais chair, esprit absent de lui-même et ne sachant plus y rentrer[22]. Plus certaines et meilleures étaient ces premières leçons qui m’ont donné la faculté de lire ce qui me tombe sous les yeux, d’écrire ce qu’il me plaît, que celles où j’apprenais de force les courses errantes de je ne sais quel Énée, oublieux de mes propres erreurs, et gémissant sur la mort de Didon, qui se tue par amour, quand je n’avais pas une larme pour déplorer, ô mon Dieu, ô ma vie, cette mort de mon âme que ces jeux emportaient loin de vous.

21. Eh ! quoi de plus misérable qu’un malheureux sans miséricorde pour lui-même, pleurant Didon, morte pour aimer Énée, et ne se pleurant pas, lui qui meurt faute de vous aimer ! Ô Dieu, lumière de mon cœur, pain de la bouche intérieure de mon âme, vertu fécondante de mon intelligence, époux de ma pensée, je ne vous aimais pas ; je vous étais infidèle, et mon infidélité entendait de toutes parts cette voix : « Courage ! courage ! » car l’amour de ce monde est un divorce adultère d’avec vous. Courage ! courage ! dit cette voix, pour faire rougir, si l’on n’est pas homme comme un autre. Et ce n’est pas ma misère que je pleurais ; je pleurais Didon « expirée, livrant au fil du glaive sa destinée dernière[23], » quand je me livrais moi-même à vos dernières créatures au lieu de vous, terre retournant à la terre. Cette lecture m’était-elle interdite, je souffrais de ne pas lire ce qui me faisait souffrir. Telles folies passent pour études plus nobles et plus fécondes que celle qui m’apprit à lire et à écrire.

22. Mais qu’aujourd’hui, mon Dieu, votre vérité me dise et crie dans mon âme : Il n’en est pas ainsi ! il n’en est pas ainsi ! Ces premiers enseignements sont bien les meilleurs. Car me voici tout prêt à oublier les aventures d’Énée et fables pareilles, plutôt que l’art d’écrire et de lire. Des voiles, sans doute, pendent au seuil des écoles de grammaire ; mais ils couvrent moins la profondeur d’un mystère que la vanité d’une erreur.

Qu’ils se récrient donc contre moi, ces maîtres insensés ! je ne les crains plus, à cette heure où je vous confesse, ô mon Dieu, tous les pensers de mon âme et me plais à marquer l’égarement de mes voies, afin d’aimer la rectitude des vôtres. Qu’ils se récrient contre moi, vendeurs ou acheteurs de grammaire ! Je leur demande s’il est vrai qu’Énée soit autrefois venu à Carthage, comme le poète l’atteste ; et les moins instruits l’ignorent, les plus savants le nient. Mais si je demande par quelles lettres s’écrit le nom d’Énée, tous ceux qui savent lire me répondront vrai, selon la convention et l’usage qui ont, parmi les hommes, déterminé ces signes. Et si je demande encore quel oubli serait le plus funeste à la vie humaine, l’oubli de l’art de lire et d’écrire, ou celui de ces fictions poétiques, qui ne prévoit la réponse de quiconque ne s’est pas oublié lui-même ?

Je péchais donc enfant, en préférant ainsi la vanité à l’utile ; ou plutôt je haïssais l’utile et j’aimais la vanité. « Un et un sont deux, deux et deux quatre, » était pour moi une odieuse chanson ; et je ne savais pas de plus beau spectacle qu’un fantôme de cheval de bois rempli d’hommes armés, que l’incendie de Troie et l’ombre de Créuse[24].

CHAPITRE XIV.

son aversion pour la langue grecque.

23. Pourquoi donc haïssais-je ainsi la langue grecque, pleine de ces fables ? Car Homère excelle à ourdir telles fictions. Doux menteur, il était toutefois amer à mon enfance. Je crois bien qu’il en est ainsi de Virgile pour les jeunes Grecs, contraints de l’apprendre avec autant de difficulté que j’apprenais leur poète.

La difficulté d’apprendre cette langue étrangère assaisonnait de fiel la douce saveur des fables grecques. Pas un mot qui me fût connu ; et puis, des menaces terribles de châtiments pour me forcer d’apprendre. J’ignorais de même le latin au berceau ; et cependant, par simple attention, sans crainte, ni tourment, je l’avais appris, dans les embrassements de mes nourrices, les joyeuses agaceries, les riantes caresses.

Ainsi je l’appris sans être pressé du poids menaçant de la peine, sollicité seulement par mon âme en travail de ses conceptions, et qui ne pouvait rien enfanter qu’à l’aide des paroles retenues, sans leçons, à les entendre de la bouche des autres, dont l’oreille recevait les premières confidences de mes impressions. Preuve qu’en cette étude une nécessité craintive est un précepteur moins puissant qu’une libre curiosité. Mais l’une contient les flottants caprices de l’autre, grâce à vos lois, mon Dieu, vos lois qui depuis la férule de l’école jusqu’à l’épreuve du martyre, nous abreuvant d’amertumes salutaires, savent nous rappeler à vous, loin du charme empoisonneur qui nous avait retirés de vous.

CHAPITRE XV.

prière.

24. Exaucez, Seigneur, ma prière ; que mon âme ne défaille pas sous votre discipline ; et que je ne défaille pas à vous confesser vos miséricordes qui m’ont retiré de toutes mes déplorables voies ! Soyez-moi plus doux que les séductions qui m’égaraient ! Que je vous aime fortement, et que j’embrasse votre main de toute mon âme, pour que vous me sauviez de toute tentation jusqu’à la fin.

Et n’êtes-vous pas, Seigneur, mon roi et mon Dieu ? Que tout ce que mon enfance apprit d’utile, vous serve ; si je parle, si j’écris, si je lis, si je compte, que tout en moi vous serve ; car, au temps où j’apprenais des choses vaines, vous me donniez la discipline, et vous m’avez enfin remis les péchés de ma complaisance dans les vanités. Ce n’est point que ces folies ne m’aient laissé le souvenir de plusieurs mots utiles ; souvenir que l’on pourrait devoir à des lectures moins frivoles, et qui ne sèmeraient aucun piège sous les pas des enfants.

CHAPITRE XVI.

contre les fables impudiques.

25. Mais, malheur à toi, torrent de la coutume ! Qui te résistera ? Ne seras-tu jamais à sec ? Jusques à quand rouleras-tu les fils d’Ève dans cette profonde et terrible mer, que traversent à grand’peine les passagers de la croix ? Ne m’as-tu pas montré Jupiter tout à la fois tonnant et adultère ? Il ne pouvait être l’un et l’autre ; mais on voulait autoriser l’imitation d’un véritable adultère par la fiction d’un tonnerre menteur. Est-il un seul de ces maîtres fièrement drapés dont l’oreille soit assez à jeun pour entendre ce cri de vérité qui part d’un homme sorti de la poussière de leurs écoles : « Inventions d’Homère ! Il humanise les dieux ! Il eût mieux fait de diviniser les hommes[25] ! » Mais la vérité, c’est que le poète, dans ses fictions, assimilait aux dieux les hommes criminels, afin que le crime cessât de passer pour crime, et qu’en le commettant, on parût imiter non plus les hommes de perdition, mais les dieux du ciel.

26. Et néanmoins, ô torrent d’enfer ! en toi se plongent les enfants des hommes ; ils rétribuent de telles leçons ; ils les honorent de la publicité du forum ; elles sont professées à la face des lois qui, aux récompenses privées, ajoutent le salaire public ; et tu roules tes cailloux avec fracas, en criant : Ici l’on apprend la langue ; ici l’on acquiert l’éloquence nécessaire à développer et à persuader sa pensée. N’aurions-nous donc jamais su « pluie d’or, sein de femme, déception, voûtes célestes » et semblables mots du même passage, si Térence n’eût amené sur la scène un jeune débauché se proposant Jupiter pour modèle d’impudicité, charmé de voir en peinture, sur une muraille, « comment le dieu verse une pluie d’or dans le sein de Danaé et trompe cette femme. » Voyez donc comme il s’anime à la débauche sur ce divin exemple. « Eh ! quel Dieu encore ! s’écrie-t-il ; Celui qui fait trembler de son tonnerre la voûte profonde des cieux. Pygmée que je suis, j’aurais honte de l’imiter ! Non, non ! je l’ai imité et de grand cœur[26]. »

Ces impuretés ne nous aident en rien à retenir telles paroles, mais ces paroles enhardissent l’impureté. Je n’accuse pas les paroles, vases précieux et choisis, mais le vin de l’erreur que nous y versaient des maîtres ivres. Si nous ne buvions, on nous frappait, et il ne nous était pas permis d’en appeler à un juge sobre. Et cependant, mon Dieu, devant qui mon âme évoque désormais ces souvenirs sans alarme, j’apprenais cela volontiers, je m’y plaisais, malheureux ! aussi étais-je appelé un enfant de grande espérance !

Chapitre XVII.

vanité de ses études.

27. Permettez-moi, mon Dieu, de parler encore de mon intelligence, votre don ; en quels délires elle s’abrutissait ! Grande affaire, et qui me troublait l’âme par l’appât de la louange, par la crainte de la honte et des châtiments, quand il s’agissait d’exprimer les plaintes amères de Junon, « impuissante à détourner de « l’Italie le chef des Troyens ![27] » plaintes que je savais imaginaires ; mais on nous forçait de nous égarer sur les traces de ces mensonges poétiques, et de dire en libre langage ce que le poète dit en vers. Et celui-là méritait le plus d’éloges qui, fidèle à la dignité du personnage mis en scène, produisait un sentiment plus naïf de colère et de douleur, ajustant à ses pensées un vêtement convenable d’expression.

Eh ! à quoi bon, ô ma vraie vie, ô mon Dieu ! à quoi bon cet avantage sur la plupart de mes condisciples et rivaux, de voir mes compositions plus applaudies ? Vent et fumée que tout cela ! N’était-il pas d’autre sujet pour exercer mon intelligence et ma langue ? Vos louanges, Seigneur, vos louanges dictées par vos Écritures mêmes, eussent soutenu le pampre pliant de mon cœur. Il n’eût pas été emporté dans le vague des bagatelles, triste proie des oiseaux sinistres ; car il est plus d’une manière de sacrifier aux anges prévaricateurs.

Chapitre XVIII.

homme plus fidèles aux lois de la grammaire qu’aux commandes de dieu.

28. Eh ! quelle merveille que je me dissipasse ainsi dans les vanités, et que, loin de vous, mon Dieu, je me répandisse au dehors, quand on me proposait pour modèles des hommes qui rappelant d’eux-mêmes quelque bonne action, rougissaient d’être repris d’un barbarisme ou d’un solécisme échappé ; et qui, déployant, au récit de leurs débauches, toutes les richesses d’une élocution nombreuse, exacte et choisie, se glorifiaient des applaudissements ?

Vous voyez cela, Seigneur, et vous vous taisez, « patient, miséricordieux et vrai[28]. » Vous tairez-vous donc toujours ? Mais à cette heure même vous retirez de ce dévorant abîme l’âme qui vous cherche, altérée de vos délices ; celui dont le cœur vous dit : « J’ai cherché votre visage ; votre visage, Seigneur, je le chercherai toujours[29]. » On en est loin dans les ténèbres des passions. Ce n’est point le pied, ce n’est point l’espace qui nous éloigne de vous, qui nous ramène à vous. Et le plus jeune de vos fils a-t-il donc pris un cheval, un char, un vaisseau, s’est-il envolé sur des ailes visibles, s’est-il dérobé d’un pas agile, pour livrer en pays lointain aux prodigalités de sa vie ce qu’il avait reçu de vous au départ ? Père tendre, qui lui aviez tout donné alors, plus tendre encore à la détresse de son retour[30]. Mais non, c’est l’entraînement de la passion qui nous jette dans les ténèbres, et loin de votre face.

29. Voyez, Seigneur mon Dieu, dans votre inaltérable patience, voyez avec quelle fidélité les enfants des hommes observent le pacte grammatical qu’ils ont reçu de leurs devanciers dans le langage, avec quelle négligence ils se dérobent au pacte éternel de leur salut qu’ils ont reçu de vous. Et si un homme qui possède ou enseigne cette antique législation des sons, oublie, contrairement aux règles, l’aspiration de la première syllabe, en disant « omme, » il blesse plus les autres que si, au mépris de vos commandements, il haïssait l’homme, son frère ; comme si l’ennemi le plus funeste était plus funeste à l’homme que la haine même qui le soulève ; comme si le persécuteur ravageait autrui plus qu’il ne ravage son propre cœur ouvert à la haine.

Et certes, cette science des lettres n’est pas plus intérieure que la conscience écrite de ne pas faire au prochain ce qu’on n’en voudrait pas souffrir. Oh ! que vous êtes secret, habitant des hauteurs dans le silence ! ô Dieu, seul grand, dont l’infatigable loi sème les cécités vengeresses sur les passions illégitimes ! Cet homme aspire à la renommée de l’éloquence ; il est debout devant un homme qui juge, en présence d’une foule d’hommes ; il s’acharne sur son ennemi avec la plus cruelle animosité, merveilleusement attentif à éviter toute erreur de langage, à ne pas dire : « Entre aux hommes ; » et il ne se tient pas en garde contre la fureur de son âme qui l’entraîne à supprimer un homme « d’entre les hommes. »

Chapitre XIX.

fautes des enfants, vices des hommes.

30. J’étais exposé, malheureux enfant, sur le seuil de cette morale ; c’était l’apprentissage des tristes combats que je devais combattre ; jaloux, déjà, d’éviter un barbarisme, et non l’envie qu’une telle faute m’inspirait contre qui n’en faisait pas. Je reconnais et confesse devant vous, mon Dieu, ces faiblesses qui me faisaient louer de ces hommes. Leur plaire était alors pour moi le bien-vivre ; car je ne voyais pas ce gouffre de honte où je plongeais loin de votre regard. Était-il donc rien de plus impur que moi ? Jusque-là, qu’abusant par mille mensonges, un précepteur, des maîtres, des parents, épris eux-mêmes de ces vanités, je les offensais par mon amour du jeu, ma passion des spectacles frivoles, mon ardeur inquiète à imiter ces bagatelles.

Je dérobais aussi au cellier, à la table de mes parents, soit pour obéir à l’impérieuse gourmandise, soit pour avoir à donner aux enfants qui me vendaient le plaisir que nous trouvions à jouer ensemble. Et au jeu même, vaincu par le désir d’une vaine supériorité, j’usurpais souvent de déloyales victoires. Mais quelle était mon impatience et la violence de mes reproches, si je découvrais qu’on me trompât, comme je trompais les autres ! Pris sur le fait à mon tour, et accusé, loin de céder, j’entrais en fureur.

Est-ce donc là l’innocence du premier âge ? Il n’en est pas, Seigneur, il n’en est pas ; pardonnez-moi, mon Dieu. Aujourd’hui précepteur, maître, noix, balle, oiseau ; demain magistrats, rois, trésors, domaines, esclaves ; c’est tout un, grossissant au flot successif des années, comme aux férules succèdent les supplices. C’est donc l’image de l’humilité, que vous avez aimée dans la faiblesse corporelle de l’enfance, ô notre roi, lorsque vous avez dit : « Le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent[31]. »

Chapitre XX.

il rend grâce à dieu des dons qu’il a reçus de lui dans son enfance.

31. Et cependant, Seigneur, à vous créateur et conservateur de l’univers, tout-puissant et tout bon, à vous notre Dieu, grâces soient rendues, ne m’eussiez-vous donné que d’être enfant ! Car dès lors même, j’avais l’être, et havie, et le sentiment ; et je veillais à préserver cet ensemble de tout moi-même, ce dessin de l’unité si cachée par qui j’étais ; je gardais par le sens intérieur l’intégrité de tous mes sens, et dans cette petitesse d’existence, dans cette petitesse de pensées, j’aimais la vérité. Je ne voulais pas être trompé ; ma mémoire était forte ; mon élocution polie ; l’amitié me charmait ; je fuyais la douleur, la honte, l’ignorance. Quelle admirable merveille qu’un tel animal !

Tout cela, don de mon Dieu ! je ne me suis moi-même rien donné. Tout cela est bon et moi-même, qui suis tout cela. Donc celui qui m’a fait est bon, et lui-même est mon bien ; et l’élan de mon cœur lui rend hommage de tous ces biens répandus sur mes premières années. Or je péchais ; car ce n’était point en lui, mais dans ses créatures, les autres et moi, que je cherchais plaisirs, grandeurs et vérités, me précipitant ainsi dans la douleur, la confusion, l’erreur. Grâces à vous, mes délices, ma gloire, ma confiance, mon Dieu ! Grâces à vous de tous vos dons ! Mais conservez-les-moi ; car ainsi vous me conserverez moi-même ; et tout ce que vous m’avez donné aura croissance et perfection ; et je serai avec vous, puisque c’est vous qui m’avez donné d’être.

↑ Ps. cxliv, 3.

↑ Ps. cxlvi, 5.

↑ I Petr. v, 5.

↑ Rom. x, 14.

↑ Ps. xxi, 27.

↑ Ps. cxxxviii, 8.

↑ Rom. xi, 36.

↑ Jérém. xxiii, 24.

↑ Ps. xvii, 32.

↑ Ps. xxxiv, 3.

↑ Ps. xviii, 13, 14.

↑ Ps. cxv, 10.

↑ Ps. xxxi, 5.

↑ Job. ix, 2, 3.

↑ Ps. xxvi, 12.

↑ Ps. cxxix, 3.

↑ Job, xxv, 4.

↑ Ps. xci, 2.

↑ Ps. l, 7.

↑ Ps. xxi, 3.

↑ Matth. x, 30.

↑ Ps. lxxvii, 39.

↑ Énéide, vi, 456.

↑ Énéide, ii.

↑ Cicér. Tuscul. 1.

↑ Térenc. Eunuc. act. 3, scèn. 5.

↑ Énéide, I, 36-75.

↑ Ps. lxxxv, 15.

↑ Ps. xxvi, 8.

↑ Luc, xv, 12-32.

↑ Matth. xix, 14.

Livre deuxième

Augustin d’Hippone

LIVRE II

Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Poujoulat et Raulx, L. Guérin & Cie, 1864 (p. 373-378).

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Livre deuxième.

Désordres de sa première jeunesse. — Ses débauches à l’âge de seize ans. — Larcin dont il s’accuse sévèrement.

Chapitre premier.

désordres de sa jeunesse.

1. Je veux rappeler mes impuretés passées, et les charnelles corruptions de mon âme, non que je les aime, mais afin de vous aimer, mon Dieu. C’est par amour de votre amour que je reviens sur mes voies infâmes dans l’amertume de mon souvenir, pour savourer votre douceur, ô Délices véritables, Béatitude et Sécurité de délices, qui recueillez en vous toutes les puissances de mon être dispersées en mille vanités loin de vous, mon centre unique !

Car je brûlais, dès mon adolescence, de me rassasier de basses voluptés ; et je n’eus pas honte de prodiguer la sève de ma vie à d’innombrables et ténébreuses amours, et ma beauté s’est flétrie, et je n’étais plus que pourriture à vos yeux, alors que je me plaisais à moi-même et désirais plaire aux yeux des hommes.

Chapitre II.

ses débauches à seize ans.

2. Ma plus vive jouissance n’était-elle pas d’aimer et d’être aimé ? Mais je ne m’en tenais pas à ces liens d’âme à âme, sur la chaste lisière de l’amitié spirituelle. D’impures vapeurs s’exhalaient des fangeuses convoitises de ma chair, de l’effervescence de la puberté ; elles couvraient et offusquaient mon cœur : la sérénité de l’amour était confondue avec les nuages de la débauche. L’une et l’autre fermentaient ensemble, et mon imbécile jeunesse était entraînée dans les précipices des passions et plongeait dans le gouffre du libertinage.

Votre colère s’était amassée contre moi, et je l’ignorais. Au bruit des chaînes de ma mortalité, j’étais devenu sourd, j’expiais la superbe de mon âme. Et je m’éloignais de vous, et vous me laissiez ; et je m’élançais, et je débordais, et je me répandais, et je me fondais en adultères, et vous vous taisiez ! Ô ma tardive joie, vous vous taisiez alors, et, toujours plus loin de vous, je m’avançais dans les aridités fécondes en douleurs, avili dans l’orgueil, agité dans la fatigue !

3. Qui eût alors modéré ma peine ? Qui m’eût borné à l’usage légitime de la fugitive beauté des créatures éphémères et de leurs délices, pour que les flots de ma jeunesse ne débordassent pas du moins la plage conjugale, s’ils ne pouvaient s’apaiser dans le but de la procréation des enfants, selon la prescription de votre loi, Seigneur, qui réglez la génération de notre mortalité, et pouvez étendre une main adoucie pour émousser des épines inconnues au paradis ? car votre toute-puissance est tout près de nous, lors même que nous sommes loin de vous. Que n’ai-je du moins écouté plus attentivement la voix de vos nuées : « Ils souffriront des tribulations dans leur chair. Et moi je vous les épargne. Il est bon à l’homme de ne point toucher de femme. Celui qui est sans femme pense aux choses de Dieu, à plaire à Dieu. Celui qui est lié par le mariage pense aux choses du monde, à plaire à sa femme[1]. » Que n’ai-je ouvert l’oreille à cette voix ! eunuque de volonté en vue du royaume des cieux[2], dans l’attente plus heureuse de vos embrassements ?

4. Mais je brûlais, malheureux, et livré au torrent qui m’entraînait loin de vous, je m’affranchis de tous vos commandements, sans échapper à votre verge. Qui le pourrait ? Vous étiez toujours présent dans la miséricorde de vos rigueurs, abreuvant des plus amers dégoûts toutes mes joies illégitimes, pour m’entraîner à chercher les joies exemptes de dégoûts. Et où les eussé-je trouvées hors de vous, « qui faites entrer la douleur dans le précepte[3] ; qui frappez pour guérir ; qui tuez pour nous empêcher de mourir à vous[4] ? »

Où étais-je, et dans quel lointain exil des délices de votre maison, à cette seizième année de l’âge de ma chair, qui prit alors le sceptre sur moi ; esclave volontaire, livré sans réserve à la frénésie de cette passion, que notre dégradation affranchit de tout frein, mais que votre loi condamne ? On ne se mit point en peine d’offrir le mariage au-devant de ma chute ; on n’avait à cœur que de me faire apprendre à bien dire, à persuader par ma parole.

Chapitre III.

vices de son éducation.

5. Et, cette même année, ramené de Madaure, ville voisine de notre séjour et mon premier pèlerinage littéraire et oratoire, j’avais interrompu mes études. On préparait la dépense d’un plus lointain exil à Carthage, mon père, humble citoyen du municipe de Thagaste, consultant moins sa fortune que son ambition. Eh ! pour qui ce récit ? Pas pour vous, mon Dieu ; mais en m’adressant à vous, je parle à tous les hommes mes frères, si peu qu’ils soient ceux à qui ces pages tomberont entre les mains. Et pourquoi ? Pour que tout lecteur considère avec moi de quel profond abîme il nous faut crier vers vous. Et néanmoins se confesser de cœur, vivre de foi, quoi de plus près de votre oreille ? Quelles louanges alors ne prodiguait-on pas à mon père pour fournir, au delà de ses ressources, au studieux et lointain voyage de son fils ? Combien de citoyens beaucoup plus opulents que lui étaient loin d’avoir tel souci de leurs enfants ? Et ce même père ne s’inquiétait pas si je croissais pour vous, si j’étais chaste, pourvu que je fusse disert, ou plutôt désert sans votre culture, ô Dieu, bon, vrai, seul maître du champ de mon cœur ?

6. Or, à cet âge de seize ans, des affaires domestiques ayant mis entre mes études un intervalle de vacances oisives, je vécus chez mes père et mère, et c’est alors que les ronces des désirs impurs s’élevèrent au-dessus de ma tête, et nulle main n’était là pour les arracher. Loin de là ; mon père s’aperçoit un jour, au bain, de ma pubescence qui, déjà, me couvrait d’un manteau de frémissantes inquiétudes, et, tressaillant comme à l’aspect de ses petits-fils, dans sa joie, il en fait part à ma mère. Joie de l’ivresse où ce monde vous oublie, vous, son Créateur, pour aimer vos créatures au lieu de vous, enivré qu’il est du vin invisible d’une volonté pervertie et livrée aux vils penchants. Mais déjà dans le cœur de ma mère vous aviez commencé votre temple et jeté les assises de votre sainte habitation. Mon père n’était encore, lui, que simple catéchumène, et tout récemment. Elle frémit donc de pieuse épouvante, et trembla ; quoique je ne fusse pas encore fidèle, elle craignit pour moi ces voies tortueuses où s’engagent ceux qui vous présentent le dos et non la face.

7. Hélas ! osé-je encore dire que vous gardiez le silence, ô mon Dieu, quand je m’éloignais de vous ? Était-ce ainsi que vous vous taisiez pour moi ? Et de qui étaient donc ces suaves paroles, que, par la bouche de ma mère, votre servante fidèle, vous me disiez à l’oreille ? Et rien n’en descendait dans mon cœur pour l’incliner à l’obéissance. Elle me recommandait instamment, et m’avertit un jour en secret, avec quelle sollicitude ! je m’en souviens, de me dérober à tout amour impudique et surtout adultère. Je prenais cela pour des avis de femme, que j’eusse rougi d’écouter. Et c’étaient les vôtres, et je l’ignorais ; et je pensais que vous vous taisiez, et que seule elle parlait, elle par qui vous me parliez ; et c’est vous que je méprisais en elle, moi son fils, fils de votre servante, et votre serviteur. Mais je ne savais pas, et je me précipitais avec tant d’aveuglement, qu’entre ceux de mon âge j’étais honteux de mon infériorité de honte ; car je les entendais se vanter de leurs excès, et se glorifier d’autant plus qu’ils étaient plus infâmes ; et j’avais à cœur de pécher ; soif de plaisir et soif de gloire. Qu’y a-t-il de blâmable que le vice ? Moi, crainte du blâme, je devenais plus vicieux. Et à défaut de crime réel pour m’égaler aux plus corrompus, je feignais ce que je n’avais point fait ; j’avais peur de paraître d’autant plus méprisable que j’étais plus innocent, d’autant plus vil que j’étais plus chaste.

8. Voilà avec quels compagnons je courais les places de Babylone, et me roulais dans sa fange comme dans des eaux de senteur et de parfums de cinnamome. Et pour m’attacher plus victorieusement au principe du péché, l’ennemi invisible me foulait aux pieds, et me séduisait, si facile que j’étais à séduire ! Sortie du cœur de la cité abominable, mais culminant, lente encore, dans les voies du retour, la mère de ma chair m’avertit bien de garder la pudeur, et pourtant cette confidence de son mari n’éveilla pas en elle la pensée de resserrer dans les limites de l’amour conjugal, sinon de couper au vif ces instincts passionnés dont les germes, déjà si funestes, offraient à ses alarmes le présage des plus grands dangers. Elle négligea le remède, dans la crainte que toute mon espérance ne fût entravée par la chaîne du mariage ; non pas cette espérance de la vie future qu’elle plaçait en vous, ma pieuse mère, mais l’espérance d’un avenir littéraire dont ils étaient l’un et l’autre trop jaloux pour moi ; lui, parce qu’il ne songeait guère à vous, et rêvait des vanités pour moi ; elle, parce que loin de croire que ces études me fussent nuisibles, elle les regardait comme des échelons qui devaient m’élever jusqu’à votre possession.

Telles sont les conjectures que hasardent mes souvenirs sur les dispositions de mes parents. Et puis au lieu d’user d’une sage sévérité, on lâchait la bride en mes divertissements à la multitude de mes passions déréglées, et un épais brouillard interceptait sans cesse à ma vue, ô mon Dieu, la lumière de votre vérité ! « Et mon iniquité naissait comme de mon embonpoint[5]. »

Chapitre IV.

larcin.

9. Le larcin est condamné par votre loi divine, Seigneur, et par cette loi écrite au cœur des hommes, que leur iniquité même n’efface pas. Quel voleur souffre volontiers d’être volé ? Quel riche pardonne à l’indigent poussé par la détresse ? Eh bien ! moi, j’ai voulu voler, et j’ai volé sans nécessité, sans besoin, par dégoût de la justice, par plénitude d’iniquité ; car j’ai dérobé ce que j’avais meilleur, et en abondance. Et ce n’est pas de l’objet convoité par mon larcin, mais du larcin même et du péché que je voulais jouir. Dans le voisinage de nos vignes était un poirier chargé de fruits qui n’avaient aucun attrait de saveur ou de beauté. Nous allâmes, une troupe de jeunes vauriens, secouer et dépouiller cet arbre, vers le milieu de la nuit, ayant prolongé nos jeux jusqu’à cette heure, selon notre détestable habitude, et nous en rapportâmes de grandes charges, non pour en faire régal, si toutefois nous y goûtâmes, mais ne fût-ce que pour les jeter aux pourceaux : simple plaisir de faire ce qui était défendu.

Voici ce cœur, ô Dieu ! ce cœur que vous avez vu en pitié au fond de l’abîme. Le voici, ce cœur ; qu’il vous dise ce qu’il allait chercher là, pour être gratuitement mauvais, sans autre sujet de malice que la malice même. Hideuse qu’elle était, je l’ai aimée ; j’ai aimé à périr ; j’ai aimé ma difformité ; non l’objet qui me rendait difforme, mais ma difformité même, je l’ai aimée ! Âme souillée, détachée de votre appui pour sa ruine, n’ayant dans la honte d’autre appétit que la honte ! Mais quelle honte !

Chapitre V.

on ne fait point le mal sans intérêt.

10. La beauté des corps, tels que l’or, l’argent…, a son attrait. L’attouchement est flatté par une convenance de rapport, et à chaque sens correspond une certaine modification des objets. L’honneur temporel, la puissance de commander et de vaincre ont leur beauté, d’où naît aussi la soif de la vengeance. Et, pour atteindre à ces jouissances, nous ne devons pas sortir de vous, Seigneur, ni dévier de votre loi. Cette vie même que nous vivons ici-bas a pour nous charmer sa mesure de beauté et sa juste proportion avec toutes les beautés inférieures. Le nœud si cher de l’amitié humaine trouve sa douceur dans l’unité de plusieurs âmes.

Cause de péché que tout cela, quand le dérèglement de nos affections abandonne, pour ces biens infimes, les plus excellents, les plus sublimes, vous, Seigneur notre Dieu, et votre vérité et votre loi. Ces biens d’ici-bas ont leur charme, mais qu’est-il auprès de mon Dieu, créateur de l’univers, unique joie du juste, délices des cœurs droits ?

11. Recherche-t-on la cause d’un crime, on n’y croit d’ordinaire, que s’il apparaît un désir d’obtenir, une crainte de perdre quelqu’un de ces biens infimes dont nous parlons, car ils ont leur grâce et leur beauté ; mais qu’ils sont bas et rampants, si l’on songe aux trésors de la gloire et de la béatitude ! Il a été homicide. Pourquoi ? Il convoitait la femme ou l’héritage de son frère, il a voulu le voler pour vivre, ou se mettre en garde contre ses larcins ; il brûlait de venger une offense. Aurait-il tué pour le plaisir même du meurtre ?

Est-ce croyable ? Car s’il est dit de cet homme, monstre de démence et de cruauté, qu’il était gratuitement méchant et cruel, nous savons néanmoins pourquoi. « Il craignait, dit l’historien, que le repos n’énervât sa main ou son cœur[6]. » Mais ici encore, pourquoi ? Il voulait que cette pratique du crime le rendît maître de Rome, fît tomber dans ses mains honneurs, richesses, autorité ; l’affranchît de la crainte des lois, et de cette détresse où le réduisaient la perte de sa fortune et la conscience de ses crimes. Ce Catilina n’aimait donc pas ses forfaits mêmes, mais la fin qui le portait à les commettre.

Chapitre VI.

il se trouve dans les péchés une imitation fausse des perfections divines.

12. Qu’ai-je donc aimé en toi, malheureux larcin, crime nocturne de mes seize ans ? Tu n’étais pas beau, étant un larcin ; es-tu même quelque chose, pour que je parle à toi ? Ces fruits volés par nous étaient beaux, parce qu’ils étaient votre œuvre, beauté infinie, créateur de toutes choses, Dieu bon, Dieu souverain bien et mon bien véritable. Ces fruits étaient beaux ; mais ce n’était pas eux que convoitait mon âme misérable ; j’en avais de meilleurs en abondance ; je ne les ai donc cueillis que pour voler. Car aussitôt je les jetai, ne savourant que l’iniquité, ma seule jouissance, ma seule joie. Si j’en approchai quelqu’un de ma bouche, je n’y goûtai que la saveur de mon crime.

Et maintenant, Seigneur mon Dieu, je cherche ce qui m’a plu dans ce larcin, et je n’y vois aucune ombre de beauté. Je ne parle point de cette beauté qui réside dans l’équité, dans la prudence ; ou bien, dans l’esprit de l’homme, sa mémoire, ses sens, sa vie végétative ; ni de la splendide harmonie des corps célestes, et de la terre et de la mer se peuplant de créatures par une continuelle succession de naissances et de morts ; ni même de cette beauté menteuse, voile des vices décevants.

13. Car l’orgueil contrefait l’élévation ; et vous seul, ô mon Dieu, êtes élevé au-dessus de tous les êtres. L’ambition, que cherche-t-elle, sinon les honneurs et la gloire ? Et vous seul devez être honoré, seul glorifié dans tous les siècles. La tyrannie veut se faire craindre ; et qui est à craindre que vous seul, ô Dieu ? Votre pouvoir se laisse-t-il jamais rien ravir, rien soustraire ? Quand, où, par qui se pourrait-il ? Et les profanes caresses veulent surprendre l’amour ; mais quoi de plus caressant que votre amour ? Quoi de plus heureusement aimable que la beauté resplendissante et souveraine de votre vérité ? La curiosité se donne pour la passion de la science ; et vous seul possédez la science universelle et suprême. L’ignorance même et la stupidité ne se couvrent-elles pas du nom de simplicité et d’innocence, parce que rien ne saurait être plus simple que vous ? Rien de plus innocent que vous, car c’est dans leurs œuvres que les méchants trouvent leur ennemi. La paresse prétend n’être que l’appétence du repos ; et quel repos assuré que dans le Seigneur ? Le luxe se dit magnificence ; mais vous êtes la source vive et inépuisable des incorruptibles délices. La profusion se farde des traits de la libéralité ; mais vous êtes l’opulent dispensateur de toutes largesses. L’avarice veut beaucoup posséder, et vous possédez tout. L’envie dispute la prééminence ; quoi de plus éminent que vous ? La colère cherche la vengeance ; qui se venge plus justement que vous ? La crainte frémit des soudaines rencontres, menaçantes pour ce qu’elle aime ; elle veille à sa sécurité : mais pour vous est-il rien d’étrange, rien de soudain ? Qui vous sépare de ce que vous aimez ? Hors de vous, où est la constante sécurité ? La tristesse se consume dans la perte des jouissances passionnées, parce qu’elle voudrait qu’il lui fût aussi impossible qu’à vous de rien perdre.

14. Ainsi l’âme devient adultère, lorsque, détournée de vous, elle cherche hors de vous ce qu’elle ne trouve, pur et sans mélange, qu’en revenant à vous. Ceux-là vous imitent avec perversité, qui s’éloignent de vous, qui s’élèvent contre vous. Et toutefois, en vous imitant ainsi, ils montrent que vous êtes le créateur de l’univers, et que vous ne laissez aucune place où l’on puisse se retirer entièrement de vous. Et moi, qu’ai-je donc aimé dans ce larcin ? En quoi ai-je imité mon Dieu ? faux et criminel imitateur ! Ai-je pris plaisir à enfreindre la loi par la ruse, au défaut de la puissance ; et, sous les liens de la servitude, affectant une liberté boiteuse, ai-je trouvé dans la faculté de violer impunément la justice une ténébreuse image de la Toute-Puissance ? C’est l’esclave qui fuit son maître et n’atteint qu’une ombre ! Ô corruption ! ô monstre de vie ! ô abîme de mort ! Ce qui était illicite a-t-il pu me plaire, et par cela seul qu’il était illicite ?

Chapitre VII.

actions de grâces.

15. Que rendrai-je au Seigneur qui délivre mon âme du trouble de ces souvenirs ? Que je vous aime, Seigneur, que je vous rende grâces et confesse votre nom, ô vous qui m’avez remis tant de criminelles et abominables œuvres ! À votre grâce, à votre miséricorde je rapporte d’avoir fondu la glace de mes péchés. À votre grâce je rapporte tout ce que je n’ai pas fait de mal. Eh ! de quoi n’étais-je point capable ayant aimé le crime sans intérêt ? Et je confesse que tout m’est pardonné, et le mal que j’ai fait de gré, et celui que m’a épargné votre miséricorde.

Quel mortel, méditant sur son infirmité, oserait attribuer à ses propres forces sa chasteté et son innocence, et se croirait en droit de vous moins aimer, comme s’il eût eu moins besoin de ce miséricordieux pardon que vous accordez au repentir des pécheurs ? Que l’homme qui, docile à l’appel de votre voix, a évité tous ces désordres dont je publie le souvenir et l’aveu, se garde de rire s’il me voit guéri par le même médecin à qui il doit de n’avoir pas été, ou plutôt d’avoir été moins malade ; qu’il vous en aime autant, qu’il vous en aime davantage, reconnaissant que celui qui me délivre est le même qui l’a préservé des mortelles défaillances du péché.

Chapitre VIII.

ce qu’il avait aimé dans ce larcin.

16. Malheureux ! quel avantage trouvais-je donc alors dans ces actions, dont aujourd’hui la pensée me fait rougir[7], et surtout dans ce vol où je n’aimai que lui ; rien que lui, rien sans doute, car lui-même n’était rien pour moi cependant un surcroît de misère ! et pourtant seul je ne l’eusse pas fait. Ma mémoire me représente bien mon âme alors ; non, seul, je ne l’eusse pas fait. C’est donc, en outre, la société de mes complices que j’ai aimée. J’ai donc aimé autre chose que le vol ? Mais quoi ? rien ; car cela même encore n’est rien.

Qu’y a-t-il donc là en réalité ? Qui me l’enseignera, que Celui qui éclaire mon cœur et en dissipe les ténèbres ? Quelle est enfin la cause de cet acte coupable ? Mon esprit la recherche ; il la poursuit ; il veut la pénétrer. Si j’aimai ces fruits, si je les désirai, que ne les volai-je seul ? Ne suffisait-il pas à ma convoitise de commettre l’iniquité sans envenimer par le frottement de la complicité les démangeaisons de mon désir ? Mais ce plaisir que ces fruits ne me donnaient pas, je ne le trouvais dans le péché que par cette association de pécheurs.

Chapitre IX.

liaisons funestes.

17. Quel était donc cet instinct de mon âme ? Vil et honteux instinct ! Âme misérable, tu t’es livrée à lui ! Quel était enfin cet instinct maudit ? « Oh ! qui peut sonder l’abîme des péchés[8] ? » C’était un rire malin qui nous chatouillait le cœur à l’idée de tromper un homme et de l’irriter. Pourquoi donc avais-je du plaisir à n’être pas seul ? Seul, est-il plus difficile de rire ? Il est vrai ; et cependant un homme est seul, et le rire s’empare de lui, si un objet trop ridicule frappe ses sens ou son esprit. Mais moi, je n’eusse rien fait seul ; non, seul, je n’eusse rien fait.

Oui, mon Dieu, voici devant vous la vivante souvenance de mon âme ! Seul, je n’eusse pas commis ce larcin, n’en aimant pas l’objet, n’aimant que lui-même. Seul, je n’eusse trouvé aucun plaisir à le faire, je ne l’eusse point fait. Ô amitié ennemie, subtile séduction de l’esprit, ardeur de nuire et de dérober, inspirée par l’entrain et le jeu, sans cupidité, sans passion vindicative, sur un seul mot Allons, dérobons ! et l’on rougit de rougir encore !

Chapitre X.

élan vers dieu.

18. Qui démêlera ces tortueux replis, ce nœud inextricable ? Il recèle la honte ; je n’y veux plus penser ; je ne le veux plus voir. C’est vous que je veux, ô justice, ô innocence, si belle aux chastes regards, dont la jouissance nous laisse insatiables ! En vous est la paix profonde et la vie inaltérable. Celui qui entre en vous, « entre dans la joie de son Seigneur[9]. » Libre de toute crainte, il demeure souverainement bien dans le Bien souverain. J’ai dérivé loin de vous, et je me suis égaré, mon Dieu ; mon adolescence s’est écoulée hors de votre stabilité, et je suis devenu à moi-même une contrée d’indigence.

↑ I Cor. vii, 28, 1, 32, 33, 34.

↑ Matth. xix, 12.

↑ Ps. xciii, 20.

↑ Deut. xxxii, 39.

↑ Ps. lxxii, 7.

↑ Sallust. Guerr. De Cat., c. ix.

↑ Rom. vi, 21.

↑ Ps. xviii, 13.

↑ Matth. xxv, 21.

Livre troisième

Augustin d’Hippone

LIVRE III

Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Poujoulat et Raulx, L. Guérin & Cie, 1864 (p. 379-386).

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Livre troisième.

Amours impurs. — Il tombe à dix-neuf ans dans l’hérésie des Manichéens. — Prières et larmes de sa mère. Paroles prophétiques d’un évêque.

Chapitre premier.

amours impurs.

1. Je vins à Carthage, où bientôt j’entendis bouillir autour de moi la chaudière des sales amours. Je n’aimais pas encore, et j’aimais à aimer ; et par une indigence secrète, je m’en voulais de n’être pas encore assez indigent. Je cherchais un objet à mon amour, aimant à aimer ; et je haïssais ma sécurité, ma voie exempte de piéges. Mon cœur défaillait, vide de la nourriture intérieure, de vous-même, mon Dieu ; et ce n’était pas de cette faim-là que je me sentais affamé ; je n’avais pas l’appétit des aliments incorruptibles : non que j’en fusse rassasié ; je n’étais dégoûté que par inanition. Et mon âme était mal portante et couverte de plaies, et se jetant misérablement hors d’elle-même, elle mendiait ces vifs attouchements qui devaient envenimer son ulcère. C’est la vie que l’on aime dans les créatures aimées, être aimé m’était encore plus doux, quand la personne aimante se donnait toute à moi.

Je souillais donc la source de l’amitié des ordures de la concupiscence ; je couvrais sa sérénité du nuage infernal de la débauche. Hideux et infâme, dans la plénitude de ma vanité, je prétendais encore à l’urbanité élégante. Et je tombai dans l’amour où je désirais être pris, ô mon Dieu, ô ma miséricorde, de quelle amertume votre bonté a assaisonné ce miel ! Je fus aimé, j’en vins aux liens secrets de la jouissance, et, joyeux, je m’enlaçais dans un réseau d’angoisses, pour être bientôt livré aux verges de fer brûlantes de la jalousie, des soupçons, des craintes, des colères et des querelles.

Chapitre II.

théâtres.

2. Je me laissais ravir au théâtre, plein d’images de mes misères, et d’aliments à ma flamme. Mais qu’est-ce donc ? et comment l’homme veut-il s’apitoyer au spectacle des aventures lamentables et tragiques qu’il ne voudrait pas lui-même souffrir ? Et cependant, spectateur, il veut en souffrir de la douleur, et cette douleur même est son plaisir. Qu’est-ce donc, sinon une pitoyable maladie d’esprit ? Car notre émotion est d’autant plus vive, que nous sommes moins guéris de ces passions quoique pâtir s’appelle misère, et compatir, miséricorde. Mais quelle est cette compatissance pour des fictions scéniques ? Appelle-t-on l’auditeur au secours ? Non, il est convié seulement à se douloir ; et il applaudit l’acteur, en raison de la douleur qu’il reçoit. Et si la représentation de ces infortunes, antiques ou imaginaires, le laisse sans impressions douloureuses, il se retire le dédain et la critique à la bouche. Est-il douloureusement ému, il demeure attentif, et pleure avec joie.

3. Mais tout homme veut se réjouir ; d’où vient donc cet amour des larmes et de la douleur ? Le plaisir, que la misère exclut, se trouve-t-il dans la commisération ? Et ce sentiment fait-il aimer la douleur dont il ne saurait se passer ? L’amour est la source de ces sympathies. Où va cependant, où s’écoule ce flot ? Au torrent de poix bouillante, au gouffre ardent des noires voluptés, où il change et se confond lui-même, égaré si loin et déchu de la limpidité céleste. Faut-il donc répudier la compassion ? Nullement. La douleur est donc parfois aimable ; mais garde-toi de l’impureté, ô mon âme, sous la tutelle de mon Dieu, Dieu de nos pères, qui doit être loué et exalté dans tous les siècles[1] ; garde-toi de l’impureté, car je ne suis pas aujourd’hui fermé à la commisération. Mais alors, au théâtre, j’entrais dans la joie de ces amants qui se possédaient dans le crime, et pourtant ce n’était que feinte et jeux imaginaires. Alors qu’ils étaient perdus l’un pour l’autre, je me sentais comme une compatissante tristesse ; et pourtant je jouissais de ce double sentiment.

Aujourd’hui, j’ai plus en pitié la joie dans le vice, que les prétendues souffrances nées de la ruine d’une pernicieuse volupté, et de la perte d’une félicité malheureuse. Assurément, c’est là une compassion vraie ; mais la douleur n’y est plus un plaisir. Car si la charité approuve celui qui plaint douloureusement un affligé, néanmoins, une pitié vraiment fraternelle préférerait qu’il n’y eût point une douleur à plaindre. Et, en effet, la bonne volonté ne saurait pas plus vouloir le mal, que le vrai miséricordieux désirer qu’il y ait des misérables pour exercer sa miséricorde.

Il est donc certaine douleur permise, il n’en est point que l’on doive aimer. Ainsi, Seigneur, mon Dieu, vous qui aimez les âmes d’un amour infiniment plus pur que nous, votre compassion pour elles est d’autant plus incorruptible, que vous ne sentez l’atteinte d’aucune douleur. Mais l’homme en est-il capable ?

4. Malheureux que j’étais, j’aimais à me douloir, et je cherchais des sujets de douleurs. Dans ces infortunes étrangères et fausses, ces infortunes de saltimbanques, jamais le jeu d’un histrion ne me plaisait, ne m’attachait par un charme plus fort que celui des larmes qui jaillissaient de mes yeux. Faut-il s’en étonner ? Pauvre brebis égarée de votre troupeau, et impatiente de votre houlette, j’étais couvert d’une lèpre honteuse.

Et voilà d’où venait mon amour pour ces douleurs, non toutefois jusqu’au désir d’en être pénétré plus avant. Car je n’eusse pas aimé souffrir ce qui me plaisait à voir ; mais ces récits, ces fictions m’effleuraient vivement la chair, et, comme l’ongle envenimé, elles soulevaient bientôt une brûlante tumeur, distillant le pus et la sanie. Telle était ma vie ; était-ce une vie ? ô mon Dieu !

Chapitre III.

insolence de la jeunesse de carthage.

5. Et votre miséricorde fidèle planait de loin, les ailes étendues sur moi. En quelles dissolutions ne me suis-je pas consumé ? Loin de vous, j’ai suivi une curiosité sacrilège, qui m’amena au plus profond de l’infidélité, au culte trompeur des démons, à qui j’offrais comme un sacrifice de mes actes criminels, et dans tous je sentais votre fouet. N’ai-je pas osé, même pendant la célébration d’une solennité sainte, dans votre sanctuaire, convoiter l’impudicité et marchander des fruits de mort ? Votre main alors s’est appesantie davantage sur moi, mais non en raison de ma faute, ô mon Dieu, mon immense miséricorde, mon refuge contre ces épouvantables pécheurs, avec qui je m’égarais présomptueux, la tête haute, toujours plus loin de vous, aimant mes voies et non les vôtres, aimant ma liberté d’esclave fugitif.

6. Ces études, prétendues honnêtes, avaient leur aboutissant au forum de la chicane ; et j’aspirais à me distinguer là où les succès se mesurent aux mensonges. Tel est l’aveuglement des hommes, et, cet aveuglement même, ils s’en glorifient ! Et déjà je l’emportais à l’école du rhéteur ; et ma joie était superbe, et j’étais gonflé de vent. Mais pourtant, plus retenu que les autres, Seigneur, vous le savez, j’étais bien éloigné de « démolir » avec les « démolisseurs. » (Ce nom de furies et de démons reçoit une acception d’urbanité.) Et je vivais avec eux, impudent dans ma pudeur, puisque je n’étais pas comme eux ; et je trouvais parfois du plaisir dans leur familiarité, malgré l’horreur que m’inspiraient leurs actes, ces « démolitions » effrontées dont ils assaillaient la modestie de l’étranger, faisant de son trouble l’objet de leurs jeux iniques et la pâture de leurs malignes joies. Quoi de plus semblable aux actes des démons ? Et pouvaient-ils s’appeler mieux que démolisseurs ? Mais, démolisseurs démolis, livrés aux secrètes risées et aux séductions des esprits de mensonge, au moment même où ils se plaisaient à railler et à tromper autrui.

Chapitre IV.

il se passionne pour la sagesse à la lecture

de l’hortensius de cicéron.

7. C’est en telle compagnie que, dans un âge encore tendre, j’étudiais l’éloquence où je désirais exceller, à malheureuses et damnables fins, les joies de la vanité humaine. Et l’ordre suivi dans cette étude m’avait mis sous les yeux un certain livre de Cicéron, dont on admire plus généralement la langue que le cœur. Ce livre contient une exhortation à la philosophie, c’est l’Hortensius. Sa lecture changea mes sentiments ; elle changea les prières que je vous adressais à vous-même, Seigneur ; elle rendit tout autres mes vœux et mes désirs. Je ne vis soudain que bassesse dans l’espérance du siècle, et je convoitai l’immortelle sagesse avec un incroyable élan de cœur, et déjà je commençais à me lever pour revenir à vous. Car je ne songeais plus à raffiner mon langage, unique fruit que payaient pour un fils de dix-neuf ans les épargnes de ma mère, veuve depuis plus de deux années ; non, je ne rapportais plus à la vanité du langage la lecture de ce livre ; il m’avait persuadé ce qu’il disait et non pas son bien dire.

8. Oh ! comme je brûlais, mon Dieu ! comme je brûlais de revoler de la terre à vous ! et je ne savais pas ce que vous faisiez en moi. Car la sagesse est en vous, et ce n’est que l’amour de la sagesse, nommé par les Grecs philosophie, que cette lecture allumait en moi. Il est des hommes qui se servent de la philosophie pour tromper, et, de ce nom si grand, si séduisant, si vénérable, ils colorent et fardent leurs erreurs. Et tous les prétendus sages de son temps ou des siècles antérieurs, l’auteur de l’Hortensius les note et les montre du doigt, rendant sans le vouloir témoignage à l’avertissement salutaire que votre Esprit a publié par votre saint et fidèle serviteur : « Prenez garde que personne ne vous surprenne par la philosophie, par de vaines subtilités, selon les traditions des hommes, selon les principes d’une fausse science naturelle, et non selon le Christ ; car en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité[2]. »

Et en ce temps, vous le savez, lumière de mon cœur, j’ignorais encore ces paroles de l’Apôtre, et ce qui me plaisait uniquement en cette exhortation, c’est que ne proposant à mon choix aucune secte, mais la sagesse elle-même quelle qu’elle fût, elle m’excitait à l’aimer, à la rechercher, à la poursuivre, à l’atteindre et à l’embrasser fortement ; et je brûlais, et je débordais d’enthousiasme. Une chose seule ralentissait un peu mes transports ; le nom du Christ n’était pas là. Ce nom, suivant le dessein de votre miséricorde, Seigneur, ce nom de mon Sauveur votre Fils, avait été amoureusement bu par mon tendre cœur avec le lait même de ma mère, et il était demeuré au fond ; et, sans ce nom, nul livre, si rempli qu’il fût de beautés, d’élégance et de vérité, ne pouvait me ravir tout entier.

Chapitre V.

son mépris pour l’écriture.

9. Je pris donc la résolution d’appliquer mon esprit à la sainte Écriture, et de connaître ce qu’elle était. Je le sais aujourd’hui : une chose qui ne se dévoile ni à la pénétration des superbes, ni à la simplicité des enfants ; entrée basse, voûtes immenses, partout un voile de mystères ! Et je n’étais pas capable d’y entrer, ni de plier ma tête à son allure. Car alors je n’en pensais pas comme j’en parle aujourd’hui : elle me semblait indigne d’être mise en parallèle avec la majesté cicéronienne. Mon orgueil répudiait sa simplicité, et mon regard ne pénétrait pas ses profondeurs. Et c’était pourtant cette Écriture qui veut croître avec les petits : mais je dédaignais d’être petit ; et enflé de vaine gloire, je me croyais grand.

Chapitre VI.

tombe dans l’erreur des manichéens.

10. Aussi, je rencontrai des hommes, au superbe délire, charnels et parleurs ; leur bouche recélait un piége diabolique, une glu composée du mélange des syllabes de votre nom, et des noms de Notre-Seigneur Jésus-Christ et du Paraclet notre consolateur, l’Esprit-Saint. Ces noms résidaient toujours sur leurs lèvres, mais ce n’était qu’un son vainement articulé ; leur cœur était vide du vrai. Et ils disaient : Vérité, vérité ; ils me la nommaient sans cesse, et jamais elle n’était en eux. Ils débitaient l’erreur, non-seulement sur vous, qui êtes vraiment la vérité, mais sur ce monde élémentaire, votre ouvrage, où, par delà les vérités mêmes connues des philosophes j’ai dû m’élancer, grâce à votre amour, ô mon Père, ô bonté souveraine, beauté de toutes les beautés !

Vérité, vérité, combien alors même, et du plus profond de mon âme, je soupirais pour vous, quand, si souvent, et de mille manières, et de vive voix, ces hommes faisaient autour de moi bruire votre nom dans leurs nombreux et longs ouvrages ! Et les mets qu’ils servaient à mon appétit de vérité, c’étaient, au lieu de vous, « la lune, le soleil, » chefs-d’œuvre de vos mains, mais votre œuvre, et non pas vous, ni même votre œuvre suprême ; car vos créatures spirituelles sont encore plus excellentes que ces corps éclatants de lumière et roulant dans les cieux.

Et ce n’était pas de ces créatures excellentes, c’était de vous seule, ô vérité sans changement et sans ombre[3], que j’avais faim et soif ; et l’on ne présentait à ma table que de splendides fantômes. Et mieux eût valu attacher mon amour à ce soleil, vrai du moins pour les yeux, qu’à ces mensonges, qui, par les yeux, trompent l’esprit. Et toutefois je les prenais pour vous, et je m’en nourrissais, mais sans avidité, car mon palais ne me rendait pas la saveur de votre réalité ; et vous n’étiez rien de toutes ces vaines fictions, où je trouvais moins aliment qu’épuisement. La nourriture imaginaire de nos songes est semblable à la nourriture de nos veilles ; et elle laisse notre sommeil à jeun. Mais ces vanités ne vous ressemblaient en rien, comme depuis votre parole me l’a fait connaître ; ce n’étaient que rêves insensés, corps fantastiques, bien éloignés de la certitude de ces corps réels, soit célestes, soit terrestres, que nous voyons de l’œil charnel, de l’œil des brutes et des oiseaux ; corps plus vrais néanmoins dans leur réalité que dans notre imagination ; mais combien notre imagination est plus vraie que cette induction chimérique qui se plaît à en soupçonner d’immenses, d’infinis, pur néant, dont alors je me repaissais à vide !

Mais vous, mon amour, en qui je me meurs pour être fort, vous n’êtes ni ces corps que nous voyons dans les cieux, ni ceux que nous ne pouvons voir de si bas ; car ils ne sont que vos créatures, et même ne résident pas au faîte de votre création. Combien donc êtes-vous loin de ces folles conceptions, de ces chimères de corps qui n’ont aucun être, qui ont moins de certitude que les images mêmes des corps réels, entités plus certaines que ces images, et qui ne sont pas vous : vous n’êtes pas même l’âme qui est leur vie, cette vie des corps meilleure et plus certaine que les corps ; mais vous êtes la vie des âmes, la vie des vies, indépendante et immuable vie, ô vie de mon âme !

11. Où étiez-vous alors, à quelle distance de moi ? Et je voyageais loin de vous, sevré même du gland dont je paissais les pourceaux[4]. Combien les fables des grammairiens et des poètes sont préférables à ces mensonges ! Ces vers, cette poésie, cette Médée qui s’envole, sont encore plus utiles que les cinq éléments, bizarrement travestis pour correspondre aux cinq cavernes de ténèbres, néant qui tue l’âme crédule. La poésie, l’art des vers sont encore des aliments de vérité. Et je déclamais le vol de Médée, sans l’affirmer ; je l’entendais déclamer, sans y croire ; mais ces autres folies, je les ai crues.

Malheur ! malheur ! Par quels degrés ai-je roulé au fond de l’abîme ? Ô mon Dieu, je vous confesse mon erreur, à vous qui avez eu pitié de moi, quand je ne vous la confessais pas encore ; je vous cherchais, dans une laborieuse et haletante pénurie de vérité ; je vous cherchais non par l’intelligence raisonnable qui m’élève au-dessus des animaux, mais par le sens charnel ; et vous étiez intérieur à l’intimité, supérieur aux sommités de mon âme. Je rencontrai l’énigme de Salomon, cette femme hardie, pauvre en sagesse, assise devant sa porte, où elle crie : « Mangez avec plaisir le pain caché ; buvez avec délices les eaux dérobées[5]. » Cette femme me séduisit, parce qu’elle me trouva tout au dehors habitant l’œil de ma chair, et ruminant en moi tout ce qu’il m’avait donné à dévorer.

Chapitre VII.

folies des manichéens.

12. Car je ne soupçonnais pas cette autre nature qui seule est en vérité, et je me démenais en subtilités pour complaire à ces ridicules imposteurs, quand ils me demandaient d’où vient le mal ; si Dieu est borné aux limites d’une forme corporelle ; s’il a des cheveux et des ongles ; et s’il faut tenir pour justes ceux qui avaient plusieurs femmes, tuaient des hommes et sacrifiaient des animaux ? Ces questions troublaient mon ignorance ; je me retirais de la vérité, et me figurais aller vers elle, parce que je ne savais pas que le mal n’est que la privation du bien, privation dont le dernier terme est le néant. Et pouvais-je le voir, moi dont la vue s’arrêtait au corps, et l’esprit au fantôme ?

Et je ne savais pas que « Dieu est un esprit » qui n’a point de membres mesurables en longueur et largeur, dont l’être n’est point masse, car la masse est moindre en sa partie, qu’en son tout. Et fût-elle infinie, elle est moindre dans un espace défini, que dans son étendue infinie ; et elle n’est pas toute en tous lieux, comme l’esprit, comme Dieu, et j’ignorais entièrement ce qui est en nous, par quoi nous sommes semblables à Dieu, et en quel sens l’Écriture a raison de dire que « nous sommes faits à son image[6]. »

13. Et je ne connaissais pas cette vraie justice intérieure, qui ne juge pas sur la coutume, mais sur la loi de rectitude du Dieu tout-puissant qui ordonne les mœurs des pays et des jours, selon les pays et les jours, toujours et partout la même, pas autre en d’autres lieux, pas autre en d’autres temps devant qui sont justes Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, David et tous ces hommes loués de la bouche de Dieu, jugés injustes par les ignorants qui jugent au jour de l’homme, et soumettent la conduite universelle du genre humain au point de vue de leur siècle et de leur foyer. Novice aux armes, tu ignores à quel membre s’ajuste ce casque, ce cuissart ; tu prends le casque pour chaussure, le cuissart pour te couvrir la tête ; et tu prétends en murmurant que l’armure n’est pas à ta taille ! Un jour, après l’heure du midi, toute vente est prohibée : ce marchand va-t-il se révolter contre cette défense, parce qu’elle n’existait pas ce matin ? Trouveras-tu étrange, dans une maison, que tel serviteur touche des objets interdits à celui qui verse à boire, que l’on fasse à l’écurie ce qui n’est pas permis à table ? Et faut-il s’étonner que sous le même toit, dans la même troupe d’esclaves, même permission ne soit donnée ni partout, ni à tous ?

Telle est l’erreur de ceux qui ne peuvent souffrir qu’il ait été permis aux justes des anciens jours ce qui n’est pas permis aux justes d’aujourd’hui ; et que Dieu ait fait tel commandement à ceux-ci, tel à ceux-là, pour des raisons temporelles, tous néanmoins demeurant esclaves de l’éternelle justice ; et cependant, dans un même homme, dans un même jour, sous un même toit, ce qui sied à un membre répugne à l’autre, ce qui est loisible maintenant cessera de l’être dans une heure ; ce qui est permis ou ordonné là, est ici justement défendu, et puni. Est-ce à dire que la justice est différente et muable ? Non ; mais les temps qu’elle gouverne changent dans leur fuite, car ils sont temps. Et les hommes trop courts de jours et de vue pour embrasser dans leur ensemble les principes régulateurs des siècles passés et des différentes sociétés humaines en les rattachant aux éléments contemporains, mais apercevant sans peine ce qui, dans un seul corps, un seul jour, une seule maison convient à tel membre, à tel moment, à tel lieu, à telle personne, se soumettent à l’ordre particulier, et se révoltent contre l’ordre général.

14. J’ignorais alors ces vérités, et je n’y songeais pas ; elles frappaient mes yeux de toutes parts, et je ne voyais pas. Et quand je chantais des vers, je savais bien qu’il ne m’était pas permis de jeter au hasard un pied quelconque, qu’il fallait le placer différemment suivant la variété des mesures, et que, dans un même vers, le même pied ne pouvait se répéter partout ; quoique l’art lui-même, qui présidait à mes chants, soit invariable dans sa législation, constant et universel. Et je ne considérais pas que la justice souveraine des bonnes et saintes âmes, contient, d’une manière infiniment plus excellente et plus sublime, toutes les règles qu’elle a données, partout invariable et appropriant néanmoins à la variété des temps, non pas l’universalité, mais la convenance particulière de ses préceptes. Aveugle que j’étais, je blâmais ces saints patriarches qui ont usé du présent suivant l’inspiration et le commandement de Dieu, et annoncé l’avenir qu’il dévoilait à leurs yeux !

Chapitre VIII.

ce que dieu commande devient permis.

15. Où, quand, est-il injuste d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit, et son prochain comme soi-même ? Au rebours, les crimes contre nature, tels que ceux de Sodome, appellent partout et toujours l’horreur et le châtiment. Que si tous les peuples imitaient Sodome, ils seraient tenus de la même culpabilité devant la loi divine, qui n’a pas fait les hommes pour user ainsi d’eux-mêmes. Car c’est violer l’alliance qui doit être entre nous et Dieu, que de profaner par de vils appétits de débauche la nature dont il est l’auteur.

Pour les délits contraires aux coutumes locales, ils se doivent éviter selon la diversité des mœurs : le pacte social établi dans une ville, chez un peuple, par l’usage ou la loi, ne saurait être enfreint suivant le caprice d’un citoyen ou d’un étranger. Il y a difformité dans toute partie en désaccord avec son tout.

Mais quand Dieu ordonne contre la coutume, contre la loi, où que ce soit, c’est chose à faire, n’eût-elle jamais été faite ; à renouveler, si elle est oubliée ; n’est-elle pas établie ? il faut l’établir. S’il est permis à un roi, dans la ville où il règne, d’ordonner ce que nul avant lui et ce que lui-même n’avait point encore voulu ; lui obéir, ce n’est pas violer l’ordre de la ville, c’est le violer plutôt, que de ne pas lui obéir ; car le pacte fondamental de la société humaine est l’obéissance aux rois. Combien donc est-il plus raisonnable de voler à l’exécution des volontés du grand Roi de l’univers ? Dans la hiérarchie des pouvoirs humains, la préséance de l’autorité supérieure sur la moindre est reconnue par le sujet ; à Dieu la préséance absolue.

16. Même réprobation de tout crime où se trouve le désir de nuire par propos outrageants, par acte de violence, soit inimitié vindicative, soit convoitise d’un bien étranger qui précipite le brigand sur le voyageur, soit précautions de la peur fatales à qui l’inspire, soit envie du misérable qui jalouse un heureux, de l’heureux qui craint ou souffre de trouver un égal ; soit simple goût du mal d’autrui, qui séduit les spectateurs des combats de l’arène, et les rieurs et les railleurs. Voilà les grands chefs d’iniquité qui ont leurs racines dans la triple concupiscence de dominer, de voir, de sentir, tantôt séparées, tantôt réunies. Et la vie est mauvaise, qui s’élève contre les nombres trois et sept, contre l’harmonieuse harpe à dix cordes, votre décalogue, ô Dieu, toute puissance et toute suavité !

Mais quels crimes peuvent vous atteindre, vous que rien ne corrompt ? Quels forfaits vous intéressent, vous à qui rien ne peut nuire ? Et néanmoins vous vous portez vengeur de tout ce que les hommes attentent contre eux-mêmes, parce qu’en vous offensant ils traitent leurs âmes avec impiété, car l’iniquité est infidèle contre elle-même ; parce qu’ils dépravent ou ruinent leur nature que vous avez faite et ordonnée, soit par l’abus des choses permises, soit par l’impur désir et l’usage contre nature des choses défendues ; parce qu’ils entreprennent contre vous dans les révoltes de leur cœur et les blasphèmes de leur parole, et regimbent contre l’aiguillon ; parce que, brisant toutes les barrières de la société humaine, ils s’applaudissent avec audace des factions et des cabales qu’élève leur intérêt ou leur ressentiment.

Et ces désordres arrivent, lorsqu’on vous abandonne, source de la vie, seul et véritable créateur et modérateur du monde ; lorsqu’un orgueil privé poursuit d’un amour étroit un objet d’erreur. Aussi n’est-ce que par l’humble piété qu’on a retour vers vous ; vous nous délivrez alors de l’habitude du mal. Propice à l’aveu du pécheur, vous exaucez les gémissements de l’esclavage ; vous brisez les fers que nous nous sommes forgés à nous-mêmes, pourvu que nous ne dressions plus contre vous cette corne infernale d’une fausse liberté, jaloux d’avoir davantage, au risque de tout perdre, préférant notre bien particulier à vous, seul Bien de tous les êtres.

Chapitre IX.

dieu juge autrement que les hommes.

17. Mais en outre de cette multitude de souillures et d’iniquités, il est des péchés commis dans les voies de retour, qui, justement blâmés suivant la lettre de la loi de perfection, trouvent faveur comme espérance du fruit à venir, comme l’herbe présage de la moisson. Et il est des actes qui, coupables en apparence, sont néanmoins innocents parce qu’ils ne portent atteinte ni à vous, Seigneur mon Dieu, ni à la société civile ; ainsi certaines satisfactions dominées à l’entretien de la vie, selon les habitudes d’une époque, sans qu’on ait sujet d’accuser une convoitise déréglée ; ainsi l’exercice rigoureux d’une autorité légitime, imputable au désir de réprimer plutôt qu’au besoin de nuire. Combien d’actions répréhensibles aux yeux des hommes, autorisées par votre témoignage ; combien louées par eux, que votre justice condamne ? si différentes sont souvent l’apparence de l’action, l’intention du cœur, et la donnée secrète des circonstances !

Mais quand soudain vous commandez une chose extraordinaire, jusqu’alors défendue pas vous, tinssiez-vous cachées pour un temps les raisons de votre commandement, fût-il contraire aux conventions sociales de quelques hommes ; qui doute qu’il ne faille obéir, puisqu’il n’est de société légitime que celle qui vous obéit ? Mais heureux ceux qui savent que c’est de vous que le commandement est venu. Toutes les actions de vos serviteurs sont l’expression des nécessités du présent ou la figure de l’avenir.

Chapitre X.

extravagance des manichéens.

18. Dans mon ignorance, je me raillais de ces hommes divins, vos serviteurs et vos prophètes. Et que faisais-je en riant des saints que vous apprêter à rire de moi ? J’en étais venu peu à peu à la niaiserie de croire que la figue que l’on cueille et l’arbre maternel pleurent des larmes de lait ; et que si un saint selon Manès eût mangé cette figue, innocent toutefois du crime de l’avoir cueillie, c’étaient des anges mêlés à son haleine, c’étaient même des parcelles de Dieu, que, dans les soupirs de l’oraison, la digestion de ce fruit rapportait à ses lèvres ; parcelles du Dieu souverain et véritable à jamais comprimées dans cette substance végétale, si elles n’eussent été dégagées par la dent et l’estomac de l’élu. Malheureux ! je croyais qu’il valait mieux avoir pitié des productions de la terre que des hommes pour qui elle produit. Car si tout autre qu’un Manichéen m’eût demandé quelque chose pour apaiser sa faim, le fruit donné à cet homme m’eût paru comme dévoué au dernier supplice.

Chapitre XI.

prières et larmes de sa mère.

19. Et vous avez étendu votre main d’en-haut, et de ces profondes ténèbres vous avez retiré mon âme[7]. Car, devant vous, votre fidèle servante, ma mère, me pleurait avec plus de larmes que d’autres mères n’en répandent sur un cercueil. Elle voyait ma mort à cette foi, à cet esprit qu’elle tenait de vous, et vous l’avez exaucée, Seigneur. Vous l’avez exaucée, et n’avez pas dédaigné ces larmes dont le torrent arrosait la terre sous ses yeux partout où elle versait sa prière, et vous l’avez exaucée. Car d’où pouvait venir ce songe, qui lui donna tant de consolation qu’elle m’accorda de partager sa demeure et sa table, dont naguère elle m’avait éloigné, dans l’aversion et l’horreur que lui inspiraient mes hérétiques blasphèmes ?

Elle se voyait debout sur une règle de bois, quand vient à elle un jeune homme rayonnant de lumière, serein, et qui souriait à sa douleur morne et profonde. Il lui demande la cause de sa tristesse et de ses larmes journalières, de ce ton qui ne s’informe pas, mais qui veut instruire ; et sur sa réponse qu’elle pleurait ma perte, il lui commande de ne se plus mettre en peine, et de faire attention qu’où elle était, là j’étais aussi, moi. Elle regarda, et me vit à côté d’elle, sur la même règle, debout. Oh ! assurément vous aviez l’oreille à son cœur, Bonté toute-puissante, qui prenez soin de chacun de nous comme s’il était seul, de tous comme de chacun.

20. Et, nouveau témoignage de votre grâce, lorsqu’au récit de sa vision, je cherchais à l’entraîner vers l’espérance d’être un jour elle-même ce que j’étais, elle me répondit sur l’heure sans hésiter : — Non, il ne m’a pas été dit, où il est, tu seras, mais, il sera où tu es. — Je vous confesse, Seigneur, mon souvenir, autant que ma mémoire me le représente, souvenir plus d’une fois rappelé ; je fus frappé de cette parole lancée par ma mère, qui, vigilante à la garde de votre oracle, sans se laisser troubler par le mensonge d’une spécieuse interprétation, vit aussitôt ce qu’il fallait voir, ce que certainement je n’avais pas vu avant sa réponse. Oui, je fus plus frappé de cette parole que de la vision même, présage de ses joies futures, si tardives, et consolation de sa tristesse présente.

Car neuf années s’écoulèrent encore, où, me débattant dans les fanges de l’abîme et les ténèbres du mensonge, après de fréquents efforts pour me relever, et de cruelles rechutes, je gravitais toujours plus au fond. Et cependant cette veuve, chaste, pieuse et sobre, telle que vous les aimez, plus vive à l’espérance, mais non moins assidue à pleurer et gémir, ne cessait aux heures de ses prières d’élever pour moi en votre présence la voix de ses soupirs. Et ses prières pénétraient jusques à vous, et vous me laissiez toujours rouler et plonger dans la nuit !

Chapitre XII.

parole prophétique d’un évêque.

21. Mais vous avez rendu un autre oracle, dont je me souviens. Il est beaucoup de choses que je passe sous silence, pour courir à celles qui me pressent de vous rendre témoignage ; il en est beaucoup que j’ai oubliées. Cet oracle, vous l’avez rendu par la bouche d’un évêque, votre serviteur, nourri dans votre Église, exercé au maniement de vos Écritures. Elle le priait un jour de vouloir bien entrer en conférence avec moi, pour réfuter mes erreurs, me faire désapprendre le mal et m’enseigner le bien (elle sollicitait ainsi toute personne qu’elle trouvait capable) ; mais il s’en excusa avec une prudence que j’ai reconnue depuis, et lui répondit : que j’étais encore indocile, étant tout plein des nouveautés de cette hérésie, et des succès de disputes où j’avais, lui disait-elle, embarrassé quelques ignorants. — Laissez-le, ajouta-t-il. Seulement, priez le Seigneur pour lui. Lui-même reconnaîtra par ses lectures toute l’erreur et toute l’impiété de sa créance.

Ensuite il raconta que lui aussi, tout enfant, avait été livré aux Manichéens par sa mère qu’ils avaient séduite ; qu’il avait non-seulement lu, mais transcrit de sa main presque tous leurs ouvrages, et que sans dispute, sans lutte d’arguments, il avait vu tout à coup combien cette secte était à fuir ; il l’avait fuie. Comme ma mère, loin de se rendre à ses paroles, le pressait d’instances et de larmes nouvelles, pour qu’il me vît et discutât contre moi : — « Allez, lui dit-il avec une certaine impatience, laissez-moi, et vivez toujours ainsi. Il est impossible que l’enfant de telles larmes périsse. » — Ma mère, dans nos entretiens, rappelait souvent qu’elle avait reçu cette réponse comme une voix sortie du ciel.

↑ Dan. iii, 32.

↑ Coloss. II, 8, 9.

↑ Jacq. i, 17

↑ Luc, xv, 16.

↑ Prov. ix, 17.

↑ Gen. i, 27.

↑ Ps. cxliii, 7.

Livre quatrième

Augustin d’Hippone

LIVRE IV

Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Poujoulat et Raulx, L. Guérin & Cie, 1864 (p. 387-396).

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Livre quatrième.

Neufs années d’erreur. — Sa passion pour l’astrologie. — Mort d’un ami ; violence de sa douleur. — Ses livres de la Beauté et de la Convenance. Force et vivacité de son intelligence.

Chapitre premier.

neuf années d’erreur.

1. Pendant ces neuf années de mon âge, de dix-neuf à vingt-huit, je demeurai dans cet esclavage, séduit et séducteur, au gré de mes instincts déréglés ; je trompais en public par les sciences dites libérales ; en secret, par le mensonge d’une fausse religion : ici, jouet de l’orgueil, là, de la superstition, partout de la vanité. Épris du vide de la gloire populaire, j’en étais venu à jalouser les applaudissements du théâtre, les luttes de poésie, la poursuite des couronnes de foin, les bagatelles des spectacles, toutes les intempérances du libertinage. Et demandant d’autre part d’être purifié de ces souillures, j’apportais des aliments à ces saints, à ces élus de Manès, pour que l’alambic de leur estomac en exprimât à mon intention des anges et des dieux libérateurs. Telle était l’extravagance des opinions et des pratiques que je professais avec mes amis, par moi et comme moi séduits.

Qu’ils me raillent, ces superbes, qui n’ont pas encore le bonheur d’être humiliés et écrasés par vous, mon Dieu : moi je confesse mes ignominies pour votre gloire ; permettez-moi, je vous en conjure, donnez-moi de promener aujourd’hui mes souvenirs par tous les détours de mes erreurs passées, et « de vous immoler une victime de joie[1]. » Car, sans vous, que suis-je à moi-même, qu’un guide malheureux penché sur les précipices ? Et que suis-je, dans la santé de l’âme, qu’un nourrisson allaité de votre lait, et qui se repaît de vous, incorruptible nourriture ? Et qu’est-ce que l’homme, quelque homme que ce soit, puisqu’il est homme ? Qu’ils nous raillent donc, les forts et les puissants ; mais confessons toujours à vous nos infirmités et notre indigence.

Chapitre II.

enseigne la rhétorique. — son commerce illégitime avec une femme. — il rejette les offres d’un devin.

2. J’enseignais alors la rhétorique, l’escrime de la faconde, maître vénal blessé par l’intérêt ; je préférais pourtant, vous le savez, Seigneur, avoir ce qu’on appelle de bons disciples, et en toute simplicité, je leur apprenais l’artifice, non pour s’élever jamais contre la vie de l’innocent, mais pour sauver parfois une tête coupable. Et vous, mon Dieu, vous m’avez vu de loin chanceler sur la voie glissante, vous avez distingué, dans une épaisse fumée, les étincelles de cette probité qui me dévouait à l’instruction de ces amateurs de vanité, de ces chercheurs de mensonge dont j’étais le compagnon.

En ces mêmes années, j’avais une femme qui ne m’était pas unie par la sainteté du mariage, mais que l’imprudence d’un vague désir m’avait fait trouver. Seule femme toutefois que je connusse ; je lui gardais la foi ; mais je ne laissais pas de mesurer par ma propre expérience tout l’intervalle qui sépare les convenances d’une légitime union, dont la fin est de transmettre la vie, et cette liaison de voluptueuses amours, dont les fruits naissent contre nos vœux, quoique leur naissance force notre tendresse.

3. Je me souviens encore qu’ayant voulu disputer au concours le prix d’un chant scénique, un devin me fit demander ce que je lui donnerais pour remporter la victoire ; mais, plein d’horreur de ces abominables sacriléges, je répondis que, s’agît-il d’une couronne d’or impérissable, je ne souffrirais pas que ma victoire coûtât la vie à une mouche. Je savais qu’il immolerait un odieux sacrifice d’animaux, pour me gagner par cette offrande les suffrages des démons. Mais ce ne fut pas au regard de votre chaste amour que je répudiai ce crime, ô Dieu de mon cœur ! je ne savais pas vous aimer, ne pouvant concevoir que des splendeurs corporelles. Et l’âme qui soupire après de telles chimères ne vous est-elle pas infidèle, courtisane du mensonge, pâture des vents ? Et je ne voulais pas que pour moi l’on sacrifiât aux démons, à qui ma superstitieuse créance me sacrifiait chaque jour. Mais n’est-ce pas repaître les vents[2], que d’alimenter ces esprits qui font de nos erreurs leurs malignes délices ?

Chapitre III.

sa passion pour l’astrologie.

4. Je ne cessais donc de consulter ces imposteurs, que l’on nomine astrologues, parce qu’ils semblaient n’offrir aucun sacrifice, ni adresser aucune prière aux esprits, pour la divination de l’avenir. Mais la véritable piété chrétienne repousse et condamne aussi leur science. C’est à vous, Seigneur, qu’il faut confesser et dire : « Ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j’ai péché contre vous[3]. » Et loin d’abuser de votre indulgence jusques au libertinage du péché, il faut avoir souvenir de cette parole du Seigneur : « Voilà que tu es guéri, garde-toi de pécher désormais, de peur qu’il ne t’arrive pis[4]. » C’est cette ordonnance salutaire qu’ils s’efforcent d’effacer, ceux qui disent : Le ciel vous forme une fatale nécessité de pécher. C’est à Vénus, c’est à Mars, c’est à Saturne qu’il faut s’en prendre. On veut ainsi que l’homme soit pur ; l’homme ! chair et sang, orgueilleuse pourriture ! on veut accuser Celui qui a créé les cieux et ordonne leurs mouvements. Et quel est-il, sinon vous-même, ô Dieu de douceur, source de justice, « qui rendez à chacun selon ses œuvres[5] et ne méprisez pas un cœur contrit et humilié[6] ? »

5. Je connaissais alors un homme d’un grand esprit, très-habile et très-célèbre dans la médecine ; j’avais reçu de sa main la couronne poétique ; mais c’était le proconsul, et non le médecin, qui avait couronné ma tête malade. Vous vous réservez la cure de ces maladies, ô vous, « qui résistez aux superbes et faites grâce aux humbles[7] ! » Et cependant, n’est-ce pas vous qui n’avez cessé de m’assister par ce vieillard, qui n’avez cessé par sa main de soigner mon âme ? J’étais entré dans son intimité, et ses entretiens, sans fard d’expression, mais sérieux et agréables par la vivacité des pensées, trouvaient en moi un auditeur attentif et assidu, Aussitôt qu’il apprit, dans nos entretiens, ma passion pour les livres d’astrologie, il me conseilla avec une bienveillance paternelle de les jeter là, pour ne pas accorder à ces futilités le soin que réclament les choses nécessaires. Il ajouta qu’il s’était livré sérieusement à cette étude dans ses premières années, et avait pensé d’en faire profession pour vivre ; que s’étant élevé à l’intelligence d’Hippocrate, il ne serait pas demeuré au-dessous de cette nouvelle étude, et ne l’avait finalement abandonnée pour la médecine, que parce qu’en reconnaissant toutes les erreurs, sa probité lui avait défendu de tromper les hommes pour gagner sa vie. — Mais vous, me dit-il, qui pour vivre honorablement avez la rhétorique, vous qu’une libre curiosité, et non le besoin de l’existence, attache à ces mensonges, vous pouvez m’en croire, puisque je n’ai approfondi ces malheureuses connaissances que pour en faire mon gagne-pain.

Je lui demandai d’où venait que plusieurs prédictions se trouvassent véritables, et il me répondit, comme il put, qu’il fallait l’attribuer à la puissance du sort, universellement répandue dans la nature. Vous consultez un poète au hasard, disait-il, vous feuilletez ses chants, dans une intention bien éloignée de celle qui les inspire, et vous trouvez souvent une conformité merveilleuse à votre pensée ; il ne faut donc pas s’étonner qu’une âme humaine, émue d’un instinct supérieur, sans savoir ce qui se passe en elle, par hasard et non par science, rende parfois un son qui s’accorde à l’état et à la conduite d’une autre âme.

6. Voilà ce que j’appris de lui, ou de vous par lui ; et ce que plus tard je devais rechercher par moi-même, vous l’avez esquissé d’un premier trait dans ma mémoire. Car alors, ni lui, ni mon cher Nébridius, sage et excellent jeune homme, plein de mépris railleurs pour cet art divinatoire, ne purent me persuader de le rejeter ; je cédais à l’autorité de ceux qui en ont écrit, et je n’avais point encore trouvé de raison certaine., telle que j’en cherchais, qui me prouvât à l’évidence que le hasard, et non le calcul des mouvements célestes, décidait de la vérité de ces prédictions.

Chapitre IV.

mort d’un ami.

7. En ces premières années de mon enseignement dans ma ville natale, je m’étais fait un ami, que la parité d’études et d’âge m’avait rendu bien cher ; il fleurissait comme moi sa fleur d’adolescence. Enfants, nous avions grandi ensemble ; nous avions été à l’école, nous avions joué ensemble. Mais il ne m’était pas alors aussi cher que depuis, quoique notre amitié n’ait jamais été vraie ; car l’amitié n’est pas vraie si vous ne la liez vous-même entre ceux qui s’attachent à vous « par la charité, que répand dans nos cœurs l’Esprit-Saint qui nous est donné[8]. » Et pourtant, elle m’était bien douce cette liaison entretenue au foyer des mêmes sentiments. Je l’avais détourné de la vraie foi, dont son enfance n’avait pas été profondément imbue, pour l’amener à ces fables de superstition et de mort qui coûtaient tant de larmes à ma mère. Il s’égarait d’esprit avec moi, cet homme dont mon âme ne pouvait plus se passer. Mais vous voilà !… toujours penché sur la trace de vos fugitifs, Dieu des vengeances et source des miséricordes, qui nous ramenez à vous par des voies admirables… vous voilà ! et vous retirez cet homme de la vie ; à peine avions-nous fourni une année d’amitié, amitié qui m’était douce au delà de tout ce que mes jours d’alors ont connu de douceur !

8. Quel homme pourrait énumérer, seul, les trésors de clémence dont, à lui seul, il a fait l’épreuve ? Que fites-vous alors, ô Dieu, et combien impénétrable est l’abîme de vos jugements ? Dévoré de fièvre, il gisait sans connaissance dans une sueur mortelle. On désespéra de lui, et il fut baptisé à son insu, sans que je m’en misse en peine, persuadé qu’un peu d’eau répandue sur son corps insensible ne saurait effacer de son âme les sentiments que je lui avais inspirés. Il en fut autrement ; il se trouva mieux, et en voie de salut. Et aussitôt que je pus lui parler (ce qui me fut possible aussitôt qu’il put parler lui-même, car je ne le quittais pas, tant nos deux existences étaient confondues), je voulus rire, pensant qu’il rirait avec moi de ce baptême qu’il avait reçu en absence d’esprit et de sentiment : il savait alors l’avoir reçu. Et il eut horreur de moi, comme d’un ennemi, et soudain, avec une admirable liberté, il me commanda, si je voulais demeurer son ami, de cesser ce langage. Surpris et troublé, je contins tous les mouvements de mon âme, attendant que sa convalescence me permît de l’entreprendre à mon gré. Mais il fut soustrait à ma folie, pour être réservé dans votre sein à ma consolation. Peu de jours après, en mon absence, la fièvre le reprend et il meurt.

9. La douleur de sa perte voila mon cœur de ténèbres. Tout ce que je voyais n’était plus que mort. Et la patrie m’était un supplice, et la maison paternelle une désolation singulière. Tous les témoignages de mon commerce avec lui, sans lui, étaient pour moi un cruel martyre. Mes yeux le demandaient partout, et il m’était refusé. Et tout m’était odieux, parce que tout était vide de lui, et que rien ne pouvait plus me dire : Il vient, le voici ! comme pendant sa vie, quand il était absent. J’étais devenu un problème à moi-même, et j’interrogeais mon âme, « pourquoi elle était triste et me troublait ainsi, » et elle n’imaginait rien à me répondre. Et si je lui disais : « Espère en Dieu[9], » elle me désobéissait avec justice, parce qu’il était meilleur et plus vrai, cet homme, deuil de mon cœur, que ce fantôme en qui je voulais espérer. Le seul pleurer m’était doux, seul charme à qui mon âme avait donné la survivance de mon ami.

Chapitre V.

pourquoi les larmes sont-elles douces aux affligés.

10. Et maintenant, Seigneur, tout cela est passé ; et le temps a soulagé ma blessure. Puis-je approcher de votre bouche l’oreille de mon cœur ? Ô vous, qui êtes la vérité, me direz-vous : Pourquoi les larmes sont douces aux malheureux ? — Mais peut-être, quoique présent partout, avez-vous rejeté loin de vous notre misère ? Et vous demeurez en vous-même, tandis que nous roulons dans l’instabilité. Et pourtant, si votre oreille ne s’inclinait à nos pleurs, que resterait-il de notre espérance ? D’où vient donc que l’on cueille à l’arbre amer de la vie ces fruits si doux de gémissements, de pleurs, de soupirs et de plaintes ? Qui leur donne cette saveur ? Est-ce l’espérance que vous nous entendez ? Cela est vrai de la prière, mue du désir d’arriver jusqu’à vous. Mais quoi de semblable dans une telle affliction, dans cette funèbre douleur où j’étais enseveli ? Je n’espérais pas le voir revivre, mes pleurs ne demandaient pas ce retour ; je gémissais pour gémir, je pleurais pour pleurer. Car j’étais malheureux, j’avais perdu la joie de mon âme. Serait-ce donc qu’affadi de regrets, dans l’horreur où le plonge une perte chère, le cœur se réveille au goût amer des larmes ?

Chapitre VI.

violence de sa douleur.

11. Eh ! pourquoi toutes ces paroles ? Ce n’est pas le temps de vous interroger, mais de se confesser à vous. J’étais malheureux, et malheureux le cœur enchaîné de l’amour des choses mortelles ! Leur perte le déchire, et il sent alors cette réalité de misère qui l’opprimait avant même qu’il les eût perdues.

Voilà comme j’étais alors, et je pleurais amèrement, et je me reposais dans l’amertume. Ainsi j’étais malheureux, et cette malheureuse vie m’était encore plus chère que mon ami. Je l’eusse voulu changer, mais non la perdre plutôt que de l’avoir perdu, lui. Et je ne sais si j’eusse voulu me donner pour lui, comme on le dit, pure fiction peut-être, d’Oreste et de Pylade, jaloux de mourir l’un pour l’autre ou ensemble, parce que survivre était pour eux pire que la mort. Mais je ne sais quel sentiment bien différent s’élevait en moi ; profond dégoût de vivre et crainte de mourir. Je crois que, plus je l’aimais, plus la mort qui me l’avait enlevé, m’apparaissait comme une ennemie cruelle, odieuse, terrible ; prête à dévorer tous les hommes, puisqu’elle venait de l’engloutir. Ainsi j’étais alors ; oui, je m’en souviens.

Ô mon Dieu ! voici mon cœur ; le voici ! voyez dedans tous mes souvenirs ; ô vous ! mon espérance, qui me purifiez des souillures de telles affections, élevant mes yeux jusqu’à vous, et débarrassant mes pieds de ces entraves[10]. Je m’étonnais de voir vivre les autres mortels, parce qu’il était mort, celui que j’avais aimé comme s’il n’eût jamais dû mourir ; et je m’étonnais encore davantage, lui mort, de vivre, moi, qui étais un autre lui-même. Il parle bien de son ami le poète qui l’appelle : Moitié de mon âme[11]. Oui, j’ai senti que son âme et la mienne n’avaient été qu’une âme en deux corps ; c’est pourquoi la vie m’était en horreur, je ne voulais plus vivre, réduit à la moitié de moi-même. Et peut-être ne craignais-je ainsi de mourir, que de peur d’ensevelir tout entier celui que j’avais tant aimé[12].

Chapitre VII.

quitte thagaste.

12. Ô démence ! qui ne sait pas aimer les hommes selon l’homme. Homme insensé que j’étais alors, si impatient des afflictions humaines ! Oppressé, troublé, je soupirais, je pleurais, incapable de repos et de conseil ; je portais mon âme déchirée et sanglante, et qui ne voulait plus se laisser porter par moi, et je ne savais où la poser. Le charme des bois, les jeux et les chants, l’air embaumé, les banquets splendides, les voluptés du lit et de la table, la lecture, la poésie, rien ne pouvait la distraire. Tout m’était en horreur ; la lumière elle-même ; et tout ce qui n’était pas lui m’était odieux et nuisible, hormis les gémissements et les larmes, qui seuls donnaient quelque repos à ma douleur.

Et dès qu’une distraction en éloignait mon âme, je pliais sous le fardeau de ma misère, que vous seul, Seigneur, pouviez soulever et guérir. Je le savais, mais je manquais de volonté et de force, d’autant plus que vous n’étiez à ma pensée rien de solide ni de certain. Ce n’était pas vous, mais un vain fantôme, mais mon erreur, qui était mon Dieu. Vainement je voulais y appuyer mon âme ; elle manquait dans ce vide et retombait sur moi, Et je me restais à moi-même mon unique lieu, lieu de malheur, où je ne pouvais rester, et dont je ne pouvais sortir. Où mon cœur se fût-il enfui de mon cœur ? où me serais-je précipité hors de moi-même ? où me serais-je dérobé à ma poursuite ? Et cependant j’abandonnai ma patrie ; car mes yeux le cherchaient moins où ils n’étaient pas accoutumés à le voir, et de Thagaste je vins à Carthage.

Chapitre VIII.

sa douleur diminue avec le temps.

13. Le temps n’est pas oisif ; et nos sentiments portent la trace de son cours ; il fait dans notre âme de merveilleuses œuvres. Et il venait, il passait jour à jour, et son flot m’apportait d’autres images, d’autres souvenirs, et me rendait peu à peu le goût de mes premières joies ; ma douleur se repliait devant elles : et c’étaient, sinon de nouvelles douleurs, du moins des germes d’afflictions futures que je semais en moi. Car la douleur eût-elle si facilement pénétré dans l’intimité de mon être, si je n’avais répandu mon âme sur le sable, en aimant un mortel comme s’il ne devait pas mourir ? Or, je trouvais distraction et soulagement dans les consolations de mes amis qui aimaient avec moi ce que j’aimais au lieu de vous. Longue fiction, long mensonge, voluptés adultères de l’esprit, stimulées par le commerce de la parole. Mais si l’un de mes amis venait à mourir, ce mensonge ne laissait pas de vivre.

Ces liaisons s’emparaient de mon âme par des charmes encore plus puissants ; échanges de doux propos, d’enjouement, de bienveillants témoignages ; agréables lectures, badinages honnêtes, affectueuses civilités ; rares dissentiments, sans aigreur, comme on en a avec soi-même ; léger assaisonnement de contradiction, sel qui relève l’unanimité trop constante ; instruction réciproque ; impatients regrets des amis absents, joyeux accueil à leur bienvenue.

Tous ces doux témoignages que les cœurs amis expriment de l’air, de la langue, des yeux, par mille mouvements pleins de caresses, sont comme autant de foyers où les esprits se fondent et se réduisent à l’unité.

Chapitre IX.

l’amitié n’est vraie qu’en dieu.

14. Voilà ce que l’on aime dans les amis, ce qu’on aime de tel amour, que la conscience humaine se trouve coupable de ne pas rendre affection pour affection ; elle ne veut de la personne aimée que le témoignage d’une affection partagée. De là le deuil des morts chéris, les ténèbres de la douleur, les douces jouissances changées en amertume dans le cœur plein de larmes, et la perte de la vie en ceux qui meurent devenant la mort des vivants.

Heureux qui vous aime, et son ami en vous, et son ennemi pour vous ! Celui-là seul ne perd aucun être cher, à qui tous sont chers en celui qui ne se perd jamais. Et quel est-il, sinon notre Dieu, Dieu qui a fait le ciel et la terre, qui les remplit, et en les remplissant les a faits ? Et personne ne vous perd que celui qui vous quitte. Et celui qui vous quitte, où va-t-il, où se réfugie-t-il, sinon de vous en vous, de votre amour dans votre colère ? Où pourra-t-il ne pas trouver votre loi dans sa peine ? car votre loi est la vérité, et la vérité, c’est vous.

Chapitre X.

l’âme ne peut trouver son repos dans les créatures.

15. « Dieu des vertus, convertissez-nous, montrez-nous votre face, et nous serons sauvés[13]. » Hors de vous, où peut se tourner l’âme de l’homme, sans poser sur une douleur, quelle que soit la beauté des créatures, où, loin d’elle et de vous, elle cherche son repos ? Mais elles ne seraient rien, si elles n’étaient par vous, ces beautés qui se lèvent et se couchent. En se levant, elles commencent d’être, elles croissent pour atteindre leur perfection ; arrivées là, elles vieillissent et meurent ; car tout vieillit et tout meurt. Ainsi, aussitôt nées, elles tendent à être, et plus elles s’empressent de croître afin d’être, plus elles se hâtent de n’être plus. Telle est la condition de leur existence. Voilà la part que vous leur avez faite ; elles sont d’un ensemble de choses qui ne coexistent jamais toutes à la fois, mais qui par leur fuite et leur succession produisent ce tout dont elles sont partie. Et n’est-ce pas ainsi que notre discours s’accomplit par les signes et les sons ? Jamais il n’existera en totalité, si chaque parole ne passe, après avoir prononcé son rôle, pour qu’une autre lui succède.

Que mon âme vous loue de telles œuvres, Dieu leur créateur, mais qu’elle n’y demeure point attachée par l’appât de cet amour qui captive les sens ; car elles vont toujours où elles allaient, pour ne plus être, et déchirent de désirs pernicieux l’âme avide d’être et de se reposer dans ce qu’elle aime. Mais l’âme peut-elle trouver son repos dans leur instabilité ? Elles fuient, et l’instant même de leur présence se dérobe au sens charnel. Lent est le sens de la chair, parce qu’il est le sens de la chair, et la manière d’être de la chair. Il suffit à sa fin, mais il est impuissant pour saisir ce qui court d’un point désigné à un autre. Car votre Verbe créateur dit à l’être créé : Tu iras d’ici là.

CHAPITRE XI.

les créatures changent ; dieu seul est immuable.

16. Ne sois pas vaine, ô mon âme ! prends garde de perdre l’ouïe du cœur dans le tumulte de tes vanités. Écoute donc aussi : Le Verbe lui-même te crie de revenir ; là est le lieu du repos inaltérable, où l’amour n’est pas renoncé s’il ne renonce lui-même. Vois ; ces objets passent, d’autres leur succèdent, et de ces éléments particuliers se forme l’universalité de l’ordre inférieur. Et moi, est-ce que je passe ? dit le Verbe de Dieu. Fixe ici ta demeure place ici tout ce que tu as reçu d’ici, ô mon âme ! car tu dois être lasse de mensonges. Remets à la vérité tout ce que tu tiens de la vérité, et tu ne perdras rien ; tes plaies seront fermées, tes langueurs guéries, tout ton être éphémère rétabli, renouvelé, lié à toi-même ; il ne te portera plus au lieu où il descend ; mais il subsistera avec toi, appuyé à la stabilité permanente de Dieu.

17. Pourquoi t’égarer à suivre ta chair ? Elle-même, que ne revient-elle à te suivre ? Que connais-tu par elle ? Quelques parties d’un tout que tu ignores, et tu te complais en si peu ! Mais si le sens charnel était capable de comprendre ce tout, et s’il n’eût reçu pour ton châtiment de justes bornes, tes désirs hâteraient le passage de tout ce qui existe dans le présent, afin de jouir de l’ensemble. C’est par ce sens charnel que tu entends la parole, et tu ne demandes pas l’immobilité des syllabes, mais leur rapide écoulement, et l’arrivée des dernières pour entendre le tout. Et toutes choses forment un certain ensemble, non par coexistence, mais par succession, et le tout a plus de charmes que la partie, quand il se laisse voir aux sens. Mais combien est plus excellent Celui qui a fait cet ensemble de toutes choses ? Et celui-là, c’est notre Dieu. Et il ne passe pas, parce que rien ne lui succède.

CHAPITRE XII.

les âmes trouvent en dieu le repos et l’immutabilité.

18. Si les corps te plaisent, prends-en sujet de louer Dieu ; réfléchis ton amour vers leur Auteur, de peur qu’en t’arrêtant à ce qui te plaît, tu ne lui déplaises.

Si les âmes te plaisent, aime-les en Dieu. Muables en elles-mêmes, elles sont fixes et immuables en lui ; sans lui elles s’évanouiraient dans le néant. Qu’elles soient donc aimées en lui. Entraîne avec toi vers lui toutes celles que tu peux, et dis-leur : Aimons-le, aimons-le. Il a tout fait, et il n’est pas loin de ses créatures. Il ne s’est pas retiré après les avoir faites, mais c’est en lui comme de lui qu’elles ont leur être. Voici où il est ; où réside le goût de la vérité, dans l’intimité du cœur ; mais le cœur s’est détourné de lui, « Revenez à votre cœur, hommes de péchés[14], » et rattachez-vous à Celui qui vous a faits. Demeurez avec lui, et vous serez debout. Reposez-vous en lui, et vous serez tranquilles.

Où allez-vous ? au milieu des précipices ? où allez-vous ? Le bien que vous aimez vient de lui. Bien véritable et doux tant que vous l’aimerez pour Dieu, il deviendra justement amer, si vous avez l’injustice de l’aimer sans son Auteur. Pourquoi marcher, marcher encore dans ces sentiers rudes et laborieux ? Le repos n’est pas où vous le cherchez. Cherchez votre recherche ; mais il n’est pas où vous cherchez. Vous cherchez la vie bienheureuse dans la région de la mort ; elle n’est pas là. Comment la vie bienheureuse serait-elle où la vie même n’est pas ?

19. Et notre véritable Vie est descendue ici-bas, et elle s’est chargée de notre mort, et elle a tué notre mort par l’abondance de sa vie. Et sa voix a retenti comme un tonnerre, afin que nous revinssions à lui dans le secret d’où il s’est élancé vers nous, quand, descendu dans le sein virginal, où il a épousé la créature humaine, la chair mortelle pour la soustraire à la mort, « il est sorti comme l’époux de sa couche, et comme un géant qui dévore sa carrière[15]. » Il ne s’est point arrêté, mais il a couru, criant par ses paroles, ses actions, sa mort, sa vie, sa descente souterraine et son ascension, que nous retournions à lui. Et il a disparu de nos yeux, afin que, rentrant dans notre cœur, nous l’y trouvions. Il s’est retiré, et le voilà, il est ici. Il n’a pas voulu être longtemps avec nous, et il ne nous a pas quittés. Il est retourné d’où il n’était jamais sorti ; car « le monde a été fait par lui ; et il était dans ce monde[16], et dans ce monde il est venu sauver les pécheurs[17]. »

C’est de lui que mon âme implore sa guérison, « parce qu’elle a péché contre lui[18]. « Fils des hommes, jusques à quand porterez-vous un cœur appesanti[19] ? » La vie est descendue vers vous, et vous ne voulez pas monter vers elle et vivre ? Mais où monterez-vous, puisque vous êtes en haut, le front dans les cieux[20] ? Descendez pour monter, pour monter jusqu’à Dieu : car vous êtes tombés en montant contre lui. Dis-leur cela, ô mon âme ! afin qu’ils pleurent dans cette vallée de larmes, dis, et emporte-les avec toi vers Dieu ; car tu parles par son Esprit, si ta parole est brûlante de charité.

CHAPITRE XIII.

d’où procède l’amour. — livres qu’il avait écrit sur la beauté et la convenance.

20. C’est ce que j’ignorais alors ; j’aimais les beautés inférieures ; et je descendais à l’abîme, et je disais à mes amis : Qu’aimons-nous qui ne soit beau ? Qu’est-ce donc que le beau ? et qu’est-ce que la beauté ? Quel est cet attrait qui nous attache aux objets de notre affection ? S’ils étaient sans charme et sans beauté, ils ne feraient aucune impression sur nous. Et je considérais que, dans les corps eux-mêmes, il faut distinguer ce qui en est comme le tout, et partant la beauté ; et ce qui plaît par un simple rapport de convenance, comme la proportion d’un membre au corps, d’une chaussure au pied, etc. Cette source de pensées jaillit dans mon esprit du plus profond de mon cœur, et j’écrivis sur le beau et le convenable deux ou trois livres, je crois ; vous le savez, mon Dieu, car cela m’est échappé. Je n’ai plus ces livres, ils se sont égarés, je ne sais comment.

CHAPITRE XIV.

il avait dédié ces livres à l’orateur hiérius. — estime pour les absents : d’où vient-elle ?

21. Eh ! qui put me porter alors, Seigneur mon Dieu, à les dédier à Hiérius, orateur de Rome ? je ne le connaissais pas même de vue ; je l’aimais sur sa brillante réputation de savoir, et l’on m’avait rapporté de lui certaines paroles qui m’avaient plu. Mais en réalité, l’estime des autres et l’enthousiasme que leur inspirait un Syrien, initié d’abord aux lettres grecques, pour devenir plus tard un modèle d’éloquence latine et d’érudition philosophique, voilà ce qui décidait mon admiration. Eh quoi ! on entend louer un homme, et on l’aime aussitôt, quoique absent ? Est-ce que l’amour passe de la bouche du panégyriste dans le cœur de l’auditeur ? non ; mais l’amour de l’un allume l’amour de l’autre. On aime l’objet de la louange lorsqu’on est assuré qu’elle part du cœur, et que l’affection la donne.

22. C’est ainsi que j’aimais alors les hommes, d’après le jugement des hommes, et non d’après le vôtre qui ne trompe jamais, ô mon Dieu ! Et toutefois mes éloges n’avaient rien de commun avec ceux que l’on accorde à un habile conducteur, à un chasseur de l’amphithéâtre honoré des suffrages populaires ; mon estime était d’un autre ordre, elle était grave, elle louait comme j’eusse désiré d’être loué moi-même. Or, je n’étais nullement jaloux d’être aimé et loué comme les histrions, quoique je fusse le premier à les louer et à les aimer ; je préférais l’obscurité à telle renommée, la haine même à telles faveurs. Mais comment peut se maintenir dans une même âme l’équilibre de ces affections différentes et contraires ? Comment puis-je aimer en cet homme ce que je hais en moi, ce que je repousse si loin de moi, homme comme lui ? Tu ne voudrais pas être, cela te fût-il possible, ce bon cheval que tu aimes ; mais en-peux-tu dire autant de l’histrion, ton semblable ? J’aime donc dans un homme ce que je haïrais d’être moi-même, tout homme que je suis ? Immense abîme que l’homme, dont les cheveux mêmes vous sont comptés, Seigneur, sans qu’un seul s’égare ; et il est encore plus aisé pourtant de les nombrer que les affections et les mouvements de son cœur !

23. Quant à ce rhéteur, le sentiment que j’avais pour lui était de nature à me faire envier être ce qu’il était ; et mes vaniteuses présomptions m’égaraient ; et je flottais à tout vent, et je ne laissais pas d’être secrètement gouverné par vous. Et d’où ai-je appris, et comment puis-je vous confesser avec certitude que j’empruntais plutôt mon amour pour cet homme à l’amour de ses partisans qu’aux raisons mêmes de leurs éloges ? Si, en effet, au lieu de le louer on l’eût blâmé, et que ces sujets de louanges eussent été des sujets de censure et de mépris, j’eusse été loin de m’enflammer à son égard. Et cependant l’homme et les choses restaient les mêmes ; l’opinion seule était différente. Voilà où tombe l’âme infirme, qui ne se tient pas encore à la base solide de la vérité. Au souffle capricieux de l’opinion, elle va, elle plie, elle tourne et revient ; et la lumière se voile pour elle ; elle ne distingue plus la vérité, la vérité qui est devant elle !

Et c’était un triomphe pour moi, que mon discours et mes études vinssent à la connaissance de cet homme. S’il m’approuvait, je redoublais d’ardeur ; sinon, j’étais blessé dans mon cœur plein de vanité et vide de cette constance qui n’est qu’en vous. Et cependant je me plaisais toujours à méditer sur le beau et le convenable, sujet du livre que je lui avais adressé, et mon admiration louait, sans écho, ce monument de ma pensée.

Chapitre XV.

son esprit obscurci par les images sensibles ne pouvait concevoir les substances spirituelles.

24. Mais je ne saisissais pas, dans les merveilles de votre art, le pivot de cette grande vérité, ô Tout-Puissant, « seul auteur de tant de merveilles[21] : » et mon esprit se promenait parmi les formes corporelles, distinguait le beau et le convenable, définissait l’un, ce qui est par soi-même ; l’autre, ce qui a un rapport de proportion avec un objet ; principes que j’établissais sur des exemples sensibles. Et je portais mes pensées sur la nature de l’esprit, et la fausse idée que j’avais des êtres spirituels ne me permettait pas de voir la vérité ; et son éclat même pénétrait mes yeux, et je détournais mon âme éblouie de la réalité incorporelle pour l’attacher aux linéaments, aux couleurs, aux grandeurs palpables.

Et comme je ne pouvais rien voir de tel dans mon esprit, je croyais impossible de le saisir lui-même. Mais apercevant dans la vertu une paix aimable, dans le vice une discorde odieuse ; là, je remarquais l’unité ; ici, la division. Et dans cette unité, je plaçais l’âme raisonnable, l’essence de la vérité et du souverain bien ; dans cette division, je ne sais quelle substance de vie irraisonnable, je ne sais quelle essence de souverain mal, dont je faisais non-seulement une réalité, mais une véritable vie, un être indépendant de vous, mon Dieu, de vous, de qui toutes choses procèdent. Misérable rêveur, j’appelais l’une Monas, spiritualité sans sexe ; l’autre Dyas, principe des colères homicides, des emportements, de la débauche ; et je ne savais ce que je disais. J’ignorais et n’avais pas encore appris que nulle substance n’est le mal, et que notre principe intérieur n’est pas le bien souverain et immuable.

25. Il y a violence criminelle, quand l’esprit livre son activité à un mouvement pervers, quand il soulève les flots turbulents de sa fureur ; libertinage, quand l’âme ne gouverne plus l’inclination qui l’entraîne aux voluptés charnelles. Et de même cette rouille du préjugé et de l’erreur qui flétrit la vie, vient d’un dérèglement de la raison. Tel était alors l’état de la mienne. Car j’ignorais qu’elle dût être éclairée d’une autre lumière pour participer de la vérité, n’étant pas elle-même l’essence de la vérité. « C’est vous qui allumerez ma lampe, Seigneur mon Dieu ; c’est vous qui éclairerez mes ténèbres[22] : et tous, nous avons reçu de votre plénitude, parce que vous êtes la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde[23], lumière sans vicissitudes et sans ombre[24]. »

26. Mais je faisais effort vers vous, et vous me repoussiez loin de vous, afin que je goûtasse la mort ; car vous résistez aux superbes. Et quoi de plus superbe que cette démence inouïe qui prétend être naturellement ce que vous êtes ? Sujet au changement, et le sentant bien à mon désir d’être sage pour devenir meilleur, j’aimais mieux vous supposer muable que de n’être pas moi-même ce que vous êtes. Vous me repoussiez donc, et vous résistiez à l’extravagance de mes pensées, et j’imaginais à loisir des formes corporelles ; chair, j’accusais la chair ; esprit égaré et ne revenant pas encore à vous[25], j’allais, je me promenais dans un monde imaginaire d’êtres qui ne sont ni en vous, ni en moi, ni dans les corps ; et ce n’étaient point les créations de votre Vérité, mais les fictions de ma vanité que je formais sur les corps. Et je disais à vos simples enfants, aux fidèles, mes concitoyens, dont alors j’étais séparé par un exil que j’ignorais, je leur disais avec ma sotte loquacité : Comment mon âme, créature de Dieu, est-elle dans l’erreur ? Et je ne pouvais souffrir que l’on me répondît : Comment Dieu est-il dans l’erreur ? Et je soutenais que votre immuable nature était entraînée dans l’erreur plutôt que de reconnaître que la mienne, muable, et volontairement égarée, subissait l’erreur comme la peine de son crime.

27. J’avais vingt-six à vingt-sept ans, lorsque j’écrivis ces livres ; et je roulais dans ma fantaisie ces inanités d’images, bourdonnantes à l’oreille de mon cœur. Et je voulais pourtant, ô douce vérité, la rendre attentive à l’ouïe intérieure de vos mélodies, quand je méditais sur la beauté et la convenance, jaloux de me tenir devant vous, de vous entendre pour frémir d’allégresse comme à la voix de l’époux[26] ; et je ne le pouvais, car la voix de l’erreur m’entraînait hors de moi, et le poids de mon orgueil me précipitait dans l’abîme. Vous ne donniez pas alors la joie et l’allégresse à mon entendement, et mes os ne tressaillaient pas, n’étant point encore humiliés[27].

Chapitre XVI.

génie de saint augustin.

28. Et de quoi me servait alors qu’à l’âgé de vingt ans environ, ayant eu entre les mains ce livre d’Aristote, qu’on appelle les dix catégories, je le compris seul à la simple lecture ? Et cependant à ce nom de catégories, les joues du rhéteur de Carthage, mon maître, se gonflaient d’emphase, et plusieurs autres réputés habiles avaient également éveillé en moi comme une attente inquiète de quelque chose d’extraordinaire et de divin. J’en conférai depuis avec d’autres qui disaient n’avoir compris cet ouvrage qu’à grand’peine, à l’aide d’excellents maîtres, non-seulement par enseignement de vive voix, mais par des figures tracées sur le sable, et ils ne m’en purent rien apprendre que ma lecture solitaire ne m’eût fait connaître.

Et ces catégories me semblaient parler assez clairement des substances, l’homme par exemple ; et de ce qui est en elles, comme la figure de l’homme ; quel il est, quelle est sa taille, sa hauteur ; de qui il est frère ou parent ; où il est établi ; quand il est né ; s’il est debout, assis ; chaussé ou armé ; actif ou passif ; tout ce qui est enfin compris, soit dans ces neuf genres, dont j’ai touché quelques exemples, soit dans le genre lui-même de la substance, où les exemples sont innombrables.

29. Quel bien me faisait ou plutôt quel mal ne me faisait pas cette connaissance ? Je voulais que tout ce qui est fût compris dans ces dix prédicaments ; et vous-même, comment vous concevais-je, ô mon Dieu, simplicité, immutabilité parfaite ? Ma pensée matérielle se figurait votre grandeur et votre beauté réunies en vous comme l’accident dans le sujet ; comme si vous n’étiez pas vous-même votre grandeur et votre beauté, tandis que le corps ne tient pas de son essence corporelle sa grandeur et sa beauté ; car, fût-il moins grand et moins beau, en serait-il moins corps ? Chimère que tout ce que je pensais de vous, et non vérité ; inventions de ma misère, et non réalités de votre béatitude ! Et votre ordre s’accomplissait en moi : la terre me produisait des chardons et des ronces ; je ne pouvais arriver qu’au prix de mes sueurs à gagner mon pain[28].

30. Et que me servait encore d’avoir lu et compris seul tout ce que j’avais pu lire de livres sur les arts qu’on appelle libéraux, infâme esclave de mes passions ! Je me complaisais dans ces lectures, sans reconnaître d’où venait tout ce qu’il y avait de vrai et de certain. Je tournais le dos à la lumière, la face aux objets éclairés, et mes yeux qui les voyaient lumineux, ne recevaient pas eux-mêmes le rayon. Tout ce que j’ai compris, sans peine et sans maître, de l’art de parler et de raisonner, de la géométrie, de la musique et des nombres, vous le savez, Seigneur mon Dieu ; la promptitude de l’intelligence et la vivacité du raisonnement sont des dons de votre libéralité ; mais au lieu de vous en faire un sacrifice, je ne m’en suis servi que pour ma perte. J’ai revendiqué la meilleure part de mon héritage, je n’ai pas conservé ma force pour vous[29], et « loin de vous dans une terre étrangère » je l’ai prodiguée aux caprices des passions, ces folles courtisanes[30]. Pour si mauvais usage, que me servait un tel bien ? Car je ne m’apercevais des difficultés que ces sciences offraient aux esprits les plus vifs et les plus studieux, qu’en cherchant à leur en donner les solutions ; et le plus intelligent, c’était le moins lent à me suivre dans mes explications.

Et que m’en revenait-il encore, puisque je vous considérais, Seigneur mon Dieu, vérité suprême, comme un corps lumineux et immense, et moi comme un fragment de ce corps ? Ô excès de perversité ! voilà donc où j’en étais ! Et je ne rougis pas, mon Dieu, de confesser vos miséricordes sur moi, et de vous invoquer, moi qui ne rougissais pas alors de professer publiquement mes blasphèmes et d’aboyer contre vous. Et que me servait ce génie qui dévorait la science ? que me servait d’avoir, sans nulle assistance de maîtres, dénoué les plus inextricables ouvrages, quand une honteuse et sacrilége ignorance m’entraînait si loin des doctrines de la piété ? Et quel obstacle était-ce pour vos petits que la lenteur de leur esprit, si, demeurant toujours près de vous, ils attendaient en sûreté au nid de votre Église la venue de leurs plumes, ces ailes de la charité que fait croître l’aliment d’une foi sainte ?

Ô Seigneur, ô mon Dieu ! « espérons en l’abri de vos ailes[31] ; » protégez-nous, portez-nous. Vous nous porterez tout petits, « et vous nous porterez jusqu’aux cheveux blancs[32], » car notre force n’est force qu’avec vous ; elle n’est que faiblesse quand nous ne sommes qu’avec nous-mêmes. Tout notre bien vit en vous, et-notre rupture avec vous a fait notre corruption. Retournons à vous, Seigneur, pour n’être plus mortellement détournés. C’est en vous que vit notre bien, bien parfait, qui est vous-même. Craindrons-nous de ne plus retrouver au retour la demeure dont nous nous sommes précipités ? S’est-elle écroulée en notre absence cette demeure, qui est votre éternité ?

↑ Ps. xxvi, 6.

↑ Osée, xii, 1.

↑ Ps. xl, 5.

↑ Jean, v, 14.

↑ Matth. xvi, 27.

↑ PS. l, 19.

↑ I Pier. v, 5.

↑ Rom. v, 5.

↑ Ps. xli, 6.

↑ Ps. xxiv, 15.

↑ Horac. Od. liv. i, od. 3.

↑ Rétr. Liv. ii, ch. vi

↑ Ps. lxxix, 4.

↑ Isaïe, xlvi, 8.

↑ Ps. xviii, 6.

↑ Jean, i, 10.

↑ I Tim., 15

↑ Ps xl, 5

↑ Ps. iv, 3

↑ Ps lxxii, 9.

↑ Ps. lxxi, 18.

↑ Ps. xvii, 29.

↑ Jean i, 16, 9.

↑ Jacq. i, 17.

↑ Ps. lxxvii, 39.

↑ Jean, iii, 29.

↑ Ps. i, 10.

↑ Gen. iii, 18, 19.

↑ Ps. lviii, 10.

↑ Luc, xv, 12, 13, 30.

↑ Ps. lxii, 8.

↑ Is. xlvi, 4.

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