Horace (page 12)

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Horace (Corneille) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La suite en est à craindre, et la haine des cieux :

Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.

TULLE.

Défendez-vous, Horace.

HORACE.

1535Défendez-vous, Horace.À quoi bon me défendre ?

Vous savez l’action, vous la venez d’entendre ;

Ce que vous en croyez me doit être une loi.

Sire, on se défend mal contre l’avis d’un roi,

Et le plus innocent devient soudain coupable,

1540Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable.

C’est crime qu’envers lui se vouloir excuser :

Notre sang est son bien, il en peut disposer ;

Et c’est à nous de croire, alors qu’il en dispose,

Qu’il ne s’en prive point sans une juste cause.

1545Sire, prononcez donc, je suis prêt d’obéir ;

D’autres aiment la vie, et je la dois haïr.

Je ne reproche point à l’ardeur de Valère

Qu’en amant de la sœur il accuse le frère :

Mes vœux avec les siens conspirent aujourd’hui ;

1550Il demande ma mort, je la veux comme lui.

Un seul point entre nous met cette différence,

Que mon honneur par là cherche son assurance,

Et qu’à ce même but nous voulons arriver,

Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.

1555Sire, c’est rarement qu’il s’offre une matière

À montrer d’un grand cœur la vertu toute entière.

Suivant l’occasion elle agit plus ou moins,

Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins.

Le peuple, qui voit tout seulement par l’écorce,

1560S’attache à son effet pour juger de sa force ;

Il veut que ses dehors gardent un même cours,

Qu’ayant fait un miracle, elle en fasse toujours :

Après une action pleine, haute, éclatante,

Tout ce qui brille moins remplit mal son attente ;

1565Il veut qu’on soit égal en tout temps, en tous lieux ;

Il n’examine point si lors on pouvoit mieux,

Ni que, s’il ne voit pas sans cesse une merveille,

L’occasion est moindre, et la vertu pareille :

Son injustice accable et détruit les grands noms ;

1570L’honneur des premiers faits se perd par les seconds ;

Et quand la renommée a passé l’ordinaire,

Si l’on n’en veut déchoir, il faut ne plus rien faire.

Je ne vanterai point les exploits de mon bras ;

Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats :

1575Il est bien malaisé qu’un pareil les seconde,

Qu’une autre occasion à celle-ci réponde,

Et que tout mon courage, après de si grands coups,

Parvienne à des succès qui n’aillent au-dessous ;

Si bien que pour laisser une illustre mémoire,

1580La mort seule aujourd’hui peut conserver ma gloire :

Encor la falloit-il sitôt que j’eus vaincu,

Puisque pour mon honneur j’ai déjà trop vécu.

Un homme tel que moi voit sa gloire ternie,

Quand il tombe en péril de quelque ignominie ;

1585Et ma main auroit su déjà m’en garantir ;

Mais sans votre congé mon sang n’ose sortir :

Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre ;

C’est vous le dérober qu’autrement le répandre.

Rome ne manque point de généreux guerriers ;

1590Assez d’autres sans moi soutiendront vos lauriers ;

Que Votre Majesté désormais m’en dispense ;

Et si ce que j’ai fait vaut quelque récompense,

Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur

Je m’immole à ma gloire, et non pas à ma sœur.

Scène III.

TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE.

SABINE.

1595Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme

Les douleurs d’une sœur, et celles d’une femme,

Qui toute désolée, à vos sacrés genoux,

Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.

Ce n’est pas que je veuille avec cet artifice

1600Dérober un coupable au bras de la justice :

Quoi qu’il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,

Et punissez en moi ce noble criminel ;

De mon sang malheureux expiez tout son crime ;

Vous ne changerez point pour cela de victime :

1605Ce n’en sera point prendre une injuste pitié,

Mais en sacrifier la plus chère moitié.

Les nœuds de l’hyménée et son amour extrême

Font qu’il vit plus en moi qu’il ne vit en lui-même ;

Et si vous m’accordez de mourir aujourd’hui,

1610Il mourra plus en moi qu’il ne mourroit en lui ;

La mort que je demande, et qu’il faut que j’obtienne,

Augmentera sa peine, et finira la mienne.

Sire, voyez l’excès de mes tristes ennuis,

Et l’effroyable état où mes jours sont réduits.

1615Quelle horreur d’embrasser un homme dont l’épée

De toute ma famille a la trame coupée !

Et quelle impiété de haïr un époux

Pour avoir bien servi les siens, l’État et vous !

Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères !

1620N’aimer pas un mari qui finit nos misères !

Sire, délivrez-moi par un heureux trépas

Des crimes de l’aimer et de ne l’aimer pas ;

J’en nommerai l’arrêt une faveur bien grande.

Ma main peut me donner ce que je vous demande ;

1625Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux,

Si je puis de sa honte affranchir mon époux ;

Si je puis par mon sang apaiser la colère

Des Dieux qu’a pu fâcher sa vertu trop sévère,

Satisfaire en mourant aux mânes de sa sœur,

1630Et conserver à Rome un si bon défenseur.

LE VIEIL HORACE, au Roi.

Sire, c’est donc à moi de répondre à Valère.

Mes enfants avec lui conspirent contre un père :

Tous trois veulent me perdre, et s’arment sans raison

Contre si peu de sang qui reste en ma maison.

(À Sabine.)

1635Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires,

Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères,

Va plutôt consulter leurs mânes généreux ;

Ils sont morts, mais pour Albe, et s’en tiennent heureux :

Puisque le ciel vouloit qu’elle fût asservie,

1640Si quelque sentiment demeure après la vie,

Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups,

Voyant que tout l’honneur en retombe sur nous ;

Tous trois désavoueront la douleur qui te touche,

Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche,

1645L’horreur que tu fais voir d’un mari vertueux.

Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir comme eux.

(Au Roi.)

Contre ce cher époux Valère en vain s’anime :

Un premier mouvement ne fut jamais un crime ;

Et la louange est due, au lieu du châtiment,

1650Quand la vertu produit ce premier mouvement.

Aimer nos ennemis avec idolâtrie,

De rage en leur trépas maudire la patrie,

Souhaiter à l’État un malheur infini,

C’est ce qu’on nomme crime, et ce qu’il a puni.

1655Le seul amour de Rome a sa main animée :

Il seroit innocent s’il l’avoit moins aimée.

Qu’ai-je dit, Sire ? il l’est, et ce bras paternel

L’auroit déjà puni s’il étoit criminel :

J’aurois su mieux user de l’entière puissance

1660Que me donnent sur lui les droits de la naissance ;

J’aime trop l’honneur, Sire, et ne suis point de rang

À souffrir ni d’affront ni de crime en mon sang.

C’est dont je ne veux point de témoin que Valère :

Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère,

1665Lorsqu’ignorant encor la moitié du combat,

Je croyois que sa fuite avoit trahi l’État.

Qui le fait se charger des soins de ma famille ?

Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille ?

Et par quelle raison, dans son juste trépas,

1670Prend-il un intérêt qu’un père ne prend pas ?

On craint qu’après sa sœur il n’en maltraite d’autres !

Sire, nous n’avons part qu’à la honte des nôtres,

Et de quelque façon qu’un autre puisse agir,

Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

(À Valère.)

1675Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d’Horace ;

Il ne prend intérêt qu’aux crimes de sa race :

Qui n’est point de son sang ne peut faire d’affront

Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.

Lauriers, sacrés rameaux qu’on veut réduire en poudre,

1680Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre,

L’abandonnerez-vous à l’infâme couteau

Qui fait choir les méchants sous la main d’un bourreau ?

Romains, souffrirez-vous qu’on vous immole un homme

Sans qui Rome aujourd’hui cesseroit d’être Rome,

1685Et qu’un Romain s’efforce à tacher le renom

D’un guerrier à qui tous doivent un si beau nom ?

Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu’il périsse,

Où tu penses choisir un lieu pour son supplice ?

Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix

1690Font résonner encor du bruit de ses exploits ?

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places

Qu’on voit fumer encor du sang des Curiaces,

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d’honneur

Témoin de sa vaillance et de notre bonheur ?

1695Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire ;

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,

Tout s’oppose à l’effort de ton injuste amour,

Qui veut d’un si bon sang souiller un si beau jour.

Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,

1700Et Rome par ses pleurs y mettra trop d’obstacle.

(Au Roi.)

EtVous les préviendrez, Sire ; et par un juste arrêt

Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.

Ce qu’il a fait pour elle, il peut encor le faire :

Il peut la garantir encor d’un sort contraire.

1705Sire, ne donnez rien à mes débiles ans :

Rome aujourd’hui m’a vu père de quatre enfants ;

Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle ;

Il m’en reste encore un, conservez-le pour elle :

N’ôtez pas à ses murs un si puissant appui ;

1710Et souffrez, pour finir, que je m’adresse à lui.

(À Horace.)

Horace, ne crois pas que le peuple stupide

Soit le maître absolu d’un renom bien solide :

Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit ;

Mais un moment l’élève, un moment le détruit ;

1715Et ce qu’il contribue à notre renommée

Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.

C’est aux rois, c’est aux grands, c’est aux esprits bien faits,

À voir la vertu pleine en ses moindres effets ;

C’est d’eux seuls qu’on reçoit la véritable gloire ;

1720Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.

Vis toujours en Horace, et toujours auprès d’eux

Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,

Bien que l’occasion, moins haute ou moins brillante,

D’un vulgaire ignorant trompe l’injuste attente.

1725Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,

Et pour servir encor ton pays et ton roi.

Sire, j’en ai trop dit ; mais l’affaire vous touche ;

Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.

VALÈRE.

Sire, permettez-moi…

TULLE.

Sire, permettez-moi…Valère, c’est assez :

1730Vos discours par les leurs ne sont pas effacés ;

J’en garde en mon esprit les forces plus pressantes,

Et toutes vos raisons me sont encor présentes.

Cette énorme action faite presque à nos yeux

Outrage la nature, et blesse jusqu’aux Dieux.

1735Un premier mouvement qui produit un tel crime

Ne sauroit lui servir d’excuse légitime :

Les moins sévères lois en ce point sont d’accord ;

Et si nous les suivons, il est digne de mort.

Si d’ailleurs nous voulons regarder le coupable,

1740Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable,

Vient de la même épée et part du même bras

Qui me fait aujourd’hui maître de deux États.

Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie,

Parlent bien hautement en faveur de sa vie :

1745Sans lui j’obéirois où je donne la loi,

Et je serois sujet où je suis deux fois roi.

Assez de bons sujets dans toutes les provinces

Par des vœux impuissants s’acquittent vers leurs princes ;

Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas

1750Par d’illustres effets assurer leurs États ;

Et l’art et le pouvoir d’affermir des couronnes

Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes.

De pareils serviteurs sont les forces des rois,

Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.

1755Qu’elles se taisent donc ; que Rome dissimule

Ce que dès sa naissance elle vit en Romule :

Elle peut bien souffrir en son libérateur

Ce qu’elle a bien souffert en son premier auteur.

Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime :

1760Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime ;

Sa chaleur généreuse a produit ton forfait ;

D’une cause si belle il faut souffrir l’effet.

Vis pour servir l’État ; vis, mais aime Valère :

Qu’il ne reste entre vous ni haine ni colère ;

1765Et soit qu’il ait suivi l’amour ou le devoir,

Sans aucun sentiment résous-toi de le voir.

Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse ;

Chassez de ce grand cœur ces marques de foiblesse :

C’est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez

1770La véritable sœur de ceux que vous pleurez.

Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice ;

Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice,

Si nos prêtres, avant que de sacrifier,

Ne trouvoient les moyens de le purifier :

1775Son père en prendra soin ; il lui sera facile

D’apaiser tout d’un temps les mânes de Camille.

Je la plains ; et pour rendre à son sort rigoureux

Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,

Puisqu’en un même jour l’ardeur d’un même zèle

1780Achève le destin de son amant et d’elle,

Je veux qu’un même jour, témoin de leurs deux morts,

En un même tombeau voie enfermer leurs corps.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES

POUR LES VARIANTES D’HORACE.

ÉDITIONS SÉPAREÉS.

1641 in-4o ;

1648 in-12 ;

1641 in-12 ;

1655 in-12 ;

1647 in-12 ;

RECUEILS.

1648 in-12 ;

1660 in-8o ;

1652 in-12 ;

1663 in-fol. ;

1654 in-8o ;

1664 in-8o ;

1655 in-12 ;

1668 in-8o ;

1656 in-fol ;

N. B. — Pour distinguer, quand il y aura lieu, l’édition séparée de 1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par la lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).

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