Horace

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Horace (Corneille) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

A MONSEIGNEVR,

MONSEIGNEVR LE CARDINAL

DVC

DE

RICHELIEV.

MONSEIGNEVR, Ie n'aurois iamais eu la temerité de prefenter à VOSTRE EMINENCE ce manuais portrait d’Horace ſi ie n’euſſe confideré qu’apres tant de bien faits que i’ay reçeus delle, le ſilence ou mon reſpect ma retenu iuſqu’à prefent pafferoit pour ingra- titude, & que quelque iufte defiance que i’aye demon trauail, ie dois auoir encore plus de confiance en voſtre bonté. C’eſt d’elle que ie tiens tout ce que te fuis ; & ce n’eſt pas fans rougir que pour toute reconnoiſſance ie vous fais on preſent ſi peu digne de Vous, & ſi peu proportionné à ce que je vous dois. Mais dans cette confuſion, qui m’eſt commune auec tous ceux qui eſcriuent, i’ay cet aduantage qu’on ne peut fans quelque iniuſtice condamner mon choix, & que ce genereux Romain que ie mets aux piés de V.E euſt pu paroiſtre deuant elle auec moins de honte, ſi les forces de l’Artiſan euſſent reſpondu à la dignité de la matiere. I’en ay pour garand l’Autheur dont ie l’ay tirée, qui commence a décrire cette fameuſe Hiſtoire par ce glorieux Eloge, qu’il n’y a preſque aucune chofe plus noble dans toute l’Antiquité. Je voudrois que ce qu’il a dit de l’action ſe peut dire de la peinture que i’en ay faite, non pour en tirer plus de vanité, mais feulement pour vous offrir quelque chofe vn peu moins indigne de vous eſtre offert. Le ſujet eſtoit capable de plus de graces s’il euſt eſté traité d’une main plus ſçauante, mais du moins il a reçeu de la mienne toutes celles qu’elle eſtoit capable de luy donner, & qu’on pouuoit raiſonnablement attendre d’une Mufe de Province, qui n’eſtant pas aſſez heureuſe pour iouir ſouuent des regards de V. E. n’a pas les meſmes lumieres à ſe conduire qu’ont celles qui en ſont continuellement eſclairées. Et certes, MONSEIGNEVR ce changement viſible qu’on remarque en mes Quarages & depuis que i’ay l’honneur d’eſtre à V. E qu’eſt-ce autre chofe qu’vn effet des grandes Idées qu’elle m’inſpire quand elle daigne ſouffrir que ie luy rende mes deuoirs ; & a quoy peut-on attribuer ce qui s’y meſle de mauuais qu’aux teintures groſſieres que ie reprends quand ie demeure abandonné à ma propre foibleſſe ? Il faut, MONSEIGNEVR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au Theatre, publient hautement auec moy que nous vous auons deux obligations tres-ſignalées ; l’une d’auoir ennobly le but de l’Art, l’autre de nous en auoir facilité les connoiſſances. Vous auez ennobly le but de l’Art, puis qu’au lieu de celuy de plaire au peuple que nous preſcriuent nos Maistres, & dont les deux plus honneſtes gens de leur ſiecle, Scipion & Lalie ont autrefois proteſté de ſe contenter, vous nous auez donné celuy de vous plaire & de vous diuertir ; & qu’ainſi nous ne rendons pas un petit ſeruice à l’Eſtat, puiſque contribuant à vos diuertiſſemens, nous contribuons à l’entretien d’une ſanté qui luy eſt ſi precieuſe & ſi neceſſaire. Vous nous en auez facilité les connoiſſances puiſque nous n’auons plus beſoin d’autre eſtude pour les acquerir, que d’attacher nos yeux ſur V. E. quand elle honore de ſa preſence & de ſon attention le recit de nos Poemes. C’est là que liſant ſur ſon visage ce qui luy plaiſt & ce qui ne luy plait pas, nous nous inſtruiſons auec certitude de ce qui eſt bon, & de ce qui eſt mauuais, & tirons des regles infaillibles de ce qu’il faut ſuiure & de ce qu’il faut euiter. C’est là que i’ay ſouuent appris en deux heures ce que mes liures n’euſſent pu m’apprendre en dix ans ; c’eſt là que i’ay puisé ce qui m’a valu l’applaudiſſement du Public, & c’eſt là qu’auec voſtre faueur i’eſpere puiſer aſſez pour eſtre vn iour une œuure digne de vos mains. Ne trouuez donc pas mauuais, MONSEIGNEVR, que pour vous remercier de ce que t’ay de reputation dont ie vous fuis entierement redeuable, i’emprunte quatre vers d’un autre Horace que celuy que ie vous preſente, & que ie vous exprime par eux les plus veritables fentimens de mon ame.

Totum muneris hoc tui eſt

Quod monſtror digito prætereuntium

Scenæ non leuis artifex,

Quod ſpiro & placeo, ſi placeo, tuum eſt,

Je n’adiouſteray qu’une verité à celle-cy, en vous ſuppliant de croire que ie ſuis & ſeray toute ma vie tres-paſſionnement,

MONSEIGNEVR,

De V. E.

Le tres-humble, tres-obeïſſant,

& tres-fidelle ſeruiteur,

CORNEILLE.

PERSONNAGES

TULLE, roi de Rome.

Le vieil HORACE, chevalier romain.

HORACE, son fils.

CURIACE, gentilhomme d’Albe, amant de Camille.

VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille.

SABINE, femme d’Horace, et sœur de Curiace.

CAMILLE, amante de Curiace, et sœur d’Horace.

JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.

FLAVIAN, soldat de l’armée d’Albe.

PROCULE, soldat de l’armée de Rome.

La scène est à Rome, dans une salle de la maison d’Horace.

ACTE I.

Scène première.

SABINE.

Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma douleur ;

Elle n’est que trop juste en un si grand malheur :

Si près de voir sur soi fondre de tels orages,

L’ébranlement sied bien aux plus fermes courages ;

Et l’esprit le plus mâle et le moins abattu

Ne saurait sans désordre exercer sa vertu.

Quoique le mien s’étonne à ces rudes alarmes,

Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes,

Et parmi les soupirs qu’il pousse vers les cieux,

Ma constance du moins règne encor sur mes yeux :

Quand on arrête là les déplaisirs d’une âme,

Si l’on fait moins qu’un homme, on fait plus qu’une femme.

Commander à ses pleurs en cette extrémité,

C’est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.

JULIE.

C’en est peut-être assez pour une âme commune,

Qui du moindre péril se fait une infortune ;

Mais de cette faiblesse un grand cœur est honteux ;

Il ose espérer tout dans un succès douteux.

Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles ;

Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.

Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir :

Puisqu’elle va combattre, elle va s’agrandir.

Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,

Et concevez des vœux dignes d’une Romaine.

SABINE.

Je suis romaine, hélas ! Puisque mon epoux l’est ;

L’Hymen me fait de Rome embrasser l’intérêt ;

Mais ce nœud me tiendrait en esclave enchaînée,

S’il m’empêchait de voir en quels lieux je suis née.

Albe, où j’ai commencé de respirer le jour,

Albe, mon cher pays, et mon premier amour ;

Lorsqu’entre nous et toi je vois la guerre ouverte,

Je crains notre victoire autant que notre perte.

Rome, si tu te plains que c’est là te trahir,

Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.

Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,

Mes trois frères dans l’une, et mon mari dans l’autre,

Puis-je former des vœux, et sans impiété

Importuner le ciel pour ta félicité ?

Je sais que ton état, encore en sa naissance,

Ne saurait, sans la guerre, affermir sa puissance ;

Je sais qu’il doit s’accroître, et que tes grands destins

Ne le borneront pas chez les peuples latins ;

Que les dieux t’ont promis l’empire de la terre,

Et que tu n’en peux voir l’effet que par la guerre :

Bien loin de m’opposer à cette noble ardeur

Qui suit l’arrêt des dieux et court à ta grandeur,

Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées,

D’un pas victorieux franchir les Pyrénées.

Va jusqu’en l’orient pousser tes bataillons ;

Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons ;

Fais trembler sous tes pas les colonnes d’Hercule ;

Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.

Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois

Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois.

Albe est ton origine : arrête, et considère

Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.

Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants ;

Sa joie éclatera dans l’heur de ses enfants ;

Et se laissant ravir à l’amour maternelle,

Ses vœux seront pour toi, si tu n’es plus contre elle.

JULIE.

Ce discours me surprend, vu que depuis le temps

Qu’on a contre son peuple armé nos combattants,

Je vous ai vu pour elle autant d’indifférence

Que si d’un sang romain vous aviez pris naissance.

J’admirais la vertu qui réduisait en vous

Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux ;

Et je vous consolais au milieu de vos plaintes,

Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

SABINE.

Tant qu’on ne s’est choqué qu’en de légers combats,

Trop faibles pour jeter un des partis à bas,

Tant qu’un espoir de paix a pu flatter ma peine,

Oui, j’ai fait vanité d’être toute romaine.

Si j’ai vu Rome heureuse avec quelque regret,

Soudain j’ai condamné ce mouvement secret ;

Et si j’ai ressenti, dans ses destins contraires,

Quelque maligne joie en faveur de mes frères,

Soudain, pour l’étouffer rappelant ma raison,

J’ai pleuré quand la gloire entrait dans leur maison.

Mais aujourd’hui qu’il faut que l’une ou l’autre tombe,

Qu’Albe devienne esclave, ou que Rome succombe,

Et qu’après la bataille il ne demeure plus

Ni d’obstacle aux vainqueurs, ni d’espoir aux vaincus,

J’aurais pour mon pays une cruelle haine,

Si je pouvais encore être toute romaine,

Et si je demandais votre triomphe aux dieux,

Au prix de tant de sang qui m’est si précieux.

Je m’attache un peu moins aux intérêts d’un homme :

Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome ;

Je crains pour l’une et l’autre en ce dernier effort,

Et serai du parti qu’affligera le sort.

Égale à tous les deux jusques à la victoire,

Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire ;

Et je garde, au milieu de tant d’âpres rigueurs,

Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.

JULIE.

Qu’on voit naître souvent de pareilles traverses,

En des esprits divers, des passions diverses !

Et qu’à nos yeux Camille agit bien autrement !

Son frère est votre époux, le vôtre est son amant ;

Mais elle voit d’un œil bien différent du vôtre

Son sang dans une armée, et son amour dans l’autre.

Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,

Le sien irrésolu, le sien tout incertain,

De la moindre mêlée appréhendait l’orage,

De tous les deux partis détestait l’avantage,

Au malheur des vaincus donnait toujours ses pleurs,

Et nourrissait ainsi d’éternelles douleurs.

Mais hier, quand elle sut qu’on avait pris journée,

Et qu’enfin la bataille allait être donnée,

Une soudaine joie éclatant sur son front…

SABINE.

Ah ! Que je crains, Julie, un changement si prompt !

Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère ;

Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère ;

Son esprit, ébranlé par les objets présents,

Ne trouve point d’absent aimable après deux ans.

Mais excusez l’ardeur d’une amour fraternelle ;

Le soin que j’ai de lui me fait craindre tout d’elle ;

Je forme des soupçons d’un trop léger sujet :

Près d’un jour si funeste on change peu d’objet ;

Les âmes rarement sont de nouveau blessées,

Et dans un si grand trouble on a d’autres pensées ;

Mais on n’a pas aussi de si doux entretiens,

Ni de contentements qui soient pareils aux siens.

JULIE.

Les causes, comme à vous, m’en semblent fort obscures ;

Je ne me satisfais d’aucunes conjectures.

C’est assez de constance en un si grand danger

Que de le voir, l’attendre, et ne point s’affliger ;

Mais certes c’en est trop d’aller jusqu’à la joie.

SABINE.

Voyez qu’un bon génie à propos nous l’envoie.

Essayez sur ce point à la faire parler :

Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.

Je vous laisse. Ma sœur, entretenez Julie :

J’ai honte de montrer tant de mélancolie,

Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs,

Cherche la solitude à cacher ses soupirs.

Scène II.

CAMILLE, JULIE.

CAMILLE.

Qu’elle a tort de vouloir que je vous entretienne !

Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,

Et que plus insensible à de si grands malheurs,

À mes tristes discours je mêle moins de pleurs ?

De pareilles frayeurs mon âme est alarmée ;

Comme elle je perdrai dans l’une et l’autre armée :

Je verrai mon amant, mon plus unique bien,

Mourir pour son pays, ou détruire le mien,

Et cet objet d’amour devenir, pour ma peine,

Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine.

Hélas !

JULIE.

Elle est pourtant plus à plaindre que vous :

On peut changer d’amant, mais non changer d’époux.

Oubliez Curiace, et recevez Valère,

Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire ;

Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis

N’aura plus rien à perdre au camp des ennemis.

CAMILLE.

Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes,

Et plaignez mes malheurs sans m’ordonner des crimes.

Quoiqu’à peine à mes maux je puisse résister,

J’aime mieux les souffrir que de les mériter.

JULIE.

Quoi ! Vous appelez crime un change raisonnable ?

CAMILLE.

Quoi ! Le manque de foi vous semble pardonnable ?

JULIE.

Envers un ennemi qui peut nous obliger ?

CAMILLE.

D’un serment solennel qui peut nous dégager ?

JULIE.

Vous déguisez en vain une chose trop claire :

Je vous vis encore hier entretenir Valère ;

Et l’accueil gracieux qu’il recevait de vous

Lui permet de nourrir un espoir assez doux.

CAMILLE.

Si je l’entretins hier et lui fis bon visage,

N’en imaginez rien qu’à son désavantage :

De mon contentement un autre était l’objet.

Mais pour sortir d’erreur sachez-en le sujet ;

Je garde à Curiace une amitié trop pure

Pour souffrir plus longtemps qu’on m’estime parjure.

Il vous souvient qu’à peine on voyait de sa sœur

Par un heureux hymen mon frère possesseur,

Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père

Que de ses chastes feux je serais le salaire.

Ce jour nous fut propice et funeste à la fois :

Unissant nos maisons, il désunit nos rois ;

Un même instant conclut notre hymen et la guerre,

Fit naître notre espoir et le jeta par terre,

Nous ôta tout, sitôt qu’il nous eut tout promis,

Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.

Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes !

Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes !

Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux !

Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux ;

Vous avez vu depuis les troubles de mon âme ;

Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme,

Et quels pleurs j’ai versés à chaque événement,

Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.

Enfin mon désespoir parmi ces longs obstacles,

M’a fait avoir recours à la voix des oracles.

Écoutez si celui qui me fut hier rendu

Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.

Ce Grec si renommé, qui depuis tant d’années

Au pied de l’Aventin prédit nos destinées,

Lui qu’Apollon jamais n’a fait parler à faux,

Me promit par ces vers la fin de mes travaux :

Albe et Rome demain prendront une autre face ;

Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix,

Et tu seras unie avec ton Curiace,

Sans qu’aucun mauvais sort t’en sépare jamais. "

Je pris sur cet oracle une entière assurance,

Et comme le succès passait mon espérance,

J’abandonnai mon âme à des ravissements

Qui passaient les transports des plus heureux amants.

Jugez de leur excès : je rencontrai Valère,

Et contre sa coutume, il ne put me déplaire,

Il me parla d’amour sans me donner d’ennui :

Je ne m’aperçus pas que je parlais à lui ;

Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace :

Tout ce que je voyais me semblait Curiace ;

Tout ce qu’on me disait me parlait de ses feux ;

Tout ce que je disais l’assurait de mes vœux.

Le combat général aujourd’hui se hasarde ;

J’en sus hier la nouvelle, et je n’y pris pas garde :

Mon esprit rejetait ces funestes objets,

Charmé des doux pensers d’hymen et de la paix.

La nuit a dissipé des erreurs si charmantes :

Mille songes affreux, mille images sanglantes,

Ou plutôt mille amas de carnage et d’horreur,

M’ont arraché ma joie et rendu ma terreur.

J’ai vu du sang, des morts, et n’ai rien vu de suite ;

Un spectre en paraissant prenait soudain la fuite ;

Ils s’effaçaient l’un l’autre, et chaque illusion

Redoublait mon effroi par sa confusion.

JULIE.

C’est en contraire sens qu’un songe s’interprète.

CAMILLE.

Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite ;

Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits,

Au jour d’une bataille, et non pas d’une paix.

JULIE.

Par là finit la guerre, et la paix lui succède.

CAMILLE.

Dure à jamais le mal, s’il y faut ce remède !

Soit que Rome y succombe ou qu’Albe ait le dessous,

Cher amant, n’attends plus d’être un jour mon époux ;

Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme

Qui soit ou le vainqueur, ou l’esclave de Rome.

Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux ?

Est-ce toi, Curiace ? En croirai-je mes yeux ?

Scène III.

CURIACE, CAMILLE, JULIE.

CURIACE.

N’en doutez point, Camille, et revoyez un homme

Qui n’est ni le vainqueur ni l’esclave de Rome ;

Cessez d’appréhender de voir rougir mes mains

Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.

J’ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire

Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire ;

Et comme également en cette extrémité

Je craignais la victoire et la captivité…

CAMILLE.

Curiace, il suffit, je devine le reste :

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste,

Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas,

Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

Qu’un autre considère ici ta renommée,

Et te blâme, s’il veut, de m’avoir trop aimée ;

Ce n’est point à Camille à t’en mésestimer :

Plus ton amour paraît, plus elle doit t’aimer ;

Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t’ont vu naître,

Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paraître.

Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer

Qu’ainsi dans sa maison tu t’oses retirer ?

Ne préfère-t-il point l’état à sa famille ?

Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille ?

Enfin notre bonheur est-il bien affermi ?

T’a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi ?

CURIACE.

Il m’a vu comme gendre, avec une tendresse

Qui témoignait assez une entière allégresse ;

Mais il ne m’a point vu, par une trahison,

Indigne de l’honneur d’entrer dans sa maison.

Je n’abandonne point l’intérêt de ma ville,

J’aime encor mon honneur en adorant Camille.

Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment

Aussi bon citoyen que véritable amant.

D’Albe avec mon amour j’accordais la querelle :

Je soupirais pour vous en combattant pour elle ;

Et s’il fallait encor que l’on en vînt aux coups,

Je combattrais pour elle en soupirant pour vous.

Oui, malgré les désirs de mon âme charmée,

Si la guerre durait, je serais dans l’armée :

C’est la paix qui chez vous me donne un libre accès,

La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

CAMILLE.

La paix ! Et le moyen de croire un tel miracle ?

JULIE.

Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,

Et sachons pleinement par quels heureux effets

L’heure d’une bataille a produit cette paix.

CURIACE.

L’aurait-on jamais cru ? Déjà les deux armées,

D’une égale chaleur au combat animées,

Se menaçaient des yeux, et marchant fièrement,

N’attendaient, pour donner, que le commandement,

Quand notre dictateur devant les rangs s’avance,

Demande à votre prince un moment de silence,

Et l’ayant obtenu : " que faisons-nous, Romains,

Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains ?

Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes :

Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,

Et l’hymen nous a joints par tant et tant de nœuds,

Qu’il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.

Nous ne sommes qu’un sang et qu’un peuple en deux villes :

Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,

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