Le Cid (page 4)
Je te le dis encore ; et quoique j’en soupire,
Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :
895Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père,
C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
900J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;
Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu’il a perdu
Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.
Chimène.
905Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne puis te blâmer d’avoir fui l’infamie ;
Et de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
910Demandoit à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
915Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt ici me désespère :
Si quelque autre malheur m’avoit ravi mon père,
Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir
920L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurois senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
925Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
930Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
Don Rodrigue.
Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :
Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;
935Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt :
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux, mourant d’un coup si beau.
Chimène.
940Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
Si tu m’offres ta tête, est-ce à moi de la prendre ?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.
Don Rodrigue.
945De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne,
Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras,
Ma Chimène, crois-moi, c’est n’y répondre pas :
Ma main seule du mien a su venger l’offense,
950Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.
Chimène.
Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ?
Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner !
Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage
Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
955Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.
Don Rodrigue.
Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse,
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
960Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.
Chimène.
Va, je ne te hais point.
Don Rodrigue.
Va, je ne te hais point.Tu le dois.
Chimène.
Va, je ne te hais point.Tu le dois.Je ne puis.
Don Rodrigue.
Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?
965Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force-les au silence, et sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.
Chimène.
Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ;
970Et je veux que la voix de la plus noire envie
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.
975Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ :
Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance,
C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence :
Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.
Don Rodrigue.
Que je meure !
Chimène.
Que je meure !Va-t’en.
Don Rodrigue.
980Que je meure !Va-t’en.À quoi te résous-tu ?
Chimène.
Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
Don Rodrigue.
Ô miracle d’amour !
Chimène.
985Ô miracle d’amour !Ô comble de misères !
Don Rodrigue.
Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !
Chimène.
Rodrigue, qui l’eût cru ?
Don Rodrigue.
Rodrigue, qui l’eût cru ?Chimène, qui l’eût dit ?
Chimène.
Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît ?
Don Rodrigue.
Et que si près du port, contre toute apparence,
990Un orage si prompt brisât notre espérance ?
Chimène.
Ah ! mortelles douleurs !
Don Rodrigue.
Ah ! mortelles douleurs !Ah ! regrets superflus !
Chimène.
Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.
Don Rodrigue.
Adieu : je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.
Chimène.
995Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi
De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu : sors, et surtout garde bien qu’on te voie.
Elvire.
Madame, quelques maux que le ciel nous envoie…
Chimène.
Ne m’importune plus, laisse-moi soupirer,
1000Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.
Scène V.
DON DIÈGUE.
Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse :
Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse ;
Toujours quelques soucis en ces événements
Troublent la pureté de nos contentements.
1005Au milieu du bonheur mon âme en sent l’atteinte :
Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.
J’ai vu mort l’ennemi qui m’avoit outragé ;
Et je ne saurois voir la main qui m’a vengé.
En vain je m’y travaille, et d’un soin inutile,
1010Tout cassé que je suis, je cours toute la ville :
Ce peu que mes vieux ans m’ont laissé de vigueur
Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur.
À toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
Je pense l’embrasser, et n’embrasse qu’une ombre ;
1015Et mon amour, déçu par cet objet trompeur,
Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.
Je ne découvre point de marques de sa fuite ;
Je crains du Comte mort les amis et la suite ;
Leur nombre m’épouvante, et confond ma raison.
1020Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison.
Justes cieux ! me trompé-je encore à l’apparence,
Ou si je vois enfin mon unique espérance ?
C’est lui, n’en doutons plus ; mes vœux sont exaucés,
Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.
Scène VI.
DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.
Don Diègue.
1025Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie !
Don Rodrigue.
Hélas !
Don Diègue.
Hélas !Ne mêle point de soupirs à ma joie ;
Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
Ma valeur n’a point lieu de te désavouer :
Tu l’as bien imitée, et ton illustre audace
1030Fait bien revivre en toi les héros de ma race :
C’est d’eux que tu descends, c’est de moi que tu viens :
Ton premier coup d’épée égale tous les miens ;
Et d’une belle ardeur ta jeunesse animée
Par cette grande épreuve atteint ma renommée.
1035Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l’honneur,
Viens baiser cette joue, et reconnois la place
Où fut empreint l’affront que ton courage efface.
Don Rodrigue.
L’honneur vous en est dû : je ne pouvois pas moins,
1040Étant sorti de vous et nourri par vos soins.
Je m’en tiens trop heureux, et mon âme est ravie
Que mon coup d’essai plaise à qui je dois la vie ;
Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux
Si je m’ose à mon tour satisfaire après vous.
1045Souffrez qu’en liberté mon désespoir éclate ;
Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
Je ne me repens point de vous avoir servi ;
Mais rendez-moi le bien que ce coup m’a ravi.
Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme,
1050Par ce coup glorieux m’a privé de mon âme ;
Ne me dites plus rien ; pour vous j’ai tout perdu :
Ce que je vous devois, je vous l’ai bien rendu.
Don Diègue.
Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire :
Je t’ai donné la vie, et tu me rends ma gloire ;
1055Et d’autant que l’honneur m’est plus cher que le jour,
D’autant plus maintenant je te dois de retour.
Mais d’un cœur magnanime éloigne ces foiblesses ;
Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses !
L’amour n’est qu’un plaisir, l’honneur est un devoir.
Don Rodrigue.
Ah ! que me dites-vous ?
Don Diègue.
1060Ah ! que me dites-vous ?Ce que tu dois savoir.
Don Rodrigue.
Mon honneur offensé sur moi-même se venge ;
Et vous m’osez pousser à la honte du change !
L’infamie est pareille, et suit également
Le guerrier sans courage et le perfide amant.
1065À ma fidélité ne faites point d’injure ;
Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure :
Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus ;
Ma foi m’engage encor si je n’espère plus ;
Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène,
1070Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.
Don Diègue.
Il n’est pas temps encor de chercher le trépas :
Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.
La flotte qu’on craignoit, dans ce grand fleuve entrée,
Croit surprendre la ville et piller la contrée.
1075Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit
Dans une heure à nos murs les amène sans bruit.
La cour est en désordre, et le peuple en alarmes :
On n’entend que des cris, on ne voit que des larmes.
Dans ce malheur public mon bonheur a permis
1080Que j’ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis,
Qui sachant mon affront, poussés d’un même zèle,
Se venoient tous offrir à venger ma querelle.
Tu les a prévenus ; mais leurs vaillantes mains
Se tremperont bien mieux au sang des Africains.
1085Va marcher à leur tête où l’honneur te demande :
C’est toi que veut pour chef leur généreuse bande.
De ces vieux ennemis va soutenir l’abord :
Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort ;
Prends-en l’occasion, puisqu’elle t’est offerte ;
1090Fais devoir à ton roi son salut à ta perte ;
Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.
Ne borne pas ta gloire à venger un affront ;
Porte-la plus avant : force par ta vaillance
Ce monarque au pardon, et Chimène au silence ;
1095Si tu l’aimes, apprends que revenir vainqueur,
C’est l’unique moyen de regagner son cœur.
Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles ;
Je t’arrête en discours, et je veux que tu voles.
Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi
1100Que ce qu’il perd au Comte il le recouvre en toi.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
Scène première.
CHIMÈNE, ELVIRE.
Chimène.
N’est-ce point un faux bruit ? le sais-tu bien, Elvire ?
Elvire.
Vous ne croiriez jamais comme chacun l’admire,
Et porte jusqu’au ciel, d’une commune voix,
De ce jeune héros les glorieux exploits.
1105Les Mores devant lui n’ont paru qu’à leur honte ;
Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte.
Trois heures de combat laissent à nos guerriers
Une victoire entière et deux rois prisonniers.
La valeur de leur chef ne trouvoit point d’obstacles.
Chimène.
1110Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles ?
Elvire.
De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix :
Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.
Chimène.
De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges ?
Elvire.
Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges,
1115Le nomme de sa joie et l’objet et l’auteur,
Son ange tutélaire, et son libérateur.
Chimène.
Et le Roi, de quel œil voit-il tant de vaillance ?
Elvire.
Rodrigue n’ose encor paroître en sa présence ;
Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés,
1120Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés,
Et demande pour grâce à ce généreux prince
Qu’il daigne voir la main qui sauve la province.
Chimène.
Mais n’est-il point blessé ?
Elvire.
Mais n’est-il point blessé ?Je n’en ai rien appris.
Vous changez de couleur ! reprenez vos esprits.
Chimène.
1125Reprenons donc aussi ma colère affoiblie :
Pour avoir soin de lui faut-il que je m’oublie ?
On le vante, on le loue, et mon cœur y consent !
Mon honneur est muet, mon devoir impuissant !
Silence, mon amour, laisse agir ma colère :
1130S’il a vaincu deux rois, il a tué mon père ;
Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur,
Sont les premiers effets qu’ait produits sa valeur ;
Et quoi qu’on die ailleurs d’un cœur si magnanime,
Ici tous les objets me parlent de son crime.
1135Vous qui rendez la force à mes ressentiments,
Voiles, crêpes, habits, lugubres ornements,
Pompe que me prescrit sa première victoire,
Contre ma passion soutenez bien ma gloire ;
Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir,
1140Parlez à mon esprit de mon triste devoir,
Attaquez sans rien craindre une main triomphante.
Elvire.
Modérez ces transports, voici venir l’Infante.
Scène II.
L’INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.
L’Infante.
Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ;
Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.
Chimène.
1145Prenez bien plutôt part à la commune joie,
Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,
Madame : autre que moi n’a droit de soupirer.
Le péril dont Rodrigue a su nous retirer,
Et le salut public que vous rendent ses armes,
1150À moi seule aujourd’hui souffrent encor les larmes :
Il a sauvé la ville, il a servi son roi ;
Et son bras valeureux n’est funeste qu’à moi.
L’Infante.
Ma Chimène, il est vrai qu’il a fait des merveilles.
Chimène.
Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles ;
1155Et je l’entends partout publier hautement
Aussi brave guerrier que malheureux amant.
L’Infante.
Qu’a de fâcheux pour toi ce discours populaire ?
Ce jeune Mars qu’il loue a su jadis te plaire :
Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois ;
1160Et vanter sa valeur, c’est honorer ton choix.
Chimène.
Chacun peut la vanter avec quelque justice ;
Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.
On aigrit ma douleur en l’élevant si haut :
Je vois ce que je perds quand je vois ce qu’il vaut.
1165Ah ! cruels déplaisirs à l’esprit d’une amante !
Plus j’apprends son mérite, et plus mon feu s’augmente :
Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.
L’Infante.
Hier ce devoir te mit en une haute estime ;
1170L’effort que tu te fis parut si magnanime,
Si digne d’un grand cœur, que chacun à la cour
Admiroit ton courage et plaignoit ton amour.
Mais croirois-tu l’avis d’une amitié fidèle ?
Chimène.
Ne vous obéir pas me rendroit criminelle.
L’Infante.
1175Ce qui fut juste alors ne l’est plus aujourd’hui.
Rodrigue maintenant est notre unique appui,
L’espérance et l’amour d’un peuple qui l’adore,
Le soutien de Castille, et la terreur du More.
Le Roi même est d’accord de cette vérité,
1180Que ton père en lui seul se voit ressuscité ;
Et si tu veux enfin qu’en deux mots je m’explique,
Tu poursuis en sa mort la ruine publique.
Quoi ! pour venger un père est-il jamais permis
De livrer sa patrie aux mains des ennemis ?
1185Contre nous ta poursuite est-elle légitime,
Et pour être punis avons-nous part au crime ?
Ce n’est pas qu’après tout tu doives épouser
Celui qu’un père mort t’obligeoit d’accuser :
Je te voudrois moi-même en arracher l’envie ;
1190Ôte-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.
Chimène.
Ah ! ce n’est pas à moi d’avoir tant de bonté ;
Le devoir qui m’aigrit n’a rien de limité.
Quoique pour ce vainqueur mon amour s’intéresse,
Quoiqu’un peuple l’adore et qu’un roi le caresse,