Le Cid (page 3)
Le Comte à m’obéir ne peut perdre sa gloire.
D’ailleurs l’affront me touche : il a perdu d’honneur
Celui que de mon fils j’ai fait le gouverneur ;
605S’attaquer à mon choix, c’est se prendre à moi-même,
Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.
N’en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux
De nos vieux ennemis arborer les drapeaux ;
Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.
Don Arias.
610Les Mores ont appris par force à vous connoître,
Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur
De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.
Don Fernand.
Ils ne verront jamais sans quelque jalousie
Mon sceptre, en dépit d’eux, régir l’Andalousie ;
615Et ce pays si beau, qu’ils ont trop possédé,
Avec un œil d’envie est toujours regardé.
C’est l’unique raison qui m’a fait dans Séville
Placer depuis dix ans le trône de Castille,
Pour les voir de plus près, et d’un ordre plus prompt
620Renverser aussitôt ce qu’ils entreprendront.
Don Arias.
Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes
Combien votre présence assure vos conquêtes :
Vous n’avez rien à craindre.
Don Fernand.
Vous n’avez rien à craindre. Et rien à négliger :
Le trop de confiance attire le danger ;
625Et vous n’ignorez pas qu’avec fort peu de peine
Un flux de pleine mer jusqu’ici les amène.
Toutefois j’aurois tort de jeter dans les cœurs,
L’avis étant mal sûr, de paniques terreurs.
L’effroi que produiroit cette alarme inutile,
630Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville :
Faites doubler la garde aux murs et sur le port.
C’est assez pour ce soir.
Scène VII.
DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.
Don Alonse.
C’est assez pour ce soir[3].Sire, le Comte est mort :
Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.
Don Fernand.
Dès que j’ai su l’affront, j’ai prévu la vengeance ;
635Et j’ai voulu dès lors prévenir ce malheur.
Don Alonse.
Chimène à vos genoux apporte sa douleur ;
Elle vient toute en pleurs vous demander justice.
Don Fernand.
Bien qu’à ses déplaisirs mon âme compatisse,
Ce que le comte a fait semble avoir mérité
640Ce digne châtiment de sa témérité.
Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
Après un long service à mon État rendu,
Après son sang pour moi mille fois répandu,
645À quelques sentiments que son orgueil m’oblige,
Sa perte m’affoiblit, et son trépas m’afflige.
Scène VIII.
DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.
Chimène.
Sire, Sire, justice !
Don Diègue.
Sire, sire, justice ! Ah ! Sire, écoutez-nous.
Chimène.
Je me jette à vos pieds.
Don Diègue.
Je me jette à vos pieds.J’embrasse vos genoux.
Chimène.
Je demande justice.
Don Diègue.
Je demande justice.Entendez ma défense.
Chimène.
650D’un jeune audacieux punissez l’insolence :
Il a de votre sceptre abattu le soutien,
Il a tué mon père.
Don Diègue.
Il a tué mon père.Il a vengé le sien.
Chimène.
Au sang de ses sujets un roi doit la justice.
Don Diègue.
Pour la juste vengeance il n’est point de supplice.
Don Fernand.
655Levez-vous l’un et l’autre, et parlez à loisir.
Chimène, je prends part à votre déplaisir ;
D’une égale douleur je sens mon âme atteinte.
Vous parlerez après ; ne troublez pas sa plainte.
Chimène.
Sire, mon père est mort ; mes yeux ont vu son sang
660Couler à gros bouillons de son généreux flanc ;
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
De se voir répandu pour d’autres que pour vous,
665Qu’au milieu des hasards n’osoit verser la guerre,
Rodrigue en votre cour vient d’en couvrir la terre.
J’ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur :
Je l’ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
Sire, la voix me manque à ce récit funeste ;
670Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.
Don Fernand.
Prends courage, ma fille, et sache qu’aujourd’hui
Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
Chimène.
Sire, de trop d’honneur ma misère est suivie.
Je vous l’ai déjà dit, je l’ai trouvé sans vie ;
675Son flanc étoit ouvert ; et pour mieux m’émouvoir,
Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir ;
Ou plutôt sa valeur en cet état réduite
Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite ;
Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
680Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix.
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
Règne devant vos yeux une telle licence ;
Que les plus valeureux, avec impunité,
Soient exposés aux coups de la témérité ;
685Qu’un jeune audacieux triomphe de leur gloire,
Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
Un si vaillant guerrier qu’on vient de vous ravir
Éteint, s’il n’est vengé, l’ardeur de vous servir.
Enfin mon père est mort, j’en demande vengeance,
690Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.
Vous perdez en la mort d’un homme de son rang :
Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.
Immolez, non à moi, mais à votre couronne,
Mais à votre grandeur, mais à votre personne ;
695Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l’État
Tout ce qu’enorgueillit un si haut attentat.
Don Fernand.
Don Diègue, répondez.
Don Diègue.
Don Diègue, répondez. Qu’on est digne d’envie
Lorsqu’en perdant la force on perd aussi la vie,
Et qu’un long âge apprête aux hommes généreux,
700Au bout de leur carrière, un destin malheureux !
Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,
Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
Je me vois aujourd’hui, pour avoir trop vécu,
Recevoir un affront et demeurer vaincu.
705Ce que n’a pu jamais combat, siège, embuscade,
Ce que n’a pu jamais Aragon ni Grenade,
Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
Le Comte en votre cour l’a fait presque à vos yeux,
Jaloux de votre choix, et fier de l’avantage
710Que lui donnoit sur moi l’impuissance de l’âge.
Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
Ce bras, jadis l’effroi d’une armée ennemie,
Descendoient au tombeau tous chargés d’infamie,
715Si je n’eusse produit un fils digne de moi,
Digne de son pays et digne de son roi.
Il m’a prêté sa main, il a tué le Comte ;
Il m’a rendu l’honneur, il a lavé ma honte.
Si montrer du courage et du ressentiment,
720Si venger un soufflet mérite un châtiment,
Sur moi seul doit tomber l’éclat de la tempête :
Quand le bras a failli, l’on en punit la tête.
Qu’on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats,
Sire, j’en suis la tête, il n’en est que le bras.
725Si Chimène se plaint qu’il a tué son père,
Il ne l’eût jamais fait si je l’eusse pu faire.
Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
Et conservez pour vous le bras qui peut servir.
Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène :
730Je n’y résiste point, je consens à ma peine ;
Et loin de murmurer d’un rigoureux décret,
Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
Don Fernand.
L’affaire est d’importance, et, bien considérée,
Mérite en plein conseil d’être délibérée.
735Don Sanche, remettez Chimène en sa maison.
Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.
Qu’on me cherche son fils. Je vous ferai justice.
Chimène.
Il est juste, grand Roi, qu’un meurtrier périsse.
Don Fernand.
Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.
Chimène.
740M’ordonner du repos, c’est croître mes malheurs.
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE III.
Scène première.
DON RODRIGUE, ELVIRE.
Elvire.
Rodrigue, qu’as-tu fait ? où viens-tu, misérable ?
Don Rodrigue.
Suivre le triste cours de mon sort déplorable.
Elvire.
Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,
De paroître en des lieux que tu remplis de deuil ?
745Quoi ? viens-tu jusqu’ici braver l’ombre du Comte ?
Ne l’as-tu pas tué ?
Don Rodrigue.
Ne l’as-tu pas tué ?Sa vie étoit ma honte :
Mon honneur de ma main a voulu cet effort.
Elvire.
Mais chercher ton asile en la maison du mort !
Jamais un meurtrier en fit-il son refuge ?
Don Rodrigue.
750Et je n’y viens aussi que m’offrir à mon juge.
Ne me regarde plus d’un visage étonné ;
Je cherche le trépas après l’avoir donné.
Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène :
Je mérite la mort de mériter sa haine,
755Et j’en viens recevoir, comme un bien souverain,
Et l’arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.
Elvire.
Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence ;
À ses premiers transports dérobe ta présence :
Va, ne t’expose point aux premiers mouvements
760Que poussera l’ardeur de ses ressentiments.
Don Rodrigue.
Non, non, ce cher objet à qui j’ai pu déplaire
Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère ;
Et j’évite cent morts qui me vont accabler,
Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.
Elvire.
765Chimène est au palais, de pleurs toute baignée,
Et n’en reviendra point que bien accompagnée.
Rodrigue, fuis, de grâce : ôte-moi de souci.
Que ne dira-t-on point si l’on te voit ici ?
Veux-tu qu’un médisant, pour comble à sa misère,
770L’accuse d’y souffrir l’assassin de son père ?
Elle va revenir ; elle vient, je la voi :
Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi.
Scène II.
DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.
Don Sanche.
Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes :
Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes ;
775Et je n’entreprends pas, à force de parler,
Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.
Mais si de vous servir je puis être capable,
Employez mon épée à punir le coupable ;
Employez mon amour à venger cette mort :
780Sous vos commandements mon bras sera trop fort.
Chimène.
Malheureuse !
Don Sanche.
Malheureuse !De grâce, acceptez mon service.
Chimène.
J’offenserois le Roi, qui m’a promis justice.
Don Sanche.
Vous savez qu’elle marche avec tant de langueur,
Qu’assez souvent le crime échappe à sa longueur ;
785Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes.
Souffrez qu’un cavalier vous venge par les armes.
La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.
Chimène.
C’est le dernier remède ; et s’il y faut venir,
Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,
790Vous serez libre alors de venger mon injure.
Don Sanche.
C’est l’unique bonheur où mon âme prétend ;
Et pouvant l’espérer, je m’en vais trop content.
Scène III.
CHIMÈNE, ELVIRE.
Chimène.
Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte
De mes vives douleurs te faire voir l’atteinte ;
795Je puis donner passage à mes tristes soupirs ;
Je puis t’ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs.
Mon père est mort, Elvire ; et la première épée
Dont s’est armé Rodrigue a sa trame coupée.
Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau !
800La moitié de ma vie a mis l’autre au tombeau,
Et m’oblige à venger, après ce coup funeste,
Celle que je n’ai plus sur celle qui me reste.
Elvire.
Reposez-vous, Madame.
Chimène.
Reposez-vous, madame.Ah ! que mal à propos
Dans un malheur si grand tu parles de repos !
805Par où sera jamais ma douleur apaisée,
Si je ne puis haïr la main qui l’a causée ?
Et que dois-je espérer qu’un tourment éternel,
Si je poursuis un crime, aimant le criminel ?
Elvire.
Il vous prive d’un père, et vous l’aimez encore !
Chimène.
810C’est peu de dire aimer, Elvire : je l’adore ;
Ma passion s’oppose à mon ressentiment ;
Dedans mon ennemi je trouve mon amant ;
Et je sens qu’en dépit de toute ma colère,
Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père :
815Il l’attaque, il le presse, il cède, il se défend,
Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant ;
Mais en ce dur combat de colère et de flamme,
Il déchire mon cœur sans partager mon âme ;
Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir,
820Je ne consulte point pour suivre mon devoir :
Je cours sans balancer où mon honneur m’oblige.
Rodrigue m’est bien cher, son intérêt m’afflige ;
Mon cœur prend son parti ; mais malgré son effort,
Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.
Elvire.
Pensez-vous le poursuivre ?
Chimène.
825Pensez-vous le poursuivre ?Ah ! cruelle pensée !
Et cruelle poursuite où je me vois forcée !
Je demande sa tête, et crains de l’obtenir :
Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir !
Elvire.
Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique ;
830Ne vous imposez point de loi si tyrannique.
Chimène.
Quoi ! mon père étant mort, et presque entre mes bras,
Son sang criera vengeance, et je ne l’orrai pas !
Mon cœur, honteusement surpris par d’autres charmes,
Croira ne lui devoir que d’impuissantes larmes !
835Et je pourrai souffrir qu’un amour suborneur
Sous un lâche silence étouffe mon honneur !
Elvire.
Madame, croyez-moi, vous serez excusable
D’avoir moins de chaleur contre un objet aimable,
Contre un amant si cher : vous avez assez fait,
840Vous avez vu le Roi ; n’en pressez point l’effet,
Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.
Chimène.
Il y va de ma gloire, il faut que je me venge ;
Et de quoi que nous flatte un désir amoureux,
Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.
Elvire.
845Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire.
Chimène.
Je l’avoue.
Elvire.
Je l’avoue.Après tout, que pensez-vous donc faire ?
Chimène.
Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.
Scène IV.
DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.
Don Rodrigue.
Eh bien ! sans vous donner la peine de poursuivre,
850Assurez-vous l’honneur de m’empêcher de vivre.
Chimène.
Elvire, où sommes-nous, et qu’est-ce que je voi ?
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !
Don Rodrigue.
N’épargnez point mon sang : goûtez sans résistance
La douceur de ma perte et de votre vengeance.
Chimène.
Hélas !
Don Rodrigue.
Hélas !Écoute-moi.
Chimène.
Hélas !Écoute-moi.Je me meurs.
Don Rodrigue.
855Hélas !Écoute-moi.Je me meurs.Un moment.
Chimène.
Va, laisse-moi mourir.
Don Rodrigue.
Va, laisse-moi mourir.Quatre mots seulement :
Après ne me réponds qu’avecque cette épée.
Chimène.
Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !
Don Rodrigue.
Ma Chimène…
Chimène.
Ma Chimène…Ôte-moi cet objet odieux,
860Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.
Don Rodrigue.
Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.
Chimène.
Il est teint de mon sang.
Don Rodrigue.
Il est teint de mon sang.Plonge-le dans le mien,
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.
Chimène.
865Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte-moi cet objet, je ne puis le souffrir :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !
Don Rodrigue.
Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie
870De finir par tes mains ma déplorable vie ;
Car enfin n’attends pas de mon affection
Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte
Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte.
875Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur ;
J’avois part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :
Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferois encor, si j’avois à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet contre mon père et moi
880Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi ;
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J’ai pu délibérer si j’en prendrois vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J’ai pensé qu’à son tour mon bras étoit trop prompt ;
885Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté sans doute emportoit la balance,
À moins que d’opposer à tes plus forts appas
Qu’un homme sans honneur ne te méritoit pas ;
Que malgré cette part que j’avois en ton âme,
890Qui m’aima généreux me haïroit infâme ;
Qu’écouter ton amour, obéir à sa voix,
C’étoit m’en rendre indigne et diffamer ton choix.