Le Petit Chose (page 11)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Petit Chose · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia. Jacques, pour me laisser le lit, sans doute, s’était fait mettre un matelas sur le canapé, et c’est là que je le trouvai, pâle, horriblement pâle, tout à fait semblable au Jacques de mon rêve…

Ma première idée fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras et de le porter sur son lit, n’importe où, mais de l’enlever de là, mon Dieu, de l’enlever de là. Puis, tout de suite, je fis cette réflexion : « Tu ne pourras pas, il est trop grand ! » Et alors, ayant vu ma mère Jacques étendu sans rémission à cette place où le rêve avait dit qu’il devait mourir, mon courage m’abandonna ; ce masque de gaieté contrainte, qu’on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir sur mes joues, et je vins tomber à genoux près du canapé, en versant un torrent de larmes.

Jacques se tourna vers moi péniblement :

— C’est toi, Daniel… Tu as rencontré le médecin, n’est-ce pas ? Je lui avais pourtant bien recommandé de ne pas t’effrayer, à ce gros-là. Mais je vois à ton air qu’il n’en a rien fait et que tu sais tout… Donne-moi ta main, frérot… Qui diable se serait douté d’une chose pareille ? Il y a des gens qui vont à Nice pour guérir leur maladie de poitrine moi, je suis allé en chercher une. C’est tout à fait original… Ah ! tu sais ! si tu te désoles, tu vas m’enlever tout mon courage ; je ne suis déjà pas si vaillant… Ce matin, après ton départ, j’ai compris que cela se gâtait. J’ai envoyé chercher le curé de Saint-Pierre ; il est venu me voir et reviendra tout à l’heure m’apporter les sacrements… Cela fera plaisir à notre mère, tu comprends… C’est un bon homme ce curé… Il s’appelle comme ton ami du collège de Sarlande. »

Il n’en pu pas dire plus long et se renversa sur l’oreiller, en fermant les yeux. Je crus qu’il allait mourir, et je me mis à crier bien fort : « Jacques ! Jacques ! Mon ami !… » De la main, sans parler, il me fit : « Chut ! Chut ! » à plusieurs reprises.

À ce moment, la porte s’ouvrit, M. Pilois entra dans la chambre suivi d’un gros homme qui roula comme une boule vers le canapé en criant : « Qu’est-ce que j’apprends, monsieur Jacques ?… C’est bien le cas de le dire… »

— Bonjour Pierrotte ! dit Jacques en rouvrant les yeux ; bonjour, mon vieil ami ! J’étais bien sûr que vous viendriez au premier signe… Laisse-le se mettre là, Daniel : nous avons à causer tous les deux. »

Pierrotte pencha sa grosse tête jusqu’aux lèvres pâles du moribond, et ils restèrent ainsi un long moment à s’entretenir à voix basse… Moi, je regardais, immobile au milieu de la chambre. J’avais encore mes livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant quelque chose que je n’entendis pas ; puis il alla allumer les bougies et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-même je me disais : « Pourquoi met-il le couvert ?… Est-ce que nous allons dîner ?… mais je n’ai pas faim ! »

La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l’hôtel se faisaient des signes en regardant nos fenêtres, Jacques et Pierrotte causaient toujours. De temps en temps, j’entendais le Cévenol dire avec sa grosse voix pleine de larmes : « Oui, monsieur Jacques… Oui, monsieur Jacques… » Mais je n’osais pas m’approcher… À la fin, pourtant, Jacques m’appela et me fit mettre à son chevet, à côté de Pierrotte :

— Daniel, mon chéri, me dit-il, après une longue pause, je suis bien triste d’être obligé de te quitter ; mais une chose me console : je ne te laisse pas seul dans la vie… Il te restera Pierrotte, le bon Pierrotte, qui te pardonne et s’engage à me remplacer près de toi…

— Oui ! oui ! monsieur Jacques, je m’engage… c’est bien le cas de le dire… je m’engage…

— Vois-tu ! mon pauvre petit, continua la mère Jacques, jamais à toi seul tu ne parviendras à reconstruire le foyer… Ce n’est pas pour te faire de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer… Seulement, je crois qu’aidé de Pierrotte, tu parviendras à réaliser notre rêve… Je ne te demande pas d’essayer de devenir un homme je pense, comme l’abbé Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie d’être toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout… approche un peu, que je te dise ça dans l’oreille… et surtout de ne pas faire pleurer les yeux noirs…

Ici, mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment ; puis il reprit :

— Quand tout sera fini, tu écriras à papa et à maman. Seulement il faudra leur apprendre la chose par morceaux… En une seule fois cela leur ferait trop de mal… Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n’ai pas fait venir madame Eyssette ? je ne voulais pas qu’elle fût là. Ce sont de trop mauvais moments pour les mères…

Il s’interrompit et regarda du côté de la porte.

— Voilà le Bon Dieu ! dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous écarter.

C’était le viatique qu’on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des cierges, l’hostie et les saintes huiles prirent place. Après quoi, le prêtre s’approcha du lit, et la cérémonie commença…

Quand ce fut fini — oh ! que le temps me sembla long ! — quand ce fut fini, Jacques m’appela doucement près de lui :

« Embrasse-moi » ; me dit-il ; et sa voix était si faible qu’il avait l’air de me parler de loin… Il devait être loin en effet, depuis tantôt douze heures que l’horrible phtisie galopante l’avait jeté sur son dos maigre et l’emportait vers la mort au triple galop !…

Alors, en m’approchant pour l’embrasser, ma main rencontra sa main, sa chère main toute moite des sueurs de l’agonie. Je m’en emparai et je ne la quittai plus… Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps ; peut-être une heure, peut-être une éternité, je ne sais plus du tout… Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, à plusieurs reprises sa main remua dans la mienne comme pour me dire : « Je sens que tu es là. » Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds à la tête. Je vis ses yeux s’ouvrir et regarder autour d’eux pour chercher quelqu’un ; et, comme je me penchais sur lui, je l’entendis dire deux fois très doucement : « Jacques, tu es un âne… Jacques, tu es un âne !… » puis rien… Il était mort…

… Oh ! le rêve !…

Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ d’argent flambait entre deux bougies. À genoux devant le christ, un prêtre que je ne connaissais pas priait d’une voix forte, dans le bruit du vent… Moi, je ne priais pas ; je ne pleurais pas non plus… Je n’avais qu’une idée, une idée fixe, c’était de réchauffer la main de mon bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les miennes. Hélas ! plus le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace…

Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas, devant le christ, se leva et vint me frapper sur l’épaule.

— Essaye de prier, me dit-il… Cela te fera du bien.

Alors seulement, je le reconnus… C’était mon vieil ami du collège de Sarlande, l’abbé Germane lui-même avec sa belle figure mutilée et son air de dragon en soutane… La souffrance m’avait tellement anéanti que je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple… Mais comme le lecteur n’aurait pas les mêmes raisons que moi pour trouver cette apparition naturelle, je crois devoir lui expliquer comment le professeur de Sarlande était venu dans cette chambre de mort.

On se souvient peut-être que le jour où le petit Chose quittait le collège, l’abbé Germane lui avait dit : « J’ai bien un frère à Paris, un brave homme de prêtre… mais baste ! à quoi bon te donner son adresse ?… Je suis sûr que tu n’irais pas. » Voyez un peu la destinée ! Ce frère de l’abbé était curé de l’église Saint-Pierre à Montmartre, et c’est lui que la pauvre mère Jacques avait appelé à son lit de mort. Juste à ce moment, il se trouvait que l’abbé Germane était de passage à Paris et logeait au presbytère… Le soir du 4 décembre, son frère lui dit en entrant :

— Je viens de porter l’extrême-onction à un malheureux enfant qui meurt tout près d’ici. Il faudra prier pour lui, l’abbé !

L’abbé répondit : — J’y penserai demain, en disant ma messe. Comment s’appelle-t-il ?…

— Attends… c’est un nom du Midi, assez difficile à retenir… Jacques Eysset… Oui, c’est cela… Jacques Eyssette… Jacob Eysseta…

Ce nom d’Eyssette rappela à l’abbé certain petit pion de sa connaissance ; et sans perdre une minute il courut à l’hôtel Pilois… En rentrant, il m’aperçut debout, cramponné à la main de Jacques. Il ne voulut pas déranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu’il veillerait avec moi ; puis il s’agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la nuit qu’effrayé de mon immobilité, il me frappa sur l’épaule et se fit connaître…

À partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour et beaucoup d’autres lendemain encore ne m’ont laissé que de vague souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je me souviens, — mais comme de choses arrivées il y a des siècles, — d’une longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la voiture noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l’abbé Germane. Une pluie froide mêlée de grésil nous fouette le visage ; Pierrotte a un grand parapluie ; mais il le tient si mal, et la pluie tombe si dru que la soutane de l’abbé ruisselle, toute luisante !… Il pleut ! il pleut ! oh ! comme il pleut !

Près de nous, à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en noir, qui porte une baguette d’ébène. Celui-là, c’est le maître des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les chambellans, il a le manteau de soie, l’épée, la culotte courte et le claque… Est-ce une hallucination de mon cerveau ?… Je trouve que cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur l’épaule, et chaque fois qu’il me regarde, il a ce même sourire faux et glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n’est pas M. Viot, mais c’est peut-être son ombre…

La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement… Il me semble que nous n’arriverons jamais… Enfin, nous voici dans un jardin triste, plein d’une boue jaunâtre où l’on enfonce jusqu’aux chevilles. Nous nous arrêtons au bord d’un grand trou. Des hommes en manteaux courts apportent une grande boîte très lourde qu’il faut descendre là-dedans. L’opération est difficile. Les cordes, toutes raides de pluie, ne glissent pas. J’entends un des hommes qui crie : « Les pieds en avant ! les pieds en avant !… » En face de moi, de l’autre côté du trou, l’ombre de M. Viot, la tête penchée sur l’épaule, continue à me sourire doucement. Longue, mince, étranglée dans ses habits de deuil, elle se détache sur le gris du ciel comme une grande sauterelle noire, toute mouillée…

Maintenant, je suis seul avec Pierrotte… Nous descendons le faubourg Montmartre… Pierrotte cherche une voiture, mais il n’en trouve pas. Je marche à côté de lui, mon chapeau à la main ; il me semble que je suis toujours derrière le corbillard… Tout le long du faubourg, les gens se retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et cet enfant qui va tête nue sous une pluie battante…

Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tête est lourde… Enfin, voici le passage du Saumon, l’ancienne maison Lalouette avec ses contrevents peints, ruisselants d’eau verte… Sans entrer dans la boutique, nous montons chez Pierrotte… Au premier étage, les forces me manquent. Je m’assieds sur une marche. Impossible d’aller plus loin ; ma tête est trop lourde… Alors Pierrotte me prend dans ses bras ; et tandis qu’il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de fièvre, j’entends le grésil qui pétille sur la vitrine du passage et l’eau des gouttières qui tombe à grand bruit dans la cour… Il pleut ! il pleut ! oh ! comme il pleut !

XVI

la fin du rêve

Le petit Chose est malade ; le petit Chose va mourir… Devant le passage du Saumon, une large litière de paille qu’on renouvelle tous les deux jours fait dire aux gens de la rue : « Il y a là haut quelque vieux richard en train de mourir… » Ce n’est pas un vieux richard qui va mourir, c’est le petit Chose… Tous les médecins l’ont condamné. Deux fièvres typhoïdes en deux ans, c’est beaucoup trop pour ce cervelet d’oiseau-mouche ! Allons ! vite, attelez la voiture noire ! Que la grande sauterelle prépare sa baguette d’ébène et son sourire désolé ! le petit Chose est malade ; le petit Chose va mourir.

Il faut voir quelle consternation dans l’ancienne maison Lalouette ! Pierrotte ne dort plus ; les yeux noirs se désespèrent. La dame de grand mérite feuillette son Raspail avec frénésie, en suppliant le bienheureux saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade… Le salon jonquille est condamné, le piano mort, la flûte enclouée. Mais le plus navrant de tout, oh ! le plus navrant c’est une petite robe noire assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans rien dire, avec de grosses larmes qui coulent.

Or, tandis que l’ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et jour, le petit Chose est bien tranquillement couché dans un dans un grand lit de plumes, sans se douter des pleurs qu’il fait répandre autour de lui. Il a les yeux ouverts, mais il ne voit rien ; les objets ne vont pas jusqu’à son âme. Il n’entend rien non plus, rien qu’un bourdonnement sourd, un roulement confus, comme s’il avait pour oreilles deux coquilles marines ; ces grosses coquilles à lèvres roses où l’on entent ronfler la mer. Il ne parle pas, il ne pense pas : vous diriez une fleur malade… Pourvu qu’on lui tienne une compresse d’eau fraîche sur la tête et un morceau de glace dans la bouche, c’est tout ce qu’il demande. Quand la glace est fondue, quand la compresse est desséchée au feu de son crâne, il pousse un grognement : c’est toute sa conversation…

Plusieurs jours se passent ainsi, — jours sans heures, jours de chaos, puis subitement, un beau matin, le petit Chose éprouve une sensation singulière. Il semble qu’on vient de le tirer du fond de la mer. Ses yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire ; il reprend pied… La machine à penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages fins comme des cheveux de fée, se réveille et se met en branle ; d’abord lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidité folle, — tic ! tic ! tic ! — à croire que tout va se casser. On sent que cette jolie machine n’est pas faite pour dormir et qu’elle veut réparer le temps perdu… Tic ! tic ! tic !… Les idées se croisent, s’enchevêtrent comme des fils de soie : « Où suis-je, mon Dieu ?… Qu’est-ce que c’est que ce grand lit ?… Et ces trois dames, là-bas, près de la fenêtre, qu’est-ce qu’elles font ?… Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce que je ne la connais pas ?… On dirait que… »

Et pour mieux regarder cette robe noire qu’il croit reconnaître, péniblement le petit Chose se soulève sur son coude et se penche hors du lit, puis tout de suite se jette en arrière, épouvanté… Là, devant lui ; au milieu de la chambre, il vient d’apercevoir une armoire en noyer avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il la reconnaît ; il l’a vue déjà dans un rêve, dans un horrible rêve… Tic ! tic ! tic ! La machine à penser va comme le vent… Oh ! maintenant le petit Chose se rappelle. L’hôtel Pilois, la mort de Jacques, l’enterrement, l’arrivée chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout, il se souvient de tout. Hélas ! en renaissant à la vie, le malheureux enfant vient de renaître à la douleur ; et sa première parole est un gémissement…

À ce gémissement, les trois femmes qui travaillaient là-bas, près de la fenêtre, ont tressailli. Une d’elles, la plus jeune, se lève en criant : « De la glace ! de la glace ! » Et vite elle court à la cheminée prendre un morceau de glace qu’elle vient présenter au petit Chose ; mais le petit Chose n’en veut pas… Doucement il repousse la main qui cherche ses lèvres ; — c’est une main bien fine pour une main de garde-malades ! — Et tout bas d’une voix qui tremble, il dit :

— Bonjour, Camille…

Camille Pierrotte est si surprise d’entendre parler le moribond qu’elle reste là tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de froid.

— Bonjour, Camille ! reprend le petit Chose. Oh ! je vous reconnais bien, allez !… J’ai toute ma tête maintenant… Et vous ? Est ce que vous me voyez ?… Est-ce que vous pouvez me voir ?

Camille Pierrotte ouvre de grands yeux :

— Si je vous vois. Daniel !… Je crois bien que je vous vois !…

Alors, à l’idée que l’armoire a menti, que Camille Pierrotte n’est pas aveugle, que le rêve, l’horrible rêve, ne sera pas vrai jusqu’au bout, le petit Chose reprend courage et se hasarde à faire d’autres questions :

— J’ai été bien malade, n’est-ce pas, Camille ?

— Oh ! oui, Daniel, bien malade…

— Est-ce que je suis couché depuis longtemps ?…

— Il y aura demain trois semaines…

— Miséricorde ! trois semaines !… Déjà trois semaines que ma pauvre mère Jacques…

Il n’achève pas sa phrase et cache sa tête dans l’oreiller en sanglotant.

… À ce moment, Pierrotte entre dans la chambre ; il amène un nouveau médecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l’Académie de médecine y passera.) Celui-ci est l’illustre docteur Broum-Broum, un gaillard qui va vite en besogne et ne s’amuse pas à boutonner ses gants au chevet des malades. Il s’approche du petit Chose, lui tâte le pouls, lui regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte :

— Qu’est-ce que vous me chantiez donc ?… Mais il est guéri ce garçon-là…

— Guéri ! Fait le bon Pierrotte, en joignant les mains.

— Si bien guéri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par la fenêtre et donner à votre malade une aile de poulet aspergée de Saint-Émilion… Allons ! Ne vous désolez plus, ma petit demoiselle ; dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c’est moi qui vous en réponds… D’ici là, gardez-le bien tranquille dans son lit ; évitez-lui toute émotion, toute secousse ; c’est le point essentiel !… Pour le reste, laissons faire la nature ; elle s’entend à soigner mieux que vous et moi…

Ayant ainsi parlé, l’illustre docteur Broum-Broum donne une chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire à mademoiselle Camille, et s’éloigne lentement, escorté du bon Pierrotte qui pleure de joie et répète tout le temps : « Ah ! monsieur le docteur, c’est bien le cas de le dire… c’est bien le cas de le dire… »

Derrière eux, Camille veut faire dormir le malade ; mais il refuse avec énergie :

— Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie… Ne me laissez pas seul… Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j’ai ?

— Si, Daniel, il le faut… Il faut que vous dormiez… Vous avez besoin de repos ; le médecin l’a dit… Voyons ! soyez raisonnable, fermez les yeux et ne pensez à rien… Tantôt je viendrai vous voir encore ; et, si vous avez dormi, je resterai bien longtemps.

— Je dors… je dors… dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis se ravisant : — Encore un mot, Camille !… Quelle est donc cette petite robe noire que j’ai aperçue ici tout à l’heure ?

— Une robe noire !…

— Mais oui ! vous savez bien ! cette petite robe noire qui travaillait là-bas avec vous, près de la fenêtre… Maintenant, elle n’y est plus… Mais tout à l’heure je l’ai vue, j’en suis sûr…

— Oh ! non ! Daniel, vous vous trompez… J’ai travaillé ici toute la matinée avec madame Tribou, votre amie madame Tribou, vous savez ! celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais madame Tribou n’est pas en noir… elle a toujours sa même robe verte… Non ! sûrement, il n’y a pas de robe noire dans la maison… Vous avez dû rêver cela… Allons ! Je m’en vais… Dormez bien…

Là-dessus, Camille Pierrotte s’encourt vite, toute confuse et le feu aux joues, comme si elle venait de mentir.

Le petit Chose reste seul ; mais il n’en dort pas mieux. La machine aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se croisent, s’enchevêtrent… Il pense à son bien-aimé qui dort dans l’herbe de Montmartre ; il pense aux yeux noirs aussi, à ces belles lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées exprès pour lui et qui maintenant…

Ici, la porte de la chambre s’entrouvre doucement, comme si quelqu’un voulait entrer ; mais presque aussitôt on entend Camille Pierrotte dire à voix basse :

— N’y allez pas… L’émotion va le tuer, s’il se réveille…

Et voilà la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle s’était ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans la rainure ; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose l’aperçoit…

Du coup son cœur bondit ; ses yeux s’allument, et se dressant sur son coude, il se met à crier bien fort : « Mère ! Mère ! Pourquoi ne venez-vous pas m’embrasser ?… »

Tous les livres