Le Petit Chose (page 12)
Aussitôt la porte s’ouvre. La petite robe noire, — qui n’y peut plus tenir, — se précipite dans la chambre ; mais au lieu d’aller vers le lit, elle va droit à l’autre bout de la pièce, les bras ouverts en appelant :
— Daniel ! Daniel !
— Par ici, mère… crie le petit Chose, qui lui tend les bras en riant… Par ici ; vous ne me voyez donc pas ?…
Et alors madame Eyssette, à demi-tournée vers le lit, tâtonnant dans l’air autour d’elle avec ses mains qui tremblent, répond d’une voix navrante :
— Hélas ! non ! mon cher trésor, je ne te vois pas… Jamais plus je ne te verrai… Je suis aveugle !
En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la renverse sur son oreiller…
Certes, qu’après vingt ans de misères et de souffrance, deux enfants morts, son foyer détruit, son mari loin d’elle, la pauvre mère Eyssette ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n’y a rien là-dedans de bien extraordinaire… Mais pour le petit Chose, quelle coïncidence avec son rêve ! Quel dernier coup terrible la destinée lui tenait en réserve ! Est-ce qu’il ne va pas en mourir de celui-là ?…
Eh bien, non !… le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu’il meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle ? Où trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième fils ? Que deviendrait le père Eyssette, cette victime de l’honneur commercial, ce Juif errant de la viniculture, qui n’a pas même le temps de venir embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à son enfant mort ? Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille où les deux vieux viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacées ?… Non ! non ! le petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne à la vie, au contraire, et de toutes ses forces… On lui a dit que pour guérir plus vite, il ne fallait pas penser, — il ne pense pas ; qu’il ne fallait pas parler, — il ne parle pas ; qu’il ne fallait pas pleurer, — il ne pleure pas… C’est plaisir de le voir dans son lit, l’air paisible, les yeux ouverts, jouant pour se distraire avec les glands de l’édredon. Une vraie convalescence de chanoine…
Autour de lui, toute la maison Lalouette s’empresse silencieuse. Madame Eyssette passe ses journées au pied du lit, avec son tricot ; la chère aveugle a tellement l’habitude des longues aiguilles qu’elle tricote aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand mérite est là, elle aussi ; puis, à tout moment on voit paraître à la porte la bonne figure de Pierrotte. Il n’y a pas jusqu’au joueur de flûte qui ne monte prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il faut bien le dire, celui-là ne vient pas pour le malade ; c’est la dame de grand mérite qui l’attire surtout… Depuis que Camille Pierrotte lui a formellement déclaré qu’elle ne voulait ni de lui ni de sa flûte, le fougueux instrumentiste s’est rabattu sur la veuve Tribou qui pour être moins riche et moins jolie que la fille du Cévenol, n’est pas cependant tout à fait dépourvue de charmes ni d’économies. Avec cette romanesque matrone, l’homme flûte n’a pas perdu son temps, à la troisième séance, il y avait déjà du mariage dans l’air, et l’on parlait vaguement de monter une herboristerie rue des Lombards, avec les économies de dame. C’est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.
Et mademoiselle Pierrotte ? On n’en parle pas ! Est-ce qu’elle ne serait plus dans la maison ?… Si, toujours : seulement, depuis que le malade est hors de danger, elle n’entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient, c’est en passant, pour prendre l’aveugle et la mener à table ; mais le petit Chose, jamais un mot… Ah ! qu’il est loin le temps de la rose rouge, le temps où, pour dire : « Je vous aime, » les yeux noirs s’ouvraient comme deux fleurs de velours ! Dans son lit, le malade soupire, en pensant à ces bonheurs envolés. Il voit bien qu’on ne l’aime plus, qu’on le fuit, qu’il fait horreur ; mais c’est lui qui l’a voulu. Il n’a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c’eût été si bon, au milieu de tant de deuils et de tristesse, d’avoir un peu d’amour pour se chauffer le cœur ! C’eût été si bon de pleurer sur une épaule amie !… « Enfin !… le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n’y songeons plus, et trêve aux rêvasseries ! Pour moi, il ne s’agit plus d’être heureux dans la vie ; il s’agit de faire son devoir… Demain, je parlerai à Pierrotte. »
En effet, le lendemain, à l’heure où le Cévenol traverse la chambre à pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est là depuis l’aube à guetter derrière ses rideaux, appelle doucement : « Monsieur Pierrotte ! Monsieur Pierrotte ! »
Pierrette s’approche du lit ; et alors le malade très ému, sans lever les yeux :
« Voici que je m’en vais sur ma guérison, mon bon monsieur Pierrotte, et j’ai besoin de causer sérieusement avec vous. Je ne veux pas vous remercier de ce que vous faites pour ma mère et pour moi… »
Vive interruption du Cévenol : « Pas un mot là-dessus, monsieur Daniel ! tout ce que je fais, je devais le faire. C’était convenu avec M. Jacques.
— Oui ! je sais, Pierrotte, je sais qu’à tout ce qu’on veut vous dire sur ce chapitre vous faites toujours la même réponse… Aussi n’est-ce pas de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c’est pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientôt ; voulez-vous me prendre à sa place ? Oh ! je vous en prie, Pierrotte, écoutez-moi jusqu’au bout ; ne me dites pas non sans m’avoir écouté jusqu’au bout… Je le sais, après ma lâche conduite, je n’ai plus le droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu’un que ma présence fait souffrir, quelqu’un à qui ma vue est odieuse, et ce n’est que justice !… Mais si je m’arrange pour qu’on ne me voie jamais, si je m’engage à ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je suis de votre maison sans en être, comme les gros chiens de basse-cour qui n’entrent jamais dans les appartements, est-ce qu’à ces conditions-là vous ne pourriez pas m’accepter ?
Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tête frisée du petit Chose et de l’embrasser bien fort ; mais il se contient et répond, tranquillement :
— Dame ! écoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j’ai besoin de consulter la petite… Moi, votre proposition me convient assez ; mais je ne sais pas si la petite… Du reste, nous allons voir, Elle doit être levée… Camille ! Camille !
Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d’arroser son rosier rouge sur la cheminée du salon. Elle arrive en peignoir du matin, les cheveux relevés à la chinoise, fraîche, sentant les fleurs.
— Tiens, petite, lui dit le Cévenol, voilà M. Daniel qui demande à entrer chez nous pour remplacer le commis… Seulement, comme il pense que sa présence ici te serait trop pénible…
— Trop pénible ! interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur.
Elle n’en dit pas plus long, mais les yeux noirs achevèrent sa phrase. Oui ! les yeux noirs eux-mêmes se montrent devant le petit Chose, profonds comme la nuit, lumineux comme les étoiles, en criant : « Amour ! amour ! » avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le cœur incendié.
Alors Pierrotte dit en riant sous cape :
— Dame ! Expliquez-vous tous les deux… il y a quelque malentendu là-dessous.
Et il s’en va tambouriner une bourrée cévenole sur les vitres ; puis quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliqués, — oh ! mon Dieu ! c’est à peine s’ils ont eu le temps de se dire trois paroles ! — il s’approche d’eux et les regarde :
— Eh bien ?
— Ah ! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est aussi bonne que vous… elle m’a pardonné !
À partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes de sept lieues… Je crois bien ! les yeux noirs ne bougent plus de la chambre. On passe les journées à faire des projets d’avenir. On parle de mariage, de foyer à reconstruire. On parle aussi de la chère mère Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c’est égal ! il y a de l’amour dans l’ancienne maison Lalouette. Cela se sent. Et si quelqu’un s’étonne que l’amour puisse fleurir ainsi dans le deuil et dans les larmes, je lui dirai d’aller voir aux cimetières toutes ces jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux.
D’ailleurs, n’allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir au petit Chose. Pour si bien qu’il soit dans son grand lit, entre madame Eyssette et les yeux noirs, il a hâte d’être guéri, de se lever, de descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup ; mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail dont la mère Jacques lui a donné l’exemple. Après tout, il vaut encore mieux vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma, que balayer l’institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant à la Muse, on n’en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, mais pas les siens et le jour où l’imprimeur, fatigué de garder chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de la Comédie pastorale, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poëte a le courage de dire :
— Il faut brûler tout ça.
À quoi Pierrotte, plus avisé, répond :
— Brûler tout ça !… ma foi non !… J’aime bien mieux le garder au magasin. J’en trouverai l’emploi… C’est bien le cas de le dire… J’ai tout juste prochainement un envoi de coquetiers à faire à Madagascar. Il paraît que dans ce pays-là, depuis qu’on a vu la femme d’un missionnaire anglais manger des œufs à la coque, on ne veut plus manger les œufs autrement… Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres serviront à envelopper mes coquetiers.
Et en effet, quinze jours après, la Comédie pastorale se met en route pour le pays de l’illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de succès qu’à Paris !
… Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore une fois t’introduire dans le salon jonquille. C’est par un après-midi de dimanche, un beau dimanche d’hiver, — froid sec et grand soleil. Toute la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est complètement guéri et vient de se lever pour la première fois. Le matin, en l’honneur de cet heureux événement, on a sacrifié à Esculape quelques douzaines d’huîtres, arrosées d’un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est au salon, tous réunis. Il fait bon ; la cheminée flambe. Sur les vitres chargées de givre, le soleil fait des paysages d’argent.
Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec mademoiselle Pierrotte plus rouge que la petite rose rouge qu’elle a dans les cheveux. Cela se comprend, elle est si près du feu !… De temps en temps, un grignotement de souris, — c’est la tête d’oiseau qui becquette dans un coin ; ou bien un cri de détresse, — c’est la dame de grand mérite qui est en train de perdre au bésigue l’argent de l’herboristerie. Je vous prie de remarquer l’air triomphant de madame Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du joueur de flûte, — qui perd.
Et M. Pierrotte ?… Oh ! M Pierrotte n’est pas loin… Il est là-bas dans l’embrasure de la fenêtre, à demi caché par le grand rideau jonquille, et se livrant à une besogne silencieuse qui l’absorbe et le fait suer. Il a devant lui, sur un guéridon, des compas, des crayons, des règles, des équerres, de l’encre de Chine, des pinceaux, et enfin une longue pancarte de papier à dessin qu’il couvre de signes singuliers… L’ouvrage a l’air de lui plaire. Toutes les cinq minutes, il relève la tête, la penche un peu de côté et sourit à son barbouillage d’un air de complaisance.
Quel est donc ce travail mystérieux ?
Attendez ; nous allons le savoir… Pierrotte a fini. Il sort de sa cachette, arrive doucement derrière Camille et le petit Chose ; puis, tout à coup, il leur étale sa grande pancarte sous les yeux en disant : « Tenez ! les amoureux, que pensez-vous de ceci ? »
Deux exclamations lui répondent : « Oh ! papa !… — Oh ! Monsieur Pierrotte ! »
— Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce que c’est !… demande la pauvre aveugle, réveillée en sursaut.
Et Pierrette joyeusement :
— Ce que c’est, madame Eyssette ?… C’est… c’est bien le cas de le dire… C’est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la boutique dans quelques mois… Allons ! Monsieur Daniel, lisez-nous ça tout haut, pour qu’on juge un peu de l’effet.
Dans le fond de son cœur, le petit Chose donne une dernière larme à ses papillons bleus ; et prenant la pancarte à deux mains, — Voyons ! — sois homme, petit Chose ! — il lit tout haut, d’une voix ferme, cette enseigne de boutique, où son avenir est écrit en lettres grosses d’un pied :
PORCELAINE ET CRISTAUX Ancienne maison Lalouette EYSSETTE ET PIERROTTE SUCCESSEURS
LE PETIT CHOSE
HISTOIRE D’UN ENFANT
PREMIÈRE PARTIE
I
la fabrique
Je suis né le 13 mai 18…, dans une ville du Languedoc où l’on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains.
Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan de laquelle il s’était taillé une habitation commode, tout ombragée de platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C’est là que je suis venu au monde et que j’ai passé les premières, les seules bonnes années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et lorsque à la ruine de mes parents il m’a fallu me séparer de ces choses, je les ai positivement regrettées comme des êtres.
Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m’a souvent conté depuis comme quoi mon père, en voyage à ce moment, reçut en même temps la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition d’un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante mille francs ; si bien que M. Eyssette, heureux et désolé du même coup, se demandait, comme l’autre, s’il devait pleurer pour la disparition du client de Marseille, ou rire pour l’heureuse arrivée du petit Daniel… Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer doublement.
C’est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour de ma naissance, d’incroyables malheurs les assaillirent par vingt endroits. D’abord nous eûmes donc le client de Marseille, puis deux fois le feu dans la même année, puis la grève des ourdisseuses, puis notre brouille avec l’oncle Baptiste, puis un procès très-coûteux avec nos marchands de couleurs ; puis, enfin, la révolution de 18…, qui nous donna le coup de grâce.
À partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d’une aile ; petit à petit, les ateliers se vidèrent ; chaque semaine un métier à bas, chaque mois une table d’impression de moins. C’était pitié de voir la vie s’en aller de notre maison comme d’un corps malade, lentement, tous les jours un peu. Une fois, on n’entra plus dans les salles du second. Une autre fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant deux ans ; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits à roue cessa de grincer, l’eau des grands bassins, dans lesquels on lavait les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute la fabrique, il ne resta plus que M. et madame Eyssette, la vieille Annou, mon frère Jacques et moi ; puis, là-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
C’était fini, nous étions ruinés.
J’avais alors six ou sept ans. Comme j’étais très frêle et maladif, mes parents n’avaient pas voulu m’envoyer à l’école. Ma mère m’avait seulement appris à lire et à écrire, plus quelques mots d’espagnol et deux ou trois airs de guitare, à l’aide desquels on m’avait fait, dans la famille, une réputation de petit prodige. Grâce à ce système d’éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister dans tous ses détails à l’agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me laissa froid, je l’avoue ; même je trouvai à notre ruine ce côté très agréable que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique, ce qui, du temps des ouvriers, ne m’était permis que le dimanche. Je disais gravement au petit Rouget : « Maintenant, la fabrique est à moi ; on me l’a donnée pour jouer. » Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce que je lui disais, cet imbécile.
À la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle aussi gaiement. Tout à coup M. Eyssette devint terrible. C’était dans l’habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris, la casse et les tonnerres ; au demeurant, un très excellent homme, ayant seulement la main leste, le verbe haut et l’impérieux besoin de donner le tremblement à tout ce qui l’entourait. La mauvaise fortune, au lieu de l’abattre, l’exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colère formidable qui, ne sachant à qui s’en prendre, s’en prenait à tout, au soleil, au mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la Révolution, oh ! surtout à la Révolution !… À entendre mon père, vous auriez juré que cette révolution de 18…, qui nous avait mis à mal, était spécialement dirigée contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les révolutionnaires n’étaient pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-là… Encore aujourd’hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve !) sent venir son accès de goutte, il s’étend péniblement sur sa chaise longue, et nous l’entendons dire : « Oh ! ces révolutionnaires !… »
À l’époque dont je vous parle, M. Eyssette n’avait pas la goutte, et la douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que personne ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours. Autour de lui, chacun se taisait ; on avait peur. À table, nous demandions du pain à voix basse. On n’osait pas même pleurer devant lui. Aussi, dès qu’il avait tourné les talons, ce n’était qu’un sanglot, d’un bout de la maison à l’autre ; ma mère, la vieille Annou, mon frère Jacques et aussi mon grand frère l’abbé, lorsqu’il venait nous voir, tout le monde s’y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait de voir M. Eyssette malheureux ; l’abbé et la vieille Annou pleuraient de voir pleurer madame Eyssette ; quant à Jacques, trop jeune encore pour comprendre nos malheurs — il avait à peine deux ans de plus que moi, — il pleurait par besoin, pour le plaisir.
Un singulier enfant que mon frère Jacques ; en voilà un qui avait le don des larmes ! D’aussi loin qu’il me souvienne, je le vois les yeux rouges et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe, à la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout. Quand on lui disait : « Qu’as-tu ? », il répondait en sanglotant : « Je n’ai rien. » Et, le plus curieux, c’est qu’il n’avait rien. Il pleurait comme on se mouche, plus souvent, voilà tout. Quelquefois M. Eyssette, exaspéré, disait à ma mère : « Cet enfant est ridicule, regardez-le… c’est un fleuve. » À quoi madame Eyssette répondait de sa voix douce : « Que veux-tu, mon ami ? cela passera en grandissant ; à son âge, j’étais comme lui. » En attendant, Jacques grandissait ; il grandissait beaucoup même, et cela ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière aptitude qu’avait cet étrange garçon à répandre sans raison des averses de larmes allait chaque jour en augmentant. Aussi la désolation de nos parents lui fut une grande fortune… C’est pour le coup qu’il s’en donna de sangloter à son aise, des journées entières sans que personne vînt lui dire : « Qu’as-tu ? »
En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli côté.
Pour ma part, j’étais très heureux. On ne s’occupait plus de moi. J’en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes cours abandonnées, que l’herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils du concierge Colombe, était un gros garçon d’une douzaine d’années, fort comme un bœuf, dévoué comme un chien, bête comme une oie et remarquable surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de Rouget. Seulement, je vais vous dire : Rouget, pour moi, n’était pas Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages, un équipage révolté, tout ce qu’on voulait. Moi-même en ce temps-là, je ne m’appelais pas Daniel Eyssette : j’étais cet homme singulier, vêtu de peaux de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master Crusoé lui-même. Douce folie ! Le soir, après souper, je relisais mon Robinson, je l’apprenais par cœur ; le jour, je le jouais, je le jouais avec rage, et tout ce qui m’entourait, je l’enrôlais dans ma comédie. La fabrique n’était plus la fabrique ; c’était mon île déserte, (oh ! bien déserte). Les bassins jouaient le rôle d’Océan. Le jardin faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas.
Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l’importance de son rôle. Si on lui avait demandé ce que c’était que Robinson, on l’aurait bien embarrassé ; pourtant je dois dire qu’il tenait son emploi avec la plus grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il n’y en avait pas comme lui. Où l’avait-il appris ? Je l’ignore. Toujours est-il que ces grands rugissements de sauvage qu’il allait chercher dans le fond de sa gorge, en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait frémir les plus braves. Moi-même, Robinson, j’en avais quelquefois le cœur bouleversé, et j’étais obligé de lui dire à voix basse : « Pas si fort, Rouget, tu me fais peur. »
Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages très bien, il savait encore mieux dire les gros mots d’enfants de la rue et jurer le nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j’appris à faire comme lui, et un jour, en pleine table, un formidable juron m’échappa je ne sais comment. Consternation générale ! « Qui t’a appris cela ? Où l’as-tu entendu ? » Ce fut un événement : M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une maison de correction ; mon grand frère l’abbé dit qu’avant toute chose on devait m’envoyer à confesse, puisque j’avais l’âge de raison. On me mena à confesse. Grande affaire ! Il fallait ramasser dans tous les coins de ma conscience un tas de vieux péchés qui traînaient là depuis sept ans. Je ne dormis pas de deux nuits ; c’est qu’il y en avait toute une panerée de ces diables de péchés ; j’avais mis les plus petits dessus, mais c’est égal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouillé dans la petite armoire de chêne, il fallut montrer tout cela au curé de Récollets, je crus que je mourrais de peur et de confusion…
Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget ; je savais maintenant, c’est saint Paul qui l’a dit et le curé des Récollets me le répéta, que le démon rôde éternellement autour de nous comme un lion, quærens quem devoret. Oh ! ce quærens quem devoret, quelle impression il me fit ! Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages qu’il veut pour vous tenter ; et vous ne m’auriez pas ôté de l’idée qu’il s’était caché dans la peau de M. Rouget pour m’apprendre à jurer le nom de Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant à la fabrique, fut d’avertir Vendredi qu’il eût à rester chez lui dorénavant. Infortuné Vendredi ! Cet ukase lui creva le cœur, mais il s’y conforma sans une plainte. Quelquefois je l’apercevais debout, sur la porte de la loge, du côté des ateliers ; il se tenait là tristement ; et lorsqu’il voyait que je le regardais, le malheureux poussait pour m’attendrir les plus effroyables rugissements, en agitant sa crinière flamboyante ; mais plus il rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu’il ressemblait au fameux lion quærens. Je lui criais « Va t’en ! tu me fais horreur. »
Rouget s’obstina à rugir ainsi pendant quelques jours ; puis, un matin, son père, fatigué de ses rugissements à domicile, l’envoya rugir en apprentissage, et je ne le revis plus.
Mon enthousiasme pour Robinson n’en fut pas un instant refroidi. Tout juste vers ce temps-là, l’oncle Baptiste se dégoûta subitement de son perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça Vendredi. Je l’installai dans une belle cage au fond de ma résidence d’hiver ; et me voilà, plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tête-à-tête avec cet intéressant volatile et cherchant à lui faire dire « Robinson, mon pauvre Robinson ! » Comprenez-vous cela ? Ce perroquet, que l’oncle Baptiste m’avait donné pour se débarrasser de son éternel bavardage, s’obstina à ne pas parler dès qu’il fut à moi… Pas plus : « mon pauvre Robinson » qu’autre chose ; jamais je n’en pus rien tirer. Malgré cela, je l’aimais beaucoup et j’en avais le plus grand soin.
Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude, lorsqu’un matin il m’arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce jour-là, j’avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé jusqu’aux dents, un voyage d’exploration à travers mon île… Tout à coup, je vis venir de mon côté un groupe de trois ou quatre personnes, qui parlaient à voix très haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu ! des hommes dans mon île ! Je n’eus que le temps de me jeter derrière un bouquet de lauriers-rose et à plat ventre, s’il vous plaît… Les hommes passèrent près de moi sans me voir… Je crus distinguer la voix du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu mais, c’est égal ! dès qu’ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à distance pour voir ce que tout cela deviendrait…