Le Petit Chose (page 2)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Petit Chose · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Oh ! parfaitement, monsieur le marquis, répondis-je avec une forte envie de rire.

C’était si comique, en effet, cet acharnement du destin à me faire écrire sous la dictée toute ma vie…

— Eh bien, alors, mettez-vous là, reprit le marquis… Voici du papier et de l’encre. Nous allons travailler tout de suite. J’en suis au chapitre XXIV : Mes démêlés avec M. de Villèle. Écrivez… »

Et le voilà qui se met à me dicter d’une petite voix de cigale, en sautillant d’un bout de la pièce à l’autre.

C’est ainsi, mon Daniel, que je suis entré chez cet original, lequel est au fond un excellent homme. Jusqu’à présent, nous sommes très contents l’un de l’autre ; hier au soir, en apprenant ton arrivée, il a voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous en sert une comme cela tous les jours à notre dîner, c’est te dire si l’on dîne bien. Le matin, par exemple, j’apporte mon déjeuner ; et tu rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d’Italie dans une fine assiette de Moustiers sur une nappe à blason. Ce que le bonhomme en fait, ce n’est pas par avarice, mais pour éviter à son vieux cuisinier, M. Pilois, la fatigue de me préparer mon déjeuner… En somme, la vie que je mène n’est pas désagréable. Les mémoires du marquis sont fort instructifs ; j’apprends sur M. Decazes et M. de Villèle une foule de choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l’autre. À huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour à notre ami Pierrotte… Est-ce que tu te le rappelles, l’ami Pierrotte ? tu sais ! Pierrotte des Cévennes, le frère de lait de maman. Aujourd’hui Pierrotte n’est plus Pierrotte : c’est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un beau magasin de porcelaines au passage du Saumon ; et comme il aimait beaucoup madame Eyssette, j’ai trouvé sa maison ouverte à tous battants. Pendant les soirées d’hiver, c’était une ressource… Mais maintenant que te voilà, je ne suis plus en peine pour mes soirées… Ni toi non plus, n’est-ce pas, frérot ? Oh ! Daniel, mon Daniel, que je suis content ! Comme nous allons être heureux !…

III

ma mère jacques

Jacques a fini son odyssée, maintenant c’est le tour de la mienne. Le feu qui meurt a beau nous faire signe : « Allez vous coucher, mes enfants », les bougies ont beau crier : « Au lit ! au lit ! Nous sommes brûlées jusqu’aux bobèches. — On ne vous écoute pas », leur dit Jacques en riant, et notre veillée continue.

Vous comprenez ! ce que je raconte à mon frère l’intéresse beaucoup. C’est la vie du petit Chose au collège de Sarlande ; cette triste vie que le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et féroces, les persécutions, les haines, les humiliations, les clefs de M. Viot toujours en colère, la petite chambre sous les combles où l’on étouffait, les trahisons, les nuits de larmes ; et puis aussi — car Jacques est si bon qu’on peut tout lui dire — ce sont les débauches du café Barbette, l’absinthe avec les caporaux, les dettes, l’abandon de soi-même, tout enfin, jusqu’au suicide et la terrible prédiction de l’abbé Germane : « Tu seras un enfant toute ta vie. »

Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, Jacques écoute jusqu’au bout ma confession sans l’interrompre. De temps en temps, je le vois qui frissonne et je l’entends dire : « Pauvre petit ! pauvre petit ! »

Quand j’ai fini, il se lève, me prend les mains et me dit d’une voix douce qui tremble : « L’abbé Germane avait raison vois-tu ! Daniel, tu es un enfant, un petit enfant incapable d’aller seul dans la vie, et tu as bien fait de te réfugier près de moi. Dès aujourd’hui tu n’es plus seulement mon frère, tu es mon fils aussi, et puisque notre mère est loin, c’est moi qui la remplacerai. Le veux-tu ? dis, Daniel ! Veux-tu que je sois ta mère Jacques ? Je ne t’ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout ce que je te demande, c’est de me laisser toujours marcher à côté de toi et de te tenir la main. Avec cela, tu peux être tranquille et regarder la vie en face, comme un homme : elle ne te mangera pas. »

Pour toute réponse, je lui saute au cou : — « Ô ma mère Jacques, que tu es bon ! » — Et me voilà pleurant à chaudes larmes sans pouvoir m’arrêter, tout à fait comme l’ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d’aujourd’hui ne pleure plus, lui ; la citerne est à sec, comme il dit. Quoi qu’il arrive, il ne pleurera plus jamais.

À ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s’allument. Une lueur pâle entre dans la chambre en frissonnant.

— Voilà le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi vite… tu dois en avoir besoin.

— Et toi, Jacques ?

— Oh ! moi, je n’ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins… D’ailleurs, avant d’aller chez le marquis, il faut que je rapporte quelques livres au cabinet de lecture et je n’ai pas de temps à perdre… tu sais que le d’Hacqueville ne plaisante pas… Je rentrerai ce soir à huit heures… Toi, quand tu te seras bien reposé, tu sortiras un peu. Surtout je te recommande…

Ici ma mère Jacques commence à me faire une foule de recommandations très importantes pour un nouveau débarqué comme moi ; par malheur, tandis qu’il me les fait, je me suis étendu sur le lit, et sans dormir précisément, je n’ai déjà plus les idées bien nettes. La fatigue, le pâté, les larmes… Je suis aux trois quarts assoupi… J’entends d’une façon confuse quelqu’un qui me parle d’un restaurant tout près d’ici, d’argent dans mon gilet, de ponts à traverser, de boulevards à suivre, de sergents de ville à consulter, et du clocher de Saint-Germain-des-Prés comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil, c’est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m’impressionne. Je vois deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain rangés autour de mon lit comme des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu’un va et vient dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisées, puis s’approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m’embrasse au front et s’éloigne doucement avec un bruit de porte…

Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j’aurais dormi jusqu’au retour de ma mère Jacques, quand le son d’une cloche me réveilla subitement. C’était la cloche de Sarlande, l’horrible cloche de fer qui sonnait comme autrefois : « Dig ! dong ! réveillez-vous ! dig ! dong ! habillez-vous ! » D’un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche ouverte pour crier comme au dortoir : « Allons, messieurs ! » Puis, quand je m’aperçus que j’étais chez Jacques, je partis d’un grand éclat de rire et je me mis à gambader follement par la chambre. Ce que j’avais pris pour la cloche de Sarlande, c’était la cloche d’un atelier du voisinage qui sonnait sec et féroce comme celle de là-bas. Pourtant, la cloche du collège avait encore quelque chose de plus méchant, de plus en fer. Heureusement elle était à deux cents lieues ; et, si fort qu’elle sonnât, je ne risquais plus de l’entendre.

J’allai à la fenêtre, et je l’ouvris. Je m’attendais presque à voir au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres mélancoliques et l’homme aux clefs rasant les murs…

Au moment où j’ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de Saint-Germain tinta la première ses douze coups de l’angélus à la suite, presque dans mon oreille. Par la fenêtre ouverte, les grosses notes lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant comme des bulles sonores et remplissaient de bruit toute la chambre. À l’Angélus de Saint-Germain, les autres Angélus de Paris répondirent sur des timbres divers… En bas, Paris grondait, invisible… Je restai là un moment à regarder luire dans la lumière les dômes, les flèches, les tours ; puis tout à coup, le bruit de la ville montant jusqu’à moi, il me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans le bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis avec ivresse : Allons voir Paris !

IV

la discussion du budget

Ce jour-là plus d’un Parisien a dû dire en rentrant chez lui, le soir, pour se mettre à table : « Quel singulier petit bonhomme j’ai rencontré aujourd’hui ! » Le fait est qu’avec ses cheveux trop longs, son pantalon trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet départemental et cette solennité de démarche particulière à tous les êtres trop petits, le petit Chose devait être tout à fait comique.

C’était justement une journée de la fin de l’hiver, une de ces journées tièdes et lumineuses, qui, à Paris, souvent sont plus le printemps que le printemps lui même. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu étourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j’allais devant moi, timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais « pardon » et je devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m’arrêter devant les magasins et, pour rien au monde, je n’aurais demandé ma route. Je prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait. Cela me gênait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur mes talons et des yeux qui riaient en passant près de moi ; une fois j’entendis une femme dire à une autre : « Regarde donc celui-là. » Cela me fit broncher… Ce qui m’embarrassait beaucoup aussi, c’était l’œil inquisiteur des sergents de ville. À tous les coins de rue, ce diable d’œil silencieux se braquait sur moi curieusement ; et quand j’avais passé, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brûlait le dos. Au fond, j’étais un peu inquiet.

Je marchai ainsi près d’une heure, jusqu’à un grand boulevard planté d’arbres grêles. Il y avait là tant de bruit, tant de gens, tant de voitures, que je m’arrêtai presque effrayé.

« Comment me tirer d’ici ? pensai-je en moi-même. Comment rentrer à la maison ? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Prés, on se moquera de moi. J’aurai l’air d’une cloche égarée qui revient de Rome, le jour de Pâques. »

Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m’arrêtai devant les affiches de théâtre, de l’air affairé d’un homme qui fait son menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort intéressantes d’ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester là jusqu’au grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mère Jacques parut à mes côtés. Il était aussi étonné que moi.

— Comment ! c’est toi, Daniel ! Que fais-tu là, bon Dieu ?

Je répondis d’un petit air négligent :

— Tu vois ! je me promène.

Ce bon garçon de Jacques me regardait avec admiration :

— C’est qu’il est déjà Parisien, vraiment !

Au fond, j’étais bien heureux de l’avoir, et je m’accrochai à son bras avec une joie d’enfant, comme à Lyon, quand M. Eyssette père était venu nous chercher sur le bateau.

— Quelle chance que nous nous soyons rencontrés ! me dit Jacques. Mon marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas dicter par gestes, il m’a donné congé jusqu’à demain… Nous allons en profiter pour faire une grande promenade…

Là-dessus, il m’entraîne ; et nous voilà partis dans Paris, bien serrés l’un contre l’autre et tout fiers de marcher ensemble.

Maintenant que mon frère est près de moi, la rue ne me fait plus peur. Je vais la tête haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare au premier qui rira ! Pourtant une chose m’inquiète, Jacques, chemin faisant, me regarde à plusieurs reprises d’un air piteux. Je n’ose lui demander pourquoi.

— Sais-tu qu’ils sont très gentils tes caoutchoucs ? me dit-il au bout d’un moment.

— N’est-ce pas, Jacques ?

— Oui, ma foi ! très gentils… Puis, en souriant, il ajoute : C’est égal, quand je serai riche, je t’achèterai une paire de bons souliers pour mettre dedans.

Pauvre cher Jacques ! il a dit cela sans malice ; mais il n’en faut pas plus pour me décontenancer. Voilà toutes mes hontes revenues. Sur ce grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d’aimable en faveur de ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ.

Nous rentrons. On s’installe au coin du feu, et le reste de la journée se passe gaiement à bavarder ensemble comme deux moineaux de gouttière… Vers le soir, on frappe à notre porte. C’est un domestique du marquis avec ma malle.

— Très bien ! dit ma mère Jacques. Nous allons inspecter un peu ta garde-robe.

Pécaïre ! ma garde-robe !…

L’inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en faisant ce maigre inventaire. Jacques, à genoux devant la malle, tire les objets l’un après l’autre et les annonce à mesure.

— Un dictionnaire… une cravate… un autre dictionnaire… Tiens ! une pipe… tu fumes donc !… Encore une pipe… Bonté divine ! que de pipes ! Si tu avais seulement autant de chaussettes… Et ce gros livre, qu’est-ce que c’est ?… oh ! oh !… Cahier de punitions… Boucoyran, 500 lignes… Soubeyrol, 400 lignes… Boucoyran, 500 lignes… Boucoyran… Boucoyran… Sapristi ! tu ne le ménageais pas, le nommé Boucoyran… C’est égal, deux ou trois douzaines de chemises feraient bien mieux notre affaire…

À cet endroit de l’inventaire, ma mère Jacques pousse un cri de surprise…

— Miséricorde ! Daniel !… Qu’est-ce que je vois ? Des vers ! ce sont des vers… Tu en fais donc toujours ?… Cachottier, va ! pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé dans tes lettres ? Tu sais bien pourtant que je ne suis pas un profane… J’ai fait des poëmes, moi aussi, dans le temps… Souviens-toi de Religion ! Religion ! Poëme en douze chants ! … Çà, monsieur le lyrique voyons un peu tes poésies !…

— Oh ! non, Jacques, je t’en prie. Cela n’en vaut pas la peine.

— Tous les mêmes, ces poètes, dit Jacques en riant. Allons ! mets-toi là, et lis-moi tes vers ; sinon je vais les lire moi-même, et tu sais comme je lis mal !

Cette menace me décide ; je commence ma lecture.

Ce sont des vers que j’ai faits au collège de Sarlande, sous les châtaigniers de la Prairie, en surveillant les élèves… Bons, ou méchants ? Je ne m’en souviens guère ; mais quelle émotion en les lisant !… Pensez donc ! des poésies qu’on n’a jamais montrées à personne… Et puis l’auteur de Religion ! Religion ! n’est pas un juge ordinaire. S’il allait se moquer de moi ? Pourtant, à mesure que je lis, la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la croisée, Jacques m’écoute, impassible. Derrière lui, dans l’horizon, se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du toit, un chat maigre bâille et s’étire en nous regardant ; il a l’air renfrogné d’un sociétaire de la Comédie-Française écoutant une tragédie… Je vois tout cela du coin de l’œil sans interrompre ma lecture.

Triomphe inespéré ! À peine j’ai fini, Jacques enthousiasmé quitte sa place et me saute au cou :

— Oh ! Daniel ! que c’est beau ! que c’est beau ! Je le regarde avec un peu de défiance.

— Vraiment, Jacques, tu trouves ?…

— Magnifique, mon cher, magnifique !… Pense que tu avais toutes ces richesses dans ta malle et que tu n’en disais rien ! C’est incroyable !…

Et voilà ma mère Jacques qui marche à grands pas dans la chambre, parlant tout seul et gesticulant. Tout à coup, il s’arrête en prenant un air solennel :

— Il n’y a plus à hésiter : Daniel, tu es poète, il faut rester poète et chercher ta vie de ce côté-là.

— Oh ! Jacques, c’est bien difficile… Les débuts surtout. On gagne si peu.

— Bah ! je gagnerai pour deux, n’aie pas peur.

— Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire ?

— Le foyer ! je m’en charge. Je me sens de force à le reconstruire à moi tout seul. Toi, tu l’illustreras, et tu penses comme nos parents seront fiers de s’asseoir à un foyer célèbre !…

J’essaie encore quelques objections ; mais Jacques a réponse à tout. Du reste, il faut le dire, je ne me défends que faiblement. L’enthousiasme fraternel commence à me gagner. La foi poétique me pousse à vue d’œil, et je me sens déjà par tout mon être un prurigo lamartinien… Il y a un point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons pas du tout. Jacques veut qu’à trente-cinq ans j’entre à l’Académie française. Moi, je m’y refuse énergiquement. Foin de l’Académie ! C’est vieux, démodé, pyramide d’Égypte en diable.

— Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de jeune sang dans les veines, à tous ces vieux Palais-Mazarin… Et puis madame Eyssette sera si heureuse, songe donc !

Que répondre à cela ? Le nom de madame Eyssette est un argument sans réplique. Il faut se résigner à endosser l’habit vert. Va donc pour l’Académie ! Si mes collègues m’ennuient trop, je ferai comme Mérimée, je n’irai jamais aux séances.

Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour célébrer l’entrée de Daniel Eyssette à l’Académie française. — « Allons dîner, » dit ma mère Jacques ; et, tout fier de se montrer avec un académicien, il m’emmène dans une crémerie de la rue Saint-Benoît.

C’est un petit restaurant de pauvres, avec une table d’hôte au fond pour les habitués. Nous mangeons dans la première salle, au milieu de gens très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement. « Ce sont presque tous des hommes de lettres », me dit Jacques à voix basse. Dans moi-même, je ne puis m’empêcher de faire à ce sujet quelques réflexions mélancoliques ; mais je me garde bien de les communiquer à Jacques de peur de refroidir son enthousiasme.

Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l’Académie française) montre beaucoup d’entrain, et encore plus d’appétit. Le repas fini, on se hâte de remonter dans le clocher ; et tandis que M. l’académicien fume sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table, s’absorbe dans un grand travail de chiffres qui paraît l’inquiéter beaucoup. Il se ronge les ongles, s’agite fébrilement sur sa chaise, compte sur ses doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de triomphe : « Bravo !… j’y suis arrivé. »

— À quoi, Jacques ?

— À établir notre budget, mon cher. Et je te réponds que ce n’était pas une petite affaire. Pense ! soixante francs par mois pour vivre à deux !…

— Comment soixante ?… Je croyais que tu gagnais cent francs chez le marquis.

— Oui ! mais il y a là-dessus quarante francs par mois, à envoyer à madame Eyssette pour la reconstruction du foyer… Restent donc soixante francs. Nous avons quinze francs de chambre ; comme tu vois, ce n’est pas cher ; seulement, il faut que je fasse le lit moi-même.

— Je le ferai aussi, moi, Jacques.

— Non, non. Pour un académicien, ce ne serait pas convenable. Mais revenons au budget… Donc 15 francs de chambre, 5 francs de charbon — seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-même aux usines tous les mois — restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons 30 francs. Tu dîneras à la crémerie où nous sommes allés ce soir, c’est 15 sous sans le dessert, et tu as vu qu’on n’est pas trop mal. Il te reste 5 sous pour ton déjeuner. Est-ce assez ?

— Je crois bien.

— Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage… Quel dommage que je n’aie pas le temps ! j’irais moi-même au bateau… Restent 3 francs que j’emploie comme ceci : 30 sous pour mes déjeuners… dame, tu comprends ! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon marquis, et je n’ai pas besoin d’un déjeuner aussi substantiel que le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac, timbres poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos soixante francs… Hein ! Crois-tu que c’est calculé ?

Et Jacques enthousiasmé se met à gambader dans la chambre ; puis, subitement, il s’arrête et prend un air consterné :

— Allons, bon ! le budget est à refaire… J’ai oublié quelque chose.

— Quoi donc ?

— Et la bougie !… Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu n’as pas de bougie ? C’est une dépense indispensable, et une dépense d’au moins cinq francs par mois… Où pourrait-on bien les décrocher, ces cinq francs-là ? L’argent du foyer est sacré, et sous aucun prétexte… Eh ! parbleu, j’ai notre affaire. Voici le mois de mars qui vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.

— Eh bien ! Jacques ?

— Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile : soit 5 francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie ; et voilà le problème résolu… Décidément ; je suis né pour être ministre des finances… Qu’en dis-tu ? Cette fois, le budget tient sur ses jambes, et je crois que nous n’avons rien oublié… Il y a bien encore la question des souliers et des vêtements, mais je sais ce que je vais faire… J’ai tous les jours ma soirée libre à partir de huit heures, je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand. Bien sûr que l’ami Pierrotte me trouvera cela facilement.

— Ah ! çà, Jacques, vous êtes donc très liés, toi et l’ami Pierrotte ?… Est-ce que tu y vas souvent ?

— Oui, très souvent. Le soir, on fait de la musique.

— Tiens ! Pierrotte est musicien.

— Non ! pas lui, sa fille.

— Sa fille !… Il a donc une fille ?… Hé ! hé ! Jacques… Est-elle jolie, mademoiselle Pierrotte ?

— Oh ! tu m’en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel… Un autre jour, je te répondrai. Maintenant, il est tard ; allons nous coucher.

Et pour cacher l’embarras que lui causent mes questions, Jacques se met à border le lit activement avec un soin de vieille fille.

C’est un lit de fer à une place, en tout pareil à celui dans lequel nous couchions tous les deux, à Lyon, rue Lanterne.

— T’en souviens-tu, Jacques, de notre petit lit de la rue Lanterne ; quand nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du fond de son lit, avec sa plus grosse voix : « Éteignez vite ou je me lève ! »

Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d’autres choses… De souvenir en souvenir, minuit sonne à Saint-Germain qu’on ne songe pas encore à dormir.

— Allons !… bonne nuit ! me dit Jacques résolument.

Mais au bout de cinq minutes, je l’entends qui pouffe de rire sous sa couverture

— De quoi ris-tu, Jacques ?…

— Je ris de l’abbé Micou, tu sais, l’abbé Micou de la manécanterie… Te le rappelles-tu ?…

— Parbleu !…

Et nous voilà partis à rire, à rire, à bavarder, à bavarder… Cette fois, c’est moi qui suis raisonnable et qui dis :

— Il faut dormir.

Mais un moment après, je recommence de plus belle :

— Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t’en souviens ?…

Là-dessus, nouveaux éclats de rire et causeries à n’en plus finir…

Soudain un grand coup de poing ébranle la cloison de mon côté, du côté de la ruelle. Consternation générale.

— C’est Coucou-Blanc… me dit Jacques tout bas dans l’oreille.

— Coucou-Blanc !… Qu’est-ce que cela ?

— Chut !… pas si haut… Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se plaint sans doute que nous l’empêchons de dormir.

— Dis donc, Jacques ! quel drôle de nom elle a notre voisine !… Coucou-Blanc ! Est-ce qu’elle est jeune ?…

— Tu pourras en juger toi-même, mon cher. Un jour ou l’autre, vous vous rencontrerez dans l’escalier. Mais en attendant, dormons vite… sans quoi Coucou-Blanc pourrait bien se fâcher encore.

Là-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de l’Académie française) s’endort sur l’épaule de son frère comme quand il avait dix ans.

V

coucou-blanc et la dame du premier

Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, dans le coin de l’église, à gauche et tout au bord des toits, une petite fenêtre qui me serre le cœur chaque fois que je la regarde. C’est la fenêtre de notre ancienne chambre ; et, encore aujourd’hui, quand je passe par là, je me figure que le Daniel d’autrefois est toujours là-haut, assis à sa table contre la vitre, et qu’il sourit de pitié en voyant dans la rue le Daniel d’aujourd’hui triste et déjà courbé.

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